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7 août 2025 4 07 /08 /août /2025 07:35
La photographie comme accomplissement

" Sous un si doux nuage... "

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

   Le Photographe Alain Beauvois place en sous-titre modeste de sa photographie, presque invisible à l’œil nu, cette discrète mention : " Sous un si doux nuage... " Certes nous pourrions en rester là, jeter un rapide coup d’œil à l’image et poursuivre notre chemin alors que, déjà, le ciel, la mer, le sable ne subsisteraient qu’à titre de vagues souvenirs bientôt effacés. Ce à quoi nous devons être attentifs, en lieu et place de cette énonciation, attentifs donc aux points de suspension (…) dont l’évidente valeur est symbolique, ils désignent l’implicite, ils font signe vers le non-dit qui habite toute chose, implique le lieu même de son essence. Car, le plus souvent, le sens est inapparent à l’aune d’un premier regard distrait, dissimulé qu’il est sous des couches mondaines qui, faute de l’annuler totalement nous le livrent « en seconde main », si nous pouvons dire, sous la figure d’une altération qui n’est que le voile de son intime vérité. C’est comme si nous regardions le vaste plateau de la mer, éblouis de ses réverbérations, de ses rayonnements, fascinés par l’écorce, la surface, alors que l’authentique se dissimulerait au-dessous, à mesure que l’on descendrait dans les abysses, site d’expression des réalités en leur plus effective profondeur, autrement dit leur puissance.

   Après avoir brièvement commenté l’assertion du Photographe, il faut maintenant voir de plus près le titre de cet article :

 

« La photographie comme accomplissement »,

 

   ne retenir que ce mot « accomplissement » et s’interroger sur l’utilisation de ce prédicat. Le dictionnaire étymologique nous éclaire aussitôt :

   « satisfaction (d'un désir, d'un sentiment) » ; « action de mener à terme (une œuvre) ». Analysons ces deux valeurs conjointes, elles nous placeront d’emblée au centre même de la signification de cette représentation.

   « satisfaction (d'un désir, d'un sentiment) ». Si cette condition de possibilité de l’œuvre nous paraît sans délai évidente, parfois certaines propositions photographiques nous font inévitablement penser au contenu de cette expression « il y a loin de la coupe aux lèvres », où « la coupe » symboliserait le désir, les « lèvres » son accomplissement en l’oeuvre, ce qui, dans le contexte de cette énonciation, nous laisse supposer que certaines images portées au jour par une lacune du désir, ne se donnent que dans la retenue, dans l’approximation. Å leur contact nous sentons cette conviction initiale qui a fait défaut, dont la conséquence la plus visible, est de nous offrir une effigie tronquée de ce qui aurait dû être, sinon pure merveille, du moins une forme portée à son effectivité. Dans la trame secrète de l’image nullement parvenue à son terme, se laisse deviner cette incomplétude liée à une mesure intentionnelle située hors de son objet. Regardant, il nous vient comme un sentiment d’insatisfaction peut-être même une frustration consécutive à notre propre désir, en tant que Voyeur, de découvrir une œuvre ne laissant rien dans l’ombre, éclairant bien au contraire notre souhait de nous réaliser en elle. Car il y a toujours, de l’œuvre à nous, cette relation paradoxale, humus de l’œuvre sur lequel se fonde une grande part de notre complétude.

   Ici, « l’œuvre menée à terme » est saisissable immédiatement, au motif de la maîtrise de l’acte créatif, de l’exigence qui en a sous-tendu la réalisation. Donc nous ne résisterons guère à notre désir de l’envisager en tant que photographie « parfaite », car, pour nous, rien ne lui manque, si bien qu’elle fait signe vers une sorte de totalité, identique à la figure du cercle en lequel est enclose l’entièreté de son sens. Rien ne l’excède qui pourrait prétendre, en tant qu’élément nécessaire, porter son être à sa totale complétude. De ce fait elle gagne sa pleine autonomie et, partant, sa liberté. Nul besoin de la référer, hors d’elle, au paysage réel qui a présidé à sa mise en œuvre, nulle nécessité de la situer sur une cimaise qui la mettrait en regard d’autres images dont elle constituerait le naturel prolongement. Un peu plus avant dans l’article, nous la placerons en une manière d’écho, en parallèle avec une œuvre peinte mais, pour l’instant, contentons-nous d’en décrire la belle et unique manifestation.

   Le ciel est le ciel en tant que ciel, ce qui revient à dire qu’il repose entièrement en son essence et nous pourrions en dire tout autant de la mer, de la digue, du sable. Le ciel est de haute et pleine venue, il est cet immémorial qui vient rencontrer le mémorial humain, cette carence, cet inachèvement de l’oublieuse stature anthropologique. Le plus souvent, la réalité humaine se définit prioritairement par son infinitude bien plutôt que par sa « finitude », celle-ci nullement entendue comme sa fin mortelle, mais comme ce qui, « fini », n’attend plus rien de décisif de quelque altérité que ce soit. La finité en tant que finité, autrement dit le  « caractère de ce qui est fini dans le temps », l’entité à elle-même la totalité de son être. Bien entendu, nous sommes ici en régime d’idéalité philosophique, ce que l’existentiel est le plus souvent incapable de porter à l’effectivité, mais il n’est nullement interdit de procéder par analogie, une réalité immanente s’inspirant d’un principe qui lui est évidemment supérieur en fait et en droit.

   Le nuage, le long bandeau d’ouate du nuage, l’efflorescence du nuage, sa consistance doucement onirique, sa matière entièrement imaginaire nous l’offrent à la manière d’un Intelligible dont tous les nuages sensibles ne seraient jamais que les terrestres hypostases. En un tel nuage tressé de rien et de si peu, en cette Immense Liberté, nous les Hommes pouvons déposer nos rêves les plus fous : rêve d’un pays magique, rêve d’un calice aux mille parfums, rêve d’une île loin du souci des Hommes, rêve d’une Amante aimée pour elle uniquement en sa chair éthérée, dentelle au large de notre vibrante et désirante utopie.

   Puis, sous le nuage, à nouveau le ciel en son unique teinte, ce Céleste, ce Givré, notes harmoniques sans doute de plus hautes faveurs, peut-être un Poème Universel, peut-être un chant souple aux confins du Monde, peut-être la coloration de l’Amour lorsqu’il rassemble les Hommes, les unit en une seule et unique fraternité. Peut-être le signe d’une lointaine origine dont nous ne percevons plus que les signes affaiblis, vibration de cristal à la pointe de l’herbe. Et la Ligne d’Horizon, ce mince fil tendu d’un bord à l’autre de la Terre, cette pureté en soi, cette minceur du dire qui est, peut-être, l’initiale de l’Être, le point-source de la Nature en son destin le plus secret. Et l’index de la digue noire, il porte en son extrémité, à la façon d’un jeu dialectique, répétition du Jour et de la Nuit, écho de l’Ombre et de la Lumière, projection du Silence et de la Parole, en son extrémité donc ce Phare blanc est l’élément central, l’amer disant aux Hommes le lieu même de leur Être, disant l’Orient de Vérité dont, jamais, ils ne doivent se distraire, obligés qu’ils sont par leur Condition, d’en être les Gardiens les plus vigilants, les Serviteurs les plus fidèles. Et la plaine de la Mer, on dirait une simple déclinaison minimale du bleu Céleste, du Safran du sable, genre de médiatrice de l’aérien et du terrestre, union indéfectible de la Terre et de l’Air, et elle l’Eau qui vient tout féconder de sa lustrale floraison.

   En termes esthétiques, nous dirons simplement que cette photographie est le lieu unitaire où viennent s’assembler les éléments, où viennent s’assagir les Puissances Primordiales, où le Silence est l’opérateur certes discret mais ô combien performatif de ces paroles imprononcées de l’univers qui, sans doute, constituent une immense réserve de sens en lesquelles, nous les Humains, viendrions puiser cette infinie Sagesse qui devrait constituer notre nervure essentielle car, sans cette mesure pudique et intelligente des choses, nous ne sommes que des êtres à la dérive, que des navigateurs sans boussole, que des chercheurs d’or aux mains vides, que des Voyants atteints d’une cruelle cécité.

   Et maintenant l’analogie entre deux représentations : l’image du Photographe de la Côte d’Opale mise en perspective avec une Marine de Nicolas de Staël. Non qu’il y ait stricte homologie, correspondance de terme à terme, mais c’est plutôt l’esprit, la climatique, la simplicité et l’exactitude formelles qui sont à mettre en parallèle. Une image demandant l’autre, une image éclairant l’autre comme si la sémantique de l’une s’accroissait de la sémantique de l’autre.

La photographie comme accomplissement

   L’évidence est celle d’une géométrie exacte : identique travail de composition qui s’ordonne à partir de l’index du phare en sa céleste surrection. Le phare comme amer, comme orient à destination des Hommes afin qu’ils ne dérivent point dans l’exister, qu’ils puissent confier leur navigation à cette mer si lisse, si calme on la dirait là de toute éternité. Unité des tons qui, chez Nicolas de Staël n’est qu’une douce variation de gris, Plomb-Ardoise soutenu, puis Souris moins affirmée, puis éclaircissement en gris Acier, puis Argile, à peine un effleurement de la peau du Monde. Harmonie concordante chez Alain Beauvois, certes dans un chromatisme un peu plus soutenu, mais le clavier des couleurs se nuance selon la touche d’une osmose, toute une mince variation pastel, un genre de touche légère que l’on aurait estompée du bout des  doigts. Nulle teinte n’empiète sur sa voisine et le thème de la contiguïté s’allège de cette manière aurorale de faire venir à Soi un réel dans sa manifestation la plus pondérée, la plus furtive, sorte de fugue musicale qui fait aux oreilles son efflorescence de mousse et d’invisibles embruns.    Nous croyons ces images productrices de sérénité sinon de positive léthargie au motif même de la simple suggestion, de la légère invite, juste une insinuation, juste un frisson irisant la pulpe de la chair. Nulle entaille qui se dissimulerait sous un angle vif, nulle césure qui surgirait de plans divisés par quelque dialectique, nulle rupture dans le naturel et la logique des enchaînements iconiques. Le sentiment unitaire est tel que tout commentaire au-delà, bien plutôt que de verser à la source de la plénitude, n’en pourrait que compromettre la délicate existence. Ici, à proprement parler, il n’y a nulle différence entre le geste pictural et le geste photographique : les deux s’alimentent à une semblable racine tissée de nostalgie bucolique, idyllique dont tirer, plus tard, au plein du souvenir, d’heureuses réminiscences, le passé se fondant au présent en une manière d’exacte authenticité.

      Aussi, nous séparant de l’image, nous n’installons nulle coupure entre elle et nous, nous la laissons prospérer dans la nuit de notre inconscient, nous la sentons pousser ses lianes à la lisière de notre conscience, nous l’apercevons, parfois, depuis la plaine de notre couche, faire son invisible clignotement, ciel, nuage, mer, sable, phare, digue, lexique initial d’une félicité que, toujours nous gagnons à nous confier à la beauté vacante des choses. Ciel, nuage, mer, il y a tant, encore, à espérer de l’éclosion des choses à portée de notre regard, tout contre le signal de notre index, il montre le possible, or celui-ci est illimité.

 

C’est nous qui fixons les limites

et disons l’impossible.

Abandonnons le cèlement,

disposons-nous à l’Ouvert.

Ces deux créations nous y invitent

à leur manière qui est belle,

qui pointe l’urgence qui est la nôtre

de percevoir, dans la gangue d’humus,

la gemme délicate qui y trouve abri.

 

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