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26 juin 2026 5 26 /06 /juin /2026 06:45
De quel songe êtes-vous l’inquiétude ?

 

« Portrait de la Baronne Gourgaud »

Henri Matisse

 

Source : MimMario Art & Poesie

 

***

 

« Mais elle, sa vie était froide comme un grenier

dont la lucarne est au nord, et l’ennui,

araignée silencieuse filait sa toile

dans l’ombre à tous les coins de son cœur. »

 

« Madame Bovary »

 

Gustave Flaubert

 

*

 

   Voyez-vous, Madame, je vous connais si peu, je ne fais que vous approcher au travers de cette Œuvre de Matisse, « Portrait de la Baronne Gourgaud », dont il me plaît de réécrire entièrement l’histoire, cédant en ceci à ma naturelle inclination, saisir du réel, d’une image, d’une peinture, quelques traits qui me paraissent saillants et, surtout, fouettent mon imaginaire dont le libre cours ne cessera de s’épancher en moi, et bientôt hors de moi, comme si rien ne devait demeurer de ce qui, au hasard des chemins, est venu me rendre visite. Vous apercevant dans le cadre étroit de la peinture dans laquelle vous figurez, aussitôt cette phrase de Flaubert, citée en amont de mon texte, a surgi tel le portrait le plus accompli de cette vérité qui est vôtre, si singulière, nul ne pourra vous en dérober l’intime substance.

   Ainsi la froideur de votre vie, sa cruelle monotonie se peignent sous les espèces de deux métaphores dont il faut bien reconnaître l’efficacité et du reste, elles ne sont métaphores qu’à cette aune-ci. Si, souvent, le « grenier » est le refuge d’adultes mélancoliques, fouillant dans de vieux coffres afin d’en exhumer bien plus ce qu’ils ont été jadis, que ce qu’ils sont devenus, alors ce geste d’archéologie personnelle est teinté des plus sombres lueurs qui soient. Que dire de « la lucarne au nord », laquelle ne saurait jamais recevoir qu’une ombre substituée à la lumière, qu’une tristesse en lieu et place d’une joie ? Et « l’araignée de l’ennui », n’est-elle l’illustration de cette étrange « Veuve noire » dont il me plaît, qu’un instant au moins, elle coïncide avec qui vous êtes au point de vous réduire à la vie étriquée de cet arachnide dont nul ne pourrait confronter le péril de son puissant venin qu’à l’aune de sa propre mort.

   Bien sûr, ici, j’anticipe votre suicide à l’arsenic, vous dont le sort n’échappera nullement à celui d’Emma Bovary, comme si vous en étiez la simple projection. Car, sous le fard de la « Baronne Gourgaud », c’est bien Emma qui perce, c’est bien Emma qui fige vos traits, teinte votre visage de ce plâtre blanc d’une Colombine affligée qui semble exilée de soi, ne pouvant en rien rejoindre qui elle a été, se glaçant en un passé ne reflétant plus que les images floues d’une joie qui s’est éteinte. Face à vous, appliquée à la lecture d’un texte qui vous est visiblement destiné dont, cependant, nulle phrase ne parait vous atteindre, une Femme, Amie, Confidente - que sais-je ? -, s’applique à faire vivre un récit, peut-être quelque épisode de « Paul et Virginie », ces pages d’un romantisme mélancolique qui bercèrent vos soirées de jeunesse dans une manière de crépuscule triste. Ceci me revient en mémoire, qui semble déterminer votre actuel état d’âme :

 

" On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. "

 

   Une gaieté frelatée en quelque sorte. Une tristesse sans assise réelle. Une joie véritable eût été préférable. Un chagrin profond se fût donné dans la guise d’une vérité. Rien de plus pernicieux que ces sentiments en demi teintes qui ne sont que des sentiments par défaut, des illusions trompeuses. Une tromperie de Soi, la plus funeste qui puisse se présenter. Savez-vous combien, parfois, nos lectures nous marquent à l’encre rouge, cette encre qui jamais ne s’effacera, cette encre qui sera notre secret tatouage, se montrant, ici et là, dans l’abandon d’un sourire triste, d’une remarque désabusée, d’une intonation de la voix à la limite d’une perte. Si je persiste à vouloir vous décrire (cette tâche quasi impossible !), tout confirme mes intuitions les plus noires, vous n’êtes qu’un être en sursis, peut-être quelqu’un qui, déjà, n’est plus Soi qu’au recours à une lointaine réminiscence.

   Certes le tableau est coloré. Certes les couleurs sont vives, souvenir des joies fauves d’un Matisse touché par la grâce, l’exubérance des dominantes méditerranéennes. Certes, cette séquence de vie est vivante et nous pourrions même penser à l’œuvre du Maître, intitulée « Luxe, calme et volupté », mais ici, autant ces trois qualités pourraient s’appliquer au confort du salon bourgeois (une sorte de boudoir où réfugier le précieux de quelque pensée), autant cette empreinte vous mettrait à l’écart, comme si, l’égarement de vos yeux, la sourde présence de votre châle fleuri, la chute de vos mains sur le cercle de la table, signaient, par contraste, cette perte de vous au-delà même de qui vous êtes, dans un genre d’assourdissement lagunaire dont il n’y aurait rien à espérer.

   Que je dresse de vous ce portrait dont nul espoir ne viendrait rehausser les teintes, ceci ne saurait vous étonner. On est toujours au clair avec soi, parfois même au-delà de toute raison. Nul, plus que soi, ne saurait percer, précisément, jusqu’aux fondements mêmes où gît le lieu inaliénable de notre personne. Car, il faut bien le reconnaître, il y a un germe irréductible dont on ne pourrait tracer une extériorité qu’au prix d’une abolition de l’essence qui nous fait être ce que nous sommes et nullement un écho qui en serait la tragique métamorphose. Nous ne pouvons pas être à deux endroits différents en même temps et, quelque part, un immuable nous habite qui nous assigne à résidence. Mais ce qu’il faut dire maintenant, ce qu’il faut faire apparaître, c’est l’inconciliable en nous, de la mesure et du hors-mesure. L’impossibilité foncière de nous situer à cette intenable ligne de clivage qui partage l’exister selon deux versants antithétiques.

   La mesure, tout ce qui vient à nous dans la clarté. Tout ce qui peut être déterminé dans l’évidence, toute raison avec ses causes et ses conséquences, toute cette logique s’appuyant sur des prémisses irréfutables. Tous ces sentiments limpidement énoncés qui placent en pleine lumière, cette confiance, cette assurance, cette plénitude, cette surabondance d’un sens immédiatement lisible. Nul effort à soutenir pour comprendre et rencontrer le réel, il vient à nous identique à ce cristal qui vibre en nous, à ce diamant noir qui brille de tous ses feux en notre centre même, là où cela comprend, là où cela se déplie, là où cela se dit en mode poétique, là où cela s’énonce avec la netteté d’une maxime, avec la précision horlogère d’un concept entièrement parvenu à l’expression de sa justesse. La mesure est ce par quoi un horizon se donne, ce par quoi une lumière brille au loin, ce par quoi l’Art devient le réel plus que réel, ce par quoi l’Amour n’a plus besoin de preuves, de démonstrations, ce par quoi le mouvement de l’Histoire apparaît tel le juste équilibre entre un passé qui s’enfuit, un futur qui tarde à venir, mais un présent assuré de soi dans l’immédiateté même de sa présence.

    Ainsi, par simple effet dialectique, le hors-mesure se donne selon une antithèse évidente. Le hors-mesure, cet Intime que nous n’arrivons nullement à cerner, il est trop flou, il est trop dissimulé. Il n’accepte que le retrait, il ne fait sens qu’à s’immoler dans un éternel silence. Plus on le cherche, plus il se retire et se voile sous le dôme infini des questions. Le hors-mesure, ce que nous aurions voulu en tant que pure jouissance : la possession entière, sans reste, de l’Aimée, mais aussi, mais surtout la possession de Soi ; le hors-mesure, la donation sans délai de l’œuvre d’Art ; la quête spirituelle promptement exaucée ; l’esquisse toujours fuyante de l’Être qui dirait le mot grâce auquel le rendre tangible, préhensible, nullement objet mais sujet immanent au sujet que nous sommes ; le hors-mesure, l’inclusion dans la Nature, être Soi et l’arbre ; être Soi et le rocher : être Soi et le nuage qui glisse sous l’aile d’écume du ciel ; le hors-mesure, le geste transcendant désoperculant tout ce qui résiste, le réel en sa consistance  de silex, le vers poétique en son énigme, la rotondité de la Terre et notre extériorité par rapport à son mystère ; le hors-mesure, le déchiffrement du processus alchimique ; la maîtrise d’une herméneutique des textes fondateurs de la genèse humaine ; l’immersion compréhensive de l’étonnante, de la fascinante structure babélienne du Monde.

   Toute cette dentelle théorique déployée autour de l’aporie du hors-mesure n’a eu pour but que d’approcher ce même hors-mesure qui fait vaciller Celle que nous avons décidé de remettre au destin implacable d’Emma Bovary. Elle qui, comme nous dans la projection de nos fantasmes, de nos désirs les plus urgents, en appelons aux ressources de la Magie ou bien des Rêves Éveillés afin que, transgressant les interdits du réel, nous en affranchissant, nous puissions nous connaître comme possesseurs d’un don qui nous comblerait à hauteur d’hommes, peut-être même nous rendrait quasi divins, êtres de pure transparence se confondant avec cette diaphanéité même, autrement dit débouchant à même le site d’une immense liberté.

   Mais pensant ceci, nous nous savons doux rêveurs, simples possesseurs d’une brume onirique que la grille de nos doigts ne saurait retenir en soi. Emma Bovary ou son double le sait aussi bien que nous. Pour elle, du moins est-ce l’hypothèse que nous formulons, le hors-mesure a eu bien des points communs avec le nôtre, mais dans le cadre d’un romantisme inquiet, d’un spleen baudelairien qui a exténué jusqu’à son existence même. Hors-mesure d’un intime qui ne pouvait que lui échapper compte tenu de son mal être foncier. Hors-mesure d’une jouissance qui s’éteignait à même son essai de profusion. En réalité le hors-mesure de cette Emma était si vertigineux qu’il ne pouvait se solder que par le hors-mesure de la mort, cet arsenic, véritable ciguë socratique, cette boisson amère dont il fallait faire le geste ultime au-delà duquel seul un dialogue avec le Néant pouvait avoir lieu. 

   Toutes les tentatives d’Emma d’échapper au hors-mesure se soldent en définitive par le recours à des mesures qui sont pires que le mal qui la ronge. Ni Rodolphe Boulanger, premier amant d'Emma, riche propriétaire du château de la Huchette à l’intelligence affirmée ; ni Léon Dupuis, Clerc du notaire Guillaumin, pensionnaire du Lion d'Or, second amant, décrit comme « jeune homme aux bonnes manières, séduisant, idéaliste et très romantique », ne parviendront à la faire sortir de ce tourment qui la mine de l’intérieur et n’aura de cesse de la détruire.  En elle, comme en tout Homme, en toute Femme, était inscrite cette « dé-mesure » existentielle dont elle devait être la victime. Sans doute est-ce cette profondeur ou plutôt même ce sans-fond, tissu même de l’absurde, qui rend le roman de Gustave Flaubert si attachant au titre d’une vérité qui s’en dégage, tel un abîme dont, tout un chacun, nous longeons les lèvres avec assiduité sans toujours bien en apercevoir le danger. Mais vivre, est-ce peut-être ceci, tutoyer le danger et y échapper provisoirement. Nous sommes des Emma en puissance.

 

 

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12 mai 2026 2 12 /05 /mai /2026 07:02
Diaphane et au-delà

« Avec Esther »

 

Photographie : Judith in den Bosch

 

***

 

   Il faut partir du réel le plus concret, le tutoyer longuement, s’y frotter, peut-être même y abîmer la pulpe de ses doigts, le griffer de ses ongles, en éprouver la texture têtue, obstinée, la résistance existentielle, celle au gré de laquelle pouvoir se nommer « Vivant », cette bien étrange aventure, ce flottement éternel, cette inextinguible joute, ce pugilat de tous les instants, la remise de notre chair aux assauts infinis de la corruption. Certes reconnaître le réel pour tel qu’il est, en accepter le Principe, ce Destin pareil à une chape de plomb est une épreuve redoutable, la source d’une angoisse, le motif, parfois, d’une urticante mélancolie. Mais avons-nous le choix d’être différents de qui-nous-sommes, de nous exonérer de la part qui est la nôtre, de rêver longuement puis de dire de ce songe :

 

« Ceci est ma Vie, le sillon

dans lequel je veux inscrire

le moindre de mes actes,

la règle qui dictera

chacun de mes pas ».

 

   Non, l’on sent bien l’obsolescence en même temps que la vanité de cette pensée, le fait qu’elle tourne à vide dans le lieu désert d’une utopie.

    Certes, ceci nous l’éprouvons, mais malgré la mesure indépassable de cette vérité, nous glissons une écharde, nous introduisons un coin d’acier dans le tissu de l’exister, cultivant en secret le souhait d’en métamorphoser, à notre avantage, la pente déclive originelle. Encore, enfouie au plus profond, notre âme resurgit par instants, se révolte, se cabre et tente d’inverser le cours des choses. Qui n’a jamais tenté ceci est humain à l’économie, se réconfortant d’une illucidité qui le protège, pense-t-il, des avanies de toutes sortes. Combien cette attitude est approximative qui prend la crue invasive pour un simple chapelet de gouttes d’eau !

   Mais nous mettrons un terme à cette courte métaphore. Ne le ferions-nous et la menace de retomber en enfance ne ferait que rougeoyer tout au bout de notre nez. Il est des évidences qu’il faut savoir accepter. Cependant, rien ne nous empêche, du plein même de notre imaginaire, de dresser les tréteaux sur lesquels nous jouerons une scène à notre convenance. Ceci se nomme essor en direction d’un Idéal. Mais qui donc et au nom de quoi pourrait mettre à mal une telle inclination de notre âme ? Et, du reste, le vrai dialogue, le plus efficient, le plus vrai, n’est-il celui de notre âme avec elle-même dans la perspective d’une éthique bien comprise ? Mais refermons ici une parenthèse qui, bientôt, apparaîtrait à la manière d’un précepte moral. Nous ne sommes plus au temps antique des Stoïciens !

   Comme à l’accoutumée, notre pensée part d’une image dont elle se nourrit, souhaitant trouver en sa forme les provendes essentielles dont tirer quelque enseignement ou, d’une manière bien plus ordinaire, tâcher de percevoir une perspective esthétique. C’est toujours à un acte descriptif qu’il nous faut nous livrer, cherchant, au travers de ce balisage du réel, du positionnement de ses limites, des structures qui en déterminent le phénomène, à percevoir, sous la surface, quelque humus qui en assure la croissance. Car ce qui est essentiel dans ce geste de connaître, c’est bien de traverser ce réel, de rencontrer le pur diaphane, de saisir la transparence, de faire effraction au plein de l’opalescence, là où l’Être, diffusant sa sublime Essence, se livre en l’entièreté de sa Forme. Bien évidemment, ici, l’emploi des lettres Majuscules pour Être, Essence, Forme n’est nullement le résultat de quelque caprice, simplement un essai de dévoilement de ce qui, essentiel chez une Personne, une Chose, dit la totalité de sa Présence, ici et maintenant, sur cette Terre qui lui sert provisoirement d’écrin. L’on passe trop souvent près d’objets de méditation sans même remarquer la nécessité qu’il y a à faire halte, à regarder avec précision, à interroger, à faire de son propre Soi le point lumineux à partir duquel désobstruer ce qui vient à notre encontre sous le signe du ténébreux, de l’incompréhensible. Toujours il s’agit d’être en chemin, en avant de Soi, vers cet horizon qui nous met en demeure de le percevoir, d’en pénétrer les sibyllins arcanes.

   L’Endormie est troublante en raison même de ce mystère dont elle est porteuse, consciente ou à son insu. Nous opterons volontiers pour la seconde hypothèse car le sommeil ne prémédite nullement le contenu de ses positions, bien plutôt il les dispose à une libre venue de ce qui pourrait se produire ici et là, au hasard des configurations étoilées, des rencontres adventices, des brusques condensations qui mêlent, en un tout indistinct, la pluralité des êtres, des superpositions spatiales, des empiètements temporels. Donc l’Endormie est livrée à Soi, rien qu’à Soi, dans le plus grand danger de ne nullement coïncider avec qui elle est, de se dissoudre dans les inextricables mailles de l’altérité : celles du monde, des choses, des Existants entrés par effraction dans la cellule du songe. Cependant, son calme, sa supposée sérénité, font signe vers l’atteinte d’une quiétude intérieure dont, nous les Voyeurs, serions bien en peine d’atteindre les rives, de bourgeonner au seuil, peut-être, d’une révélation. Car, de toute évidence, Celle que nous observons connaît quelque lieu de sublime polarité : la rencontre d’une œuvre d’art, l’admiration d’un paysage sublime, la grâce d’un amour venu du fond des âges avec sa pure fragrance d’origine ?

   De l’image même, de sa lumière doucement inactinique, telle celle des anciens laboratoires où, dans un bain révélateur, se dévoilaient les grains d’argent du cliché, le visage émerge comme d’une brume légère posée au-dessus de quelque colline automnale. La chute des cheveux est un mince ruissellement, le front est lisse comme sous l’action d’un baume, les yeux clos sur une lumière intérieure, le gonflement des joues adouci de la brise du souffle, lèvres refermées sur les plis d’un long secret. Un bras est relevé qui soutient la tête, alors que l’autre bras échappe à notre curiosité, la fuite du cou puis l’invisible gorge que dissimule une vêture à minces bretelles. Nous sommes dans le partage de qui-nous-sommes, certes dans l’inquiétude légère, mais tout de même une question s’agite derrière le massif de notre front : cette étrange clarté couleur de miel et de safran, ce poudroiement de nectar, ce voile qui, posé sur l’Endormie, nous sépare d’elle tout autant qu’il nous convoque à son chevet, qui est-il pour instiller en notre âme, fascination et retrait, intérêt et détachement, enfin un sentiment aussi complexe que difficile à définir ? En tout cas il ne saurait nous laisser au repos. Quelque chose d’intérieur, à la manière d’une nécessité, nous intime l’ordre d’entrer dans la cité étrangère par quelque faille laissée vacante, par une étroite meurtrière, comme le ferait notre propre daimôn, cette voix indéfinissable, ce conseiller intime perçu comme « empêchement mystérieux », guide prudent d’un Destin toujours en avant de notre esquisse, de nos résolutions, de nos désirs les plus dissimulés.

   Et c’est bien ce daimôn qui a attiré notre attention sur ce fin nuage couleur de soufre, sur cette sorte de vitre qui nous sépare de Celle dont nous voudrions connaître le sort, percer jusqu’au moindre de ses souhaits. Alors, depuis le lieu qui se dit comme séparation, que nous reste-t-il, sinon le flou des hypothèses, leur fondation sur la fragilité d’un sable mouvant ? Mais plutôt nous projeter en quelque pays d’Utopie, ne nullement demeurer dans la mutité, dans l’incapacité d’articuler quelque discours intérieur, cette eau de fontaine qui s’écoule en nous pareil à un infini chapelet de gouttes. Ce que nous avons à dire, ceci : Endormie, jusqu’alors, se situait au-delà de cet écran de verre dépoli, face uniquement tournée vers ses satisfactions immédiates, vers l’accomplissement de ses désirs, vers ses hâtes existentielles, vers ses pulsions de vie, vers ses résolutions passionnelles, vers ses irrépressibles volontés, vers ses fulgurations réalisées à l’instant même de leur émission. Par rapport à Soi, elle était sans distance, mêlée au feu de ses désirs, immolée à l’urgence plénière de ses sensations. Elle vivait à l’intérieur même de sa gangue, soumise à la sombre vivacité de ses déterminations, tout comme la phalène collée à la cheminée de verre de la lampe ne vit qu’au rythme de la flamme qui la fascine et la soumet à la tyrannie de sa combustion. La mort de la flamme est l’équivalent de la mort de la phalène.

    Mais ici, il ne s’agit nullement de poursuivre cette métaphore mortifère, plutôt tirer du positif de ce qui se donne, au premier regard, comme du négatif. Endormie donc, si sa position actuelle ne semble en faire qu’une Soumise, une Abandonnée à la curiosité des regards, il faut l’envisager, bien au contraire, sous la forme de l’Éveillée la plus parfaite, d’une conscience portée au plus haut de ses possibilités. Et ceci pour la simple raison que cette léthargie n’est que de façade, en réalité reflet d’une atteinte de l’acmé de Soi. Un peu comme ces Sages hindous immobiles, drapés dans leur linge à plis, ces Sādhus libérés de la māyā, de l’illusion permanente du réel, parvenus au sommet de leur libération, fusion avec l’infini cosmique. Oui, l’évocation de cette Sagesse orientale convoque, le plus souvent, le sourire des Occidentaux que nous sommes, soi-disant imprégnés de Raison et saisis d’un esprit cartésien mettant en doute tout ce qui, hors de sa sphère d’intérêt, apparaît comme pure affabulation, sinon étrange fantaisie.

   Mais laissons sourire les Naïfs et portons notre regard en direction de ce qui est essentiel à comprendre. C’est à l’aune d’une conversion de sa vision qu’Endormie s’est révélée en sa singulière métamorphose. Lassée des voyages au long cours, des agapes multiples, des spectacles vides telle une coquille, fatiguée des discours des Sophistes, usée des canons de la mode et des miracles de la technologie, devenue rétive aux écrans de toutes sortes, devenue hostile aux argumentaires des Camelots et autres Bonimenteurs, irritée par les mouvements de moutons de Panurge de la foule, peu à peu elle était devenue Presqu’île, puis Insulaire, Robinson en son île, loin des bruits et des agitations du Monde.

   Petit à petit un long silence propice au recueil, à la méditation des Choses Simples s’était installé au centre de qui elle était, et cela faisait comme une sorte de sphère lumineuse en elle, de mince Soleil diffusant ses rayons bienfaisants dans sa chair, ses rapides météores et ce Nouveau Monde illuminait la moindre de ses secondes, la plus petite parcelle de son expérience intime. Ainsi était-elle parvenue, au fil du temps, à cette jouissance intérieure, à cette impassibilité, à cette équanimité de l’âme que les Philosophes nomment « ataraxie », que beaucoup cherchent, que peu atteignent. Ce détachement des Choses était devenu son bien le plus précieux et elle flottait en elle-même comme le futur petit Enfant dans l’océan amniotique maternel. Les seules paroles qui lui parvenaient, au travers de cette membrane originelle, une sorte de chant des étoiles, une manière de grande comptine universelle au sein de laquelle, immergée en la plus pure des félicités, elle arrivait à être qui-elle-était jusqu’au sentiment prodigieux d’une UNITÉ insécable. Et pendant ce temps, la Terre, imperturbable, continuait à girer avec, accrochées à ses basques, ses cohortes de Joyeux Officiant d’une Religion Mondialisée, laquelle portait, au plus profond de sa chair, le germe de sa propre destruction.

   Alors, combien cette image de calme et de repos infinis nous atteint en plein cœur. Heureusement, encore, en d’invisibles et inatteignables lieux, quelques motifs d’espérer. Leur rareté en fait le don le plus précieux. Saurons-nous le porter en nous comme cet événement à entretenir au-delà de qui nous sommes ?

 

Soufflons sur les braises avant

que le feu ne s’éteigne !

 

 

 

 

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7 mai 2026 4 07 /05 /mai /2026 07:27
Du Rouge, du Noir, du Blanc

 

« Fille »

Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   « Du Rouge, du Noir, du Blanc », porte le titre en son étrange figure. Comme si Tous, Toutes, n’étions qu’un assemblage de couleurs, une palette de teintes qui diraient une fois notre Passion, une autre fois notre Tragique, une autre fois encore, le vertige d’une Pureté. Qui donc, au hasard de sa vie, n’a nommé telle femme, « La Rousse », telle autre, « La Brune », sans intention péjorative cependant, le prédicat coloré suffisant, à lui seul, à déterminer l’être en sa totalité. Certes ceci n’est que la traduction d’une facilité, sans doute notre paresse de voir, sous la surface, de plus amples profondeurs. Le plus souvent, qu’il s’agisse de paysages, de personnes rencontrées au hasard de nos pérégrinations, de fragments de ciels, d’étendues de terre, nous nous immergeons en leur donation première, nous satisfaisant de butiner ces corolles venues à nous dans leur plus grande simplicité. Mais ce premier regard, cette anticipation originaire, ne demandent qu’à être désoccultés car les choses, sous couvert de silence, veulent parler, veulent être reconnues à la hauteur de leur énigme. Nulle chose ne peut se contenter d’être là, étendue devant, pliée dans sa tulle de momie, mutique pour la suite des siècles à venir. Tout comme vous êtes vivant, une chose, un arbre, un rocher, la pellicule d’eau sont vivantes, peut-être plus que vous ne l’êtes vous-mêmes, calfeutrés dans le mystère que vous offrez au monde sans que quiconque ne se métamorphose en Champollion pour vous déchiffrer plus avant.

   Je ne suis ni Joueur par nature, ni Parieur par essence mais, le plus souvent, au cours de mes multiples errances, il ne me déplaît nullement, rencontrant une Inconnue, de l’halluciner en quelque manière, d’en faire un personnage de roman ou, plus vraisemblablement, une vague irisation onirique, variable au gré du temps qui passe, insaisissable à l’aune de mes humeurs changeantes. Vous que j’ai croisée dans le corridor en clair-obscur d’un hôtel modeste -le vent sifflait aux angles, le brouillard nappait plage et cabines de bain -, vous m’êtes apparue selon ces trois notes - Rouge, Noir, Blanc -, comme si l’entièreté de votre histoire pouvait se résumer à ce bref alphabet, à cette étique mesure dont il me plaisait

 

que votre Passé pût coïncider avec un Rouge Andrinople, foncé, mystérieux ;

votre Présent avec un impénétrable Noir d’Aniline ;

 votre Futur avec un illisible Blanc de Saturne.

 

   Oui, je reconnais, ceci est pour le moins fantaisiste et ce jeu totalement gratuit ressemble aux anticipations toujours erronées du Jeune Enfant qui, palpant fébrilement sa pochette-surprise, en déduit le contenu : la découverte est toujours déception et l’espoir reporté à la prochaine palpation.

   Néanmoins, assumant la fausseté de mes hypothèses à votre sujet, je n’en poursuis pas moins un rêve qui depuis longtemps m’habite, semblable à celui de l’Archéologue, reconstituer à partir de ces quelques fragments colorés l’Étrangère que vous êtes et demeurerez, mais prenant corps, si j’ose dire, dans le précieux de mon « cabinet de curiosités ». Que me reste-t-il donc auprès de l’ombre que vous avez essaimée dans cette coursive d’hôtel qu’à vous décrire, vous reconstituant ainsi au prix d’un travail de mémoire ?

   C’est bien la dominante Noire qui se donne en tant qu’essentielle. Curieusement ce Noir, non seulement ne vous endeuille nullement, mais vous rend cent fois plus désirable que vous ne l’eussiez été si, d’aventure, une palette haute en couleurs avait fait rutiler votre visage dans des rougeoiements de Feu et de Rouille. Votre chevelure est une longue chute d’eau, une ombre dense tapissant le côté gauche de votre visage, tellement pleine de cette pluie qu’on la penserait sans fin, pareille à ces ramures d’eau des lagunes qui n’en finissent jamais de rejoindre le lieu de leur dernier séjour. Et le côté gauche n’est pas en reste. Il joue, par rapport à l’autre, en un rythme alterné, simple harmonique, simple rappel mais combien complémentaire, mèches rebelles glissant le long de l’arête de votre nez, obturant totalement le globe de votre œil, prenant un appui discret sur l’ovale de votre joue, reparaissant sous l’angle de votre menton, contre la ligne grise de votre cou.

   Ces signes, dont la plupart des Quidams penseraient qu’ils attestent votre tragique (combien ils auraient tort, combien ils se tromperaient quant à votre nature !), ne vous voilent qu’à mieux vous livrer à la justesse d’un regard attentif. Noir qui vous porte à Vous- même et vous livre aux Autres, certes sur le mode d’une retenue, mais cette retenue n’est-elle vif désir d’être reconnue ? Sourcils Noirs. Œil, le seul qui soit visible, intensément Noir : une bille de charbon sur laquelle ricoche la lumière. Et cette trace noire sur votre joue, est-elle souvenir d’une griffure ancienne, d’une cicatrice, de l’âme, peut-être ? Et cette bouche Noire, ce double bourrelet nocturne en lequel s’abîme l’espace offusqué de vos mots, ne dit-il, en mode silencieux, votre volupté intérieure, bien mieux que ne le ferait le Rouge Grenadine, cette image d’Épinal appliquée à l’efflorescence de l’Amour. Telle que vous êtes en cette Effigie tutoyant le tragique, vous ne faites qu’affirmer la parenté de l’Amour et de la Mort. On ne frôle jamais de si près le domaine de la ruine définitive que dans l’acte d’amour qui n’est que dévoration mutuelle. Deux Mantes dressées l’une contre l’autre dans un combat à l’issue fatale. En ressortir ou non a même valeur, question de temps, question de sursis seulement. Question de Mort.

   Alors, sous la poussée invasive du Noir, sous sa marée qui semble ne connaître nulle fin, que reste-t-il aux autres couleurs pour témoigner de qui vous êtes en votre troublante singularité ? Le Blanc, symbole de pureté, de virginité par excellence, n’est lui-même que par défaut. Défaut d’un Futur qui peine à s’envisager sous la figure de la clarté, la spirale du rayonnement, la bogue ouverte de la joie. Le Blanc, cette effusion de bonheur, des traces de Noir y transparaissent dans une sorte de mélodie passée comme si le Rouge Andrinople que je vous destinais s’était usé au rythme des jours, il n’en paraîtrait-plus que des cendres éteintes. J’avais deviné juste en vous attribuant ce Présent de Suie, ce Présent Aile de Corbeau, funestes oiseaux rayant de leur affligeante faucille un ciel à la Van Gogh. La Folie rôde qui n’attend qu’un faux-pas, une distraction, l’entre-deux surgissant à la charnière de deux Amours. Certes de votre adolescence empourprée, persiste ce haut de votre robe, ce Rouge que je présume Amarante (quelques lettres biffées, l’avez-vous remarqué, métamorphosent « Amarante » en « Amante » ?). Ne serait-ce là, toute fantaisie mise à part, un signe évident du lent et invasif retrait d’une Passion qui vous animait au plus plein de qui vous étiez, dont ne témoigneraient plus, tels leur envers, que ces traits fuligineux, ténébreux, pareils aux nuits boréales désertées d’étoiles ?  Tels leurs opposés, ces neiges tachées, ces porcelaines meurtries, ces biscuits oubliés de n’avoir connu l’épreuve du feu ? N’êtes-vous pas, Être de déshérence, née de la sombre gorge d’un hôtel, dans la lumière hésitante de l’aube, cet étonnant Spectre cloué sur la dalle de ma mémoire, qui, jamais, n’en pourra sortir ? Les Couleurs sont si puissantes en leur cruel symbolisme, parfois !   

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2026 2 21 /04 /avril /2026 07:07
Vision médiane

Edward Hopper, Cape Cod Morning

(détail), 1950

 

Source : Fondation Beyeler

 

***

 

   Apercevant « Étrange-au-bow-window », nous ne pouvons que nous interroger à son sujet. Que fait-elle, là, à cette heure matinale, à la lisière du jour ? Est-elle la Sentinelle de Cape Cod, cet étonnant pays de dunes et de marais ? Cherche-t-elle à apercevoir ces quelques prodiges de la Nature que sont baleines à bosse et baleines franches, tortues à la carapace brillante ? Cherche-t-elle à entendre, sur le fil de l’aube, le cri plaintif du pluvier siffleur, ou bien à percevoir le glissement des phoques gris sur la dalle de sable ? Est-elle attentive à surprendre le passage d’un Quidam, à déchiffrer le cheminement de quelque Habitué des lieux ? Ou bien est-elle, comme ceci, tendue en avant d’elle, jetant au loin la double meute de son regard, en escomptant un immédiat retour après qu’une boucle a été amorcée, une manière de renversement de la vision qui la poserait, elle, comme la chose à observer, certes la plus singulière du Monde ? Au motif que, toujours dans l’entrelacement de son propre Soi, jamais l’on n’en surprend les contours, jamais on n’en lit le chiffre secret, sauf celui de ses propres illusions, de la comédie que l’on se joue à Soi-même, feignant de connaître jusqu’à l’intime, le moindre des plis dont notre conscience est tissée. Mais l’incontournable Principe de Réalité ne devrait-il, bien plutôt, nous arracher l’aveu de notre propre inconnaissance, ce genre de désolation totalement désertique qui s’empare de notre psyché lorsque, souhaitant en sonder le sol, tout se dérobe et qu’un vertige abyssal se creuse sous la plante de nos pieds ?

   Mais, tout individu qui, au hasard de sa marche, rencontrerait cette Inconnue arrimée à son propre Être et ne se questionnerait à son sujet, serait soit un Inconscient, soit d’une nature étrangère à la communauté des Humains. Car, jamais on ne peut tutoyer la posture d’une conscience torturée sans en prendre la mesure, sans la rapporter à Soi en tant qu’objet de profonde méditation. C’est une simple question d’éthique. Toute altérité est le lieu d’un bouleversement. Ici, de Celle-qui-est-observée, de Celui-qui-observe. Et si nous revenons à l’image, à la vive inquiétude qu’elle ne manquera de susciter en nos âmes, nous nous apercevrons vite que, plutôt que de nous montrer l’ordinaire, le commun, le quotidiennement rencontrés, elle nous plongera, irrémédiablement, dans un bain métaphysique nous ôtant toute possibilité d’être nous-mêmes le temps que nous n’aurons au moins tenté d’en résoudre l’énigme.

   Si cette peinture recèle en soi quelque perspective symbolique - et gageons qu’il en est ainsi -, nous dirons que la façade de bois blanc, de lattes superposées, est l’unique réceptacle d’une lumière franche, ouverte, sans quelque zone d’ombre dissimulée en elle. Un genre de félicité, certes modeste mais bien présente. Un écho de cette clarté se diffuse encore, mais dans un genre d’économie, d’atténuation, dans la cage de verre du bow-window, colorant son intérieur d’un jaune éteint. Certes, l’Attentive est, elle aussi, atteinte de cette lumière, mais d’une façon indirecte, sans doute ce frémissement, cette faible lueur aurorale qui la font émerger, elle, l’Attentive, de la demi obscurité dont elle est entourée. Cependant l’on notera, et ceci n’est nullement un détail, qu’Attentive est simple Réceptrice de lumière, nullement Émettrice, comme si sa manière d’exister se donnait dans une entière passivité.

   On la penserait qui-elle-est, presque par défaut, partiellement accomplie, en manque d’être, en attente de devenir. Cette impression de non-venue à Soi qui, toujours fait le lit de quelque désespoir, est vivement accentuée par la double surface des volets noirs rabattus sur le pan coupé du bow-window, genre d’affirmation d’un deuil ontologique, d’une fragmentation du Soi, d’une captation de son exister hors de Soi, possiblement hors d’atteinte. Alors nous n’avons guère à méditer longuement pour saisir le motif de l’étrange inclinaison de son buste qui ne peut consister qu’en la quête de cette partie de Soi inaccessible, peut-être cet iceberg immergé de l’inconscient, peut-être la perte d’une mémoire ancienne amputant le fleurissement d’une réminiscence. Quant à l’horizon de son regard, dans un premier empan de l’espace, il bute sur les ramures noires des arbres, s’éclaircissant peu à peu, à mesure de son éloignement du Sujet méditant. C’est au loin d’elle que le paysage se désobscurcit, que les choses redeviennent visibles, qu’elle peut, Elle-qui-scrute, apercevoir le possible sens des choses, au moins sa pellicule, si leur profondeur demeure hors d’atteinte.

   Ici, succédant à ce court inventaire du visible-préhensible, nous sommes requis à une tâche bien plus essentielle. Tâche se portant sur l’acte de vision en trois paradigmes qui, loin d’être complémentaires, s’excluent l’un l’autre au motif que leur essence respective n’est nullement miscible, qu’il s’agit même d’antinomies, d’oppositions de nature. Mais partons du réel tel qu’il nous apparaît dans le cadre de la représentation. Cette première vision, attribuons-lui le prédicat « d’entre-deux », de « moyen terme » si l’on veut. Ce qui correspondra au titre « Vision médiane » et interrogeons-nous à son sujet. Le regard part, droit devant lui, pareil à un rayon qui ne s’intéresserait ni à la hauteur du Ciel, ni à la superficie de la Terre. Un regard se propageant selon la figure de la ligne droite. L’acte de scruter, limité au plus simple de son effectuation. Une vision à elle seule son explication. Un jet en direction de l’horizon dont le retour au Sujet ne le transforme en rien, ce Sujet, un simple miroir reflétant l’image originelle. Le constat d’un réel collé à son être propre, sans accroissement, ni diminution qui en affecteraient la valeur. Un aller-retour de pure gratuité, un geste annulant toute greffe possible, un geste de pur dénuement.

   Pour être significatif, pour constituer le début d’une fable existentielle s’augmentant d’une expérience plus riche, la vision eût gagné à se dilater, à emprunter, plutôt qu’un chemin en ligne droite, une courbe sinueuse, une onde flexueuse qui l’eût métamorphosée en raison même de son continuel trajet entre la légèreté Céleste et la pesanteur Terrestre. Donc un regard alternativement lesté de la lourde gravité du Sol, puis de la diaphanéité de l’Éther.

 

C’est ainsi que se configure tout Sens :

passage d’une chose à une autre,

fluctuation dialectique,

oscillation permanente

d’une réalité à une autre.

  

   Et, afin de donner corps et consistance à notre propos, il devient maintenant essentiel que, de part et d’autre de ce regard linéaire, de ce « moyen terme », nous installions deux autres modes de vision que, pour l’instant, nous qualifierons de « Terrestre » et de « Céleste ». C’est le recours aux grands Mythes Fondateurs de notre culture qui nous aidera à pénétrer plus avant dans ces deux manières d’envisager le Monde et de nous le rendre un peu plus familier.

   Celle-qui-regarde-vers-la-Terre, nommons-là « Vénus Pandémos », cette partie de l’Âme attirée vers le corporel, immergée dans le sensible, cette vision de basse destinée qui se satisfait des illusions de toutes sortes, se nourrit d’images les plus approximatives, se sustente de simples traces, s’entoure d’ombres, vêt son anatomie d’uniques reflets. La Vérité ne lui importe guère. L’opinion sans grand fondement la satisfait. Elle vit d’immédiates sensations et tel Narcisse se mirant dans l’onde, elle est toujours en danger de se noyer dans la fascination de sa propre réverbération. On aura compris que cette vue prise sous le joug de l’immanence sera encore bien inférieure à celle qui, en ligne droite, certes ne moissonnait rien, mais au moins ignorait ce qui, plongé dans l’inférieur, n’aurait pu que l’amoindrir, en hypothéquer le trajet.

      Celle-qui-regarde-vers-le-Ciel, nommons-là « Vénus Ouranienne », cette partie de l’Âme qui ne vit qu’à s’élever, à connaître le vertige des Grandes Hauteurs, des plus Hauts Sommets. Ce geste éminemment ouranien, cette remontée vers la pureté de l’Origine, cette quête d’un Soi plus que Soi s’irrigue de tant de vertus, se dilate de tant de Joie assemblée que plus rien ne la rattache aux visions antécédentes, à cette vision qui était sans motif, glissant vers la fente de l’horizon sans y rien prélever de positif ; de l’autre vision qui se fourvoyait dans d’illisibles marécages limoneux. Ici, dans la plus efficiente des valeurs qui se puisse imaginer, le Narcisse que l’onde plongeait en son sein, le conduisant à une irrémédiable mort, Narcisse donc a laissé la place au valeureux Ulysse, lui qui après avoir surmonté tant d’obstacles retourne à Ithaque, la seule patrie possible pour un Héros en quête d’une Âme juste et sincère, d’une Âme qui a trouvé le foyer de son repos en même temps que de son rayonnement.

   Dans cette courte fiction, tout s’est joué parmi les Figures Mythologiques (Narcisse – Ulysse – Vénus Pandémos – Vénus Ouranienne) qui, en réalité, sont les paradigmes à nous adressés afin que, nous identifiant à qui il sont, nous puissions orienter l’aiguille de notre boussole en direction de ce Nord Magnétique, de ces lignes de pur cristal que dessine la rigueur des icebergs, cette Vérité opposée à la luxuriance et aux touffeurs équatoriales, ces reflets, ces mensonges qui ne font que nous leurrer, nous égarer, nous désaxer de ce Soi qui est le seul Centre sur lequel nous pouvons prendre appui, tel Ulysse échappant aux pièges de Circé, aux intrigues de Calypso, pressé de rejoindre la Terre d’Ithaque où l’attend l’amour de Pénélope, à savoir le point le plus admirable sur lequel amarrer sa vision.

    Alors que dire en épilogue de cette fable ? Qu’il est bien plus facile aux Approximatifs que nous sommes de pratiquer le Vice plutôt que la Vertu. Que, pour la plupart, sinon tous, nous rendons un vibrant hommage à l’image de qui-nous-sommes que nous revoie la psyché, Narcisses-en-puissance au regard « ondoyant ». Que le regard linéaire, n’accrochant rien que le commun, le banal, est notre lot commun. Que l’image d’Ulysse, si elle hante nos consciences, ne le fait que de façon fictionnelle pour le simple fait que son courage nous est inaccessible, sa volonté, un feu qui brille au-delà même de notre vision ordinaire. Que Vénus Pandémos est celle que nous fréquentons avec assiduité, pliés que nous sommes dans ses voiles de ténèbres et d’aveuglants reflets. Que Vénus Ouranienne serait bien une des possibles finalités de notre terrestre parcours, mais, qu’enchâssée, telle l’icône dans sa cage de verre, telle « Étrange » dans l’étui de son bow-window, nous cymbalisons telles les cigales au plein de l’été, oubliant le laborieux travail de la fourmi occupée à élever et élever encore son tas de brindilles. Nous sommes de prosaïques natures qui ne rêvons que d’Éther, seulement l’Éther vole haut, en d’olympiennes altitudes et nos bras sont courts qui n’étreignent jamais que le Vide ! Å défaut d’être dans la plénitude de qui nous devrions être, nous TENDONS VERS…

 

Tendre est peut-être le seul Jeu auquel

l’Humaine Condition nous convie

le temps qui nous est alloué.

Un simple battement de paupières

que précèdent et suivent d’autres

 battements de paupière.

Une vision captive !

 

 

 

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3 avril 2026 5 03 /04 /avril /2026 07:09
L’étonnement esthétique

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

  

 

   Tout ce qui est, tout ce qui fait phénomène ici, dans l’aire de cette toile en gestation, tout ce qui se dirige vers la belle épiphanie humaine s’enfonce dans l’illisible marais d’une teinte Mastic dont la lourde densité, le constant anonymat semblent l’ôter pour toujours à la postulation de l’exister.  Ce qu’ici nous tutoyons,

 

le Non-Être,

le Rien d’Étant,

 le Néant

 

   en leur plus livide et confondante figure. Or, si nous réfléchissons au lieu même d’où vient cette curieuse toile, la réponse est aussi nette que saisissante :

 

du Pur Néant.

 Avant d’Être :

Non-Être et rien

d’autre que ceci,

 

autrement dit ce qui, pour nous, est franchement « in-envisageable », privé de visage.

 

    Si nous nous plaçons, en pure objectivité, face à ce qui, il faut bien l’avouer, nous provoque à exister, autrement dit à tirer du sens de toutes choses venant à notre encontre, alors nous nous apercevons d’emblée que le contenu est strictement sidérant,  

 

que c’est le Rien qui se donne

en tant que Tout,

 

   que ce que nous avons nommé « L’étonnement esthétique » correspond, point par point, à ce que nous pourrions désigner en tant « qu’Étonnement pré-ontologique », ce Vide Sidéral, Abyssal qui précèdent toute naissance, toute apparition et que, toujours nous sommes en peine de nommer, au motif que l’Être aussi bien que le Non-Être sont des catégories rebelles à la désignation, à la représentation, à la nomination

 

puisque la Métaphysique est,

par essence,

l’Innommable,

l’Indémontrable,

l’Ineffable,

l’Inconceptualisable,

seulement l’Intuitionnable

 

   si, toutefois cet habile vocable ne dissimule en son sein l’impossibilité en laquelle nous sommes de décrire d’une manière satisfaisante tout ce qui est

 

de l’ordre du « méta » :

méta-logique,

méta-rationnel,

méta-langagier,

 

   une sorte de non-lieu, une manière d’utopie dessinant l’espace flou de nos rêves, posant le sable mouvant de nos hypothèses dès l’instant où, nous exonérant du Réel, par définition et simple logique, nous occupons la vaste inexactitude de l’Irréel, cette fuite de ce qui est consistant, dans une manière d’ébauche permanente qui ne fait que saper ses propres fondements, genre de reflux qui efface le flux dans un éternel retour du même qui néantise ce qui pourrait surgir dans la forme de l’Être.

    Et si, après toutes ces précautions oratoires, après l’instauration de tous ces prolégomènes, armés d’une sorte de pré-raisonnement, de pré-compréhension, nous revenons à la peinture initiale, une simple description de l’événement pictural suffira à en tracer les nécessaires contours. En réalité une hypothèse est sous-jacente à toutes ces méditations : le supposé « Étonnement esthétique » ne résulte pas de la découverte du « quelque chose » de l’œuvre mais, de manière diamétralement opposée, de son envers,

 

à savoir de ce « Rien »

 

    qui perce sous la manifestation et menace, à tout instant, d’ôter à notre regard ce début d’émerveillement qui n’est, en toute approche authentique, que le prodige d’exister face à ce qui en confirme la nécessité. Dans l’instant étincelant du regard, nous ne sommes que par l’œuvre qui, elle-même, n’est que par nous, par le rayon de sens que nous lui attribuons afin de l’extraire des griffes du Néant. Pour ainsi dire, le travail, l’effectuation de notre vision néantise le Néant de l’œuvre afin que quelque chose de possible pour nous, une présence se mette à fulgurer et alors, tels des Funambules avançant l’un en direction de l’autre sur le mince fil de la venue à Soi, chaque Être, le Nôtre et aussi bien celui de la Peinture se fécondent mutuellement, sortant de leur silence, tressant les mots du Poème dont toute rencontre essentielle constitue l’étonnant déploiement. Nous n’existons, paradoxalement, qu’à aliéner notre Être en l’œuvre et, au terme d’un juste retour, l’œuvre n’est qu’au regard de notre conscience, c’est-à-dire, s’abîmant en Nous, pour Nous.

   Que voyons-nous sur cette toile ? D’une manière aussi évidente que semée de doute,

 

nous voyons le RIEN.

 

   Le Rien des murs dont la teinte « mondaine », ciel et eau réunis ne nous place guère en une situation de pur enthousiasme.

   Le Rien des cadres puisque, en leur enceinte, ne se donne à voir que le fond sur lequel ils sont posés, simples hasards d’une vie bien « domestique ».

   Le Rien du sol en son écume blanche qui semble ne rien tenir de ce qui lui est confié.

   Le Rien exultant de la Toile vide que tient l’Artiste, on dirait qu’elle scrute son propre Néant.    

   Le Rien de la mimique de la Silhouette rouge dont la main en herse condamne la bouche au silence.

   

Il y a donc comme une giration du Rien,

une germination du Néant

 

   qui viennent dire aux deux protagonistes de la Toile, aux Voyeurs que nous sommes, juste ce que dure l’éclair d’un regard, le saut du Silence et du Vide dont la concrétion est cet exister que nous ne tenons jamais dans le creux de nos mains, que nous piégeons dans le chiasme de nos yeux qu’à en halluciner la belle et fragile présence. En ceci et pour bien d’autres raisons encore, 

 

Vivre, Regarder, Aimer

sont de purs prodiges

dont le Rien, le Néant

sont les opérateurs

les plus remarquables.

 

   Ne serions-nous adossés à ces Entités fuyantes, notre passage sur Terre ne serait qu’un long et mortel ennui.

 

C’est toujours le risque,

 risque de vivre,

de regarder, d’aimer

qui façonnent en nous

les aiguilles du Désir.

Nous ne possédons jamais mieux

que ce qui, toujours, nous échappe.

 

 

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20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 08:01
Présence, Vie, Paradoxe

« Sens du tango »

 

Judith in den Bosch

 

***

 

« Baroque et spleenétiques couleurs,

le noir et le tango, dont l'apparition

dans la décoration moderne marque

la fin des temps heureux,

sont partout à la mode. »

 

(Carco, Nostalgie Paris, 1941, p. 71)

 

*

« Voyage des immigrants qui écrivent leur roman,

pas à pas, dans la ville de Buenos Aires. »

 

Nathalie Clouet (pionnière de la renaissance du tango parisien)

 

*

« Le tango est une pensée triste qui se danse »,

écrivait le compositeur argentin Enrique Santos Discépolo.

Une analyse assez juste de ce corps à corps sensuel,

masculin-féminin, exprimant la douleur

des hommes venus d’Europe, vivant seuls

et cultivant la nostalgie d’un passé lointain. »

 

Source : « Le tango, symbole de l’essence et de la musicalité argentine »

   Ce long préambule concernant le phénomène du Tango n’a pour raison essentielle, à travers l’accentuation de quelques mots, que de tâcher d’en cerner l’essence, d’en dire ce qui le rend, tout à la fois, attirant, mystérieux, parfois sombre et tragique. Attirance et rejet. Danse de l’exil traversée de la lourde mélancolie du spleen, fonctionnant sous le sombre registre du noir, reflet de la condition des Immigrés d’où se lève une pensée triste, expression de la douleur et de la nostalgie. De cette nature marquée au fer de la finitude et de l’absurde, nous rapprocherons la valeur symbolique de l’image qui nous semble recéler, en son fond, l’horizon d’une réalité reposant sur la tripartition suivante :

 

Présence – Vie – Paradoxe

 

   Ce dont le rythme heurté du tango, les figures successives du rapprochement, suivies du subit éloignement des deux Partenaires, se donneraient comme la chorégraphie du vivant, lequel s’affirmant au titre de sa Présence, serait constamment remis en question, troué en quelque sorte par le Paradoxe se logeant au cœur même de toute existence, une Lumière se lève que, bientôt recouvre la persistance d’une Ombre.

    Étrange clignotement qui mêlerait incessamment un Intérieur qui nous rassurerait, face à un Extérieur qui nous menacerait. Dans cette perspective, l’avancée humaine consisterait à essayer d’endiguer les flots venus du lointain, cette confondante altérité qui semblerait n’avoir de cesse que de nous réduire « à la portion congrue », de nous acculer à ce fond de Néant d’où nous venons, qu’à tout instant nous pourrions rejoindre au motif de notre distraction, de notre manque de vigilance. Pareils à des Exilés, nous vivrions sur l’étroitesse d’un continent qui, toujours, sous les assauts de l’inconnu, se rétrécirait telle une peau de chagrin.

   Paradoxe intimement lié à notre destin biologique, lui-même inscrit dans un ordre universel cosmologique conditionné par les affections et les blessures continues de la temporalité. Tout ce qui, parti de l’amont, se dirige vers l’aval, porte les stigmates de cette dette originelle. Ceci est gravé en nous avec la plus vive inquiétude. Les commentaires et circonvolutions autour de cette belle Image ne seront que le reflet de cette « danse avec la Mort » qui s’impose à nous avec toute la force des résolutions définitives et l’impossibilité qui est la nôtre d’inverser le cours de notre Destin. Cette énonciation a valeur de truisme, mais parfois convient-il de remettre, face à nous, des évidences que la contingence efface mais ne réduit jamais.

   Å partir d’ici, c’est l’image qui parlera, « ouvrira le bal » en quelque manière, dansera au rythme pulsionnel, tonique, tranchant et presque tyrannique des corps pris de l’ivresse consécutive à l’extase ; des corps dialoguant, s’entrelaçant en une sorte d’acte amoureux syncopé où se devine déjà, au-delà d’une supposée jouissance, l’ombre d’un exil définitif, autrement dit le retirement des corps du milieu de vie où, jusqu’ici, ils s’agitaient, exultaient, se retiraient parfois dans un ténébreux mutisme, mais pour autant toujours situés dans cet espace des plaisirs et des souffrances qui est le site habituel des rencontres, des séparations, des flux et des reflux, du surgissement du sens et de son retrait. Corps de lumière qui précède et annonce le corps de ténèbres. De façon à entrer dans le langage du Tango, il est nécessaire de partir du fondement de l’exil, celui par qui il naît et justifie la pluralité des figures qui, bien plutôt que d’être des signes chorégraphiques, sont des signes existentiels disant la douleur de l’éloignement et ce qui est censé en réduire la portée.  

   Regardée à cette aune de l’exil et de son essai d’effacement au titre de la danse, le paradoxe ne tarde guère à surgir qui nous place, nous les Voyeurs, dans une posture inconfortable qui est celle de la déréliction, de l’incomplétude native qui sont celles de notre condition. Alors que cette représentation devrait se donner comme source de joie, l’image est immédiatement, et sans réaménagement possible, amputée d’une partie de son être. L’image est tronquée. L’image est en deuil. Celle-qui-danse (laissons-là dans cet anonymat-là, manière d’universel qui dit l’entièreté de la présence humaine), Elle donc, se donne à nous dans un genre d’apparition-disparition, de lumière et d’ombre, comme si elle jouait sur la scène d’un théâtre antique, l’une des tragédies par laquelle une mythologie se dit, mais dans l’impossibilité d’être de ses personnages promis à une fin que nulle intervention divine ne viendra sauver du naufrage. L’épée de Damoclès tranche dans le vif, supprimant en ceci la possibilité d’un retour qui eût pu être salvateur.

   Ce bras levé en anse, ce cou incliné, ce fragment de gorge, cette unique jambe dans sa tension diagonale, cette lumière blanche aux ombres de terre de Sienne, tout ceci, cette disposition d’un personnage dont un Metteur en Scène a figé la posture avant même qu’elle ne soit aboutie, nous conduit de façon irrémédiable à éprouver une perte insondable (celle-là même dont Celle-qui-danse semble frappée avec le plus vif souci), que rien, jamais, ne pourra venir combler. En ses entours-mêmes, Celle-qui-danse est partiellement biffée, comme si le Néant-lui-même, avait subitement décidé de reprendre son dû, phagocytant des parties du corps, geste de Mantis religiosa aux terribles et pénétrants buccinateurs. Ces ombres inquiétantes surgies, dirait-on, de la lumière, fomentées par elle en quelque sorte, tracent le douloureux portrait d’une volonté, volonté de vivre, volonté de figurer, volonté de faire épiphanie, mais volonté s’écroulant à même sa profération, comme si la vie, en son éternel mouvement de corruption, n’avait de finalité qu’à se détruire elle-même et à annihiler Ceux et Celles qui dépendent d’elle.

   Paradoxe, encore, et non des moindres, de cette danse qui eût exigé un « pas de deux », étrange ballet en réalité solitaire, dont nulle présence ne vient confirmer l’existence. Un mouvement se crée qui s’annule. Une volte s’amorce qui chute. Un processus naît qui s’éteint aussitôt. Si la figure de tout exil peut apparaître en tant que foncière solitude, on s’accordera d’emblée sur le fait incontournable que tout Exilé (aussi bien toute danse qui en exprime la nature), postulera, dans l’horizon de sa conscience, cet Autre qui est son cruel manque dont il essaie à tout prix d’assurer l’assomption, accomplissant par-là sa possible remise au monde, son hypothétique « re-naissance ». Car tout exil repose sur ce nécessaire ajointement du Même et de l’Autre au terme duquel, chacun comblant sa faille ontologique, retrouvera le chemin de sa propre unité.  Cette altérité choisie, cette rencontre issue des plus profondes affinités, ceci, ce lien indéfectible qui réunit les êtres, ce passage, cette liaison sont refusés, ce qui, de toute évidence, confère à l’image sa force la plus effective, le pouvoir de fascination/répulsion qu’elle imprime en nous à même notre inconscient, là où gisent nos motivations les plus secrètes dont l’inaccessible est le caractère le plus propre. Nul doute qu’une telle représentation ne s’y archive avec la puissance des choses inconnues, non maîtrisées, ces choses abyssales qui nous meuvent et nous émeuvent alors que nous n’en avons guère conscience.

   Car regarder cette image, toute image et se prononcer sur le jeu mouvant qu’elle imprime en nous, sur l’écho quelle y fait réverbérer, sur les traces qu’elle y dépose, tout ceci ne résulte que d’une longue macération, d’une patiente infusion car ce que nos yeux perçoivent, que nos sens enregistrent, ce ne sont jamais que de rapides impressions, des ensemencements superficiels, de simples irisations qui froissent l’eau mais n’en métamorphosent nullement la nature. Il faudra, à l’entrée dans une signification plus exacte, l’action lente mais continue d’une temporalité à l’œuvre, d’une décantation qui ne retiendra ni l’écume, ni la mousse, pas plus que les immédiats miroitements, seulement l’émergence de cette ligne discrète qui se nomme SENS et, comme toute chose d’importance, mérite qu’on s’y arrête et en devinions les souterrains enjeux. Å ce prix seulement le fruit délivre son suc, la chair s’ouvre sur l’intime, la pulpe nous invite au jeu subtil de sa douceur, de son accueil, de sa générosité. Å ce prix !

   Et, en cet instant d’une prise de conscience, si nous essayons de nous pencher sur ce qui a été accentué à l’initiale de ce texte, peut-être, encore, y devinerons-nous la mesure de ces pensées secrètes qui tapissent notre vie intérieure, en attente de leur déploiement. Peut-être, tout geste de danse est-il, en son fond, une lutte sans merci pour rejeter le spectre de la Mort dans d’illisibles coulisses afin que, cet éloignement accompli, elle puisse demeurer dans un fond d’indistinction, lequel nous octroiera un répit, nullement une victoire définitive, cela va de soi. Chaque pas, chaque figure, chaque dynamique ne refléteraient que ce souci de creuser un intervalle, de différer, en quelque sorte de notre Être mortel, de lui insuffler un peu de cette éternité dont il tapisse la toile de ses intimes fantasmes. Ainsi, « spleen », « noir », « immigration », « solitude », « pensée triste », « douleur », « nostalgie », ceci constituerait le lexique usuel de toute manifestation chorégraphique. Le chorégraphie, revers de l’existentiel, le redoublant, si l’on veut, éliminant temporairement de notre mémoire la figure de style finale au gré de laquelle, tirant notre révérence, nous deviendrons illisibles aux Autres aussi bien qu’à nous-mêmes. Je ne sais si toutes les danses peuvent recéler en elle ce geste d’éloignement d’une souffrance qui est coalescente à notre présence, ici, sur ce lopin de terre. Sûrement le Tango en son essence même, dans la vivacité, l’impétuosité de ses figures, pourrait pouvoir rejoindre analogiquement, cette autre dimension tragique qui se dit, à chaque pas, à chaque geste, à chaque mimique dans cette danse, le Flamenco qui, tel le geste du Toréador, me paraît être en sa nature la plus profonde, essai de domination du Mal et, par voie de conséquence, tentative de renvoyer la Mort dans des limbes d’où, jamais elle ne pourrait plus ressortir.

   Selon des recherches ethnolinguistiques, le mot flamenco « dérivait des termes arabes felah-menkoub, qui, associés, signifient « paysan errant » (Wikipédia). Ce que signifie cette « errance » revient à rencontrer « l’exil », cette sortie hors de Soi qui ne parvient plus à retrouver le lieu intérieur de son être. La dimension fondamentalement existentielle, doublée d’une évidente inquiétude métaphysique, devient hautement visible dans l’affirmation suivante, tirée, elle aussi, de Wikipédia :

   « Il est (le flamenco) un formidable moyen de communication et d’expression de l’essence et de l’existence de l’homme andalou, il constitue l’affirmation d’un mode d’être, de penser et de voir le monde. (…) « Être flamenco » devient en soi un mode de vie. Le monde qui s’offre à l’expression flamenca est fait de tensions et de violences, de passion et d’angoisses, de forts contrastes et d’oppositions qui engendrent le cri du retour aux origines, cri primal et cri de la mémoire. »

   Le concept de « cri primal », porté par Arthur Janov, semble pouvoir aussi bien s’accorder aux deux chorégraphies que sont le Tango et le Flamenco. Tout cri émis à la naissance est cri de l’arrachement de la Terre Fondatrice où tout homme puise ses ressources, où toute existence humaine plonge ses racines dans ce fond obscur, ténébreux, opaque, entièrement indéterminé mais qui, pour autant, est le socle archaïque à partir duquel nous prenons essor et croissons dans l’espace libre, mais étonnamment balisé, circonscrit, de notre propre destin.

    En un certain sens, danser est cet acte rituel au terme duquel nous pensons pouvoir surgir à nouveau et, peut-être, bénéficier de ses vertus cathartiques, purificatrices, libératrices comme si, par ce simple mouvement d’éternelle réitération, nous tirerions de notre affligeant chaos, la figure chatoyante d’un nouveau Cosmos. C’est, peut-être ce que nous dit en filigrane cette belle image de Judith in den Bosch qui, suite à un savant processus alchimique, a métamorphosé Celle-qui-danse en fondement d’un vif tourment existentiel.   

 

 

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1 mars 2026 7 01 /03 /mars /2026 08:21
Du Blanc, l’originelle parution

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

   Certes l’on pourrait entrer dans cette photographie à la suite d’un saut et s’y immerger au plein de sa réalité, sans qu’aucune pré-compréhension n’en ait posé les fondements. Mais, ce faisant, de qui-nous-sommes - cette manière de Nuit intérieure qui cherche le Jour de son possible -, nous serions demeurés sur le seuil d’une porte, apercevant la soie d’un mystère mais n’en éprouvant nullement le doux chatoiement, en estimant seulement ce flottement au large de nous, et la caresse serait passée que nous demeurions au seuil de nous-mêmes, comme nous sommes demeurés au seuil de cette porte visible/invisible, nous immergeant en sa Matière, à défaut d’en saisir le vivant Esprit. Toujours soudés à la réassurance du Visible, nous aurions occulté cet Invisible qui nous aurait été précieux si nous nous étions donné la peine d’en saisir, au moins dans un essai, l’inestimable et singulière venue.

   Mais ce que nous exprimons, de cette manière malhabile, parce qu’insuffisamment conceptuelle, force nous est imposée d’en demander l’ouverture auprès de deux Auteurs qui en ont formulé, dans la clarté, le mode essentiel, la signification intime. Oui, « intime » car les choses ne se donnent jamais d’emblée, identiques à ces coques de noix dont il faut briser la paroi afin d’en connaître les cerneaux, là où l’essence paraît toute lumière qui coïncide avec la plus grande exactitude de leur être, ces cerneaux crépusculaires qu’il convient de faire nôtres.

 

« La poésie –

par des voies inégales et feutrées –

nous mène vers la pointe du jour

au pays de la première fois. »

 

Andrée Chedid, Extrait de Terre et poésie

 

***

 

« Tout poème naît d’un germe,

 d’abord obscur,

qu’il faut rendre lumineux

pour qu’il produise

des fruits de lumière. »

 

René Daumal - Poésie noire

et poésie blanche

 

***

 Ici, l’essentiel, comme toujours,

est contenu dans l’espace

de quelques mots simples :

 

« la pointe du jour

au pays de la première fois. »

 

« qu’il produise

des fruits de lumière. »

 

   Donc, le tissu même de la Poésie est une manière d’aube, de clarté qui survient originairement, mais toujours le « fruit de lumière » ne s’enlève que sur un fond d’obscurité, ne vient à l’œuvre qu’après s’être extrait de sa nuit. La nuit, c’est ce qu’expriment le « feutré », « l’obscur », dans une manière de dire allusif qui ôte ce qu’il exprime à même sa diction. Car toute Poésie est de nature essentiellement fragile, elle dont les mots de cristal ne font leur tintement qu’à contre-jour de l’exister, au sein des agitations mondaines et du tourbillon vertigineux de l’Univers. Mais il faut un abri, mais il faut un secret et le dépli discret de ce qui ne peut s’effectuer qu’à l’aune d’un merveilleux clair-obscur.

    C’est bien sous le sceau d’une dialectique Noir/Blanc, Nuit/Jour, Ombre/Lumière que les mots du Poète, s’extrayant de leur gangue naturelle - tel l’imago, au terme de sa métamorphose, se hissant de sa tunique fibreuse en direction de la transparence -, que les mots traceront le processus qui, de la lourde Matière, de son opacité de glaise, monteront vers cet Éther qui, depuis toujours, était la promesse d’une allégie, d’un surgissement dans le monde inouï des significations. Tout ceci est excellement synthétisé dans un extrait prélevé dans « René Daumal - Poètes d’aujourd’hui - Seghers », lequel pointe en direction de ce travail d’essence  alchimique, partant de la nature sourde et indéterminée, occluse des mots (une manière de primitivité, d’archaïsme), les portant à leur illumination, à leur floraison, à leur épanouissement sous la voûte immense du Ciel, cet illimité, cette infinité que ne sauraient connaître nulle contrariété, uniquement le dépliement sans fin d’une Liberté. Mais écoutons les mots de Jean Biès, auteur de cet essai :

   « Daumal ne prétendra rien d’autre, désormais, que transmuer « l’œuvre au noir » - domaine des angoisses et des illusions, des ténèbres visqueuses de la materia, où les eaux mercurielles restent congelées - en « œuvre au blanc » - royaume de luminosité ; - faire passer sa poésie du Solve au Coagula ; ou si l’on préfère, du Chaos à l’Ordre, de la Terre au Ciel. »

   Tout ceci, et singulièrement l’inclusion de l’âme du Poète en cette « cosmologie » à usage personnel, en cette chaotique présence primitive, tout ceci crée le Poète-Démiurge en quelque manière (ou Alchimiste si l’on préfère, l’analogie est évidente), lequel s’inquiète de façonner le Monde (le Poème) à la mesure exacte de qui il est, à savoir cette exigence de mettre fin au Désordre (le Poème doit exprimer une langue compréhensible), de donner vie à une pure beauté qui, si elle est d’ordre esthétique, ne saurait se dispenser de prendre visage lexico-sémantique, message transitant directement de cœur en cœur, de raison en raison, de sensibilité en sensibilité.

   Car c’est ceci, l’ordre du Monde, mettre en relation, produire un sens commun, faire se conjoindre deux existences séparées en les fusionnant en une identique cornue métamorphique. Alors, la clé de voûte du système lexique confondra, en une seule et même unité, en une dyade insécable, le Poète, le Lecteur (celui qui élève, celui qui récolte les « fruits de lumière »), même moisson osmotique de ce qui, sublimement formulé, connaîtra immédiatement son propre coefficient d’éternité. Si le vieux rêve idéaliste de la fusion Sujet/Objet peut trouver ici illustration, gageons que ce qu’il faut bien nommer « extase poétique » est bien l’opérateur qui, en une seule et même dimension, réunit Poète/Lecteur/Langage dans la plus effective des joies qui se puisse imaginer. Une ambroisie est partagée et le monde des dieux Olympiens n’est guère loin qui nous tend la coupe d’ivresse, Dionysos tempéré par la sagesse apollinienne, Apollon dilaté de l’intérieur par la fougue dionysiaque. Subtil équilibre, conjonction des opposés. La Raison disciplinant le Polémos, le Polémos s’assagissant sous le baume de la Raison.

   Il n’en faut ni plus, ni moins pour donner au Poème sa forme pourrait-on dire « performative », il accomplit, à même son dire, ce à quoi il était destiné à l’ombre de toute conscience : ouvrir un espace dans le derme sourd de l’exister, dans ce confondant nihilisme dont la parole est le Rien, dont la promesse est le pur Néant. Tout Poème venu à lui dans la faveur est de nature cathartique, il nous sauve de nous-mêmes, il apaise nos inquiétudes, il nous abstrait des formes contraignantes de l’Espace et du Temps. Il confère à notre essence d’Hommes et de Femmes cette assurance de tracer dans la terre un sillon fertile, d’y déposer des graines, d’en récolter, dans l’entaille d’un infime bonheur, la moisson future qui illumine notre présent, le rend, sinon radieux, du moins suffisamment touché de clarté, peut-être même d’espérance, de douceur de vivre. D’exister près du ruisseau, de la source, de l’étoile, ces étincelles qui habitent la nuit de la Poésie et la transcendent au gré de leur inimitable vivacité, de leur éclat, de leur incommensurable fidélité car, toutes ces choses, nous les portons en nous, que le génie du Poète nous rend lisibles afin que, notre soif étanchée, nous ne demeurions en plein désert, désert de nous-mêmes.

   Et maintenant, il s’agit de se poser la question de savoir en quoi, cette belle photographie d’un paysage de neige, porte en elle, tel le Poème, cette forme de passage alchimique du Nigredo primitif (ce Noir calciné) à son opposé l’Albedo (cette blancheur de cygne), en quoi elle porte les traces d’un Chaos originel devenu un monde ordonné, un Cosmos.

   Cette image, si subtilement équilibrée selon l’ordre du Cosmos, son arbre planté à l’endroit exact de son être (il ne pouvait, en toute logique, occuper que la place qu’il occupe), les arbres poudrés de neige dessinant un subtil horizon accueillant la totalité du paysage, la frise légère des chalets de bois venant jouer avec l’horizontalité de l’arbre (dans une manière de relation orthogonale qui est simple mais évidente métaphore de la Raison), le champ blanc immaculé disant sa singulière perfection, en même temps qu’il constitue le socle idéal sur lequel le tout de l’image vient se mettre en place, genres de constellations trouvant le lieu de leur infrangible Loi. La vision de cette photographie est pure réassurance pour tout esprit en quête de sens.

 

Ici, tout s’enchaîne dans l’harmonie.

Ici, tout vient de soi.

Ici se présente le lieu même de l’épure.

 

   Rien n’est de trop qui serait une fausse note dans cette fugue légère. Rien ne fait tache. Rien n’est étranger. L’œuvre photographique se fond dans l’œuvre alchimique et c’est la pure conscience qui émerge là,

 

et c’est l’être qui se spiritualise,

et c’est l’âme qui connaît

la plus grande lucidité,

 et c’est le dépassement se soi

vers le hors-de-soi, l’infini.

  

   Puis, par phénomène de simple opposition, l’image abordée dans son lexique plus précis, s’y laissera apercevoir, dans l’approximation il est vrai, dans l’à-peine insistance (comme si le Corps se sentait honteux de n’avoir point encore rencontré l’Esprit), quelques prédicats relatifs au Chaos de l’Oeuvre au Noir, cette Nigredo symbolisée par tous les affleurements de Noir, la partie sommitale du ciel, les lignes foncées qui courent le long du tronc et des branches, les façades d’ombre des chalets, le chemin qui traverse le champ virginal de la neige, la bande grise au premier plan. Tous ces stigmates, toutes ces substances lourdes trahissent la présence du Corps lesté de tous les maux dont il est le sombre réceptacle :

 

noir des processus de corruption de la chair,

noir de la tyrannie de l’ego,

noir des cruelles passions,

noir des désirs cachés,

des peurs ancestrales, archaïques,

noir des ambitions invasives.

  

Il convient maintenant de reprendre le geste daumalien

tel que suggéré par Jean Biès :

 

« faire passer sa poésie du Solve au Coagula ;

ou si l’on préfère, du Chaos à l’Ordre, de la Terre au Ciel »,

 

   tel est ici le seul moyen de synthétiser l’image, de l’accomplir en sa signification la plus entière. Subtil cheminement de la Poésie Noire à la Poésie Blanche.

 

Les Idéalistes épris d’Esprit se fixeront sur le Blanc.

Les Matérialistes versés dans la complexité du Corps choisiront le Noir.

Les Sceptiques qui doutent de tout, aussi bien du Blanc que du Noir,

s’immergeront dans les plis du Gris.

 

   La perception du Réel est ainsi faite qu’elle suppose cette polychromie, chaque gradient déterminant les êtres que nous sommes selon leurs propres affinités, qui, certes, ne sont des vérités que relatives, mais des vérités tout de même. Sans doute la vérité de toute œuvre, qu’elle soit picturale, photographique ou bien œuvre du Verbe, consiste-t-elle en ce mode de passage d’une réalité à une autre, autrement dit au sein même de son propre métabolisme, là où le point des rencontres tisse ce chiasme en forme de Ruban de Moebius, cette représentation d’un Infini parfait, absolu en son essence. Image d’un point nodal indépassable, pareil à l’Idée platonicienne, à cet Archétype qui ne saurait trouver d’autre fondement qu’en lui-même. Domaine des entités absolues, éternelles, immuables, de nature substantielle, que Descartes définissait de la manière suivante : « ce qui est conçu immédiatement par l’esprit ».

 

Du Blanc, l’originelle parution

Ruban de Moebius

Source : JC LE JALLU

 

   Alors, de manière visuelle, donc métaphorique, et pour en revenir à la qualité symbolique de cette image de l’arbre et de ses entours sombres ou bien lumineux, nous pourrions synthétiser les différents concepts abordés sous un tableau à double entrée,

 

la gauche correspondant à la lourdeur terrestre du Corps,

la droite indiquant l’allégie céleste de l’Esprit :

 

NOIR   BLANC

 

NIGREDO   ALBEDO

 

TERRE   CIEL

 

CHAOS   COSMOS

 

OBSCUR   LUMINEUX

 

SOLVE      COAGULA

 

DISSOLUTION    LIBERATION

   DES CORPS      DE L’ESPRIT

                                          

                                           MORT DE L’EGO         ÉMERGENCE

                                            et des PASSIONS      de la CONSCIENCE

 

***

 

Telle la ligne zénithale sombre du Ciel

Tel le rideau d’Arbres à l’horizon

Tels les Chalets de bois

Tel le Chemin dans la neige

Telle la Bande grise tout en bas

Tel l’Arbre irradiant au

centre de l’image

Å Chacun, Chacune

de trouver sa place

sur l’une des extrémités

de ces boucles

du Ruban de Moebius

 

Å moins que le centre

ce point de continuel

Aller-retour d’une

réalité à l’autre

Ne soit la seule

  position possible

Simple balancement

 

Du Beau au Vil

Du Bien au Mal

Du Vrai au faux

Du Jour à la Nuit

De l’Être au Non-être

Du Tout au Néant

 

Ne serions-nous, dès lors

Qu’Oscillation ?

Que Fluctuation ?

Que Variation ?

Raison pour laquelle

L’Immuable fléau de l’Idée

Sur la balance de l’exister

Serait le seul remède

A nos contingentes

Contradictions

 

*

 

  

 

 

 

 

 

 

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20 février 2026 5 20 /02 /février /2026 08:09
Å la mémoire du songe

***

 

[Du Poème et de la Métaphysique dont, ici,

il se veut le porte-parole ou, plutôt,

le porte-silence.

  

   Y a-t-il grand sens à confier au Poème le soin de parler de la Métaphysique ? Et puis, au reste, peut-on parler de la Métaphysique ? Étymologiquement parlant, celle-ci, située « en dehors de la Physique » comment pouvons-nous l’atteindre ? Par des mots, des idées, des concepts, de l’intuition, de l’imagination ? Le problème est vaste, nous le percevons d’emblée. Cependant, nous prendrons ici « Métaphysique » au sens défini par l’existentialisme de « Recherche du sens, des fins de l'existence. » Ainsi, pourrait-on dire, cette notion prendra du « corps » et nous n’aurons plus guère à nous interroger afin de savoir si l’esprit est du corps subtil, si le corps est de l’esprit réifié. Comme toujours la « vérité » est le plus souvent à mi-chemin, nullement statique cependant, bien plutôt dynamique car le Sens est toujours relation, trajet d’un signifiant à un autre.

   Ici, le signifiant est, sinon la Poésie, du moins le « poétiser » dont la forme verbale indique le motif mouvant, la mobilité continue du champ de la Métaphysique (cet inaccessible) en direction de cet accessible, la Physique, autrement dit la Nature en sa composante que j’ai souhaitée florale puisque c’est une Fleur qui la symbolise, en même temps qu’elle fait signe vers un indicible dont ses pétales de soie sont l’illustration la plus patente. Est-ce la pure fragrance de la fleur, ce vecteur si près d’une note de musique, d’une émotion esthétique qui autorise qu’il soit recouru à sa forme pour en faire la médiatrice de l’être au non-être ? Sans doute. Il y a bien des significations qui courent en filigrane sous le couvert des choses, dont nous supputons la réalité à défaut d’en appréhender la subtile texture. C’est toujours le recours à l’intuition qui nous permet d’en poser l’approche comme un possible.

   Si la Métaphysique en sa définition la plus verticale est bien cet intervalle qui se creuse entre la Vie et la Mort, alors je crois que l’essence florale en son principe quintessentiel la désigne telle « l’absente de tous les bouquets », assertion mallarméenne au plus proche de ce que l’inconcevable peut surgir à la conscience au motif du Langage, cet autre nom de la Métaphysique. Nous ne sommes des êtres de Chair qu’à posséder le Verbe. Et ceci n’est nullement antinomique. Une Chair sans Verbe ne saurait être une Chair, simplement un égarement parmi la multitude des choses mondaines. Il ne pourrait y avoir, selon moi, d’autre vérité, autrement dit de moyen de croire que nous existons avec un peu plus d’insistance que la course du vent. Les mots ci-après se voudraient telle la mise en paroles de ce doute qui toujours nous assaille, nous tenaille et nous fait Hommes, Femmes, bien plus haut que nous ne pourrions jamais le penser. Merci à Celles et Ceux qui liront. Ils tiendront, à leur insu ou de manière consciente le « Langage de la Fleur ». Et ceci se nommera « pure beauté ».]

 

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Partout, dans le vaste monde

Les hiatus, les hoquets

Les failles et les abîmes.

Rien n’est décidé

Qui serait définitif.

Tout passe et les yeux

 Ont du mal à voir

Å distinguer le vrai du faux.

Alors je ferme les yeux.

Alors je teinte

Mon chiasma de suie.

Alors je flotte dans les

Coursives de ma cécité.

 

Il y a, tout au fond de moi

Comme un tohu-bohu

Originaire.

Le Noir habille les

Murs d’une grotte.

Le Noir rayonne

Et phagocyte

La moindre flamme

Éteint la velléité

De toute étincelle.

 

Le Noir dit l’absence

De toute chose

« l’Absente de tous les bouquets »

Mais y a-t-il

 Au moins une Idée ?

Au moins un Sens

Qui nous soient donnés ?

Le Noir est le signe

D’avant la Parole.

Mais le Noir n’est

Nullement silence.

Il rugit du plus profond

De son mystère.

Le Noir est la forme même

De mon Inconscient.

En ses plis s’abrite

 Plus d’un monstre

En ses nœuds

Plus d’une couleuvrine

 Tendue sur un

Possible meurtre.

De qui ?

Du Jour.

De la Beauté.

Ceci est le plus tragique

Qui se puisse imaginer.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Dans les lianes

D’ombre se meut

Å la façon d’une pieuvre

L’Absence Majuscule

Souffle le froid à nul

Autre pareil du Néant.

Ô, la Vie serait-elle

Cette dentelle identique

Å un bitume ?

 Les fils sont Noirs.

Les intervalles entre

Les fils sont Noirs.

Noir sur Noir ne dit rien :

Mille fois en ai-je tracé

De la plume

La cruelle vérité

Dans la pulpe de la feuille

Et la feuille pleurait

Des larmes de papier.

Pourquoi faut-il que

Nous les Hommes

Émergions à peine

De cette Nuit ?

Pourquoi ce chaudron

Et sa visqueuse poix ?

Nous vivons ou plutôt

Nous mourrons

D’y être englués.

 Nous ne paraissons qu’au titre

De mouches prises au piège

Nous agitons faiblement nos ailes

Mais la colle du ruban est plus forte

Mais la Mort sourit et

Déjà, nous manduque.

 Il ne demeure, ici et là

Que des fragments d’une vie

 Une à peine palpitation

La roideur des pattes

Le buccinateur en proie

Å son dernier souffle

Au dernier mot articulé

Tout juste quelques

Lettres éparses qui

Jamais plus ne trouveront

Le lieu de leur exhalaison.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Mais qui est-elle cette fleur

Dont je ne reconnais ni la forme

Ni ne perçois l’odeur ?

Existe-t-elle au moins ?

L’ai-je déjà rencontrée ?

Dissimule-t-elle sous

Ses pétales de soie

Le visage aimable

D’une ancienne Amante ?

Ou plutôt, ne tracerait-elle

 Les contours

D’une Veuve Noire ?

Ce venin qui s’amasse

Dans l’obscur et pourrait

M’atteindre en pleine face

Volonté purement arachnide

 De me détruire, de me reconduire

Dans ce Rien dont je proviens

Dont je ne suis, visiblement

Que le faible, le pâle écho.

Mais, un seul Vivant

Sur Terre a-t-il déjà éprouvé

Dans le tissu ajouré de sa chair

- cette illusion -,

 Le sentiment que

Quelque chose se passait

Qu’exister n'est seulement

L’invention d’un démiurge fou ?

A moins que ce soit Nous

                                           -Tissages du Rien -

 Dont la folle hubris

Nous aurait trompés

Au point de nous faire accroire

Qu’il y a des choses, des gens

Enfin une réalité palpable

Enfin des Êtres en quelque manière.

 

Non, voyez-vous,

Depuis ma réserve d’invisibilité

Je lance mon regard vers l’avant

Certes privé du fol espoir

Que ne s’inscrive dans son champ

Quelque représentation que ce soit.

Alors, imaginez ceci.

 Les lianes de mon regard s’agitent

Pareilles à des fouets

Les longs flagelles de mes yeux sondent

Le soi-disant Univers avec insistance

Mais rien ne se donne

Qu’un confondant éther

Semé de Noir et les lianes de mes yeux

Je les ramène au centre

Du Vide que je suis

- Ou de qui je crois être -

Et de leurs filaments ne s’écoulent

Guère que des larmes de poussière

Témoins d’un temps absent

D’un espace ôté.

Car, pouvez-vous en faire l’épreuve

Il n’y a Rien que le Rien

Pas même Vous qui pourriez

 Le regarder

Le donner comme réel.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Ce présent qui n’a guère

Plus de consistance

Que le souffle qui pourrait

Le porter au-devant du monde.

Ce monde sans Visage.

Ce monde sans Parole.

 Ce monde sans Âme.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

 

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17 février 2026 2 17 /02 /février /2026 09:17
Du Fragile à l’Assuré

Ligne de Vie

 

***

 

« Notre fragilité est abstraite.

Mais quel roc que nos fondements ! »

 

« L’extase matérielle »

 

J.G.M. Le Clézio

 

*

 

     On marche sur sa propre Ligne de Vie, comme l’on progresserait sur une ligne de crête avec, de chaque côté, le vertigineux abîme de versants quasiment illisibles, leur socle se perd dans une manière de brume vaporeuse, diaphane. On avance, peu assuré de Soi. Comment le serait-on, puisque notre vue si basse foule l’espace de notre procession dans le sans-distance, dans l’égarement de Soi qui est le prix à payer de tout Vivant sur cette Terre aux contours flous, elle est trop grande, elle est trop lointaine. Si bien que l’on n’en sent que l’éthérée percussion, à la manière de boules de laine qui viendraient dérouler, sous la plante de nos pieds, cette façon de tissage mou, sans réelle texture. Cependant, comme poussé par quelque mystérieux mouvement interne, peut-être un simple mécanisme d’horlogerie, nous progressons et chaque pas en entraîne un autre, chaque pas se déduit du précédent et accomplit le suivant, sorte d’immémorial principe dont on ne saisit que l’effet terminal à défaut d’en surprendre la cause. Avançant, se pencherait-on d’un côté ou de l’autre que l’on percevrait, certes confusément, nullement quelque objet chargé de nous apaiser, de donner quelque gage à nos interrogations sans réponse. Avançant donc, osant regarder en-dehors de nous,

 

ce qui vient à nous sous l’horizon de notre Ligne de vie,

 

deux tons fondamentaux :

 

le Noir avec sa complexité ombreuse,

le Blanc avec son intensité lumineuse.

 

   Et n’allez nullement croire que ces deux tentatives de figuration de ce qui vient juste au-dessous de notre présence « en chair et en os », ne parvienne à se revêtir de quelque sens pour nous. Nullement.

 

Chaque site de couleur porte en soi

la même charge de pure négativité.

 

Le Noir regardé et c’est chute

 immédiate dans la faille d’Ombre.

 

Le Blanc regardé et c’est soudaine

exposition à la blessure d’une trop vive Clarté.

 

Alors on se résout à poser ses pieds

sur cette Ligne Grisée, cendrée,

poudreux et déconcertant caractère

qui nous reconduit

à nos natives interrogations

résonnant dans le Vide,

s’abîmant dans le Rien,

se perdant dans le Néant.

 

    Blanc, Noir, Néant sont des Absolus qui diffèrent de nous tout comme la vivacité de l’éclair fait contraste sur le fond ténébreux du nuage dont il surgit. Des Absolus donc, sur lesquels les Humains que nous sommes faisons fond dans le genre de purs Relatifs. Et si nous sommes Relatifs, nous le sommes par rapport à l’Absolu, tout comme le mensonge s’enlève de la netteté de la Vérité. Mais l’on est en droit de s’interroger sur l’intérêt de ces méditations totalement métaphysiques, sur la valeur dont elles seraient investies, peut-être à notre insu, dans une manière de langage crypté trouvant en soi sa justification en même temps que sa fin. Certes, mais il n’en faut nullement demeurer à ce cercle d’illusions dont nous ne pourrions sortir. Il faut franchir la paroi comme le ferait le Méditant d’un Salon de Thé, corps éthéré transgressant la mince pellicule huilée et se retrouver hors-de-Soi afin, paradoxalement, (mais le paradoxe n’est qu’apparent !) de mieux être Soi. Toute distance est la condition de possibilité de capture de son propre Soi, afin de le placer sous la lumière de la Conscience, de le mettre à sa disposition et d’en déterminer l’être.

  

   Tout ce long préambule n’avait d’intérêt qu’à amener progressivement dans la clarté cette « fragilité abstraite » que l’Auteur nous signale comme faisant fond sur « le roc de nos fondements ». L’hypothèse que nous bâtissons, à charge de pouvoir la vérifier plus tard, consiste en ceci :

 

Le Fragile, c’est la Vie-même

en son essence quasi biologique

contre laquelle nous ne pouvons rien

au motif que nous ne disposons nullement

du pouvoir d’en infléchir le cours.

 

Le Roc, l’Assuré c’est l’Existence

en son essence même,

en son essentielle Liberté puisque,

aussi bien, nous en énonçons le postulat,

cette Existence n’a de sens qu’à la condition

de cette suprême autonomie au travers de laquelle

notre Moi peut s’énoncer en tant que Réel,

nullement cette conjecture creuse qui n’en ferait

que le sillage d’une évanescente fumée.

 

 

   Si, de cette méditation nécessairement abstraite (qu’est-ce que la Vie, qu’est-ce que l’Exister ? interrogations abyssales que celles-ci !), nous tâchons de nous exonérer en vue de lui donner des assises plus concrètes, afin de lui attribuer quelque valeur métaphorique, nous pourrions dire ceci. Imaginons un Personnage dont l’étrange nom sonnerait de cette manière : « Eachtránaí », ce qui, en Irlandais, signifie « Aventurier », imaginons-le en ce beau et mystérieux pays d‘Irlance, peuplé d‘eau et de pierres, invitons-le, tout d‘abord, à se risquer au bord de quelque lac, par exemple au bord du « Loch Garman », de grosses congères flottent à l‘horizon mais le proche n‘est qu‘un friselis de givre ayant une à peine consistance.  Faisons-le s‘avancer sur ce miroir bleuté aussi fascinant que fragile. La suite n‘est guère difficile à concevoir, Eachtránaí éprouvera jusqu‘à sa disparition proche cette fragilité consubstantielle à la Vie en son essence la plus réelle.

   

   Et, maintenant, changeons radicalement de cadre. Transportons Eachtránaí dans le comté d'Antrim, sur cette large dalle d’orgues basaltiques nommée « Chaussée des Géants », par opposition à la situation précaire précédente, nous voyons Aventurier fouler le sol de pierre avec l’assurance de quelqu’un qui sait où il va, de quelqu’un qui a pris la ferme résolution de progresser dans son destin, marche après marche, bloc après bloc, jusqu’au sommet de cette pyramide où l’Exister se donne comme cette exemplaire sortie du Néant, puisque, aussi bien, l’étymologie « d’exister » signifie  « ek-sister », sortie de Soi en direction du Monde, un se donner en tant que cette authenticité qui est singulière et unique Présence de l’Existant, certitude inentamable en quelque sorte.  Certitude comme gage de sa propre Liberté.

 

   Et, maintenant, si nous reprenons à nouveaux frais la proposition leclézienne, nous pouvons la formuler avec l‘ajout d‘un sens qui en approfondit l‘initiale valeur :

 

« VIE : Notre fragilité est abstraite.

EXISTER : Mais quel roc que nos fondements ! »

 

  

   Alors qu’en est-il de la Vie, de notre Vie, dont le concept métaphysique nous dit qu’elle est pure fragilité ? Il nous faut donc lui donner un cadre symbolique, attacher à son illusoire puissance, les motifs au gré desquels son versant abstrait se métamorphosera en pure concrétude. Mais en concrétude qu’il nous faut porter cependant au concept car, autrement, nous n’énoncerions qu’un chapelet d’évidences qui ne pourraient nous soustraire à la vive inquiétude de vivre. Car vivre est ceci qui, déjà, a été évoqué, glisser le long de Soi sans que quelque certitude ne nous effleure jamais de réintégrer la citadelle même de notre corps. Des constations antécédentes nous pouvons tirer ceci :

 

le Néant, le Vide, le Rien s’insinuent

à même notre anatomie à bas bruit,

 

   si bien que nous n’en sentons nullement les sourdes reptations. C’est une manière d’invisible, inaudible, inodorant gaz faisant ses orbes au sein de notre chair, la boulottant de l’intérieur en quelque sorte, creusant ses sombres cavités si bien qu’au terme de ce long travail de sape, le négatif a tellement envahi notre dedans que, de notre site somatique réduit à la portion congrue, il ne demeure guère qu’une outre de peau dilatée à l’extrême, genre de ballon captif dont nous occuperions à peine la niche de la nacelle, balancés que nous serions par le Noroît glacé de la Finitude.

  

   La Vie, en son étrange générosité ne nous promet que ceci, l’espace d’une obstinée corruption ayant maille à partir avec la moindre de nos cellules, la moindre flaque de sang, la plus illisible éclisse d’os. C’est à partir de ceci, de cet appauvrissement, de cette dégénérescence somatique que notre individualité ne paraît que sous la forme de l’illusion, identiquement à ces étranges feu-follets dont on aperçoit le faible scintillement, jamais la cause qui en anime l’étonnante ignition. Considérés sous le seul angle de la vie, nous ne différons guère du mouvement strictement amorphe de l’amibe ou de la paramécie, pulsations réitérées à l’infini-moins-le-quart de mouvements à eux-mêmes leur propre entente, succession pathétique de diastoles en lesquelles s’inscrit la possibilité de quelque espoir que vient aussitôt ruiner la percussion de systoles acharnées à défaire ce qui vient tout juste d’être fait, écroulement d’une Tour de Babel dont la glaise se dissout sous les coups de boutoir d’un Déluge universel. Le processus vital souffre de sa trop grande vassalité par rapport à la matière dont nul esprit ne vient féconder l’inertie, relancer les stases mortelles, réanimer les processus parvenus au faible clignotement d’un irrémissible étiage.

  

Le problème de la Matière en tant que Matière, c’est que nul élan ne peut se lever d’un contenu purement amorphe, que chaque grain qui en compose la structure est réduit à sa propre stupeur, manière de poulpe blotti, transi au fond de son antre dont nulle lumière ne pourrait venir mobiliser la sourde catatonie. C’est pour cette unique raison que les purs Vivants, Ceux et Celles qui ne fonctionnent qu’au rythme de leurs flux et reflux internes, ne peuvent nourrir nul dessein d’échapper à leur congénitale aliénation, confondus qu’ils sont avec leur geôle corporelle, corset en lequel ils s’enferment, ne connaissant d’un possible progrès que cette occlusion en forme de renoncement à ce qui bourgeonne, se lève de Soi et fait efflorescence sous la pure grâce de la pluie de photons, cet hors-de-Soi qui confirme et accomplit le Soi. Sans doute n’y a-t-il d’autre alternative d’une hypothétique félicité que de percer au travers des parois de sa monade ces meurtrières, lesquelles, tout comme l’espace entre les mots, sont configuratrices d’une brillante sémantique. La Vie est à elle-même son propre essoufflement, sa mesure exsangue, son inévitable syncope.

  

   Si le fragile trouve son site dans la Vie, il faut, à ce fragile, attribuer quelques prédicats qui en précisent la forme. D’abord sur le plan de nos sens. La Vie-Fragile se décline sous la nature de l’ouïe qui ne perçoit des sons qu’à distance, sons bien vite noyés dans l’environnement immédiat, lui aussi tissé d’un constant bruit de fond. C’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé, ces sons, que les ondes acoustiques n’aient été que pures inventions de notre esprit. Égale déclinaison sous la figure de l’odorat qui ne retient presque rien des fragrances qui en visitent l’oublieuse mémoire. Quant à la vue, elle qui porte au loin, elle que le multiple, le divers, le bigarré assaillent en permanence, identiquement à un essaim de piqûres percutant la pupille, chaque impulsion visuelle recouvrant l’autre, il ne reste à la fin, en manière de conclusion ophtalmique, qu’une impression de trouble et d’égarement, de confusion. En guise de sensations, pour ce qui est de l’élémental, l’altérable, le fugace, l’inconsistant se donnent au travers de cet air qui n’a de cesse de s’effacer à mesure que Noroît ou Mistral disparaissent à même leur folle course spatiale qui ne semble n’avoir nul but. De même pour le feu dont la pure consomption s’épuise sous la forme d’étincelles puis, sous celle d’une définitive extinction. De tout ceci, de tous ces phénomènes purement disparaissants, nous pouvons déduire cette labilité vitale qui est l’empreinte même de ce qui s’abrite sous le sceau instable de la biologie.

 

   Par opposition à ceci, par simple contraste par rapport au fragile, combien la force du roc est rassurante. Les sens qui la concernent, cette existence, le goût d’abord, au motif que ce dernier, fût-il sucré, salé, acide, amer, rien ne saurait mettre en doute son exister, les mécanismes qu’il déclenche en nous, de l’ordre du plaisir, parfois du non-plaisir, cependant jamais l’installation dans un genre d’indifférenciation qui en détruirait la réelle effectivité. Et le toucher, le sublime toucher, le contact étroit de la peau avec ce qui vient la visiter, le tressaillement de la pulpe des doigts, le frisson parcourant la plaine de notre dos, les mille picotements qui, parfois, grêlent notre visage d’une nuée de sensations légères, irremplaçable toucher, à l’évidence le sens inscrit le plus intimement dans la texture du réel, ce fameux réel dont l’essence la plus immédiate est de résister, de lever, à notre encontre, les infinies barrières et limites au-delà desquelles ne se diffuse plus, dans une sorte d’insaisissable imaginal, que les orbes d’un songe qui, toujours, se dérobe à nos essais de préhension, fussent-ils intuitifs, conceptuels.  L’élémental, lui, se résume à l’eau qui, elle aussi, peut servir de recueil à notre corps et singulièrement à la terre, cette substance à nulle autre pareille, cette déclinaison du roc dont, nécessairement, nous sentons la dure, abrupte et souvent rebelle matière. Sorte d’immémorial combat au terme duquel, elle, la terre (le Corps), s’oppose le feu (l’Esprit) comme, tout à la fois, son opposé et sa révélation même au motif qu’à son apparente inertie s’affronte la plus vive ignition, cette fuite à jamais, cette fulgurance illuminant le tout de l’Être, le révélant comme l’Unique qu’il est, l’Incompréhensible, le Distant, l’Inapprochable. Cependant que nul n’aille s’imaginer que les Majuscules à l’Initiale de ces mots ne feraient que dissimuler, habilement, la figure de dieux antiques ou du Dien de la religion monothéiste. Ces Majuscules ne manifestent le souci que de faire apparaître des Essences, de porter à la clarté de la compréhension ces significations qui, le plus souvent, se vêtent d’inaperçu, se soldent par de l’inapparent.

  

   Et maintenant il faut parler du couple Homme-Terre, de leur nécessaire cooriginarité, de leur indispensable liaison. Et, d’abord il faut sonder l’étymologie du mot « Homme », la rapporter donc à sa signification initiale, là où réside son sens complet avant que de nombreuses altérations n’en viennent amoindrir er modifier l’usage :

  

   « Le mot latin humus désignant la « terre » est cité par Curtius (Ier siècle) comme provenant d'un mot grec signifiant « à terre », locatif d'un substantif hors d'usage.

   Le mot latin humus, comme d'ailleurs le mot homo « homme », provient de la racine indo-européenne *dh(e)ghyōm- qui signifie terre. » (Wikipédia)

 

   Nous sommes donc avertis, nous ne sommes qu’une provenance de la Terre, autrement dit de la Nature, une simple origine qu’il serait simpliste de nier pour des raisons de fierté, d’autonomie, sinon d’orgueil. Souvent nous retranchons-nous derrière notre Esprit pour justifier notre juste éloignement de ce sol élémentaire, prosaïque dont, sans doute, sa position si basse signifie, pour nous, une rusticité, une roture qui nous font ombre, nous réduisent à la figure d’une simple concrétion de glèbe. Mais d’où vient donc que nous revendiquions cet Esprit, un peu comme si, étant nous-mêmes nos propres démiurges, nous en avions forgé l’être de nos propres outils, le désignant en tant que mérite strictement anthropologique ? Mais ceci est une position aussi naïve qu’illogique. Provenant en droite ligne de ce fondement matériellement terrestre qui nous désigne tel l’œuvre de la Nature, si l’Esprit existe, il est, tout simplement, Esprit de la Nature, nullement Esprit d’une Surnature dont notre fantaisie aurait brodé le concept. Esprits de la Nature, voici ce que nous sommes au plus près de qui-nous-sommes et nul Panthéisme ne nous sauvera de nous car, sauf à rencontrer pleinement ladite Nature, cette dernière ne dissimule nullement en quelque pli mystérieux une Figure Divine qui guiderait en secret notre Destin. Bien plutôt que de Panthéisme, cette illusion d’un Dieu présent en toutes choses, préférons-lui la vision certes totale, certes holiste d’une Panlogisme, d’un Panrationnalisme, énonçant en ceci l’emblème hégélien :

 

« Ce qui est rationnel est réel,

et ce qui est réel est rationnel »,

 

édictant en cette formule en chiasme une pensée

 

« dont l'ambition aura été de surmonter

la déchirure entre l'esprit et le monde

et de réconcilier définitivement la raison et le réel. »

 

(Philosophie Magazine)

  

   Donc humblement, modestement nous sommes invités à nous inscrire dans la travée étroite mais intimement fondatrice de ces sillons de Terre qui nous ont portés en germe jusqu’au site de notre éclosion, de notre ouverture au Monde.

 

Sorte de Terre-Miroir

en nous,

reflétant

la Terre-Matricielle

en tant que proche

et promise altérité.

 

   Aussi convient-il, qu’afin de faire s’élever l’hymne Humain, nous puissions largement déployer les vertus signifiantes de la Langue, sondant, ici et là, la plongée de nos racines dans cet univers chtonien qui cache en sa native obscurité une lumière, celle du Monde, la nôtre, au gré desquelles clartés un signifié pourra se lever de la masse indistincte et pourtant hautement productive des signifiants. Ainsi, nommons donc, dans la perspective humaine, ces mots d’argile qui résonnent en nous et nous intiment l’ordre de devenir Humains totalement Humains. De ce beau mot de « Terre », nous ferons l’inventaire de quelques synonymes, déclinaisons plurielles d’une même unité matérielle, tâchant de les regrouper par familles constitutives d’un sens pour nous.

 

Monde - Globe -Pays - Région :

 

Nous en tant que placés face à la vastitude universelle

d’une présence hautement réelle, tactile, palpable.

 

Champ -Terroir - Sol - Humus - Glèbe - Terreau - Limon :

 

Nous en tant que limités par

cette perspective située au nadir de notre vision,

mais aussi au zénith de notre pouvoir désirant.

Car, ce que de l’Autre nous désirons,

c’est seulement

cette Chair-Glèbe,

cette Chair-Terreau,

cette Chair-Limon.

 

Domaine - Propriété - Fonds - Bien :

 

Nous en tant que Possesseurs symboliques

de cet élémental dont nos pieds foulent la matière

sans jamais la réduire à une ultime jouissance.

Nous sommes des Possédants dépossédés,

des manières d’Usufruitiers qui se délectent

de ce qu’ils voient,

de ce qui leur appartient en tant qu’horizon,

en tant que possible, nullement

 en tant que pure effectivité.

 

Territoire -Terrain - Parcelle :

 

Nous en tant que catégorisant

un réel sans limite, le portant à l’unité

d’un lieu enfin saisissable.

Perdus dans l’immensité du Cosmos,

nous sommes requis à tracer,

tout autour de nous,

un cercle, de nous inscrire en un clos

qui soit notre rassurante habitation.

 

    Å ce point de notre méditation, nécessité se fait sentir de reprendre l’exclamative de l’Écrivain :

 

« Mais quel roc que nos fondements ! ».

 

   Énoncé si pleinement assertorique qu’il semblerait qu’on ne puisse lui opposer quelque jugement contraire. Et pourtant, les plus vives assertions portent en elle un « défaut de la cuirasse » par où peut s’introduire la plus vive des polémiques. Si nos fondements peuvent, sans motif négatif apparent, accepter le prédicat de « roc » donc, par allusion de sens, se donner en tant que « certitude », manière de conviction inattaquable, loin s’en faut que cette énonciation puisse recevoir un accusé de réception sans reste.  Ce qui devient indispensable, aussitôt après l’énoncé enthousiaste, c’est bien d’en modérer le cours en se reportant au simple fait « d’exister ».

   Certes, nous existons à partir de nos propres fondements. Mais s’arrêter à cette constatation et la laisser prospérer en « rase campagne » ne nous avancerait guère qu’à ignorer l’aporie constitutive qui en tresse la fragile structure. En demeurer au fondement est synonyme de s’enclore en une matière dont la lourde passivité aurait vite fait d’abolir nos prétentions à Être. Le fondement en tant que fondement est une vision aveugle si nous pouvons nous autoriser l’usage de ce surprenant oxymore. « L’en-tant-que », autrement dit « l’essence » ne peut simplement être reportée à qui-elle-est, à savoir sa propre nature, sauf à sombrer dans la pure vacuité.

  

Il y a, bien évidemment,

condition nécessaire pour l’essence

de se réinscrire en qui elle n’est pas,

cette existence qui la hèle

comme son complément,

son visage adverse

 constitutif de sens.

 

   Le réel incarné, le phénomène en son entière visibilité, ne figure ni dans l’essence pure, ni dans l’existence pure, uniquement dans le passage de l’une à l’autre au titre de cette confrontation dialectique qui est la nature même du procès ontologique.

 

   Donc sonder « l’exister » en le décomposant en ses deux significations essentielles : « ex + sistere », chaque palier, « ex » + « sisterer » se reflétant l’un en l’autre, se synthétisant en une réalité qui est supérieure à leur position séparée. Recours, comme toujours, au dictionnaire :

 

« ex- \ɛks\ », marque la sortie, la séparation, le point de départ

« sistere » : « Faire se tenir debout : poser, établir, placer, mettre, fixer, déposer. »

 

Donc le « sistere » positionnel, stable, fixé en tant que le fondement,

se voit dépassé et accompli par le mouvement du « ex » qui,

opérant la séparation, transcende le pur immanent du fondement

en l’amenant à l’ouverture du paraître, au déploiement lumineux du phénomène.

 

« Notre fragilité est abstraite.

Mais quel roc que nos fondements ! »

 

L’abstrait, le fragile, c’est le mouvement inaperçu du « ex »,

lequel s’exonérant du « roc du fondement »

se rend semblable à la nuée d’eau invisible qui monte,

à l’aube, de la plaque liquide

immobile de la lagune.

 

   Tout ce qui, pour nous, se décrète au motif d’une simple évidence, comme si une logique immémoriale des choses avait depuis toujours présidé à leur venue est une simple vue de l’esprit. Placés face à l’eau de la lagune comme le « Voyageur contemplant une mer de nuages » dans le célèbre tableau de Caspar David Friedrich,

 

nous sommes, le « Voyageur » et nous

dans la posture de ceux qui,

au gré du pouvoir constituant

de leurs consciences (que symbolise le « ex »)

tirent du fondement de la Nature,

ce pur esprit qu’est la signification totale

de leurs présences réunies.

 

La soi-disant division ontologique du réel n’est qu’une vue biaisée de notre irraison qui n’a d’autre alternative sensée que de s’arrimer à la claire et assurée structure de la Raison. Hors ceci, pure dérive dans les sentiers bourbeux qui ne sont que des « miroirs aux alouettes », des terres que l’esprit n’a encore nullement fécondées.

 

Toujours est-il temps de faire se tendre le ressort du « ex »,

ceci est en notre pouvoir bien plus que nous ne le supputons !

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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 07:51
Ce chemin dans la neige…

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

                                                                                        Ce II/I/XXIV

 

 

                          Très chère Sol,

 

 

   Il ne m’est guère ordinaire, à l’initiale de mes lettres, d’utiliser les chiffres romains en lieu et place de ceux, arabes, qui me sont plus familiers et signent, en quelque manière, rien que du banal et du quotidien. Alors, ces graphies romaines, simple fantaisie ? Jeu anodin ? Ou bien marque, par pure diversion, d’une originalité qui me distinguerait de la suite morne des jours ? « Morne » dont les synonymes « fade », « monotone » disent, chacun à sa façon, simple irisation du sens, l’écoulement des jours et des heures qui ne sont que l’éternel recommencement du même. Sans doute, en cette Nouvelle Année, me trouveras-tu un brin désabusé, tel que pourrait l’être un Chemineau assoiffé qui ne découvrirait, en lisière de son chemin, qu’une source tarie, à peine quelques gouttes qu’un soleil naissant ferait déjà s’évaporer. Oui, parfois le réel a une naturelle tendance à se reproduire à l’identique, l’instant d’après n’étant que le facsimilé de l’instant d’avant. Mais, attentive aux choses de l’exister, telle que je te connais, je ne doute guère que tu aies éprouvé, en ton for intérieur, ces moments de vague à l’âme dont, même le plus subtil des Poètes serait bien en peine de tirer quelques vers qui ne soient autre chose que le pur constat du cycle naturel de la vie, de son bégaiement, parfois de sa fixité.

   Ici, le large plateau de mon Causse est saisi de blanc au motif de ses pierres, de ses amoncellements de « cayroux » qui, toujours, me font penser à cette pure et abstraite architecture des « trulli » des Pouilles italiennes, avec la pente de leurs toits de lauzes, leur chapeau blanc surmonté d’un épi de faîtage en forme de boule. Vois-tu, je voyage à peu de frais, sans nulle fatigue et je m’évite la nostalgie d’un cruel retour. En un genre d’écho multiple assemblant le proche et le lointain, le semblable et le dissemblable, me voici le spectateur privilégié de la blancheur :

 

celle que ma vue découvre

chaque jour qui passe,

depuis ma fenêtre d’écriture ;

celle de ces paysages arides

de la botte italienne et, bien évidemment,

celle surtout qui poudre les mélèzes

de ton Septentrion d’une teinte neutre

qui ramène tout au foyer d’une belle unité.

  

   Oui, en cet hiver atteint d’un début de rigueur, c’est bien ce genre de lactescence que nos yeux rencontrent, manière de page naissante sur laquelle inscrire de nouveaux signes, du moins les envisageons-nous tels alors qu’une transparence, dans le filigrane des jours, laisse remonter jusqu’à nous les traces ineffacées de notre passé, palimpseste dont nous aurions bien du mal à effacer la réminiscence, nous ne venons pas de rien, nous ne sommes nullement de simples efflorescences surgies de nulle part qui revendiqueraient, soudain, leur droit à l’existence. Tels ces madrépores attachés par leurs pieds à leur massif de corail, notre passé nous retient, ballons captifs qui, jamais, ne pourront rompre leurs amarres. C’est pour ce motif que ces fameuses « résolutions du Nouvel An », ne connaissent qu’un avenir éphémère, que les intentions d’amender son propre comportement, loin d’être des actes de pure volonté, ne sont guère que des « miroirs aux alouettes » : l’art de se berner en toute conscience, « servitude volontaire » eut proféré en son temps l’Humaniste Étienne de la Boétie. Mais je ne citerai nul autre faiseur de mots, toi la férue en littérature qui aurait tôt fait de me réduire au silence !

   Ce que je voudrais seulement, en ce « Nouveau Départ » (il n’est qu’un faux départ, tu l’auras compris !), c’est méditer un instant sur cette belle image découverte au hasard de mes errances médiatiques. Quiconque lui confiera son regard sera, d’emblée, livré au silence, pris sous le boisseau du recueillement. C’est tout de même fascinant ce pouvoir des images dépouillées que de nous ramener, sans délai, à notre intime, à évoquer en nous, au plus profond, des sensations que je qualifierai de « balsamiques » même si ce terme conviendrait mieux à une méditation apothicaire. Aperçois-tu, comme moi, cette belle teinte grise du ciel, elle nous renvoie à de douces rêveries. Un gris variable, parfois plus soutenu, parfois plus estompé, tout comme peut l’être l’esprit d’un chercheur de vérité, de nuances subtiles, d’un tissu « romantique » si ce vocable peut encore présenter quelque sens en notre siècle surtout préoccupé de sourde matérialité. Puis, descendant vers la terre, le gris vire au blanc mais en conserve le souvenir, comme si le passé résistait, refusait en quelque sorte de se diluer dans le présent, ce temps sans réelle consistance. Au plus loin de l’horizon visible, dans un genre de brume, la silhouette incertaine d’arbres se perd dans d’illisibles contrées.

  Êtres qui profèrent à bas bruit le rythme inaperçu de leur essence. Certes endormie, pareille à notre inconscient dont nous ne soupçonnons guère l’existence alors que, sans doute, il nous tient par la bride et nous emmène là où bon lui semble selon l’aveugle volonté de ses caprices. Puis ce chemin sinueux, ses traces de passage, métaphore d’une existence en devenir, mais aussi, mais surtout, existence devenue, bourgeonnant au large de Soi, chemin pareil aux images des rêves que nos doigts tutoient, incapables d’en éprouver le toucher de soie, d’en apprécier la texture toute maternelle, accueillante, libre disposition que notre naturelle aliénation révoque, sans même qu’une conscience n’en trace le fil ténu, ce don advenu en même temps que sa perte. Oui, Sol, je sais que tu le ressens, nous sommes des êtres qui, jamais, ne parvenons au bout de nous-mêmes, retenus que nous sommes en d’inconsistantes pensées, ligotés que nous sommes en d’inaccessibles rêveries, elles tissent, tout autour de nous les fibres d’un cocon, lexique de notre infinie solitude. En réalité, ce moment que nous partageons, existe-t-il vraiment, possède-t-il plus de consistance que ce fin grésil qui, chez toi, cerne le regard d’une taie blanche, opaque où tout ressemble à tout, où le rien est égal à un autre rien ? La vie grignotée, boulottée de l’intérieur, simples figures de sable qui menacent, à chaque instant, de s’effondrer à la mesure même de chaque souffle. Il faut du courage pour poser ses pieds sur le sol, le marteler de la volonté de ses talons, lui imprimer cette force sans laquelle notre avancée devient risible, telle la marche sur place des Mimes, ces paroles du corps qui se substituent aux bruits de la voix !

   Et, vois-tu, ces pieux de la clôture, ces sortes de bâtons noirs qui balisent nos trajets erratiques, combien ils nous rassurent au motif de leur présence, mais aussi, combien ils nous inquiètent, témoins qu’ils sont de ces amers sans lesquels, Seuls au Monde, nous serions perdus à jamais au compte de notre humanité. Je dépends de toi qui dépends de moi, nous qui dépendons d’autre chose que de notre propre dessein, et ainsi d’aliénation en aliénation, nous ne parvenons plus à inscrire nos destins respectifs à l’intérieur d’une ligne qui en définirait le site. Aussi sommes-nous au Monde en-dehors du Monde, le nôtre surtout qui faseye, telles les voiles des goélettes que l’on affale sur le pont parcouru d’eau, semé d’embruns. Alors la navigation se fait à l’estime, dans l’incertitude de qui l’on est, de qui sont les autres, de la quadrature du Monde qui fuit, loin au-devant, comme si elle voulait nous confondre, nous ramener à l’infime du simple fétu de paille.

   Nous étions partis de la blancheur afin, par ellipses interposées, d’y mieux retourner. « La page blanche de la Nouvelle Année ». Combien cette expression fleure bon l’image d’Épinal, la promesse non tenue, la fausseté et l’hypocrisie mêmes, car nul ne croit un seul instant à la solidité de ses « bonnes résolutions ». Par une série de fils emmêlés, nous sommes trop reliés à notre tubercule originel, trop d’adhérences nous rivent à nos expériences vécues. Se croire libre est l’utopie la plus confondante qui soit, nous qui n’avons rien choisi de notre parcours de vie. Bien plutôt une succession de simples hasards, de rencontres inopinées, de bifurcations inattendues, se surprises de l’instant sitôt remises en question au gré de la première pirouette venue. Ce qu’il faudrait (et, déjà ce conditionnel fausse le jeu !), ouvrir une réelle Page Blanche saturée de virginité, une page pure de tous signes, autrement dit « re-naitre » à qui nous sommes, Phénix n’ayant plus nul souvenir de ses propres cendres. Car, si les cendres sont inertes, elles n’en témoignent pas moins d’une mémoire qui subsiste en quelque mystérieux secret de l’infiniment petit, tout événement pouvant resurgir à la conscience avec son éternel coefficient de dévastation.

   Si le souvenir est précieux, et sans doute l’est-il en bien des cas, il porte en lui les germes d’une possible contamination qui est synonyme de privation de notre liberté. En vertu du cycle de l’éternel retour qui est celui du temps historique aussi bien que du temps humain, nous ne ferons jamais que procéder à notre propre « re-création », à emprunter d’identiques ornières, à prendre telle décision ubuesque pour la marque de notre authentique autonomie. Énonçant ceci, ne suis-je déjà en train de tracer la voie d’une unique désespérance ? De donner la préséance au Mal sur le Bien ? Å choisir la corruption des choses au détriment de leur accroissement ? Certes mes assertions s’inscrivent dans le plus sombre des scepticismes mais au moins, à mes yeux du moins, cette attitude « stoïque » dresse le constat d’un réel incontournable. Je ne te ferai nullement l’injure, pour terminer ma missive, de faire l’inventaire de la litanie qui affecte actuellement le Monde des plus funestes tableaux qui soient. Partout la Folie se répand, partout se laissent entendre ses sifflements aigus, ses agitations de crécelle, se laisse deviner ce funeste pandémonium qui agite la pieuvre planétaire. Me contredire sous les espèces du Bien malgré tout subsistant en quelque endroit de la Planète n’atténuera en rien le sentiment de profonde déréliction qui s’est insinué en moi au seuil de cette Année Nouvelle qui, en toute vérité, n’est nouvelle qu’au titre de ses tragédies, du non-sens qu’elle sécrète comme la Veuve Noire déroule son fil derrière elle, sans autre souci que d’elle-même et des proies dont elle tirera son profit : Vivre malgré tout.

 

Depuis la blancheur de mon Causse

vers la blancheur de ton Septentrion.

Que la Vraie Blancheur soit !

Tu es Celle qui allège ma peine

Tu es Blancheur faite Poème.

Solveig : « Chemin de Soleil »

Puissent tes rayons éclairer

une Humanité en quête

d’elle-même,

si elle l’a jamais été !

 

 

 

 

 

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