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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 09:54
Infranchissable mur.

L'absence perpétuelle.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Chemin du jour.

 

   La vie est posée là devant soi, pareille à la promesse de l’aube. Il y a si peu à faire pour exister. Se lever, ouvrir la fenêtre sur le monde, regarder de ses yeux dilatés le jeu des formes, la nappe de brume qui tapisse la vallée, le trait rapide du pic-vert traversant la pliure d’air, voir le soleil écarter lentement ses rayons couleur corail au-dessus de la ligne d’horizon. Tout dans une sorte d’évidence naturelle qui adoucit le corps, régénère l’âme, ouvre le champ de la poésie. C’est à peine si l’on se rend compte de soi. C’est juste le balancement d’une palme dans un vent si imperceptible que l’on se croirait arrivé aux Pays des Songes, cette inimitable félicité qui vient à soi dès l’instant où la liberté le féconde comme un don unique. On espère. On vit dans la joie du moment à venir. On écoute le chant des oiseaux. On devine le murmure de la source entre les tapis de mousse verte. On cherche au creux de son corps ce qui voudrait bien s’éveiller à la juste mesure du jour, à tout ce qui réconforte et pénètre le coeur de son baume, de son pouvoir régénérateur. On est aux aguets, on surveille le moindre frémissement. L’irisation des picots sur la plaine ouverte de l’épiderme. L’infime mélodie suintant de l’ombilic pour dire le précieux de l’instant, son inimitable présence. On est au bord de soi comme l’onde sur le luxe du rivage, en attente de ses propres flux, de ses dépliements desquels se lèvera un monde, la possibilité d’un voyage, le singulier tremplin par lequel connaître les choses, en tutoyer la tunique de soie, en sentir les ailes de velours.

 

   Un fragment de réalité.

 

   Cela fait, à l’intérieur de sa membrane de peau, ses rapides ondoiements, ses allées et venues qui fécondent et portent dans le sillage de l’heure la multiplicité des significations, le langage harmonieux disant sa propre figuration, mais aussi celle de ce qui n’est pas nous, vers quoi nous tendons nos bras, ouvrons nos mains de somnambules. Parfois nous saisissons dans la stupeur des doigts, un fragment de réalité, une bribe d’altérité. Parfois nous demeurons sur le bord d’un abîme et nos yeux s’emplissent de ces gouttes de résine qui n’en finissent pas de faire leur lac d’incomplétude, leurs crochets d’interrogations. C’est ceci dont il faut tisser la toile du temps : chercher à témoigner de soi afin que, comblés de cette certitude d’être, nous puissions sortir de notre demeure, en franchir le seuil et aller en direction de l’inimitable spectacle des choses, s’y enliser tel le ver dans son cocon de soi, s’y reconnaître comme l’une des parties de l’exister dont les phénomènes de l’univers ne sont qu’un écho, une vibrante réverbération.

 

   Chemin de nuit.

 

   Nous voyons Absence comme une efflorescence en quête de son propre devenir, mais sous la lame de quelque supplice, sous l’inconcevable d’une décision qui la reconduit dans la geôle de son propre corps, dans la citadelle d’un esprit qui échoue à paraître. La tunique est de lin blanc qui laisse transparaître en maints endroits cette rumeur de la chair, cette teinte de rose en bouton, cet essai d’ouvrir une corolle alors que tout résiste et semble vouloir reconduire à un en-deçà de l’être, dans l’étrange configuration d’une avant-parution. Alors nous visons l’image, médusés comme s’il s’agissait de nous, de notre propre simulacre qui s’ingénierait à figurer quelque part dans une nature hostile, fermée, reconduisant tout essai de profération à la gangue étroite d’un silence, d’une non-parole antérieure à tout essai de signification. La boule de la tête semble frappée de stupeur alors que la chute des tresses paraît indiquer une proche perdition, la reconduction à un abîme originaire dont l’être semblerait issu tel le papillon s’extrayant avec douleur du cachot de son étrange chrysalide. Un bras, un seul - l’autre n’est-il encore parvenu à s’extraire du bitume dense de sa matière ? -, un bras donc dans son apparition de spectre blanc s’essaie à l’ascension de la paroi verticale et nous pensons à la lutte de l’alpiniste lancée face à ce mur antagoniste qui le met au défi de le vaincre. Comme une fatalité irréversible qui placerait l’homme en regard de son destin dans une manière de combat à l’issue duquel il trouverait sa liberté seulement au terme de cette immémoriale lutte par laquelle dépasser sa condition afin de mieux l’assumer. Eternel Sisyphe n’assurant sa survie qu’à repousser constamment cette pierre de l’absurde qui menace de l’écraser à chaque mouvement, à chaque respiration, peut-être même à chaque idée proférée car cette énergie semble vécue par le Nihilisme comme une entrave à sa puissance de destruction. Alors tout est suspendu, en attente de ce qui pourrait s’illustrer comme le gain d’une licence, la possibilité de figurer quelque part sur la ligne d’horizon ou sur la plaine des migrations humaines, sorte d’interminable procession dans l’avenue de l’être. Il est si tentant d’exister lorsque les nuées sombres parcourent le ciel, inclinent notre être désemparé vers le sol, réduisent notre marche à la progression laborieuse des chenilles en cortège. Longue plainte orangée étoilée de blanc, antenne des poils érigés vers ce qui, peut-être l’air, peut-être le soleil, se montrerait comme une forme ouvrant un dialogue, une lumière faisant sa tache blanche qui écarte les ombres.

 

   Angoissante verticalité.

 

   Mais maintenant il faut sortir de la pure description pour tâcher d’accéder aux significations latentes de l’œuvre. L'absence perpétuelle nous dit l’Artiste comme commentaire à sa proposition picturale. Mais absence de quoi ? Mais de quel perpétuel s’agit-il donc ? Ce syntagme est heureux car il nous laisse libres de nous livrer au jeu infini des interprétations. Manière d’énoncer ce qu’un imaginaire a produit sous la forme d’une abstraction qui peut recevoir l’éblouissant rayonnement d’une pensée en charge d’en décrypter la nature polymorphe. Ce qui nous interroge ici, au moins autant que la confrontation d’Absence à la paroi cernée d’ombres, c’est l’impossibilité du Sujet de connaître la nature de cette angoissante verticalité, d’en éprouver la juste emprise, d’en saisir la profondeur ontologique. Car il y a échec absolu à vouloir confronter le Néant, à tâcher de lui arracher son mystère, à le contraindre à parler. Jamais le Néant n’est parole. Seulement le contraire, à savoir s’emparer de l’essence de l’homme, la réduire d’abord à l’état de simple exister, ensuite la soumettre au phénomène de la corruption afin qu’affaibli, vaincu, l’être de l’homme puisse réintégrer le territoire néantisant dont il provient. Comme une vérité pariétale, un signe obscur et illisible, une nuit immatérielle, impalpable, anonyme voulant reprendre en son sein le surgissement de l’être à même la lumière. Car les forces des ténèbres sont si fortes, car le mystère est si dense qui toujours nous accule à lancer nos bras contre la toile infiniment tendue de l’angoisse qui toujours résiste afin que nous demeurions en-deçà de son secret, là où les hommes avancent sur la scène ambiguë du monde sans jamais en épuiser le sens.

 

   L’homme est question.

 

   Fondamentalement l’homme est question et il ne serait plus homme si, par hasard, la réponse fusait de ses lèvres inquiètes pour percer la source de l’énigme. C’est pour cette raison que Dongni Hou nous propose cette image forte d’une confrontation sans issue d’une fragile Jeune Fille, d’une Innocence en devenir que le mur du non-sens érige à son encontre comme pour dire l’impossibilité de l’être de se saisir en totalité, d’écrire sa fiction pourvue d’un prologue, d’un récit, d’un épilogue qui en clôtureraient le spectacle. Epilogue toujours hors de portée puisqu’il ne résulte jamais que de cette finitude dont nous ne pourrons nullement prendre conscience puisque notre âme aura abdiqué à poursuivre sa route à l’instant où nous trouverons l’oméga qui en clôturera l’alpha. Le cruel dilemme est celui-ci qui nous dépossède de notre être à la mesure de son accomplissement terminal. Existant, parlant, aimant, créant, nous sommes toujours des instances en devenir qui ne trouvent la clé de leur destin qu’à l’instant même où celle-ci fait ses cruels reflets, se retirant dans le mouvement de sa donation. De là la tristesse, la mélancolie, le chagrin, la fuite permanente de l’être aimé, le sentiment de l’incomplétude qui fait autour de nos têtes sa rumeur assourdissante. De là le vertige qui fait tanguer l’humanité, allume la violence, fait flamber les étranges et confondantes lueurs de la guerre sous toutes les latitudes, sous tous les ciels pris soudain d’une tragique et incontournable immanence. La cruelle déréliction dont l’art est la plus belle forme de contournement, le sublime don par lequel échapper, au moins provisoirement, à cette muraille qui s’élève devant la conscience et la menace d’une ruine définitive.

 

   Chemin du jour.

 

   Ne reste plus alors à Absence perpétuelle, cette belle allégorie destinée à déciller nos yeux, qu’à nous initier aux merveilles de la création esthétique, à nous livrer au bonheur des anthologies littéraires, aux éblouissements du sens partout où il fleurit en tant que ce baume à appliquer sur nos plaies ouvertes. Dans la faille ouverte du ciel, sur la courbure infinie des océans, sur l’aile blanche de l’oiseau de mer, dans la labyrinthe lumineux de la pensée, sur les ailes infiniment libres du cerf-volant flottant tout en haut de la canopée sous le ventre d’écume des nuages, près des feux des bivouacs des nomades du désert, dans les failles rouges des canyons qui nous disent d’une seule et même voix le bonheur de la terre, sa douleur qui lui est coalescente, au centre du rougeoiement de l’athanor qui conduit à la pierre philosophale. Il ne nous reste plus qu’à décrypter le mystère du temple grec lorsqu’il jette son chapiteau en direction des étoiles, à repérer avec le berger le point brillant de Vénus la belle étoile, de chevaucher avec les constellations, avec la belle ligne brisée de Centaure, avec la rassurante géométrie de la Croix du Sud, avec la musique en losange de Lyre. Car il ne saurait y avoir d’autre mesure de l’homme que celle de ses sensations ouvertes sur l’insondable de l’univers. Que sommes-nous donc, nous les humains, que ce fragment détaché du cosmos qui flotte infiniment au milieu des galaxies et des nuages de gaz ? Que ces boules de feu qui parcourons les espaces infinis jusqu’en ses plus obscures parutions ? Qu’en sera-t-il de nos sillages de comètes, lorsque ayant franchi ce mur noir qui se dresse comme une menace nous déboucherons peut-être ailleurs que dans notre propre compréhension terrestre ? Toujours la question se pose dont le plus grand mérite est de ne fournir aucune réponse. Pour cette raison, tout comme Dongni, il faut peindre selon la diagonale d’une Métaphysique. Diagonale puisque son invisibilité essentielle ne saurait se donner à voir selon cette verticalité qui est le domaine indivisible des dieux, pas plus que selon cette horizontalité qui est le lieu des choses en leur sidérante fermeture. Toute signification est intermédiaire, passage, mobilité d’un point à un autre. Nous voulons nous inscrire dans ce chemin diagonal qui seul nous portera dans la faille infiniment disponible du réel, dans la compréhension de ce qui se dissimule et ne tient son subtil langage que de sa dissimulation. Nous voulons le chemin du jour !

 

 

 

 

 

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 10:08
Terre d’exil.

                                                   Photographie : Ela Suzan.

 

 

« L’ombre bascule

Les yeux

dérapent

s'aversent

regardent

derrière les rires

l’effet des vitres ».

 

E.S.

 

 

 

 

   Noir entre deux blancs.

 

   On est là en arrière de soi, attendant que les choses se défroissent, nous disent en mode de clarté le sujet de leur souci. De leur souci. Toujours les choses sont en souci d’elles-mêmes, occupées du problème de leur parution. Car, dans la Nature, dans l’arbre, la fleur, la lentille d’eau il y a conscience. Certes minimale, certes illisible pour nous les hommes qui les frôlons à défaut de les apercevoir. Tout ce qui est là, devant nous, que nous croyons soudé à une infinie immobilité, ne cesse de s’animer depuis l’ombilic de son microcosme. Telle feuille si inapparente, modeste, est en réalité traversée de diasporas et de confluences, de vents alizés et de songes de brume. Son contour est son poème, cette forme à nulle autre pareille. Son limbe est sa respiration, la scansion de sa vie brève. Ses nervures se déclinent comme son essence, le graphisme irréductible qu’elle offrira au monde au terme de son aérien flottement.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

   Mais revenons à l’image, à son étrange présence selon un rythme alterné de tons élémentaires, un blanc, un noir, un autre blanc. C’est ceci d’abord qui est apparent, cette haute dialectique, ce combat entre deux mondes, cette entaille de l’ombre qui sépare en deux le lac de clarté. Alors notre vue ne s’arrête plus aux détails. Elle n’analyse plus ce qui paraît, cette eau, cette berge supposée, cette ligne d’arbres qui dentelle l’horizon, ce ciel pareil à un marbre poli. Non. Notre regard synthétise et reconduit à l’essentiel, à l’unité, ce qui aurait pu ne figurer que dans un éparpillement, une approximation, un poudroiement dont notre intellect se serait soudain détourné. Oui, car la tâche de la pensée est de tirer du divers et du confus un bel ordonnancement par lequel connaître le monde et se saisir soi-même comme l’une des formes possibles dans l’immense lexique des signes. Tant que la note fondamentale de l’image n’aura nullement proféré le son grâce auquel nous en comprendrons le sens, nous demeurerons au seuil d’une compréhension, nous stationnerons en-deçà de nous- mêmes dans une incertitude foncière. Et nous ne regarderons que notre propre égarement faire sa gigue quelque part au-dessous de la ligne de flottaison de l’esprit. Un genre de prurit pareil à un désir sur le bord de se réaliser mais inaccessible en soi puisque jamais nous ne le rejoignons vraiment. L’altérité qu’il pose comme but à atteindre est ce qui se manifeste si loin, allume son fanal et l’éteint dès que nous surgissons à même son illisible territoire.

 

   Exil, toujours.

 

   Toujours nous sommes en exil. De nous-mêmes. De l’autre. Du monde. Trois figures, trois constellations qui partagent le même firmament, jamais ne confondent les lieux de leur être. Toujours une différence. Toujours un écart. Toujours des confrontations de langues qui, en leur fond, demeurent étrangères les unes aux autres. Comme une bruissante Babel où se percutent sabirs et idiolectes pareils à des arcs-en-ciel. Alors nous ne vivons que de médiations, de formes de passages, de transitions qui jouent à la manière des séparations entre les mots, les blancs de la page, les césures du poème, les réserves dans l’œuvre picturale. Tous ces artifices s’essaient à assembler les notes éparses du réel afin d’en faire une possible symphonie. Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

 

   Métaphore temporelle.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc. Oui, plutôt que d’y voir le simple jeu d’un lexique plastique faisant alterner ses valeurs opposées, luminescence conjuguée d’un ciel, d’une eau entre lesquels s’immisce la lame d’ombre de terre et d’arbres, cherchons à y repérer ce qui en constitue le socle fondateur, à savoir cette temporalité dont ils ne sont que les témoins passagers et hautement mortels. C’est donc du Temps que la Photographe a posé devant nous et ses sublimes alternances qui disent tantôt le jour et la lumière, tantôt la nuit et les ombres. Observant le paysage sémantique en mode contemplatif nous percevons vite que s’y installe cette manière de subtile métaphysique qui se dissimule sous l’écrin des choses visibles et nous interroge d’autant plus que, supputant son étrange présence, nous brûlons d’en connaître la réalité, d’en découvrir les racines. C’est inévitablement le dissimulé, le voilé, le partiellement révélé qui nous tiennent en haleine. Tout comme l’Amant en attente de l’Aimée dont l’éloignement est le gage le plus sûr du flamboiement des sentiments. Confondante condition humaine qui ne se réalise qu’à mettre à distance l’objet de ses désirs, de ses envies, de ses projets. Toujours il faut l’abîme, le néant, le rien pour que l’existence acculée à son être fasse le saut qui la conduira à la prochaine heure, au jour suivant, au futur qui fait briller sa gemme, loin, là-bas, au bout du long tunnel, boyau à la configuration tellement opaque, mystérieuse, qu’il semble ne paraître qu’à l’aune d’un inaccessible infini. Vivre, en définitive, n’est-ce pas seulement ceci : se situer en lisière du monde, sur cette ligne de crête entre deux versants saisis d’un identique vertige, deux failles d’ombre desquelles surgit la lame du jour dont nous ne sommes que les hésitants funambules ? Deux ubacs cernés d’angoisse dont émerge la ligne claire de l’adret. L’adret, cette mince efflorescence entre deux fermetures, deux négativités.

 

   Terre d’exil.

 

   Ce que cette photographie nous donne à voir est l’image inversée de ce qui vient d’être dit à l’instant. L’étroit devient largeur. La ligne de lumière est aux deux extrémités, pareille à deux fleuves enserrant entre leurs rives un isthme de terre sombre, frangé, impénétrable. Deux larges zones de clarté donc, entre lesquelles coule une vaste plaine d’ombre, un ubac infiniment présent dont la position médiane semble en faire le lieu premier de cette rhétorique. En effet c’est bien ceci que nous visons de prime abord, cette aire obscure qui barre la lumière de sa large empreinte couleur de suie. C’est en sa direction que se focalise le regard des Voyeurs. Le reste de l’image ne semble jouer qu’au titre de cadre qui ne nous rendrait plus visible que cette lisière nocturne prise entre deux bandes argentées. Mais peu importe la prégnance relative, la mesure quantitative plus ou moins affirmée de l’ombre ou de la lumière. Ce qui importe c’est le jeu dans lequel elles investissent leur force respective, la densité de leur affrontement, la puissance ontologique au gré de laquelle être au monde n’est que ceci, un clignotement des jours, une succession de nuits, l’ombre mortelle succédant à la lumière existentielle. Car l’erreur consisterait à ramener les sèmes de la représentation à la simple évidence des phénomènes dont nous ferions notre seul mode de lecture.

 

   Le début d’une fable.

 

   Par exemple nous pourrions amorcer le début d’une fable. Raconter la décroissance du jour, son abandon aux forces et puissances bientôt nocturnes. Nous pourrions dire l’exception du ciel, la meute noire des taillis et la transcendance des arbres, le pli de la rive qu’habitent la faune des lacs, les tapis de boue où glissent les loutres au ventre de soie. Nous pourrions dire tout ceci et encore plein d’autres choses qui tissent l’exister des fils du réel. Nous pourrions dire l’inclination romantique, la bulle irisée de la mélancolie, la scie de la tristesse faisant ses allers et retours quelque part dans un territoire inconnu du corps. Nous pourrions dire la nuit et ses étreintes, la nuit et ses chausse-trappes, ses coups bas, ses meurtres dans le goulet des rues, les Filles de joie aux lèvres rubescentes, aux hautes bottes de cuir, aux croupes tendues par la flamme vénale et l’envie de se soustraire aux serres des prédateurs. Nous pourrions dire les Exilés sur leurs trottoirs d’effroi. Et encore nous n’aurions proféré qu’une partie infinitésimale des allées et venues des éternels Nomades sur les larges allées du monde.

 

   Contingence s’appelant elle-même.

 

   Mais raconter le réel ne suffit pas. Il faut l’entailler au scalpel et retourner sa constante énigme telle la calotte du poulpe. L’exister en sa profondeur est l’exact contraire d’une fable, d’un événementiel qui ne trouveraient leur chute et leur explication uniquement dans le cadre d’une narration, fût-elle satisfaisante pour l’esprit et le corps. Certes des relations existent entre les faits, une histoire en émerge comme sa posture la plus immédiate. L’arbre raconte la présence de la terre, la terre celle de l’eau, l’eau la réverbération immense du ciel. Emboîtements à l’infini de la théorie du réel qui, jamais, ne semble pouvoir s’épuiser. Mais tout ceci est contingent, livré au hasard de parutions temporelles successives sans ordre déterminé.

 

   « L’ombre bascule… »

 

   Bientôt le sens s’inversera. Le ciel s’étendra au crépuscule livrant sa lumière aux envahissements de l’obscur. L’eau sera noire, densité d’obsidienne sur laquelle ricochera toute tentative d’effraction. Peut-être le paysage sera-t-il alors la seule chose perceptible, fin liseré accroché à la cime des arbres sous la douce insistance des étoiles. Tout aura chuté dans l’ombre, les yeux s’y perdront comme au fond d’un sombre cachot. « L’ombre bascule/les yeux dérapent… ». Oui, les yeux dérapent, l’esprit s’affole, l’âme rougeoie à la seule idée de ne plus pouvoir être. La nuit s’ouvre, se dilate, écarte les parois de son gouffre dans lequel nos songes se précipitent comme au fond d’un espoir cerné de folles lueurs.

 

Noir entre deux Blancs.

Mensonge entre deux Vérités.

Mort entre deux pulsations de Vie.

 

   Et si, au terme de la nuit profonde et veloutée, rassurante et maternelle, pulpeuse et charnelle nous ne recouvrions le jour, cette lumière de l’instant qui nous confie à l’éternité avec sa promesse bourdonnante comme mille essaims ? Si nous ne percevions plus que cette densité immobile, léthargique, qui est le revers du Temps ? Si ceci se produisait, alors serions-nous encore des hommes à la recherche d’eux-mêmes ? Où, déjà, un clignotement qui aurait cessé ? Une parole qui se serait éteinte ? Que serions-nous ?

 

 

 

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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 09:26
A l’insu de Soi.

La durée de la nuit.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   La nuit : vision hallucinée.

 

   Cette jeune enfant dont nous ne percevons même pas le visage demeurera une inconnue à jamais. Comment, en effet, pourrions-nous prétendre accéder à une altérité dont la physionomie demeure celée en son secret ? Est-elle au moins réelle ? Est-ce l’imaginaire d’une Artiste qui l’a dotée de cette singulière présence ? Ou bien est-ce nous qui l’avons inventée à seulement tâcher de nous soustraire a la geôle de la solitude ? Cette Jeune Apparition est si énigmatique dans son immobile posture si bien qu’on la croirait tout juste sortie d’un conte pour enfants, petit prodige portant sur son dos cet helix aspersa aspersa qui prend subitement allure du fantastique écrit par un Hoffmann. Cette réalité troublante qui nous atteint en notre dénuement car, décidemment, jamais nous ne saurons de quoi ce réel est composé, quelle en est la texture, le statut profond qui le caractérise puisque chaque subjectivité le réaménage selon soi et le soustrait donc au jugement, à l’analyse. Tout coule et fuit entre nos doigts avec l’insistance d’un insaisissable vent. La durée de la nuit est cette sorte d’espace sidéré au cours duquel le rêve, et lui seul, dresse son chapiteau afin qu’échappant au piège de la quotidienneté, nous puissions revenir à une manière d’origine, nous ressourcer et renaître chaque aube après le long voyage nocturne. C’est pourquoi tout réveil est une douleur qui ne nous livre de nous qu’une esquisse de brume et les yeux sont hagards qui interrogent. Nous ne nous connaissons pas.

 

   Le jour : vision illusoire.

 

   A peine sommes-nous sortis des cernes de la nuit que nous gagnons le jour et parcourons les rues avec les bras tendus comme ceux des somnambules. Nous titubons. Notre marche est si peu assurée. Encore ourlée des ombres, entourée des corridors sans fin, placée sous des volées d’escaliers qui parcourent les songes de leur mécanique céleste. Comme des rouages dont nous serions les innocentes victimes. Comme si nous n’étions que des pantins dont on tirerait les fils depuis un invisible castelet. Marionnettes. Gesticulations. Sauts sur place. Grimaces dérisoires dans une physionomie de carton. Nous avançons le long des trottoirs de ciment. Nous usons nos pas sur les nappes de bitume. Nous croisons des Anonymes sans visages, des Curieux sans mains, des Etonnés sans bras. Des sortes de Ravaillac écartelés par leur insoutenable destinée qui n’est que celle de ne pas pouvoir faire le tour de soi, de s’envisager selon telle ou telle perspective, mais toujours en des lignes fuyantes, en eaux plongeant sous la ligne de flottaison.

 

   Une manière de clair-obscur.

 

   Oui, car le réel est cette nécessaire fragmentation qui nous désarticule et ne parvient, jamais, à réaliser notre synthèse. Nous sommes des autistes aux corps morcelés. Nous sommes des portefaix qui n’ont dans le havresac de l’impénétrable colimaçon que des secrets de Polichinelle. Tout le monde les connaît mais nul ne les profère. Ce serait une trop grande affliction que de se révéler à soi comme cet être du manque éternel, du désir avorté, du bonheur refoulé, de la création remise à demain, du projet échoué avant que d’être bâti. A l’instar de cet étrange personnage qui ne se découpe sur le fond qu’en raison de la blancheur de sa vêture. Nous tous, les humains, sommes comme elle. Nous marchons dans une manière de clair-obscur. Côté cour avec ses ombres, ses mensonges, ses atermoiements. Côté jardin avec ses éclaboussures de lumière, ses luminescences, ses torches si semblables au rayonnement d’une vérité. Mais notre tragédie est d’occuper cette position médiane, cet intervalle sidéré de se trouver entre deux eaux. Être au milieu du gué c’est faire attention à ce passage, à cette transition qui n’est ni vérité, ni mensonge puisque situé à leur intersection. Nous n’apercevons jamais que le trait d’union (-) qui les tient à égale distance dans une même indistinction. La vérité du réel ne saurait se satisfaire de ce demi-jour qui est le domaine de l’illusion, de l’approximation, du spectre. Le trait d’union (-) n’est qu’une chambre d’écho, une réverbération, une image, donc une représentation de ce qui est. Non ce qui est réellement dans son essence plénière, à supposer que le réel en soit investi. Peut-être n’est-il qu’une existence avec ses continuels clignotements, ses dérobades, ses esquives, ses fuites et autres subterfuges ?

 

   Tels des chrysalides.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Nous ne parvenons même pas à notre être. Comment pourrait-on gagner celui de l’altérité, l’humain en sa présence, le monde en son inépuisable polysémie ? Nous ne nous connaissons pas. Ceci comme une antienne à répéter en tant que mélopée de l’indépassable de la condition humaine. Mais regardons la belle œuvre de Dongni Hou dans sa perspective métaphysique et tâchons d’y trouver, à défaut d’une certitude, à tout le moins une indication pour la pensée. Insu de soi (nommons le Sujet qui apparaît ainsi), est cette façon de chrysalide non encore parvenue à sa propre éclosion. Elle est identique à une interrogation, au début d’une phrase dont les mots qui la constituent ne sont pas encore tous proférés. En voie de l’être, seulement. « En voie » veut dire sans finalité, sans horizon prévisible, sans signe qui en clôturerait le sens accompli.

 

   Tunique du paradoxe.

 

   La tunique d’allure si étrangement balzacienne (n’oublions que cet auteur génial est le fondateur de La Comédie Humaine, autrement dit d’une exploration passionnée du réel afin de lui faire rendre raison de sa nature jusqu’en ses ultimes retranchements), la tunique donc est elle-même un tel décalage par rapport au conformisme du se vêtir, qu’elle prend d’emblée le visage de l’invraisemblable, du paradoxe. A l’intérieur même de cette forteresse amidonnée ne peut habiter que l’icône de l’enfant, non l’enfant lui-même dont on s’attendrait à le voir évoluer dans une mode quelque peu contemporaine non dans cette manière de romantisme désuet. Là est le lieu d’un questionnement. La motte des cheveux disparaît presque dans cette figuration si floue qu’elle biffe constamment ce qu’elle semble vouloir émettre. Et le VISAGE, cette Majuscule Présence par laquelle nous disons notre irremplaçable identité, affirmons le sourire, distillons les sentiments d’angoisse, prouvons notre affliction, faisons surgir les stigmates de la joie, voici que cet emblème de l’humain ne nous est nullement perceptible. Mais l’est-il davantage pour Insu de Soi qui n’a aucunement accès à sa réelle perception ? Il faudra le subterfuge du retour spéculaire de façon à ce que le vrai visage fasse phénomène auprès de celle qui le possède, mais en mode dérivé, en sensation atténuée, en simple fantaisie, soit grâce au travail de médiation de l’imaginaire qui le restitue comme un étrange pouvoir être. Nous ne sommes à nous que dans le miroir. Là est le lieu de la perdition, la morsure de la déréliction qui nous abstrait de nous-mêmes et nous remet, sans délai, dans les mains de l’Absurde lui-même.

 

   Rivage ou Visage des Syrtes ?

 

   Nous ne nous connaissons pas. Et, du reste, comment ceci serait-il possible puisque notre visage est cet inconnu, ce mystérieux continent surgissant de quelque portulan comme l’île s’élève de la mer qui l’accueille et la réalise en totalité. Seulement nous ne sommes pas une île. Nos avons une conscience et celle-ci demande son dû. Elle veut posséder et tout unir, corps, esprit, dans une même unité signifiante. Mais à ceci elle ne peut qu’échouer. Etrange vérité tout de même qui livre notre propre face à l’inconnu de passage, demeurant pour celui, celle qui en sont les détenteurs, une propriété noyée sous les brumes à la manière du Rivage des Syrtes qui se laisse deviner seulement, jamais atteindre dans sa plénitude. De moi à l’autre, un face à face qui ne fait face qu’à la mesure de l’incoercible abîme creusant sa tombe entre les deux, deux identiques spectres à la recherche de ce qu’ils ne trouveront jamais, à savoir cette certitude qui n’est nullement d’essence humaine. Peut-être prédicat pour le rocher, la montagne, ces éternités qui connaissent leur être à la mesure de l’infini, mais aussi en raison de cette lourde inconscience dont ils sont tissés jusqu’au plein de leur matière.

 

   Question en forme de sphinxitude.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Pas plus que Fillette qui porte sur son dos cet étrange ballot, ce colimaçon replié sur le dédale d’une question sans réponse. Non seulement Insu de Soi n’apercevra jamais son dos, comme elle voit le paysage devant elle, mais le verrait-elle que le contenu dérobé du sens se situerait dans cet inextricable dédale qui joue la partition de l’invisible dans sa labyrinthique essence. Le message crypté d’une existence, quel est-il ? Est-il la réponse que faisait Œdipe dans sa rencontre avec le Sphinx ?

 

   Question du Sphinx :

"Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes, puis deux jambes, et finalement trois jambes ?"

Réponse d’Œdipe :

"L'homme, car dans sa prime enfance il se traîne sur ses pieds et ses mains, à l'âge adulte il se tient debout sur ses jambes, et dans sa vieillesse, il s'aide d'un bâton pour marcher."

 

   Si l’habile Œdipe se soustrait à la fureur du monstre ce n’est qu’en raison de sa ruse, non pour des motifs qui dessineraient les contours d’une absolue liberté de la parution humaine. Cette existence qui transparaît dans sa réponse apparaît comme très dépendante d’une confondante négativité, liée à une perte, à la désespérance d’une disparition proche. Or, connaître son être en totalité (ne plus avoir besoin du regard de l’Autre, de la face réfléchissante du miroir en tant que mythe du beau Narcisse), c’est, bien au contraire, s’assurer de l’usage d’une liberté transcendant cette lourde matérialité qui, chaque jour un peu plus, insidieusement, nous fait plus voûtés, plus inclinés vers ce sol qui appelle, réclame sa part. Serions-nous sortis de notre fragmentation qui nous enjoint de renoncer à nous, accèderions-nous, vraiment, à cette totale plénitude qui serait remise à l’homme comme son plus propre pouvoir être ? Mais n’est-ce pas, alors, le plus cruel des fantasmes ou une manière de comédie que nous nous jouerions à nous-mêmes, espérant nous sortir d’affaire par l’effet d’une simple pirouette, d’un peu de sable jeté aux yeux des Existants ? Renoncer à nous traîner sur le sol de poussière dès notre jeune âge, escamoter le bâton qui soutiendra peut-être notre dernier cheminement, n’est-ce pas, tout simplement, postuler un Absolu qui n’existe pas, confier son esprit à la baguette magique d’une Fée ?

 

   Du désir d’être une sphère.

 

    Si tout ceci était vraisemblable jusqu’à en pénétrer les cellules de notre corps, nous serions identiques à la sphère, cette superbe monade à la forme parvenue à son terme, qui vit éternellement dans la projection de son être car, nulle part ailleurs, il ne saurait y avoir de monde plus accompli, plus réalisé jusqu’en son infinité. Seulement nous ne sommes pas des sphères. Seulement des êtres de chair qui, à la façon d’Insu de Soi avançons dans l’ombre de l’inconnaissance. Privés de passé parce que tout y est noir, illisible. Privés d’avenir pour la même raison. Privés de présent puisque même à notre être intime nous ne pouvons accéder. Nous n’avons ni ce visage pour parler, ni cette bouche pour aimer, ni ce nez pour humer les subtiles fragrances de la beauté. Il nous faut un miroir. Oui, un miroir pour éviter la folie !

 

 

 

 

 

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 10:46
« Bain de minuit ».  Œuvre : André Maynet.

« Bain de minuit ». Œuvre : André Maynet.

« Et je te prendrai par la main

Jusqu'à la mer où tout finit

Au bain de minuit. »

 

Gilbert Bécaud - Le bain de minuit.

 

 

    Existentielles.  

 

   PLEIN SOLEIL -  Le disque blanc, éblouissant, est très haut dans le ciel et le zénith lance ses flammes blanches. Vie qui bat son plein, pareille à un tronc dilaté, ourlé de démesure. La sève n’en finit pas de couler en larges larmes oblongues. On dirait du plomb en fusion. On dirait des bulles de résine, du miel ambré, des grains de raisin que la lumière possèderait depuis leur intérieur, là, juste sous la peau prise de folie. Alors il n’y a plus de limites et l’aire du ciel est un royaume où étaler partout la gloire de vivre. Deux Existantes sont là, telles des silhouettes siamoises, promises au bonheur du quotidien. S’habiller de riches parures, d’étoles de vison par exemple, boire de vertes ambroisies dans des verres frappés de frimas, monter dans de luxueuses limousines aux vitres fumées derrière lesquelles s’étalent, comme un luxe enfin atteint, des lamés d’argent, des résilles d’or, des yeux fardés au bleu azuréen d’un énigmatique khôl. Tout est là, inscrit dans une profusion dont ces Jeunes Apparitions constituent l’emblème, image d’une puissance dont il serait coupable de s’absenter. Les yeux regardent. Les yeux s’ouvrent comme des trépans aiguisés. Les yeux forent le réel jusqu’à la lie afin que celui-ci rende grâce de toute cette beauté disponible, ici, dans la citadelle que rien ne saurait atteindre sauf l’envie, sauf le manque à paraître, sauf l’extinction des feux de la rampe alors qu’on voulait briller dans la sublime goutte de clarté, pareil à la gemme enclose dans sa rutilante cage de verre. C’est un vertige, une douce euphorie, la limite extrême au-delà de laquelle s’ouvre et rougeoie l’extase  que d’apercevoir son propre visage reflété par la courbure du ciel, le miroir de l’étang, les yeux des curieux qui se creusent en leur centre d’un vide qui les taraude et les laisse désemparés. Il semblerait que de posséder ceci, cette beauté de soi, cette beauté des choses auxquelles on attache son âme, auxquelles on confie son corps, soit une source inépuisable de félicité. Alors, du monde alentour, on ne regarde que la surface, les reflets qui sont comme des feux-follets se dissolvant sur la lame de la conscience.  

 

   Absentes.

 

   ECLIPSE - La lumière est soudain grise, presque blanche avec des zones de clarté et des voiles d’ombre. Les yeux veulent savoir. Les yeux questionnent. Le ciel, rien que le ciel, son immense profondeur, son étrangeté. Les dieux auraient-ils disparu ? Il fait si noir et l’horizon est pareil à un chaudron où ne résonnerait même plus la parole humaine. Manière d’incantation sans retour, de voix orpheline lançant dans l’espace sa lanière stupéfaite, de soupir esseulé que ne vient soutenir aucun autre soupir. Immense est la solitude et le dialogue qu’entretenaient les Existantes avec le monde est devenu monologue, couplet sans refrain, mélodie dépouillée de ses modulations. Voilà qu’après la profusion, la prodigalité de la corne d’abondance est venue l’heure de l’éclipse. Ether badigeonné de noir, cercle solaire enduit de lourd bitume. Quelques taches couleur de sang, quelques éclats d’argent à la périphérie et, partout ailleurs, la mutité de l’univers, sa fermeture, comme si cette image signifiait à la manière d’une allégorie indiquant aux hommes la faillite de leur raison, la démesure de leurs désirs, la fièvre outrecuidante de posséder, d’enclore, de happer dans leurs mains tout ce qui brille qui, pourtant, n’est que l’envers de l’ombre, la toile retournée de la soie aux mille chatoiements.

   Voici que l’intelligence s’est mise en question, qu’une révolution copernicienne a eu lieu, que les valeurs se sont décidées à briller avec la vérité qui en est le prédicat, le tissu intime, la moelle fondatrice. D’Existantes qu’elles étaient, ces jeunes apparitions sont devenues, subitement, par l’effet de leur volonté, de simples Absentes du monde, de modestes figurantes qui se sont dépouillées des vêtures du luxe, de l’envie, des faux-semblants de la domination, des figures pathétiques du pouvoir, des manifestations de la différence qui établissent des catégories parmi les vivants. D’un côté les nantis ; de l’autre les sans-grades, les sans-mérites, les errants aux mains vides. Et ceci, cette étonnante métamorphose, ne résulte que de leur immersion dans un bain que depuis toujours elles souhaitaient, en supputant l’inestimable richesse, de l’âme celle-ci, non plus des biens matériels qui, jusqu’ici, les avaient aliénées sans même qu’elles en fussent conscientes.

 

   Re-Naissantes.

 

   AUBE - C’est un jour qui à peine se lève, une efflorescence de lumière, des grains de vapeur dont on ne sait plus très bien s’ils appartiennent au Ciel, à la Terre ou bien à l’entre-deux de l’horizon. Les clameurs solaires se sont tues. L’huile lourde dispensée par l’éclipse s’est distillée. Impression native, dépliement d’une corolle qui ne connaît rien de l’espace, qui n’est cernée de nul temps qui contraindrait, cernerait de frontières, assignerait à résidence. L’habitat de celui qui vient avec l’aube est celui de la vacuité partout répandue, de la liberté s’appelant vent léger, nuage, premier vol de l’éphémère, pluie de pollen, poussière bleue en attente d’être dans l’avancée du jour. Le temps est à mesure humaine qui n’a pas encore enclenché ses multiples rouages, fait osciller ses roues ; le temps est disponible comme l’est le papillon qui vient d’éclore, de défroisser ses ailes, élytres qui conservent encore l’empreinte de ce qui, chrysalide, était promesse de devenir, non encore cette ouverture de soi qui précipite dans le grand carrousel des choses inconnues. 

   Ces figures Re-Naissantes que l’on aperçoit ici, l’une plongée dans son baquet de zinc, corps doucement abandonné à ce qui, à l’évidence, apparaît à la manière de la matrice originelle, tête doucement tournée vers ce passé lointain qui fut le sien en des temps de brume et d’invisibilité, simple flottement au seuil de la parution, coiffe presque indistincte comme pour affirmer la proche naissance, posture encore si peu affirmée, genoux entourés du cercle des bras, manière de position initiale, fœtale, inclinant vers un naturel repos. L’autre Absente dans la position debout comme s’il s’agissait de ses premiers pas sur Terre, image même de la modestie, tunique blanche se confondant avec la gracieuse carnation ivoire de la peau, regard baissé en signe de renoncement, de retour sur soi, geste de méditation, bras repliés le long de l’aine, sexe biffé comme pour dire la chasteté, le retrait dans une chair paradisiaque que nul péché n’aurait effleurée, jambes doucement écartées en triangle afin que le sol, dans sa simplicité, infuse dans toute l’anatomie disponible la mesure de son exacte sagesse. Oui, combien cette image apaisée, évidente, se livre en toute innocence à l’esprit qui en prend acte avec la même joie, la même confiance que met l’enfant à confier son destin au territoire accueillant et rassurant des bras déployés de sa mère, cette eau immatérielle, régénératrice, purificatrice tout comme le bain lorsqu’il est abordé dans toute sa force symbolique.

   A simplement nous confier à la surface glacée de l’œuvre, nous nous disposons, consciemment ou non, à cette immersion, à ce ressourcement sans lesquels notre esprit affecté par toutes les contingences mondaines se contente d’ouvrir les yeux sur ce qui parle haut et fort la langue de l’immédiate satisfaction alors que le chemin est toujours à chercher en direction de cette modestie, de ce silence qui, par sa qualité intrinsèque se déploie comme ce qui est à saisir en tant qu’essence des choses sous la moirure éclatante des simulacres. Plutôt nous vêtir de la nudité du rien que des habits damasquinés, des brocarts, des brandebourgs qui ne sont jamais que les signes d’une insuffisance à être ! Du paraître à l’être est le même intervalle que du masque au visage, de l’artifice de carton-pâte qui ne grimace et ne se grime qu’à mieux nous dissimuler l’épiphanie de ce qui est essentiel, authentique. Jamais un visage ne saurait mentir, ce creuset qui abrite perceptions et sensations, émotions et sentiments, intelligence et aptitude à connaître l’unique parmi le foisonnement constitutif de ce qui existe et, toujours, doit nous rencontrer comme question. C’est ceci que nous voulons être : question sise dans sa simplicité. Oui, sa simplicité !

 

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 09:10
Qu’apprenons-nous des choses ?

Photographie : Blanc-Seing.

OR.

C’est, disons, un matin de brume. Contreforts de la Montagne Noire. Tout près d’un torrent nommé Orb dont le nom, articulé d’une manière déliée permet de repérer, en mode de lecture labiale, d’abord de simples formes, ensuite des signifiés qui s’y occultent à même leur production. « O », en premier lieu, lèvres en cul de poule, rondes, projetées en tube vers l’avant. Puis l’expulsion, « R », qui en accentue encore l’expansion, comme si une irrésistible poussée avait lieu, une manière de cri longtemps entretenu afin qu’en soit connu le pathétique, peut-être le tragique, en tout cas la nécessaire portée dans la lame oblique du jour. Tout alors est en suspens. La coulée d’eau s’immobilise, les feuilles cessent de s’agiter, les bruits s’invaginent dans la mystérieuse conque d’eau. On est là, tendu, pareil au chien d’arrêt tétanisé sur le bord de quelque gibier. On est là dans l’incertitude d’être pour la simple raison que l’on sent bien l’incomplétude du mouvement, son hésitation extrême sur le bord d’un précipice avec de sombres rumeurs, hauts de hurlevent venant jusqu’à soi du plus loin du temps, du plus loin de l’espace. Rien n’est encore définitivement celé. Rien n’est arrêté qui permettrait de porter sur les choses environnantes un jugement définitif. L’on sent bien, au creux de soi, cette protubérance, cette pierre en voie de constitution, cette vrille en train de forer, peut-être de chercher son issue, de jaillir dans le lieu et d’y révéler quelque chose qui, jusqu’à présent, jamais n’a été accompli. Sublime tension dont on réalise qu’elle se place tout à la pointe extrême, juste avant que l’extase ne se révèle, que les yeux ne s’emplissent de larmes, que le sexe révulsé ne fasse ses diastoles-systoles, ses mutineries syncopées, ses résurgences séminales. On attend. Peut-être la survenue du papillon de cristal dans l’air bleu. Peut-être le bouillonnement d’écume blanche. Peut-être le ciel virant à l’ocre sous le vol soutenu des criquets. Cette heure de l’hésitation est si pleine, si dense, si gonflée de suc. OR, OR, OR, comme pour dire le précieux, le métal en fusion, le vil plomb enfin transmué en sa quintessence, en son principe essentiel, en sa gemme éternelle. Alors il n’y aurait plus que cette belle teinte aurorale glaçant le ciel de ses feux et tout, autour, se réduirait à une vassalité, peut-être même à une servitude volontaire. OR, règne du métal précieux et les sclérotiques des hommes, des femmes seraient enduites de vermeil comme si cette gloire unique devait clore l’événement, en sonner le vibrant et harmonieux épilogue.

ORB.

OR…B. Ouverture immense, gueule du four écarlate, démesure gutturale, voici qu’elle se déchire, que les commissures s’étirent, poussée d’une immémoriale mimique, que l’occlusion B a lieu, que l’antre se referme, que la grotte regagne la bouche d’ombre. ORB et l’on ne sait plus ce que l’on vient de vivre, si même l’on vit encore, si, sur Terre, des Vivants s’aiment, si les villes pullulent, si le soleil lèche l’adret de ses flèches blanches. L’ubac, l’ombre. Plus que cela et la vallée s’emplit d’un froissement de gouttes grises. Au loin, là-bas, le treillis du pont-suspendu s’arrête en plein ciel. Les arbres sont échevelés. Les rochers sur les rives sont des boules de bitume, muettes, pelotonnées au sein de leur matière lourde, paralytique, hémiplégie du minéral sur le bord d’un évanouissement. Soi, on est soi dans une dérive qui paraît infinie, qui arrache à son propre destin, qui lance en orbite autour de sa conscience et on se voit, telle une sphère, une goutte de lait, une perle de nacre girant à la seule force de sa stupeur dans l’éther pris de folie.

Boulet-Racine.

Soudain, dans l’air étréci qui sonne comme un glas, qui frissonne sous le givre du doute, qui s’étiole à la mesure de la révélation en train de prendre forme, il n’y a plus que soi, genre de concrétion minérale, de calcite blanche levée dans l’incertaine lumière, plus que soi et ce Boulet de pierre, cette Racine ou bien cette souche à l’exubérance confondante. Plus que cela et une fascination et une absorption quasi-totale de soi dans cette gémellité arbustive, cette denture pierreuse. Soi qui demeure debout, tel un menhir de glace. Soi qui boulotte son propre corps, manduque consciencieusement le sombre massif de la tête, digère l’étrange floculation des membres, déglutit le territoire rubescent du sexe, use jusqu’à la pointe la nervure plantaire, les moignons des orteils, le silex des ongles. Sur la rive qui n’est plus, dans les arbres absents, sur la courbe diluée du ciel comme une lente agonie qui ne profère qu’une fable originelle, une comptine d’autrefois par laquelle le soi vint au monde et y demeura jusqu’à ce jour qui meurt de n’avoir pas été. Simiesque engeance, sinistre guenon qui serre entre ses bras semés de pustules et hérissés de bubons cette pierre oblongue, cette outre gonflée de venin, cette jarre semée de sucs mortels.

Qu’apprenons-nous des choses ?

Boulet-Racine : mariage de la Carpe et du Lapin, épousailles de la gelée existentielle, cette pâte sartrienne visqueuse qui rampe à terre comme cette incongruité qu’elle est, cette Racine, cette contingence étroite, cette cannelure assoiffée de l’anthropos de chair et de sang, mariage hideux, non de cœur, mais d’irraison, hyménée appelant son double, ce Rocher à la peau glabre, lourde meute destinale qui vous précipite dans l’éternel intemporel de Sisyphe, dans l’irréfragable et outrageux nihilisme - ce Cannibale -, cette pieuvre aux yeux injectés de marbrures mauves, délétères, cette bouche à la gueule ornée de diamants, ce trépan métaphysique qui fait son bruit de rhombe, de bourdon au ventre annelé, son cliquetis de catacombe.

ORB…ORB…ORB…Où es-tu ? Où sont les montagnes semées de chênes ? Où sont les éboulis de granit si beaux dans l’étincèlement de l’aube ? Où sont les Hommes aux yeux de lumière ? Où sont les Femmes à la taille souple, aux hanches en amphore ? ORB…OR..O.

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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 09:40
Naissance : hésitation à être.

« Sunday repeat ».

Œuvre : André Maynet.

C’est une telle tragédie que de surgir au monde. Là, tout en bas, sur la boule bleue, ce ne sont que trajets multicolores, incessantes allées et venues, chapelets de bruits que rien ne semble devoir arrêter, mystérieuses confluences pareilles à un magma en fusion. Dans les cages de ciment, en haut des tours tutoyant le ciel, se déploient les envies multiples, gonflent les voiles du désir et de la gloire espérée, rarement atteinte. Sur les agoras où souffle le vent de la polémique, de la discorde, il y a des genres de prédicateurs, des prophètes, des thuriféraires qui dispensent « la bonne parole » et les foules s’assemblent en essaims bruissants et compacts sécrétant la croyance et la foi qui aliènent. Il n’y a d’issue que dans le doute, d’exutoire que dans la folie. Ou bien la maladie qui sème sur les visages les stigmates de la finitude. C’est une telle lassitude et les Existants traînent les pieds en direction de la machine qui va les broyer, les réduire en cendre. Parfois les vagissements des nouveau-nés, minces cris disant, par anticipation, ce que sera la vie lorsqu’elle déploiera ses rameaux, ses vrilles enserrant les têtes, les réduisant à la portion congrue et il n’y aura plus de pensée, plus d’espace pour dire l’effusion de l’homme, sa souveraineté, l’aire de son rayonnement. Loin est le Surhomme qui devait venir et faire de sa puissance le parangon d’un renouveau. Les choses sont tellement scellées et la compréhension occluse.

Mais voici que brille une lueur sur le bord du monde. On se nomme Naissance. On n’est pas vraiment encore. On est une vague silhouette empruntant au vent sa délicatesse, à la porcelaine sa teinte d’invisible, à la soie sa douceur native. On est sur une lisière, une hésitation, une crête séparant l’adret de lumière de l’ubac empli d’ombre. Simple vibration pareille au temps lorsqu’il se mêle de paraître, grain d’éternité en partance pour plus loin que lui. En arrière de soi règne une obscurité d’où l’on provient sans en avoir une conscience bien assurée. Ravissement que de ne même pas pouvoir saisir son origine, la deviner seulement, en sentir les entrelacements dans la matière primitive des choses. On entend un cliquetis. On devine un rythme, on perçoit une cadence. Cela fait le bruit de l’amour lorsqu’il déploie sa résille entre l’amant et l’aimée alors que, dans l’ombre, se fomente le fruit qui en naîtra et dispersera, à son tour, les spores d’une généalogie. Cela fait son étrange remuement et l’on se sent, soi-même, fil qu’une navette appliquée s’est mise en devoir de faire émerger du métier à tisser dont l’univers est le cœur battant. On n’est que cela, un croisement entre une trame et une chaîne, une complexité se perdant dans la confusion du temps, les nervures de l’espace. Que cela. Et c’est déjà beaucoup et l’on se retient de paraître plus avant. C’est un tel luxe que de pouvoir disposer de soi, de faire du surplace, d’imiter le vol stationnaire du majestueux colibri. La partie arrière de son corps est dans le passé, la partie avant fait face à l’avenir et l’on est traversé dans toute sa verticalité par un incommensurable présent, une durée éternelle de l’instant où bouillonnent toutes les énergies du monde. Certes rien n’y paraît, tout est à l’intérieur, tout ruisselle dans la tunique du corps, tout se ramifie jusqu’à l’extrémité des doigts, tout s’écoule et la peau est cette frontière étincelante qui dit notre présence au monde tout en préservant notre intimité dans la citadelle unique, imprenable puisque, jamais, l’on ne saisit ce qui constitue notre essence et nous révèle à nous-mêmes comme l’être que nous sommes, cette étincelle s’allumant et s’éteignant à l’horizon de la terre et du ciel.

Oui, notre peau est le parchemin le plus visible que nous tendons aux autres, notre géographie lumineuse, notre réalité spéculaire sur laquelle viennent s’imprimer toutes les significations qui viennent à notre encontre : le vol libre de l’oiseau, la douce rumeur des collines, les déserts aux couleurs chatoyantes, la fourrure animale, le sourire de l’autre, les flamboiements de l’art. Ô combien tout ceci mérite d’être tenu à distance. Combien ceci doit briller derrière l’écran d’une vitrine. Il faut un écart, une distance, un intermédiaire afin que les choses se constituent en mondes autonomes auprès duquel le nôtre jouera sa partition. Multiples échos d’un monde à l’autre. Etonnantes réverbérations, allers et retours, telle la navette originelle, pulsions diastoliques-systoliques nous disant la courbe généreuse de notre exister en même temps que ce qui la féconde et la porte au-devant de nous avec la qualité insigne d’une révélation

Observons l’image, elle est la vivante métaphore de ce que constitue notre venue au monde. Elle indique la nudité, la réserve, le retrait avant même de réaliser le saut dans l’inconnu. Être Naissance, c’est être comme une marionnette à fils (souvenons-nous du métier à tisser qui édifia nos fibres premières dont, à vrai dire, jamais nous n’échappons), sans doute l’image d’un irrémédiable destin auquel nous opposons le concept de liberté. Certes, liberté à seulement l’énoncer et ceci, l’énonciation, en est l’évidente condition de possibilité (nommer les choses, c’est les amener dans la présence, leur donner corps), liberté que contrecarre toujours l’absurde, que contredit le nihilisme en acte, qu’obère tout ce qui détruit et reconduit à la perte, à l’incompréhension, à l’abîme. D’un abîme l’autre. Ceci justifie que Naissance, s’en extrayant tout juste, choisisse d’en différer la survenue terminale, cet incontournable qu’est la mort, qu’elle se consacre, Naissance, à faire durer, à prolonger le bourgeonnement qui précède toute efflorescence, tout déploiement. C’est pour cette raison d’une tenue sur une lisière que l’œuvre se montre sous des aspects si diaphanes, éthérés, comme si le fait de paraître était une telle prouesse que son mécanisme, à tout moment, menaçait de rétrocéder, de faire se métamorphoser le papillon en chrysalide, autrement dit d’annuler le sens qui se levait pareil à un sublime levain. Etre n’est jamais ceci que cette possibilité de ne plus être. Immense paradoxe qui suspend, au-dessus de nos têtes, la lame acérée de Damoclès.

L’aspect du Modèle, tel qu’il se révèle à nous, dans son étonnante épiphanie, est le clavier selon lequel ces idées trouvent forme et ouverture. La chevelure, sous laquelle se lève l’intellection, est si chenue, si éphémère, qu’on la croirait la messagère d’une impossibilité à élaborer de la pensée, si ce n’est un vague état d’âme, un ressentiment, une réminiscence ayant trait à une vie antérieure qui puisait à même l’illisibilité de son obscurité l’assurance d’une confortable inconscience. D’une illucidité en quelque sorte salvatrice. La poitrine est si menue qu’elle ne saurait encore constituer le socle d’une future génération. La cambrure des reins, la projection ombilicale vers l’avant, autant de signes d’inscription dans le futur que vient aussitôt annihiler le phénomène de retrait du bassin comme s’il manifestait sa volonté de différer son entrée sur la scène du monde. Quant au sexe par lequel s’instaure la rencontre du sexe complémentaire, son effacement est celui d’une gestion si innocente des rapports amoureux qu’il incline vers une discrète virginité. Les jambes, quant à elles, ces moyens de locomotion grâce auxquels investir l’espace et y apposer le sceau de sa loi, voici que leur aspect si frêle, deux sarments, leur intiment l’ordre d’une abrupte immobilité. Enfin, la cheville gauche de laquelle part un lien, constitue l’apparent symbole d’une attache, sinon d’une aliénation. Ne s’agirait-il pas du métier à tisser du destin qui n’aurait pas terminé son ouvrage et retiendrait Naissance dans les limbes ? Bien évidemment, tout ceci n’est que conjectures, hypothèses sur une réalité par définition non préhensible. Cependant, ce qu’il convient de faire, toujours, tisser de réflexions ce qui fait phénomène et nous interroge. Peut-être la seule alternative qui nous est donnée, échafaudant des théories, d’échapper à la nappe dense de la chaîne et de la trame. La seule façon de différer des questions qui font notre siège et nous clouent sur la planche de liège de la métaphysique. Naissance nous l’aimons comme nous aimerions la réverbération de notre propre effigie dans un miroir. Tous, hommes, femmes, sur la Terre, ne rêvons que de vivre notre vie quand bien même une invisible attache nous rappellerait une immémoriale dette, notre appartenance à une sphère invisible qui disposerait de nous et tracerait notre voie avec l’imperium des choses déterminées d’avance. Mais peu importe les fondements sur lesquels nous nous levons. Nous serons amnésiques, s’il le faut, mais nous serons LIBRES, immensément LIBRES !

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 09:34
Quelque part hors du monde.

« Quand un ange passe ».

Œuvre : André Maynet.

Sur lui, l’Ange, il y avait quantité de discours, pléthore de croyances et une infinité de rêves dont on ne pouvait saisir que d’invisibles fils, comme autant de pleurs de la Vierge. Au demeurant, parlant de l’Ange, on ne savait pas très bien au sujet de qui on s’exprimait. De la mythologie célestielle, du carrousel d’entités translucides situées hors du monde, de la femme désirée et toujours inaccessible ? Alors on disait, alors on baguenaudait, alors on se référait aux « Grands Hommes » afin que, du haut de leur science, ils vinssent poser sur nos âmes meurtries le baume de l’apaisement.

Les plus optimistes ou peut-être les plus naïfs, tant l’une de ces conditions dissimule l’autre, disaient, citant Bernanos :

“Dans chaque petite chose, il y a un ange.”

D’autres, évoquant une phrase issue de « Fêtes de la patience » de Rimbaud faisaient allusion aux espaces ouraniens comme l’image la plus accueillante de son être :

“Le ciel est joli comme un ange.”

Enfin, d’autres, possiblement esthètes, en référaient aux paroles de Michel-Ange, le bien nommé :

“J'ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer.”

Et, lisant ceci, l’on s’apercevra que de l’Ange on traçait les contours flous sans jamais l’avoir vu, sans nullement l’avoir placé dans une aire préhensible, sans avoir entendu le son de sa voix. Il en est de l’invisible, de l’inapproché, du supposé comme des territoires d’Utopie enfermées dans leurs cercles concentriques d’imaginaire qui disparaissent à même leur évocation. Et pourtant l’Ange existait et de façon si évidente qu’on en était possédé en son entier tout comme un jeune nourrisson se confie au sein de sa mère qu’il ne voit plus à force de l’halluciner et de le faire sien, infinie dyade où le sujet se confond avec l’objet même de sa quête. Or, indubitablement, l’Ange on ne pouvait le fonder en raison, on le confiait à la fonction intellective de l’être, on le dissimulait si bien dans le creux de quelque secret qu’on avait fini par le rendre transparent, inaudible, dénué du toucher qui eût pu nous le rendre perceptible. En fait l’Ange c’était nous puisque, aussi bien, on ne pouvait jamais l’éprouver que dans son enceinte de peau et nullement à l’aune du discours de l’autre. S’il était, il ne pouvait être qu’à l’intérieur de notre citadelle. Mais, peut-être, l’avions-nous simplement inventé ! Donc le réel était là avec sa charge d’ambiguïté et son incontournable mystère. Nous étions ce que nous cherchions à savoir mais ne l’entendions pas. Et limiter notre compréhension à cette très vague intuition ne laissait pas de nous réjouir car l’inconscience, parfois, est le meilleur viatique que nous puissions nous administrer afin de demeurer indemne de fâcheuses opinions narcissiques. Peut-être étaient-ce les joyeux hédonistes qui vivaient dans la félicité le rapport à l’Ange, sans même se poser la question de sa nature. Ou bien encore vivions-nous sous l’autorité des paroles pascaliennes sans bien en percevoir la portée. Car, en effet, comment regarder adéquatement la formule célèbre autrement que dans sa dimension première, à savoir que souvent, nous les hommes, oscillons pour le pire et le meilleur entre Terre Promise, Charybde et Scylla. Une fois dans le souverain Bien, une fois dans la Chute. Et, la plupart du temps l’assertion de l’écrivain des Pensées, nous la prenions à la légère comme si elle ne résultait que du constat d’un quotidien dont il convenait d’oublier les événements aussi vite que passaient les secondes.

“L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. ”

A approcher notre regard du concept, les choses s’éclairaient d’étrange manière. Car faire l’Ange voulait dire renoncer au feu de ses passions et devenir semblable aux dieux. Faire la bête n’en étant que la sombre contrepartie indiquant la faiblesse de l’homme, son incurie à s’élever, son inclination à sombrer dans la soue animale et à enduire son corps d’une irrémédiable fange. Ici se disait, en termes anodins, une réalité qui ne l’était pas, dont la face la plus lisible traduisait la grandeur de l’homme en même temps que sa constante misère. Et, afin que son allusion ne demeurât pas dans le flou, le Moraliste ajoutait :

« Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre. »

Ainsi le savoir, pour élever son âme, devait faire une sorte de grand écart ontologique entre l’Ange et la bête mais afin de les rassembler, finalement, en une même intuition. Sans doute convenait-il de passer d’un état à l’autre de façon à ce que, instruit des deux conditions, notre esprit pût démêler le bon grain de l’ivraie. Il fallait donc admettre que le fond de notre nature fût en perpétuelle guerre, en continuel conflit avant même que nous pussions consentir à choisir l’étoile plutôt que l’infime mesure du ciron.

Mais il faut maintenant sortir de ces bien sérieuses considérations métaphysiques et donner site à Celle qui a orienté notre parole en direction de ce qui la dépasse mais aussi nervure son être. Car sous l’innocence dort toujours la bête peccamineuse. Nous ne regarderons que l’innocence. Du moins si nous en sommes capables. La nôtre donc puisque c’est nous qui sommes l’Ange, parfois. Mais laissons parler Celle qui nous fait face dans son insondable même, dont jamais nous ne descellerons le secret :

« C’est si troublant de sentir en soi comme une étrange marée, des flux et des reflux auxquels il faut intimer l’ordre de demeurer dans la quiétude, de connaître l’oubli afin qu’une perspective angélique se puisse dégager de Celle que je suis, au moins dans la grâce d’un instant. Derrière moi se dresse, dans un halo indistinct, le fond dont je proviens qui semble n’avoir point d’origine comme si j’étais née du Rien pour mieux y retourner ensuite. C’est si éprouvant d’être et de ne le savoir que dans l’indistinction. De moi l’on dit le visage de plâtre ou bien de gypse, la figure de mime triste, l’oblongue mélancolique, le regard oblitéré par une naturelle modestie. Il faut cette réserve. Il faut cette humilité et, ainsi, le tumulte intérieur s’affaisse et éclot la fleur de Lotus, cette perfection qui ne dit rien, n’affirme rien, se déploie seulement dans la blancheur de sa corolle. Mes traits sont si effacés. A peine l’arc plus sombre des sourcils. La tige droite du nez. La pliure des lèvres closes sur le silence. Les cheveux glissent infiniment le long de ma tête, geste de réserve et de repli, tout comme les yeux se dissimulent à l’ombre des paupières. Et mon cou, cette perte vers l’aval du temps, cette fuite qu’effleure à peine la mousseline du linge, ses plis ourlés de cendre fine, son amplitude qui cache mon corps et le reconduit à l’anonyme de la jarre, de la jarre qui résonne infiniment de son vide intérieur. Un bras disparaît dans l’étole de la vêture comme s’il n’était commis qu’à se saisir lui-même, à ne connaître que la pureté, à ne jamais éprouver la souillure. Et ma main, cette conque souple qui retient l’écume du tissu, laisse à peine deviner le doux gonflement de ma gorge qui nourrit la poésie et réserve aux dieux leur singulière ambroisie. Oui, des plumes volent tout autour de ma silhouette, tout comme les colombes tissent de leur vol discret la toile de la paix, du repos, de la plénitude d’être. Non, ne parlez pas ! Offenser le silence c’est déjà ouvrir la porte à ce qui entaille, se disperse dans le multiple, chatoie et traverse l’espace avec ses miroitements, ses apparences, ses reflets infinis. D’ailleurs, ce que vous entendez là, je n’en ai prononcé nulle parole. Comment les mots pourraient-ils franchir le sceau de mes lèvres jointes, faire leur grésillement dans l’air étonné ? Les mots n’ont été que les vôtres. Seulement les vôtres. Vous n’avez pas parlé, me dites-vous ? Jamais les Anges ne parlent, ils pensent seulement et leur chant envahit le ciel de leur belle complainte. Alors cessons de penser, voulez-vous ? Rien, jamais, n’égale le silence ! Ainsi se scelle le mystère de l’être. Dans l’épuisement du langage. Je me retire avant que vous ne tentiez en moi la bête. Ce serait infiniment triste d’échouer sur les rivages qui ne s’ouvriraient qu’à me confondre avec le félin, fût-il Abyssin ou bien Sphynx. Sans doute est-il préférable que je dissimule mes griffes, ne pensez-vous pas ? »

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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 09:28
Mort d’une mouche : de Duras à Dupuis.

Vanité, nature morte au cœur de cochon.

Œuvre : François Dupuis.

« La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. (…). Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n'y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n'est pas mal. »

Michel de Montaigne - Les Essais.

A supposer que l’immortalité de l’âme ne se limite nullement à être une théorie, une contemplation, mais une réalité dans l’ordre du religieux, du philosophique ou bien du spirituel en général, pour autant nous ne saurions nous contenter de regarder l’art à l’aune de son principe. Sortant du continent invisible il nous faut faire effraction dans le préhensible, la chair du vivant. Si l’illusion pouvait se maintenir, en des temps bibliques, entre les rives de l’Eden, celle-ci, l’illusion, trouva son épilogue avec la première faute de l’homme qui l’exila de son royaume pour le conduire dans de bien étroites ornières terrestres. La gravure de François Dupuis, il faut la lire en inversant le sens normal de tout déchiffrage, partir de la droite, cette nouvelle origine, pour rétrocéder vers l’événement actuel dont nous sommes le chiffre, ici et maintenant. Donc partir de la Genèse, cette fable, cette mythologie dont, un instant, nous ferons l’espace d’une vérité. Adam et Eve, (donc nous par voie de conséquence qui en sommes les descendants), vivaient en parfaite harmonie dans cette Terre Promise que Yahvé avait déposée entre leurs mains comme l’offrande la plus précieuse. Rien de fâcheux ne pouvait se produire en ce Lieu de félicité et de bonheur absolus. Rien qui entamât une sérénité au long cours. Sauf que le Très-haut avait oublié que l’homme n’a jamais attendu que le moment de sa propre chute.

Premier signe : la pomme. La pomme en fut le premier signe, celui qui fit basculer l’éternité en une rivière dont le cours devait, un jour, trouver son terme, sans résurgence possible. Le signe essentiel dont la pomme est affectée quant à la destinée humaine consiste dans le passage de l’éternel à l’instant-limite, à savoir la fuite en avant et la précipitation entre les bras irréfragables de la finitude. Pomme de la gravure, statique, comme en attente d’une infinie glaciation.

Deuxième signe : le cœur. Situé au centre de la composition de François Dupuis, il se met à rayonner d’un sens tout particulier. Il est ce symbole du vivant, cette incontournable image dont l’homme se saisit habituellement afin que se manifeste son sens de l’altérité, son amour, sa passion, sa générosité, tous signes dessinant l’espace d’une sémantique joyeuse, déployante, liée de très près au rythme d’une pulsation vitale : diastole-systole disant en mode physiologique ce qu’exprime l’art en mode esthétique, la mesure de l’homme portée à ce qui le dépasse et l’accomplit en tant que tel. Mais ici le cœur a abandonné, en même temps que le sang qui l’irrigue, sa force symbolique. Il n’est plus qu’une relique sans idole, une meute de chair que ne parcourt plus le fluide de l’exister.

Troisième signe : le fragment anatomique. Ici où se dessine le territoire de l’inconnaissance (nous ne savons pas vraiment à quoi nous avons affaire, fragment de la gauche de l’image si peu interprétable qu’il nous reconduit inévitablement à la représentation d’un territoire morcelé, d’une parcellisation de notre effigie dont l’idée-même est vidée de toute signification), ici donc est le début de l’interrogation qui ouvre les portes de l’effroi et d’une insoutenable angoisse. Notre volonté d’unité, notre recherche constante d’équilibre et d’harmonie ne sauraient se satisfaire de cette partition qui sacrifie le texte à la parution d’une phrase mutilée, de quelques mots jouant dans une aire totalement dévolue à la mise en exergue d’un nihilisme fondateur d’une infinie tristesse. Jamais l’homme ne peut s’imaginer sous les traits d’un Ravaillac dont l’écartèlement est la figure même de la déchirure, de la perte totale du sens. Or, ici, le démembrement est la mise au pilori de tout processus du vivant, sa condamnation à ne paraître que dans les limites étroites d’un non-sens.

Signe qui effectue la synthèse : la mouche. Si pomme, cœur et fragment apparaissaient comme les prémices ouvrant les portes d’une compréhension de l’œuvre, la représentation de la mouche en totalise les effets, en effectue l’ultime lexique dont nous devons nous munir de manière à nous situer dans la convergence des intentions plastiques. La position même de la mouche, sa précision topologique où s’abîme le regard en montrent les nervures saillantes, en dévoilent la nature d’opérateur sémantique, en livrent la clé compréhensive. C’est en elle que se recueillent tous les sèmes dont nous devrons nous munir, en elle que se trouve le point d’incandescence. Si la mort (en effet, il n’est question que de cela dans cette « œuvre au noir »), se révèle comme la réalité qu’elle est, c’est bien en raison de ce point focal qu’en constitue la mouche dont la vibration semble abolie, dont la vie paraît s’être retirée, comme elle a déserté l’ensemble de cette nature morte.

Ici il convient de préciser ce qui justifie l’attitude de Montaigne citée en exergue, ce qui paraît sous l’assertion dont il se fait le héraut. Préméditer la mort, la regarder en face, lui dire en quelque façon « je ne te crains pas », c’est la mettre à distance en un geste vertical de stoïcisme. Nous ne contribuons jamais mieux à déstabiliser nos propres ennemis qu’à leur faire savoir que nous les connaissons, eux et leurs stratagèmes et sommes préparés à affronter leurs coups bas. Ainsi se gagne une liberté par laquelle la finitude mise à distance nous pouvons consacrer notre vie à l’exercice d’une joie pleine et entière, à savoir adopter une attitude épicurienne, au pire sceptique. Mais faisant semblant de remiser la mort en un lieu où elle n’est jamais (elle surgit toujours au moment où nous nous y attendons le moins), nous laissons percer sous le masque d’une feinte indifférence ce qui nous taraude et nous mine de l’intérieur, cette sourde angoisse qui signe l’essence même de notre condition mortelle. Ces fluctuations au sujet de Thanatos sont nettement perceptibles au cours de la chronologie de l’œuvre de Montaigne. Avançant en âge, se rapprochant de l’ultime coup de dés, sa foi inébranlable en la possibilité transcendante de l’homme de philosopher se mue peu à peu en une posture plus contingente derrière laquelle se dessine la concrétude d’une indépassable réalité dont la mort fait sonner le tragique tocsin. Toute destinée humaine se déroule sous le sceau d’une telle ambivalence. Car la mort, en effet, n’est pas un bloc monolithique que nous pourrions considérer à l’aune d’une unicité de la vision. La mort, cet insoutenable, ne peut être visée qu’au travers d’une ambiguïté, de conduites aussi étranges que douées de contradiction, tissée de subits retournements, de volte-faces de la méditation à son sujet. Nous pouvons regarder la mort en tant qu’objet philosophique, nous pouvons la poser devant nous, en observer avec fascination le cristal, ses multiples facettes éblouissantes, en éprouver le luxe de la contemplation jusqu’au bord du vertige. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque l’une des arêtes du cristal entaille l’œil de l’esprit, le reconduit à sa nature charnelle, l’oblitère et le ramène à la simple perception d’une sclérotique de plâtre, d’un iris coloré et fragile, d’une pupille que l’on peut réduire à néant d’un seul coup d’aiguille. Toutes ces métaphores oculaires, optiques, veulent simplement dire la limité de toute théorie, de toute contemplation qui, toujours, s’abîme contre le mur têtu du réel. Si nous pouvons méditer à loisir sur la mort comme le philosophe Montaigne le faisait dans le calme de sa Librairie, il nous devient impossible, ceci est une indépassable aporie, de la considérer en tant qu’événement existentiel. Pour deux raisons : toute mort s’invaginant dans la chair est insupportable. Ensuite toute mort signant la fin d’une vie, une réflexion à son sujet ne pourrait avoir lieu qu’au moment même de notre propre disparition, ce qui constitue une gageure inatteignable.

Mais il est temps, maintenant, de revenir à la mouche et d’en tirer quelques enseignements. La mort est moins mortifère si on la regarde sous l’angle de l’absence, du vide, de l’abîme, du silence, du retrait, toutes images disant dans un même effort l’abolition du langage humain. Ce en quoi la mort devient inconcevable c’est le fait qu’elle se manifeste sous les traits de la corruption, de la dégradation, du pourrissement. Putréfaction de la chair qui, d’un seul trait de scalpel, nous ôte la primauté à laquelle, étant hommes, nous pensions avoir affaire pour les siècles des siècles. Prenant conscience de ceci, que la pomme est mortelle, que le cœur se fige dans un glas immanent, le fragment se solidifie en une confondante éviscération, la mouche butine pour l’éternité la meurtrissure définitive de la chair et alors nous sommes cloués sur une planche que le premier déluge emportera à jamais en dehors du temps, à l’extérieur de l’espace. A peine venus au monde et déjà commence, à bas bruit, la danse cellulaire qui, à rebours, initie le retour au chaos dont nous provenons. Le cosmos dont nous aimons à nous entourer pour paraître et amener notre être à la figuration n’est qu’une manière de gigue dont bien vite se dévoilent les grimaces, les pas hémiplégiques dont notre marche est atteinte. Le sang s’épaissit en stases perfides, les os craquent sous les assauts de la décalcification, les émonctoires s’enlisent dans des eaux putrides, les sexes s’étiolent, la respiration est à la peine. En ceci se rejoint la marche universelle des choses. Le corps se délite comme la roche s’érode, la plante flétrit, l’animal se courbe vers le sol qui sera son dernier domaine.

L’art, tout art ; le langage, tout langage ; l’amour, tout amour ne sont que des essais de dire en dessins et esquisses, en romans et poèmes, en vrilles de la passion ce qui, à proprement parler est indicible, hors d’atteinte, irreprésentable, cet effacement à nous-mêmes dont l’entropie nous affecte comme le dernier mot d’une fable cernant le monde depuis que celui-ci se manifeste comme ce qu’il est, un éternel retour du même, une palingénésie où ne renaissent jamais les existants qu’à l’ombre des cendres de ceux qui les ont précédés. Tout rituel ne s’abreuve qu’à cette source-là de l’apparition-disparition.

De la mouche écrite à la mouche gravée. Parfois, notre principe de raison en fût-il atteint, il convient de mettre en relation des objets de signification nécessairement confluents. Ainsi de la mouche d’Ecrire de Marguerite Duras, de la mouche gravée de François Dupuis, « Vanité, nature morte au cœur de cochon ». Mais d’abord donner sens au titre de l’œuvre. Si l’homme, tout homme, n’est debout qu’à la mesure des coups de boutoir de sa vanité ce n’est qu’à euphémiser et même oublier ce qu’exister veut dire : avancer chaque jour un peu plus vers la trappe destinale qui est trappe finale. Alors quelle meilleure allégorie faire apparaître que celle qui assène une vérité en forme de coup de fouet ? Nous ne sommes vaniteux qu’à oublier notre destin humain, notre essentielle vulnérabilité. Le héros n’est que ce personnage ourlé de fierté jusqu’à se jouer à lui-même la farce de l’immortalité. Les héros sont des colosses aux pieds d’argile. La fissure est en eux comme elle est en chacun de nous, éternel talon d’Achille dont notre orgueil veut dissimuler la faille, la blessure ouverte. Tomber en humilité c’est renoncer au miroir des illusions, c’est se disposer à regarder avec lucidité cette pomme déjà condamnée, ce cœur qui ne bat plus, ce fragment de corps retournant à son germe initial d’indistinction, à cette mutité avant que n’apparaissent les prédicats mondains, à se sentir une étrange parenté avec cette mouche qui ne vivait qu’à s’abreuver à la putréfaction, à la mort dont elle vient de faire le dernier lieu de sa propre possibilité.

Dans son œuvre autobiographique Ecrire, Duras, dans une manière de geste héroïque voulant dire les limites mêmes de l’écriture en même temps que la grandeur de tout sujet existentiel, parût-il aussi dérisoire que la mort d’une mouche, mérite d’être porté à la dignité de geste littéraire. Duras donc médite sur la mort. Car tout signifie avec la démesure dont l’art sait user pour frapper les choses dans l’esquisse essentielle qui les fait être. Dans la contemplation de la mort d’une mouche se dessine en creux la silhouette de notre propre mort. En réalité il ne saurait y avoir d’antagonisme majeur, en termes de signification, entre deux morts, celle d’un insecte, celle d’un homme. Toujours le même degré d’incompréhension, toujours la même trappe par laquelle s’enfuit irrémédiablement la vie, cet insaisissable qui s’ouvre à nous l’espace de quelques respirations, de quelques battements de cœur, de quelques pas sur la face énigmatique et silencieuse de la Terre. Ci-dessous cet extrait de ce qu’une littérature pensante peut produire d’ineffable beauté en même temps que de tragique qui en est l’inévitable revers :

« Une maison seule, ça n’existe pas comme ça. Il faut du temps autour d’elle, des gens, des histoires, des « tournants », des choses comme le mariage et la mort de cette mouche-là, la mort banale - celle de l’unité et du nombre à la fois, la mort planétaire, prolétaire. Celle par les guerres, ces montagnes des guerres de la Terre.

Ce jour. Celui daté, d’un rendez-vous avec mon amie Michelle Porte, vue par moi seule, ce jour-là sans heure aucune, une mouche était morte.

Au moment où moi je la regardais il a été tout à coup trois heures vingt de l’après-midi et des poussières : le bruit des élytres a cessé.

La mouche était morte.

Cette reine noire et bleue.

Celle-là, celle que j’avais vue, moi, elle était morte. Lentement. Elle s’était débattue jusqu’au dernier soubresaut. Et puis elle avait cédé. Ça a peut-être duré entre cinq et huit minutes. Ça avait été long. C’était un moment d’absolue frayeur. Et ça a été le départ de la mort vers d’autres cieux, d’autres planètes, d’autres lieux ».

Marguerite Duras - Ecrire.

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5 novembre 2015 4 05 /11 /novembre /2015 08:44
Toujours l’être se voile.

« 12° ».

Sur une image proposée par

Frédérique de Cayeux.

A peine aperçue, l’image nous entraîne inévitablement dans le partage, l’étroitesse d’une schize ontologique. Avec nous-mêmes nous sommes comme démunis, dépossédés, territoire corporel, mental, soumis à une partition. Quelque chose nous manque, de l’ordre d’une famille, d’un clan, d’une tribu dont une étrange diaspora nous a exclus. Nous errons longuement sur nos propres contours tels le gypaète en quête de nourriture. Assoiffés, affamés, en perdition et la falaise est loin qui pourrait recevoir la fin de notre envol. Décrire des cercles autour de soi avec, au centre, le tourbillon aigu d’une vacuité. Mais quelle est donc l’origine de cette errance, la raison qui nous écartèle et nous attire dans l’étrange faille d’un clair-obscur, cette si étrange lumière pareille à celle des tableaux de Rembrandt ? Cette lueur d’outre-tombe, cette efflorescence d’une inconnaissance de soi qui nous attire dans ses filets en même temps qu’elle exerce sur nous son merveilleux pouvoir de fascination. Nous sommes, là, à la limite d’une vibration, suspendus, entaillés par la clarté, poncés, adoucis par l’ombre. Couple de tensions inverses, prodige de l’ambiguïté qui fait son irrésolution alors que passe le temps, que se déploie l’espace. Nous sommes en lévitation et rien ne peut se produire qui nous atteindrait, mettrait en péril notre forteresse de peau, le luxe de notre âme. Ainsi dure la contemplation que rien ne semblerait à même de mettre en péril.

Callipyge est là devant nous, dans l’orbe étroit de notre regard, dans l’aire désirante de notre territoire charnel. Fruit infiniment disponible, sublimes rotondités évoquant les collines de Toscane, la belle lumière qui coule comme un miel, la limpidité de cristal de l’air. C’est comme un vertige en nous, une onde qui fore son chemin à l’entour de l’ombilic, une source claire faisant son ébruitement dans la nécessité des reins à paraître, dans la proche turgescence disant l’arche plénière de la vie, la douloureuse volonté d’exister, la puissance à mettre en œuvre, l’arc à bander afin que quelque chose comme une pulsation ait lieu, une cible atteinte, un dépassement de soi dans la conque ouverte de ce qui est quintessence, retrait de l’immanence, déboulement dans la lumière de l’art. Oui, de l’art, ce qu’est toute relation portée à son acmé, cette fusion, cette osmose par laquelle nous reconstruisons une unité perdue, cette amplitude qui fait de notre corps une outre pleine, une corne d’abondance, la plénitude n’a d’autre savoir que ceci, nous combler et donner la joie pareille au souvenir heureux, à la rencontre productrice de sens. Oui, de sens. Toujours en quête d’un mot qui complètera notre fable, nous rendra existants parmi les tourbillons du monde. La posture est belle qui symbolise le désir en même temps que la provocation. « Jeu de l’amour et du hasard ». Jeu immémorial du chat et de la souris. Destin du prédateur s’immisçant dans l’ombre attirante de la proie. Tout est contenu dans cette alternative-là dans laquelle chacun, chacune, inscrit le domaine de sa propre liberté. Le prédateur n’est qu’en raison de la proie. La proie ne vit qu’à être surprise, d’abord, prise ensuite de manière à ce que s’accomplisse le cercle complet de la signification. Tant que celui-ci demeure ouvert, disponible, rien n’arrive, rien ne se produit qu’une longue attente ourlée d’une insoutenable angoisse. Si rien n’avait lieu, alors l’être demeurerait scindé, inaccompli, pareil à une main s’essayant à saisir un fruit mais ne happant que le vide. C’est ainsi, nous ne sommes qu’une partie du puzzle dont l’autre est la pièce absente, le médiateur par lequel la révélation peut survenir et combler le manque nécessairement douloureux.

Callipyge est là pareille à un rêve inaccessible, à un songe, à la dentelle souple de l’imaginaire. Caraco négligemment - savamment -, posé sur les courbes anatomiques, cette géométrie de l’esprit, cette topologie de l’âme. Car une forme, fût-elle éminemment charnelle, ne fonctionne jamais qu’à être la partie visible de l’iceberg, donc la contrepartie d’un invisible qui, momentanément, prend la parole. Pour dire le bonheur, l’envie, le sentiment total d’être là parmi le peuple de la Terre, d’en être une manière de conscience avancée, d’aventure heureuse. A la limite du vaporeux caraco, l’éclair blanc d’une toile qui cache, tout en la dévoilant, la mappemonde sur laquelle courent les yeux inquisiteurs à la recherche d’une pure beauté. C’est bien dans cette manière d’indistinction-là, d’image à la limite, de scène aux rideaux à demi occultés que s’engouffre le glaive du désir. Mais glaive suspendu, tel l’épée de Damoclès en attente d’ouvrir un destin. L’érotisme, puisqu’il faut bien l’évoquer, n’est jamais passage à l’acte, contact des chairs entre elles, ceci sera pour plus tard lorsque, précisément l’érotisme aura été consommé, ouvrant la porte à l’ennui postcoïtal dont chacun sait qu’il n’est qu’une des variantes de la mort. L’érotisme, s’il prétend à quelque vérité, est une esthétique, c’est-à-dire la mise en mouvement d’une émotion. Il est semblable à un prélude musical, à l’incipit d’un roman, aux premiers vers qui inaugurent le poème et le portent sur la scène d’une hypothétique réalité. Voyageant avec Callipyge nous sommes toujours tels des flamants roses, une patte en l’air, effleurant le sol à défaut de pouvoir s’y poser avec les belles certitudes de ceux qui ne doutent pas. Le doute est certainement le caractère imprescriptible de l’érotisme. Le fruit auquel nous prêtons toutes les vertus, auquel nous accordons toutes les saveurs n’est pas un dû qui viendrait combler une attente. Il est seulement une possibilité de réalisation, la dernière mesure d’une symphonie dont la musique parcourt avec volupté les touches blanches et noires de notre sensibilité. C’est pour cette raison du refuge dans l’expectative, de la toujours possible illusion, du retrait ou bien de l’acceptation qu’il tire toute la dimension du perpétuel étonnement dont il est le cruel détenteur. Comment trouver métaphore plus juste, tentant de l’évoquer, que de s’imaginer au centre d’une clairière avec, à la lisière, ceci qui apparaît comme une permanente tentation que la forêt reprend constamment en son sein comme pour affirmer la marge d’incertitude qui en est le sceau le plus apparent. Mais, aussi bien, nous aurions pu parler de cette ligne claire qui court pareille à un invisible filament le long de la crête de la montagne séparant l’adret de l’ubac, le versant ensoleillé de celui noyé d’ombre. Mais aussi le rivage avec sa frange d’écume, ses tourbillons de bulles, témoins des lointaines abysses où se fomentent, sans doute, les désirs les plus fous, les passages à l’acte dont, parfois, ne ressortent que des lapsus, ces amours manquées qui ne constituent qu’un dévoiement d’un érotisme qui aurait dû être transcendé. Oui, l’érotisme est de cette nature qu’il doit s’exhausser de la chair afin de jouir de son propre rayonnement. Sentiment de l’absurde cependant, puisque chacun, chacune, ne pense qu’à commettre le péché de chair puisque, aussi bien, nous sommes infiniment mortels !

Toujours l’être se voile.
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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 09:43
Dans la lumière de l’arbre.

Photographie : Pascal Hallou.

Sombra avait beaucoup marché. Sombra, depuis toujours, parcourait l’écorce de la Terre sans faire plus de bruit que le vent sur la plaine d’herbe. Incognito en quelque sorte. Une manière de fugue parmi le cercle des occupations, le jeu du temps libre, le carrousel infini des rencontres. Sombra était, en réalité, un autre nom pour la solitude, la conscience poncée à vif, la gloire de vivre un cran au-dessous des choses. C’était si bien de glisser sur la face de la vie avec l’à peine insistance de l’abeille sur la corolle de la fleur. Non un retrait du monde. Non une fuite. Non une abstraction de soi se perdant dans le tumulte ordinaire des foules. Une simple présence à ce qui est et devient dans les mailles serrées du temps. Nul n’apercevait Sombra. Sombra ne se distinguait ni de la fuite du lézard sur l’arrondi de la dune, ni du ruisseau faisant sa note bleue sous le frais des ombrages pas plus que du frissonnement de la terre quand gronde l’orage. Mêlé à la nature, plié dans le mouvement des hommes, lové dans l’arc-en-ciel des idées, il poursuivait sa route tel le chemineau à contre-jour des apparences et aurait aussi bien pu disparaître que nul ne s’en fût inquiété.

L’heure aurorale a fui et n’est plus, à l’horizon du souvenir, que cette buée cernée de notes cristallines, chute de gouttes pleines dans la gorge étroite d’un puits. L’enfance est si loin qui fait sa mince trémulation, son menuet léger, sa fable aérienne. Parfois de brusques illuminations en arrière de l’étrave du front et le jaillissement d’une pluie sur l’orbe des paupières. C’est alors comme un brusque recul, un voyage à l’envers pour plus loin que soi et voici que naît, tout près de l’ombilic, ce bouton originel, cette douleur qui est joie, accomplissement, révolution des heures en direction de ce qui fut et s’étoile dans la cascade brumeuse des jours. Un moulin de papier chante sur l’eau. Une mare brille, loin, avec le coassement des grenouilles au ventre couleur de menthe. Un bol de noisettes cerné d’une lueur de porcelaine glisse sur un évier de pierre.

Deux ou trois images, deux ou trois pirouettes puis est venue, sans crier gare, l’heure de midi, la grande trombe blanche qui coule du zénith avec son insistance pareille à la lueur d’une épice sur le luxe du palais. Cela vrille et chante dans le tube de la gorge avec des éclats, des crépitements, des chatoiements d’alcool, des prodiges de saveurs. Heure de midi où tout bascule dans la profusion du sens, immense convertisseur de la simple vie en œuvre d’art. A peine le bourgeonnement et, déjà, au creux des reins, dans l’anse du bassin, dans la grotte grise du cortex les ramures qui poussent haut la joie d’exister. Mais aussi la douleur du revers qui est le poison inoculé depuis le premier souffle, cette aiguille enfoncée dans le thorax qui, un jour, sonnera le tocsin. Ceci est si ardemment su que nous sommes constamment visités par cette sève turgescente qui nous déborde et fait, autour de nos corps étonnés, cette aura, cette cristallisation, cette aimantation dans laquelle les autres se perdent tout comme nous nous perdons en eux. Magnifiques linéaments d’une existence oxymorique où la liane du lierre se met en devoir d’étouffer son hôte, rêvant d’en prendre possession, de le dépouiller. Thanatos enserrant dans ses bras ossuaires la chair vive et palpitante d’Eros. La ramure, à peine éployée, les fleurs tout juste épanouies et c’est déjà la chute promise, les feuilles mortes, leur tapis crissant sous la marche du jour. Eros dans son habit si fluctuant que nous n’en saisissons que des voiles, n’en percevons que des brumes. La lueur solaire est si intense, la passion si vive que les yeux se ferment sur le fer rouge de la cataracte et l’amour est comme un théâtre d’ombres emmêlées, une lutte dans le clair-obscur d’une arène. Dague enfoncée dans le garrot et un fleuve de sang fait son gonflement dans le silence de la poussière. Dans la chambre aux volets tirés, au travers des zébrures des persiennes les corps sont livrés l’un à l’autre dans une seule et même confusion. Les murs bougent, les rideaux tanguent, la ville au-dehors est une rumeur, un grésillement pareil à celui d’un filament de tungstène traversé par le flux des électrons. Tout se meut autour des amants. Tout gire infiniment et l’univers est cette étincelle, cette braise vive dans la nuit des douleurs. On vise le point d’incandescence, la sortie de soi, on piétine le réel à la force de sa souffrance. Oui, car il y a souffrance, danger de disparition, de dissolution immédiate dans les complexités du non-dit, dans ce qui s’exhausse des corps et ne possède ni lexique ni rhétorique. Décrit-on la forme du vent lorsqu’il balaie la steppe ? Donne-t-on une image de la tornade lorsqu’elle fait sa spirale ascendante et disparaît dans la taie grise du ciel ? Réalise-t-on l’esquisse des abysses, là où dorment les énergies primordiales en attente d’éruption ? L’heure de midi, la seule dans la lumière de l’arbre est celle par laquelle nous venons au monde alors que celui-ci s’annonce à nous avec son langage le plus affirmé, polyphonie nous habitant longuement, faisant ses milliers de révolutions à bas bruit alors que, peu à peu, nous quittons le rivage étincelant pour celui, plus discret, qui suit les heures méridiennes.

Sombra, insensiblement, sans doute sans en avoir une claire perception - le temps est si coalescent à notre marche en avant -, a parcouru le cristal du temps après en avoir éprouvé les sublimes vibrations. Le voici, maintenant, dans les sombres draperies de l’heure crépusculaire. Il marche dans son ombre, il n’est que son ombre que l’arbre de lumière voit s’évanouir en direction des coulisses. Oui, des coulisses puisque la vie est ce praticable sur lequel nous laissons notre empreinte l’espace d’une pièce, l’intervalle de quelques actes, le susurrement de rapides répliques. Puis s’ensuit le silence sur qui la parole des autres se greffe afin qu’elle se rende audible. Sombra est comme un galet que des vagues auraient usé à la mesure de leur puissance. Arrondi, émoussé, en fuite vers la dernière ornière du Destin, là où l’attend le dernier baiser, l’ultime étreinte. Déjà ses yeux sont éteints, ses oreilles envahies de cire compacte, ses membres engourdis d’avoir trop marché. Parfois, comme le geste du naufragé qui s’essaie à saisir une planche parmi l’écume, il jette en direction du passé le filet de sa mémoire. Dans les mailles, quelques débris, un os de seiche usé, quelques coquillages abrasés par le sable, une branche d’étoile que la mer a rejetée sur le rivage. Des miettes d’amour qui brasillent dans la nuit. Bientôt il sera trop tard pour se retourner et jeter en direction du passé le filin salvateur. Pour Sombra la fin du jeu est ce retrait de l’image, cette longue pérégrination qui sonne à la manière du rideau se refermant sur la scène. Notre regard inquiet, il nous faut le soustraire à cette vision qui anticipe notre propre absence et s’inscrit violemment sur la toile de fond dont l’arbre de lumière est la belle métaphore. Les feuilles sont encore là qui nous appellent à devenir. L’automne sera pour plus tard avec ses embrasements, ses arbres en feu, ses lumières si faibles qu’elles sont comme le dernier filet de voix avant la mutité. Oui, la mutité !

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