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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 18:07

 

Le Matou des Collines.

 

 charmettes

 Source : Musée Jean-Jacques Rousseau - Montmorency.


 

     Le Mathieu, quand il s'est absenté, ça a fait comme une traînée de poudre dans la campagne où la terre est blanche. Personne y croyait vraiment. Le Mathieu, lui, qui était aussi immobile et puissant que le chêne rouvre. Avec ses jambes plantées à la façon de deux socs dans l'argile grasse. Et ses mains larges comme des battoirs. Et son tronc rugueux et son front arrimé aux nuages. Mais c'était pas Dieu possible. Et on s'était même mis à convoquer la Vierge Marie et tous les Saints et, pourtant, dans le coin, on se laissait pas facilement aller à la prière. Et l'église, on y avait pas mis les pieds depuis la première communion ! C'est qu'on était tellement attelés au limon, hélés à la grange, attachés aux fayots et ça laissait pas beaucoup de temps pour la parlotte avec les anges. Alors on se courbait vers le sol et on demandait pas son reste.

  Alors, le Mathieu, comme ça, sans crier gare, il a pris ses cliques et ses claques et il s'en est allé moissonner les nuages chez Saint-Pierre. Vous parlez d'une fichue histoire. C'est pas plus tard qu'hier qu'on le voyait encore dans sa grande verrière blanche avec le regard qui flottait vers l'horizon. C'est vrai, depuis quelque temps, il avait ses yeux gris qui s'absentaient. Le Mathurin y disait que c'était juste histoire d'aller faire un tour du côté de sa jeunesse, dans les Aurès où y avait des filles, des Berbères aux yeux comme la braise. Faut dire, ce pauvre Mathieu, dans la vie, il avait juste trimé. Même pas le temps de se trouver une Epousée. Même pas le temps d'aller au bal. Sauf bien avant l'âge mûr, deux ou trois fois, mais ça l'avait pas emballé. Ce bandonéon qui miaulait, ces lumières noires qui faisaient briller le col des chemises, et les yeux qui s'allumaient dans la nuit, on aurait dit des dames blanches. C'était pas trop son affaire ces réunions où la Commune se retrouvait pour danser, boire et faire la fête. Lui, son affaire, c'était la terre.

  Faut dire à  "Las Combes", perché en haut de la colline, avec juste le pech derrière la remise et sa coiffe de châtaigniers, le Mathieu il était bien tranquille. Même le vent du nord s'y aventurait pas sur ses terres. Juste, parfois l'autan avec de l'air chaud et la pluie était pas loin. Alors Mathieu prenait sa fourche et se dépêchait de rentrer le foin. Les Agenaises au mufle luisant, elles avaient la rumination facile et il fallait en mettre de côté pour l'hiver. De la bonne herbe avec de la luzerne, du sainfoin et le fenil en était tout embaumé et l'odeur elle venait jusque dans la cuisine. Parfois même dans la chambre musarder parmi les araignées. Quant il faisait chaud, que le soleil montrait ses rayons, souvent le "Matou" - c'était juste un sobriquet, cause au flegmatique et à l'embonpoint -, il allait se réfugier dans le nid d'herbe sèche et il dormait tout son saoul jusqu'à l'heure de la "toste", des tranches de pain trempées dans du vin sucré. Fallait souvent prendre des vitamines cause à la tâche qui vous faisait suer pareil à la fontaine de l'Artémis. Pas bien causant, le Voisin, mais remplir la cruche à son puits réconciliait et puis on pouvait quand même boire sans se parler. Des fois que ça aurait fait des courants d'air !

  La 'toste". Faut dire, le Type des Combes, il aimait ça le pain. Plus que de raison,  disait le Docteur. Mais ces gens de la Ville, avec l'Abel, on dit qu'ils y connaissent rien et qu'ils disent ça juste manière de nous taquiner. Juste au matin, alors que les vaches somnolaient encore, le Mathieu y découpait des tranches comme des meules pour affuter les couteaux et, jambon à la main, Opinel de l'autre, y déambulait entre les herbes, histoire de voir s'y avait pas un lièvre pour trinquer ou un lapereau à mettre à tremper avec des pruneaux. C'est les grives qu'il préférait. Il les attrapait avec des matoles de grillage de sa fabrication et, en rentrant au bercail, il les épluchait, les volatiles, avec l'eau à la bouche et la rosée qui lui mouillait les sabots. C'est pas pour dire, et puis y a pas de raison de se moquer de ceux qui sont plus là, le Matou il avait un sacré appétit. Même un jambon, y paraît, y survivait pas à la semaine. Et le vin, y fallait bien vider les barriques pour la prochaine vendange. Et le Docteur, toujours lui, il disait que c'était pas une circonstance atténuante et que les crises de goutte, fallait pas chercher midi à quatorze heures.

   Le Matou, tout de même. Et dire qu'on verra plus sa grande carcasse au milieu de la garenne où il allait couper le bois pour la cheminée. Son chien, le Berdouille, il l'avait toujours fourré dans les pattes. Tellement, parfois, les pattes on savait plus à qui elles étaient. Ça faisait comme une boule d'amitié qui passait par les chemins avec juste un peu d'inquiétude. Mais pas comme les Bourgeoises de la ville qui se posent des problèmes juste en se regardant marcher. Et encore on a pas parlé de ce bon vieux Bertille  qui se saucissonnait avec le trio. Parce que, à trois, ça va mieux pour marcher. Y en a toujours un ou deux de disponible pour ramasser l'autre, juste s'y fait un faux-pas. Et le Mathieu qui disait souvent : "Pour bien marcher, faut être foutu comme un tabouret pour traire les Garonnaises, avec trois pieds, t'en as toujours un de rechange !" Parce que, faut pas croire, l'Hôte des Combes, l'avait pas le certificat d'études mais savait compter les litres de lait de la Bermé et de la Noiraude, y savait compter les litres qui lui restaient dans la barrique même si elle fuyait un peu. Par contre y avait des calculs, il savait pas les faire : celui avec les trains qui se croisent et les rouleaux de tapisserie qu'y fallait savoir compter en enlevant les portes et les fenêtres. Faut dire, à "Las Combes" les trains y risquaient pas de grimper la côte et la tapisserie, elle était tellement clairsemée, même on voyait les pierres.

  Mais le Matou, ça le tracassait pas plus que ça. Avec les fayots, les poules, les lapins, et la braconne qu'il revendait aux Mitonneux du coin, ça lui suffisait pour arrondir ses fins de mois et même, d'ailleurs y s'était jamais aperçu qu'ils avaient des angles. Les fins de mois. Pour lui, les fins étaient comme les débuts et, du reste, ça lui aurait causé du souci si ça avait pas été pareil. Il aimait bien les jours qui se ressemblaient et il était pas envieux comme les mioches du Chef-lieu de Canton qui, à peine la morve sortie du nez, réclamaient la voiture ou bien alors ils faisaient un malheur. Le Terrien, il pensait que tout ça, les progrès d'aujourd'hui, c'était juste bon à attiser la jalousie et à semer la zizanie. Il avait pas besoin de se forcer pour vivre, comme ceux qui cherchaient du poil aux œufs. Il laissait les jours passer et ça lui était une occupation suffisante. Oui, pour  sûr, il aurait pu chercher une Fiancée dans le voisinage, quant il était encore présentable, avec des cheveux noirs et la tenue militaire. Mais c'était pas dans sa nature, toutes ces complications, les épousailles et les disputes entre les marmots, même il aurait pas pu écouter les histoires de la Catinou et du Jacouti dans le poste. Et puis, il se sentait pas bien apprêté pour préparer une chambre, faire de la place, nettoyer la poussière. Ça l'avait jamais empêché de vivre, la poussière, et puis ça faisait des jolis ronds dans l'air quand le soleil envoyait ses rayons.

  Mais, allez pas croire, c'était pas un sauvage le Matou. Y sortait jamais ses griffes, y cherchait pas la bagarre. C'était un docile. Un peu comme les Garonnaises qui se laissent traire sans s'occuper de la Bourse ou du temps qui change. Même c'était un disponible, le Matou. Toujours à ronronner quand on allait le voir. Et, d'ailleurs, y avait plein de gens du canton qui allaient aux légumes chez lui. Quand il vous voyait, il glissait vers vous, et on se demandait comment il faisait compte tenu de sa circonférence de tonneau, mais l'amitié ça lui donnait de la prestance, ça le précipitait vers vous, avec les bras ouverts comme des faux. Ses yeux gis comme la cendre de la cheminée, il les plongeait dans les vôtres et ça vous grattait jusqu'à l'âme. Juste des chatouillis, pas des méchancetés. Et ses mains comme des moules à beurre, elles attrapaient les vôtres de main et vous sentiez une écume vous sauter au corps, et vous sentiez un miel qui dégoulinait en vous avec ses sucreries. Le Mathieu, d'un air de rien, il lui fallait se brancher sur le courant des autres. Ça devait lui recharger les batteries et il souriait en pressant vos menottes menues entre ses meules de gruyère. Puis, quant il avait bien fait le tour de votre position, alors de sa voix étonnamment douce pour un tel volume, il vous disait : "Alors, la Classe, qu'est-ce que je peux pour toi ?".

 Il avait des remontées du temps du Régiment. Il tutoyait tout le monde et tout le monde le lui rendait bien. Pour les carottes grosses comme des manches de pioche, pour les patates obèses, on donnait ce qu'on voulait et même on aurait rien donné, il s'en serait pas offusqué. Ce qu'il voulait, surtout, c'était vous voir et vous serrer dans son amitié parce qu'après ça faisait un grand vide dans le mitan du ventre et on peut pas dire qu'il aimait ça le Mathieu. En ville, ils appelaient ça avec un nom anglais qui voulait rien dire mais, après tout, le Terreux, ça le regardait pas. C'était un peu des suppositions inutiles et il avait mieux à faire que de s'occuper de ces bêtises. Il était un peu comme ses Garonnaises, à brouter l'herbe de ses prés, à ruminer longuement et après il s'endormait sur la chaise de paille aux pieds de guingois, cause à la charge.

  Sacré Matou, pour une farce, c'en est une. Oui, la dernière, mais il le savait bien ce vieux comparse qu'un jour ce serait la dernière pirouette, la dernière tranche de la miche grasse, la dernière poignée comme un sémaphore de l'amitié. Et les orphelins qu'il laisse : ce bon vieux Berdouille qui, maintenant, ressemble plus à une serpillère qu'à un expert de la chasse; et le Bertille qui marche de guingois en évitant les mottes. Et la Bermé qui réclame sa traite et la Noiraude qui éparpille les mouches avec sa queue pleine de folle avoine. Et la Catinou qui braille dans le poste et le Jacouti qui lui remonte les bretelles du tablier, comment y vont faire maintenant qu'y a plus d'âme à "Las Combes", maintenant que le sol pour la batteuse résonnera plus des cris du Matou, que la faux fera plus sa musique dans les carrés de trèfle, que le bouchon de la chopine sera vissé pendant une éternité sur le goulot de la dame-jeanne ? Comment y vont faire, tous ceux-là avec leurs yeux pleins de lames vides ? Et si, au moins…

 

  Mais c'est l'Abel et le Mathurin qui se pointent avec leurs mines de conspirateurs et leurs bérets de feutre noir posé sur leurs têtes comme des crêpes de deuil. Mais ils ont pas l'air tristes. Même on dirait qu'ils rigolent comme s'ils étaient pris de vin et qu'ils viendraient trinquer le coup avec le Matou. Mais faites pas de bruit, mais bougez pas. Mais le Matou il me semble le voir dans les plis de la paille du reposoir, dans le creux du foin au milieu des odeurs de luzerne, dans les trous de la miche, dans le grillage tordu de la matole, dans le manche de la faux, dans les sabots crottés, dans les cercles du tonneau et même dans l'air qui passe. C'est L'Abel et le Mathurin qui le disent : ceux qui s'absentent ils ont laissé leur empreinte sur les choses, dans la fuite des jours, sur les mottes grasses et encore plein de choses comme ça. C'est ça qu'ils disent et peut-être ils ont pas tort. Mais j'entends comme une parole qui vient à mes oreilles et qui réclame son Opinel. Sacré Matou, tu seras toujours le même. Même depuis l'au-delà, tu peux pas t'en passer de ta rondelle de miche. T'as raison, Matou, c'est si bon de mastiquer sa croûte avec le pech derrière ses oreilles qui fait son bruit de feuilles et tout devant, à l'horizon, la terre qui fait ses mottes douces et, couché à ses pieds pareils à deux traversins Le Bertille et le Berdouille qui ronflent à l'unisson ! Sacré Matou !

 

 

 

 

 

 

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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 10:13

 

 La figure mythique de la corrida. 

 

  La corrida ! Il faut l'avoir vécue, une fois au moins, pour en connaître le prix. Et, au préalable, avoir effacé de sa conscience toute allusion à une quelconque valeur morale prétendant situer l'homme par rapport à l'animal ou même seulement poser la question de  l'intérêt réel d'un tel sacrifice. La corrida existe à la manière d'une culture profondément enracinée dans l'âme espagnole, pareillement à une religion dont, régulièrement, il faut célébrer la liturgie. Pour les"aficionados", c'est une nécessité, comme la nécessité existentielle conduit, un jour, tout Existant face au visage blême et sombrement tragique de la Mort.

  Donc, ma seule et unique corrida, je l'ai vue, en compagnie de mes Parents, vers l'âge de 11 ou 12 ans, dans l'arène où la foule exultait sous le soleil de plomb. La tension était vive, palpable comme si, soudain l'air était devenu dense, à la consistance d'ouate. C'était une sorte de clameur du jour, une chaîne invisible qui reliait les hommes entre eux, dans une manière d'immense solidarité, de communion intime. Car, autrement, comment affronter seul l'allégorie de la finitude sous les traits de la puissante charge taurine ? La peur est alors à son acmé lorsque le Toréador se retrouve face à son destin : l'impressionnant Taureau qui, peut-être va le réduire à néant !

  Alors, dans la conscience du Toréador s'opère un étrange retournement : il devient soudain Minotaure. Et pourquoi donc évoquer la figure du Minotaure, cette représentation mythique d'une métamorphose humaine ayant en partie basculé dans l'animalité ? Mais tout simplement parce que cette forme purement fantastique recueille en son sein ce qu'il y a à comprendre de la corrida : face à la monstruosité taurine, à sa fougue, à sa violence -la Mort est de cette nature incompréhensible -, l'homme-Toréador n'a d'autre alternative que de basculer, lui aussi, dans une animalité abrupte : violence contre violence.

  Si l'homme, dans l'arène, restait lui-même, c'est-à-dire dans sa compréhension habituelle, sensible à la raison, au sentiment, alors, pour lui, la partie serait perdue. Le geste sacrificiel n'autorise jamais une quelconque faiblesse.  L'homme, par avance, y perdrait la vie. Or, la règle du jeu implicite qui relie en un même mouvement, Toréador et aficionados, consiste à n'entrevoir qu'une seule issue : celle de la mort de l'animal. Dans cette perspective l'humanité acquiert, de  facto, une manière d'imperium par laquelle asseoir sa toute-puissance, ce qui revient, symboliquement, pour elle, l'humanité, à devenir l'égal d'un dieu, donc à entrer dans l'immortalité. C'est toujours du même combat dont il s'agit, d'Eros contre Thanatos, de la Vie contre la Mort.

  De cela, on ne sort jamais, sous quelque latitude que ce soit, en quelque temps, fût-il antique ou moderne. Toujours la question sous-jacente à tous nos actes, nos gestes, nos pensées. Mais il faut que cette constante préoccupation demeure sous la ligne de flottaison existentielle, faute de quoi nous serions, à chaque instant, hautement périssables, menacés de sombrer dans l'abîme à chacun de nos pas. Alors les hommes ont inventé le travail, les loisirs, alors les hommes, les femmes ont inventé l'amour afin que la lignée perdure et que les Vivants, par existences interposées, puissent s'assurer d'un semblant d'éternité. Mais, faisant cela, cachant le tragique sous des monceaux d'occupations et de divertissements, pour autant la question de la chute finale demeure entière.

  Alors les hommes ont inventé la corrida, afin de resituer sur la grande scène de l'existence la dramaturgie originelle, celle qui posela Mort comme condition de la Vie. La Nature nous en donne constamment la sublime leçon. Les choses ne sont corruptibles et ne mettent un terme à leur naturel écoulement qu'à laisser la place à de nouvelles éclosions. Le pourrissement est le tremplin à partir duquel une nouvelle récolte pourra avoir lieu, un renouvellement s'opérer dans un cycle de l'éternel retour. La corrida rejoue l'éternelle partition de la vie en son clignotement alterné, pareillement à l'arène qui, scindée en deux parties, ombre et lumière, s'anime en allégorie existentielle. C'est ainsi, nous sommes au cœur d'un battement et il nous faut en intégrer le rythme. L'affrontement de l'homme contre le taureau est le versant éclairé de la Métaphysique, alors que la Mort en est son accomplissement ultime.

  La seule corrida que j'aie jamais vue s'est soldée par la mort du Toréador. Peut-être cet épilogue tragique m'installait-il, déjà, dans une compréhension latente de la finitude. Parfois l'attrait de la Philosophie, de la Métaphysique ne trouvent guère d'explication plus claire. Mais peu importent les racines, dès l'instant où l'arbre déploie ses ramures. Cependant, jamais l'écorce ne saurait oublier les rhizomes. L'une s'alimente à l'autre, la sève en est le naturel opérateur. Nous sommes une plus ou moins longue continuité et ceci nous le savons depuis l'éclairement de notre conscience, autant dire depuis toujours !

 

 

 

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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 09:00

 

La "re-naissance" de soi.

 

 

  Aucun "pèlerinage aux sources" ne peut faire l'économie des deux filets d'eau auxquels, par nature, mais aussi émotionnellement, viscéralement, nous nous abreuvons toujours. Ainsi le voyage initiatique nous conduisant au centre géométrique de notre existence - à savoir à nous-mêmes -, doit-il faire surgir, dans notre rencontre avec le sol, deux figures incontournables, deux esquisses tutélaires sans lesquelles, simplement, nous ne pourrions témoigner : celle du Père, celle de la Mère. Comme deux jambes primordiales afin de cheminer, de découvrir, de paraître au plein jour.

  Ainsi, pour Sarias (voir "Les Copains d'abord"), le passage obligé emprunte d'abord le chemin pour l'Andalousie, Séville étant le lieu du Père, puis remonte vers le nord, vers la Navarre et Pamplona, berceau de la Mère. Car il s'agit de savoir ce que l'histoire parentale a apporté à notre propre édification, quels sont nos points d'appui culturels, géographiques, peut-être éthiques ou religieux. Nous ne pouvons nous abstraire d'un tel soubassement, qu'à accepter que nos racines s'absentent de notre projet et nous laissent situés en un dangereux suspens. Pour autant, découvrir le lacis des rhizomes, les radicelles nous reliant à notre première terre, à l'aire parentale, ne nous aliène pas. C'est seulement une connaissance dont nous devons nous saisir afin de mieux éclairer notre progression. Il n'est pas indifférent que les premiers soins dont nous avons été entourés s'abreuvent, soit à une religiosité, à un paganisme, à une croyance locale, à une superstition, à une culture profondément inscrite à même la chair du sol.

   Ramon Sarias, lequel a toujours pratiqué l'oubli de ses origines, comme d'autres jouent au cricket, en toute insouciance et même avec un sentiment de quasi ravissement esthétique, découvre, ébloui, en compagnie de ses comparses, tout ce qui le détermine, bien au-delà de ce qui se peut imaginer. Car il n'est pas indifférent de provenir d'une hispanité dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle est habile à mêler les genres, la Semaine Sainte et la foi qui lui est attachée basculant soudainement dans l'acte profane le plus immanent qui soit, la Feria, avant de sombrer dans une manière d'apothéose dans l'arène où  la Corrida déroule son intense dramaturgie.

  Le voyage initiatique, l'espace d'un instant, le temps d'une parenthèse enchantée aura été le convertisseur opérant la sublime métamorphose.  Ramon l'expatrié, (l'apatride conviendrait mieux), se découvre une patrie, en même temps qu'il réhabilite une généalogie dont il avait fait son deuil, croyant, de cet oubli, pouvoir faire la condition d'une réelle assomption personnelle. Mais, bien évidemment, c'était du contraire dont il s'était agi.

  Réinvestissant un territoire qu'il aurait dû habiter continûment, non seulement Ramon Sarias s'offre une catharsis sur mesure, mais il donne à nouveau essor à ses propres fondements. Toute connaissance de soi, agrandie, augmentée par quelque cognition que ce soit, par quelque révélation intime est, toujours, de l'ordre de la "re-naissance". C'est bien à cette "re-naissance" que Sarias se dispose tout au long de ce périple qui, à l'évidence, n'est qu'un retour sur lui-même. On n'est jamais mieux au plein d'une vérité que lorsqu'on finit par coïncider avec son essence. C'est de cela dont l'Ibérique est atteint. Ses témoins existentiels, Bellonte et Jules Labesse, l'ont conduit jusque sur les bords de nouveaux fonts baptismaux. Toujours nous renaissons de nos cendres, pareillement au Phénix. Jusqu'à l'instant fatidique de la dernière Corrida !

 

 

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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 10:41

 

Ce qu'être veut dire.

 

 

 Toujours, la diastole-systole de l'existence nous incline à ce sentiment d'ambiguïté, à cette vibrante démesure qui nous fait osciller entre deux pôles identiquement cernés "d'inquiétante étrangeté" . Notre naissance, nous ne pouvons la connaître, pas plus que nous pourrions, en quelconque façon, nous situer à son origine. Notre mort nous est promise, mais sans que nous en connaissions le terme et la forme dont elle habillera nos contours.

  Etrange balancement du blanc au noir, de la lumière à l'ombre, de la joie à la douleur, de la révélation à l'occlusion de tout ce qui signifie et rayonne dans l'orbite de notre éphémère fiction. C'est ainsi, l'histoire que nous écrivons au regard du monde est toujours cette alternance, cette marche syncopée, ce sautillement sur place alors que nous croyons avancer vers notre destin. Mais c'est bien plutôt le destin qui s'annonce à nous selon son implacable volonté. Car si nous sommes libres, et ceci, il nous faut bien le postuler, nous ne le sommes que conditionnellement, simplement en raison de ces deux polarités essentielles, du début, de la fin, qui ne sauraient nous appartenir en propre.

  Alors, de la longue cohorte des jours, il nous faut nous arranger, nous disposant sans délai à en recevoir l'offrande, à en subir, parfois, la densité pareille à une gangue de plomb. Car notre marche est entravée comme celle des dromadaires dont on garrote les pattes afin qu'ils ne  s'évanouissent dans le désert, parmi la multitude des herbes folles et des épines d'acacia. Progresser, existentiellement parlant, est toujours ce risque de piqûre mortelle ou, à tout le moins, de profonde blessure nous offrant fièvre purulente et urticants bubons.

  Mais il nous faut revenir au réel et l'habiller de vêtures plus aisément compréhensibles. Il nous faut, une fois de plus, avoir recours à l'image afin que ce fameux "sentiment tragique de la vie" dont faisait état Miguel de Unamuno, nous apparaisse dans une dimension vraisemblable. Alors, quoi de plus éclairant que de s'en remettre à une hispanité dont la riche symbolique existentielle nous en dira plus qu'une rhétorique métaphysique ne le pourrait. Il faut, seulement une fois, avoir été immergés, d'abord dans la foule emplie de piété de la Semaine Sainte, puis, sans pause, se retrouver dans la clameur étourdissante de la Féria. C'est de cette sublime dialectique que peut naître et prendre essor ce sentiment ontologique que le Philosophe espagnol a si mis bien mis en exergue dans son œuvre. Car, nous autres, Hommes égarés dans la mondanité, il est de notre devoir  de nous confronter à l'incompréhensible, l'incommensurable, le hors-de-propos puisqu'aucun langage ne saurait tenir le discours de la stupeur longuement.

  Il s'agit de cela, de cette incroyable prise de conscience de ce qu'être veut dire lorsque, après avoir déambulé avec les agonisants et les flagellés, avoir accordé ses pas au balancement des mystérieuses cagoules dissimulant l'épiphanie humaine, soudain nous sommes propulsés en pleine lumière, dans la profusion de la Feria, alors que dans l'ombre de la fête s'illumine déjà l'habit de lumière qui aura raison de la fougue noire, taurine, indivisible, turgescente, naseaux fumants, écumeux, comme pour dire la beauté en même temps que le drame de l'ultime combat.

  Parfois nous est-il indispensable de nous confronter à ces sanglantes allégories de manière à ce que surgisse en plein jour l'espace d'une vérité que, toujours, nous portons en nous mais que nous remettons au hasard afin qu'il en dispose à sa guise. Sans doute est-il trop douloureux de passer, sans transition, du vif éclat à l'ombre mortifère, de l'éclairement à la ténèbre. Une chose de l'ordre du sacré - la Semaine Sainte - basculant dans la folie ouverte par le profane - la Feria - est ce qui, certainement, constitue le pivot d'une compréhension en profondeur de ce qu'exister veut dire et dont, toujours, nous retardons l'explication.

 

 

 

 

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4 juillet 2013 4 04 /07 /juillet /2013 08:55

 

L'Autre, nous le portons en nous.

 

 

(Ce court texte sert de préambule au chapitre 28 de "Les Copains d'abord", fiction dans laquelle l'altérité est le fil rouge faisant tenir entre eux tous les fragments.)

 

    Parfois, chez l'homme, en l'homme, il y a une telle charge de sens qu'on débouche, immédiatement, sur de la plénitude, de l'éblouissement, un genre de savoir absolu. Seulement tout ceci est tellement précieux, fragile, que surgit, d'emblée, l'indicible et ses contours tracés à l'estompe. Parler de cela, l'humanité, parler de l'amitié, des sentiments faisant leurs minces linéaments dans les consciences, parler de cette ambroisie qui coule entre les Existants et, soudain, la vue se brouille, et soudain les larmes se révèlent être les seules paroles. Et, soudain le silence s'installe comme la seule ressource.

  C'est ainsi. On peut librement parler d'un paysage, décrire longuement le mécanisme des horloges, faire l'apologie d'un concept, tracer l'esquisse d'un projet. Mais comment évoquer ce qui, ténu, tendu à l'extrême, vibrant comme la corde de l'arc ne peut se dire que dans une manière d'approche, d'effleurement, d'esquive avant que ne se révèle à nous la merveille des merveilles : l'existence en son ineffable beauté.

   Et alors, cette découverte s'abreuvant au sublime ouvre à toutes les pensées, à toutes les considérations, à toutes les démesures. Car, une fois la surprise passée, une fois la révélation étalée au grand jour, nous nous extrayons d'un cône d'ombre pour nous exposer à la lumière. Tout s'y révèle avec éclat, tout y rayonne, tout y signifie. Tout devient alors relatif, aussi bien les possessions matérielles que les diverses silhouettes de la concrétude qui, quotidiennement, affectent l'homme et le détournent de son propre propos. Car, au premier chef, c'est bien à nous-mêmes, dans l'enceinte de notre peau, que nous entretenons le commerce originel. Consubstantiellement attachés à notre stalactite de chair. Et, du reste, comment pourrait-il en être autrement ? Pourrions-nous différer de notre réalité ? Quel scalpel pourrait tracer la ligne de partage selon laquelle il s'agirait tantôt de nous, tantôt de nous en tant qu'autre.

  De ceci il faut être persuadé, l'Autre, nous le portons en nous, nous lui donnons acte, nous le sculptons à la force de notre regard, nous le modelons afin qu'il puisse faire écho et que notre voix ne profère nullement dans le vide. Cette partie de nous qui est déjà en l'Autre, qui est déjà l'Autre, nous la sentons confusément, comme nous percevons l'aube gagner notre peau afin qu'elle paraisse. Or, ce colloque singulier par lequel nous nous affirmons sur la scène du monde, en même temps que nous l'amenons à faire phénomène, nous lui affectons les prédicats de "conscience", de "vérité". L'une étant l'autre. L'une étant miscible dans l'autre. Dites "conscience" et vous avez "vérité". Dites "vérité" et vous avez "conscience". Un genre de révélation en chiasme où les significations naissent de leur propre rencontre, de leur convergence, de leur nécessité à imprimer sur la face des choses leur urgence à être.

  Or, c'est bien souvent cette urgence métaphysique que nous confondons avec notre hâte à posséder, à courir ici et là en de multiples affairements. L'urgence métaphysique, ne veut jamais dire quelque empressement à réaliser quoi que ce soit. C'est bien du contraire dont il s'agit. L'urgence est à comprendre comme la nécessité pour notre être de coïncider avec sa propre essence. Dès l'instant où ceci devient visible, alors s'éclaire le chemin par lequel nous nous rencontrons nous-mêmes, alors s'ouvre la voie par laquelle l'Autre nous devient immédiatement accessible. Le solvant universel convoqué à cette tâche est la relation. Pour commencer celle dont nous devons assumer le déploiement à l'intérieur de notre propre réalité, ensuite porter cette réalité au devant de l'Autre. Sans doute n'y a-t-il guère de mission plus exaltante pour les Existants que nous sommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 17:32

 

Symphonie en noir et blanc.

 

 

 

   Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

  Sur les corps couleur de nuit coulent les ruisseaux de la peur. L'angoisse est là qui fait ses mailles serrées, contraint au silence, à l'immobilité. La nuit est une étoupe, une souricière et les étoiles sont absentes. Le ciel est vide. Le ciel est aveugle.

Dans les baraques, sur les lits de planches,  le sommeil est étroit, traversé de flammes blanches. Les flammes des diamants qui habitent les filons de glaise sourde. Les flammes qui creusent les âmes, ravagent les consciences, allument le désir des hommes.

  Blanc est le désir, noire la peur. Longues zébrures couleur de braise sur les peaux meurtries. Elles disent, en lignes simples, le langage de la domination. Celui de la soumission aussi. Dans les boyaux étroits, dans les galeries brumeuses, les corps d'obsidienne souffrent en silence. La douleur est toujours la plus vive quand elle n'autorise même plus la parole. Au-dessus des sombres venelles où agonise l'espoir, sont les entrepôts avec leurs grandes bâtisses coloniales. Sous des opalines vertes, sur des tapis sombres brillent les gemmes de l'envie.

  Blanc est le pouvoir. Blancs sont les visages fascinés par les éclats pareils aux longs filaments des comètes.  Blanc est le sentiment qui contraint, opprime, réduit à néant l'essence de l'homme. Blanc est l'abîme du néant où le sens se dissout avec sa consistance de brume.

  Noire est la condition des hommes à la peine. Partout où errent leurs effigies d'ébène se révèle la ténèbre, gire l'orbe de la finitude. La nuit est une étoupe et les étoiles sont vides. La nuit est dans les corps et fait son bruissement, son cri assourdissant de chauve-souris. Les membranes de l'incompréhension, de la folie, du désarroi sont partout palpables et les abris de planches et de goudron sont  le refuge des erratiques.  Noir bitume où tout s'englue, où tout sombre et s'incline au désespoir.

 

   Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

  Le temps est long dans les sillons de terre. Le ventre des choses est comme déserté. Rien n'en sortira qu'une noire solitude. Les pierres, dans l'ombre, allument des convoitises, incisent les regards. La sclérotique des Blancs est une porcelaine dure sur laquelle ricoche la lumière. La pauvreté aussi. La pauvreté est noire, elle ne connaît pas la clarté. Les mains sont noires, noueuses, usées comme de vieilles racines. D'autres mains sont blanches. Lisses. Les feux des pierres s'y allument. Les coupures vertes s'y consument comme des braséros ultimes. Il n'y a d'autre but que cette éternelle combustion. Les pierres sont infiniment précieuses, icônes dans le noir compact des rhizomes souterrains. Les rhizomes enserrent les corps dans une gangue nocturne. Les étoiles ont déserté le ciel et l'immensité est vide.

 

  Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

  Long est le temps qui fait ses cordes tressées. Longue est la peur qui enserre les ventres. Ventres pareils au ventre sombre et étroit de la terre, là où s'abolit le langage. Longue la couleur noire saturée d'indicible. Noire est la lumière, Noir est l'Homme qui, soudain, surgit au firmament parmi les nuées d'incompréhension. Noir est l'espoir qui se fait jour alors que les Blancs oppressent, divisent, parquent. Noir d'un côté. Blanc de l'autre. Frontière au milieu. Pas de gris qui dirait la perte du Blanc dans le Noir, la perte du Noir dans le Blanc. Certaines couleurs : incompatibles. Métissage : mot interdit, pratique interdite. Il y a des réalités qui ne peuvent avoir lieu, des partages délétères, des actes prohibés. Alors on dresse les murs de la honte, on établit les frontières. La résidence est Blanche. Le taudis est Noir. Et, ainsi, à l'infini, selon l'imaginaire sans fin de la barbarie. "A visage humain", disait avec raison le Philosophe.

 

 

  Toutes les couleurs sont égales. Cependant…

 

Noir est l'homme qui, soudain, inverse la logique des peuples. Noir est Noir. Certes. Blanc est Blanc. Sans doute. Mais comment une humanité pourrait se construire sur cette sommaire dialectique ? Comme si les couleurs, de toute éternité, avaient été prédestinées à ranger les hommes selon leurs mérites, leurs valeurs. Combien tout ceci devient tout à coup détestable, hors jeu, impensable. Noir est l'homme qui crée, à la force de ses convictions, à l'amplitude de son intelligence, à sa capacité de visionnaire la Nation arc-en-ciel. Car toutes les couleurs sont égales.

 

    Toutes les couleurs sont égales. C'est cela qu'il nous faut proférer haut et fort afin que Celui qui s'est levé un jour nous entende.

    

 

Sur la courbure infinie des consciences

NELSON,

Nous écrivons ton nom :

 

Négritude.

Espoir.

Liberté.

Solidarité.

Ouverture.

Non-violence.

 

 

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