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12 août 2024 1 12 /08 /août /2024 09:45
Êtres des Lisières

« Hommage à Matisse »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Êtres des Lisières » à peine nommés et, déjà, nous sommes dans l’énigme, dans l’attente de qui-ils-sont, si, précisément, ils sont, si, quelque part, y compris en un mystérieux endroit du Monde, la trace de leurs pas pourrait, par le plus grand des hasards, être découverte. Tous, tant que nous sommes, avons besoin de ces infinitésimales traces, de ces buées, de ces vapeurs, de ces douces exhalaisons qui montent des choses, comme l’arc-en-ciel place, naturellement, sa touche indigo, sa note vert, bleue, rouge et nous aimons cette invisible présence qui dit une fois la paisible prairie, une fois la vaste étendue océanique, une fois encore la couronne solaire en sa crépusculaire éclipse. Oui, d’eux, nous sommes en attente, ces substances indéfinies, ces étranges allégories, ces secrets aux contours flous, ces illisibles rébus, ils tissent en nous, dans la profondeur même de notre derme, le fil arachnéen du songe, ils font se lever l’espoir à jamais accompli de nos désirs les plus chers. De nos désirs dont nous serions bien en peine d’esquisser le moindre croquis, ils ne sont nullement des mesures formelles, de pures géométries, ils sont en-deçà-au-delà de ces contingentes apparitions, ils tapissent nos humeurs internes d’une manière si légère que, tâchant d’en saisir l’impalpable matière, ils sont déjà loin alors que nous demeurons sur place, muets de ne les avoir point rencontrés, figés de ne les avoir mieux connus.

   Les ayant « innommés » à la faveur de qui-ils-sont, nous les avons amenés, ces désirs, au point d’incandescence même qui est leur essence la plus effective. Poudrant notre propre désir d’un pur frimas, nous les avons conduits, en dehors de toute conscience, au lieu même de leur sombre rutilance. De leur obscure phosphorescence. « Êtres des Lisières », sont-ils le désir lui-même qui aurait trouvé le site de son étonnante actualisation ? Le désir est-il sujet à évocation en dehors de l’horizon même où, murmurant d’indéchiffrables signes, il n’est que signe lui-même, autrement dit, en son essentielle manifestation étymologique : « miracle », ce qui ne peut paraître qu’à l’aune d’une vaste et productive « irraison » : miracle, « chose digne d'admiration, merveille ». D’une étymologie l’autre : l’inépuisable vastitude de ce qui, soustrait à notre raison, dit plus et autre chose que cette raison même. Alors les mots éprouvent, en leur en-soi, le vertige de ce qui se soustrait à leur puissance, de ce qui, sur le mode du silence, apparaît comme leur contour, comme leur aura et participe à leur merveilleux pouvoir de désignation du réel, venue des choses en leur plus étonnante manifestation, PRÉSENCE sur fond, toujours, d’Absence. Immense vertu dialectique de ce qui vient à nous. Immense grâce de ce qui-se-réserve, se tient-en-retrait, se dissimule aux yeux des Curieux et de Ceux qui, avides de trouver des choses immédiates, se dispensent d’en percer le fascinant et hermétique opercule.

    Ces hiéroglyphiques entités, pourrons-nous, sans reste, les confondre avec la résille du désir et nous serions quittes d’une recherche plus avancée ? Nullement, le désir est simplement un orient, une manière d’amer sur lequel fixer, pour un temps, la braise de notre fiévreuse attente. « Êtres des lisières » ne sauraient avoir nul désir. En auraient-ils et, déjà, la lisière serait abandonnée pour le plein feu du jour, ce dont ils ne feraient la douloureuse expérience qu’à biffer la nature même de qui-ils-sont ou de qui-ils-prétendent-être. En admettant, de façon très approximative, que ces Êtres puissent avoir le désir en ligne de mire, ils ne le pourraient qu’à ne nullement se hisser à sa crête, entretenant en eux, au plus intime, sa basse note continue en lieu et place d’une clameur qui les rabattrait dans la sourde matière d’un irrémissible chaos.

   « Êtres des Lisières », nous ne pouvons les faire apparaître qu’en usant de comparaisons, d’homologies signifiantes, de pures intuitions. Tout concept échoue sur la rive même du roc de la Raison, il est trop amarré aux certitudes terrestres, il est trop soumis à la mesure rigide des causes et des conséquences. Afin de décrire ces pures intelligences si proches de l’éther chérubinique, c’est la figure du principe quintessentiel, le visage allusif du mythe qu’il nous faudrait convoquer et demeurer à cette position vierge tout le temps de notre méditation. Alors à défaut d’user d’une ontologie négative qui nous dirait, en l’être, le défaut d’être, nous nous contenterons d’approcher quelques lignes flexueuses, d’en décrire les traits ou, plutôt, les pointillés car c’est bien sur le mode de la rupture, du suspens, de la parenthèse, de l’intervalle que ces Êtres nous appellent à les deviner bien plutôt que d’en confectionner la base solide et définitive. Donc les homologies :  

  

« Être des Lisières », telle la ligne souple

qui ondule au sommet des dunes,

 trace l’empreinte

des barkhanes au sein du désert.

« Être des Lisières », telle l’aura blanche

de la Lune dans le profond du ciel.

« Être des Lisières », tel le clair lacet de la clairière

parmi la touffeur des ramures.

« Être des Lisières », tel le délicat clair-obscur

d’où émerge le pavé dans le sombre de la ruelle.

« Être des Lisières », tel ce simple reflet

qui rebondit sur les eaux lisses de la lagune.

« Être des Lisières », tel le recueil en soi

du zéphyr avant qu’il ne parcoure le ciel.

« Être des Lisières », telle l’aube

 hésitant sur le cercle du Monde.

« Être des Lisières », telle la lame verte

du palmier caressant l’azur.

« Être des Lisières », tel l’attouchement

du nectar dont le colibri a le secret.

« Être des Lisières », tel l’art

de l’escrime à fleurets moucheté.

« Être des Lisières », telle la yole effilée

 sur le miroir de l’eau.

 

   Il ne vous aura nullement échappé que tous les « tel » et « telle », jouent sur le mode du paysage, donc sur ce réel qui nous rencontre, dont nos yeux ne peuvent s’abstraire qu’à renoncer à saisir l’immédiatement donné. Maintenant, sous peine de focaliser notre regard sur l’une des nombreuses déclinaisons de la Nature, convient-il que nous regardions, avec le plus vif intérêt, ce que ces « lisières » supposent dans la belle sphère des sentiments humains, singulièrement ceux qui, exposés dans les œuvres d’art, portent à l’excellence la mesure anthropologique.  

 

« Être des Lisières », telle cette danse extatique des Sandawe,

 peinture rupestre aux si fines figurations humaines.

« Êtres des Lisières », tels que conduits à la présence

dans le touchant tableau de cet « Homme et femme enlacés »,

pierre et plâtre du Musée d’Irak.

« Être des Lisières », telle la paternelle attitude de Silène

portant le jeune Bacchus, marbre du Vatican.

« Être des Lisières », telle cette « Ombre du soir »,

 bronze anonyme, effigie féminine à la taille infinie.

« Être des Lisières », tel ce sourire de pure intelligence

de Denis Diderot représenté dans le portrait réalisé

par Charles-André, dit Carle Vanloo.

« Être des Lisières » telle la subtile et épanouie volupté

flottant sur le « Nu couché » d’Amedeo Modigliani.

« Êtres des Lisières », telles ces mains croisées

de la Joconde, pure grâce semblant tenir en elles,

dans la modestie, l’essence même de l’Art.

 

   Certes, il faut en convenir, cette lisière, principe même de l’homme en son fond le plus abyssal, n’est tissé que d’évanescence, manière de fil d’Ariane s’introduisant dans le sombre réduit du labyrinthe, sans en bien connaître le contenu. Toujours un doute eu égard à ces « êtres » qui, peut-être, uniquement sécrétés par notre imaginaire dans le but d’interposer, entre le réel et nous, l’espace d’une médiation, ce réel puisse enfin nous visiter sous l’angle adouci  d’une ouverture à une signification positive.  Nous penchant avec attention aussi bien

 

sur la fuite de l’aura blanche de la Lune,

sur la retenue de l’aube en son hésitation,

 sur l’éphémère de « L’Ombre du Soir »,

 sur l’éthérée « subtile et épanouie volupté »

 

   nous ne faisons qu’osciller, tel un balancier entre ce-qui-est-réellement et ce qui-pourrait-être, dont nous sentons bien l’étrange ressource sur notre propre lisière. Cette lisière serait-elle notre contour tout comme elle semble se donner dans l’esquisse de Barbara Kroll ? En une certaine manière notre peau selon laquelle se délimitent deux territoires : l’extérieur de l’altérité, l’intérieur de notre singulière ipséité. Certes, il y a de cela mais donner notre peau comme clé du mystère, chacun, chacune en mesurera la constitutive insuffisance. Il nous faut regarder plus loin, il nous faut sonder plus profond.  

   Par rapport à l’aura, à l’aube, à l’ombre, à la volupté, comment nous situons-nous ? Si nous faisons la thèse de l’approche strictement consciente, c’est la texture même de la volupté qui s’efface. Si, a contrario, nous postulons dans notre recherche le seul recours à l’inconscient, nous ne faisons, volontairement, que la reconduire au pur néant, cette surprenante volupté. Donc il nous faut admettre, tout comme la vérité s’abreuvant au milieu des choses, que cette lisière de consistance essentiellement floue ne peut provenir que du partage de deux essences : du conscient, de l’inconscient, prenant à l’une ce que l’autre lui soustrait. C’est au sein même de ce jeu, au plein de cette invisible dialectique que se lève, d’une façon entièrement intuitive, la substance même, l’étrangeté, la familiarité adverse de la lisière, que se « montre » sa foncière ambiguïté, sa mesure strictement élusive. L’exclusive de qui-elle-est dont tous, toutes, nous attendons quelque révélation.

 

Révélation de Soi au contact des choses,

révélation de Soi en relation avec ce rien,

telle que la lisière fait phénomène

dans sa clairière en clair-obscur.

  

   Ce qui, sans dommage, peut être dit de la lisière, nullement son réel, bien évidemment, uniquement ses postures théoriques, seulement ses modes, genre d’a priori ne pouvant recevoir que les prédicats anticipateurs de la signification, à savoir sa « mesure » traduite par les préfixes « pré », « anté » aux valeurs respectives de « avant » ; « auparavant », « devant », « en tête ». Tout ceci nous dit la précession de la manifestation, comme une dimension prédictive de ce qui va advenir.  Ce qui va advenir :

 

de « l’aura blanche de la Lune »,

le sentiment romantique de sa présence ;

de « l’aube hésitant », l’étonnant

surgissement du jour en pleine lumière ;

de « l’ombre du soir », la plénitude

soyeuse de la nuit ;

de « la subtile et épanouie volupté »,

l’arche éblouissante de la jouissance.

 

Ce qui peut se synthétiser de la façon suivante :

 

c’est du mystère insondable

de l’inconscient (aura - aube - ombre - volupté)

que peut s’actualiser la puissance plénière

du conscient (sentiment romantique - énergie inépuisable du jour -

recueil maternel de la nuit - don multiple de la jouissance).

 

Or, que sommes-nous, nous les Existants,

sinon ceux par qui, médiation aidant,

l’ombre de l’inconscient se métamorphose,

toujours, en lumière du conscient ?

  

   Nous croyons que c’est ceci même qui peut se hisser de cet « Hommage à Matisse », Artiste totalement visionnaire qui extrayait de la nuit de son inconscient, ces touches lumineuses, ces fragments colorés, ce flamboyant kaléidoscope. C’est ceci croyons-nous et sans doute bien d’autres choses qui, encore, ne sont nullement parvenues au site de leur éclosion.

 

C’est pour cette raison, qu’inlassablement,

minutieusement, il nous faut chercher

ce qui, sous la physique, relève de cette belle

et inouïe métaphysique, en elle

les inépuisables significations

de ce qui se tient en retrait

et s’impatiente de faire forme,

de faire figure, de donner sens

et orientation à notre solitaire marche.

 

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29 avril 2024 1 29 /04 /avril /2024 17:11
D’un chaos originaire

Peinture Léa Ciari

 

***

 

   Quand tout va bien pour Soi, le tout du Monde vient au-devant avec souplesse et naturel comme si l’on vivait une existence, somme toute, sortie d’un Conte de Fées. Tout est joyeux. Les oiseaux pépient dans les haies semées des étoiles blanches des fleurs. Le soleil lisse votre peau d’une onde de clarté bienfaisante, maternelle. La mer bat au loin avec ses flux et reflux, on dirait un jeu d’enfants. La rue est pimpante, les trottoirs ruissellent de lumière. Les Passants vous sourient auxquels vous tendez un visage ouvert, accueillant. Tout dans l’évidence, tout dans le trait droit sans brisure aucune, tout dans la clarté épanouie du ciel. Entre Soi et le Monde, nulle distance. La rivière est là, toute proche avec ses lames d’argent. La montagne est altière qui se détache sur fond d’horizon. Les gens sont heureux, à l’aise dans leurs tuniques de soie, ils glissent infiniment en eux-mêmes comme visités d’éternité.

   Seulement, voici, ce qui se donnait dans le lumineux, le sans-retrait, s’obombre de bien funestes teintes. La rivière est boueuse, lourde, ses rives semées de noires racines. La montagne disparaît sous la taie dense du brouillard. Le soleil se voile, devient blanc, ses rayons repliés au centre de sa fournaise. Ceci est arrivé si soudainement, la nuit a succédé au jour sans même qu’un crépuscule ne s’interposât entre les deux dans la manière d’une transition qui en eût atténué cette brusque métamorphose. Et tout ceci, ce chamboulement a eu lieu à l’ombre des consciences humaines, à l’insu du savoir, au revers des lucidités. Le surgissement d’une aporie au plein d’une immarcescible joie dont on pensait qu’elle n’avait nulle limite. Partout l’on est saisis de stupeur. Partout l’on cherche un refuge, un angle de clarté, un mot visible dans le palimpseste confus des choses. Rien ne fait sens qu'un sentiment d'absurde rivé aux marges de l'infini. L'on se questionne sur la possibilité d’une involution du temps, l'on s'interroge sur sa propre place dans l’Univers, sur la finalité de ce qui vient, de l’avenir, sur Soi. Nulle réponse cependant, sauf parfois les borborygmes d’un langage devenu inconnaissable.

   Qu’est-il advenu de l’Homme ? Ceci : L’Homme, la Femme, l’on ne sait plus très bien à qui l’on a affaire dans cette étonnante physionomie qui vient à nous depuis le plus éloigné du temps. Peut-être la figure de l’androgyne, peut-être la face de quelque mutant en son incompréhensible genèse. « Inquiétude » sera le nom attribué à cet être qui n’en semble nullement un, juste un métabolisme, un mouvement confus, une à peine sortie des limbes. Parler de lui, revient en quelque sorte à évoquer le Néant en personne. La broussaille des cheveux se dissout dans un fond de nuit. Ce qui tient lieu de visage (plutôt une épiphanie barrée), une sourde masse grise qui fait penser aux feuillets d’une ardoise, aux toits de zinc sous un ciel d’orage, aux boulets d’anthracite, enfin tout, sauf une note de bonheur, bien plutôt l’annonce d’une perdition en de bien obscurs abysses. Seul un œil dont on ne voit que la paupière close est visible. Une manière d’Oeil-Tombe si vous voulez, de vue scellée dans son douloureux cénotaphe. La barre du nez s’efface sous une ombre qui en envahit la racine. Deux mains (mais s’agit-il encore de mains, ces larges battoirs pourvus de griffes en leur extrémité, n’est-ce l’émergence de la pure animalité, l’emblème d’une sourde violence ?), les mains donc, encagent le visage, les barreaux des doigts sont la geôle dont nulle parole ne pourra sortir, nul cri émerger puisque le merveilleux langage semble être condamné à trépas.

    La vêture, dans le prolongement du non-visage, est de la même teinte lugubre de schiste, rien ne s’y distingue qui pourrait indiquer une possible sortie, l’éclosion du plus mince espoir. Å côté, le bon Sisyphe est exultation de joie, rayonnement de félicité. Vous pensez que je force le trait, que je noircis à plaisir la scène qui se présente à moi pour lui donner la physionomie d’une Tragédie Antique ? Eh bien, s’il en est ainsi, vous aurez raison au motif qu’en ce jour de Novembre, mois des feuilles mortes et des Morts dont on honore le souvenir, mon projet le plus immédiat est de dépeindre l’Humaine Condition, sous les auspices les plus fâcheux qui se puissent imaginer. « Qui aime bien, châtie bien », dit le proverbe et je ne veux pour l’humain que le Destin le plus heureux, que les joies les plus évidentes. Et, afin de brosser le portrait d’Inquiétude avec un souci de précision, je dirai qu’il pourrait être semblable, en bien des points, aux figurations tout en chantournement, anamorphoses diverses, pliures, chiasmes et autres fantaisies formelles qu’un Francis Bacon a peintes en son temps dans ses célèbres  « Autoportraits » dont chacun se demande bien quelles sombre motivations inconscientes l’ont conduit à produire autant de chefs-d-œuvres qui, en même temps, figurent l’Humain en ses plus navrantes et effrayantes représentations.

   Et maintenant va débuter une « Fable Biblique » dont bien des aspects seront à verser au compte du Réel le plus pur. Adam et Ève, tout juste chassés du Paradis après qu’ils ont mangé le fruit défendu de « l'arbre de la connaissance du bien et du mal », se retrouvant en de riantes contrées terrestres, vont de-ci, de-là, insouciants, grapillant ici quelques baies de délicieuses framboises, là des mangues à la chair odorante ou bien des mets inconnus qui flattent leurs palais, leur donnent un vif plaisir et finissent par fouetter au sang la lame de leur incorrigible désir. Aiguillonnés par une audace constitutive de leur état, poussés par leur gourmandise sans fin, ils se sustentent à toutes les fontaines et cormes d’abondance terrestres. Et, bien entendu, selon leur propre logique interne, un plaisir en appelant un autre, une curiosité s’ouvrant sur une autre, ils consomment à satiété tout ce qui leur tombe sous la main.

   Sous la férule d’un inextinguible progrès, ils n’ont de cesse d’explorer des territoires inconnus, d’extraire de leur sein tout ce dont ils pensent qu’ils pourront tirer quelque profit. Les années passent, les siècles passent, les millénaires passent et Adam et Ève, respectant à la lettre l’injonction divine :

   « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-là ; ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout ce qui est vivant et qui remue sur la terre. »

   Adam et Ève donc, crûrent et multiplièrent, donnant le jour à la ribambelle des Seth, Enos, Cainan, Mahalaleel, Jared, Enoch, Methuselah, Lamech, Noah, Shem, lesquels, à leur tour, enfantent et enfantent à nouveau, si bien que, sur la Terre, il ne demeure plus un seul pouce carré qui ne soit investi de la présence humaine. Et le « mal » se serait limité là si les descendants d’Adam et Ève n’avaient eu, chevillé au corps, un insatiable désir de « soumettre » la Terre, en effet, de la dépouiller jusqu’à l’os des infinies richesses dont elle était prodigue. Ainsi au cours de la suite interminable des jours, ils se livrèrent à un pillage en règle de cette généreuse Fontaine, la laissant à son étiage, un mince filet d’eau coulait entre d’étiques racines. Les Héritiers de l’Éden n’eurent de cesse de piller les Océans, de les vider de leurs poissons d’argent ; de mettre le feu aux forêts, d’incendier la moindre parcelle de garrigue ; n’eurent de cesse de rouler en tous les sens sur la Planète au volant d’automobiles qui crachaient leurs nuées de fumées délétères ; de manduquer la chair des animaux les plus divers ; d’inventer des machines qui foraient le sol jusqu’en d’insondables profondeurs, extrayant cet « or noir » qui les enivrait ; n’eurent de cesse de sillonner les vastes travées du ciel dans de puissants aéronefs aux sillages écumeux ; de pianoter des journées durant sur de minuscules écrans qui étaient leurs Nouveaux Dieux et qui, à la vérité, les rendaient FOUS ; de se presser selon des foules compactes dans des Parcs d’Attraction qui n’étaient que les Temples de l’Argent ; n’eurent de cesse de prendre la Planète qui les accueillait avec gentillesse et douceur pour un vulgaire agrume dont ils pressaient les flancs jusqu’à ce qu’ils fussent sur le point de se rejoindre. Enfin, en un mot, ils n’avaient cessé de « scier la branche sur laquelle ils étaient assis », si bien que leur Chute était un facsimilé de la Chute Originelle que, du reste, ils n’avaient plus en vue, s’interrogeant sur la raison de leur précipitation de Charybde en Scylla. Je vous avais prévenus, je voulais brosser un portrait de l’Humaine Condition en ses plus extrêmes valeurs, persuadé cependant n’y être parvenu que très partiellement, les mots, parfois, étant malhabiles à traduire la complexité du réel.

   Cette rapide épopée humaine se veut en tant qu’allégorie d’une inconscience généralisée, d’une manière d’hébétude dont la toile de Léa Ciari pourrait figurer un possible emblème. Rien de plus précieux, en effet, que le visage humain, ce magnifique porte-enseigne de la conscience des Hommes lorsque, porté à ses plus hautes qualités, il détermine leur Destin tel un lumineux trajet de comète qui illumine le ciel et lui donne sens. Certes, bien des vertus encore brillent au firmament : de Grands Chercheurs innovent dans tous les domaines, des œuvres d’art surgissent ici et là, des gestes d’oblativité se donnent à travers le Monde. Mais combien toutes ces vertus sont contrebalancées par des comportements inconscients qui mettent la Planète dans le plus grand danger : celui de mourir. Le Poète et Visionnaire Paul Valéry (mais c’est un seul et même état), disait en un temps qui n’est guère lointain :

 

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

 

   Toutes les civilisations, ou presque, ont connu leur fin sous de funestes figures. D’elles, ces sublimes créations des Hommes, que demeure-t-il ? Des Moais aux yeux vides qui scrutent énigmatiquement le ciel de l’Île de Pâques ; quelques fresques de la Civilisation Minoenne à Cnossos ; des temples Khmers envahis de végétation à Angkor ; quelque bas-reliefs Assyriens ; le Temple Maya des Inscriptions à Palenque au Mexique. Que demeure-t-il sinon des cendres, une fumée qui se disperse à tous vents ? Ceci est d’autant plus dommageable que tout ce que ces hautes Civilisations avaient crée en matière de connaissance, d’art, de manière de vivre, tout ceci a été balayé par on ne sait quel typhon dont, sans doute, l’Humain possède le secret au plus haut point.

   Alors, faut-il désespérer ? Faut-il enfouir sa tête d’autruche dans le sable et vivre d’inconscience ? Faut-il démultiplier les « prodiges » d’un Progrès sans fin qui nous aliène bien plutôt qu’il ne nous élève et nous place au faîte de notre Condition ? Ces questions sont par nature interminables, tout comme la Dimension Humaine semble illimitée dans la voie de son Destin ? Y a-t-il une fatalité, une Volonté abstraite, qui nous dépassent et nous intiment l’ordre de toujours plus avancer en direction de ce foisonnement qui nous fascine, dont nous sommes, à l’évidence, partie prenante ? Pouvons-nous demeurer en qui-nous-sommes, c’est-à-dire éprouver la profondeur de notre liberté à seulement nous situer dans un temps lent, à ne connaître que l’espace qui nous est proche, renonçant à nous approprier le Tout du Monde, cette mesure étant, bien entendu, pure illusion ? Aurons-nous la force d’évaluer les enjeux de notre fuite en avant et, en conscience, faire de la sagesse, du repos, de la sérénité les lignes selon lesquelles nous retrouverons les lois imprescriptibles de notre Essence ?

   Il en va de notre avenir, de ceux de nos Descendants, de l’avenir du Monde, du contenu de la Civilisation qui sera notre miroir. Certes, le propos est sérieux et comment ne le serait-il ? Il est question de l’Homme s’inscrivant ou non dans la perspective d’une éthique. La Belle Image commentée ici, de par son caractère inquiet, me fait naturellement penser aux Grotesques de la Renaissance, ces visages mi-humains, mi-végétaux versant en direction d’une minéralité quasi préhistorique, Grotesques qui ornaient les parties les plus secrètes, les plus ombreuses des jardins.  Est-ce ceci que nous voulons, perdre notre épiphanie humaine et sombrer dans quelque obscure grotte dont, jamais, nous ne ressortirons ? Est-ce ceci ? Non, nous avons bien mieux à faire, suivant la Voix de notre Conscience !

 

 

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22 février 2024 4 22 /02 /février /2024 09:36
Le Doute comme esquisse de Soi

Le doute

Huile/ papier

Peinture Léa Ciari

 

***

  

   L’Artiste n’aurait-elle nommé son œuvre que nous l’aurions fait à sa place, dans la pure évidence, inscrivant le Doute à la cimaise de son œuvre. Si le doute est hésitation manifeste, le nôtre n’aurait duré que l’instant d’en reconnaître le signal parmi le destin pictural des formes plastiques. Cette belle image dit son contenu, nous le livre sur le mode d’un immédiat retrait. Cette venue de la léthé recouvrant l’alèthéia est un motif récurrent dans mon écriture, comme si l’exister n’était qu’un étrange clignotement entre deux blancs. Et gageons qu’il en est ainsi, ce que voudrait montrer la suite de l’article.

 

La tête. Mais quelle tête ?

Le visage. Mais quel visage ?

 

   Épiphanie humaine gommée, biffée à même son apparaître. Un grand, un immense silence s’élève de la toile, nous soustrayant à nous-mêmes, nous aliénant à cette mystérieuse apparition qui n’est jamais que le chiffre d’un questionnement infini. Le mien. Celui des mots traçant leur énigme sur le blanc du papier. Le vôtre, vous qui lisez et demeurez dans l’ombre même du geste interrogatif. Car vivre est sortir de l’ornière de glaise primitive. Car exister est tâcher de répondre à la question fondamentale de notre présence au Monde. Car faire son chemin est chanter sur le mode de la fugue, sans doute du mélancolique adagio, dans tous les cas de figure inscrire des mots sur l’écorce rugueuse de la Terre. Signifier !

   Le monticule des cheveux est semblable à un bronze antique, lequel ne profèrerait même plus son nom. Une étrange fixité clouée à même l’immémorial d’un temps sans avenir. Une mèche, le long du plâtre du visage, fait son motif doré de laine cardée, encore emplie d’un lourd suint. A moins qu’il ne s’agisse que du lambeau d’un suaire dont nous peinerions à définir les vagues contours. Formes informelles qui s’informent dans la lourde, dans la pénible pâte existentielle. Dans cette manifestation il y a du Roquentin, de la noire et rugueuse racine se perdant dans l’immobile tellurisme du Jardin Public de Bouville.

 

Il y a la poix de la contingence.

Il y a le lest de la déréliction.

 

   Il y a le tissu emmêlé de l’angoisse primaire, lequel ne semble pouvoir s’effacer. Il y a le Rien qui partout bourdonne, qui partout suinte, l’invisible matière du corps du Monde qui s’invagine en notre intime matière, laquelle est sourde, aveugle, muette. En nous, au plus profond de notre conque anatomique, cela se dit en langage d’abysses, cela murmure en fosses ténébreuses, cela chante nuitamment une complainte à laquelle nous ne saurions avoir accès qu’au titre de notre inconscient, d’un éternel lapsus infiniment répété, manière de sourde écholalie à elle-même son alfa et son oméga. On est alors livré aux quatre vents, exposé à la tourmente de la confusion, remis aux hésitations d’un flottement, balloté d’incertitudes, pris dans les mailles de l’irrésolution, livré aux multiples tâtonnements, égarés parmi les tourbillons de la vacillation.     

   Évoquant ici « flottement », « irrésolution », « vacillation », je n’invente rien, je ne fais qu’égrener, tel un antique chapelet, les grains de buis de la proxémie lexicale qui gravite tout autour du mot « doute » et qui ne sont que ses variations, ses successives inclinations ou bien ses inclinaisons. Car rien de stable ne se produit jamais dans l’orbe du doute, tout y est parsemé de soucis, de soupçons, de vagues suppositions. Terrain marécageux dans lequel nous avançons à grand peine, sables mouvants qui font à nos chevilles des gaines résistantes, les entourent de guêtres identiques à des gueuses de fonte Ainsi faisons-nous du surplace. Ainsi, croyant avancer, nous piétinons le sentier équivoque de notre destin.

   L’énigme la plus effective à laquelle nous nous heurtons, ce visage sans visage, cette sorte de masque de plomb, cette manière de tubercule nous faisant penser à quelque pierreuse condition, à une lourde minéralité, à un bloc non encore dégrossi par le maillet du sculpteur, à l’incarnation d’un clair-obscur, à la concrétion d’une ombre, à la perplexité elle-même faite matière à incompréhension. Et que dire d’une possible sensorialité, sinon qu’elle, tel le reptile au printemps, a retourné sa peau, ne laissant de sa récente exuvie qu’un tableau de chairs meurtries, qu’un portrait semé d’ombres, labouré d’insignes contradictions. Autrement dit, le surgissement du non-sens là où bien plutôt, devrait scintiller, rayonner la gemme éclatante d’un sens accompli. Fermeture. Repli. Invagination de ce qui, promis à l’être se dissout dans la figure inarmoriée du non-être. Et cette main ou ce qui en tient lieu, cette griffe, cette herse qui se dressent devant le fabuleux, le quintessencié langage, que viennent-elles ôter à notre vue si ce n’est l’essence de l’Homme en sa plus grande profondeur ? Ou pourrait résumer ce Tout du Rien par une formule lapidaire du genre :

 

la plus haute possibilité de l’Homme réduite

à son plus petit dénominateur commun.

  

   Écrivant ceci, nommant tour à tour ce flottement à l’infini, cette irrésolution surgissante, cet irrémissible plomb, cet illisible tubercule, je n’ai fait que décrire des orbes tout autour du Néant. La force de cette peinture est d’en dresser le terrible inventaire à partir d’un Positif qui, toujours, fait signe vers un Négatif, un Négatif fondateur de l’être des choses. Tout n’apparait, tout ne fait Phusis, tout ne se manifeste que sur fond de Néant. Voyant ce qui vient à nous sous la forme d’un hiéroglyphe décrypté, force nous est requise de l’envisager (de lui donner visage) sous le processus configutateur de la néantisation.

 

Avant même d’apparaître,

le Soleil appartenait au Néant.

Avant même notre naissance,

nous ne pouvions connaître

que les limbes du Néant.

L’amant hallucinant,

dans ses rêveries éveillées,

l’Amante, l’arrache au Néant

qui la retient captive.

 

   Tout, dans l’exister, toutes les ressources, les configurations, les formes, les lignes proviennent de ce fond sans fond, de cette inépuisable Corne d’Abondance qui est le lieu même, innommable, de la venue en présence de ce qui est, à partir, sans doute de cet espace que Platon nommait la « Chôra », cette zone d’indétermination où les choses sont œuvrées afin de sortir de l’anonymat intelligible pour figurer dans l’épaisseur incarnée du sensible.

   Dès lors comment comprendre cette toile, y faire effraction avec le plus d’exactitude possible, la percevoir en son fond telle une habile métaphore qui ouvre le Rien, le décèle, le rend vacant pour une lecture possible de la Présence qui, en toute rigueur, n’est qu’effectuation d’une originelle absence ? Ce qui, je crois, est à repérer dans la venue de l’œuvre à elle-même, nullement une esthétique qui solliciterait l’émotion du Voyeur. Nullement une éthique qui nous enjoindrait de pratiquer une morale du retrait. Nullement une forme qui appellerait d’autres formes en abyme et, ceci, à l’infini. Cette œuvre est entièrement livrée à un processus de néantisation autonome, manière de boucle refermée sur elle-même, autisme métaphysique de la plus haute teneur. Et c’est bien en ceci, sa situation sur le bord du méta (méta-réel, méta-langage, méta-sensorialité), sa fuite de lisière, sa frange aurorale, sa vibration faiblement crépusculaire, sa proximité de l’aura corporelle (ce mystère), son effritement visuel nous conduisant à une sorte de myopie, sa perte dans les cendres du silence, c’est bien ceci qui nous tient captifs, sur la margelle d’une hallucination, à l’extrême limite d’un cri intérieur. De stupeur. D’étonnement. De supplique. Car, à bien parler, nous devenons des êtres dépourvus de demeure, privés de sol, mutiques, laissés à même le fardeau d’une lourde et équivoque pesanteur. Nous qui faisions l’hypothèse de l’envol au contact de la toile, de notre sûre allégie, de notre flottement en de hauturières altitudes, nous voici reconduits, tels de prosaïques et antiques Figures, à n’occuper que des positions de Cariatides supportant la charge de chapiteaux invisibles.

   Ici, l’art de Léa Ciari a consisté à ouvrir une meurtrière scindant les mots, pratiquant leur nécessaire intervalle signifiant. A consisté à glisser la lame de l’outil dans l’intervalle silencieux de toute parole. A consisté à faire surgir les blancs de l’œuvre afin qu’un rythme s’installant, s’instaure quelque chose de lisible issu du pur mystère. Et, afin de filer la métaphore plus avant, il me semble que nous pourrions éclairer notre réflexion à l’aide du fameux Ruban de Möbius.

 

 

Le Doute comme esquisse de Soi

Ruban de Möbius

Source : Wikipédia

 

*

 

   Sa face avant, face de la Présence, de la manifestation, de la visibilité serait le simple reflet de sa face arrière néantisante, celle de l’Absence, du Rien, du Vide à partir de quoi tout s’essentialise, prend chair, devient chiffre, devient signe, devient sens. Et l’opérateur de cette métamorphose se situerait au point exact d’inversion du Réel et de son contraire, l’Irréel (voyez le retournement de la peau du reptile, la renaissance à Soi, le prolongement d’un destin), au point qui se nomme « chiasme », là où doivent nécessairement se porter notre esprit, notre jugement, notre lucidité, point d’équilibre situé à mi-chemin de notre Conscience (la Présence) et de notre Inconscient (l’Absence), Néant en tant que toile de fond sur laquelle se détache l’exister.

   Nous sommes nous-mêmes cette Charnière Dialectique, ce point de fusion alchimique, cette ouverture de pleine focale de la mydriase (cette exception du voir proprement sidérante), ce projet jeté en avant de Soi qui, s’extirpant des ombres fuligineuses de la myose (cette réduction de la vision au lieu commun, à l’image d’Épinal), cette charnière donc qui ouvre l’horizon étréci du Doute, le désopercule, distend ses membres le temps d’une vision avant, que de nouveau, les membranes du Néant ne se referment sur notre étique chrysalide, rejoignant le site même de notre venue, épousailles lumineuses et définitives avec ce Néant qui signe la singularité de notre humaine condition.

 

Merci à vous Léa Ciari

qui avez posé sur la toile

cette belle et persistante Physique

que la dimension du Méta

est venue bousculer pour notre

plus grand profit Méta-Physique.

 

 

 

 

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23 janvier 2024 2 23 /01 /janvier /2024 09:20
De l’Autre, quel fragment ?

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

   Ceci, que je savais, vous ne pouviez le savoir. Eussiez-vous simplement été alertée de mon existence qu’un sentiment d’étrangeté vous eût saisie en l’instant même de votre découverte. En réalité, je pouvais, à vos yeux, aussi bien à votre cœur, n’être qu’une manière de Néant, tout au plus une brume se dissipant dans les froides rumeurs des fragrances hivernales. Tout comme vous, chaque matin qui passait me découvrait dans ce cône d’ombre si discret, genre d’encoignure du « Café du Nord », à l’opposé de la place que vous y occupiez. Sorte de Passager clandestin (mais n’étiez-vous, simplement, mon écho ?), je me livrais à mon jeu favori, celui qui, depuis toujours, poinçonnait ma nature discrète à l’aune d’un regard caché, dérobé à l’attention des Autres ; si vous voulez, une vision en boucle, partant de Soi, retournant à Soi, dans l’image approchante de ces superbes Rubans de Moebius qui, depuis l’enfance, m’avaient tellement fasciné. Je crois qu’aucune autre alternative ne s’offrait à moi que cette manière d’architecture courbe, pareille à celle de ces merveilleux nautiles fossiles, rainures dans lesquelles, parfois, se perdait mon regard rêveur à l’affût d’y découvrir quelque mot mystérieux qui manquait à mon écriture. Ainsi, lové au sein de qui j’étais (et que je suis encore), j’assimilais toute chose rencontrée au hasard de mes errances, bien plutôt que je ne cherchais à m’y accommoder en quelque manière : le Monde était trop vaste que mon monde intérieur n’aurait pu découvrir qu’au risque de lui-même. Il me fallait, il me faut toujours cette réserve, cette boucle d’eau m’entourant, il me faut cette géographie insulaire, elle seule me maintient en ma propre nécessité.

    Cependant, depuis l’orbe de mon inclination interne, rien ne m’interdit de venir jusqu’à vous, de tracer votre portrait sur l’ardoise de ma mémoire, lignes que viendront bientôt effacer les mille événements quotidiens dont l’insistance dissout jusqu’aux plus belles images, délave jusqu’aux plus belles pensées. Entre vous et moi, une sorte de paravent discret orné de signes, ils me font penser aux peintures rupestres, à ces relevés polychromes aux teintes de sanguine, soigneusement archivés par de consciencieux Archéologues. Si bien que ces panneaux de toile ne révèlent de vous que la partie droite de votre corps, alors que le mien disparaît totalement à votre vue et que je n’essaie nullement de le rendre davantage visible. Une demi-présence pour une totale absence. C’est comme si vous étiez un livre à demi ouvert et moi, un illisible palimpseste se dissipant dans l’intime floculation du temps. Je suis celui qui vous observe à votre insu, celui qui se livre à un inventaire certes partiel, mais combien précieux pour ce que mon imaginaire peut archiver qui le rend vivant, animé de couleurs claires.

   Je ne sais pas, pour vous, puisque je ne vous connais pas, mais pour moi toute vie se déroule sous l’action des Moires fileuses du Destin. Non, nous ne sommes là nullement au hasard. Notre présence à l’insu de l’Autre devait, de toute éternité, trouver le lieu et le temps de son effectuation. Tels les brandebourgs illustrant les plastrons des Hussards, nous vivons chacun notre vie de dentelle, la partie supérieure ignorant l’inférieure, comme si, univers totalement différents, nous cheminions de concert dans la plus profonde indifférence de ce qui n’était nullement nous. Un itinéraire singulier, nullement une rencontre. Voue êtes l’opposé au gré duquel je trouve ma propre justification. Dans le crépuscule de la pièce, dans la lenteur du jour, dans le silence cotonneux des secondes, la broussaille diffuse de votre visage, votre chandail couleur de bitume sécrètent un dolent mystère, impriment au présent une venue qui, en même temps, est retrait.

   Votre avant-bras est partiellement dénudé que prolonge l’éclat de porcelaine de vos doigts. Une tasse blanche est posée sur le miroir de la table. Une sous-tasse, blanche elle aussi, sur laquelle se dessine le trait mince d’une cuillère en argent. Certes votre portrait est étroit comme s’il n’était que la partie visible d’une miniature qu’une ombre soustrairait à sa propre manifestation. Et c’est bien ceci qui me plaît, pour encore user d’une métaphore ornementale, vous ne livrez de vous que ce galon relié, je n’en doute guère, à quelque rideau faseyant dans la soie, à quelque tenture de précieux cachemire, de troublant organdi. Sans nul doute, la partie de vous que vous dissimulez à mon regard est semblable à ces terres vierges pourvues des plus fascinants pouvoirs. Vous le savez bien, rien n’est autant convoité que le sibyllin, le dissimulé, ce qui, hors de portée, crible nos doigts des mille démangeaisons d’un possible bonheur.

   Donc je ne peux vous déduire que de ce que vous me donnez à voir sur le mode de l’opaque, de l’équivoque. La mousse onctueuse qui flotte tout en haut de votre tasse, je la suppute issue de l’un de ces mokas d’Éthiopie dont le caractère unique, notes florales de jasmin, de fruits, d'agrumes, d'abricot, le désigne parmi les plus subtils breuvages qui se puissent imaginer. Et, voyez-vous, c’est le geste même d’une sensualité épanouie, bien que se donnant dans la réserve, qui, pour moi, vous relie à ce choix d’une boisson aussi riche que généreuse. L’arôme musqué  vient jusqu’à moi, invitation, peut-être, à un voyage exotique en direction de ces baies rouges que vous semblez particulièrement affectionner, chaque jour en reconduisant l’indispensable cérémonial. Alors, comparé à cette gerbe infinie de saveurs, que représente ma tasse de Darjeeling, avec ses notes légères de pêche mûre et d'amande ? Je me sens si aérien, que le moindre vent pourrait disperser, alors que votre belle assise terrestre paraît vous rendre réelle, plus que réelle, incarnée en quelque manière, me reléguant au motif de simple Voyeur de qui vous êtes. Voyeur d’un fragment dans lequel, à l’évidence, se reflète l’entièreté de votre être.

   J’aime ces situations ambiguës, ces indécisions, ces flous en lesquels mon esprit se perd. Imaginons un instant qu’une vraie rencontre entre nous ait eu lieu. Quels événements plausibles s’en fussent suivis ? Une aimable conversation mêlant les touches fruitées de moka et de Darjeeling ? Un dîner autour d’une bonne table ? Des échanges d’affinités ? Une nuit dans un de ces modestes hôtels jouxtant le « Café du Nord » ? Somme toute, de la pure contingence, la reconduction de rendez-vous, la réitération de gestes amoureux.  Puis, bientôt, inévitablement, existentiellement, si je puis dire, l’installation dans la routine, la reproduction de conventions sociales et, au terme de tout ceci, rampant à bas bruit, le sombre marigot de l’ennui, les liens qui s’y diluent, les passions qui s’y abîment. Peut-on s’exonérer de suivre ces sentiers « humains, trop humains » qui tracent dans la glaise du quotidien ces irrémissibles empreintes, elles disent notre dette vis-à-vis du temps qui passe, la fragilité de tout sentiment, l’usure dont ce temps a le secret, ces suites d’instants qui, bientôt, insensiblement, nous font nous incliner vers notre sort terrestre, pour ne pas dire terrien, chargé d’un humus primitif dont notre mémoire s’est ingénié à effacer l’origine, à biffer la genèse ? Nous avançons sur le chemin de la vie, sans jamais vraiment sentir que le sol se dérobe sous nos pieds, que la poussière soulevée par nos pas est, en quelque sorte, notre propre poussière, ce pollen que nous distribuons à l’envi sans même savoir qu’il s’agit de notre propre substance, de sa dissolution parmi les gouttes de pluie et les blizzards venus du Nord, ceux dont la lucidité ne laisse rien dans l’ombre.

   Fragmentée, privée d’entièreté, c’est en réalité pur don de votre personne, pure offrande en direction de l’Exilé que je suis, de l’incurable Solitaire, oui, c’est ceci que vous effectuez bien malgré vous, certes, mais s’appartient-on jamais ? N’est-on, constamment, l’objet d’un rapt ? Les Autres ne nous saisissent-ils selon la forme et l’humeur qui déterminent leur propre trajet ? D’être dans la coulisse vous met bien plus en scène que vous ne pourriez jamais l’imaginer. En quelque façon, depuis le repli d’ombre de la pièce, je suis, tout à la fois, le Régisseur de vos actes, le Metteur en scène qui vous dicte votre rôle, le Chorégraphe qui inscrit dans l’espace, le moindre de vos déplacements. Oui, je le reconnais, c’est un peu contre nature, je me substitue à l’action des Moires toutes puissantes, je m’inscris en Démiurge de votre destin en même temps que je calque le mien sur celui que je vous attribue. Un peu comme ces Hommes des ténèbres, ces éminences grises qui disent aux Puissants l’essence même de leurs actions et orientent, en seconde main, l’aventure de ceux qui en dépendent. De cette manière et successivement, puis-je vous halluciner sous les traits les plus divers, et voici les possibles silhouettes que je me plais à vous attribuer, comme ceci, pure fantaisie heureuse de soi.

  

   Tantôt sous les traits de Jane Eyre, elle qui se grandit sans cesse au mépris des multiples humiliations qui lui sont infligées.

    Tantôt simple halo de « Boule de Suif », cette Prostituée qui hante les chambres de « La Maison Tellier ».

   Tantôt imaginée telle « Lady Susan », femme sujette à plonger sa vie dans les intrigues les plus audacieuses.

   Tantôt vous dissimulant sous la conduite d’une Bourgeoise romantique, telle Madame Bovary.

   Tantôt, telle la belle Consuelo, courageuse et attachante, préférant les rigueurs de la vérité aux fastes de la gloire.

   Tantôt femme libre de Soi, fière, indépendante, Petite Fadette annonçant la mouvance féministe.

   Tantôt adolescente amoureuse faisant signe vers la belle Graziella.

  

   Et, voyez-vous, précieuse Icône de l’image, encore eussiez-vous pu figurer sous mille visages différents, tellement la variété humaine est riche, tellement elle possède de facettes insues, tellement ses ressources infinies peuvent se décliner selon tel ou tel mode dont même une imagination fertile eût peiné à dresser les possibles esquisses.

 

« De l’Autre, quel fragment ? »,

interrogeait le titre de ce texte.

Oui, seulement un fragment,

mais combien ouvert

aux délices de la rêverie !

Oui, aux délices.

 

 

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14 décembre 2023 4 14 /12 /décembre /2023 09:00
Elle qui venait du Rouge,  allait dans le Rouge

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Purpurine, tel était le joli nom coloré de cette Jeune Femme dont il était difficile d’apprécier l’âge, tant elle se dissimulait derrière son voile Garance, on eut dit la muleta telle qu’arborée par le matador affrontant la puissance noire du taureau, autrement dit la Mort. Ce qui désignait Purpurine en son essence, un goût immodéré de la discrétion, de l’effacement, de la disparition que venait contrebalancer, en une manière de violent oxymore, une inclination à la puissance, à la souveraineté. Combien il est troublant, sous le visage le plus souvent affable et rieur de l’humaine condition, de découvrir de verticales couleuvrines en lesquelles s’arment, telles des arquebuses capables de lancer leurs projectiles avec la violence qui convient à tout geste d’agression léthale, les pires intentions.  Car oui, sous d’avenants visages, tous autant que nous sommes, sommeillent en nous, juste sous la toile de notre peau, des griffes limbiques et reptiliennes capables des plus sidérants forfaits qui se puissent imaginer.

   Mais laissons de côté cette propension à la violence et attardons-nous sur une rapide genèse de Purpurine telle qu’elle se donne à voir au travers du prisme des couleurs de l’existence. Purpurine, en son caractère affirmé - en dissimulât-elle la vigueur -, est la fille des décisions promptes et des choix radicaux, penchant immédiatement, selon l’aridité de son tempérament, en direction de telle réalité au détriment de telle autre. Ainsi ses choix se réduisent-ils à l’essentiel, ce que la démonstration ci-dessous voudrait mettre en exergue dans le champ pluriel du cercle chromatique. Dès son plus jeune âge, sans doute constituée en femme avant l’heure, Purpurine avait-elle fait le tri de ce qui venait à elle au simple motif qu’elle voulait avoir un pouvoir sur les choses et nullement le contraire.

   Le BLEU, ce bleu le plus souvent délavé du ciel, ce bleu tourmenté des océans, ces « bleus à l’âme », elle n’en pouvait guère soutenir la présence et les avait reniés avant même qu’ils n’atteignent le profond de ses pupilles.

   Le VERT, le vert proliférant, le vert habillant les immenses forêts, sculptant les tapis de mousse, se donnant sous l’aspect de la cendre des lichens ou bien ce vert cru qui montait des eaux semées d’algues, elle n’en supportait guère la présence et ce débordement de chlorophylle lui donnait parfois une sorte de nausée.

   Le JAUNE ruisselait partout, depuis la périphérie de la couronne solaire jusqu’aux épis de blé, aux capitules rayonnants des tournesols et toutes les terres, les argiles, les glaises en étaient saturées, si bien que partout où le regard se posait l’on ne pouvait guère éviter ces Beiges, ces Noisettes, ces Ocres pareils à ces tapis d’automne qui envahissent la vue, la reconduisent à n’être plus que de vagues feuilles mortes agitées par le vent.

   Le NOIR quant à lui, s’il était le plus souvent signe d’élégance, était aussi le signe du deuil, du retrait dans les oubliettes du Soi, de la vie biffée en quelque sorte, du renoncement à paraître, si bien qu’elle lui avait tourné le dos d’une manière définitive.

   Le BLANC faisait sa claire effusion, son jet de lave brillante, ce blanc qui recouvrait tout de son dais d’absence et de silence, ce blanc mutique et neigeux dont elle ne voulait pas qu’il recouvrît son corps à la manière d’un linceul, son esprit à la manière de ces entonnoirs de métal qui mouchent les flammes des bougies.

  

Oui, Lecteur, Lectrice,

vous l’aurez compris,

Purpurine, en son fond,

tranchait à vif dans le réel,

donnant ici un coup de scalpel,

plaçant là une entaille au canif,

plongeant ailleurs une virulente dague

 dans le derme des jours, dans la chair

des minutes et des secondes.

 

   En une certaine façon, elle se voulait maîtresse d’elle-même et aussi bien d’un Monde qu’elle avait choisi, taillé à son exacte mesure. Du tri qu’elle avait opéré, seul le ROUGE persistait, seul le Rouge flottait sur la bannière dont elle entourait sa peau telle « La Liberté guidant le peuple ».

 

« Liberté » ?

La sienne propre.

« Le Peuple » ?  

Celui des hommes,

des choses

et des êtres

 

   qui, d’une manière ou d’une autre, voulaient tracer leur sillon sur la dalle immense de la planète. Cependant, n’allez pas en déduire qu’elle était tyrannique, aveuglée par les fastes du pouvoir. Ce qu’elle voulait surtout accroître, son irradiation naturelle, ce qu’elle voulait multiplier, la nitescence de sa « citadelle intérieure ».

   Certes elle n’était guère indifférente au genre de fascination qu’elle exerçait sur les Autres, ces Autres qui ne pouvaient que ployer sous le faix de cette rutilance, de ce constant débordement de Soi, de cette rubescente diffusion d’une âme toujours portée à l’incandescence. On pouvait faire l’hypothèse, à son sujet, qu’elle fonctionnait sous l’empreinte du Héros des tragédies grecques, souvent atteinte de cette dimension de la démesure, placée sous le joug de cette hybris qui coulait d’elle comme la pluie chute du ciel, manières de larmes du Destin que les dieux avaient inoculées dans la pourpre même de son sang, lequel traçait l’arborescence douloureuse de son trajet humain. Douloureuse certes, mais cette souffrance était le prix à payer pour demeurer dans cette haute climatique ourlée des plus vives teintes,

 

Alizarine lorsqu’elle surpassait

la nécessité de sa providence ;

 Grenat parfois quand un nuage assombrissait

la lumière mourante de son crépuscule ;

lissée de la douceur de Capucine lors des épisodes où,

recluse dans la densité de sa chair,

 

   elle consentait à être elle-même mais dans la modération, l’allègement, l’émoussement, braise qui rougeoie à peine sous sa natte de cendre et de bois consumé. Voici, lorsqu’on est un être si singulier, si exigeant avec Soi, rien ne va jamais dans la pure évidence, beaucoup de choses se cabrent et ruent, beaucoup de vos Commensaux vous admirent en même temps qu’ils vous lancent des javelots, beaucoup d’événements surgissent à l’improviste qui sont autant de haies à franchir, d’obstacles à contourner.

   Telle que Purpurine nous apparaît dans la belle esquisse de Barbara Kroll : le fond est gris, gris de Néant, car c’est toujours de l’Absence, du Rien que l’être se détache pour apparaître au milieu de la sphère des étants. Puis, dans une manière de coup de gong soudain, le Rouge surgit à la présence, claque tel un étendard battu par la puissance du vent. Gris/Rouge, parfaite dialectique, rencontre sublime. Ce que la Pourpre, cette tache de sang, cette vie portée à sa propre exubérance, ce torrent furieux dont les flots sont lutte contre la Mort, ce que donc cette vive couleur dissémine à l’envi au-devant de soi, tel un voile d’immortalité, le Gris en atténue le rayonnement comme pour affirmer la prudence, la réserve, la modestie à arborer en tant que vertus existentielles.

 

Trop de Rouge, et c’est l’action proliférante

de l’hybris qui court à sa perte.

Trop de Gris et c’est le Néant lui-même

qui reprend son dû.

 

   La main droite est haut levée qui encadre les cheveux, le visage ; cheveux, visages, simples buées qui ne disent leurs noms qu’à la façon des lettres usées des antiques palimpsestes. Un œil, un seul, et encore partiellement biffé, peut-être y a-t-il danger à voir, puis à regarder ce qui, du Monde, vient à soi dans la façon de l’énigme.

  

Et cette robe,

ce voile,

cette chasuble,

ce surplis,

cette dalmatique,

cette colobe

 

   (la polysémie infinie dit l’immense difficulté qu’il y a à nommer l’innommable, à décider de l’indécidable, à tracer les contours des plus vives apories, ceci même qui apparaît n’est voué qu’à disparaître),

 

cette laticlave,

large bande de couleur pourpre

qui ensanglante le corps,

 

   comme s’il témoignait tout juste du geste de la parturition, des vives douleurs de la gésine, de l’arrachement du dôme amniotique qui était la souple avant-scène avant même que le drame ne se joue sur le proscenium de l’exister, dans la haute rumeur des luttes intestines, dans les foudroiement des regards qui sculptent l’identité des Existants, dans le tournoiement des mots-shurikens qui, parfois, dépouillent la conscience de ses certitudes les plus affirmées.

   Tous, à la manière de Purpurine, nous venons de ce violent fourreau d’hémoglobine qui signe les premiers actes par lesquels nous serons au monde, portant en nous, peut-être au revers de notre chair, cette marque indélébile de notre laborieuse entrée sur les planches. Et les jambes de Purpurine, ces deux rameaux d’humanité qui paraissent issus du plus pur dénuement, et ces escarpins noirs placés ici telle une cruelle ironie : la Belle va au Bal des Suppliciés, pliée au sein même de cette tunique Rouge-Sang qui, signe de réminiscence, la renvoie au berceau originel de sa propre douleur.

 

   Oui, Barbara Kroll, telle qu’en elle-même en ses esquisses les plus disertes, tutoie toujours cette palme de la Métaphysique qui, sans doute, est notre identité la plus vraisemblable.

 

Toujours, à défaut de bien l’apercevoir,

 

NOUS SOMMES DANS LE ROUGE

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 décembre 2023 2 05 /12 /décembre /2023 10:00
Juste sur le fil des choses

Roadtrip Iberico…

Port Covo #03…

Portugal

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La Terre est une grosse boule noire, mais noire sans intervalle, mais noire sans la moindre once de lumière, Terre qui joue sur le clavier uniment sombre, Noir d’Aniline, semé d’Encre, que vient moirer, dans un genre d’éclat atténué, la nuit claire de Réglisse. Une nuit comme en rêvent les Fous pliés au sein de leur démence, une nuit sans issue, une nuit à elle-même sa propre fin. Nul espoir que se lève, ici, puis là, et encore là, la moindre étincelle qui dirait la mince joie, qui dirait la fulguration de l’esprit dans la tête cernée de cendres et de douloureux lichens. Fermeture à elle-même sa propre justification. Lèverait-on la tête en quête de quelque assurance vers ce ciel dont on attendrait de célestes onctions et ce n’est que de l’inapparent qui apparaîtrait, du celé, donc de l’occlusion comme si le Jour, jamais n’avait existé, s’il n’était qu’un étincelant éclair se levant en quelque conscience ravagée, il n’en demeurerait que de vagues haillons flottant dans d’immatérielles et inaccessibles contrées. Lèverait-on les yeux et le croissant de la Lune se serait absenté de lui-même et Céphée aurait replié ses étoiles en forme de maison et le point ultra-lumineux de Véga se serait effacé et Andromède aurait repris en soi sa ligne de lumière.

   Sur le globe de la Terre, sur le vaste globe, rien ne ferait signe qui indiquerait en quelque endroit que ce soit la présence humaine, même pas le respir d’une forme endormie, même pas la palpitation d’un cœur pris dans les rets étroits de sa chair. Non, une manière de planète désertée de ses habitants, une planète à elle-même son alpha et son oméga. Une planète qui girerait sur elle-même dans un genre d’infinie vacuité. A moins qu’il ne s’agisse que d’un vague météore lancé en plein ciel, tellement ivre de sa vitesse que nulle vie à bord ne serait envisageable. Certes, vous ne tarderez guère à clamer votre désespoir, à réclamer votre dû et, depuis la sombre mansarde où j’écris ces quelques mots tremblants, je vous perçois, vous Lecteurs, vous Lectrices, comme j’apercevrais des ombres vagues d’où monteraient une longue complainte, une lente mélopée, dernières paroles d’un Peuple condamné au silence, à la retraite et, sans doute à une mutité infinie.

   Mais voici qu’au moment où je jette un œil inquiet à la croisée, dans l’ombre des barkhanes, dans le demi-cercle de sable très légèrement phosphorescent, une Forme, oui, une Forme Humaine se détache du Rien et se donne : comme ultime présence sur Terre ou bien comme première, virginale, naissante Forme à l’orée du Monde. Tous, Toutes, connaissez le « Petit Prince », fabuleuse création du très doué Saint-Exupéry, eh bien, ou il s’agit d’une réincarnation ou bien d’une simple vision hallucinée du réel, mais c’est bien une Forme homologue dont, cependant, il convient de définir à nouveau la manière dont elle vient à moi, et, par ricochet, jusqu’à vous. Sans doute l’imaginez-vous mince, presque fluet, tignasse jaune d’Or, visage au rose à peine marqué, Cuisse de Nymphe, Rose Dragée (et vous serez assez près de qui il est), nœud papillon d’un rouge éteint, chemisette vert Amande, ceinture rouge, pantalon large, lui aussi Amande, deux chaussures fines, pointues, pareilles à des babouches.

Juste sur le fil des choses

Gardez cette image en tête, gardez, en votre esprit, ces teintes pastel à peine posées du bout du pinceau, puis, par un simple glissement de l’imaginaire, une métonymie, si vous voulez, reprenez cette image du Petit Prince, conservez son nom et voyez-le, maintenant, à la manière d’une Forme encore plus « primitive », juste une sortie de la coquille et des couleurs non encore venues à elles, de simples efflorescences virginales, écumeuses, de simples arborescences d’un silence natif, d’un fondement sur lequel créer tout ce qui vient au monde dans une manière de liberté utile à tous, promesse d’un futur radieux. Les teintes donc, sont de simples signes avant-coureurs d’un futur à venir : les cheveux, fils d’argent mêlés d’une claire Argile, d’une douceur d’Étain ; visage blanc de Pierrot Lunaire, un frais Albâtre, une Neige, un Céruse que rien ne serait venu polluer ; vêture verte, mais vert d’Eau, à peine une irisation à la face de l’onde ; les babouches, deux touches d’Ocre sans insistance aucune, l’inscription d’un Scarabée sur le sol de poussière.

   Vous aurez remarqué ces infimes variations sur des couleurs à peine venues à elles, vous en aurez déduit, à juste titre, le caractère symbolique lié à tout ce qui vient dans une innocence première, une hésitation à vivre, une retenue sur le fil des choses. Parfois, les couleurs sont trop engagées dans le réel, y posant d’irréversibles stigmates car, leur ardeur à paraître les rend ineffaçables. Alors, puisque notre intention qui, jusqu’ici, ne s’est guère rendue visible : initier une Créature dont l’innocence, la fragilité, la grâce viendraient s’inscrire dans le Monde afin d’en diluer la noirceur, afin de donner un peu de rose aux joues des enfants tristes, afin de passer un baume sur la chair des peuples opprimés. Notre Terre est prise d’une violence inouïe, de spasmes mortifères, de soubresauts d’une fureur insolente, l’apparition de l’Humain ne semblant pouvoir trouver sa propre justification qu’à l’abolition de cet autre Humain qui fait face, au motif qu’il n’a pas la même couleur de peau, pas la même religion, pas les mêmes opinions, pas les mêmes convictions.

   Il semble bien que le « degré zéro » de l’humanité soit en passe d’être atteint avant même que cette phrase n’ait eu le temps de s’énoncer. Tout est si noir dans l’horizon des Hommes, tout est si funeste, tout est tellement sans espoir et l’avenir flotte à l’horizon tels ces tristes drapeaux de prière battus par les vents pour honorer un Dieu, mais quel Dieu ? Un Dieu absent qui n’a cure des Hommes, tourné qu’il est vers le prodige de sa propre déité. Inconscients qui priez contre vous en priant Dieu. Il est l’Absolu, vous n’êtes que le relatif, l’animalcule, le presque inconcevable et pourtant, en vous, tant de violence accumulée, tellement de rage, tellement de haine à faire ricocher sur les parois du Monde, tellement d’idée fixe à détruire, à tout reconduire au Néant. Absolu, lui, clos sur lui-même. 

   Ceci est tellement affligeant, tamponné du sceau de la plus vive des apories, frappé au coin d’un absurde qui ôte tout regard aux Existants que nous sommes encore pour un temps, sans doute un temps de disette et d’intense famine spirituelle. Oui, l’Esprit, ce qui distingue l’homme du rocher, de la plante, de l’animal, l’Esprit s’est réifié, est devenu sourde Matière, compacte, opaque dont rien ne sort qu’un énigmatique hiéroglyphe refermé, pour toujours, sur son signe, lequel n’indique plus que ce Rien dont il semble issu et en lequel il retourne.

   Mais, après cette plainte qui confine au tragique, il est temps de se ressaisir, de redonner aux Formes qui nous font face de plus belles et ouvertes espérances. Petit Prince sera notre Guide, notre Cicérone dévoué, celui par qui quelques couleurs viendront redorer le blason d’une Humanité en perdition.

   Le jour n’est pas encore le jour. Le ciel est noir et gris, de haute destinée, plus pâle à mesure qu’il se rapproche de la Terre des Hommes, comme si, par cette éclaircie, il voulait témoigner d’une possibilité de sortir du tragique, d’envisager quelque lumière à l’horizon qui dirait une possibilité d’avenir. La ligne d’horizon, elle qui sépare les Célestes des Mortels, cette ligne est noire, trait continu, pure décision dialectique qui situe le Bien tout en haut, sans doute dans le Palais de l’Olympe ; qui situe le Mal tout en bas, parmi la troupe hagarde des Hommes, parmi leurs multiples errances. Un jour on les croit divins, le lendemain ils ne sont que des figures diaboliques telles que judicieusement décrites dans « L’Enfer » de Dante. Et ne croyez nullement que je me laisse aller ici à un facile manichéisme attribuant aux Existants une âme pécheresse, aux dieux une grâce infinie. Les Hommes sont capables de purs prodiges qu’immédiatement la plus diabolique des inventions vient ruiner, mettre au tapis et il ne reste plus qu’une longue cohorte de malheurs. Mais, c’est vrai, j’avais promis de plus joyeuses perspectives, je me suis laissé aller aux fosses carolines de l’actualité qui ne sont guère poudrées de félicité.

   L’eau de la Mer est une longue plaine parcourue de frissons qui sont, aussi, frissons de beauté, frissons d’une vie en train de s’éployer. Juste sous la surface, combien de vies immobiles mais bien réelles sont là, dans l’attente du jour, de sa fécondation, de son miroitement infini. Des yeux humains sur le rivage, jamais, n’en pourraient oublier le bonheur simple, ce fourmillement de l’âme, cette fulguration de l’esprit au contact de la merveille ouverte du Monde. Toujours et partout une effusion de délicatesse, d’agrément, de majesté, de sublime parfois qu’il nous faut, nous les Hommes, apprendre à regarder. Trop souvent nos yeux sont recouverts d’œillères, trop souvent notre conscience est ralentie par une dommageable léthargie. Osons regarder et alors les choses déplieront leurs pétales et le nectar viendra à qui nous sommes, à la manière d’un don subtil.  

   Des vagues de plus en plus formées, mais dans la douceur, mais dans la plénitude viennent à la rencontre du rivage à la façon d’une caresse. Onde toute maternelle dont l’oblativité laisse deviner l’accueil du rocher, dur, compact, qui, pourtant en son essence, serait hostile mais qui, ici, se laisse aller au jeu de l’eau. Vous y verrez le symbole que vous voudrez, mais, assurément, vous y verrez quelque chose et, cette chose, en vous, fera son long trajet, à la manière des algues qui flottent entre deux eaux, dans la souplesse, dans la confiance. Toute métaphore est toujours préférable aux longues circonvolutions de la rhétorique. L’image est immédiatement fécondante au titre de son instantanéité, ce qui n’est pas le cas de la parole qui nécessite l’étalement d’une temporalité afin d’être saisie.

   Les rochers, deux plages noires semi-circulaires, embrassent le flux et le reflux de l’eau et ceci, inévitablement, ce mouvement à deux temps, cette avancée/retrait, cette coïncidence/décoïncidence font penser à la scansion même du jour et de la nuit, au rythme de la vie, au balancement de l’amour, à l’existence qui va et vient avec ses courtes joies et ses longues peines. Mais, ici, après toutes ces évocations douloureuses, ne retenons que la félicité, l’étincelle parmi le peuple des cendres, le versant lumineux de l’adret, tout contre celui, sombre, de l’ubac. Ne retenons que ce Soleil Levant, cette boule blanche diaphane en son originelle manifestation. Tel un œil fidèle, tel un brillant Petit Prince sur son astéroïde B 612, surveillant la pousse de ses baobabs, le Soleil est là qui s’inquiète des Mortels et insuffle en leur âme, au plus secret, cette flamme qui les anime et les fait Hommes sur Terre sous les orages du ciel et le regard des dieux. Car, oui, les dieux existent, tout comme l’Olympe existe, tout comme vous et moi existons. Ils existent au moins en imaginaire et ceci suffit à nous tenir éveillés face à leur singulière présence/absence. Et c’est bien parce que nous les supputons possiblement absents qu’ils ouvrent à notre pensée la formidable odyssée de nous les rendre présents. De les faire venir à nous tels ces êtres qui nous manquent, que notre phantasia hallucine afin de nous les rendre plausibles.

    Certes cette allusion soudaine au mythologique a de quoi surprendre et, ici, une explication s’impose.  Nous, les Hommes, sortons toujours de la nuit initiale de la Caverne Platonicienne. Arrivant au grand jour, seulement armés de notre naïveté, nous fixons la boule incandescente du Soleil sans autre précaution et nous retournons dans la Caverne parmi les autres Prisonniers, persuadés qu’un injuste sort nous a frappés et nous demeurons dans la geôle de notre cécité primitive. Imaginons maintenant une situation analogue mais vécue par des Prisonniers plus avisés qui sortiraient sur le rivage, à l’aube, à l’instant où le Soleil, encore boule blanche native ne présente aucun danger.  Ces Hommes seraient étonnés de la merveille. Et, un instant, prêtons-leur une connaissance de la mythologie. Que verraient-ils ?

 

Juste sur le fil des choses

Apollon du Belvédère

Source : Wikipédia

 

   Dans la pure radiance du jour, dans la pure transparence de la féérie solaire, ils verraient le dieu Apollon lui-même, ils entendraient la musique de sa lyre, écho de la Musique des Sphères ; ils écouteraient les vers de sa poésie ; ils éprouveraient les vertus balsamiques de ses potions ; ils verraient la lumière, la subtile lumière sortir de son corps, irradier, se répandre dans l’espace infini ; ils seraient sensibles à la beauté, à l’harmonie, à la vitalité de cette jeunesse, de cette pure expansion de la grâce à l’ensemble du cosmos. Alors, illuminés de l’intérieur, les anciens Prisonniers seraient devenus des Hommes libres, c’est-à-dire des Hommes capables de penser selon les belles et indépassables Lois de la Raison, selon les canons accomplis de l’Universel. Ainsi, ces Hommes parvenus au sommet de leur essence, n’auraient plus en eux, de force du mal qui les pousserait à détruire la Planète, à aliéner leurs Frères Humains, à détruire pour détruire. Ainsi l’Humanité serait-elle parvenue à dispenser cet humus bienfaisant de l’Humanisme, à dissiper les ombres, à faire place nette pour une agora où Chacun face à Chacun assumerait son être à la mesure de cette Éthique qui, en bien des époques, et singulièrement la nôtre, fait cruellement défaut au motif que « la loi du plus fort est toujours la meilleure. »

   Certes ma méditation semble avoir largement dépassé le cadre et les motifs de cette belle image. Certes, mais c’est précisément cette sortie de l’immédiatement visible qui, mettant provisoirement entre parenthèses la matière du réel, permet l’ouverture de l’esprit à une dimension qui lui est naturellement coalescente, que seule notre paresse oublie d’interroger. Si l’Humanité, dans ses dérives et divagations actuelles, prenait le temps de s’interroger vraiment sur son destin, sur ses fondements, si l’Humanité tentait d’apercevoir la beauté partout présente (notre Terre est un pur chef-d’œuvre !), si l’Humanité se dirigeait vers son seul but envisageable, se rendre Humaine, alors une manière « d’Hymne à la Joie » pourrait être entonné partout où bat un cœur d’homme où un cœur de femme éprouve la nostalgie d’une possible Arcadie. Oui, il nous faut vouloir et réaliser les conditions mêmes d’une Arcadie, cette photographie d’Hervé Baïs dans sa facture essentielle, dans sa jeunesse d’aube nous y invite. Il est toujours temps d’entrer dans la Vérité !

  

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2023 6 18 /11 /novembre /2023 08:33
Dans la brume de vous

Peinture : Barbara Kroll

 

===

 

    Tout Être porte en soi une part nocturne. Une part illisible dont nulle grille d’interprétation ne pourrait désoperculer le secret. Rien n’est donné d’emblée qui mettrait au même niveau deux solitudes se cherchant, se trouvant, fusionnant en une identique et unique joie. Je porte mes yeux sur Vous qui êtes de dos et ma vue bute sur la verticalité d’une falaise bleue, d’une falaise qui me renvoie en moi, en ma pure intériorité.

 

Déborde-t-on jamais de Soi ?

S’exile-t-on de Soi

à l’aune d’une parole,

à l’aune d’une Pensée ?

 

   La réponse est dans la question. La réponse est dans la finitude de la question.  Bien évidemment, vous ne pouvez me répondre puisque, simple image posée sur une toile, ce ne peut être que la mutité qui vous habite. Mais, seriez-vous réelle, massivement incarnée avec le rose aux joues, le rimmel ornant vos cils, vos lèvres peintes d’un rouge Alizarine, les globes de vos seins se devinant dans l’échancrure de votre corsage, quelle serait donc votre parole, si ce n’est ce dialogue enserré en votre propre chair, ce muet lexique qui ne parviendrait nullement à franchir la barrière de vos lèvres ?

   Car est-ce vraiment un langage qui sort de vous ?  Ce langage ne serait-il que corporel, gestuel ? Ne s’agirait-il plutôt d’un genre de mime, de langage des signes dont votre bouche feindrait d’articuler la signification, ne projetant vos mots dans l’espace qu’à la manière courbe du boomerang, les mots, sitôt qu’émis, regagnant l’antre même à partir duquel ils ont été proférés ?  Alors les mots et les phrases, les énonciations diverses feraient, dans la citadelle du corps, leurs longues stases, leurs lacs de lymphe immobile, leur rubescence sanguine et rien ne serait extérieur à cette sombre rumination et vous seriez une Babel habitée de la désertion des mots, mots tels des bulles qui éclateraient dans le pesant silence du corps. Ceci voudrait signifier, cette inertie des mots à sortir de leur bogue, que votre pensée serait vaine au motif qu’une pensée n’est jamais sans le langage qui la conditionne.

   Voyez-vous combien votre attitude humaine, simplement humaine (cette énigme insoluble !), combien elle constitue la plus vive des apories, puisque, tentant de vous rencontrer, je demeure cerné du vide de vos non-réponses. Je vous parle, je m’adresse à vous, mes mots se lancent vers l’avant, percutent votre confondant cèlement et s’effacent dans le mouvement même du retour qu’ils opèrent vers qui-je-suis. Comme si le Langage, le mien, le vôtre, n’était que pure illusion, seulement des images se levant dans le massif de la tête, s’y abîmant à la hauteur de leur propre désarroi. Mais peut-être est-ce mieux ainsi, que je sois réduit à l’étroitesse d’un soliloque, que ma voix intérieure soit la seule voie possible en direction d’un exister qui s’efface à mesure de son propre destin. Peut-être sommes nous destinalement condamnés à osciller de l’être au non-être sans jamais pouvoir connaître de position fixe à l’aune de laquelle, trouvant une détermination, nous serions soudain autre chose que cette brume inconsistante flottant au ras du marais humain, tutoyant la cime des arbres, se diluant dans l’eau océane du ciel.

   Le phénomène de ma vision prenant appui sur vous, ne reflète que de l’irréel, de l’impalpable et ma bouche demeure muette de cette impossibilité de vous dire autrement qu’à vous « innommer », vous l’Innommable parmi le bruyant concert du Monde. Votre drame consiste peut-être en ceci : être manduquée par cet Univers fou qui gire infiniment, dans le maelstrom duquel vous disparaissez comme si, d’être innommée, vous étiez identique au Rien qui se loge dans la tête des fous isolés dans leur camisole existentielle. La Vie n’est-elle pure folie ? Å peine est-on né que, déjà, la corruption s’installe, que déjà lentropie nous grignote sournoisement de l’intérieur et rien n’y fera, ni nos bruyantes suppliques, ni nos prières, pas plus que les thérapies plurielles, pas plus que les créations qui ne sont en rien cathartiques, elles aussi sont mortelles, hautement mortelles ! Certes, vous qui ne me connaissez pas, qui ne pouvez me connaître, votre texture de pâte, la forme que vous projetez dans le réel, tout comme je le fais à chaque instant qui passe, vous donc l’Éloignée, ne possédez-vous un sixième sens au gré duquel, au moins, vous pourriez m’imaginer, sentir en vous une manière de liaison des choses présentes sur cette Terre, un destin commun, une identique progression vers le domaine du Néant ?

   Oui, je sais combien mon propos est teinté d’une violente métaphysique, combien le tragique en tisse chaque évocation, combien je ferais mieux de me coucher en chien de fusil sur la natte étroite de l’exister et, dans cet état de catatonie, attendre que, l’immobile me figeant, je disparaisse en une certaine manière du souci des Vivants, que je devienne ce signe inaperçu d’un antique palimpseste sur le sort duquel nul archéologue ne souhaiterait se pencher au motif de l’illisible matière dont il serait constitué. Mais, sachez-le, malgré le degré élevé de ma propre inconsistance, malgré mon statut ontologique si étroit, si évanescent, si absent aux choses de ce Monde, il me plait de vous décrire, de vous faire paraître comme si vous étiez un réel incarné, plus préhensible que le réel lui-même, une sorte de concrétion s’élevant, surgissant dans le Vide et lui donnant immédiatement sens.

 

Ma propre fuite

contre votre présence

 

   Vous êtes là, dans la plus étique, la plus minimale figuration qui se puisse concevoir. Une sorte d’arche se levant du non-être vers cet être hypothétique, cette manière de fulguration au large des consciences, un feu, un éclair zébrant la blanche porcelaine de la sclérotique. Vous êtes là et ceci suffit à mon contentement d’Inapparent, à ma satisfaction de Réduit au Silence. C’est du fond d’un Moi encore nullement constitué que je viens vers vous.

 

Un Vide appelle un Plein.

Un Silence hèle une Parole.

 Une Cécité convoque le Regard.

Une Nuit demande le Jour.

 

   Peut-être faut-il s’annuler soi-même pour donner lieu au Tout-Autre que vous êtes, que vous demeurerez à jamais car chacun est irréductible à quelque discours, à quelque injonction, à quelque magie que ce soit. Le Tout-Autre n’accepte que la radicalité de la tautologie :

 

Le Tout-Autre = Le Tout-Autre

  

   Alors sans doute comprendrez-vous ma difficulté à vous décrire, simplement quelques ellipses autour de vous, quelques rapides intuitions avant même que le mystère se refermant sur vous, vous ne vous absentiez de mon regard définitivement. Noire la forêt de vos cheveux. Noire telle la ténébreuse venue de la nuit d’hiver lorsque les âmes se rassemblent près de l’âtre de peur de se dissoudre dans cette poussière dense, cette poussière anonyme, elle pourrait bien être le signe avant-coureur de la cendre future de nos corps. Ce noir d’Encre et d’Ivoire nous désespère en même temps qu’il nous attire, étrange magnétisme qui pulse ses ondes, une fois bénéfiques, une fois maléfiques. Car, irrévocablement, nous sommes des Êtres de l’entre-deux, des êtres du Soleil et de la Lune, des êtres des Hautes Marées et des Étiages infinis. Ô combien cette écaille de clarté qui s’origine à la peau de votre cou me ramène à moi dans une manière de certitude heureuse. Elle est l’antidote de ce flux noir qui menacerait à tout jamais de hâter ma disparition si je m’y attardais plus que de raison.

   Toujours dans l’opacité du réel il nous faut postuler l’éclair subit qui bleuit le ciel, l’étincelle qui orne notre joue d’un rapide diamant, il nous faut envisager la phosphorescence du feu follet, il nous arrache à la pesanteur de la tombe. Il sera toujours temps. Un cerne noir, pareil à un crêpe, enserre votre corps dans les limites d’un deuil. De ce liseré sans avenir, pourtant nait cette onde bleue semée de volutes d’un blanc éteint, on pense au lit d’un frais ruisseau dans la lueur de l’aube, tout un réseau de sens vient s’y poser, sans doute pour ouvrir la feuillée de quelque espoir, la touche légère d’une joie ne se donnant que dans sa propre réserve, dans son retrait. Et c’est bien ceci qui est beau, la confluence des opposés, la « coincidentia oppositorum » telle que pensée il y a des siècles par les Pythagoriciens.

 

L’Inachevé appelle l’Achevé.

 

   L’Inachevée que vous êtes, que nécessairement je suis aussi, donc ces manques-à-être que nous sommes ne trouvons notre propre confirmation qu’à découvrir en l’Autre le mot qui s’absente, le sentiment qui se dissout, l’état d’âme qui s’étiole. Sachez que tout le temps de ma description de vous, je ne suis vraiment moi qu’à me rapporter, précisément, à vous. Et la réciproque est vraie, vous ne surgissez du Néant qu’à l’effort soutenu de mon écriture. Non seulement je vous décris au plus près, mais je vous justifie, je vous donne acte sur la Grande Scène du Monde.

 

Vous étiez silence, je vous fais mot.

J’étais perdu en moi, je surgis en vous.

 

   Ne s’agit-il là du plus pur prodige, de la plus étonnante merveille ? Chacun de nous, qui aussi bien aurait pu ne pas exister, voici que nous apparaissons au seul motif de notre méditation respective.

 

Je vous imagine et vous êtes.

 Vous m’imaginez et je suis.

 

   Alors quel pauvre mot pourrais-je ajouter à cette constatation qui en détruirait l’effet ? Dire la posture exacte de votre bras gauche, peindre votre main de ce gris semblable au destin des congères, y aurait-il à cette aune accroissement d’un sens qui me permettrait de vous saisir en votre entièreté ? En réalité votre éloignement de moi est pure présence de qui vous êtes. En réalité mon effacement de vous est la voie grâce à laquelle, vous hissant de votre anonymat, vous biffez l’Absurde, vous ouvrez l’espace de votre propre horizon. Voici, un instant nous avons cheminé de concert, un instant nous nous sommes approchés l’un de l’autre, nos existences se sont tutoyées, nous avons occupé des positions siamoises qui, pour un peu, auraient pu se confondre, réaliser les conditions mêmes d’une osmose.  Mais nous avons suffisamment de libre arbitre pour savoir que nos destins ne sont nullement miscibles, un effleurement seulement, le butinement d’une corolle et puis un envol en direction de cet Infini  qui n’existe qu’à la mesure de ce Fini que nous sommes pour les temps des temps. Le temps est notre seule obole. Tressons-lui l’osier d’un doux berceau. Ainsi naitrons-nous à nous tel Moïse confié à la mesure de l’eau, cet élément si fluide, il trace le lit de notre Éternité !

 

 

 

 

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3 novembre 2023 5 03 /11 /novembre /2023 10:46
Du Noir êtes-vous la Blanche venue ?

 Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« …et que dure alors éternellement notre Nuit nuptiale. »

 

« Hymnes à la Nuit »

Novalis

 

*

 

   « Notre Nuit nuptiale » dit Novalis. Ne sortons-nous jamais de cette Nuit, cette Nuit Primitive, cette Nuit Originaire qui fut notre premier abri avant même que la Lumière ne nous visite et ne nous éveille au doux rythme de la Terre, à l’éblouissement immédiat du Monde ? Car il en est ainsi, nous, Êtres-des-lisières, regrettons toujours notre état antérieur, cette Nuit, comme si une violente nostalgie nous tirait en arrière, loin dans cet étrange taillis de ténèbres dont notre corps fit connaissance, s’en détachant à peine, gardant en son sein, au titre d’une étonnante réminiscence, ces voiles d’ombre, ces corridors de clair-obscur, ces coursives selon lesquelles se fondre en cet élément mystérieusement métaphysique qui ne supporte aucun contour, n’autorise nulle description, n’appelle nulle image, sauf celle, inaboutie, flottante, irréelle d’une manière de songe éveillé.

   « Nuptiale », le mot est fort qui nous attache pour l’éternité au ventre de la Nuit. Et c’est bien notre dos sur lequel s’imprime ce spectre indélébile, cette obscurité native, cette illisible brume dont jamais notre regard ne pourra prendre acte puisque notre revers est la partie de nous-mêmes qui nous reste inaccessible. Ne s’agit-il là d’une vérité infiniment cruelle ? Si, selon le concept hégélien, « La Vérité c’est le Tout », alors il nous faut bien admettre que nous ne pouvons accéder qu’à une partie de qui nous sommes, à savoir vivre dans un genre de fausseté qui nous met constamment au défi d’en transgresser la forme sans que ceci soit possible en aucune façon. Nous sommes pareils à des tessons épars ne parvenant nullement à retrouver le vase initial qu’ils furent, portant en ceci la couleur du deuil, ce Noir qui signe notre Origine en même temps que notre Fin. Certes le constat est amer mais le réel n’a cure de nos états d’âme, ils ne sont que les reflets de notre condition mortelle.

   Cette peinture de Barbara Kroll à partir de laquelle s’élèvent ces quelques mots est de cette nature foncière qui ne laisse guère de doute quant au motif de son aliénation, simple reflet de la nôtre. Tout comme nous, Elle ce Spectre Blanc n’a jamais formulé sa demande de venue au monde, pas plus qu’elle ne décidera ni de la cimaise sur laquelle elle figurera, ni du sombre réduit qui, un jour peut-être, sera sa dernière demeure. Son apparence torturée nous dit son renoncement à toute liberté, sa perte à même sa venue à l’œuvre. Elle est figée en soi, manière de congère définitive, de bloc de glace à lui-même sa propre justification :

 

une arrivée qui sonne tel un départ,

une parole qui se donne en silence,

une vue qui se retourne et regagne

le sombre massif de l’anatomie.

 

   Au seuil d’un premier regard, elle pourrait nous apparaître tel le contretype de l’œuvre de Munch « Le Cri ». Mais un Cri plus tragique si l’on peut dire. Par rapport à la peinture de l’Artiste norvégien, les couleurs se sont métamorphosées en ces griffures de Noir dense, en ce Bleu Turquin qui tire vers Nuit, en cette pâte Blanc de Titane, à cet enduit chaulé qui, posant le corps, le détruit, l’annihile en même temps. Les yeux, quant à eux, sont biffés, totalement pris de cécité et le Cri, le Cri ardent de Munch a ici inversé son flux, il abrase de son irrépressible force ce monde intérieur qui peine à se connaître, attiré qu’il est par cette sorte de buisson Noir, de résille sourde constituant, en quelque sorte, l’oreiller ténébreux d’une tête entièrement dévastée, parcourue des vents mauvais du non-sens.

   Cependant, alertés de ce sombre Destin, nous ne renoncerons nullement à en décrire quelques traits, à en crayonner quelques signes comme si ces derniers pouvaient insuffler à l’intérieur même du Modèle un semblant de vie. La toile se fond dans cette teinte Bleue qui ne semble en être une. Plutôt l’effusion d’une angoisse primordiale venant du plus loin du temps, sans doute du Chaos avant qu’il ne s’organise en Cosmos. Ici, aucune voix qui ferait signe en direction des balbutiements initiaux de l’humain. Tout est celé qui se retient en soi, simple margelle d’un puits avec l’éclat assourdi d’une eau morte, d’une eau fossile, d’une eau qui n’abreuvera nulle autre bouche que la sienne, la sienne adoubée au Néant.

 

Silence ?

Oui mais qui cogne sourdement

contre les parois du Vide,

 qui résonne des clapotis du Rien,

qui fait rebond sur les murs

d’une éternelle Absence.

 

   Sans doute, Lecteur, Lectrice, me direz-vous que mon écriture est noire, que ma plume est cernée de mort, que ma syntaxe se réverbère d’une rive du Styx à l’autre. Et vous aurez totalement raison. Et mon écriture sera dans un genre de vérité si vous éprouvez un frisson à me lire. Tout ceci n’est que le revers de la folie humaine qui connaît, de nos jours, un regain de violence comme jamais. Certes j’aurais pu prendre le parti de décrire de la beauté, de la joie, mais d’autres textes s’écrivent parallèlement, qui tournent autour d’une possible félicité. Ce qu’il faudrait, mettre les textes en regard les uns des autres afin que, de cette dialectique, naisse quelque chose comme un sens, puisque tout sens n’est que relation. Mais il est toujours difficile de faire se confronter les textes, les simples choses, les idées et les actes, les faits et les rêves, les souvenirs et les projets et c’est bien pour ce motif que la Totalité du Réel nous étant hors de portée, nous forons notre trou chaque jour qui passe à notre essentielle dimension, c’est-à-dire dans le champ d’orbes étroits en lequel le nouveau, l’admirable, l’étonnant ont bien du mal à figurer. Nous pensant géants, nous ne sommes qu’une infime partie du Monde, que goutte d’eau dans le vaste Océan, mais énoncer ceci est pur truisme.

   Cette toile de l’Artiste allemande, je vous l’accorde, ceci est paradoxal, est belle à force de désespérance. Elle peut nous sauver de nous-mêmes, nous plaçant au sein de nos propres contradictions, de celles du réel afin que nous puissions en supporter l’épreuve et nous mettre en mesure d’en dépasser la radicale aporie. Non, nous ne vivons nullement dans un Monde de Bisounours. Partout la violence, partout les guerres, partout la folie distillée à chaque coin de rue. Cette image nous placerait-elle à l’épicentre de la barbarie humaine et elle aurait amplement atteint son but. Il y a, sur Terre, mille raisons de désespérer, mille façons de nous extraire de ce vortex, de faire reculer le Noir,

 

de faire venir le Blanc comme

empreinte de la Lumière,

diffusion de la Raison,

fleurissement de la Vérité.

 

   Si le Poète Novalis, dans ses « Hymnes à la Nuit », nous invite à en célébrer les voiles de suie et d’incompréhension, c’est tout autant dans le but de nous ouvrir au chant poétique des choses plutôt qu’à leur fermeture. Pour clore cet article je  citerai cette phrase extraite d’un article de Corinne Bayle dans « Pourquoi la nuit ? » :

  

   « Novalis avait déjà postulé que c’est la nuit qui fait accéder à la connaissance, lieu aveugle du déchiffrement du hiéroglyphe du monde ».

    

   Cette image du « hiéroglyphe » traverse un grand nombre de mes écrits. Je pense, en effet, que nous avons à être nos propres herméneutes, ainsi que les interprètes de toute altérité.

 

Le Noir appelle le Blanc,

 lequel appelle le Noir en retour.

Ce mouvement de balancier scande

le rythme de toute existence.

 Aussi, nul ne pourrait s’y soustraire

qu’au risque de Soi.

 

 

  

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24 août 2023 4 24 /08 /août /2023 08:41
Visage : épiphanie privative de l’Être

Esquisse

 

Barbara Kroll

 

***

 

Ici, il ne peut être question que

 

de haut et de bas,

de lointain et de proche,

 de parole et de silence,

d’invisible et de visible,

d’être et de non-être,

de transcendance

et d’immanence.

 

   Ici quelque chose va advenir dont nous sommes en attente, mais en réalité nous ne savons guère de quoi il s’agit, de quelle forme se vêtira cette longue patience, si elle nous affectera en propre ou bien s’il ne s’agira que d’un événement qui nous sera extérieur, qui ne nous déterminera point, dont nous ne percevrons que la fuite à défaut d’en pouvoir posséder la teneur, d’en déchiffrer le signe secret, d’en deviner l’intention, d’estimer sa situation dans l’espace, de faire quelque hypothèse quant à la nature de sa temporalité. Une sorte d’énigme sans réponse. De rébus dont nous ne parviendrions à démêler le peuple bariolé des lettres, chiffres et dessins. Un genre de charade dont « mon tout » ne serait l’assemblage, ni de « mon premier », ni de « mon second » mais une illisible formule flottant au plus haut.

   Or cette perte de Soi dans la mouvance d’un insaisissable réel, il nous faut la doter de quelque assise, lui octroyer des coordonnées au gré desquelles nous ne serons plus des Silhouettes errantes, des Nomades perdus en plein désert mais des Sédentaires bivouaquant sur un sol ferme, sous un ciel orienté, repérable à son Étoile Polaire et au dessin de ses multiples constellations. Pour l’instant, ne retenons de notre quête d’orientation que le HAUT, le BAS, lui se définira par simple opposition, par évident contraste. Le HAUT est cette pure dimension seule capable de nous aimanter, de conférer à notre vision la vastitude des espaces infinis, de l’immerger au plein de cette lumière qui est la provende même au sein de laquelle se donne l’Esprit, se déploie l’Âme, ailes grandes ouvertes tel le sublime Aigle Royal qui parcourt l’empyrée de la majesté de ses cercles merveilleux, toujours renouvelés.

   Donc nous disons que, présentement, nous laissons volontairement à l’extérieur de notre conscience les bas-fonds inondés d’ombre, les vallées noyées dans leur propre stupeur, les creux des dolines où la clarté se meurt, les ravins perclus de larges blessures, ils sont la perdition même de ce qui, jamais ne s’élevant de soi, ne connaît que la sourde mutité des abîmes, le glauque et l’immobile des vertigineux abysses. Mais il devient urgent de s’éloigner de ces signes négatifs. Nous atteindraient-ils et c’est notre nature même qui chancèlerait et c’est notre essence pervertie qui ne connaîtrait plus le lieu de sa manifestation.

 

Il faut oser la Lumière.

 Il faut déplier l’Ouvert.

  

   Voyez la Fleur du Tournesol, sa tige ombreuse se perd dans la touffeur du sol, ce Vert-Bouteille, ce Vert-Sapin qui semblent proférer les derniers mots avant leur proche disparition. Mais le généreux capitule, lui est solaire, lui rayonne et éclaire tout ce qui se trouve alentour. Il est la figure même de la joie, le rire éclatant de l’enfant, la plénitude heureuse de l’Amante.

   Voyez les hautes torches des Peupliers, leur partie sommitale joue avec les nuages, folâtre avec le cristal du ciel, sème en automne ses mille écus jaunes au milieu des tourbillons du vent. Les regarder, porter ses propres yeux en direction de leurs cimes et c’est déjà s’élever, Soi, perdre ce contact avec une terre sourde où végète le peuple vaincu des racines aveugles.

   Voyez la belle Colline, celle de Sion par exemple, ce haut relief des Côtes de Moselle, la vue y est si ample, dégagée que, par temps clair, l’événement inouï du Mont Blanc se donne sur le mode d’une « apparition », à la manière dont l’Esprit pourrait trouver à se matérialiser sous la forme d’un corps de mémoire, mémoire de ce qu’il fut qui, encore, transparaît dans cette fête de la visibilité. Maurice Barrès lui-même ne s’y est pas trompé qui, dans son roman « La Colline inspirée », désignait ce site tel « un lieu où souffle l'esprit... ». Alors, à cette aune-ci, que sont les basses terres, les sillons de noire perdition, les creux de glaise où rampent les vers et s’enroulent les scolopendres ?

   Voyez les filaments des superbes cirrus, leur aérienne légèreté, à peine un voile, comme s’ils étaient tissés de la vêture des dieux. Aphrodite parée de sa ceinture magique. Apollon jouant de la pure diaphanéité de son arc, de sa lyre, de sa flûte. Héra auréolée de la lumière de son sceptre, de sa couronne. Hermès le Messager aux semelles de vent. Comment le « Monde du Bas », englué dans sa lourde substance, pourrait-il supporter la comparaison ?

   Voyez enfin la superbe Rose des Vents, voyez le souffle d’Éole tel que déployé sur la Mer Méditerranée, écoutez le glissement de Tramontane, la voix discrète de Mistral, l’haleine chaude de Sirocco, la caresse douce et humide de Levant, la parole pluvieuse et heureuse de Libeccio. Tout ce qui est situé au-dessous est affecté de lourdeur, de corruption, de perte prochaine dans quelque insondable abîme.

   Alors, de manière analogique, plaçant en regard de Tournesol, Peupliers, Colline, Cirrus, Rose des Vents, toutes ces Hauteurs Insignes, plaçant donc en miroir la Belle et Essentielle Silhouette Humaine, nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper qu’il y a coalescence d’un SENS singulier, confluent, à savoir que le Haut de l’Homme, son Visage est l’Épiphanie de l’Être, la manifestation en quoi il se rend, sinon entièrement visible, du moins intuitionnable. Notre vision prenant appui sur tel ou tel visage, peu importe sa configuration, ses déterminations propres, notre vision donc donne droit à ce pur mystère du « il y a », il y a quelque chose qui s’annonce, qui surgit, qui se déploie, se révèle comme l’éternel mystère dont il est, l’espace d’un instant, l’intercesseur, le médiateur.

    Il nous reste, maintenant, à reporter sur l’image de Barbara Kroll les quelques méditations antécédentes afin de leur donner corps, afin que l’Être entrevu, nullement saisi dans la complexité de son essence, nous dise quelque chose de son inapparence/apparence, cette Forme toujours en-deçà, en-delà de notre Raison, de notre possibilité de concept, cette dérobade, cette fugue, cet éloignement signant, tout à la fois son caractère précieux, tout à la fois notre persistance à tâcher d’en surprendre quelque perspective, à en deviner quelque ligne de fuite.

   Le bas du corps, cette jambe, ces bras, ces membres griffés de vert, Ce Vert Anglais, ce Vert Véronèse, que nous disent-ils d’eux dans cette posture immanente dont rien ne semble pouvoir se lever que de la douleur, de l’ennui, de la perdition ? Ils sont la figure d’un cruel dénuement, ils pourraient s’annuler à même les intervalles qui en creusent la surface, un Néant est en eux, ce Blanc-Gris qui menace de les reprendre dans le cercle des choses encore non-venues à elles. Le bas du corps de Modèle (du moins de Modèle en voie de venue à Soi, non du Modèle entièrement réalisé), ce bas joue en écho avec la tige terreuse du Tournesol, joue avec les racines ombreuses des Peupliers, joue avec le pied de la Colline encore plongé dans son indistinction native, joue avec le ventre gris du Cirrus lorsqu’il vire à l’orage, joue avec la Rose des Vents en sa partie la plus terrible lorsque la tornade s’assemble et menace les logis de Ceux-d’en-Bas, les Vivants à-demi, ceux qui, délaissés des dieux, courent à leur perte le sachant ou à leur insu, de toute manière la finalité sera la même : retour à la case départ avec un jeu pipé, un jeu faussé, un jeu mortifère.

   Mais assez travaillé « Esquisse » au charbon, au trait de fusain, nous devons éclaircir la touche, la porter au plus haut, lui attribuer ce statut de ligne claire dont, en son fond, elle est porteuse, mais nos yeux indociles n’en perçoivent nullement le rayon de joie. Certes une joie discrète, dissimulée derrière le paravent de sa retenue, mais félicité pleine et entière au motif même de cette réserve, de cette ressource en attente de figurer. Certes le visage, cette épiphanie de l’Être, est teinté d’un lavis bien sombre, comme si un appel de l’Ombre en obscurcissait la soudaine présence. Mais l’on ne vient nullement de cette confusion du corps, de ces lignes Vert-Cru, de ce Mauve-Mélancolique de la vêture, sans en conserver encore quelque souvenir graphique empreint de cette pesanteur, de cette lenteur à s’arracher à des puissances primitives qui paraissent sonner l’hallali, condamner l’Être à la dimension du Non-Être, à son absentement définitif. Oui, car de la partie inférieure du corps au visage, il s’agit bien de la distance entre Non-Être et Être. Quelque chose se réfugiait dans l’indistinction de soi, quelque chose traçait une façon de linéament en spirale, de limaçon refermé sur son point focal, cette lentille presque invisible, alors que, à quelque distance, se hissant vers un hypothétique Ciel, une autre chose arrivait à pas comptés, à pas feutrés sur l’avant-scène du Monde, comme dans le pli retiré de ténébreuses coulisses.

   Mais toute énonciation de ce qui vient en présence, de facto, se doit d’être dite au présent. Afin que, hissée du mystère de sa neuve naissance, quelque chose puisse nous rencontrer que, toujours, nous attendons, comblement d’une partie de nous-mêmes, obturation provisoire de la faille, suture des lèvres de l’abîme dont le mouvement se dit sous la forme de l’exister. Ce Visage de l’Être, du moins son reflet, du moins sa possibilité, du moins son envisageable événement, cette Apparition donc, nous souhaitons en être les témoins privilégiés, les Voyeurs insignes, peut-être même les Révélateurs puisque l’Être ne se dévoile jamais qu’aux yeux des Étants que nous sommes, nous les Hommes. Or de quoi disposons-nous, hormis notre regard, qui puisse rendre compte de sa décisive venue ? Du Langage, des mots de la description qui cherchent à dessiner ses contours, tout au moins s’essayer à leur donner sens.

   Telle l’âme qui, un jour, a pu contempler la lumière des Idées, la restituant au titre de la réminiscence, le témoignage que nous pouvons apporter se fonde d’abord sur un acte de pure mémoire.

Visage : épiphanie privative de l’Être

                               Fragment d’Esquisse                                               Pablo Picasso (D’après)    

                                  Barbara Kroll                                            Étude « Les Demoiselles d’Avignon

                                                                                                              Source PLAZZART

 

 

   Pour nous, l’analogie est évidente, qui place immédiatement en regard « Esquisse » et « Les Demoiselles d’Avignon ». Chevelure hirsute, large front, dimension dilatée des yeux, ligne oblique du nez et enfin ces rayures, ces hachures qui signent, tout à la fois, un style commun et la volonté de parapher l’œuvre à l’aune de ces vigueurs graphiques. Mais, bien plus que ces confluences formelles, c’est de la représentation singulière de l’Être dont nous devons être alertés. Car, ici, il y a bien une inquiétude en l’Être, sans doute une volonté de retrait, l’adoption d’une posture marginale qui pourrait, d’un instant à l’autre, substituer au procès de la représentation, comme son envers, une figure-sans-figure, un visage-sans-visage, autrement dit la pure annulation de ce-qui-est, nous requérant, nous-mêmes, tels des Êtres-du-doute, tels des Êtres si peu assurés d’eux-mêmes, que le plus pur et puissant des cogitos cartésiens ne parviendrait nullement à sauver d’un incoercible naufrage.

   Car c’est bien là notre lot humain que de ne jamais savoir où nous en sommes avec cette lourde et exténuante tâche d’exister, le réel, à jets continus, nous ôtant d’une main ce qu’il nous offrait dans l’autre. Ce constat de la donation/retrait est le signe le plus avancé, la figure de proue de cette finitude, laquelle, en son essence, est identique au scalpel qui entaille les chairs, rétrocédant toujours vers le Rien dont nous espérions qu’il vacillerait sous les coups de boutoir du Tout, ce Tout dont nous pensions constituer, en un seul empan, l’alpha et l’oméga. Or, que voyons-nous ici ? Qu’Être c’est Des-Être, qu’exister se fait sur le mode de la privation, que vivre est un métabolisme fou qui porte en lui les germes de sa propre et incontournable aporie.

 

Regarder cette image,

c’est traverser son Être propre

jusqu’en des rives innommables,

où le Haut, le Visible, l’Effectué,

le Tangible, le Positif

sont toujours amputés, euphémisés

 par le Bas, l’Invisible, l’Ineffectué,

l’Intangible, le Négatif.

 

Inexorablement, nous sommes

 

des Êtres de l’Écart,

du Suspens,

de l’Entre

 

   et ceci nous le savons au moins depuis le jour de notre naissance. Ceci, cette condition édifiée sur du sable, ceci, cette tour reposant sur une fragile argile, ceci, ce cheminement troué, est-ce si tragique qu’il y paraît ? Nullement. Ce qui serait tragique, au sens le plus fort du terme, que notre existence s’ouvrît sur de larges horizons, que notre durée s’indiquât illimitée, que notre chair se vêtît d’immortalité. Car alors, nous ne serions plus Humains. Car alors la recherche de la joie n’aurait plus nul sens. Car alors serrer l’Amante dans ses bras serait pure fioriture. Ce qu’au terme de notre voyage, notre finitude nous offrira, cette mesure immense, cette ouverture illimitée à l’Absolu.

 

Parfois, dans les moments

d’étincelante lumière,

hissés tout en haut des capitules des Tournesols,

perchés sur la tête ébouriffée des Peupliers,

 posés sur le dos souple des Collines,

planant sur l’écume des Cirrus,

 naviguant sur la pointe de la Rose des vents,

nous oublions tout ce qui,

dans l’ombre des mangroves,

au fond des sombres venelles,

dans les cachots de la Terre

se désespère et se meurt

de ne point connaître la clarté.

 

 

  

 

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7 août 2023 1 07 /08 /août /2023 09:20
En elle, le point d’abîme

Peinture mixte

Léa Ciari

 

***

 

   Les ombres sont Bleu de Nuit dans le croissant des barkhanes, profondes, mystérieuses, dont nul ne saurait explorer l’énigmatique présence. Au-delà du cercle lumineux des clairières, de larges zones de ténèbres dont personne, jamais, n’a pu réaliser l’inventaire, connaître le moindre fragment. Dans l’enceinte des villages médiévaux, dans les venelles étroites où personne ne s’aventure, le bitume coule en de larges nappes qui demeurent vierges de tout regard. Sur le versant vertigineux des montagnes, là où l’ubac fait son étrange lac de suie, nul jour ne s’allume, pas même la douce émergence d’une étincelle, pas même une discrétion de luciole. A l’entour des barkhanes, des ramures arborescentes, au large des venelles poudrées de silence, au-dessus du deuil des ubacs, la fête de la lumière, les incessants tourbillons de clarté, les rubans de phosphorescence, les dépliements de blanches corolles, les efflorescences de cristal, la géométrie de la Raison qui trace, au-devant d’elle, l’architectonique d’une joie vacante, parfois immédiate, un feu de Bengale se meut qui ensemence le ciel libre de nos méditations.

   C’est le lumineux adret de l’existence. C’est la gerbe de sens qui s’extrait de la mutité. C’est le rayonnement de tout ce qui est, parcourt l’espace à la vitesse sidérale d’objets certes innommés mais dont l’offrande nous comble à l’aune d’une vision exacte de ce qui fait encontre, de ce qui ne se dresse devant nous qu’à nous confirmer dans notre être, à nous hisser plus haut, plus loin que nous. C’est pure donation, c’est ouverte oblativité, à la manière dont une aube émerge et se teinte de lueurs aurorales, premier pas en direction d’un présent éclairé de l’intérieur, tel le sublime photophore à la transparence de papier huilé.  On pense aux Maisons de Thé, à leur subtile fragilité. Tout va de soi, rien ne biffe ni ne barre. Nul obstacle à l’horizon, chemin de lumière qui trace devant lui le sillon libre de son destin. Tel un rêve de diamant aux arêtes vives, tout s’y réverbère selon nos espoirs les plus fous, nos désirs soudain fécondés par on ne sait quel phénomène inaperçu, quel surgissement de météore dans l’enceinte éblouie de notre tête, sur le cercle incandescent de notre pensée.

En elle, le point d’abîme

Ce que je viens de décrire au travers d’allusives métaphores, cette ombre des barkhanes, cette illisibilité des venelles, ces ubacs sertis de confusion et de doute, ceci correspond en tous points à cette zone d’occultation, telle que représentée par Léa Ciari, à droite du visage du Modèle, ce site d’indétermination foncière, cette aire de confondante opacité, ce « no man’s land », cette terre étrangère, toujours à défricher et à déchiffrer, dont cependant l’informe résiste à toute tentative d’aller plus avant, de percer, au milieu de toute cette noirceur, un peu du secret qui nous eût un instant délesté de la dette de vivre. De la « dette », oui, car ce lieu, en tant que lieu de privation, ne saurait refléter que la dimension insondable d’un manque constitutif de notre condition même. Nous avançons sur le chemin de l’exister, toujours sur la lisière des choses, toujours au bord du ravin mais nos yeux ne veulent nullement sonder le mortel ennui, s’emplir de la poix lourde de l’angoisse. Ils ne veulent s’éclore qu’à la diaphanéité d’une félicité, ils ne veulent connaître que ce liseré d’intelligibilité qui court le long des hautes montagnes, les détoure d’une aura étincelante.

   Cependant détourner ses yeux de l’ombre n’équivaut nullement à en évacuer le caractère absurde. L’illucidité n’a jamais sauvé personne de soi car elle ne saurait avoir de vertu cathartique. Seulement un sommeil léthargique, une avancée somnambulique, un vertige en attire un autre, une mécompréhension en appelle une autre. Ce Noir profond qui jouxte le visage, en barre en partie l’épiphanie, le réduisant à une manière de demi-vérité, ou bien plutôt le noyant dans la lagune grise du mensonge, il nous est requis, en tant qu’Hommes, en tant que Femmes, d’en interroger la nature, de tâcher d’en percer l’opercule, afin que porté au jour, ce demi-visage contrarié reprenne des couleurs et se dise selon le rythme d’une parole renouvelée, ressourcée à la fontaine de la positivité. Car nul ne saurait se connaître à dissimuler ainsi ce qu’il est en son fond sous cette bannière de crêpe qui l’annule à même son être. Selon un contexte religieux, Christian Bobin nommait cette zone d’invisibilité « La part manquante », et voici la définition qu’il en donnait, au travers du geste de l’écriture :

 

"C'est par incapacité de vivre que l'on écrit.

C'est par nostalgie d'un Dieu que l'on aime. »

 

   Je ne suivrai nullement l’Écrivain sur ce chemin de foi et de piété, seulement dans la perspective existentielle, attribuant cette « part manquante » à des motifs immanents, à des accidents de parcours, à des « irrévélations », à des obscurités qui nous assaillent, venues d’on ne sait où, dont cependant, en vertu du Principe de Raison, il nous faut bien élaborer quelque hypothèse à défaut d’en pouvoir dominer l’irrépressible force, la puissance qui nous rive à demeure, nous aliène au sein même de notre citadelle de chair.  Ce qui, pour un Croyant, aussi bien pour un Athée, se donne en tant que vérité certaine de soi, en tant qu’apodicticité, donc indémontrable, c’est bien ce sentiment de manque coalescent à notre nature même, se vivant comme un fondement irréductible de qui-nous-sommes en notre posture, des êtres mortels, donc des êtres en lesquels s’inscrivent, de toute éternité, cet absentement, cette existence trouée dont jamais, nous ne pourrons réduire la terrible inconsistance.

   Je pourrais ainsi, à l’envi, décliner sur d’infinis registres, l’image de ce manque qui crée faille en nous, selon des motifs qui, s’ils sont singuliers, s’affilient en quelque manière à un vaste courant universel des choses et des êtres en de leur paradoxale rencontre. Il suffira de dresser, ci-après, quelques figures du manque telles qu’elles apparaissent dans l’horizon fluctuant des Quidams que nous sommes, ces genres de marionnettes désarticulées qui, toujours, cherchons à nous rassembler autour d’un centre qui nous fuit et nous désespère. La fugue des manques ci-après désignés est fugue personnelle dont je ne sais si, d’une façon ou d’une autre, elle pourrait correspondre aux attentes de l’Artiste qui a dressé ce portrait sur lequel je m’interroge. Mais se questionner sur l’Autre, ce continent invisible, ne se fait jamais qu’à partir de Soi, comme si, Celui, Celle qui nous font face n’existaient qu’à titre de simple réverbération. Donc la litanie infinie des manques infinis :

 

Manque : ceci qui, en moi,

me demeure inconnu.

Manque : cet « invécu » dont j’aurais

 voulu qu’il me rencontrât.

Manque : ce point vers lequel je m’achemine,

qui n’est que chemin de non-retour.

Manque : ce désir qui s’est éteint

avant même qu’il ne rougeoyât.

Manque : cette œuvre demeurée incréée.

Manque : tous ces livres à lire

qui, jamais, ne le seront.

Manque : ces mots que j’aurais

voulu prononcer,

ils se sont réduits au silence.  

Manque : ce voyage en Soi

 à demi entamé.

Manque : cet amour inexaucé,

il demeure en friche.

Manque : cette écriture à court d’absolu.

Manque : cette Littérature, si vaste

continent, à peine rencontré.

Manque : cette persistance en

Philosophie, sur le seuil seulement.

Manque : ce concept approché tel la Léthé.

Manque : cette vision synoptique,

demeurent des angles morts.

Manque : le surgissement

dans la plus pure Idéalité.

Manque : cette notion d’AFFINITÉ

insuffisamment portée au concept.

Manque : ce Mot, cet unique mot,

 tel Idée, Substance, Être

dont j’eusse souhaité qu’il devînt

 mon indépassable orient.

Manque : naissance en Soi,

de cette inépuisable ressource au

terme de laquelle une plénitude

 se fût d’emblée atteinte.

Manque : apercevoir la

totalité des Œuvres d’Art

en leur cercle refermé.

Manque : se situer à la fine

 pointe de l’Idée à partir d’où

tout se détermine et fait sens.

Manque : vivre un jour seulement

dans l’étincelle du Génie.

Manque : assembler en la dignité

 d’un recueil l’entièreté

 des Beautés du Monde.

Manque : apercevoir le rayonnement de l’aura

qui intime l’existence de deux êtres

au-delà des visées communes.

Manque : voir sortir de Soi le fil de la Vierge

tissé des mots d’une ultime Poésie.

Manque : devenir l’Insulaire hantant

jour et nuit les travées

en clair-obscur où luisent

les maroquins des ouvrages

et leurs dentelles fascinantes de mots.

Manque : vivre au plus haut d’un Phare

et éprouver l’Essence même

de la Solitude jusqu’au vertige.

Manque : arriver tout au bout du monde

et projeter son propre regard

sur son mystérieux envers.

Manque : faire de cette magique

Réminiscence

le lieu effectif d’un

 Ici et Maintenant.

Manque : porter son Imaginaire

dans le hors limite,

l’Ouvert, l’infinie pluralité des Choses.

Manque : entrer dans la lentille de verre

de la diatomée

et connaître le fourmillement

de l’Infiniment Petit.

Manque : porter ses yeux au ciel

et voir l’invisible

derrière l’épaule du Bigbang

Manque : être Soi jusqu’en sa

 lisière et être à la fois,

Arbre, Tronc, Racine, Rhizomes.

Manque : grimper l’échelle des tons

et parvenir

là où l’éblouissement

devient la seule Parole.

Manque : éprouver le vibrato d’une Voix

et s’y abîmer corps et âme.

Manque : faire de sa peau

 un miroir du Monde.

Manque : babélienne volonté :

que toutes les Langues

fassent en soi une unique colonne,

un seul et même ébruitement.

Manque : se vivre infime soleil fécondé par

la Grande Étoile Blanche donatrice de Vie.

Manque : être rivière, puis ruisseau,

puis mince filet d’eau, puis Source.

Manque : de l’empan d’une seule vision

 balayer l’Espace et le Temps

jusqu’à son point d’Origine.

Manque enfin, ne pouvoir dire

du Monde, des Êtres, des Choses

que l’Alpha alors que l’Omega

attend d’être fécondé

Jusqu’en son ultime.

Manque et toujours manque

Jusqu’en son possible épuisement,

mais ceci est-il Humainement possible ?

 

   Alors, après cette longue évocation des manques, saturée d’une vision purement Idéaliste, que reste-il à dire de cette Peinture qui a enfoncé son coin dans la pensée et risque d’y demeurer pour la suite des temps ? Dire et toujours redire ce-qui-vient-à-nous avec la seule matière disponible, celle des mots. Laquelle reflète celle de la proposition plastique. Tout vient du fond. Tout surgit à la lumière à partir de ce fond sans fond qui est le lieu même de provenance de l’Être. Dans ce pli de la Nuit, rien ne parle ni ne fait signe. Mais bientôt, une Figure paraît comme surgie de nulle part. Toute épiphanie, par essence, est toujours un mystère. Comment une chose nait-elle du Rien ? Aporétique question qui nous reconduit au silence. Et pourtant il faut briser cette paroi de silence, l’offusquer de mots, la seule possibilité qui soit effectivement en notre pouvoir.

   L’image est, en sa partie inférieure, occupée par une surface dorée qui nous fait penser aux fonds des toiles de Gustav Klimt, ces manières de fabuleuses icônes qui pointent en direction du religieux, du sacré. Bien évidemment, la tension est vive entre ces deux surfaces se jouxtant selon la puissance sourde d’une polémique. Combat du nuitamment non-éclos et du diurne en son solaire déploiement.

 

Un Rien s’affronte à un Tout.

Un Vide se heurte à un Plein.

 

   Verticale dialectique où les contraires ne naissent à leur propre essence qu’à avoir auparavant connu le visage heurté de son antinomie. Elle, l’épiphanie en creux, l’épiphanie irrévélée, l’épiphanie biffée qui ne vient à nous qu’à recevoir son Sens le plus apparent, ce Visage donc armorié selon un retrait, un côté atteint de Plénitude, un côté affligé de Vacuité, ce Visage qui vient heurter de front notre sensibilité est la représentation de la Métaphysique en ses fondements mêmes : Être et non-Être se « dé-visagent », c’est-à-dire se donnent visage en même temps qu’ils l’annulent, ouvrant en nous qui regardons, la faille du tragique, le clignotement ontologique du paraître et du disparaître, la mesure d’une possible Infinitude et d’une incontournable Finitude.

   Tout visage est le lieu de ce conflit, de la lutte des opposées, du feu des contradictions, de la césure qui fait de l’entre, qui crée de la distance, qui creuse un fossé au milieu du tissu apparent d’une unité que nous pensons sans faille. Comme le dit Montaigne dans ses « Essais », nous sommes toujours « en visage descouvert », ce qui signifie que ce découvert est le signe du risque immanent à notre cheminement terrestre. Édifiés sur du Manque, tissés d’une argile friable, nous ne sommes que des Esquisses lézardées assistant, impuissamment, à cette chute qui évolue à bas bruit, à cette ligne de partage qui place d’un côté ce visage de terre cuite à l’immémoriale beauté, de l’autre ce masque de nuit qui ne cherche que son dû, ce dû qui, depuis toute éternité, n’attend que d’être soldé. Certes la lucidité a ceci de confondant, décillant nos yeux, elle les porte à l’incandescence du regard. Ce qu’elle prélève du visible et d’un possible succès, elle en ôte le rayonnement, rendant à l’invisible ce qui lui appartient de plein droit, ce Non-Être dont il est tramé jusqu’à l’absurde.

   Cependant, il ne faudrait pas croire que cette toile n’indique qu’un sombre désespoir. Il y a des lignes de positivité : celle déjà signalée d’une homologie du fond avec un Klimt et, sans doute en existe-t-il une seconde de nature formelle, cette minceur du cou, cet oblique du buste inclinant vers les portraits de femmes de Modigliani. Positivité qui se dialectise avec le haut nocturne de l’image, manière de reconduction à « l’Outre-Noir » d’un Soulages, cette énigmatique figure d’un « Outre » dont nul nom, nulle présence ne sauraient tracer les effectifs contours. Du reste, n’est-ce là la mission de l’Art en ses plus hautes cimaises que d’affronter la Présence, tout en puisant à l’Absence comme son répondant logique ? Songeons à la belle assertion de Paul Klee :

 

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »

 

   S’il se contentait de rendre visible le visible, nous serions immédiatement adossés au non-sens d’une tautologie, ce cercle fermé, cet ouroboros, ce serpent qui se mord la queue. Si l’Art « rend visible », c’est bien une chose : l’Invisible dont seul le phénomène, l’apparence se montrent à nous sous les traits de l’œuvre. Or l’Art n’est jamais pure abstraction qui ne vivrait que de son ciel, dans son ciel. L’Art vient à nous, comme la vie vient à nous, comme l’existence nous convie à être au-dehors du Néant, à le toiser tant que le rayon de notre regard peut en supporter la belle et tragique vision. Oui, le Néant se donne sous la forme contrastée de l’oxymore, il nous fascine en même temps qu’il nous terrifie. A nous de trouver ce point d’équilibre, tel l’intervalle entre deux mots. Nous sommes phrases que le point final attend. Mais alors quelle joie de vivre au rythme des mots ! Quelle joie !   « Peinture mixte » tel est le sous-titre de cette belle œuvre.

 

Or le mixte est toujours mélange,

de la Nuit et du Jour,

de l’Absence et de la Présence,

du Manque et du Désir.

Rien n’est pur qui brillerait

de son feu éternel, telle la

merveilleuse Idée platonicienne,

une lumière se lève des

ténèbres qui vient à nous.

 Elle est à cueillir

dans l’instant même.

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