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22 avril 2023 6 22 /04 /avril /2023 07:33
Eloge de l’ennui

« L'ennui est après l'ambition le plus grand poison de la vie. »

 

Proverbe français

 

***

 

                       Mercredi 11 Novembre

 

   Le plus souvent, lorsque rien de précis ne se profile à l’horizon, ni travail, ni rendez-vous, que les programmes de cinéma vous laissent indifférent, que vous êtes situé dans la zone d’incertitude sise entre la lecture de deux livres, vous n’avez de cesse, afin de vous changer les idées, d’aller faire une promenade au Jardin du Luxembourg. Le plus souvent, vous choisissez de vous asseoir sur l’une de ces chaises métalliques peintes en vert, sur le terre-plein qui domine le Grand Bassin, vous laissant aller à la plus douce des rêveries, celle qui, chez vous, chasse le spleen et ôte de votre esprit quelque chagrin qui aurait pu s’y loger. Certes vous êtes coutumier du fait mais, pour autant, vous ne souhaitez vous installer dans une routine qui serait contraire à la manifestation d’un facile bonheur. Toujours, dans votre imaginaire, l’espoir que quelque chose de nouveau surgira : une idée d’écriture, la concrétisation d’un rêve sous les espèces de la vision d’une scène inattendue, peut-être une rencontre qui orientera le cours de votre vie dans une direction dont vous ne pouviez soupçonner qu’elle pût exister.

   Disons, c’est un clair après-midi de printemps, la nature s’éveille, les frondaisons du Jardin, les charmilles bruissent de mille pépiements joyeux. Aujourd’hui c’est un banc qui a retenu votre attention, près du Kiosque à musique. Vous avez pris un journal que vous feuilletez distraitement, plus à la tâche de regarder les allées et venues des passants qu’à une lecture qui vous paraît fastidieuse, les événements sont si gris qui maculent les pages. Vous vous distrayez de tout et de rien, le vol d’un pigeon, le jeu d’un enfant, le travail d’un Jardinier. Après un long moment de flottement, vous êtes sur le point de partir lorsqu’une Inconnue vient s’asseoir près de vous. Certes vous ne souhaitez la dévisager, ce serait un manque de tact. Cependant vous tâchez d’élargir votre champ de vision de manière à l’observer discrètement. Il s’agit d’une femme aux alentours de la quarantaine, cintrée dans un tailleur gris élégant. Sa chevelure est courte, claire, dans les blonds cendrés. Elle lit un livre dont elle tourne lentement les pages comme si elle en savourait le contenu. Vous pouvez lire le titre : ‘La maison de Claudine’ de Colette. Alors quelques phrases se précisent dans votre mémoire. Vous retrouvez surtout les passages lyriques des descriptions de la nature, des scènes de la vie.

   D’évoquer ceci, c’est déjà comme si vous aviez entamé une conversation avec celle qui partage votre solitude. Au bout de peu de temps, vous devez vous avouer à vous-même ce genre de trouble délicieux qui vous envahit au seul motif de votre proximité d’une présence si discrète mais si rayonnante. Vous allumez une cigarette. Afin de vous donner une contenance ? Dans le but de tromper votre impatience ? Vous seriez bien en peine de délimiter l’essence de votre état d’âme. En tout cas vous vous sentez paradoxalement dans l’attitude de celui qui oscillerait entre optimisme et pessimisme, mais il faut le reconnaître, c’est bien là la marque de votre caractère. Peut-être est-elle accentuée par la situation qui vous installe dans la perplexité ? Que souhaitez-vous au juste ? Faire plus ample connaissance de l’Inconnue au tailleur ? Quitter ce banc et ne plus penser à rien ? Vous seriez bien incapable de le dire, ce genre de rencontre vous plonge toujours dans l’embarras.

   Faisant mine de vous plonger avec attention dans la lecture de votre quotidien, alors qu’en réalité vous n’êtes qu’en vous hors de vous, vous entendez une belle voix voilée vous demander si vous avez du feu. ‘Seule’, vous la nommez ainsi, c’est un jeu chez vous d’attribuer des noms aux passantes que vous croisez au hasard de vos déambulations, ‘Seule’ donc a tiré de son étui une longue cigarette au filtre de liège. Vous saisissez votre briquet dont la flamme vacille au gré d’un vent léger. ‘Seule’ entoure vos mains pour abriter sa cigarette. A-t-elle effleuré vos doigts ? Vous avez senti une brève pression et, simultanément, votre cœur a battu plus fort. Mais n’est-ce pas votre imaginaire qui vous abuse ? N’est-ce pas déjà un désir qui s’allume en vous et vous pousse à la déraison ? Le peu de temps qu’a duré la flamme vous avez eu le loisir d’archiver en vous, ce beau visage énigmatique, de détailler la pulpe grenat des lèvres, les yeux couleur d’acier, les cils longs et ombrés, les beaux cernes mauves qui semblent dire l’étrange volupté.

   Vous vous êtes énivré de ces fragrances de miel et d’ambre qui s’élevaient du tabac. Vous avez même pensé à un philtre d’amour. N’était-ce, dans ces feux illusoires du jour, une entreprise de séduction ? Déjà vous savez que vous êtes comme sous l’emprise d’un alcool fort, d’un puissant narcotique qui décidera de votre futur, abrègera vos nuits. Vous êtes un incorrigible séducteur, une manière de Casanova qui vous abreuvez à votre propre plaisir bien plutôt qu’à celui de l’Etrangère  qui est à la racine de votre trouble. Vous êtes un homme double. Vous êtes Vous qu’habite un Autre homme, celui qui est né au contact de ‘Seule’ dont, maintenant, vous ne pouvez qu’accomplir la nécessaire efflorescence. Avec ‘Seule’ vous avez parlé comme dans un songe. Vous avez papillonné autour de son esquisse florale. Vous avez butiné par avance ses pétales, sa corolle intime, vous êtes entré en elle par effraction, vous avez percé sa peau, avez colonisé sa chair. Vous ne pouvez douter que ‘Seule’ vous appartienne, qu’elle tisse sa propre vie au contour de la vôtre, qu’elle soit, en quelque sorte, un satellite dont vous constituerez un centre d’attraction. Le seul qui soit possible en ce lieu, en cette heure.

   Non, vous n’êtes nullement pervers, vous ne tirez nul plan sur la comète, vous laissez la liane de vos affinités capturer qui vous aimez dont vous pensez que l’amour vous était dû. Vous prétendez que nulle rencontre n’est le fait du hasard, qu’elle était inscrite de toute éternité dans votre propre tablette d’argile, dans celle de ‘Seule’ dont la trajectoire vous a enfin rencontré. Le rendez-vous pour demain à la terrasse du ‘Café Romain’, Place de l’Estrapade, est-ce vous ou bien elle qui en avez décidé ? Ou bien est-ce le motif de vos destins réunis ? Une confluence des cœurs anticipant l’osmose des chairs ? C’est si curieux une existence avec ses multiples événements dont il est bien difficile de démêler l’écheveau des causes et des conséquences ! Toujours un secret, toujours un mystère qui cryptent le réel, le rendent illisible.

 

  

   Jeudi 12 Novembre

 

  15 Heures - Vous êtes arrivé avec une bonne heure d’avance. C’est votre habitude. Elle résulte du souci de faire phosphorer le plaisir de la rencontre, de préparer un lit où elle pourra s’épanouir, prendre sens. Vous buvez en de minces gorgées un Canada Dry dont votre palais détaille longuement le pétillant des bulles, le goût tonique du gingembre. Chaque bulle, chaque touche épicée sont les signes avant-coureurs de ‘Seule’ dont, encore, vous ne connaissez le prénom. Elle a préféré vous réserver la surprise. Sans doute une façon d’aiguiser votre envie, de donner des gages à votre appétit. Dans la coursive étoilée de votre tête des prénoms se donnent au hasard comme possibles nominations : Claire, Hélène, Virginie, Eve. Aucun ne brille plus que l’autre. Peut-être ‘Seule’ est-elle une synthèse de toutes ces existences hallucinées ?

   16 heures - Vous regardez compulsivement le cadran de votre montre. 16 heures est l’heure ‘fatidique’ au sens étymologique de ‘fatum’, ce destin irréversible qui joue de vous comme le ciel joue des nuages. Votre regard se perd au loin dans la longue perspective de la Rue des Fossés Saint-Jacques. Vous chercher à distinguer la silhouette de ‘Seule’. Vous scrutez tout ce qui vient à vous, qui ne manquera de vous offrir cette haute silhouette, cette chevelure blond-platine, ce visage qui vous habite comme si vous le connaissiez depuis le plus lointain du temps. Elle ne tardera à arriver. On n’est nullement une femme d’allure si élégante pour ignorer ses rendez-vous. Et puis, vous êtes sûr, hier, cette pression discrète sur vos mains, c’était un signe. Du reste vous ne vous y trompez pas, une longue fréquentation de vos conquêtes féminines vous a pourvu d’un flair indéfectible. Bien sûr, parfois une simple illusion que vous aviez transformée en certitude, mais ces erreurs d’estimation ont été si rares. 

   16 heures 15 - Nulle présence, dans le prolongement de votre regard, dont vous attendiez le surgissement. Elle aura eu un ennui de dernière minute, une course à faire, une toilette à repasser, un paquet de cigarettes à acheter. Elle est si libre quand elle fume, si attentive aux volutes grises, un rapide nuage visite ses yeux qui dit le plaisir de vivre ainsi, au bord des choses, dans la pure surprise d’être. Cependant l’inquiétude naît en vous, fait ses étonnantes confluences dans les noeuds de votre chair, dans le dédale de votre esprit. Vous cherchez, consciemment ou non, à vous distraire de vous, à vous éloigner de vous, pensant que ceci vous sauvera du déluge. Jamais vous n’avez observé avec autant d’attention le monde immédiat qui vous entoure, les pieds ouvragés de la table derrière laquelle vous êtes assis, le bourgeonnement des arbres, le grésillement des abeilles dans le peuple lisse de l’air.

   16 heures 30 - Vous commencez à douter du réel, de vous, de ‘Seule’. C’est un peu comme si ce monde qui vous entoure n’était qu’une sphère de brume dans laquelle vous flotteriez immensément, ne percevant même plus les frontières de votre corps. Vous sollicitez votre mémoire, vous rejouez la scène d’hier à la façon d’une ‘scène primitive’ au gré de laquelle ‘Seule’ aurait été votre amante, l’unique amante de votre vie. Sa beauté, sa présence ont chassé toutes les autres. Les autres sont crucifiées, épinglées telles des insectes sur une planche de liège. Comment donc ont-elles pu exister ? Non, elles ne sont que l’ombre portée de Celle du Jardin du Luxembourg, elles s’évanouissent à son contact, elles brasillent dans l’illisible destin qui est le leur, un feu vite éteint dont nul n’aura même plus la souvenance, à commencer par vous, le ‘Solitaire’ de la Place de l’Estrapade, le « veuf, l’inconsolé », celui dont l’étoile est morte, dont Nerval traça dans le ciel de la littérature « le Soleil noir de la Mélancolie ». Les vers du Poète vous reviennent en tête et l’un d’entre eux, le plus incisif, se plante au plein de votre conscience à la manière d’un canif : « La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé. » Oui, la fleur s’est fanée avant même d’être cueillie et vous demeurez au centre de vous, éparpillé, fragmenté, oublieux de qui vous êtes.

   16 heures 45 - Jamais vous n’avez regardé les choses avec autant d’acuité, de pure lucidité. Les arbres, là sur la petite Place, vous en détaillez les amples ramures, vous en percevez chaque feuille, vous en radiographiez le tronc, vous en percevez l’âme dans sa substance la plus blanche, la plus virginale et il s’en faut de peu que vous ne perceviez jusqu’au cheminement de leurs racines souterraines. En réalité vous ne faites que tromper votre attente, détourner la dague qui menace votre peau, sans doute l’incisera bientôt. Vous laissez flotter la rayon de votre vision sur les longs capots des voitures noires, glisser le long des trottoirs de ciment, inventorier la moindre lézarde, puis rebondir sur la silhouette de cette passante dont vous pensez, qu’aussi bien, elle aurait pu être celle de ‘Seule’ venant s’asseoir tout naturellement à votre table, s’excusant du retard, elle a eu un imprévu de dernière minute, mais ce n’est rien, cela n’entame nullement la joie de la rencontre, cela ne compromet en aucune manière ce qui aura lieu après car chacun sait bien en son fond ce qui adviendra, qui est tout simplement irréversible au simple motif que nul encore n’a pu faire s’inverser un destin, que certaines choses doivent se produire, tout comme la nuit succède au jour et l’accomplit.

   17 heures - Déjà une heure passée à cette terrasse vide de la présence de ‘Seule’. Oui, pensez-vous, j’ai eu raison de lui donner ce nom ‘Seule’ qui, pour l’occasion, pourrait rimer avec le mien, ‘Seul’. C’est ce sentiment de longue solitude qui vous saisit ici et maintenant en cet instant mortel qui jamais ne se reproduira. Votre tête est cernée d’éclairs, de rapides fulgurations qui ne résultent que de votre dépit d’avoir été ignoré. ‘Seule’ vous la voyez nettement se profiler sur l’écran de votre imaginaire. Vous la voyez en discussion sur le banc d’hier avec un Inconnu. Ce dernier lui tend son briquet. Elle entoure de ses mains les mains de l’homme. L’homme sourit intérieurement. Cette pression sur ses doigts, quelle est-elle, quel mystérieux message se blottit au sein de ce léger attouchement ? Quel avenir se dessine ainsi ?

   Malgré vos facultés de projection qui sont grandes, vous n’arrivez à cerner le visage de cet Inconnu du banc. Cependant, vous lui trouvez quelque ressemblance avec votre propre personne. Une façon de parler en faisant des gestes, une façon de regarder ‘Seule’, de l’aimer déjà à la hauteur de sa beauté. Mais qui est-il celui qui parait être votre sosie ? Ne serait-il l’incarnation de votre propre présence, un léger décalage dans le temps, la persistance rétinienne d’un événement, la promesse, en même temps, d’un futur qui chante dont, peut-être, vous pressentez en vous le doux bruissement de source ? Les choses sont si étranges dans ce printemps qui traîne à sa suite les joies et les tristesses des hommes et des femmes : une fuite à jamais dans la fente du temps !

 

    Eloge de l’ennui - Quelques commentaires.

 

   Faire l’éloge d’une perte, d’une affliction, d’une aventure qui a sombré dans le non-sens, ceci paraît risqué pour la simple raison que notre pensée fonctionne sur le mode de la logique, du rationnel et que prétendre préférer l’absence à la présence semble être pure entreprise de Sophiste. Bien entendu si nous raisonnons au premier degré, dans l’immédiate décision de nos attentes légitimes, nous dirons bien vite que l’ennui est un état d’âme négatif qui entraîne toujours chagrin, tristesse et autres contrariétés dont chacun préfère faire l’économie. Un bonheur, fût-il léger et de courte durée, est toujours préférable à l’expérience du malheur. Cependant il ne nous est nullement interdit de tirer d’autres conclusions que celles qui sont habituelles dans ce cas de figure. Si nous consentons à faire l’éloge de l’ennui c’est bien qu’une telle attitude doit trouver quelque part son juste fondement, son évidente justification. Donc le personnage de la fiction, dans cette optique, tire des avantages de sa mésaventure. Et de quelle façon ? Pour quels gains ?

   Nous dirons que, de manière synthétique, ‘Seul’ a vu son niveau de conscience s’élargir de façon appréciable. Si tout s’était passé selon l’ordre des choses, que ‘Seule’ ait honoré son rendez-vous, que la ‘scène primitive’ ait eu lieu, que d’éventuelles rencontres s’en soient suivies, tout se serait déroulé dans la pure quotidienneté, tout n’aurait été, en dernière analyse, que banal, contingent, infiniment reconductible. Maintenant, si nous visons cette longue attente selon son versant positif, nous dirons ceci :

   ‘Seul’ a vu l’empan du temps s’accroître considérablement. Ce qui, dans le temps réel n’a duré que deux heures, de 15 à 17 heures, dans le temps fictif, imaginaire s’est vu octroyer un supplément temporel. Ce temps interminable dont la lenteur est la marque la plus évidente, pourquoi lui conférer un caractère seulement négatif ? Toujours nous nous plaignons de manquer de temps, de faire toutes choses à la hâte, de ne jamais pouvoir apprécier la densité de l’instant, de n’en jamais saisir que l’étincelle. Elargir la temporalité c’est lui affecter de nouvelles configurations, de nouvelles valeurs, la doter de significations qui ne peuvent que nous enrichir si nous prenons la peine d’y consacrer un examen véritablement objectif. Ici, bien entendu, il y a conflit entre notre naturelle impatience à voir se résoudre les problèmes et le don qui nous est fait de goûter le réel avec la méticulosité qu’il mérite. Cet ennui qui ne semble jamais en finir, n’est-il le sentiment ourdi par ‘le philosophe en méditation’ (voyez le tableau de Rembrandt), par le mystique en sa contemplation dans le désert, par le savant qui admire les constellations au-dessus de sa tête (voyez la belle assertion de Kant : « Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. »). L’on se doute, regardant avec justesse la réflexion kantienne, que l’état conduisant à ‘l’admiration’ et à la ‘vénération’ ne sauraient résulter que d’une longue patience, vertu indispensable au penseur d’infini. 

   Et, parallèlement à cet accroissement du temps, c’est aussi l’extension de l’espace qui a eu lieu. ‘Seul’ qui, d’ordinaire, centrait son regard sur sa propre personne, sur son intériorité, voici qu’il le déporte de lui, longeant la longue perspective de la rue, interrogeant les frondaisons des arbres, fouillant jusqu’aux racines pour y conduire son exploration perceptive qui, en même temps, est examen, approfondissement de soi. Ce qui, aussi, s’est largement déployé, c’est l’interrogation sur l’attente, inséparable d’un questionnement sur l’amour. Si, en une première estimation fondée sur un naturel égoïsme humain, ‘Seul’ n’avait aperçu ‘Seule’ qu’à la façon d’une facile ‘proie’, si le thème de la rencontre ne s’illustrait que dans la perspective d’un opportunisme, eh bien l’angoisse coextensive à l’ennui, au sentiment de dépossession, projetait maintenant une lumière bien différente sur la possible relation. Elle devenait, non seulement plus essentielle, mais précieuse car l’envisager ôtait de facto cette cruelle épreuve de solitude où rien ne parlait que le souffle du vide.

   Or c’est bien la nouvelle disposition d’esprit relative à l’ennui qui a rebattu les cartes. L’ennui a réalisé les conditions mêmes au gré desquelles les choses peuvent se renforcer et prendre un sens nouveau alors qu’une relation éphémère et donjuanesque eût immolé l’amour à la possession d’un plaisir rapide, sans échange véritable, sans lendemain. Autrement dit un acte parmi tant d’autres d’une laborieuse quotidienneté. Le nécessaire retour sur soi de ‘Seul’ a constitué la quête selon laquelle, à la fois se découvrir en sa vérité, à la fois reconnaître ‘Seule’ en sa dimension de nécessaire et absolue altérité. En conclusion, c’est la nature profonde, l’essence d’une union des âmes qui a eu lieu au travers des singularités propres offertes par l’ennui. Et puis, en fin de compte, chacun, chacune, ‘Seul’, ‘Seule’ n’ont-ils trouvé dans cette singulière situation d’un temps se dépassant lui-même, d’un instant métamorphosé en éternité, le lieu de leur inentamable liberté ? Demeurés où ils sont de leur propre itinéraire, ils conservent la possibilité d’emprunter une autre voie, un autre chemin qui, peut-être, n’est que celui-là même du Soi en son plus lisible rayonnement !

   Peut-être l’ennui constitue-t-il, non la face inversée de l’allégresse, mais son indispensable complément ! Il n’est que d’en expérimenter l’irrésistible force !

 

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21 avril 2023 5 21 /04 /avril /2023 07:58
Quelle biffure de vous ?

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Savez-vous l’urgence des intuitions à se manifester ? Voici, le dos appuyé contre le tronc rugueux d’un vieil arbre, l’on se prend à rêver.

 

Å l’aile d’un nuage

qui frôle la toile du ciel.

Au voyage que l’on fit

en des temps anciens sur

les terres du Septentrion.

Å un jeu de billes dans

la cour de l’école.

Å une belle voiture avec laquelle

on gagnait les rivages de l’Océan.

Å une « conquête »

 (le terme est bien usé aujourd’hui)

qui voulut bien vous gratifier

d’un regard, l’espace d’un éclair.

 

   Et au milieu de tout ceci, comme une feuille qui émerge du tumulte des eaux, quelques traits flous, juste une esquisse, mais combien heureuse afin que l’âme connaisse quelque paix à laquelle elle aspire depuis le jour de sa naissance. L’intuition, disais-je. L’intuition que quelque chose va survenir, que cette chose comblera une longue attente, qu’elle sera un baume sur une plaie incisée à vif.

   Car, voyez-vous, vous que je ne saurais encore nommer, le Printemps a, sur moi, ce curieux effet, nullement de me reconduire sur les rives de ma naissance (ceci serait encore un bien grand bonheur !), mais bien plutôt de me plonger dans la nasse cotonneuse d’une infinie mélancolie. L’Hiver à peine passé, j’en regrette les vifs frimas. L’Été, encore en attente, j’en espère un réveil qui me sortirait de ma léthargie. L’Automne, l’admirable Automne fait en moi ses flaques, dorées, ses lagunes de miel, si bien que je m’impatiente de ne nullement en toucher le tissu de soie. Vous l’aurez compris à l’aune de ma triste antienne, je ne peux ni trouver le temps de ma présence, ni rencontrer le lieu qui participerait à ma félicité. Et, à défaut de cette dernière, un court bonheur m’aurait suffi qui aurait tracé sur la courbe de mes yeux le dessin d’un lumineux trajet.

 

Or tout est sombre

qui confine à la nuit.

Or tout est silence qui fait signe

vers la redoutable mort.

  

   Appuyé contre mon chêne, avec le sol de blanche pierre pour assise, avec l’illisible horizon pour limite, avec la persistance d’un songe-creux fiché au mitan de ma tête, je vogue en moi sans possibilité aucune de connaître autre chose que la vastitude de mon propre désert. J’y aurais au moins souhaité qu’un ermitage y élevât son spectre gris, que la nudité d’une pièce pût y accueillir cet immense flottement que je suis, qu’une voix s’y installât avec son coefficient de vérité, qu’une fleur de pierre y fût arrivée à éclosion, que ce que je suis pût se déterminer comme un être possible, nullement en tant que ce Néant qui m’habite et tresse en moi le cruel vertige d’un vortex.  

   Oui, je sais, pour vous, qui m’êtes une Étrangère, combien ma complainte doit vous paraître infantile, sinon affectée de cette « Fleur Bleue » d’un Romantisme hors de saison. Mais je vais dire un truisme : l’on ne se refait pas et, le pourrait-on, je ne tenterais nullement de m’exiler de qui-je-suis car il y a une saveur un peu perverse à se sentir fragile, à en jouer, comme le musicien se plaît à faire vibrer les cordes de son violoncelle. Je crois que je suis de la nature de cet instrument qui sait si bien se languir, si bien sangloter, si bien s’alanguir dans le marais confus de Soi, y creuser sa niche, y trouver un refuge sans pareil. Voyez-vous, L’Étrangère, tout Homme, toute Femme sont de curieux paradoxes. Toujours ils se plaignent de leur sort et ne font que s’y ruer et s’y complaire avec de petits cris, de simples gémissements, mais ils sont joie bien plutôt que peine.

   Mais il faut que je trace de vous un portrait, que certes vous ne connaissez pas, dans lequel vous vous apparaîtrez à vous-même telle une altérité. Car notre regard, celui que, singulièrement, nous portons sur notre propre existence est toujours si éloigné de ce que nous croyons. Å des années-lumière, comme s’il était un astre nébuleux venu du plus loin du profond et inquiétant cosmos. Donc je vous ai désignée, au passage, en tant que L’Étrangère, celle que pour moi vous serez à jamais.

 

Je vous eue souhaitée Blanche.

Blanche comme le névé au soleil,

blanche telle les plumes du cygne,

blanche telle la belle fleur de lotus,

blanche comme la candeur,

blanche en sa virginale pureté.

 

   Et voici que le Blanc s’est étonnamment transmuté en ce gris des jours tristes, en ce gris qui affecte les âmes de courte destinée.

 

Oui, votre visage est Gris,

 il a la couleur des fumées crépusculaires,

la lenteur des flocons semés de poussière,

la consistance d’un papier mâché exténué

 d’avoir été longuement trituré.

Certes, vos joues sont bien

saupoudrées d’un rehaut de Rose,

 mais d’un rose éteint,

mais d’un rose-thé oublié

dans les pages d’un antique grimoire.

 

   Si bien que la face que vous tendez au Monde n’est rien moins qu’antiquaire, peut-être un dessin à demi effacé sur le galbe d’une poterie ancienne.

 

Je vous eue souhaitée Bleue,

mais d’un Bleu profond,

d’un Bleu-Marine comme celui

dont j’imagine que les

 sombres abysses sont tapissés.

 

   Mais le Bleu a viré, mais le Bleu s’est abîmé en des teintes si foncées que c’est le Noir qui est venu usurper ce qui, en lui, demeurait comme un souvenir de la lumière.

 

   Les globes de vos yeux, ces vivantes comètes, ces fanaux sur lesquels l’Autre vient se fixer afin de vous connaître, voici qu’ils sont pareils à deux billes de verre strié, à deux calots atteints de nuit, à deux pépites de charbon qui ne signifient plus rien hormis cette taie qui vous recouvre et menace de vous faire disparaître. Et vos cils, et vos sourcils, que sont-ils, tout autour du puits de vos yeux, sinon des épis de broussaille, des épines pareilles à celles qui ceignent la tête du Christ et sèment, alentour de son corps de souffrance, la vivante constellation du Mal ? Mais êtes-vous donc le Mal incarné, êtes-vous ce Malin Génie qui agite mes nuits, y projette ces lueurs blanches, ces glaives phosphorescents qui traversent la maigre colline de ma poitrine et me fixent sur le lit de douleur de l’exister ? Ces traits incisifs sont pareils à ces effrayantes chauves-souris qu’on clouait autrefois aux portes des granges et des remises.

   Je vous eue souhaitée teintée d’un Parme adouci, juste un effleurement de Lilas, et voici que c’est l’Écarlate du sang qui me saute au visage, et voici que c’est une violente explosion de Carmin qui envahit mon horizon et le badigeonne des mouchetures des corps que le combat a réduits à néant. Partout est l’éclat sauvage de l’Alizarine, du Cinabre, de la Garance. Votre bouche. Mais avez-vous au moins une bouche ou bien est-ce cette éclaboussure de feu, cette grenade qui livre impudiquement le suc de ses graines violentées ? Votre bouche, ce Vésuve qui vomit ses flammes et projette dans le ciel ses desseins de Mort. Votre bouche, cette biffure à jamais qui ligote et enserre votre Langage, autrement dit détruit jusqu’au moindre atome de votre Essence. Et vos cheveux, ces deux torchons gris, ils chutent de Gris fer à Anthracite, passant par le lourd Plomb, par la plaque d’Ardoise, celle qui convient si bien aux ossuaires et aux cénotaphes où reposent pour l’éternité, les corps roidis. Êtes-vous donc la Forme Humaine immolée à jamais, la Déesse sacrificielle qui n’a plus rien à offrir que cette tragique démesure en laquelle vous vous abîmez et m’entraînez à la suite ?

   Vous ayant aperçue une fois, une seule, l’instant d’un éclair, et me voici devenu l’otage que, sans doute, vous ne tarderez guère à phagocyter, Vous-la-Dévoreuse-de-vie, vous qui ne vivez que du sang de vos innocentes Victimes. Et, sachez-le, Vous-l’Étrangère, vous que, plutôt, je devrais baptiser l’Innommable, je n’ai nullement l’intention de vous renier, de soustraire mon corps aux incisives d’acier que vous ne manquerez de planter sous peu dans le massif de ma chair, réduisant mes prétentions à néant.  Faisant ceci, cet acte de manducation ultime, vous m’aurez entièrement livré au sort qui, depuis la nuit des temps, ne fait qu’attendre son heure, répondant ainsi aux délibérations incontournables des Moires qui, toujours, se penchent sur nos cendres avec le sentiment du devoir accompli.

   Ici, sur Terre, Moi-le-Chemineau-égaré, Vous-la-Tisseuse-de-Mort, Elles-les-Moires qui nous toisent du haut de l’empyrée, tous à notre manière et selon nos devoirs respectifs, nous aurons répondu au Destin qui est le nôtre. Tous, nous sommes des Héros convoqués à suivre les traces d’une Odyssée qui, de tous temps, a fixé l’ordre des choses. Nul ne pourrait s’y soustraire qu’à s’exiler de son Essence. Or rien n’est plus absurde que d’envisager ceci.

 

Nous avons à tisser la toile

de notre propre suaire.

Voici le fin mot de l’histoire

et serait bien malin qui

prétendrait en modifier le cours.

Oui, en modifier le cours !

 

 

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3 avril 2023 1 03 /04 /avril /2023 08:47
Quelle attente vous saisit donc ?

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   L’attente est toujours un mystère. On est là au centre de Soi. On est là, vacant, immergé au plein de sa solitude. L’attente n’a ni début, ni fin, ni contours. L’attente est telle qu’en elle-même son essence l’a disposée. L’attente ne vit que d’être suspendue entre deux vides, entre deux temps, entre deux êtres qui, peut-être, jamais ne se rencontreront. L’attente est en-deçà, au-delà de quelque prédicat que ce soit. L’attente est invisible qui s’alimente à sa propre vacuité. L’attente attendrait-elle quelque chose ou quelqu’un, serait-elle pourvue de quelque finalité et alors elle s’écroulerait sans délai sur ses propres fondements. L’attente justement considérée ne pourrait se référer qu’à l’ennui, lequel serait son miroir vide, son miroir sans tain.

 

L’attente est hors du temps.

Temporelle elle ne serait plus attente

mais événement sur le point de paraître.

 

L’attente est hors de l’espace.

Serait-elle située elle ne serait plus attente

mais lieu inséré dans le Monde.

 

L’attente penserait-elle,

elle ne serait plus attente

mais déjà méditation sur l’existence

et peut-être projet.

 

L’attente en tant qu’attente,

voici sa seule vérité.

L’attente est un Absolu,

c’est-à-dire un Rien.

 

   Attendre, en quelque manière, c’est s’attendre Soi-même, sur le point d’esquisser la fragilité de son être, son évanescence, sa transparence. Attendre est un cristal qui vibre en soi, pour soi, s’abreuvant à sa propre source. Une façon de cercle ontologique répétant jusqu’à l’absurde ce refrain identique à la pluie de gouttes dans l’abîme sans fond d’un aven :

 

ATTENDRE

ATTENDRE

ATTENDRE

 

   Vous qui attendez, c’est vous qui avez instillé en moi le venin de l’Attente. Souvent ai-je attendu :

 

le passage du Facteur

et la missive de l’Amante ;

l’arrivée du livre de poésie

et ses mille joies secrètes ;

le passage de l’Ami

et le verre de l’amitié ;

la venue du temps

et son lot de surprises ;

la découverte à nouveau

du blanc village tapi

sur son île de rochers tout contre

le doux flanc de la mer.

 

   Alors, l’Attente me paraissait être un don du ciel, un ineffable cadeau, une surprise et, tel le jeune enfant, j’en dépliais le papier froissé avec le cœur battant et les mains moites. Mais voici que ma vue, soudain, s’est obscurcie, que la belle lumière d’aube s’est métamorphosée en un crépuscule terne et sans avenir.  Vous qui attendez, m’avez révélé l’Attente en sa plus grande profondeur, celle de l’abysse si vous préférez. Sans doute mes yeux étaient-ils fermés sur la vérité. Toujours, pour moi, l’Attente se teintait des belles moirures de l’espoir. Et me voici soudain dépossédé de ce qui pouvait s’inscrire en toute Attente et donner sens à mes actes, à mes mouvements, donner à l’air que je respirais, de douces fragrances, communiquer à mon âme des ouvertures au gré desquelles elle trouverait sa propre liberté.

  

   Mais, bien plutôt que de parler dans le vide, dont je fais maintenant la cruelle épreuve, laissez-moi tracer les traits de qui vous êtes, du moins telle que vous m’apparaissez. D’abord, dans un premier geste du regard, c’est votre Noire Effigie qui vient à moi sans délai. Vous connaissez le tableau de l’admirable Van Gogh « Champ de blé aux corbeaux », initialement on ne voit que le blond lumineux de la paille, le bleu pervenche du ciel, mais bientôt, c’est le vol erratique du peuple des corbeaux qui envahit votre champ de vision, y traçant ses dessins les plus funestes. Vous êtes possédé par le noir, votre corps est enduit de la lourde poix du deuil et la Mort rôde alentour à laquelle vous n’échapperez point. Vous observant, je disparais en vous et ne connais plus que le voile persistant de votre nuit. Je suis envahi par l’angoisse à tel point que je ne m’appartiens plus et que je pourrais disparaître sur-le-champ au simple décret de votre farouche volonté.

    

   J’étais vivant, plein d’allant et me voici reconduit dans de sombres corridors dont je crains ne jamais pouvoir ressortir. Happé, je suis happé par un si violent maelstrom que je n’en ai connu de telle sorte dans les pires moments de mon existence. Voici que je ne suis même plus en Attente de qui-je-suis, fétu de paille ballotté par les flots tumultueux d’un océan en furie. Je ne sais si vous m’apercevez vous observant. Dans l’affirmative, possiblement me croyez-vous atteint d’une pure folie. Mais cette Folie Majuscule, c’est bien vous qui me l’avez inoculée. Avant même de vous connaître, mon voyage terrestre, loin de constituer un « long fleuve tranquille », se déroulait sous les meilleurs auspices qui se pussent concevoir. Certaines rencontres sont mortelles, c’est bien le grain de la démence que vous avez semé en moi. Je le sens doucement germiner, faire son cruel métabolisme dans le silence étonné de ma chair.

  

   Mais, loin de me réduire à la mutité - ce serait la pire des choses -, je dois poursuivre ma narration sur vous. Votre forme noire, longiligne, pareille à celle d’un insecte, peut-être l’anatomie d’une Mante Religieuse, est campée sur une chaise étroite, la cambrure de vos reins ne s’appuyant nullement au dossier, tête uniformément couleur de suie, visage de mastic, anguleux, pareil à celui des momies pliées dans leurs bandelettes de tissu embaumé, votre main droite supportant votre menton,

 

vos yeux : des charbons,

votre bouche : de la lourde ébène,

votre abdomen : celui d’un scarabée ;

vos jambes : deux lianes noires

emboîtées dans de lourds

escarpins aux talons massifs.

 

   Sur la table, devant vous, une coupe de glace plantée d’un chalumeau, puis, à l’extrémité de votre réel, un vide nécessaire, semble-t-il. Cependant la possible silhouette de quelque Individu Anonyme qui serait attablé en vis-à-vis, mais en retrait, comme dans une inquiétante réserve. Voyez-vous, cette Figure Tronquée me questionne au plus haut point. Comme si j’en connaissais le contenu. Comme un air de déjà vu, déjà senti, déjà éprouvé. Un Quidam en quelque sorte qui aurait hanté mes songes, traversé mon imaginaire, peut-être même habité mon corps par un étrange phénomène de transsubstantiation. Un Moi qui serait ce qu’il est sans être vraiment Moi.

  

   Oui, subitement je réalise, comme à la suite de l’illumination d’un champ sous la lueur d’orage, je réalise que cet Être mystérieux et invisible n'est autre que celui-que-je-suis dont vous avez annexé sans vergogne le naïf territoire, dont vous avez amputé la liberté au motif que votre cruel désir était de me convoquer dans ce noir qui est votre marque distinctive, votre essence pour parler vrai. D’Observateur que j’étais, me voici Observé jusqu’en ses moindres coutures. Voyez-vous, le phénomène de la vision est merveilleux lorsqu’il vous donne prise sur les choses, vous en rend Maître. Combien la situation inverse est éprouvante. Me fixant pour l’éternité en celui-que-je-suis-devenu, une banlieue du Néant, vous avez fait de moi votre Esclave. Brutale réalité que celle, hégélienne, de la « Dialectique du Maître et de l’Esclave ». Oui, je sais, le retournement final, l’interchangeable du Dominant et du Dominé. Mais ceci n’est jamais qu’un tour de passe-passe, qu’une magie conceptuelle qui modèle à son gré l’argile humaine, tantôt la pétrit selon sa gloire, tantôt selon son dénuement. 

  

   J’ai déjà beaucoup mis en scène, dans mes nouvelles imaginaires, ces étonnantes Veuves Noires, ces figures mythologiques de l’ordre de l’incarnation du Mal qui ne rêvaient que de ligaturer le Bien, de le phagocyter afin que, vaincu, ne puisse plus régner sur la Terre que l’aile noire de l’affliction, du chagrin, de la douleur. A la manière des « Penseurs tragiques » je me suis créé un Monde de désolation, lequel, sans doute, ne pouvait fonctionner qu’à titre d’antiphrase,

évoquant le Négatif afin d’en tirer le Positif,

appelant le Malheur afin d’en extraire la Joie,

nommant la Peine afin d’en faire jaillir la Félicité.

  

   Comprendrez-vous alors que toute Attente est le fléau de la balance qui s’immobilise entre des contraires, qui gît entre deux discordances, entre deux irréductibles, tellement nous sommes Tous et Toutes des êtres de paradoxe, de curieux Funambules tendus sur le fil qui va de la Vie à la Mort et n’attend jamais que de connaître le lieu et le temps de son effectuation.

 

En ceci nous sommes égaux.

Seulement en ceci !

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 avril 2023 6 01 /04 /avril /2023 07:56
Vous la Méditante

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

Cela vient de loin, de très loin.

Sans doute du plus loin

de la mémoire des hommes.

Plus loin que la courbe de leurs yeux,

plus loin que les hanches souples des femmes.

Cela vient d’au-delà des collines semées d’herbe,

d’au-delà de la soie des dunes,

d’au-delà des villes avec leurs barres de néon,

 leurs clignotements fous,

leurs cortèges d’automobiles aux vitres teintées.

 

   Cela vient du plus loin de l’espace et du temps, plus loin que la rapide lueur d’amour entre deux Amants. Cela se dit en touches d’aube et de crépuscule, cela s’énonce en demi-saisons, en lisières, en des feux qui couvent sous la cendre. Savez-vous au moins, vous qui déchiffrez mes mots, combien la palme de l’intuition est souveraine, combien elle devient le lieu d’une évidence pour qui sait y conduire son âme, l’y laisser s’imprégner des plus douces fragrances ? Savez-vous l’ineffable don de l’existence des choses avant même qu’elles n’existent ? On n’en perçoit qu’un souffle, une haleine tiède et parfumée pareille à celle d’une nuit d’été. Cela n’a guère de contours, les formes en sont atténuées, irisées, simples tremblement à l’horizon de la pensée. Les prédicats sont en attente, les qualités viendront plus tard, les silhouettes ne s’affirmeront qu’à l’aune de vos propres impatiences.

   Cette chose qui est encore dans le secret, cette chose qui se dissimule, ne profère que du silence, elle vient jusqu’à vous et s’invagine au lieu même de votre désir, de votre longue hibernation. Ceci, depuis toujours vous le saviez, ceci, cette venue à vous de ce qui vous constituait en votre fond, ceci qui chuchotait le galbe de son être en de simples attouchements, en de simples effleurements. Pareil à un zéphyr qui aurait lissé votre peau, aurait affirmé l’imminence de sa venue et, corrélativement, le surgissement de votre joie.  Certes intime, certes dissimulée mais brodée à cette aune d’inestimables valeurs. C’est toujours de cette étrange manière que le bonheur apparaît,

 

entre deux soucis,

entre deux attentes,

entre deux effrois.

 

   Belle vertu dialectique que cet accomplissement du sens tiré à hue et à dia et qui, de cet écartèlement, tire toute sa puissance fécondatrice. Nous autres Humains avons besoin de ces « douches écossaises », de ces surprises dérobées à leurs étuis glacés, de ces bêtises enveloppées dans leur feuille d’argent. Anticipation d’un plaisir dont témoigne l’agitation de nos papilles, dont s’émeut la lame de notre conscience.

  Mais la chose qui nous interroge, il faut la laisser venir, faire son pas de deux, nous révéler, depuis le demi-jour de la scène, sa subtile chorégraphie. Comme sur une neige tachée du gris du ciel, quelque chose a lieu, quelque chose nait de soi, quelque chose procède à sa propre efflorescence. Et la merveille est ceci que la Liberté en soit la seule mesure efficiente. La seule vertu. Naître de Soi, y aurait-il geste plus parfait que celui-ci se révélant à la surface de la Terre, au-dessus des pics des Montagnes, au-dessus du gonflement bleu des Océans ? Car affirmer son être uniquement à partir de son être, n’est-ce là le gage de la faculté la plus éminente ? : l’Essence rougeoie d’elle-même et envahit la courbe immense du Ciel. Tout alors, sur Terre, n’est que l’hypostase de cette Liberté, la marque subalterne d’un geste immémorial nécessaire alors que tout le reste est contingent, de surcroît, pareil à un inutile colifichet.

   Celle que le titre a nommée « La Méditante », laquelle en réalité ne saurait se donner qu’à la façon d’une pure abstraction, afin de la faire apparaître et de la rendre saisissable, il faut lui attribuer quelque trait humain, féminin en l’occurrence. Elle est encore si peu venue à sa propre naissance qu’elle émerge à peine de son fond qui, en même temps, est son fondement. C’est bien du Rien, du Néant qu’elle vient et en porte encore les stigmates les plus patents, cette impression de fantastique, d’irréalité, de songe flou faisant leurs voltes dans quelque cortex léthargique, brumeux. Et c’est bien ceci qui nous plaît : cette irrésolution, cette indétermination. Ce sont les fils de trame de l’inconnu sur lesquels seront ourdis, par notre conscience, les fils de chaîne d’une possible compréhension, les premières estimations d’un réel qui viendrait à nous.

   C’est comme les premiers mots d’un tout jeune enfant, les balbutiements d’une existence en devenir, le lieu de passage de l’informel au formel, le lieu de l’actuel refoulant dans l’ombre le virtuel, le lieu de l’imaginaire cédant la place sous les coups de boutoir de la matière. Pure émergence dans le lexique mondain. Ce n’est presque rien, ce sont de simples lignes confuses et pourtant, nous devinons, dans cette apparence voilée, se dessiner l’ombre souveraine d’un Destin. C’est si peu affirmé, mais si plein de promesse. C’est si peu formulé, mais si incliné au pluriel de la narration.

 

A ses oscillations,

à ses retournements,

à ses éblouissements,

 à ses retraits,

à ses consomptions,

à ses surgissements,

à ses parenthèses,

à ses fulgurances.

  

   De cette forme encore si embryonnaire, de cette figure sédimentée, de ces traits cendrés pareils à ceux d’une Ardoise Magique, c’est bien la Vie qui bourgeonne et décrète le Printemps au gré duquel une future floraison aura lieu. Ce qui nous plait alors, parcourir par la pensée ces si beaux linéaments, découvrir dans une longue patience ces exhumations du Rien, à peine un poudroiement, à peine l’ébruitement d’une source, à peine un murmure se levant d’une faille inaperçue du limon.

 

Tout est encore si près de l’Origine.

Tout est si indemne.

Tout est si natif.

 

   Tout est en une donation fabulatrice de ceci même qui va advenir : une Existence s’arrache au Néant et vient faire éclore sa lumière dans la longue nuit de l’Humain. Nullement une existence de plus qui serait fortuite. Non, une Existence Réelle, le début d’une Chair, l’amorce d’un Esprit, la germination d’une Âme. C’est tout ceci naître à Soi : s’exposer depuis son Essence, depuis son Unique à devenir Autre à chaque instant, à devenir Multiple, à se connaître selon une myriade de facettes dont nul n’eût pu supputer l’étonnante apparition, n’eût pu envisager l’infinie et splendide Corne d’Abondance.

 

Car Exister est bien ceci :

abonder à partir de ce qui n'était

que virtuel, dissimulé,

lové en soi dans le pli

d’une nuit infinie.

 

   C’est au seul motif de cet indescriptible, de cet innommable, de cet indiscernable que l’Artiste procède par touches prudentes, délicates, juste un grisé à l’horizon des choses, juste un crayonné et si peu de couleurs. Si le Néant est Noir dans son impénétrable coefficient, si l’Exister est Blanc dans sa générosité dispersive, la Naissance à Soi ne peut qu’être Grise, cette teinte qui, bien plutôt que d’être une couleur est le signe de la venue à soi des choses. Une troublante délicatesse qui n’approche la mystérieuse texture de l’Être qu’avec la juste mesure qui convient au retrait, au non-proféré, au non-figurable, au moins en un premier geste de la création. Les traits du visage sont presque inapparents, ils ont la consistance du silence, ils ont la réserve et la profondeur de la Méditation.

   Toute Naissance est nécessairement Méditation car jamais la lisière n’admet de trop vive clarté, car jamais la Venue au Monde n’est irruption. Certes, il y a le fameux « Cri Primal » qui, imitant le Cri de la Naissance, reconduirait l’individu sur ses fonts baptismaux, lui assurant ainsi un nouveau départ. Mais ce concept n’est rien moins qu’osé et, du reste, ne prouve rien, si ce n’est de poser un dogme thérapeutique aux fondements plus qu’incertains. Effaçons donc le cri et revenons à ce qui le précède, cet étonnement sur le bord de l’Être qui ne saurait être que silencieux, recueilli en soi, contemplatif de ce qui va venir, qui va ouvrir l’espace d’un possible, se manifester selon mille chemins dont aucun ne ressemble à l’autre.

   L’esquisse a ceci de merveilleux qu’elle traduit l’indicible, qu’elle profère à bas bruit ce que notre langage, le plus souvent, échoue à révéler. Si notre parole, la plupart du temps, s’ingénie à démontrer, l’image, elle, montre et c’est ce processus de monstration qui se révèle, sans doute, le plus apte à traduire nos intuitions. Le dessin délivre immédiatement une compréhension symbolique que le discours tâche de faire apparaître au gré d’une longue et éprouvante structuration, le motif central ne pouvant que pâtir de ces digressions du Principe de Raison. Peut-être s’agirait-il d’inventer un « Principe de Vision » (ici nous pensons à l’assertion rimbaldienne : « Il faut se faire voyant… »), au terme duquel ce qui demeurait dans l’ombre pût enfin s’éclairer, se rendre visible.

 

Le méditatif est ceci

qui ne vit que de lisières,

de contours, de clairières.

Méditer est s’approcher

au plus près, tutoyer les limites

entre Néant et Réel.

 

   Les franchir, ce n’est plus méditer, c’est raisonner. Et ceci constitue, en toute hypothèse, le plus grand danger. Déjà tout est fixé et la mémoire de l’Origine perdue. Il nous faut être le Méditant tout contre Celle-qui-Médite. Une manière d’analogie, de vases communicants nous mettant en rapport avec cet Autre que nous sommes toujours à nous-même car c’est bien en nous que résonne l’énigme de l’exister. Sans doute n’y a-t-il d’autre mystère que celui-ci !

 

Exister est une béance.

Exister est un suspens.

Exister est une tautologie :

« J’existe donc j’existe ».

Sans doute n’y a-t-il d’autre

cogito que celui-ci !

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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5 mars 2023 7 05 /03 /mars /2023 09:20

   De l’Autre, que voit-on lorsque sa posture vient à nous sur le mode de l’énigme ? Quel recours avons-nous, sinon de le décrire au plus près, de l’archiver en nous tel un sublime joyau dont, cependant, nous n’aurions nullement épuisé le registre des qualités ? Seulement une impression, la fanaison d’un fin brouillard qui dissimulerait le visage de l’Altérité, le rendrait aussi bien attrayant que doué, peut-être, d’intentions nullement avouables. Ma rencontre de Vous, « La Noire Venue », ne pouvait se faire qu’au prix de cet étrange voilement, de ce pur mystère qui fait tache et m’affecte au plein de qui-je-suis. Car, tout autour de Vous, se cristallise une mince aura qui vous protège du Monde et vous rend irrésistiblement inaccessible. Voyez-vous, souvent aurais-je tenté l’impossible entreprise de me connaître en mon fond, mais je n’ai jamais pu saisir que quelques copeaux, quelques filaments, quelques vrilles dont le destin était de ne point être déchiffré. Alors, comment venir à vous autrement qu’en cette terre vierge dont nul encore n’a osé fouler le sol ? Une exploration parmi la complexité d’un labyrinthe.

  

   C’est toujours une gageure que d’enfreindre la loi qui nous protège de nous-mêmes. C’est toujours une tentative qui « fait long feu » de se tourner vers l’Autre et, de ce simple mouvement, de croire qu’il nous ouvrirait les portes de la « Cité Interdite ». Vous, « La Noire Venue », êtes nécessairement un genre de totalité, un cercle refermé sur lui-même, une gemme dure sur laquelle ricoche toute la lumière du Monde à défaut d’en percer la paroi, d’en découvrir les obscurs linéaments qui vous traversent et sont les chiffres de votre inaccessible essence. Jamais Essence ne se livre, sinon sa perte est signée qui se nomme Existence. Mais laissez-moi au moins tutoyer votre Silhouette, me disposer à recevoir la pluie qui émane de vous, à m’abreuver à votre fluide, m’autoriser à marcher, si ceci est possible, jusqu’à votre source, m’abreuver à-qui-je-ne-suis, dont j’attends que sa Présence soit l’origine de ma propre révélation.

  

   Percevez-vous combien il y a de pur égoïsme, de verticale fatuité à espérer de l’Autre plus que ce qu’on n’attend jamais de Soi. Et pourtant, cette inquiétude de l’Autre en Soi est coalescente à notre condition même car à faire « cavalier seul » nous nous exposons au plus grand danger, celui d’être dépossédé du miroir, lequel nous réfléchissant, est la lumière même de notre conscience.

 

Vous, Moi,

Moi, Vous ;

dans l’inimitable écho

qui fonde le Monde et

le fait se tenir debout.

 

   Sans ce chant de la relation, cette idée du partage, fussent-il inconscients, rien ne tiendrait, rien ne parlerait et les Choses se regarderaient en « chiens de faïence » et il n’y aurait que de la pure matière dense, et les sens seraient plongés dans une primitive confusion comme si l’Univers empêtré dans sa gangue de glaise sourdait à même son absurde dimension.

   Vous n’aurez été nullement sans apercevoir la réitération de ces formules toutes faites

 

« fait long feu » ;

« cavalier seul » ;

« chiens de faïence »,

 

   comme si ce carrousel de métaphores vides signifiait l’épuisement du langage à dire plus qu’il ne saurait le faire. Ceci vous le savez, dès que l’on quitte le sentier balisé de la Raison, comment rendre compte du réel autrement qu’avec des formules creuses, qu’avec l’approximation des analogies, qu’avec le tissu flasque du mythe ? Ce  « méta-langage » nous sauverait-il au moins, nous éviterait-il de sombrer hors notre chair, de divaguer longuement en des paysages teintés d’onirisme, de ne plus occuper notre propre centre, de flotter indéfiniment entre les flots de l’incertitude, les flux de l’inaccompli, de l’inaccessible ? Observez combien la Métaphysique est bien plus proche de nous que nous ne l’aurions jamais pensé. Une simple feuille de verre nous en sépare, pareille à ces parois des Maisons de Thé, elles tracent la limite entre notre corps (dont nous pensons être assurés) et notre âme (dont jamais nous ne savons s’il s’agit d’une pure invention, d’une fable, d’une gentille comptine pour enfants sages en mal d’un jeu qui les soustraie à la sombre aimantation de la terre). Parfois faut-il laisser libre cours à l’imagination, c’est la seule ressource dont nous disposons lorsque les frimas accentuent leur morsure, que le givre se diffracte sur le blanc de nos sclérotiques, que, pour un peu, nous serions métamorphosés en « statues de sel », laissant derrière nous les vestiges bibliques de la lointaine Sodome.

  

   Mais sans doute, par simple phénomène d’osmose, nous faut-il maintenant nous intéresser à Sodome, cette antique cité supposée être le lieu incandescent de la luxure et de la débauche. C’est toujours le geste du retournement qui voile le regard et le conduit dans la banlieue du mal.

 

La Femme de Lot se

 retourne sur Sodome

 et devient sel.

Orphée se retourne sur

 l’ombre d’Eurydice

et devient Ombre lui-même.

 

   C’est tout de même curieux ce phénomène du retournement anatomique qui, instantanément, abandonne les rives du Bien et ouvre les portes de l’Enfer. C’est simplement le reniement d’une promesse, c’est déguiser la Vérité en ce qu’elle ne saurait être : ce faux-semblant, cette gigue grotesque, ce pas-de-deux qui trébuchent et connaissent la dimension ouverte de l’abîme. Dès lors, ici, le titre « L’Île Blanche et le Continent Noir » doit trouver son lieu et sa signification. Vous, « La Noire Venue », vous êtes-vous retournée sur votre propre destin, avez-vous trahi quelque serment, vous êtes-vous fourvoyée dans les arcanes du vice, de la débauche ou, plus simplement, vous êtes-vous égarée dans les complexités, les sinuosités de votre existence, vivant en quelque sorte à côté de vous, dans une zone de clair-obscur, manière d’étrange clignotement entre Être et Non-Être ?

  

   Je dois maintenant en venir à qui-vous-êtes, du moins telle que je vous perçois. Vous décrire est déjà vous « posséder », deviner votre syntaxe intime, percevoir une partie de votre sémantique. Car, sans doute le savez-vous depuis votre pli intérieur, vous êtes Langage, émanation d’un souffle qui traverse vos lèvres et vous livre NUE face à cette réalité qui, pour n’être qu’un genre de Conte n’en possède pas moins de hautes et étonnantes exigences. Je  suis auprès de vous, dans un district de pure langueur, disposé à recevoir ce qui, de vous, voudra bien se donner à moi, me rejoindre dans cette massive solitude, elle me métamorphose en un genre de stalagmite claire plongée dans la stupeur d’une grotte.

  

   Vous êtes adossée à une paroi blanche comme si vous en émergiez, projection du silence sur la pullulation des choses.

 

Blanc virginal.

Blanc de neige.

 Blanc de pudeur.

Blanc de retrait.

Blanc de vide.

Blanc de pure apparition.

 

   Mais que dit tout ce Blanc ? Mais que dit votre appui contre cet espace énigmatique ? Au réel il faut bien attribuer des significations, le douer de sens c’est échapper provisoirement à l’abîme de la Métaphysique, c’est se dégager du piège de l’Absurde, au moins momentanément.

   Et, faisant face à tout ce Blanc éblouissant, à tout ce Blanc conquérant (aussi bien pourrait-il effacer toutes les traces du Monde, y compris celle des Hommes), opposé à ce Blanc, une marée de Noir.

 

Noir dense.

Noir sans issue.

 Noir signe des ténèbres.

Noir du deuil.

Noir des catacombes.

 

Alors qu’advient-il de tout ceci ?

Le Blanc lutte contre le Noir.

Le Noir veut terrasser le Blanc.

 

   C’est un combat qui paraît sans issue. Sans doute, à son terme, tout se soldera par un Échec & Mat, dont ni le Blanc ne pourra se relever, ni le Noir connaître la lumière du jour. Comme si tout était nécessairement reconduit au Chaos avant qu’il ne devienne Univers. Étrangeté de cette vision qui passe du Clair à l’Obscur sans transition aucune. Coup de fouet. Vive entaille du couperet. Éclair vif parmi le sombre des nuages.

   Vous êtes cintrée dans un immense manteau noir, dans un fourreau dont émergent à peine la blancheur d’un poignet, le lueur d’un visage. Ce que le Noir retient en soi, le Blanc vous en octroie la faveur mais sur le mode du peu, de la retenue, de la modestie. Le casque de votre chevelure est de jais lui aussi et c’est comme s’il avait fomenté, avec la plaine noire de votre vêture, les plus maléfiques desseins. Certes il y a une lumière de votre face mais elle est comme reprise par la fermeture de vos yeux qu’éteignent les arcs doubles de vos cils, ils sont les gardiens sans doute, d’une livide geôle. Å l’évidence il y a une grande beauté qui monte de ce contraste : deux Vérités s’affrontent  dont chacune pense qu’elle seule détient la clé qui résoudrait la tension des questions posées depuis la nuit des temps.

  

   Å vous observer ainsi et sans préjuger aucunement qui-vous-êtes en votre fond, il me vient une idée dont j’aurais à craindre qu’elle ne fût une certitude. Sans doute toute interrogation au sujet d’une Inconnue est-elle la plupart du temps erronée, bien plus témoin de nos propres lacunes que de celle que l’on est censé percevoir dans le Sujet qui nous fait face. Tout ce Noir, toute cette étendue sans espoir aucun, toute cette dissimulation n’indiquent-t-ils une noirceur de l’âme consécutive à une vie dissolue inclinant vers le Mal ? Si cette hypothèse était plausible, alors comment ne nullement désespérer de vous, le Blanc qui vous innocente, vous situe dans la pureté est si réduit, si infinitésimal. Un large Continent Noir sous lequel la prétention à paraître d’un minuscule Île Blanche semble un geste aussi vain que désespéré. Mais je ne veux nullement vous « jeter la pierre » (les métaphores vides paraissent à nouveau !), et ma saisie de vous est probablement le geste d’un Autre Désespéré qui se raccroche à la première impression venue. En une certaine façon placer la tête de l’Autre sous le joug et, par simple effet de contraste, relever la sienne et regarder la pure beauté des étoiles.

 

    Je crois qu’avec un peu de recul, et un brin d’imagination, dans le court laps de temps qui était imparti à ma vision, j’ai simplement été sous la domination d’un songe dont je ne pouvais (principe de réalité), nullement infléchir le cours, subissant bien plutôt la férule de ses implacables décisions. Mais oserais-je vous avouer ma candeur, vous montrer ma naïveté en même temps que le visage infatué, qu’un instant j’ai tendu à votre légitime incompréhension ?   

  

   Tout ce Noir opaque, toute cette massive désespérance, c’était l’Enfer. L’Enfer, oui, avec ses flammes et toute sa noirceur. Je m’étais glissé dans la peau du sublime Virgile et j’étais Dante à la recherche de sa Béatrice. Sans doute l’aurez-vous deviné, vous étiez cette Béatrice qui portait en elle, vêtue de cette poisseuse suie, tous vos péchés et tous les péchés du Monde. Cruel destin s’il en est mais, au bout du long tunnel du Tartare, un feu brillait au loin qui disait, peut-être, la flamme de quelque espoir. Tous trois, Virgile, vous Béatrice et moi-même le Poète désespéré, nous progressions sur le chemin que nous espérions être celui de notre libération, mais il y avait encore de nombreux cercles à franchir. Et vous que j’accablais des plus terribles noirceurs, voici soudain que vous étiez ma Muse, la belle Beatrice Portinari, l’inspiratrice de mes jours, celle qui illuminait la gloire de mes vers.

  

   Vous étiez la Passante, celle qui m’introduisait dans le dernière et la plus brillante sphère, celle du Paradis, celle du Grand Monde Blanc, celle de la Pureté sans tache aucune, celle de la plus Grande Liberté. Et je savais, du fond de mon âme qui venait de traverser tant d’épreuves, que le Bonheur est un tissu fragile, que l’instant doit être cueilli et honoré sans l’ombre d’un remords. Le Destin qui m’échoirait, j’en pressentais la forme, j’en estimais la valeur en même temps que son inévitable retrait. Tout est si indéterminé, irrésolu, instable et notre vie n’est jamais que cette dentelle ajourée dont, prioritairement, nous rencontrons bien plutôt les vides que nous n’en connaissons les pleins.

   Mais bientôt, du sein de mon extase, je sentais monter de confuses nuées dont je savais combien elles obscurciraient mon ciel. Vous, « La Noire Venue » qu’un poème avait transformée en une Pure Déesse, voici que soudain vous m’étiez ôtée, remplacée par le très pieux et très estimable saint Bernard de Clairvaux, mais reporté à votre aune, il n’était qu’un guide insignifiant. Certes il me déposait en Dieu, mais combien je regrettais votre merveilleuse Silhouette, cet éclat du Blanc au Noir, cette sublime vertu qui, parfois, d’une manière terrestre et délicieuse troquait le Vice contre quelque encombrante Vertu.

 

Béatrice, soyez mon Enfer,

seulement à cette mesure

 je pourrai gagner

ma part de Paradis !

 

 

 

 

 

 

  

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24 février 2023 5 24 /02 /février /2023 08:45
Chair ou Ombre ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

Existiez-vous au moins avant

 que je ne vous imagine ?

Vous surgissez comme

d’une nuit lointaine,

aussi irréelle

qu’imprécise.

D’une nuit de chair,

d’une pulpe soyeuse,

d’une nacre solaire.

C’est ceci qui a retenu

mon attention : nullement

Vous au premier regard,

 nullement Vous en une

première intention.

Le VOUS était

 barré, occlus,

privé de quelque

signification.

Le VOUS exultait en Soi

mais y demeurait, pareil au

limaçon dans sa

 conque d’écaille.

 Le VOUS ressemblait

à cette touche d’Infini,

 un Bleu indéterminé,

sans contours,

sans origine ni fin.

Le BLEU pour le BLEU

 et nulle autre explication

qui l’eût porté à une

possible connaissance.

Le fond sur lequel

vous apparaissez et cependant

ne VOUS donnez nullement

est tout à la fois ce Retrait,

à la fois cet Appel dont les signes

 voguent et poudrent l’espace

d’un bien curieux frimas.

Une intime pulsation, un flux,

une oscillation, un rythme

identiques à celui, merveilleux

 entre tous, du nycthémère.

Un jour, une nuit ;

une nuit, un jour.

  

   Le fond qui vous produit, vous porte à la naissance, le fond dont vous êtes une simple émanation, un détachement, un étoilement, le fond est l’hymne secret par lequel vous venez au Monde. Nul n’en peut percevoir la pure irisation qu’à transcender le massif plein de son corps, à le rendre diaphane, éthéré,

 

à peine un souffle exsudant

d’une illisible matière,

à peine une floculation

au large des yeux,

à peine le liseré

 du Printemps

sur le froid boréal.

 

   D’emblée, il me faut en faire l’aveu, j’ai plongé dans cette fibre colorée, je m’y suis immergé comme la flamme monte du bois dans l’invisibilité de son être propre, j’ai troqué le coutre de ma conscience contre

 

cette pure affabulation

d’un réel évanescent,

une pluie, un nuage,

 une brume.

  

   Avant même que mon regard ne vous découvrît, Née-du-Bleu, j’étais déjà ballon captif, aliéné à votre cruelle Présence (oui, « cruelle » d’être trop présente, « cruelle » de jeter en moi les motifs de ma propre absence, de ma dissolution, sans doute de ma proche disparition), je n’étais plus qu’un invisible trait dans un dessin sans consistance. N’allez nullement croire que ma parole soit une plainte, qu’une perte divise nom corps et ne l’éparpille aux quatre horizons de l’insignifiance. Je ne suis en Moi qu’à être en Vous-même si votre apparition tarde à venir, victime des ellipses au sein desquelles vous êtes censée produire la possibilité de qui-Vous-êtes.

 

Chair ou Ombre ?

Ombre ou Chair ?

Chair ou Ombre ?

 

   Cette litanie m’habite bien plus que Vous ne m’habitez, bien plus que Vous ne peuplez la coursive de mon imaginaire. Pour autant, je ne renonce nullement à Vous porter au jour, à esquisser les scansions de votre Temps, à tracer le galbe de l’Espace qui Vous accueille, à faire de Vous plus qu’une cendre se diluant dans les marges d’un clair-obscur. Savez-Vous combien il est rassurant pour une âme fragile, inquiète de Soi, de vous porter dans l’approximation, le tremblement d’un Signe ? Ainsi, de cette irisation, de ce reflet, de cette opalescence vous sortez grandie, multipliée,

 

mille images en une,

mille femmes reflétées,

 mille songes

 

   naissant à même le vertige que Vous instillez dans le doute qui m’étreint et me définit, dans l’instant, bien mieux que ne saurait le faire un croquis, un lavis d’encre, une aquarelle ou même une pâte lourde, dense, chargée d’une multitude de sèmes. Mais qu’ai-je donc de Vous qui brasille en moi et éclaire ma peau du luxe de l’indéfini, de l’inaccessible, de l’étranger, de l’insondable, sans doute du paradoxe le plus vif qui se puisse imaginer ? Vous n’êtes qu’Ombre et Clarté assourdie, une manière de lave refroidie, de basalte non encore venu à son être.

 

Vous êtes Question dont nulle Réponse

ne vient adoucir l’ardeur.

Vous êtes pur Mystère dont nul réel

ne vient révéler l’intime dimension.

  

  Le massif de vos cheveux est nocturne de même que les lisières en lesquelles votre corps s’enclot. Le triangle de votre visage, bien plutôt que de dessiner les frontières d’une humaine présence, est une simple figure géométrique, une abstraction, une énigme pour tout dire. Du Bleu, lequel eût pu appeler une fraîcheur, se diffuser une sagesse, se déployer une sérénité, du Bleu ne monte qu’une profonde mélancolie comme ces êtres qui traversent les rêves et ne laissent, au réveil, qu’une large empreinte de vide. On essaie d’agripper un copeau du songe, une simple pellicule, mais ne demeurent jamais que d’étiques scories, de minces ruines dont on ne peut rien faire, sinon la fosse en laquelle s’abîmer sans possibilité aucune de retour.

   Votre buste est plat, sans relief et vos seins sont un si mince monticule que la fugitive tache de vos aréoles est pareille à ces points de suspension qui, après quelques mots, n’indiquent rien, se fondent à même le vierge du papier. Que puis-je dire de vos bras, ces tiges frêles qui ne pourraient embrasser que l’inconsistance, le peu, le rien ? Que puis-je dire de vos jambes croisées, de l’abritement de votre sexe, du refuge de Vous en lequel vous semblez vous perdre, telle une Petite Fille que la simple clarté effraierait ?

   Comment, à partir de Vous, pourrais-je m’extraire de mon silence ? Et ces mules étranges qui vêtent vos pieds, quelle est leur valeur, quelle est l’inquiète teneur que vous leur attribuez ? Avancez-Vous dans le Monde à pas feutrés, comptés, dissimulés ?

 

Ombre, Chair 

Chair, Ombre 

Ombre, Chair 

 

  voyez-vous, je ne peux vous évoquer qu’au gré de cette constante hésitation, de ce frisson, de cette longue convulsion, de ce vibrato infini qui est celui-là même par lequel je demeure dans le puits de mon corps, ébranlé par la vastitude du Monde, par son rythme fou, sa vibratile trémulation. Sans doute, pour Moi, serez-vous dans l’étonnement infini du Temps, ce sémaphore flou agitant son signal dans le songe d’une brume.

 

Le songe ! De lui j’attends

qu’il vienne me délivrer

de Vous, me délivrer de moi.

Vivre est aliénation.

Qu’une extinction,

qu’un silence infini viennent

nous dire ce que, pour nous,

a été ce curieux cheminement

sur des sentiers dont encore,

au seuil de notre perte,

nous n’avons exploré

que la poussière.

Les racines sont loin,

les racines sont blanches

qui réclament une

pluie de signes.

Les Signes, seuls

nous les Hommes,

vous les Femmes,

 le pouvons.

Mais, au moins

le savons-nous ?

 Il fait parfois

si ombreux

dans la meute de

 la chair humaine !

Si ombreux que

la lumière efface !

 

Ombre, Chair 

Chair, Ombre 

Ombre, Chair

 

 

 

 

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22 février 2023 3 22 /02 /février /2023 09:12
Le Monde vu des coulisses

 Photographie :  Nicola Perfetto

Å partir du profil de Milou Margot

 

   Le Pouvoir. Le Pouvoir orthographié avec une Majuscule à l’initiale. Sans doute un vieux rêve de l’humanité que, tous, toutes, nous portons en nous-mêmes à défaut d’en vouloir témoigner, d’en exhiber ce qui pourrait figurer telle une paranoïa, telle une mégalomanie. Car l’Homme, tout homme est bien plus riche en vices de toutes sortes que paré des mille vertus auxquelles sa présence sur Terre devrait le destiner. Même les plus discrets, même les plus pudiques portent en eux, gravée au fer de la splendeur, cette nécessite de se dégager du troupeau, de marcher en tête, de prendre de la distance par rapport aux Autres, de se désigner tel le Héros qui a vaincu les parties adverses, a imposé sa loi et règne en Maître sans que quiconque puisse remettre en question sa naturelle légitimité.

   Alors que fait donc ce Titan parvenu au faîte de sa gloire ? Il parade, il reçoit avec tous les fastes dus à son rang, il organise des réceptions dont il occupe le centre et la périphérie, il claironne et papillonne, il se perd en mille représentations, en mille chamarrures, il se croit au sommet mais la réalité est plus abrupte et ses Obligés ne l’admirent qu’en apparence, ils rient sous cape de tant de naïveté, de tant de suffisance ne reposant que sur de vaines certitudes. Ivres de Pouvoir, ils ne sont ivres que d’eux-mêmes et vivent de cette inconscience tels des enfants capricieux qui n’en font qu’à leur tête, hissant leurs propres jeux à la hauteur d’un impératif existentiel.

   Mais admettons qu’un tel Homme, maniant les leviers du Pouvoir, puisse le faire en toute légitimité, en « tout bien tout honneur » et que ses actes soient ceux d’un Prince préoccupé du seul sort de ses Sujets. Déjà ceci serait suffisamment admirable et l’essence humaine serait atteinte au motif que servir ses Semblables est louable et ne saurait mériter nul reproche. Mais que serait donc, en son fond, la vie de ce Prince ? Sur quoi reposeraient ses joies successives ? Ce Prince se saisirait-il lui-même au plus profond de ce qu’il est ? Ne vivrait-il que d’illusions et d’apparences ?  Son âme ne lui renverrait-elle la vérité que d’une manière tronquée, genre de miroitement, de vitre qui ne réfléchirait que le rayonnement d’une naïveté, d’une croyance aux sincérités du Monde qui ne seraient que façade, mystification, imposture ? Les soi-disant « Grands de ce Monde » ne seraient-ils, en toute analyse, victimes de leur propre ego, ne s’arrogeraient-ils des faveurs et des grâces qui ne seraient que de simples buées, de simples vapeurs sans consistance ? C’est bien ceci qu’il faut croire car les « Grands » sont démunis comme tout un chacun dès que la maladie survient, que se profile le spectre de la Mort.

   Aussi, ici, faut-il faire le pari que le « vrai pouvoir », mais un pouvoir plus secret, plus subtil se donne à Ceux, Celles qui, demeurant dans l’ombre des coulisses projettent sur le Monde réel, un autre monde, virtuel, imaginaire, doté de mille ressources dont le Pouvoir des Princes n’aurait même pas l’idée, que leur ambition sans limites ne saurait porter au-devant d’eux comme le fruit le plus délicieux que leur esprit aurait créé, dont ils jouiraient à l’abri des regards, dans la partie impartageable, intime de leur être. Car l’exposition du Soi, sa mise en lumière, sa rotation selon mille esquisses, loin d’en accomplir l’essence, la réduit, la circonscrit et, pour finir, l’exténue, la conduit au Néant.

 

Nulle félicité n’est plus réelle

qu’à être dissimulée, qu’à se confier

d’un cheminement du Soi à Soi,

la distance la plus courte,

la plus efficace pour que le Sens,

nullement atténué par

quelque détour inutile,

puisse se donner en son entier,

en sa mesure la plus parfaite.

  

   Il y a toujours danger à s’exiler de Soi, à se livrer aux meutes aiguës des regards, à se donner en pâture aux Anonymes de l’agora qui auront vite fait de mettre à bas votre château de cartes, de démolir le pâté de sable avec lequel vous jouez innocemment, sans même vous rendre compte qu’il porte en lui les ferments de votre perte. Le Luxe immodéré au motif duquel vous pensez être à l’abri est la meurtrière même par laquelle vos Ennemis s’introduiront dans votre forteresse, en lézarderont les murs ; il ne demeurera bientôt qu’un champ de ruines dont vous aurez été, à votre corps défendant, la victime expiatoire. Oui, les Riches, les Puissants, les Importants sont à plaindre et, bien évidemment cette affirmation n’est paradoxale qu’aussi longtemps qu’elle n’aura reçu de justification. Ce qui pourrait paraître d’Eux, comme une force, n’est vraiment qu’une faiblesse. Il n’y a pas deux places pour une Gloire qui revendique le sommet, le sommet ultime, il y en a Une Seule. C’est pourquoi les Grands arment en permanence leur arquebuse vengeresse, abattant ici et là tous ceux qui osent se mesurer à leur Puissance. Bientôt le Puissant sera seul et totalement désespéré car il n’aura plus nulle cible à viser, sinon la sienne propre qui, étonnamment, se constituera selon la figure de l’Ennemi.

   Car le propre du Puissant est bien de s’adonner à la « dialectique du Maître et de l’Esclave », mais nullement dans le renversement de la situation qui l’aliènerait et ferait de lui un Dominé. La logique du Puissant est d’aller à l’extrême limite de son pouvoir, là où la colère adverse rougeoie sans pour autant s’enflammer, sans que Lui, Le Puissant, ne soit condamné à monter sur le bûcher. Tel Néron, il regarde Rome livré à l’incendie, il regarde les Romains succomber, du haut de sa tour d’ivoire il vit une joie sans pareille, il est le Surhomme et les autres Hommes, les Pauvres, les Nécessiteux, les Indésirables ne sont promis qu’au péril que, sans doute, ils méritent. Le Puissant demeurera seul au-dessus du brasier qu’il a lui-même allumé. Y survivra-t-il ? La Morale, vraisemblablement, le condamnera à endosser un sort aussi peu enviable que celui de ses Martyrs. Mais le problème, le plus souvent, c’est que la Morale tousse, trébuche et ne sait plus où est la Vérité, où est le Mensonge.

   Mais toutes ces méditations, cette longue fable n’ont pour objectif que de poser les perspectives selon lesquelles un autre regard pourrait viser le monde que celui de la « logique » affectant les rapports des Suzerains et des Vassaux. Entrons maintenant dans la peau d’un Vassal bien ordinaire, d’un Homme que n’effraie nullement la nature foncière de l’humanité, d’un Homme somme toute Simple qui ne cherche ni les louanges de la lumière, ni les applaudissements de la scène. Un Homme qui sache demeurer Homme dans sa tunique de modestie, sinon, parfois, de retrait. Il y a un évident bonheur à vivre dans le silence, à cultiver l’humilité, à tisser sa propre vêture des fils de l’anonymat. La photographie débutant cet article se veut la métaphore d’une existence discrète, retirée à même son cercle étroit, une manière d’eau de source qui suinte entre les pierres et les mousses sans que quiconque n’en perçoive le « luxe » immédiat, la féerie incomparable, un germe éclot dans le clair-obscur qui viendra au jour tel le dépliement léger d’une corolle.

  

Derrière les persiennes

à demi repliées,

dans la clarté naissante,

dans le cendre de l’heure,

dans l’aube à elle-même

sa propre promesse,

le silence est posé telle

la brume d’automne

sur le faîte des arbres.

Nul mouvement.

Tout est au repos.

Tout est versé à la méditation.

Tout fait signe vers le recueil.

Tout est Soi en Soi

dans le sans-distance.

Tout vit de sa propre vie.

Nul être à chercher ailleurs.

Nulle lumière à faire briller.

Chaque chose à sa place.

Le mur est brun qui,

encore, retient la nuit.

L’avenir est promesse.

L’instant est lumineux de Soi.

L’attente est belle.

Elle est pure halte.

Elle est pure décence.

 Elle est l’avant-Parole.

Un rai de clarté. Simple,

troué de l’image de

 quelques feuilles.

 La pièce dans sa mutité.

Signe avant-coureur du Monde.

La pièce demande l’ouverture.

Mais dans la discrétion.

Dans le repli.

Dans l’encore

 non-proféré.

Dans l’espérance vive.

  

   Le fauteuil. Vide. Libre de Soi. Vide ? Nullement. Occupé dans l’entièreté d’une Présence disponible. Occupé d’Invisible. Y aurait-il sur Terre plus grande beauté que celle qui se retient, qui sinue ici et là, pareille au cours du ruisseau parmi les lames des herbes ? Oui, ici, sur l’assise « orpheline », un Homme est venu.

 

Dans le mystère.

Dans le plus grand secret.

Dans la totalité d’une quiétude.

 

    Seulement cet Homme est invisible aux Autres, seulement présent à Soi. Cet Homme n’est l’Homme de nulle Richesse, de nulle Gloire, de nul Désir de Paraître, de nulle Envie d’une Avant-Scène, de nul Besoin d’un Public. Homme en tant qu’Homme au plein de qui il est. Sa Puissance est sa non-Puissance même. Au travers des persiennes, il regarde le Monde. Il en prend Possession sur le mode d’une Dépossession.

 

Il est libre.

 D’aller là où il veut.

De penser ce qu’il veut.

D’imaginer ce qu’il veut.

 

    Il ne connaît nullement le joug des contraintes. Il n’éprouve ni jalousie, ni envie d’être à la place des Autres, ces Esquisses de papier qui s’agitent et virevoltent tels des nuages de phalènes. Afin de rendre cet Homme visible, afin de le rendre réel, il faut, Soi-même, demeurer en Soi, ne nullement offenser les ombres, ne nullement dissoudre le silence. Cet Homme sans Parole n’est pas sans Langage. Si nul Verbe ne franchit ses lèvres, ce n’est nul défaut, c’est le souhait d’être entièrement disposé à Soi, dans le pli intime de l’être.

  

C’est dès l’instant

où l’Homme se lève,

dès le moment où il s’arrache

à sa propre assise,

dès l’heure où il prononce

ses premiers mots,

où il initie ses premiers actes

que les choses basculent,

 

   que les flux impétueux de l’Altérité le fouettent en plein visage, le débordent. Et c’est dans le basculement du jour, dans la survenue parmi les complexités du Monde que les problèmes surgissent, que la coque de noix se fend, que les premiers assauts du réel fissurent les cerneaux, que les cerneaux sécrètent une huile qui, déjà, n’est plus pure, qui déjà cherche la main qui flatte, la parole qui encense, les yeux qui charment, les soupirs qui séduisent et alors

 

l’Homme,

l’Homme discret,

l’Homme sobre,

l’Homme pudique

est en grand danger

de se perdre lui-même

parmi les bigarrures,

les chatoiements,

les mouchetés

du manifeste,

du palpable,

du matériel,

du tangible.

 

Oui, la tentation est grande !

 L’Homme en tant qu’Homme

 saura-t-il résister au chant

de Circé-la-Magicienne ?

Il faut la forme et la

détermination d’Ulysse

pour regagner sa patrie,

retrouver Ithaque, Pénélope

 et vivre selon son cœur,

nullement selon les feux

chamarrés qui partout

 sont allumés.

Oui, une grande force !

 

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18 février 2023 6 18 /02 /février /2023 09:46
« Écrit sur le Grand Rouleau »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

 

                                                    Ce vendredi 17 Février depuis mon plateau de pierres

 

 

                                                                             Å toi, ma Libre Boréale,

 

 

   Sais-tu, Sol, combien il m’est doux de te rejoindre en ta septentrionale contrée. Près de toi, je viens trouver un peu de la paix qui me manque, un peu de la paix qui manque au Monde. Il y a tant d’agitation ces temps-ci, tellement de vents contraires, tellement d’abîmes qui s’ouvrent devant les pas pressés de la Destinée Humaine si bien que, cette dernière connaitrait sa fin et nul sans doute, ne s’en étonnerait, sauf les incurables Optimistes, sauf ceux dont l’illucidité est la marque de fabrique la plus visible. Le Monde va mal. Le Monde semble atteint d’un mal incurable, une « oublieuse mémoire » l’affectant, et cette amnésie partout répandue a vite gommé de son champ de vision, les guerres, les génocides, les pogroms et toutes les tragédies qui en ont tissé le cruel Destin. C’est tout de même affligeant cette inclination de l’humain à s’empresser de biffer les empreintes de sa félicité, à se précipiter, tête la première, dans l’aporie la plus vertigineuse, fût-elle dissimulée, isolée de quelque regard que ce fût ! On croirait avoir affaire à enfant insolent et terrible, une manière de petit sauvageon à la Gavroche qui ne vivrait qu’à maculer la beauté, qu’à tremper ses mains dans la boue, à badigeonner tout ce qui brille, à ôter la lumière, à la métamorphoser en ces ténèbres dont toujours nous redoutons la venue, nous en sentons l’haleine acide tout contre le coutil de notre peau.

   Certes tu me trouveras bien pessimiste à l’orée de cette année qui commence à peine. Mais, parfois, l’analogie est-elle troublante qui relie en un unique endroit, Pessimisme et Réalisme, comme s’il s’agissait en fait, d’une seule et même substance, d’une seule perspective faisant son clignotement double, faisant son illusion, nous trompant à l’envi. Ne penses-tu, Solveig, que la Réalité est le plus souvent triste, que pour cette raison nous l’affublons de masques, que nous la vêtons de brillantes passementeries mais qu’elle n’en demeure pas moins une préoccupation de tous les instants. Nous feignons de marcher d’un pas sûr, mais en réalité nous louvoyons, nous tâchons d’éviter les obstacles, nous essayons de passer « entre les gouttes ». Mais toujours la contingence nous rattrape qui nous confronte à nos propres démons, qui nous place face au miroir déformant où, surpris, nous découvrons notre propre anamorphose avec quelque stupeur. Mais plutôt que de prendre acte de notre dénuement, de notre cruelle fragilité, nous grimons notre visage, nous dissimulons nos rides sous des couches de « couvre-misère », nous mimons le Carnaval alors qu’il ne s’agit que de Noces tristes, d’Épousailles rompues bien avant que d’être consommées.

   Je n’aurai cependant nullement la cruauté de faire surgir devant toi ces séismes dévastateurs, ces guerres froides qui renaissent de leurs cendres, ces maladies sournoises qui nous jettent dans le plus vif désespoir. Oui, le Principe de Réalité est cruel et le soi-disant « optimisme » n’est jamais que « l’habit de lumière » qui dissimule nos hardes et nos guenilles, nos cruels lambeaux et nos défroques les plus pitoyables. Mais peut-être, déjà, en ai-je trop dit et la journée sera grise et la cendre poudrera le ciel de sa longue effusion. Ne serais-tu d’avis, comme moi, qu’à l’aune de tous ces sombres événements, nous les Humains, ne sommes nullement libres ? Une constante épée de Damoclès oscille au-dessus de nos têtes, le fil qui en retient la chute menaçant à tout instant de rompre, de consommer cette Finitude dont nous faisions nos délices lorsqu’elle n’était qu’une vague théorie accrochée au ciel du Monde et des Idées, mais qui, devenant réelle, signe notre disparition et nous conduit au cachot.

   Si tu veux le fond de ma pensée, très Chère du Nord, je crois que notre supposée liberté est uniquement tissée d’utopie ; que nos actes, que nous croyons nôtres, nous sont dictés depuis une zone mystérieuse et illisible ; que nos décisions, que nous jugeons la conséquence de notre volonté, ne sont que des « miroirs aux alouettes », des sortes d’artefacts ; que nos mouvements sont actionnés par d’étranges attaches ; que nous nous agitons sur la scène du Monde telles ces marionnettes à fil qui, supposément, se pensent elles aussi libres et qui ne sont qu’aliénées, tirées à hue et à dia sans qu’elles ne puisent en rien influer sur leur existence de bois et de chiffon. Une simple mécanique, des rouages d’horlogerie qui font leur tictac temporel dans l’inconscience la plus grande qui se puisse concevoir.

   Je pense que, sous mon écriture allusive, tu auras reconnu l’empreinte de « Jacques le fataliste », que tu auras saisi d’emblée la métaphore du « grand rouleau du Ciel » et sa mesure inéluctable, « tout est écrit là-haut ». Combien les paroles de Jacques paraissent une condamnation de la marche vers l’avant de la Destinée Humaine :

 

« Jacques : (...)

 Un homme heureux est celui

dont le bonheur est écrit là-haut ;

et par conséquent celui dont

le malheur est écrit là-haut,

est un homme malheureux. »

 

   Comment sortir de ce violent paradoxe, lequel pointant les hasards de la naissance, promulgue Celui-ci « heureux », celui-là « malheureux » sans que quiconque puisse en inverser le cours ? L’Aveugle a-t-il un jour choisi de ne pas voir, ? Le Sourd de ne pas entendre ?  Le Paralytique de ne pas bouger ? Le fossé creusé entre les Hommes est si abyssal que même la raison la plus étayée n'en saurait démêler le motif, en comprendre la cause.

 

Nulle égalité entre les Hommes.

Sauf le Souveraine Mort

 

   Les Hommes seraient-ils factuellement égaux et l’on pourrait proclamer, haut et fort, leur inaliénable liberté.

 

Nul n’a choisi de naître,

nul n’a choisi de mourir.

 

   Chère Sol, je crois, selon la formule canonique, que « la messe est entendue », qu’il n’y a plus, dès cet instant, de parabole divine à interpréter, plus de miracle à espérer et que les Religions ont les mains vides, que leur ballon de baudruche se vide aussitôt la supercherie déjouée. N’en déplaise au très estimable Sartre, l’Homme n’est nullement « condamné à être libre », il n’est que « condamné à être », c’est-à-dire à être selon les hasards de la vie qui l’auront balloté ici et là, abandonnant sur la grève quelque Miséreux, portant au zénith tel Autre qui aura hérité de supposés « mérites » et qui, pour autant, n’en pourra mais. Il faudrait être de « mauvaise foi » pour reprendre l’expression sartrienne, pour continuer à affirmer la Liberté dès l’instant où l’évidence indique la réalité contraire.

   Libre, ma chère Sol, nous ne le devenons que le jour de notre Mort, ainsi se profile un Sentier Lumineux au milieu des froids dessins de la Camarde. Tu voudras bien m’excuser de t’infliger de si lourdes assertions en cet hiver teinté sans doute encore, en tes hautes latitudes, des chagrins et des frimas qui plongent l’âme en ses délibérations les plus noires, en ses pensées les plus désolées, mortifiées. Mais connais-tu au moins quelqu’un qui ne se soit jamais exonéré de ses chagrins, de ses peines ? Faut-il confier sa tête, pareil à l’autruche, au premier sable venu, plongeant en la cécité afin d’éviter la cruelle blessure du jour ?

   Å observer l’image que je joins à ma lettre, cette œuvre de Barbara Kroll, à laquelle j’affecterai volontiers le titre de « Perdus en Eux », tu saisiras aisément le motif de mon écriture, cette désolation qui en ombre les mots, cette pure ténèbre secrétée tel un violent venin, tel un acide qui ronge les chairs, bientôt il ne demeurera qu’une vague tache bue par la poussière du sol. Car vois-tu, je crois qu’il faut, une fois porter haut la bannière de la Joie, une fois abattre la voile et naviguer dans la Douleur, proue face à la tempête. Nulle autre façon de naviguer, le Réel n’est nullement évitable. C’est lui qui nous détermine et non l’inverse.

   Je ne sais si l’Artiste, brossant ces Figures, pensait à quelque Destin. Si l’image de la Liberté l’emportait sur celle de l’Affliction. Ce que je puis cependant énoncer avec certitude c’est ma conviction que cette Triste Procession porte l’empreinte d’une pesante Métaphysique, que la Mort, la violente Mort pourrait surgir à tout instant, transformer ces Existants en spectres, en revenants, que sais-je en fantômes, en ectoplasmes à la forme fuyante, des êtres en partance pour un inconnu vertical. Le jour est vert, pareil à ces fonds marécageux dont j’imagine qu’ils reçoivent cette clarté d’aquarium, cette clarté qui est bien plus teinte de la psyché que délibération de la somptueuse Nature. Le sol est blanc. Blanc de neige taché de gris, on dirait la métaphore de jours anciens dont la mémoire ne retiendrait que la tristesse, l’incoercible chagrin, comme si l’Aventure Humaine ne pouvait jamais conquérir son futur que dans cette lumière avare, à peine un bourgeonnement, une rumeur. Certes il y a un mur, une falaise du mur qui porte sur sa surface un peuple de cœurs rouges, mais un peuple surtout reconnaissable à son empreinte de sang, non à l’aune de l’Amour dont il pourrait se faire le porte-voix. Du reste, ne ressens-tu, comme moi, cette manière de lourde hébétude, deux cœurs jonchent le sol de leur inutile présence, signe infini d’une vacuité qui en creuse le centre, en épuise la possible pulsation. Un cœur inerte qui est pareil à la feuille morte. Son dernier battement est encore visible dans la texture du dessin qui s’épuise à en dire la forme reconduite au Néant.

   Et les Personnages, les Spectres glissent en eux comme s’ils se précipitaient dans l’étroite gorge d’un puits. Vois-tu, Sol, ils me font une drôle d’impression, je les perçois telles des pièces d’un cruel Jeu d’Échecs, bien entendu tels des Fous girant au sein même de leur folie sans même en éprouver la mortelle essence. Autrement dit leur Histoire empreinte de Finitude pourrait se résumer à cette formule-couperet, à cette métaphore-guillotine :

 

ÉCHEC & MAT

 

   Tels d’infortunés scolopendres, ils se traînent vers ce qui va les détruire sans pitié aucune, leurs milliers de pattes ne leur servant qu’à les conduire vers ce précipice qu’ils ont longé toute leur existence, faisant mine de l’ignorer. Et ce qui est vraiment tragique ici, c’est qu’ils n’auront même pas la consolation de la lucidité, c’est que l’exercice de la Raison leur sera ôté. Ils iront à l’échafaud, avec, au cœur, une sorte de Joie poisseuse, gluante, s’élevant à peine plus haut  qu’une comptine pour enfants, pétrifiée dans le brouillard d’un songe étroit. Combien cette étique procession me fait penser à quelque cortège funèbre d’où le Mort lui-même serait absent, genre de cérémonie de la Mort pour la Mort. Mais que pourrait-il sortir de ces Silhouettes informes, ourlées de nuit, perdues en elles-mêmes qu’une antienne douloureuse, une antienne écrite avec des larmes de sang et de suie « sur le Grand Rouleau » ? Je te le demande. Je sais, tu ne profèreras nulle réponse car l’Absurde n’en exige aucune.

 

Il est lui-même le sans-réponse,

l’effacement du Verbe,

le Vide sidéral, le Rien

dont nous les Hommes,

vous les Femmes sommes tissés

jusqu’en notre fond

le plus abyssal.

Le plus abyssal !

 

   Chère Solveig, voici qu’enfin ma parole s’épuise, que mon sang se fige dans mes veines, que ma respiration est à la peine d’avoir tant dit et rien exprimé. Envoie-moi un peu de ton air du Septentrion, un peu d’air vif et frais, il sera ma consolation en attendant…

 

Ton impénitent ratiocineur Métaphysique

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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3 février 2023 5 03 /02 /février /2023 08:37

   [Écrire, tantôt l’Ombre, tantôt la Lumière

 

   Parfois l’on se lève, les pensées mobiles, l’esprit alerte disposé à l’accueil de ce qui va venir. Le ciel est lumineux, infiniment tendu d’un horizon à l’autre, les bruits sont cristallins, pareils à une pluie libre s’égouttant sur le bord du Monde. Tout va de soi dans le pli du naturel, tout s’inscrit à merveille dans les lois de la logique, tout trouve sa place sans qu’il soit besoin d’en montrer le lieu. Les rouages, bien huilés, s’enchaînent avec harmonie sans même faire entendre leurs cliquetis. Le feraient-ils, ils nous raviraient, car il en est ainsi des Matins de Claire Lumière, ils sont une ambroisie dont chaque goutte est un ravissement, un exhaussement au plus haut de Soi. La crète des montagnes brille à la façon d’un acier poli. Les oiseaux sillonnent le ciel avec facilité et désinvolture. Les arbres en fleur distillent leur écume blanche à qui veut bien s’en saisir, orner sa boutonnière d’une once de joie. On gazouille aux terrasses des cafés. Les Hommes ont des chemises blanches ouvertes sur des torses puissants. Les Femmes sont des jambes de soie et leurs jupes sont de minces nuées. Dans les cours des écoles, les troupes d’enfants joyeux s’égaillent dans un jeu de marelle qui les conduit au Paradis, là où leurs rêves se déplient à la manière des pochettes-surprises. Le soleil est au plus haut et les visages sont hâlés qui profèrent en mode de félicité. On parcourt les larges avenues des villes avec légèreté. On écoute la musique qui s’échappe des fenêtres grand ouvertes. Ne le connaissant nullement, on aime le Quidam croisé au hasard de ses pas. Ses propres limites se sont dissoutes dans le matinal qui paraît s’ouvrir sur l’infini.

   Parfois l’aube est teintée de gris et le regard bute sur ce qui devrait être visible et se dissimule dans la touffeur des arbres, glisse sous les vagues de bitume noir. On avance sur le trottoir de ciment et de poussière. On avance avec le pas lourd et hésitant de Ceux dont le destin bifurque à chaque instant, ne sachant quelle voie emprunter, quel chemin prendre, tout se fond identiquement dans une même glu, tout ne fait signe qu’à être immédiatement gommé. Dans le Village Blanc au bord de la mer, nul bruit ne s’élève qui dirait la vie. Le Grand Café est vide et ses verrières sont des yeux glauques, des surfaces qui réfléchissent le vide de l’heure. Parfois, pareilles aux effusions glacées de la Tramontane, de noires Silhouettes traversent rapidement la place, gravissent avec peine les lourdes plaques de schiste, bientôt effacées par le porche d’ombre et alors, plus rien ne subsiste que cette mortelle angoisse, que ce sulfureux ennui qui suintent des pores des murs avec des convulsions de résine blanche. On avance mais dans le mode du sur-place, de ses pieds on foule un éternel présent, on renvoie le passé aux oubliettes, on biffe toute possibilité d’avenir. La Traversée que l’on aurait pu faire, le voyage dans le Vaste Monde n’est plus qu’une Traversée de Soi à Soi, qu’un piétinement dans l’étroite geôle dont notre existence nous fait le don, tout s’étrécit soudain à la taille des confettis de Carnaval, un Carnaval si triste que sa fin et son début coïncident étrangement. Ceci se dit en Matin de Sombre Venue.

   Ici donc s’enchaînent, Matins de Claire Lumière et Matins de Sombre Venue, comme si un ténébreux adagio succédait aux notes claires et cuivrées d’une cavatine. Ce que je nomme, dans le texte ci-après « Traversée » (qui est aussi le nom de la Mystérieuse qui y inscrit ses pas), c’est bien l’épreuve existentielle qui, de la Cavatine à l’Adagio, puis de l’Adagio à la Cavatine, nous fait penser à des temporalités aux registres opposés, ce que le Philosophe Allemand nomme du beau nom de « Stimmung », cette manière singulière d’être-au-monde, ce Ton Fondamental qui est le nôtre, qui nous définit et trace les limites de nos propres frontières. Si l’épreuve de la Stimmung est particulière, intime, déterminée au plus près du Sujet qui en est affecté, cependant son continuel bourgeonnement est d’essence universelle au motif que nul Existant ne saurait se distraire de cette nature foncièrement humaine dont l’aventure la plus fréquente consiste à cheminer par monts et par vaux, à s’élever au plus haut et au plus clair, puis, dans l’instant qui suit, de connaître les affres de l’abîme, de chevaucher de Charybde en Scylla, de pousser, tout en haut de la Montagne, la pierre de Sisyphe qui n’a de cesse de rejoindre l’abime qui, par nature, lui est destiné.

   Ainsi, à la manière d’un diapason un peu fou qui vibrerait une fois dans le Haut d’une éclatante Félicité, une fois dans le Bas, dans une mutilante Affliction, Traversée en son cheminement connaît, successivement, aussi bien « la ligne lumineuse d’une allégie », aussi bien « la lourdeur de la terre, le creusement du sillon en son noir humus, la force incoercible du roc du Destin ». Ainsi se dessine sous nos yeux, au travers de Matins Lumineux, de Matins Sombres, la « Carte de Tendre » de nos errements les plus étonnants, manière de « Jeu de l’Oie », lequel, de villes en rivières, de rivières en mers, de mers en lacs, ferait de notre parcours sur Terre, la plus capricieuse des Traversées, la plus périlleuse, mais aussi la plus belle qui soit. Nous sommes des êtres en chemin.]

 

*

 

Sur Traversée :

  

 

Elle, dont la silhouette

est à peine visible

sur la courbe du Monde,

Elle discrète au plus haut point,

elle l’eau limpide de la Source,

elle l’Inapparente dont le

corps ressemble

 à une simple risée de vent,

elle ne s’appartient guère,

elle diffère de soi, si bien que sa

 forme pourrait se dédoubler,

se multiplier, image reflétée

dans des milliers de miroirs,

juste remuement à la

surface des choses,

poudre légère qu’un vent soulèverait,

brume montant de la surface unie de la mer.

Elle que, sans délai,

 nous nommerons Traversée,

elle qui toujours nous sera distante,

elle en son infini glissement,

nous voulons la faire nôtre

et la loger en notre intime à la

façon d’une pensée secrète,

du rougeoiement d’un sentiment,

de la soie d’une caresse.

 

Savez-vous combien

ces Êtres de vapeur

et de frimas sont attachants ?

Les apercevoir au loin,

tout contre l’épaule du nuage

est déjà pur prodige et nous tendons

 nos bras dans le geste du saisissement,

sachant en notre for intérieur

que nous n’en connaîtrons

que la fuite à jamais,

la brillante lisière

 posée sur la frange de l’horizon.

Nous voudrions, qu’en un point

de notre regard, au foyer désirant

de qui-nous-sommes,

s’inscrivissent pour l’éternité

 cette manière d’Elfe gracieux,

cet Ange tout droit venu du ciel,

 Ce Chérubin, toute une

 Procession Céleste

qui nous dirait la

lourdeur de la terre,

le creusement du sillon

en son noir humus,

la force incoercible

du roc de notre Destin.

 

Ce que nous souhaiterions,

au plus vif de notre chair,

que Traversée y traçât la ligne

lumineuse d’une allégie

au motif de laquelle,

ôtés à nous-même,

nous flotterions

entre deux eaux,

celles des abysses

 lestés de Tragique,

celles de surface telle un

ondoiement de Bonheur.

Mais qui donc n’a jamais rêvé

de voler au plus haut de l’air,

de se confondre avec le

sûr trajet de l’hirondelle,

avec l’assurance de l’aigle à régner

sur toute cette mesure d’invisible,

à être le Maître que nul

autre n’oserait tutoyer,

sa royauté est hors de toute limite.

 Car, oui, nous avons besoin, tout à la fois,

de cultiver les certitudes terrestres,

d’éprouver le doute céleste,

celui-là même qui, nous arrachant

à qui-nous-sommes,

nous portant hors nos propres limites,

nous apprendrait à percevoir

cette texture d’Infini qui nous habite,

dont cependant,

l’origine est si cachée,

si énigmatique,

que nous n’en ressentons parfois,

dans le jaillissement de l’instant,

que le vif et altier aiguillon,

il est déjà loin et nous sommes

orphelins de qui il a été,

que nous aurions pu rejoindre,

 abandonnant notre peau

sur le sol de poussière,

rapide exuvie qui nous eût

métamorphosé

en cette Idée qui

parfois nous obsède

et nous conduit sur le bord

vertigineux d’une angoisse :

être Soi et Non-Soi,

être l’Existence même et

Le Néant qui en est

le brillant contretype.

Nous croyons que le SENS

est dans l’intervalle,

dans la subtile jonglerie

entre ÊTRE et NON-ÊTRE,

 dans cette jointure,

cette étonnante liaison

qui un jour se donne

en tant que Parole,

 au autre jour

en tant que Silence.

   Mais rien ne sert de tirer des plans sur la comète tant que nous n’aurons pas touché du bout du doigt, de l’extrémité de l’âme, cette Évanescence de Traversée, tant que nous serons éloigné de son Essence. Oh, bien sûr, il ne s’agira que d’une approche, c’est la loi de tout Exister que de ne pas se confondre avec ce qui nous détermine en tant qu’Essence. Mais, c’est pareil à une touche à fleurets mouchetés dans l’art de l’escrime, passer au plus près d’une ultime signification sans risquer le naufrage dans le feu qui nous est tendu comme le plus grand péril. Car, oui, il y a péril à tenter de connaître ce qui est inconnaissable qui, certes, nous invite, nous fascine et nous conduit à la lisière de notre propre faille.

 

Ce qui habite le centre même

de notre interrogation,

ce qui habille nos nuits

de songes blancs,

ce qui sème nos jours de brusques

mais inquiétantes illuminations :

notre sentiment de dépossession.

 

Nous nous appartenons

sur le mode

du fragment,

de la division,

de l’éparpillement et

notre point d’équilibre

n’est qu’éternelle oscillation,

flottement ici et là,

comme si notre peau était

une voile tendue que le Noroit

 ferait se gonfler d’une sourde violence.

 

 

En réalité, Traversée

ne s’appartient pas,

elle est constamment

dans la posture paradoxale

de répondre au désir du Monde,

puis de s’en affranchir.

Tantôt elle est immergée en elle

au point de ne plus voir

que son propre horizon,

puis elle sort de qui-elle-est,

traversée du rythme léger des étoiles,

 traversée des houles et des vents,

 traversée du sillage des comètes,

des marées solaires,

des lueurs vertes des aurores boréales,

traversée des arcs souples des barkhanes,

traversée de l’eau limpide des rizières,

traversée des herbes jaunes des steppes.

 

Traversée est tout ceci à la fois,

un tropique, un méridien,

de hautes latitudes,

de profonds abysses,

puis, parfois, PLUS RIEN,

une perte au large de Soi,

une musique ancienne,

 une fugue qui s’éteint

dans les plis du silence.

Elle est Elle et

Non-Elle à la fois.

 Nous regardons Traversée,

sa transparence de cristal,

 son tissage de fin coutil,

son éphémère buée et,

ce que nous voudrions,

depuis que le Monde est nôtre

Être Nous, être l’Autre

Être qui-nous-sommes,

être Traversée en Soi

Être Présence, être Absence

Être Plénitude, être Vacuité

Être Recueillement,

être Dispersion

 

Ce que nous voudrions être

Le Mot et l’Intervalle

entre les mots

Le Mot nous rassure

L’Intervalle nous transit

La Parole nous fait tenir debout

Le Silence nous terrasse

 

Traversée qui est-elle, elle qui

nous met au défi de la comprendre ?

Traversée est l’Intervalle entre les Mots

Traversée n’est plus et déjà

est au-delà de toute saisie

Traversée est le mouvement

qui tisse le Temps

Elle est constant

aller-retour de navette

 

Traversée est l’espace plein

Entre L’Amant et l’Amante

L’espace discret

entre la Nuit et le Jour

L’espace indicible

entre la Vie et la Mort

 

Traversée est cette puissance

 qui nous fait aller de l’avant

elle est cette halte qui nous maintient

longuement au-dessus des choses

dans leur inquiétant suspens

Traversée c’est Nous,

c’est l’au-delà de Nous

Traversée est cet innommé

que nous hélons depuis

la nuit qui parfois,

 qui toujours

nous étreint.

Y a-t-il une lumière

quelque part

dans notre étrange Traversée ?

Parfois le corridor est si sombre

comme si les étoiles

éteintes l’une après l’autre

avaient écrit dans le Ciel

le Silence de leur propre désarroi.

Et le nôtre qui n’en est que le reflet

un écho se meurt qui ne dit son nom

 

 

 

 

  

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31 janvier 2023 2 31 /01 /janvier /2023 10:23

 

   [Avant le texte – Ce mixte de prose et de poème, si du moins il en peut être ainsi, ne vous rencontrera qu’à vous poser problème. N’en serait-il de cette manière et vous auriez lu seulement la surface, non la profondeur, non la ténèbre qui se dissimule derrière chaque mot, tel un piège dont les mors pourraient se refermer sur la fragile toile de votre conscience. Les mots de ce texte parlent de la Mort. Cependant, de la Mort Majuscule qui n’est, en toute hypothèse, que l’ombre portée de NOTRE FINITUDE. Oui, en Grandes Lettes car cette vérité, il faut l’afficher, la porter à la cimaise, là où notre regard distrait voudrait seulement la confondre avec la feuille flottant dans le vent, la blanche giboulée, l’écume du nuage. Toutes des légèretés, des nuées qui nous exonèreraient de penser plus avant, de tresser les fils de bien plus noires préoccupations. Car, nous les « Hommes de bonne volonté », nous ne voulons l’exercer, cette volonté, qu’à saisir les bulles qui crèvent à la surface de l’étang, non à fouiller la vase qui en tapisse les abîmes. Nous voudrions un flux apaisé, une onde de cristal sur laquelle nous pourrions flotter tout comme de lumineux cerfs-volants, fouettant l’azur de leur queue enrubannée, polychrome. Oui, c’est ceci que nous voudrions mais nous savons bien, en notre fond, qu’alors, nous ne sommes jamais que des rêveurs debout, des genres d’amusantes cocottes en papier qui n’interrogent nullement les plis qui en constituent la structure, pas plus que le lieu de leur provenance.

   Mais ici, convient-il de laisser la métaphore à son propre destin, cette atténuation du réel et donner, précisément à CE RÉEL le visage qu’il requiert en propre, face auquel, le plus souvent, nous sommes démunis. L’écriture ci-après est noire, chargée d’un sens mortifère. La Mort y surgit à chaque ligne ou presque, comme si, embusquée en quelque sombre ornière, elle attendait notre marche sur le chemin pour lancer, sans retard, et avec quelque véhémence, cette liane élastique qui fera de nos jambes des bouts de bois paralytiques. Ainsi la Mort nous cloue-t-elle au sol sans que, parfois, nous ne puissions nous relever sans dommage. Si j’énonce le fait qu’au motif du Langage en tant qu’Essence, les mots ne peuvent qu’être lumineux, je n’ai aucun doute que des Lecteurs et Lectrices emboîteront mes pas sans l’ombre d’un quelconque regret. Bien évidemment, il en ira bien autrement si chaque mot écrit s’abreuve à une source mortelle, infiniment mortelle. Parlant du vaste Désert Humain, si j’écris, comme ci-après : « Un tel vertige s’y annonce, porteur de bien des inquiétudes. », je sais que, d’ores et déjà, l’acte de lecture se verra teinté de gris, que de funestes ombres planeront ici et là, qui prendront le visage de la déréliction. Certes, il ne peut qu’en être ainsi.

   Mais, que nous souhaitions contourner l’affliction, nous soustraire aux griffes de la tristesse, de la mélancolie, ce qui est une inclination naturelle, ceci, bien évidemment ne modifie en rien la texture du réel, il adhère à notre peau comme le lierre au tronc. Le geste d’écriture, sauf à être pure gratuité, ne saurait rien laisser dans l’ombre. Une fois la face de Lumière, une autre fois la face d’Ombre. Lorsque l’on se met en quête d’explorer le langage, son sens, l’on s’aperçoit vite qu’il ne fait que mimer le paradoxe humain, l’on découvre vite que, sous la Vie, se dissimule la lame aiguisée de la Mort. Si, de nos énonciations, nous ôtons la Funeste Camarde, alors nous amputons le réel de sa moitié, si ce n’est de son fondement, de ses assises. Car écrire s’abreuve à deux sources opposées mais logiquement complémentaires. L’écriture, et ceci de façon essentielle, a partie liée avec la Mort. Chaque mot qui surgit sur la page blanche, d’où tire-t-il sa soudaine existence ? Il est tout simplement exhumé du Néant, cet autre nom pour la Mort. Tel le Phénix qui renaîtrait de ses cendres, autrement dit s’abreuverait à sa propre inexistence.  Tout mot prononcé, tout mot écrit, brillent d’un soudain éclat, leurs corps sont le lieu d’une fulguration puis d’une disparition qui leur est coalescente. Le Monde du Langage est une immense célébration que recouvre aussitôt une épaisse et lourde taie de silence. Tel mot d’anthologie écrit par Ronsard, Rabelais ou Montaigne, ne soutient sa profération qu’à bientôt être versé aux archives de l’oubli. Qui, aujourd’hui encore, se soucie des « Odes », qui parcourt les merveilleuses pages des « Essais », qui se distrait des facéties de Frère Jean des Entommeures en son abbaye de Thélème ? Sans doute est-il « naturel » qu’il en soit ainsi, chaque époque vivant en synchronisme avec « son temps ».

   Si nous regardons la genèse du mot, nous nous apercevons bien qu’il s’agit de l’extraire du Néant, en attendant qu’il retourne au Néant dont il provient. Selon ce cycle immémorial :

 

Néant du Mot

Naissance et Vie du Mot

Mort du Mot

 

   Que ceci nous affecte, ne change en rien le destin lexical, nous en faisons une simple constatation. Si, dans quantité de textes, nous nous appliquions à découvrir, sous l’énoncé, la résurgence mortelle qui en parcourt la chair, nous serions sans doute décontenancés de la même manière que nous le sommes, lorsque, sous l’écorce de l’arbre, nous découvrons sa fragilité, son abandon, parfois, au sourd labeur des xylophages. C’est bien là la loi de l’entropie, toute matière porte en elle les germes de sa propre destruction. Si, par l’imagination, nous essayons de poser devant nous la figure de l’Écrivain qui vient de mettre le point final à son œuvre, nous ne pouvons jamais l’envisager tel un humain heureux du travail accompli, bien plutôt tel l’enfant aux mains vides qui, un matin de Noël, découvre la vacuité, l’inanité du sapin dont il ne demeure que quelques aiguilles dispersées au hasard des tomettes. Tout est toujours ailleurs qui fuit de soi.]

 

**

Depuis la fente où mes yeux

s’allument à la clarté du réel,

 je Vous observe comme

le Biologiste interroge

le cristal d’une diatomée.

Vous êtes mystérieuse

et, de ce mystère, s’accroit

l’interrogation de ma vision.

Aperçue, surgie du

plus loin de l’irréel,

je crains et souhaite,

 tout à la fois, la persistance

de Votre image,

son incrustation à même

la conque d’ivoire de ma tête,

ce Désert qui, le plus souvent,

sollicite la venue de

quelque étonnement.

Un tel vertige s’y annonce,

 porteur de bien des inquiétudes.

Vous que je ne connais pas,

qui sans doute demeurerez un

territoire à jamais secret,

Vous arrive-t-il de Vous interroger,

de Vous déporter de qui-Vous-êtes,

de Vous pencher sur la limite du Monde,

de tâcher d’en découvrir l’essence cryptée,

oui, cryptée au-delà de toute logique,

 cryptée au-delà de toute raison ?

Le ciel est gris-blanc,

cette hésitation entre une nuit,

un jour, un long suspens,

le fléau d’une balance

que nul mouvement,

désormais, n’animera.

L’instant devenu éternité.

Ne croyez-Vous

qu’il ne s’agisse là

du don le plus précieux, ?

l’heure immobile

et le soleil cloué

dans sa boule blanche

au plus haut du zénith.

N’êtes-Vous identique

à ce cosmos figé,

à cette matière

dense et nébuleuse,

inconsciente de son

propre abîme ?

Oui, car tout est abîme,

le mouvement

comme son absence,

la parole

comme son silence,

la puissance

 comme la faiblesse.

 

Nous sommes des

Êtres désarticulés,

 des mannequins de bois,

les pièces gisent au sol, identiques

 à de tristes fragments, semblables

 à des jeux d’enfants avec leurs

osselets disséminés.

Je ne sais si c’est la texture

granuleuse du ciel de neige

qui m’incline ainsi à tant de noirceur,

si le tragique vêt mon corps

 à la manière d’un terrifiant suaire

 si, en qui-je-suis, un éparpillement

 n’a été semé comme ma

marque distinctive.

Et je crains fort que ma

maladie ne soit contagieuse,

qu’elle ne pollue

chaque Quidam

qui en croisera le chemin,

chaque Nomade

qui en apercevra

la biffure en croix,

l’indice

 mortel plus

que mortel.

 

Mais j’ai assez parlé de moi,

je Vous ai assez reléguée

 dans d’insondables oubliettes.

Il me faut Vous exhumer

de cette fosse triste et, à défaut de

Vous donner des couleurs, au moins

Vous décrire en Noir et Blanc,

Vous approcher avec le fol espoir

de soulever un pan du voile

qui ne Vous restitue à mes yeux

que sous le signe

paradoxal d’une arrivée

à Vous qui, en réalité,

n’est que fuite imminente,

manière de songe-creux,

de résille onirique

si souple, si ténue,

elle se dissoudrait dans

l’illisible trame de l’air.

 

Je ne Vous appréhende qu’à

mieux Vous éloigner de moi,

je ne suis en Vous qu’à

mieux Vous considérer

sous la forme de la nuée,

de l’étincelle d’eau, d’une fumée

qu’un ciel vide aspirerait de toute la

persuasion dont il est capable.

 

   Je crois que notre « possession » mutuelle ne peut se sustenter qu’à l’aune de deux abstractions, deux lignes convergeant à défaut de ne jamais pouvoir se rejoindre. Les arbres, devant Vous, sont une immense gerbe de noir, une flamme cernée de la plus vive angoisse et, aussi bien, Vous pourriez y disparaître dont nul sur Terre n’aurait perçu l’effacement. Savez-Vous, même les Puissants de ce Monde ne sont qu’une suite de zéros devant un chiffre. Leur stigmate mortel est celui-là même

 

de l’Égaré,

 du Chemineau,

du Roturier,

 

   tous ils sont des Serfs de l’exister, tous ils sont condamnés à errer sans fin dans la vacuité de leur propre corps. Ils ne sont que de vains drapeaux de prière et nul Dieu ne répond à leurs sombres incantations.

   Tous, nous sommes tressés de vide et le vide gagne chaque jour qui nous accule à la toile sans issue de notre peau. Nous n’avons plus de recul. La barbacane de notre corps est notre tombe. Oui, ceci est cruel ! Mais une chose s’annule-t-elle à ne jamais être nommée ?

 

La Mort, la Divine Mort

est-elle soluble

dans l’eau,

dans l’acide,

 dans la magie du Poème ?

 

   Un Homme Mort a-t-il jamais pu, tel le Phénix, renaître de ses cendres ? Vous voyez bien qu’il n’y a nulle issue, que la Grande Falaise Ultime nous toise de son regard blanc, éblouissant, que nous nous dirigeons vers elle, certes avec Terreur, certes avec Angoisse et le fol espoir que, peut-être passée la Limite Blanche, nous découvrirons quelque Pays de Cocagne, dont même la plus vive de nos lucidités n’eût pu tracer le moindre portrait, envisager la stupéfiante genèse.

   Le sol est de grise texture, une sorte de laine qui court au-devant, ne sachant rien ni du-devant, ni de ce qui fut, dont l’empreinte a disparu des mémoires. Dans l’Illimité qui Vous reçoit, Vous n’êtes nul diadème ornant la tête d’une Déesse, non, Vous êtes cette marche sur place qui vous tient lieu d’identité, ne Vous reconduit qu’à votre site mortel, infiniment mortel.

 

Signe noir

pareil à l’aile du corbeau,

pareil au charbon sous la cendre,

pareil à une sombre humeur

 

   ne trouvant en elle que des motifs étranges girant tout autour de mots qui n’ont plus de sens que leur extinction au large des consciences. Vous êtes debout, tel un pieu planté dans la neige solitaire. Vous n’avancez, ni ne reculez. Vous êtes un Mot perdu dans le vierge d’une immense page blanche et nul lecteur ne vous inscrira jamais dans son « oublieuse mémoire », nul enfant joyeux ne Vous archivera à la manière d’un jeu égaré dont il tirera, un jour futur, la plus vive joie, celle-ci accrue du prestige de l’oubli, du redoublement de la perte.

 

Non, n’essayez pas de Vous

distraire de Vous-même,

d’attendre du secours de l’Autre,

Vous êtes à Vous-même

votre propre problème,

Vous êtes l’insoluble énigme,

Vous êtes le Sphinx dans

sa mutité de pierre.

   

   L’ombre, oui cette Ombre longue, infinie, Vous auriez pu en faire un début d’explication avec celle que-Vous-êtes, interroger le Passé, dresser, tout le long de cette ombre, des degrés qui eussent été autant de points de repères, autant de cailloux blancs semés sur votre trajet de Petit Poucet. Malheur à Vous, ces menus viatiques se sont effacés au fur et à mesure que Vous progressiez en direction de Votre Destin ou de ce qui en tenait lieu, cette manière de parole sur place, de bégaiement qui, bientôt se métamorphosa en sourde aphasie,

 

Vos propres mots

Vous ne pouviez les entendre,

Votre bruit intérieur Vous assourdissait,

Vos méditations tressaient

autour de Votre cou les lianes

qui fomentaient Votre perte.

 

   Oui, le constat de l’aporétique Condition Humaine est pareil à la gifle assénée avec toute sa violence sur le visage de l’enfant innocent qui meurt avant même d’avoir compris quel est le lieu et la nature de sa faute. Mais, nous les Humains, tous autant que nous sommes, nous errons au sein même de la Faute de Vivre. Car cette Vie qu’on nous a donnée, que nous avons explorée sous toutes ses coutures, que nous avons exposée aux plus vives lumières puis immolée au sein de l’ombre, nous ne parvenons pas à en tracer la moindre esquisse, elle glisse entre nos doigts et il ne reste qu’un fin grésil dont l’étique et fragile forme ne convient nullement à quelque interprétation que ce soit.

 

Alors, comme Vous,

 l’Inconnue de l’Image,

plantés dans cet immense

Désert blanc, nous rassemblons

 nos mains dans le geste de

 la prière et de l’imploration.

Mais nos jointures

sont blanches

où rien, ne s’inscrit

que la fuite à jamais

de qui-nous-sommes

vers d’invisibles territoires,

des mirages au loin qui faseyent,

nous croyons y lire notre image

mais nos yeux sont

des boules blanches

 que ne perce nulle pupille.

Et nous pleurons sur Nous

puisque personne ne nous

vient jamais en aide.

 

Le ciel est gris-blanc,

 Le sol est de grise texture,

L’Ombre est longue

qui ne connaît ni le

chiffre de sa venue, ni la

 mesure de sa perte.

 

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