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21 janvier 2023 6 21 /01 /janvier /2023 10:51
Du Noir au Blanc, l’espace  d’une venue à l’Être

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

Il faut partir d’un Noir

primitif, archaïque,

d’un Noir pur si l’on peut dire.

Le Noir est entièrement à lui,

sans que quelque différence

ait pu se longer en son sein,

le souci d’une flamme,

le déploiement d’une clarté,

l’amorce d’un sens qui,

en quelque manière,

le feraient étranger

 à lui-même,

doué de quelque prédicat

dont il n’aurait

souhaité la venue.

 Le Noir pour le Noir

 en sa fermeture

la plus radicale,

la plus absolue.

 

Le Noir voulant

se connaître jusqu’en

son abîme même.

Le Noir qui cogne

contre ses propres parois.

Le Noir reclus

en son domaine

 qui est absence de visibilité,

 maculation de la Parole,

taie posée sur

les yeux des Voyeurs

qui n’en peuvent

pénétrer le secret.

 Le Noir du Bitume.

Le Noir de la Suie.

 Le Noir en sa ténèbre

la plus profonde,

la plus énigmatique.

 Le Noir et rien au-delà

qui dirait le Monde

 en sa multiple parution,

qui dirait le rivage de la Mer

avec ses étincelles de lumière,

qui dirait la Beauté faite Femme,

des yeux d’opale,

une joue poudrée de rose,

la perle menue de l’ombilic,

 la fente adorable du sexe

pliée en son tissage de soie.

 

Le Noir ne veut rien

que cette immense solitude,

que ce Désert aux

barkhanes mystérieuses,

que cette Nuit que

ne troue nulle étoile.

Le Noir veut cette Monade

 sans portes ni fenêtres

 car à quoi servirait

 de différer de Soi,

de s’ouvrir à l’altérité

avec ses masques,

ses meurtrières,

ses faux-semblants ?

 Il y a trop de risques

à un décalage de Soi

qui pourrait

 bien s’avérer suicidaire,

sinon mortel.

 Il faut demeurer au sein

même de sa crypte,

tendre l’oreille et n’écouter

que ses déflagrations intimes,

ses borborygmes

pour seul langage,

son immobilité

 pour seul chemin.

 

Le Noir n’est le Noir

 qu’à demeurer dans

ce trait d’invisibilité,

dans cette gerçure

 à elle-même

sa propre profération.

Le Noir n’est le Noir

qu’à la mesure

de son autarcie,

de son autisme

où les questions

sont des réponses

où les réponses

s’abreuvent

aux questions.

Nul besoin d’être

ailleurs qu’en Soi.

 Et, du reste,

un ailleurs existe-t-il,

n’est-il seulement

dérive à l’infini

d’une méditation

sans objet ?

 

***

 

Le Blanc.

Le Blanc sur le Blanc.

 Le Blanc comme la neige.

Le Blanc comme l’écume.

Le Blanc comme le silence.

Le Blanc ne dit rien,

le Blanc demeure en Soi

au pli même de sa virginité.

Le Blanc comme a priori,

comme ce qui précède

toutes choses,

annonce leur venue depuis

une haute sphère d’invisibilité.

Rien n’existe

encore et le Blanc

est une vague rumeur,

une comptine en sourdine,

une fugue à peine plus haute

qu’une réserve, qu’une pudeur,

le Blanc est tout ceci

qui pourrait advenir

mais se retient encore

en d’inaccessibles limbes.

Le Blanc ne le sait pas encore,

au motif de sa pensée

lilliputienne,

microscopique,

mais il ne pourra jamais

advenir à son propre être

qu’à être relié,

qu’à être taché

en quelque sorte

par quelque chose

qu’il ne connaît pas encore,

 qui lui est extérieur,

qui lui est totale distance,

complet éloignement,

clignotement inaperçu

au large de qui-il-est,

dissemblance qui, pourtant,

sont tous les signes

qui l’accompliront

au-delà même

 de ce qu’il pourrait

imaginer

de plus étonnant,

de plus inouï.

 

Depuis l’Origine où il sommeille,

le Blanc ne peut rien formuler,

ne peut appeler les mots,

 les organiser en phases,

les édifier en pensée.

Le Blanc est pur silence

et, par opposition au Noir

 totalement refermé

sur son fondement,

 il est, à son insu, demande,

il veut connaître des signes,

s’ourler de caractères,

s’armorier de lettres

et d’espace entre les lettres,

 il veut que son immense

 Plaine Blanche

devienne le lieu

du Pur Langage,

qu’un Sens se lève

de ce qui, autrement,

ne serait

que le sombre

visage de la dévastation,

la figure du dénuement

en sa plus verticale angoisse.

Ceci ne serait-il envisageable,

une terreur se dresserait

qui le clouerait à trépas

pour le reste de l’Éternité.

LE BLANC VEUT LE NOIR,

comme l’Enfant veut le Jeu,

comme l’Amante veut l’Amour,

comme le Ciel veut le Terre.

 

Volonté qui, inconsciemment,

forge les objets de sa

propre désocclusion,

de sa sortie dans le monde

des significations plurielles.

Du fond même de son

attente silencieuse,

le Blanc sent comme

 une fermentation,

un à peine remuement,

une inaudible floculation.

Mais voici que ce qui

demeurait en retrait,

qui sommeillait

lourdement

au plein de son

opaque matière,

voici que Le Noir,

simple ligne d’abord,

puis belle efflorescence

 de signes,

 le Noir s’anime au sein

même de la Pure Blancheur.

Ce sont les premières

« Noces barbares »

de principes qui,

 jusqu’ici, s’ignoraient,

se tenaient à distance

 sur des « Monts Éloignés »,

 tel l’intervalle qui sépare

la Poésie de la Pensée.

Mais la Poésie n’est rien

sans la Pensée.

Mais la Pensée n’est rien

sans la Poésie.

Mais le Blanc n’est rien

 sans le Noir.

Mais le Noir n’est rien

sans le Blanc.

   

   Enfin la rencontre a lieu qui initie les premiers balbutiements d’une Genèse. Nullement biblique, seulement langagière, profération des Mots à la hauteur desquels l’Homme existe et existe seulement à l’aune de ceci :

 

PARLER – LIRE – ÉCRIRE

 

L’Homme n’est que ceci :

une suite de Mots,

un enchaînement de Phrases,

un empilement de Textes.

 

   L’Homme est strictement Babélien, c’est pourquoi il use de signes, c’est pourquoi, sur l’ardoise Blanche et livide du Jour, il trace avec application les Graphies nocturnes du Sens.

 

HOMME = LANGAGE = SENS

 

   Nul autre mystère à éclaircir que de lire, dans l’immense livre du Monde, l’Histoire des Hommes et des Femmes, les traces qu’ils déposent sur la croûte attentive de la Terre.

 

Être Homme,

être Femme, ceci :

 tracer, jour après jour,

les contours de qui-l’on-est,

 ici déposer la douceur d’un chant,

là imprimer un geste signifiant,

là encore poser son pied dans l’argile

afin que, de Soi, quelque chose

témoigne dans la merveilleuse

 aventure anthropologique.

  

   Le Noir veut le Blanc (car c’est une nécessité, une Loi dialectique). Le Blanc veut le Noir, c’est ce que nous dit, en termes métaphoriques, cette esquisse de Barbara Kroll mais c’est nous les Hommes qui restons fermés aux signes de l’image au motif que notre naturelle torpeur, sinon notre paresse, ne veulent guère s’enquérir de ce qui gît au-delà de l’horizon et, pourtant, là est notre avenir, ce pour quoi nous sommes venus à la Lumière alors qu’encore notre dos connaît la ténèbre, y retournerait pour peu que notre vigilance baisse, que nos yeux se ferment à la clarté du jour, cette dimension du SENS qu’il nous est intimé de connaître. C’est là notre Destin le plus heureux, le sillage que nous pouvons laisser dans le sourd massif des ombres qui toujours nous menacent et pourraient nous reconduire au Néant si nous perdions notre position de Vigie tout en haut de la proue de cette frêle embarcation qui se nomme « VIE », dont, le plus souvent, nous ne percevons que la surface et les flots courent en direction des abysses sans même que leur clapotis ne nous alerte.

   Mais maintenant, il nous faut dire à propos de l’image car nous ne saurions la laisser en friche. Car toute image n’est riche de significations qu’à l’aune de ce que nous y semons et, plus tard, de ce que nous y récolterons, qui ne sera jamais que l’écho de notre propre image.

 

Se connaître soi-même

 est connaître le Monde.

Connaître le Monde est

se connaître soi-même.

C’est curieux, tout de même,

ces enchainements logiques,

ces retours en forme de chiasme,

ces significations qui appellent

d’autres significations selon

un incroyable cercle

herméneutique.

 

Cheveux noirs.

Visage noir.

Vêture noire qui fait

sa sombre cascade

tout le long du corps.

Les yeux ?

Où sont-ils ?

Ils émergent si peu

de la confusion

qui les entoure.

Le nez n’est sollicité

par nulle fragrance.

La bouche : à peine un pli

à la commissure des lèvres.

 

   A voir ceci, ce spectacle de pure incompréhension, nous sommes égarés, nous ne savons plus qui nous sommes en notre être. Mais quel est-il ce domaine nuitamment reconduit à sa marge d’invisibilité ? Ne serait-il simplement la figure dissimulée de l’INCONSCIENT, lui dont on parle, dont on ne sait s’il existe vraiment sous la ligne de flottaison existentielle ? Ici est l’espace sans nom des choses informelles, un simple grouillement, une soupe de particules d’où rien ne monte qu’une confondante angoisse. Ici, nous sommes dans l’innommable, dans la pure digression fantasmatique, bien plutôt des ombres que des mots. Ici gît, telle une sourde matière, le roc biologique en sa mesure la plus étroite, en sa posture la plus réifiée. Nul mouvement, si ce n’est un genre d’activité uniquement cellulaire, peut-être une translation égale à l’arc réflexe du batracien cloué sur la planche d’anatomie du laboratoire. On est immergé dans le tissu glauque de la mangrove (métaphore récurrente dans mon écriture), avec les sinistres enlacements de ses racines noires, avec son eau à la teinte de goudron, avec le tohu-bohu des crabes à la cuirasse d’acier. On est tout en bas de la forêt pluviale avec son humidité, le cri lancinant d’aras inaperçus, on est si loin du vertige de la canopée où fulgure la belle lumière. On est un Soi nullement encore parvenu à la lucidité d’un Soi plein et entier.

   Puis un plastron blanc. Certes un blanc un peu éteint pour la simple raison que le noir y diffuse sa mortelle potion. Le blanc est semé de traits : les premiers mots qui vont dire la présence de l’Être à la face du Monde. Une épiphanie en appelle une autre.

 

Sans le monde nous ne serions pas.

Sans nous, le Monde ne serait pas.

 

   Dans son opposition frontale au Noir, que peut donc être le Blanc sinon la lame ouverte de la CONSCIENCE, sa belle floraison à l’horizon des yeux ?

   Ici est le lieu du vaste altiplano avec la marée de ses herbes jaunes, avec la laine des lamas qui flotte au vent, avec ses « salars » de minéraux étincelants, ils portent jusqu’au Ciel le message d’espoir de la Terre.

   Ici nous sommes sur le miroir des rizières qui, de terrasse en terrasse, comme un accroissement de Soi, s’extraient de la lourde Matière, se métamorphosent en pur Esprit, ce rayonnement sans fin qui, d’espace en espace, de temps en temps, se donne comme image de la Liberté la plus exacte.

   Cette image est belle car elle nous situe dans le plein d’une Métaphysique, d’une Philosophie, elle nous étonne et nous reconduit à la seule Question qui vaille :

 

QUI SOMMES-NOUS ?

 

   Toutes les interrogations qui en découlent ne sont que des conséquences, des hypostases de cette position essentielle face à l’exister. Cette image est forte pour la simple raison qu’elle s’imprime en nous avec la puissance d’un cyclone.

 

Là, au centre du corps qui est nôtre,

elle fera ses vastes marées,

ses flux et ses reflux,

 ses brusques équinoxes,

elle tracera en nous,

au pli intime de qui-nous-sommes,

ses méridiens les plus exacts,

elle tracera ses lignes de feu,

elle installera ses longues diaclases,

ses failles tectoniques,

elle fera surgir une lave

incandescente dont le feu,

jamais, ne s’altérera.

 

   L’Art en son geste le plus accompli a ceci de remarquable qu’il sème en nous d’irrémissibles germes, qu’il loge en nous quantité de spores, que ces germes et spores parcourent notre psyché à bas bruit, qu’un jour viendra où les épis seront mûrs, qu’il faudra moissonner, réduire en un prodigieux froment. Ce dernier sera pareil à un levain faisant gonfler la pâte de l’exister, lui donnant son plus bel essor, le délivrant du « péché » de la lourde matière (il n’était que véniel, mais combien réducteur !),

 

le lançant en plein ciel,

 là où soufflent les

vents de la liberté,

où brillent les

rayons de la joie,

où se diffuse le nectar

d’un mince bonheur.

  

   Oui, il y a bien des raisons d’être lyrique, de se dire en tant que pures délibérations de qui-nous-sommes, d’ouvrir la trappe de l’espoir et de déserter tous ces espaces clos, enduits de Noirceur et de porter au-devant de Soi, telle la flèche de l’arc tendu vers sa cible glorieuse, le trajet s’un Soi plus loin que Soi, autrement dit la pluralité lumineuse d’un SENS qui nous attend et s’impatiente de ceci.

 

Du Blanc au Noir,

du Noir au Blanc,

se dit la lisière,

se dit l’intervalle

d’une félicité.

Elle est en nous comme

la goutte est au ruisseau ;

le rayon au soleil ;

la brume au lac.

 

De ce constant clignotement,

de cette belle alternance

nous sommes les

 Gardiens privilégiés.

 Du Noir hissons le Blanc.

Du Blanc appelons le Noir.

Ainsi s’épanouissent,

depuis les éclatantes corolles,

les pétales de la signification !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 janvier 2023 4 19 /01 /janvier /2023 08:36
 Sommes-nous plus et autres  que de simples esquisses ?

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

[Incise : une écriture du flottement – Parfois, les choses sont-elles stables, notre avancée sur les chemins de glaise, assurée de ses pas. Nos assises sont concrètes, notre profonde nature amarrée au socle de la terre. Nous sommes semblables à ces rochers diluviens qui n’ont cure ni des ans, ni des siècles et vivent leur vie de rocher à l’abri de quelque servitude que ce soit. Parfois, au contraire, nos pas sont-ils fragiles, légers, à la limite d’être dénués de sens. Nous devenons alors ces êtres de l’incertitude, de l’irisation, livrés pieds et poings liés au caprice du Noroît, aux sombres humeurs de l’Harmattan, aux coups de boutoir du Ponant. Mais si nous devenons diaphanes, ceci n’incline guère en direction d’une ataraxie qui nous indiquerait le lieu atteint de quelque sérénité. Nous devenons, à notre grand désespoir, de célestes courants, certes, mais infiniment ballotés, livrés aux mouvements divers, perdus en quelque sorte à eux-mêmes, manières de ballons captifs dont les amarres soudain rompues, les livreraient aux affres d’une errance sans fin. C’est toujours un sentiment de perte, l’écueil qui nous livre, hagards au vertige d’un abandonnisme. Notre être est fragmenté, notre esprit délié de lui-même, notre intellect aux abois et nos percepts deviennent si flous que rien ne nous rencontre plus qu'un "vide sidéral" comme il est dit dans le texte qui suit.

   Alors, comment continuer à se dire alors que l’œil du cyclone se rapproche et menace de nous engloutir ? Les pouvoirs du langage, par essence, sont immenses mais il arrive que les mots s’effraient, se retirent sur la pointe des pieds et nous laissent en plein Désert, les yeux vides, les mains ne traçant plus, sur le papier, que des pleins et des déliés sans réelle consistance. Malgré tout on veut écrire à l’aune de ce fourmillement intérieur qui nous étreint et menacerait de métamorphoser notre horizon en un simple raz-de-marée lexical dont nous aurions bien du mal à émerger encore, n’assemblant des phrases que de pur hasard, convoquant les mots d’une armée en déroute. Et cependant nous ne nous résolvons nullement à demeurer en silence. Nous écrivons, tantôt en prose, tantôt sur le mode poétique. Nous sentons bien qu’il y a un flottement, que la « logique » du langage est malmenée, que bien plutôt que de s’enchaîner selon une naturelle inclination, les mots glissent, sortent de leurs coques, poudroient l’espace en une manière d’illisible frimas. Mais renoncer serait pire et les phrases, peu à peu, titubant et claudicant, sortent de leur étui d’étoupe afin de témoigner. Mais témoigner de quoi ? Non du langage mais de la torsion que nous lui faisons subir, des contraintes et des déformations que nous lui imposons. Certes, en arrière-plan de notre pensée, nous savons qu’il faudrait avoir recours à un paralangage, à un métalangage mais alors nous serions seul à nous comprendre et nos essais se solderaient par des énonciations surréalistes sans signification pertinente.

   Tout langage structuré repose sur les principes indépassables de la dialectique dont le fondement ultime est la Raison et seulement la Raison. Sans doute, lors des périodes de plus grand tangage, conviendrait-il de créer la catégorie de « l’ir-raison » afin que le langage, coïncidant enfin avec notre état d’âme, les mots que nous jetons sur le clavier soient autre chose que des coquilles vides, bien plutôt des sécrétions immédiates de notre esprit dont la Folie, un instant maîtrisée, se donnerait de telle ou de telle manière, sans doute un sabir pour le Lecteur, mais une jouissance intime pour nous, Écriveur. Dès lors, pourrait-il y avoir liaison Lecteur/Écriveur au travers de phrases qui tanguent et oscillent ? Ceci pose le redoutable problème de la compréhension/interprétation d’un texte, ce processus n’étant jamais doté d’une naturelle évidence, loin s’en faut.

   Ce que je dis là, dans mon texte, comme dirait Marguerite Duras en substance : « ce que j’écris là, j’ai mis vingt ans à l’écrire ». Oui, nous ne sommes jamais que des Insulaires qui tâchent de rencontrer d’autres Insulaires et le projet est aussi périlleux qu’incertain. Quand bien même, adeptes de l’introspection, nous nous connaîtrions « sur le bout des doigts », comment l’Autre, l’Étranger, par définition, pourrait-il sculpter notre propre statue autrement qu’au prix d’hypothèses nécessairement fallacieuses, dentelles infinies d’approximations, plans sur la comète dont le palimpseste usé ne révèlerait plus que quelques traces diluées aux confins du temps ?

 

Ce dont il faut convenir,

c’est que toute Écriture

demeure un mystère,

que le Lecteur lui-même

est mystère,

que l’Écriveur

est mystère

 

   et que cette abrupte tautologie ne saurait trouver d’explication hors d’elle-même. Tout langage, par destination, décrit toujours un large cercle herméneutique, éparpillant, ici et là, quantité de sèmes dont même l’analyse scrupuleuse du plus habile Investigateur d’une antique Babel ne parviendrait nullement à traduire le hiéroglyphe. Il nous faut nous l’avouer, et je crois déjà avoir écrit ceci quelque part, nous sommes des Champollion aux mains vides.  Chers Lecteurs, Lectrices, les hiéroglyphes vous attendent ! ]

 

*

 

Cela vient du fond des âges.

Cela vient du fond du temps.

C’est au plus loin de l’espace,

en quelque endroit qui ne dit

nullement son nom.

C’est une simple lueur.

C’est un signe

avant-coureur

de la lumière.

Cela n’a pas de parole.

Cela se vêt de silence.

Et c’est précieux ainsi,

de se retenir

au bord des choses,

de ne nullement

en offenser la forme.

Et c’est ce qui confirme

le tragique de notre condition.

Sa possible joie aussi

qui en est le revers.

 

Nous, les Vivants sur Terre,

que faisons-nous,

sinon attendre un signe

qui nous dise le lieu

de notre être ?

Il y a tellement de brume

 au large des yeux !

Il y a tellement d’étoupe

au large du corps !

Il y a tellement de doute

quant au fait d’exister !

Du Néant nous sentons

 le souffle livide,

du Néant nous dessinons

les contours à même

le tissu sidéré de notre peau.

Mais nulle réponse.

Ni de ce qui vient de loin,

ni de ce qui n’a nul visage,

ne saurait en avoir.

Car exister est ceci

qui nous fixe à la toile de la vie

sans qu’il ne nous soit possible

d’en évoquer la mesure.

Tout est toujours en fuite de soi.

Tout est toujours ce nuage léger,

ce vent qui se distrait de lui-même,

ce flocon perdu parmi les lames du blizzard.

  

   Alors, afin de ne nullement désespérer, nous tressons, tout au creux de notre imaginaire, des images qui toujours se dissolvent comme sur la cendre des ardoises magiques. Tantôt, sur cette nappe de gris infini, nous sommes de Blancs Pierrot, d’impalpables Colombine mais le jour nous rattrape qui efface nos songes, les reconduit à l’abîme, dans un gouffre si profond qu’il semble privé de fond, que ses parois flottent dans quelque infini dont nous ne possédons nullement le chiffre, seulement la vibration d’une fugue quelque part bien au-delà de nos pathétiques figures.

Ce que nous aurions voulu :

déborder de nos êtres,

posséder un corps léger

doué d’ubiquité,

ici sur les sillons de glaise,

là-bas en de célestes altitudes,

là-bas encore avec notre

corps démultiplié,

dédoublé en écho,

amarré à Soi avec l’ardeur

de quelque certitude.

 

   Nous aurions voulu, au terme d’une profonde méditation, nous révéler tels qu’en nous-mêmes nous nous éprouvions depuis la margelle luxueuse de notre espoir. Mais, rêvant les yeux ouverts, nous savions, depuis la nuit des temps, que nous ne serions jamais qu’un flottement, un esquif sur des flots tumultueux, une simple girouette avec laquelle le Noroît jouerait, en réalité nous serions sans attache réelle, livré à qui-nous-sommes, sans que nous ne puissions tracer le premier mot de notre propre histoire. Un genre de mutité, de parole sourde à ses propres incantations, de formule alchimique creuse, infiniment creuse.

   Alors, parfois, depuis l’événement indicible qui nous étreint, à défaut de parole, en l’absence de tout geste qui en évoquerait le galbe, nous nous livrons, sans délai, à quelque fantasmagorie dont nous sommes, tout à la fois, le centre et la périphérie. Appuyé sur le vide, c’est à peine si nous émergeons de l’indistinct, c’est tout juste si notre image se maintient au-dessus des grands fonds, si un flux aussi soudain que violent ne nous enjoindrait de rejoindre l’obscurité des abysses. Cette forme humaine plus qu’humaine, dont nous eussions souhaité qu’elle fût notre emblème, voici qu’elle paraît se dissoudre en une manière d’étrange gémellité sans consistance.     

   Nous nous hallucinions entiers, finis en quelque sorte, même doubles si c’était le prix à payer, mais d’un double logique, possédant ses abscisses et ses ordonnées, sa position dans l’espace, son caractère aisément déterminable, son objectité en quelque sorte et nous n’étions jamais que le résultat provisoire d’une genèse douloureuse, un corps glauque non encore séparé de la blanche résine qui le portait au jour. Cette existence que nous projetions unique, singulière, insolite à plusieurs titres, elle ne faisait que se confondre en un bien étrange maelstrom avec une Forme Homologue, véritable bégaiement du vivant cherchant à s’extraire de sa douloureuse tunique.

Tout à la fois, nous étions

et n’étions pas.

Tout à la fois nous pensions

et ne pensions pas.

 

   Nous étions en dehors de toute syntaxe, absents d’une sémantique qui eût pu traduire en nous les sentiments que nous ne pouvions exprimer. Quelqu’un au Monde imagine-t-il plus grande aberration, mal plus incurable que le fait de ne nullement s’appartenir,

 

d’être une simple Esquisse,

une Forme double,

 une Aberration,

un Être nullement

parvenu à l’Être ?

 

   Mais comment donc exister sous les fourches caudines d’une Réalité Siamoise : être, en un seul et même mouvement, Soi et l’Autre ; l’Autre et Soi, l’Unité et le Multiple, le Multiple et l’Unité sans même qu’il y ait de césure, de virgule pour séparer les Deux Mots de cette phrase elliptique ? Une manière d’énonciation aphasique girant tout autour du Verbe sans en reconnaître la riche texture, le tissu sans pareil.

   Décrire suffirait-il à donner du sens ? Un sens peut-il émerger du non-sens ? Mais qui donc pourrait le savoir ? Il faut plonger au cœur de l’événement et attendre que ce dernier, de lui-même, vienne jusqu’à nous et nous tienne quelque langage qui nous placerait au cœur de qui-nous-sommes, cette Étrangeté d’Être dont nul, jamais, ne parviendra à décrypter le secret. Alors, parlant de cette image qui a servi de prétexte (pré-texte), à mon texte, je ne sais de qui je parle vraiment.

Si c’est de Vous.

Si c’est d’un Homme

abstrait en son essence.

Si c’est de moi, du pli

dolent de ma conscience.

  

   Le Réel est si multiforme, si imprécis parfois que l’on ne sait plus si c’est lui qui nous visite, si c’est nous qui le visons à l’aune d’une vision trouble, si même il possède une substance tangible, si l’on peut l’étreindre et le placer dans l’écrin de quelque certitude. Alors, il n’est pas rare que l’on progresse à l’estime, que l’on se place sur le mât du Hunier, tout en haut de la goélette, que l’on visse la lunette au bout de ses yeux et que l’on décrive, dans une sorte de vertige, ce qui nous provoque et nous met au défi, sinon de le comprendre, du moins de le dire selon essais et approximations, selon tâtonnements et hypothèses hasardeuses. Parfois, le langage, le subtil langage hésite-t-il à se prononcer tellement la tâche de décrire le Réel semble être une entreprise sans fin, nul mot ne coïncidant avec ce qu’il souhaiterait évoquer. Et même le langage intérieur tourne à vide et les mots sont de grosses boules d’ouate qui, faute d’être entendus, s’abîment dans une illisible parole, coups de gong inaperçus qui se dissolvent à même leur chute dans la citadelle étroite du corps. Mais il faut bien proférer, n’est-ce pas ? Ne le ferait-on et les mots retourneraient contre nous leurs salves soudain devenues meurtrières et nous pourrions mourir de n’avoir point reconnu notre essence, de l’avoir conduite dans une voie sans issue.

Forme blanche

contre Forme blanche.

Deux opalescences en miroir,

deux reflets l’un en l’autre confondus.

 C’est la Blancheur qui domine

en tant que nature même

de l’effacement.

Mais qui sont donc

ces mystérieuses Formes ?

Est-ce simplement NOUS,

notre statuaire autistique,

un redoublement de Soi,

un enfermement cellulaire,

une prison sans murs,

ni barreaux, ni fenêtres ?

Le Vide est absolument sidéral.

Le Vide meurt de

n’être point nommé.

Le Vide réclame sa part

et voudrait nous manduquer,

afin que de cette appropriation

naisse, en lui,

l’amorce d’une plénitude.

Car, savez-vous,

rien n’est pire,

pour le Vide,

pour Soi,

que d’éprouver,

dans l’espace libre

de son corps, une faille,

l’immense vacuité

que rien n’habite si ce n’est

 la rigueur de quelque vent hivernal

avec ses breloques de givre,

avec ses boules de gel

 et alors on est réduit

au moins que Rien,

alors on connaît

l’effroi de ne plus vivre,

de hanter de sombres coursives

où hurle un infini silence.

  

   Mais Qui est Qui dans cette approximation visuelle ? Dans cette mare de Blanc qui nous égare et nous ne sentons plus ni les contours de notre corps, ni la consistance de notre esprit ni la légèreté de cristal de notre âme.  Partout est la nappe sourde de neige qui nous ensevelit. Partout sont les congères qui obturent nos oreilles, emplissent la libre cavité de nos yeux, scellent notre bouche comme si nous étions de simples Gisants dans la lumière avare d’une crypte. Certes, il y a bien l’ébauche d’yeux. Mais que peuvent donc voir des yeux qui ne sont pas finis, qui n’ont ni cristallin, ni pupille, des yeux aveugles qui ne verraient même plus l’intérieur du corps, cet impénétrable cachot livré aux seules rumeurs du sang, aux déflagrations ossuaires ?

   Certes, il y a une amorce de bouche. Mais c’est bien d’une longue balafre dont il s’agit, d’un meurtre, d’une fête sanguinaire et barbare. Mais que pourraient donc articuler ces lèvres, si ce ne sont de terribles imprécations, sinon proférer des condamnations à mort ? Et l’épiphanie de ces visages, n’est-elle qu’une représentation minimaliste du Néant, lequel toujours rôde et nous menace continûment du meurtre auquel ses couleuvrines sont, par essence, destinées ? Et les deux corps soudés, sont-ils encore des corps ? Ne seraient-ils plutôt de simples linges fantomatiques qui auraient pour seul but de nous immoler dans leurs rets, d’annuler notre incompréhensible prétention à vivre ? Certes, au bas de ce qui pourrait être des corps, comme des jambes repliées qu’enserre un étroit fourreau de laine noire. Mais ce n’est pas la « laine » qui nous interroge, mais c’est le « noire », cette dimension d’un deuil à peine avoué, chuchoté du bout des lèvres.

 

Le Blanc est Néant.

Le Noir est Deuil.

 

   Comment sortir de cette aporie, sauf à s’y précipiter tête la première et renoncer enfin à Être, puisque, cette image nous le dit,

 

nous ne sommes qu’un Zéro

avant  la suite des nombres,

qu’un silence avant la parole,

qu’une blanche méditation

avant la pensée,

qu’un souffle avant

le saut dans l’amour.

Nous ne sommes,

et ceci pour l’infini

des temps à venir,

de bien Étranges Esquisses

et notre Être supposé se dissout

 dans cette mare de blanc,

dans ce marigot de cendre,

seul espace possible pour

une impossible présence.

 

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16 janvier 2023 1 16 /01 /janvier /2023 09:47
En l’absence de Soi, de l’Autre, du Monde

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   [Incise avant lecture - Chacun, chacune qui me lit s’apercevra de thèmes récurrents qui hantent mes textes. Souvent c’est la dimension du Tragique qui, ici et là, soit de manière hautement visible, soit de façon latente, circule à bas bruit sous la ligne de flottaison des mots. Bien plutôt que d’incliner à une « sombritude » (pardonnez le néologisme), ceci n’est que le revers bien naturel d’une exigence de perfection, le rêve éveillé de quelqu’un qui se définit volontiers tel un Idéaliste. Déjà le mot « d’Idée » en soi est tellement beau qu’il pourrait, à lui seul, effacer, sinon la totalité du Réel, du moins en gommer les saillies qui, pour être « normales », n’en sont pas moins dérangeantes au plus haut degré. Une sorte de prurit qui gâche la vie et empoisonne à ce point notre cheminement que, parfois, l’on se demande quel lien nous relie à elle, la vie, s’il ne s’agit simplement d’un fragile fil d’Ariane qui, à tout moment, pourrait biffer notre nom de l’existence. Ce qui est heureux au plus haut (peut-être histoire de se faire peur et de se rassurer à la suite), placer au firmament le luxe des Idées justes et claires, puis, dans un geste qui lui est naturellement corrélatif, dissimuler en quelque sombre réduit les ombres mortifères qui en animent les mystérieux mouvements.

   En cette époque si troublée par les guerres, par les aberrations climatiques, par les comportements ego-narcissiques, par l’amoindrissement de la figure de l’altérité, convient-il, simultanément et dans un esprit de simple ouverture à ce qui pourrait se manifester sous la forme d’événements heureux, de placer en abîme, la peur, l’angoisse, les actions négatrices de l’exister sur Terre, de manière à ce que, grâce à un jeu de simple réverbération, du négatif puisse se lever du positif, que du dénuement puisse sortir une manière de plénitude à laquelle, silencieusement, nous vouons un culte secret à défaut d’en lire clairement le signe dans les plis complexes de notre inconscient ou bien de notre conscient. Si vous préférez, faire s’exhausser du Principe de Réalité, ce souverain Principe de Plaisir qui est la seule architectonique qui soit capable de tracer la voie lumineuse en direction d’un au-delà de Soi et nous mettre en mesure  de nous excepter, sinon de toute situation fâcheuse, au moins tracer l’esquisse d’un avenir un peu plus radieux ! Ceci est un « péché » humain, entièrement humain.]

 

*

Les lunettes sont noires.

Noires de nuit.

Noires de suie.

Rien ne bouge à l’horizon

du Monde.

 Rien ne frémit.

Immense est la solitude

qui fait ses résineux vortex.

Immense est le vide

qui fait sa lumineuse absence.

On croirait la Terre dévastée.

On croirait les Hommes

bien au-delà d’eux-mêmes

en de profondes et inimaginables coursives,

peut-être n’en pourraient-ils jamais revenir.

 

Les lunettes sont noires

sur lesquelles ricoche la clarté,

sur lesquelles convergent

les multiples rayons de l’angoisse,

sur lesquelles s’abîment les griffes de l’aporie.

 

Y a-t-il au moins un regard

derrière ces vitres compactes,

une conscience brille-t-elle,

une âme s’anime-t-elle

de son feu intérieur ?

Les cheveux sont verts,

vert-de-gris peut-être,

semblables à des guirlandes de lichen,

à des guirlandes éteintes

après que l’heure festive est passée.

 

Le visage est blafard,

entre plâtre et chaux mourante.

Les lèvres sont violemment purpurines,

signe de sang dont la trace est ineffaçable.

Elle survivra même à Elle qui la porte

tel un emblème vengeur.

Elle est l’illisible figure de l’Humain

en son ordinaire détresse.

La robe est entre Rose et Mauve,

pareille à un désir éteint,

à une gloire non encore atteinte,

à une puissance qui tarde à venir,

pourrait bien se retourner

en son contraire,

une immense faiblesse

qui serait la macula,

 l’ombre portée

de la vénéneuse Finitude.

 

La Mort rôde en ces parages

avec son haleine acide,

avec ses os qui claquent,

on dirait les assauts du Noroit

contre la sombre mutité de la pierre.

Bras soudés le long du corps.

Marque de soumission ?

Reflux de la Vie ?

Perte de Soi en

de ténébreuses douves ?

 

 Le mur est Bleu Pervenche.

Le mur est Jaune avec

des éclaboussures Orange.

Le mur est Noir que Nul,

 jamais ne saurait habiter.

Le mur est Parme,

comme un signe avant-coureur

d’une imminente disparition.

 

   Puis, là, sur le fond du mur anonyme, l’Étrangeté en son visage le plus énigmatique, le plus effrayant aussi. Mais Qui donc se présente ici avec si peu d’empreinte sur les Choses ? Qui donc arrive ainsi, surgit du Néant, ne fait phénomène que dans un genre d’abstraction puisque, dans un premier geste de la vision, nous n’apercevons guère que son foulard, comme si ce dernier signait la forme la plus confondante d'apparition : une venue sur le point de s'absenter définitivement. C’est comme si, soudain, tirés brusquement d’un rêve, nous surgissions au milieu du réel dans la complexité d’une savane dont nous ne reconnaitrions rien, sauf cette immense vacuité qui nous reconduirait dès avant notre naissance.  Oui, cet Être au premier plan nous cloue au pilori et nous devenons identiques à ces chauve-souris qu’on fixait, antan, sur les portes des granges pour effrayer les Braves Gens, peut-être les placer sous le boisseau, les contraindre à accepter les fourches caudines d’une puissance qui les dépassait et leur enjoignait de n’être que des Vassaux sous la tyrannie d’un invisible Suzerain. « Détruire ! », disaient-ils et leur condamnation s’accroissait de cette insaisissable menace.

   Mais revenons à Qui nous interroge et nous met au défi d’en dévoiler la native noirceur. De rapides et menaçantes corneilles criaillent dans le ciel livide du Causse et l’on n’en perçoit que cette clameur qui déchire l’éther et l’on demeure pliés au sein de qui l’on est, pareils à ces tas de chiffons qui rêvent l’Éternité dans leurs sarcophages richement armoriés.

 

La plaque des cheveux est Verte,

d’un Vert Bouteille qui ne dévoilerait

que le sinistre de son chiffre.

Le visage est de terre cuite

et l’on penserait

à ces visages mayas

qui dorment dans leur

immémoral linceul.

L’arc des sourcils,

l’arète aiguë du nez,

 le trait Rouge des lèvres,

 autant de formes qui chantent

l’hymne funèbre de qui est déjà

au-delà de sa propre vie.

Et les lunettes d’écaille noire,

et les verres fumés,

et les yeux par défaut

qui ne semblent

qu’attendre l’occasion

de lancer

leurs éclairs venimeux

contre Quiconque

oserait en croiser l’étrange

et mortifère destinée.

Et cette chemise informe

venue de la nuit des temps.

Et cette dentelle

qui feint de s’ouvrir

sur une poitrine malingre,

tout le chétif résumé

en un seul mot de l’image.

 

Seule une frise végétale,

bien qu’immobile,

bien que frêle,

vient à notre rencontre

afin de nous persuader que

nous sommes encore vivants,

que nous pouvons chanter

lors des matins de claire venue,

que nous pouvons écrire des poèmes

sous le regard de la Lune gibbeuse,

que nous pouvons encore accomplir

le geste d’amour en une étreinte ultime

avant même que notre souffle,

pris à rebours,

n’entame son chemin

 en direction du Néant

dont nous ne chantons

jamais le refrain

qu’à le tenir éloigné,

qu’à le tenir pour une légende,

une antienne ancienne

faite pour endormir les enfants

dans leurs berceaux ornés

des dentelles de l’espoir.

 

Oui, cette peinture est sombre.

Oui cette peinture est tragique.

 

   Elle est la face inversée de ceci même que toujours nous attendons faute d’en émettre le vœu à haute voix, cette claire félicité que nous nous octroyons en silence comme si un simple songe pouvait nous sauver de qui nous sommes, de simples fétus de paille que la première crue livrera à l’abîme. Pour autant, y a-t-il motif à désespérer ? Nullement car selon la loi des contrastes, selon la logique des contraires, la Tristesse, fût-elle infinie, n’est que la face cachée de la Joie.

 

Oui, toujours la Joie est à portée.

Décillons notre regard.

Tout au bout sont des braises

 qui brillent dans la nuit.

Brillent dans la Nuit !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 janvier 2023 2 10 /01 /janvier /2023 08:42

Voyez-vous, parfois

l’on ne sait

si l’on est éveillés,

si l’on est au bord d’un rêve,

si la réalité a quelque consistance,

si l’on peut faire confiance

à ce que voient nos yeux.

 

   Et, ceci, bien loin d’être une affliction, est peut-être le lieu, non seulement d’un contentement de soi (la piètre consolation !), le lieu d’une félicité dont, le plus souvent l’on s’absente bien avant que d’en avoir sondé la profondeur, bien avant que d’en avoir éprouvé le rare, bien avant que de s’être persuadés que la vie est pure offrande et qu’en conséquence, il nous reviendrait, à nous humains, d’en ressentir la texture inimitable, la chair douce et somptueuse. Et moi qui décline ceci sur une manière de ton prophétique, je vous en fais l’aveu, je suis l’être le moins assuré du Monde.

Un rien m’effraie,

un vide m’effarouche,

une absence creuse en moi

de si profonds sillons que

 

   mon existence ne se pourrait guère comparer qu’à celle, végétative de la chrysalide, cet état intermédiaire qui, une fois penche vers la Vie, une autre fois vers la Mort. Je sais, je n’énonce que des truismes puisque, aussi bien, vous l’Étrangère, vous la Pure Illusion, posée sur la plaine de votre couche, dans cette pose alanguie qui ne saurait recevoir nul autre prédicat que celui de « retrait », de « fuite », de « néant », en quelque sorte, Vous, tout comme Moi sommes les acteurs d’une scène qui nous dépasse, sans doute « primitive », sans doute archaïque et il s’en faudrait d’un rien que nos corps, à même le sombre écho de nos paroles, ne parte à trépas, ne se dissolve dans les plis complexes du jour.

  

Ceci mérite-t-il que nous

ne connaissions plus, désormais,

qu’une lourde exténuation,

que notre horizon se voile de cendres,

que nos bouches se scellent,

que nos yeux semés de cataracte

 n’aperçoivent même plus

leur trace dans le miroir ?

 

   Mais quel est donc, aujourd’hui, sous la glaçure hivernale qui point, la forme de notre Destin ? En avons-nous encore un ? Les doigts de la Moïra nous guident-ils sur l’étroit chemin d’un lumineux adret ?  Nous précipitent-ils, au contraire, dans l’humide labyrinthe d’un ubac dont nous pressentions la présence sans jamais pouvoir en estimer le tracé si proche, le piège tendu comme celui qui va clouer la sauvagine à son propre effroi ? Certes, Vous que je ne connais qu’à l’aune d’un reflet, surgissant auprès de vous à la façon d’un voleur, sans doute me trouverez-vous bien audacieux, bien téméraire en même temps que lesté du souci de vivre jusqu’en ses plus extrêmes conséquences. En ceci, je vous donne mille fois raison, en ceci je reconnais à mon erratique discours des allures de rapt. Je m’empare de vous sans qu’une quelconque permission m’autorise à le faire. Peut-être est-ce même une relation de Maître à Esclave qu’inconsciemment j'établis comme si, de mon pouvoir, pouvait se lever quelque prestige qui me sauverait de moi-même ? En cet instant de ma méditation, une image de moi s’impose à ma conscience.

 

Je suis au milieu du vaste Océan,

tout entouré de brumes,

balloté par des flots d’écume,

tiré à hue et à dia si bien

que je ne sais plus

où commence mon corps,

où il finit.

 

Å la lisière de mes yeux,

une masse noire flotte à la dérive.

Un tronc d’arbre ?

Le mât d’une antique goélette ?

 Ou bien une hallucination

devenue, soudain, réalité ?

 

 Je ne sais et peu m’importe que les choses soient de telle ou de telle manière. Cet écueil qui me fait signe et promet de me sauver, n’est-ce Vous, n’est-ce votre haute et belle image à laquelle je m’accroche, moi le promis à une proche disparition ?

  

    Savez-vous, dans la vie ordinaire, nous sommes, les uns pour les autres, tantôt des Désespérés sur le point de s’effacer, tantôt des Écueils auxquels viennent s’amarrer Ceux, Celles dont le désarroi est bien proche de la Mort. Je ne parle guère de choses plaisantes. Mais l’existence est-elle une chose de cette nature ? Est-elle si fardée de multiples faveurs qu’à sa lumière tout s’éclairerait et se donnerait dans la joie, dans l’insouciance, dans le trajet clair que nul incident ne troublerait ? Si vous voulez, au point où nous en sommes, je veux bien troquer mon Principe de Réalité contre celui qui lui est logiquement opposé, le Principe de Plaisir et dire votre vie telle une fête et dire ma vie telle une pure félicité. Mais vous avez assez de lucidité pour ne nullement vous laisser prendre au jeu de ce tour de passe-passe, à ce geste de prestidigitateur. La magie n’a guère de valeur qu’au-dessus des berceaux des nouveau-nés ou bien dans la tête éthérée des fous, ils vivent à une autre altitude que nous et, peut-être sont-ils dans une forme de Vérité que jamais nous ne pourrons rejoindre puisque, guidés par le souverain Principe de Raison, nous n’accordons guère d’intérêt qu’aux choses tangibles, démontrables, aux enchaînements de causes et de conséquences.  

  

   C’est bien là notre naturelle surdi-mutité, à nous les Hommes, à vous les Femmes, que de croire que la Raison viendra à bout de tous nos doutes, qu’elle nous octroiera une place stable et fixe dans l’Univers. Je crois, du plus profond de mon pessimisme, qu’il faudrait créer, de toutes pièces, un Principe de Déraison afin que, mettant à mal nos habituelles certitudes, une lueur pût poindre à l’horizon, tissée des plus belles interrogations dont notre actuelle vision est désertée puisqu’elle ne cherche guère à s’assujettir qu’aux pierres angulaires qu’elle a façonnées, tout au long de son histoire existentielle, pour la rendre vraisemblable, pour la rendre simplement vivable.

 

C’est ainsi, malgré

l’accumulation de nos biens

(et ils sont nombreux !),

nous ne sommes que

des individus aux mains vides,

des genres de mendiants,

de chemineaux qui de route en route,

de chemin en chemin,

de sentier en sentier,

dévidons les graines

d’un chapelet dont,

depuis longtemps,

nous avons perdu le sens.

  

   Vous, ma « Chimère », Vous mon « Mirage » (combien ces noms sont beaux alors qu’ils ne sont censés dépeindre qu’une triste réalité !), vous êtes un fanal au large de qui-je-suis, une étincelle brillant au fond du diamant de la nuit. C’est seulement de vous apercevoir au loin, de me heurter à votre invisibilité, de ne pouvoir vous effleurer que vous devenez infiniment Réelle, infiniment Précieuse. Seriez-vous en mon logis à me côtoyer et, bien plutôt que d’en éprouver une immense gratitude, chose parmi les choses (excusez ma brusquerie), vous vous seriez fondue dans la contingence dont nul ne ressort qu’au prix de son absence définitive. Que reste-t-il pour moi de plus urgent et de plus délicieux que de vous décrire.

 

Logée au sein même

de mon langage,

portée au cœur même des mots,

vous devenez pur Poème

auquel je peux m’abreuver

 lorsque mes lèvres brûlent,

que mon esprit divague,

que mon âme menace

de me quitter et de prendre

son envol définitif.

  

   Dans le bleu indéfini, sans doute celui qui précède la levée du jour, vous reposez dans le calme et la douceur. Sous le dais de votre corps, que je présume souple et léger, je vois le plissement de vos draps, ils me font penser à ces rides de sable que les ris de vent ont sculptées aux hanches voluptueuses des rivages. Alanguie sur cette mesure de bleu, c’est le dessin de votre épaule qui s’imprime à la manière d’un fin et élégant liseré. Combien cette ligne me rassure, combien cette ligne m’apaise. Elle est semblable aux mouvements premiers d’une origine, elle naît à peine de soi et semble se sustenter à cette immobile supplique.

 

Et votre visage, cette unité

qui me fait penser

à la beauté d’un céladon

dans la demi-ombre d’une étagère.

La rivière de vos cheveux.

La pommette discrètement saillante.

La fugue presqu’inaperçue de votre joue.

Tout ceci dessine l’esquisse

la plus heureuse,

le motif le plus simple

qui vous portent au jour

dans l’heure silencieuse

de la venue des

choses essentielles.

 

   Inévitablement, cela me fait penser aux premiers pas d’une Danseuse, aux touches tout en effleurement de chaussons de soie qu’une musique lointaine appelle et rend possible alors que les Hommes, pliés dans leur nasse de chair, ne sont vivants qu’au rythme, au halètement de leur poitrine, ils reposent en eux comme l’alizé dans une conque marine.

  

   Face à vous, dans un illisible miroir, votre Reflet. Est-il vous plus que vous ? Est-il la figure de votre avenir, lorsque levée au jour, vous rejoindrez le tumulte du multiple, que des voix napperont votre corps, que des gestes traceront votre profil, que des yeux vous détermineront en votre Être, bien plus que vous n’auriez jamais pu le faire, fixant pour toujours celle-que-vous-êtes dans une manière de tunique existentielle à laquelle, peut-être, vous n’adhèrerez nullement, un genre de cocon qui vous ôtera toute liberté d’être Vous, jusqu’au faîte de Vous-même. Avez-vous déjà éprouvé cette remise à l’Autre, cette douce aliénation (l’oxymore, je le souhaite, atténuera votre douleur),

 

et, soudain, vous êtes l’insecte

au centre de la toile d’araignée,

et soudain, vos mouvements

ne vous appartiennent plus,

et soudain votre propre image

se dissout sur l’onde lisse du miroir

et, soudain, il ne reste plus que

Vous en voie de disparaître,

il ne reste plus que Moi

dans le vortex de mon esseulement.

Puissiez-vous,

Pur Mirage

me visiter

et me visiter encore !

 

 

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22 décembre 2022 4 22 /12 /décembre /2022 08:57
Inclinée à la tristesse

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Vraiment, je ne sais où je vous ai aperçue. Peut-être sur le quai d’une gare, dans un couloir d’hôtel, parmi les rayons d’un Grand Magasin, au hasard d’une rue. Mais qu’importe ! L’essentiel est bien ce qui reste de vous, comme lorsque, au détour d’un chemin de printemps, après avoir dépassé un bouquet de lilas, la fragrance généreuse vous suit longtemps sans que vous puissiez connaître, dans l’instant de votre souvenir, la cause qui en a produit la subtile efflorescence. Sans doute n’existe-t-il pas de plus grande joie que d’éprouver quelque gratitude face à la vie, que de sentir, en soi, ce bourgeonnement dont nul dessin ne pourrait tracer les contours. Il y a comme une divine excitation à situer son plaisir dans le flou, à obombrer son désir de quelque obscurité qui en accroît indéfiniment le charme. Alors on se croit sur le rivage lumineux d’un rêve avec, cependant, suffisamment de zones indistinctes pour qu’il n’apparaisse nullement à titre de facsimilé de la réalité, mais bien en son essence dont vous conviendrez avec moi, combien elle est fugitive, combien cette eau limpide qui s’écoule de vos doigts est le lieu d’un ineffable sentiment de Soi. Parfois faut-il instaurer quelque distance avec sa propre chair pour en sentir la texture nacrée, y deviner de larges rivières de sang qui charrient, en un seul flot pourpre, nos souhaits les plus intimes, nos secrets les plus anciens, ils dormaient dans la nuit d’une crypte, voici qu’ils brasillent dans le bleu de l’aube à la façon d’étoiles nocturnes mourant au seuil du jour. On est ébloui, on se sait plus quel est le lieu de son être, l’ubac dans lequel notre repos se dissolvait, l’adret qui nous convoquait à la fête des sens.

   Ce qui m’apparaît, ici et maintenant, à la façon du plus grand mystère, la précision quasi-chirurgicale avec laquelle votre portrait se donne à moi, il pourrait être une toile posée sur le mur de ma chambre, qu’un premier rayon de soleil viendrait visiter de sa douce insistance, à la manière de ces lames de palmier qu’un harmattan discret fait osciller sans que nul n’en perçoive l’invisible flux. Ce qui, sans délai, s’imprime dans le creuset de ma volonté, restituer votre image telle que mon imaginaire la reçoit, un don infini que nul temps ne pourrait faire se dissoudre. C’est sur un fond Bleu de Nuit avec quelques traînées d’Azur et d’Électrique, un genre de marée océanique venue du plus loin du temps, une sorte de chaos liquide, de naissance vénusienne étonnée de surgir à même la peau agitée du Monde. Et je ne cite le chaos nullement en un sens de pure gratuité. Du chaos, en effet, vous semblez être l’effusion simple, votre visage témoignant à l’évidence d’un tumulte intérieur dont votre air sérieux ne parvient guère à dissimuler le charivari. 

   Savez-vous l’amplitude du trouble qui s’instille en mon âme lorsque je me mets en quête de découvrir la VRAIE nature d’un Être, que ce dernier fasse partie de mon horizon habituel, qu’il s’illustre à la manière d’une fiction, qu’il se lève des images d’un songe. C’est toujours un grand bouleversement, c’est identique au fait de pénétrer dans la « Cité Interdite », d’en franchir les multiples portes, d’en contourner les tours, de parvenir enfin au « Pavillon de la Pureté Céleste », d’y déchiffrer, dans d’énigmatiques sinogrammes, les Mystères du Monde. Mais je ne filerai davantage la métaphore car c’est de Vous dont il est question, uniquement de Vous.

   Donc, sur ce bleu qui est votre nuit, vous émergez mais à presque vous y confondre tellement le nocturne parait vous habiter tout comme il définit la dame blanche, cet oiseau maléfique, funèbre, qui passait jadis pour le messager de la Mort, cette chouette effraie que l’on clouait sur les portes des granges pour se protéger du mauvais sort.

   Oui, je dois bien l’avouer, ma description est noire, pessimiste, semée des flèches du plus pur effroi. Mais comment pourrait-il en être autrement, votre visage est si blafard, si lunaire, effigie de Colombine triste livrée aux affres d’un destin dont on suppute qu’il ne peut que vous être funeste, vous poinçonner à l’aune d’un irrémissible chagrin. Cet air penché que vous affectez, est-il le signe de quelque irrémédiable affliction dont vous seriez atteinte, dont, comme au fond d’un puits, il vous serait impossible de remonter au grand jour ? Et vos yeux, ces immenses soucoupes, cette aire dévastée que de violents cernes reconduisent à une mélancolie sans fond, à une perdition en voie de s’accomplir, peut-être de parvenir à son terme, autrement dit sur le point de vous conduire à trépas ou, à tout le moins, à vous précipiter dans de bien étranges et douloureuses douves. Rien en vous qui manifesterait le signe d’une possible joie. Face à la lumière de l’existence, vous êtes une braise qui gît sous la cendre, dont jamais vous ne pourrez ressortir.

   

  

Inclinée à la tristesse

   La femme à la cravate noire »

Source : Le Spirituel dans l’art

  

   Å vous observer depuis la meurtrière de mon imaginaire, voici que surgit en moi une pure évidence. Ne seriez-vous pas la réincarnation de cette « femme à la cravate noire » peinte par Modigliani ? Tellement d’analogies de Vous à Elle, si ce n’est que le Modèle du Peintre est bien plus coloré, rose aux joues, pulpe carmin des lèvres. Mais c’est moins de couleurs dont il s’agit que de cet incoercible penchant à se réfugier dans les fondrières d’une introspection ne tutoyant que le vide. Ceci, cette insondable incomplétude, est-elle liée à la perte d’un être cher ? A un chagrin d’amour inconsolable ? Ou, tout simplement, est-ce la tonalité de votre caractère qui vous place ainsi dans des rets dont il semble que nous ne puissiez vous en exonérer ? Peut-être même, est-ce vous qui en fixez les conditions d’apparition, liée que vous êtes par une manière de serment personnel à la dimension d’une angoisse, d’une inquiétude permanentes ? Comme si l’abîme de la tristesse était à jamais le seul endroit dont vous puissiez quotidiennement faire l’épreuve. Étincelle s’abreuvant à sa propre condition, en réalité un feu brasillant avant de s’éteindre définitivement, de connaître les rives étroites d’une ombre éternelle.

    Il m’aurait été bien plus agréable de vous situer dans ces zones d’immédiate beauté, là où vivent les Êtres élus par le destin à la manière de brillantes comètes. Mais, la cruelle évidence est celle-ci, même un unique fil de cheveu lumineux ne vient nullement rehausser le portrait que j’ai tracé de Vous. Mais je crois qu’il ne vous faut nullement désespérer. Vous n’êtes pas la seule à être dans ce cas, à tutoyer ravins ombreux et combes humides, tout un peuple de Quidams y grouille et y persévère, tout comme moi, l’Écriveur de votre étrange dérive. Et si j’ai pris quelque plaisir à vous décrire, certes altéré par tant de tristesse vacante, c’est bien au motif de vous rejoindre en qui vous êtes, Vous l’Exilée, moi l’Apatride car nul sur Terre ne l’habite vraiment en sa forme pleine et entière. Tous, nous tâchons de plaquer notre territoire mouvant, selon les limites de tel Pays, de tel Continent, tous nous sommes à la recherche de nos propres tropiques, de méridiens clairs qui nous fixeraient de façon indubitable dans les limites de notre Humaine Condition.

   Mais loin s’en faut que notre propre silhouette ne coïncide avec ce qu’elle devrait être, une ligne sûre d’elle, de son tracé, une ligne qui nous déterminerait selon nos vœux les plus chers. Condamnés nous sommes à errer dans de sinueux chemins longés de fondrières, assurant l’un de nos pieds sur un sol ferme, alors que l’autre ne connaît que la boue en son illisible retrait. Mais, si cela peut en quelque manière vous rassurer, le fait que j’ai pu me glisser en vous quelques instants, je suis moi-même un peu plus rasséréné de vous avoir connue aussi bien que je pouvais le faire à partir de cette image flottant parmi tant d’autres. Et s’il existe une possible réversibilité des situations, ce que je crois au plus profond de moi, sans doute pourrez-vous à votre tour disserter sur qui je suis, m’inclure dans vos rêves, me modeler au gré de votre imagination. Je ne doute guère alors que nous serons deux sosies, deux destinées communes naviguant de concert sur la même chaloupe pour une destination inconnue. N’est-ce pas là l’une des plus belles tâches qui incombe aux « Voyageurs de l’inutile » que, par définition, nous sommes Tous et Toutes ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 décembre 2022 6 17 /12 /décembre /2022 09:46

   Il est parfois des heures de grande perdition où l’on se rattacherait au premier écueil venu : une lointaine réminiscence, la face jaunie d’une ancienne photographie, un air de musique qui folâtrerait tout autour de soi avec sa neuve insistance. Toujours il est besoin d’un sémaphore, quelque part au monde, qui agite ses bras de métal et vous dise le lieu de votre être ou, tout au moins, ce qu’il pourrait être parmi les soubresauts du divers, les collisions du multiple. Car c’est de Soi dont il s’agit, de cette chair infiniment vacante qui ne sautait trouver le sens de son existence qu’à bivouaquer, ici au plein du désert, derrière la parenthèse des barkhanes à l’abri de l’harmattan ; là au revers de la colline semée d’une toison accueillante, un repos pour l’âme.  Mais le bucolique n’est le plus souvent qu’une vision de l’esprit et l’ouverture d’un paysage romantique, la survivance de quelque songe de jadis, il n’est plus qu’un fin cirrus se confondant avec la vaste plaine du ciel.

   Les choses du réel sont parfois, sinon toujours, si évidemment tranchantes qu’il ne servirait à rien de s’illusionner à leur sujet, autant faire face et prier les dieux que la fâcheuse, l’irrémédiable aporie se dissimule encore un instant et n’atteigne nullement la cible de notre conscience. Voyez-vous, vous dont encore je ne puis saisir l’être, c’est avec un cruel vague à l’âme que je progresse en direction de votre territoire sans le connaître vraiment pas plus que je ne saurais procéder à mon propre inventaire sous ce jour si gris qui confine à la blancheur du vide. Me sera-t-il jamais donné de dresser de vous plus qu’une esquisse se dissolvant dans les plis irrémédiables du temps ? Certes, ma plainte ne pourrait, aux yeux d’un Étranger, d’une Etrangère (c’est bien ceci que vous êtes jusqu’en votre plus troublante réalité), ne passer que pour risible, simple caprice d’enfant auquel un camarade indélicat viendrait de lui subtiliser son précieux jouet. Mais le voile de mon affliction, j’en pressens la noirceur, vous amputera de tout ce qui, de vous, aurait pu rayonner, s’exalter et dire la dimension de la joie. Votre aura, si vous en possédez une, rejoindra, sous le scalpel de mon regard, le massif ténébreux aussi bien qu’impénétrable de votre chair mortifiée, sa teinte d’argile grise en dit l’irrémédiable fermeture.

   Dès ici, je vais parler de vous et, sans doute, ne vous reconnaîtrez-vous nullement dans l’image qui en résultera. C’est égal, il faut qu’à mes yeux vous deveniez quelqu’un de vraisemblable, par exemple une personne que je pourrais croiser au hasard de mes erratiques voyages. Je crois, en définitive, qu’ils ne sont que périples tout autour de moi. Å la vérité nous sommes nos propres esclaves et si nos mains sont liées, c’est nous qui avons tenu le lacet, l’avons serré autour de nos poignets sans même savoir que nous étions les auteurs de ce cruel forfait. Mais assez disserté. Que je vous dise telle que je vous perçois.

   L’atmosphère qui vous entoure est toute de bleu-nuit, ce bleu indéfinissable qui ne connaissent que les yeux des étoiles. C’est un air de mystère sur lequel vous vous détachez un peu comme si votre âme, votre lieu intime avaient débordé de vous, teintant les choses alentour de vos pensées nocturnes. Car c’est bien nuitamment que vous pensez, c’est bien de l’obscur que naissent vos impressions. Vos pensées si discrètes, si dissimulées, voici que je me plais à les concevoir à la manière de ces beaux tissages des tissus africains, simple emmêlement de fils de chaîne et de fils de trame dont votre esprit est la navette qui en assemble les étranges nappes colorées. Métaphores si puissantes, si utiles à décrire votre écho.

 

Trame de votre destin.

Chaînes de vos relations,

peut-être de vos amours

anciennes ou actuelles.

Imaginez donc combien

le langage est précieux à peindre

 les caractères des individus.

Deux mots, deux simples mots

TRAME, CHAÎNE

et vous voici livrée corps et âme

à l’Inquisiteur que je suis,

lequel ne trouvera nul repos qu’il n’ait

 déchiffré votre rébus, trouvé la réponse

à votre charade existentielle.

   

   Je sais qu’à vous observer ainsi avec quelque curiosité avide, je dois l’avouer, constitue un geste de la plus grande impudeur. Cependant vous ne serez nullement atteinte en qui vous êtes puisque votre existence n’est que de papier. Mais enfin, une photographie témoigne bien d’un Modèle. D’un Modèle vivant « en chair et en os » pour employer la cruelle expression canonique. Mais je ne franchirai nullement le pas et demeurerai sur le seuil de l’Icone que vous me tendez, il est vrai dans une attitude bien sacrificielle. Votre visage, qui paraît boire l’air au-devant de lui, possède une curieuse coloration de Parme atténué dont l’on ne saurait pencher pour quelque interprétation que ce soit, reflet d’une profonde contemplation intérieure, jouissance à venir ou, bien plus tragique encore, dernier regard avant qu’un sommeil éternel ne vienne vous ravir aux yeux de vos coreligionnaires ?

 

Vos yeux sont clos.

Vos lèvres sont closes.

 

   Vous semblez bien au-delà de vous, peut-être dans un univers supra-céleste, une terre suressentielle qui vous ôterait au monde des Vivants, cette longue procession allant à sa perte, tout comme le gros du troupeau de Panurge se précipite dans l’abîme, chaque individu suivant le geste de celui qui le précède, vers cet irrémissible destin qui, toujours, se solde par une perte.

   Et vos cheveux de cuivre, cette longue flammèche qui vous poursuit comme si vous étiez une Damnée en proie à ses démons, condamnée aux plus vives flammes de l’Enfer. Est-ce ceci, ce feu qui vous ronge déjà, qui vous rend si énigmatique, si ambiguë aussi, cette figure que vous tendez au monde, faite d’une douloureuse jouissance. Être Pécheresse, ce que, possiblement vous avez été votre vie durant, un genre de Marie-Madeleine, peut-être repentie mais d’une repentance qui vient trop tard, au seuil même de votre condamnation, être cet événement singulier, cela, au moins vous a-t-il comblée alors même que votre gloire nimbait le visage de vos Adorateurs de cette auréole d’inimitable plaisir, de confession faite à eux-mêmes de vivre une extase hors du commun ?

   Oui, je crois avoir trouvé le bon vocable, le prédicat qui définit au plus près la tournure de votre âme. Vous êtes une Contemplative confinée à n’être qu’en vous-même. Sans doute êtes-vous, en votre plus effective intériorité, cette Déesse à laquelle vous vouez un culte dithyrambique dont nul autre ne pourrait partager l’exception. Vous êtes à vous-même votre interrogation et la réponse que vous y apportez avec cette certitude qu’ont les Explorateurs de découvrir le lieu absolu du Pôle qu’ils recherchent de toute éternité, en vérité cette étincelle qui les anime, les fait se tenir debout à même l’aiguille aimantée de leur boussole. Certes, la totalité de votre anatomie est une énigme, mais ce qui est le plus frappant, cette sorte de liane qui part de votre tête et ceinture petit à petit votre buste. Son point d’acmé, le point le plus haut de sa signification est cette tresse d’épines, résille qui enserre vos cheveux roux dans une bien étroite geôle. Il s’agit bien là, sans qu’une autre hypothèse soit possible, de la Couronne d’épines du Christ, cet instrument de la Passion avant l’épreuve de la Crucifixion. Tragique en sa plus terrifiante épiphanie.

   Ce qui, cependant, démure obscurité au plus haut point, ce voile de sérénité, de douce acceptation, tel Socrate devisant avec ses amis peu de temps avant de boire la cigüe qui va le conduire au Royaume des Morts. Est-ce votre vie de Pêcheresse, les sacrifices que votre corps et votre âme ont consentis dans les moments les plus cruels du don de votre personne qui vous ont porté au faîte de qui vous êtes dans une sorte de stoïcisme indépassable qui force le respect ? Ou bien, au contraire, s’agit-il de l’effet d’un renoncement à tout qui vous placerait dans l’attitude d’une inentamable quasi-sainteté ? Vous apercevez-vous au moins combien votre attitude héroïque me plonge dans l’embarras le plus profond ? Par le regard que je porte à votre sacrifice, me voici contaminé à mon tour et de manière que je crois irréversible. Que me reste-t-il à faire pour me racheter d’une vie que je crois pourtant bien ordinaire ? Me crever les yeux, tel Œdipe et errer dans les Rues de Colone ? Vos yeux clos, sont-ils de même nature que ceux de l’infortuné Œdipe ? Et pourrais-je vous regarder longtemps, vous qui ne voyez plus, c’est du moins ce qui m’apparaît au terme de votre sacrifice ? Je crains bien devoir vous rejoindre dans ce monde opaque. Le jour est si triste qui pleure des larmes blanches. Un sang qui n'est plus qu'une inutile lymphe !

 

 

 

 

  

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10 décembre 2022 6 10 /12 /décembre /2022 08:27

   Vous apercevant du plus loin de mon songe, vous ne pouviez que vous inscrire dans le cercle de mon inquiétude. Le ciel est bas ce matin, des miettes de blancheur en traversent l’immatériel souci. D’étiques oiseaux noirs, sans doute des freux, sillonnent l’horizon sans trêve. Je ne sais s’ils sont des signes annonciateurs de quelque malheur, s’ils sont le funeste présage de la rigueur hivernale. Sur la lentille de mes yeux, une brume s’est déposée, une manière de gel qui me livre le Monde en une étrange fantasmagorie. Ce qui, hier encore, était clair, ce qui, hier encore disait son nom, voici qu’il n’en demeure que le voile d’une ombre et un discours si confus qu’il se situe aux confins d’une lourde mutité.

   Vous apercevant du plus loin de mon songe, mais peut-être aussi du plus loin de la mémoire, peut-être vous ai-je rencontrée un jour de pur bonheur que le temps a effacé de ses doigts légers mais oblitérant tout, si bien que ne restent que quelques échardes de souvenirs, quelques éclairs dans la nuit de la conscience, quelques hautes silhouettes aux ineffables contours. Si vous avez suivi mon propos, si, d’une mystérieuse façon, vous pouvez vous enchâsser en mon regard, voir par mes propres pupilles, ce qui vous apparaîtra bientôt, un genre de vague irisation, une bruine diaphane, une pluie dont nul regard ne pourrait traverser la cruelle densité. Si bien que, vos yeux, buttant sur cette mer d’écume, ils feront retour vers vous, vous découvrant alors sous un jour qui, jusqu’ici, vous avait été refusé. Simple Narcisse à elle-même remise, c’est ce bien curieux paysage que vous découvrirez, une manière de plongée en vous jusqu’à la limite extrême de votre être.

   Sans doute vous interrogerez-vous sur la nature de cette étrange cellule (elle pourrait être celle d’une Nonne en méditation), dont vous figurez l’étonnante cariatide, mais une cariatide vaincue, en quelque sorte, affalée tout contre la lame de son Destin, possiblement en pénitence, à tout le moins remise à une introspection qui paraît sans issue. A l’angle d’un mur blanc et d’un mur gris, d’un plafond mangé de ténèbres, casque de cheveux noirs, vêture noire, dans la posture de retrait qui sied aux Exilés de la vie, vous figurez comme sur le revers d’une pièce usée, dont l’effigie serait devenue illisible, si bien que votre chiffre remis à la pure nullité vous distrairait de vous-même au point de vous rendre simple image perdue dans les pages d’un antique antiphonaire, manière de plain-chant s’épuisant à même son verbe irrésolu.

   Ne vous étonnez point que j’use de termes religieux, vous êtes si semblable à ces ténébreuses Contemplatives dont on ne connaît rien, si ce n’est la rumeur d’un chant grégorien en provenance de quelque crypte. Mais à qui donc s’adresse ce chant sinon à elles-mêmes en quête de qui elles sont ? Dieu est si loin. Dieu est si abstrait. Dieu est si absent. J’énonce ceci à la manière d’une antienne afin que, sortant de votre songe creux, vous puissiez enfin l’emplir de quelque existence vraisemblable, y amarrer quelque projet, lequel vous distrayant un instant de qui vous êtes, ouvrirait pour vous un chemin de lumière, non celui de votre Esprit, celui de votre Corps dont, enfin, vous pourriez faire le lieu d’une fête. Non, je ne pense à nul pandémonium, à nulle danse dionysiaque qui vous soustrairait à votre sagesse et immobilité apolliniennes. Non, je songe simplement à votre corps dénudé rayonnant sur un linge blanc, l’irradiant de sa belle présence. Je conçois combien mon propos doit vous paraître osé, un genre de viol si je peux employer ce mot, mais rien ne sort du carcan d’attitudes séculaires qu’à être ébranlé fortement, une sorte de tellurisme et, bientôt, des failles s’ouvriront par lesquelles le passé disparaîtra sous ses propres sédiments, de nouveaux territoires se donneront à conquérir.

   Mais il me faut revenir à vous, dans le présent qui vous entoure, vous sculpte et vous porte au réel dans cette attitude, certes admirable, mais combien mortifère pour l’âme. Mais que pourriez-vous donc tirer d’une telle mortification, sinon de vous précipiter tête la première dans ces abysses de l’humain dont nul ne ressort indemne, seulement mutilé à soi, ôté à toute forme de vie qui pourrait s’illuminer d’un rayon de joie ?  Qu’il me soit permis de procéder encore à votre inventaire, je ne saurais m’en lasser à la seule raison que, par ma seule parole, je pourrais vous extirper de ce Néant (fût-il un choix volontaire), il vous condamne à trépas avant même que vos prières n’en aient traversé l’invisible et cruelle toile. Cependant, en cette posture de profond recueil, vous êtes belle au point de parvenir à quelque perfection. Si j’étais Peintre habile à manier le pinceau, toutes affaires cessantes, sur l’instant même de votre vue, je dresserais votre portait à la manière du génial Rembrandt, semant ici, parmi les pulsations du clair-obscur, la touche claire du visage, la levée d’une main pâle en direction de ce visage, prenant bien soin de laisser vos yeux dans le flou, comme si vous étiez saisie d’une jouissance intérieure qui se montrerait au-dehors dans toute la nudité de son acte.

   Puis, je n’aurais de cesse de poser sur le brun de la toile les deux collines claires de vos genoux dénudés, sans doute seraient-ils, tout au bout de ma brosse, promesse d’un Paradis dont mes rêves les plus hardis auraient en hâte dressé les tréteaux de votre subtile et envoûtante représentation. Ces trois points de votre être : votre Visage, l’une de vos Mains, la double harmonie de vos Genoux, tout ceci, bien loin d’être l’image pieuse d’une Religieuse cloîtrée en elle, procédant à sa propre négation, s’éclairerait des promesses d’un avenir radieux dont je serais, en quelque sorte, l’Officiant dévoué. Percevez-vous au moins, que dressant votre portrait en cette gloire discrète, je vous sauverais de votre entreprise de Pêcheresse, vous insurger contre qui vous êtes alors que, jusqu’ici, vous pensiez vous grandir du geste d’offrande à un invisible Dieu. Mais, vous que je n’ai pas encore nommée (sans doute Ève serait-il le nom qui vous conviendrait, une naissance à qui vous êtes si vous voulez), vous êtes à vous-même la Seule et Unique Déesse à qui vous aurez à faire pour l’infinité des jours à venir. Rien ne me sera plus agréable que de vous y rejoindre par la pensée. Une pensée appelant l’autre.

    Votre à peine apparition, le retrait en vous, étaient les signes mêmes au gré desquels vous m’êtes apparue selon l’image de quelqu’un dont il fallait, en quelque sorte, déployer l’étendard. Rien n’aurait plus été dommageable, pour Vous, pour Moi, que de vous laisser végéter dans cette ombre, cette nuit qui vous phagocytaient et vous précipitaient vers le lieu de votre trépas. La sainteté, si vous en avez une, est la vôtre, seulement la vôtre et Nulle Divinité, jamais, n’en pourra accomplir la venue au jour. C’est bien au motif de votre ténébrisme que vous êtes la Lumineuse. Ma découverte de vous est la source à laquelle je m’abreuve chaque heure qui passe. Demeurez en qui vous êtes, vous êtes le signe de mon regard le plus précieux. Rares sont les êtres de Lumière ! Toujours ils viennent de l’Ombre, tout comme le Jour naît de la féconde Nuit.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 décembre 2022 5 09 /12 /décembre /2022 08:40

    Du Monde, saisit-on plus que son envers, ses coutures comme si sa peau s’était retournée avec, au plein jour, l’éclatement de ses viscères de glaise et d’humus ? De toute Altérité, n’aperçoit-on jamais qu’une illisible esquisse à l’horizon des choses ? Du Proche, du Lointain ne s’approprie-t-on que de vagues lignes effacées avant même qu’on n’ait eu le loisir d’en faire le compte, d’en estimer la mesure ? Voyez-vous, c’est de questionnement dont il s’agit, d’interrogation qui font leurs vrilles au centre de l’ombilic, qui le métamorphosent en un cruel vortex dont le vertige est la seule matière que l’on puisse vraiment approcher. Exister, la plupart du temps, consiste tout contre le long écoulement du jour, à le voir passer, le jour, à n’atteindre le temps que d’une manière si superficielle : une étoile filante dans le vide sidéral. Sans doute penserez-vous que l’Écriveur que je suis est atteint d’une curieuse affection qui le fait osciller de Charybde en Scylla, hésitant à se précipiter tête la première (tel Empédocle en son volcan), dans tel ou tel abîme, ce qui, de toute manière, est choisir la Mort plutôt que de désigner la Vie comme terre d’élection.

   Vraisemblablement aurez-vous raison en quelque lieu de votre interprétation, mais, pour autant, vous n’aurez atteint là qu’une vérité fragmentaire, un copeau de certitude. Oui, toute Vérité, en son essence, si elle s’orthographie avec la Majuscule qui sied aux choses essentielles, exactes, tout aussi bien ne peut prétendre, le plus souvent, qu’à la modeste minuscule, l’authenticité est si rare sur cette Terre livrée aux bien étranges rituels des Existants. Une fois ils sont de telle manière, une fois de telle autre, tellement instables en leurs postures, culbutos tanguant de l’avant à l’arrière sans interruption, si bien que l’on ne peut guère, de leur comportement de caméléon, prétendre connaître seulement une esquisse, une facette, ils sont déjà loin, cintrés dans leurs habits d’Arlequin aux mille empiècements polychromes. Mais cette longue propédeutique perceptive de la réalité de ce qui vient à nous, ne présente de réel intérêt qu’à être confrontée à ce qui est, au moins à l’une des Images que son éternel carrousel présente à notre naturelle sagacité.

   Celle que, devant vous, je vais tâcher de décrire, il me faut la doter d’un nom, faute de quoi sa position de simple abstraction se diluerait bien vite dans le maquis des généralités et alors nous serions, vous comme moi, orphelins d’une présence que nous voulions sonder plus avant.

« Revers-de-Soi », tel sera l’étrange sobriquet affectant la dimension fuyante de cette Inconnue qui ne semblerait être venue à nous qu’à l’aune d’une réflexion que nous pourrions poursuivre à son sujet. Fermez les yeux, si vous le souhaitez, ce sera une manière de stimuler votre imaginaire, de le contraindre à tirer des ombres grises qui vous habitent, tout comme elles habitent l’inconscient de tout un chacun, de tirer donc autre chose qu’une vague rêverie qui serait simplement une chorégraphie que vous initieriez tout autour de vous, vous prenant vous-même pour l’inépuisable sujet narcissique que votre fantaisie élit, le plus habituellement, comme son terrain de jeu favori.

   D’abord, il n’y a que du noir, du noir profond tel qu’il peut l’être au fond d’une douve que, jamais, le jour n’éclaire. Du noir compact en son signe de deuil le plus achevé, rien n’en pourrait sortir que la lourde poix de l’absurde. Autrement dit, vous êtes face au propre mur de votre existence, un mur aveugle et mutique, un mur identique à celui que les condamnés à mort ne peuvent même pas regarder, un bandeau recouvrant pudiquement les globes de leurs yeux. Si je déplie, ici, toutes les dentelles les plus invasives de la verticale aporie, c’est dans le simple et unique but de vous porter au niveau de « Revers-de-Soi », d’en devenir en quelque manière le sosie, le facsimilé, d’être, à la fois, Vous en votre écrin de chair, et, par une sorte de vertu siamoise, d’être aussi inclus en l’anatomie de cette Curieuse Présence.

   Être-soi-et-l’Autre, sans césure apparente, sans contradiction, sans motif qui pourrait opérer la disjonction de qui-vous-êtes et de qui-elle-est. C’est merveilleux, tout de même, l’infini pouvoir de création de l’âme humaine qui peut, dans l’instant même, être au plus plein de Soi, être au plus plein de l’Autre. Bien évidemment cette faculté illimitée de la psyché semblerait faire signe, proximité oblige, en direction de la paix éternelle entre les Hommes. Étant Moi-en-l’Autre, je ne puis qu’accéder à l’exception de qui il est et l’accueillir sans réserve au sein de mon propre être. Seulement les choses ne sont pas si simples qu’elles y paraissent et, tenir cette pensée pour vraie, consisterait tout simplement à confondre le Réel et les Images qui, parfois, en tiennent lieu. C’est bien sur l’Image qu’il faut dorénavant se focaliser, afin qu’en l’observant d’aussi près que possible, un enseignement puisse en être tiré, toute image ayant en soi quelque valeur allégorique.

     Nous n’étions partis du noir que pour y revenir, maintenant dotés de quelques clés qui vont nous permettre d’en déceler la nature, au moins dans un genre d’approche. Le noir est là, immensément présent, pareil à une nuit sans limite, à une nuit privée d’étoiles, privée de Lune, privée du songe des Dormeurs. Une nuit sans issue teintée de l’absurdité du Néant. Rien ne s’en détache, Rien n’y fait sens et la lumière est, soit abolie, soit non encore venue à l’être. C’est un peu comme si l’immense cerf-volant de l’espoir s’était soudain délesté de sa queue, dépouillé de ses losanges de couleur, vide d’armature, flottant au sein même de son propre désarroi sans possibilité aucune de ne jamais pouvoir s’y soustraire. Le noir est un champ d’herbe noire. Le noir est une savane où se devinent encore des traces anciennes de clarté, une à peine phosphorescence à elle-même sa propre clôture. Un noir d’invisible matière, on n’en devine que les immatérielles empreintes, quelques soubresauts antiques, le retour à de l’incompréhensible, à du non-proféré, à du pré-verbal, à une mutité soudée à même sa lourde gangue. Certes, j’en conviens, le tableau est bien sombre, bien funeste, mais c’est l’Image qui commande, je n’en suis que le modeste exécutant.

    Alors, « Revers-de-Soi », qui est-elle donc pour qu’elle nous mette ainsi au défi tragique de la comprendre, au moins dans la forme de l’essai car chacun est un Insondable Mystère.  Elle est cet être hybride, cet être en voie-de…, cet être qui tient encore de l’Enfance et, sur la pointe des pieds, appelle déjà l’âge Adulte, l’âge de toutes les fascinations, de tous les dangers. Elle est cet être indéfinissable pour lequel il conviendrait, plutôt que d’user du terme « d’adolescente », de créer un néologisme, peut-être celui de « médio-lescente », ce fléau de la balance qui oscille et ne sait de quel côté du plateau pencher, ce genre de numéro d’équilibriste, de marche de funambule tantôt attiré par le côté sombre de l’ubac, tantôt du côté lumineux de l’adret, cet être en partage, cette inquiétante médiation entre deux identiques impossibles. D’un côté la Nuit, de l’autre, la Nuit et une lame de jour si étroite entre les deux qu’elle devient invisible, en quelque façon inatteignable.

      « Revers-de-Soi », tout en haut de l’image, comme à la recherche d’une hypothétique transcendance, ne nous fait nullement face. Le ferait-elle et ce serait alors comme de se confronter à l’avenir, de le vêtir de projets, de l’entourer d’une aura dont elle pourrait faire son signe le plus vraisemblable. Mais « Revers-de-Soi » ne nous présentant que son dos, vêtue d’une ample robe blanche de Petite Fille, sinon de Communiante, nous dévoilant la minceur de ses jambes, « Revers-de-Soi » n’est tournée que vers son passé, vers cette Enfance qui encore rayonne, vibre des cris des cours d’école, s’enthousiasme des farces de Guignol, pleine de joie des travestissements des clowns, animée en son intérieur des comptines et autres berceuses autrefois chantées au-dessus de son berceau.

    « Revers-de-Soi » est un dialogue sans mots, un miroir privé d’images, une paroi que n’habite nul écho d’une voix humaine. « Revers-de-Soi » est perdue en soi, sans qu’un quelconque amer puisse guider sa conscience vers une étoile qui brillerait sous la voûte du Ciel. « Revers-de-Soi » et en-Soi, dans le vibrant tumulte du jour, dans le frisson de l’heure, dans le miroitement indistinct de l’instant. Nous sommes les Témoins impuissants des drames qui la tissent de l’intérieur, cela résonne quelque part dans la conque éloignée de notre « médio-lescence », cela bruit longtemps à la façon de la source claire qui s’étonne de surgir au jour et de se découvrir, une parmi la pluralité infinie des Existants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2022 3 30 /11 /novembre /2022 08:42

   Juste en haut de la Dune, c’est la seule phrase qui s’est montrée lorsque, vous apercevant au loin, comme au travers d’une vitre dépolie, vous vous êtes donnée à moi dans la plénitude même de votre réserve. Je sais l’étrangeté de l’oxymore qui vous fait une fois entière, puis vous retire en quelque sorte, vous rend invisible à vous-même et vous ôte de mon regard, tout comme le vent efface par magie le cirrus qui le visitait à l’instant. Pouvez-vous au moins savoir combien il y a de grâce à vous percevoir sous la figure d’un alizée qui parcourt le vaste Océan dans l’inconscience de qui il est, déjà perdu dans l’illisible figure du Néant ? Ce sont toujours les lisières qui nous attirent, ce sont toujours les crépuscules qui nous aimantent et nous entraînent sur la margelle étroite de la nuit. Pourriez-vous, au moins, placer au centre de qui vous êtes la tâche de me définir tel une illisible pluie aux confins de quelque âme indéterminée ? Ainsi, Vous l’Éloignée, Moi le Guetteur aux mains vides, au regard se sondant lui-même et n’y trouvant rien qu’une brume inconsistante, ainsi nos deux Formes se fussent confondues en une identique question : celle d’exister à même l’abîme de notre commune énigme.

   Mais, au demeurant, existerions-nous autrement qu’à être des illusions, de vagues drapeaux de prière flottant parmi leurs déchirures, la mince étoffe qu’il leur reste au milieu d’étranges confluences aériennes ? Vous, comme Moi, situés l’un de l’autre à d’abyssales distances, comment pourrions-nous nous rendre visibles, concrets en quelque manière : des mains qui pourraient étreindre, un visage qui sourirait, des jambes solidement plantées dans la densité grise de la glaise ? Et ainsi, assurés de nos êtres respectifs, nous eussions pu aussi bien nous ignorer, aussi bien pu nous aimer, nous fondre l’Un en l’Autre et ne faire qu’une seule pensée affairée à se saisir en soi, à se rendre réelle si ceci est humainement possible.

   Juste en haut de la dune. Ce matin le ciel est gris, semé d’étranges dorures, on dirait une vague lueur de chrysocale avec ses auras de cuivre et d’étain. Et l’on ne sait si ce ciel est d’aube, venant de quelque mystérieuse origine ou bien mourant sur le seuil du crépuscule d’automne. La chambre de l’hôtel où je suis donne sur le cordon de dunes, sur la laine bise de la mer avec ses flocons d’écume, son duvet blanc qui moutonne à l’horizon en direction de la blanche Albion. J’ai essuyé d’un revers de la main la buée collée à la vitre. J’ai dessiné les ailes d’un papillon dont vous occupez le centre. D’un Papillon Noir, vous savez, ce ténébreux Amiral, il a la couleur de la poix, ses ailes traversées de lunules blanches, un genre de clignotement, de langage muet situé entre l’Amour et la Haine, la Vie et la Mort. A dire vrai, nous sommes, Vous et Moi, d’étranges funambules. Nous marchons sur de hauts et minces fils, sans même de balancier pour nous retenir de la toujours possible chute. Nous voulons vivre au risque de la Vie qui est risque de la Mort.

    Juste en haut de la dune. Je dois dire, sur Vous j’ai un réel avantage. Je vous vois, vous qui ne me voyez nullement. Je suis, depuis les hauteurs de mon Refuge, tel ce faucon attentif qui n’attend que le signal de votre inattention pour fondre sur vous, vous manduquer sans délai, faisant de votre altérité mon bien le plus sûr, réduisant votre farouche personne à n’être qu’une partie de moi-même, peut être une simple idée, un rêve, la matière de quelque imaginaire. Mais que je vous dise, que je dessine la Figure que vous me destinez à votre insu, vous que je ne connais pas, que je puisse vous inscrire dans mes desseins les plus imminents.

    J’ai déjà dit le ciel, son infinie courbure, sa douce fuite sous le dais des nuages. Partout de hautes herbes, peut-être des haies de roseaux, elles encadrent le chemin sur lequel vous êtes, Passagère d’un Temps qui vous dépasse, vous reconduit à l’infinitésimale taille humaine, elle qui se pense si forte, si altière, elle n’est que cette fuite vers le vague, l’indécis d’une cible aux cercles usés, le centre à atteindre a rejoint la périphérie. L’essentiel s’est fondu dans l’inssentiel, le contingent. Des pieds à la tête vous êtes drapée dans une longue robe noire, cintrée, qui donne à votre silhouette la noble élégance d’une Demoiselle, vous savez, ces délicats insectes aquatiques au corps de verre bleu métallique semé de quelques nitescences plus claires. Toujours l’on penserait qu’ils pourraient se perdre au titre de leur fragilité, dans une risée de vent, sous les aiguilles de la pluie ou bien au sein des tourbillons pluriels de l’onde. Je crois bien que c’est cette délicatesse de porcelaine qui a attaché mon regard à votre être, comme si ma simple vue pouvait vous protéger de quelque chute, vous soustraire aux griffes du malheur.

    Juste en haut de la dune. Votre marche est si lente, une avancée bien plutôt à l’intérieur de vous, une à peine effraction sur la scène du Monde. Un glissement. Un souffle. L’empreinte d’un signe sur la feuille d’un arbre. Tout au-dessous de vous, une steppe blanche et bise, une ondulation de douce savane, une mer d’herbe qui paraît vouloir retenir votre hypothétique perte. Faut-il que je sois mélancolique, versé dans le plus sombre Romantisme, pour vous envisager en de si tristes contrés, en de si chagrines pensées ! Vous savez, c’est Nous qui donnons sa couleur au Monde. Le Monde est indifférent, il se coule aux inclinations des Hommes, tantôt exultant, rayonnant, tantôt se dissimulant derrière le massif de ses doutes.

    Ce qui est infiniment beau dans la scène que vous dressez, c’est la dimension de Haute Solitude, la réverbération contagieuse de votre perdition au sein de cette Nature qui finit par vous ressembler. Oui, je crois que vous êtes, en votre fond, ces hautes herbes, cette infinie savane, certes Seule Tache Noire, mais le tragique de cette teinte s’accorde si bien avec la tonalité ambiante. Vous regardant depuis toujours, vous me faites immanquablement penser à ces « Hauts de Hurlevent », à ces terres inhospitalières fouettées par la bise, cinglées de pluie, couchées sous le ventre des lourds nuages, emblème s’il en est de la lutte du Bien et du Mal auxquels les personnages sont en proie dans leur vie austère, tissée, chaque jour qui passe, des inextricables fils du tragique. Seriez-vous la réincarnation de cette malheureuse Catherine Earnshaw, de cette amoureuse du Jeune Orphelin Heathcliff, sa passion tournant inévitablement, sous les coups funestes du destin, à cet amour destructeur qui, en quelque façon, sera le tombeau dans lequel son existence sombrera ? Une vie entière plongeant dans le lourd marécage de la déréliction.

       Juste en haut de la dune. Le ciel s’assombrit et j’ai de plus en plus de mal à distinguer votre Silhouette qui, bientôt, disparaîtra parmi le lacis complexe de la lande. Pour moi, votre dernière image demeurera celle de Catherine prise au piège de « Wuthering Heights », cette Héroïne d'Emily Brontë dont la sauvagerie légendaire devait la conduire, fatalement là où les hurlements du vent ne laissent de chance à quiconque dans la lutte avec une Nature inflexible, inexorable, parfois miroir le plus exact de la violence humaine, de son déchaînement, de sa chute dans les plus hautes apories. Voici, le Papillon Noir vient de refermer ses ailes. La nuit est alentour qui fait sa lourde chape de plomb. J’ai allumé une bougie. Je lis, sous les variations d’une flamme vacillante quelques lignes des « Hauts de Hurlevent » :

   « J’allais seulement dire que le ciel ne m’avait pas paru être ma vraie demeure. Je me brisais le coeur à pleurer pour retourner sur la terre et les anges étaient si fâchés qu’ils me précipitèrent au milieu de la lande, sur le sommet des Hauts de Hurlevent, où je me réveillai en sanglotant de joie. Voilà qui vous expliquera mon secret aussi bien qu’aurait fait mon autre rêve. »

   Juste en haut de la dune.  Je viens de moucher la flamme. Le vent hurle aux quatre coins de l’Hôtel. De lourdes caravanes de nuages noirs rampent jusqu’à l’horizon. Parfois la brusque lumière d’un éclair venu de la mer. Parfois les grondements d’un orage. En réalité me voici bien ennuyé car je ne sais plus ce qui, de la Silhouette Noire de la dune, de Catherine déambulant au hasard des grandes pièces ténébreuses de la demeure, des ombres qui hantent ma chambre, je ne sais plus ce qui appartient au réel, ce qui vient de l’imaginaire. Le sommeil sera long à venir, ici, tout contre le ciel de Hurlevent !  Juste en haut de la dune.

 

 

 

 

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25 novembre 2022 5 25 /11 /novembre /2022 09:38
Seul, le refuge

« Le Philosophe en méditation »

Rembrandt

Source : Wikipédia

 

***

 

   [Avant-propos - Le texte proposé ci-dessous est une manière de grand écart entre le Principe de Réalité (la Mondialisation, les grandes pérégrinations humaines, l’attrait pour un  tourisme de masse) et le Principe de Plaisir (se retrouver au creux même de son Soi, dans un genre de quête initiatique hors des chemins mondains qui ne font qu’égarer l’Homme, l’aliéner et le placer sous le joug d’un consumérisme sans limite qui, aussi bien, signifie, dans la réalité la plus crue, le sacrifice de cette Terre dont l’offrande nous a été faite à notre naissance, nous en faisons un bien piètre usage !)

   La première partie de cette fiction décrit par le menu les erratiques trajets d’un nomadisme devenu véritable phénomène de mode, alors que la seconde partie prend acte d’un retour en Soi, d’une sédentarité qui devient le lieu de mille minces joies, sous la figure de Segreto, dont chacun, chacune aura deviné que son patronyme à consonance italienne ne signifie rien d’autre que « secret ».

   Morale de l’histoire : l’on va chercher bien loin ce que l’on porte en Soi, d’inépuisables richesses qu’une juste méditation, une contemplation des choses simples peut métamorphoser en une sorte d’aura dont notre corps, notre esprit pourront rayonner bien plus qu’ils ne pourraient le faire dans une course effrénée autour du Monde qui n’est jamais que quête de Soi. Autrement dit, il s’agit ici, de faire se lever, dans une verticale dialectique, de confrontation directe,

le matériel contre le spirituel,

l’éloigné contre le proche,

le chamarré contre le simple.

   Sans doute quelques Lecteurs, quelques Lectrices, décrypteront-ils, dans cette écriture de type allégorique, une critique en règle des us et coutumes, des usages contemporains du Monde et des Choses qui s’offrent à nous sans que nous soyons réellement conscient des enjeux. Mais « qui aime bien châtie bien » et j’aime trop cette belle Terre pour ne pas lui offrir, en son nom, comme si elle proférait elle-même des mots, l’occasion de dire ce qui l’enchante mais aussi la chagrine. Tous, sur notre Planète, sommes comptables de ceci : voir les choses en face et se poser la question du futur. Nulle autruche n’a sauvé le Monde à enfouir sa tête parmi la douce touffeur du sable !]

 

*

       Scène I : Danse de Saint-Guy

 

   Partout l’universelle fusion dans « ce qu’il y a à voir » sur la Planète, tout « ce qui est incontournable », « ce qui est à couper le souffle », tout ce qui est à inventorier si l’on ne veut demeurer dans une sorte d’existence quasi médiévale. Alors, sur les Grandes Places du Monde, tout contre les lagons d’eau bleue, sur les pentes qui mènent au Machu Picchu, dans les blancs villages d’Andalousie, près des Pyramides d'Égypte, sur les grandes étendues étincelantes du Salar d'Uyuni, partout où est supposé rayonner un fragment de Beauté, on s’amasse en foules compactes, on fait ses noirs essaims de mouches, ses grappes d’œufs qui s’agitent, bavardent, prennent des images, dégustent d’exotiques boissons glacées aux terrasses des cafés. Alors, dans le duveteux entre-soi, on s’extasie de tout ce prodige posé devant les globes de ses yeux, on fait des gorges chaudes de tel plat épicé, on cite, pour la beauté de la citation, pour l’effet produit sur le Chaland, le Madras Curry, son curcuma, sa cannelle ; on cite le Garam Masala, son gingembre et sa cardamome ; on cite le Tandoori, son piment rouge, ses clous de girofle, on cite et on se réjouit d’avance de l’étonnement, sinon de l’envie de ses Coreligionnaires, on cite et on n’écoute que SOI au motif qu’on est l’un des personnages les plus importants du Monde.

   C’est, partout, un entêtant bourdonnement, une course à qui sera le plus méritant, on compare ses destinations. Untel dit : « on a FAIT Bali et Sumatra », Untel dit « on a FAIT le Pérou et Valparaiso », Untel se gausse des ci-devant et dit : « on a FAIT la Thaïlande, la Malaisie, la Mongolie, le Pakistan, la Turquie, on a FAIT l’Australie, le Soudan, Madagascar, on a FAIT les STATES et N.Y, on a FAIT le Canada, le Mexique et le Brésil », et en définitive, on aurait bien plutôt dit ce qu’on N’A PAS FAIT. Partout c’est le Grand Carrousel, la Grande Roue, les Montagnes Russes, partout c’est la Cour des Miracles, on s’étonne de SOI, on est un brin épatés d’avoir FAIT TANT DE CHOSES et on se jure qu’on recommencera, qu’il n’y a que les pleutres qui restent les « deux pieds dans la même chaussure », qu’on volera dans des jets étincelants qui sèment derrière eux leurs longues traînées blanches poudrées des étoiles givrées du kérosène. Oui, c’est le prodige de la Mondialisation, plus un seul coin de la Terre ne doit demeurer inexploré. La Terre, il faut la retourner à la manière de la calotte du poulpe, en disséquer les moindres viscères, en désocculter le moindre secret. On a dit qu’ON FERAIT, on FERA !

   Aujourd’hui, par exemple, ON FAIT Venise, sous toutes ses coutures s’entend. On descend de l’immense ferry blanc aux innombrables étages, on dirait un mille-feuilles. Le ferry est bien plus haut, plus imposant que les palais de la Lagune. Ça remet un peu les choses à leur place. Alors commence le grand charivari, la performance quasiment sportive, on oubliera momentanément son arthrose, sa goutte, on effacera ses cheveux blancs, on regagnera quelque jeunesse perdue. Menu de la journée : on visite l’Île de San Michele ; on emplit ses yeux des façades colorées de Burano ; on s’extasie devant la porte ouvragée du Palais des Doges : on flâne rapidement sur le Campo del Ghetto Novo ; on franchit, à la queue leu-leu le Ponte Dei Tre Archi à Cannareggio ; on traverse les Jardins Papadopoli du quartier de Sante Croce ; on déguste une crème glacée au Caffè Florian : on FAIT la Place Saint-Marc dans sa diagonale, parmi l’envol gris des pigeons ; on rejoint enfin son Havre de Paix, l’immense HLM blanc où un cocktail nous attend avec ses petits parapluies chinois colorés, perchés tout en haut des verres givrés ; puis on ira s’ébattre dans la « Grande Piscine Bleue », on dirait un lagon de Polynésie ; on fera la queue au « Restaurant des Îles », puis on regagnera la bonbonnière de sa cabine avec, dans la tête, sur son étroite couchette, plein de rêves d’enfant et le défilé de tout ce qu’ON AURA FAIT, s’animera sur la toile blanche de son inconscient. On aura bien mérité de la Patrie Mondiale !

 

   Scène II : Andantino

 

   Loin, la foule des Touristes pressés, loin le « bruit et la fureur ». Segreto a longtemps déambulé dans la Venise inquiète, dans la Venise livrée aux yeux des Curieux. Il a marché au hasard, sans plan ni idée préconçue, simplement une avancée à l’intuition, la recherche d’affinités, l’espérance de trouver un lieu qui convienne au silence qui l’habite, au recueil en Soi dont il est l’unique dépositaire depuis de longues années déjà. Toujours Segreto (son nom en porte le témoignage) a cheminé le long de Soi, dans le secret du jour, dans la lumière aurorale, celle qui convient le mieux à l'intimité dont il est, en quelque sorte, le miroir. Jamais il n’a aimé l’agitation des groupes, les éclats de la fête, le tumulte partout répandu qu’il ressent comme un genre d’insulte faite à la Terre, une manière de coutre qui la violenterait et l’on ne verrait plus que des racines retournées griffant l’air de leur insondable désarroi. Ce que pense Segreto en son for intérieur, c’est qu’il n’y a pas de plus grande joie que de SE rejoindre quelque part où cela chante, où cela murmure, où une eau de source clapote avec discrétion et exactitude. Tout alors va de Soi, l’on n’est plus séparé, on est une seule ligne continue, pareille à l’horizon du matin qui repose entre la nuit et le jour, un instant d’éternité à vrai dire.

   Ce que Segreto aime par-dessus tout, ces ruelles étroites où nul ne se rencontre, que ces pavés de schiste gris que lie un ruban de ciment blanc. Ce qu’il aime, la fuite noire d’un chat dans la nuit d’un soupirail. Ce qu’il aime, ce linge pendu sur des fils à même la rue, ils sont l’emblème du simple, de la réalité quotidienne, de la vie en sa mince levée, dans son architecture originelle. Ce qu’il aime, ces façades usées par la lèpre du temps, elles sont belles à force de vieillesse, de retrait en soi, de presque disparition. Ce qu’il aime, les portes closes, aveugles, les hautes maisons aux pignons triangulaires, les grilles de fer forgé aux fenêtres, ce sentiment de désolation qui est réassurance pour l’âme qui sait voir les choses adéquatement, en sonder l’inestimable profondeur. Pour Segreto, ces ruelles du Quartier Dorsoduro, ces petits riens sont bien plus précieux que ces prétentieuses constructions qui ont pour nom « Basilique Saint-Marc», « Palais des Doges », « Campanile Saint-Marc », ce sont là les illusions dans lesquelles se précipitent les Ingénus, se hâtent les Candides. Ils disparaissent à même ces édifices de carton-pâte, se pensent eux-mêmes objets face à des objets. Fascinés, ils oblitèrent le plus précieux de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils devraient être, des Chercheurs d’Absolu. Or, l’Absolu, à défaut de jamais pouvoir le trouver dehors, ils le portent en eux, identique à une flamme invincible, ils en ignorent la Présence simple et belle.

    Ce que Segreto aime, cette évidence d’une rue sans affèterie, d’une rue telle qu’en elle-même, cette Calle de l’Aseo qui se déroule selon les mystères d’un labyrinthe. Mais, ici, nul besoin d’un fil d’Ariane pour s’en extraire. Bien au contraire, y demeurer est demeurer en Soi là où se situe le plus précieux de la personne humaine, cette coïncidence de Soi à Soi qui est l’image la plus brillante à laquelle puisse prétendre toute conscience en quête de son être. Sur la gauche, une fontaine de lave grise n’égrène nulle eau qui tirerait sa fierté de son jaillissement. La fontaine est belle en soi à simplement figurer en tant que symbole d’une eau lustrale à laquelle s’abreuvent les Droits, les Purs, ceux dont le regard porte loin, les Visionnaires.

   Un Homme, un seul, ou bien plutôt son Ombre glisse furtivement sur la pierre du seuil, il n’en demeure qu’une mémoire grise poinçonnée à même la pierre de son habitation. Tout au bout de la ruelle, un rectangle plus clair délimite un Passage qui donne sur le Rio de Ca’Foscari, son eau couleur de zinc, son faible clapotis pareil aux derniers soubresauts d’une longue tristesse. 

   Maintenant, comme s’il était parvenu au terme d’une quête initiatique (la seule vraie est bien évidemment celle de Soi puisque l’Autre n’est jamais que son propre écho, son intime redoublement, son ultime réverbération), Segreto n’est plus qu’une vague Silhouette apparaissant dans un étrange clair-obscur poudré d’or et de vermeil, une teinte « spirituelle » si l’on veut. Les grains de lumière sont une brume diaphane qui le font se confondre avec la perspective de la ruelle, la couleur saumon et grège des maisons, la clarté du ciel de la Lagune qui est ce plomb mystérieux posé sur les riches Demeures Patriciennes, sur les Palais ducaux.

   Il y a, en Segreto, dans le pli le plus immédiat de lui-même, l’étrange et bienheureuse fusion du Soi en ce qui n’est pas Soi mais le devient au seul prix d’une prodigieuse métamorphose. L’image qu’il donne de lui semble la réplique parfaite de la toile du génial Rembrandt « Philosophe en méditation ». Même climatique de lumineuse feuille morte, même impression d’une Sagesse qui semble venir du fond des âges. Même attirance fusionnelle pour le Secret.

   Au loin, parmi les faibles clapotis de l’eau de la Lagune, le mugissement d’une corne de brume. Un haut bâtiment blanc avec sa cargaison d’Âmes par pour d’autres destinations :

 

Terre de Feu ?

Pôle glacé du Septentrion ?

 Îles bleues du Péloponnèse,

sur les traces du valeureux Ulysse ?

 

Qui sait ?

Tous les voyages

ne mènent qu’à Soi !

Seul le Voyage compte,

nullement le but.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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