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19 novembre 2022 6 19 /11 /novembre /2022 10:14
« Au vent mauvais »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. L’on se sait pourquoi, mais c’est ainsi, l’inquiétude suinte de chaque pore de la peau, fait ses flaques dolentes. Alors, tout le jour durant, l’on ne pourra se distraire de Soi. Alors, les heures passant, l’on sentira comme une ombre maléfique glisser tout le long de son corps, se donner pour le Soi lui-même, comme si, de toute éternité, une nasse d’inquiétude nous était tendue qui n’attendait que notre chute. Or, lorsque les mailles de la nasse sont serrées, je vous le demande, comment pourrait-on s’en extraire autrement qu’en déchirant son esquisse de chair, en réduisant ses propres membres à la dimension de l’illisible fragment ? Consentir, en quelque sorte, à rejoindre sa part de Néant, à s’immerger dans une Nuit sans bord, à connaître l’étreinte maléfique de l’Ombre. Oui, ce sentiment « d’in-existence » est éprouvant au plus haut point, mais « exister » n’est-ce point seulement au risque de mourir, de s’absenter de Soi définitivement, de rompre les amarres avec tout ce qui nous relierait à quelque chose de sensé : la feuille se détachant sur le clair du ciel, le visage aimé, le poème en son altière tenue, l’aura des dieux au plus haut de l’empyrée ? Tout est présent à quoi on s’attache comme s’il s’agissait d’un éparpillement du Soi, ici une main se levant dans l’azur, là un pied avançant sur la poussière du chemin, là encore l’étrave de notre visage s’enfonçant dans les couches d’air dense, on dirait la consistance d’une ouate et il faut se battre contre le Réel afin d’en distendre les liens, d’y creuser le tunnel d’un possible pour-Soi.

      Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. Et ne croyez nullement que je me complaise dans cette redondance de l’énonciation qui, pour vous, sans nul doute, deviendra vite mortelle. Mais la Mesure de Thanatos, il faut lui tirer un pied-de-nez, l’affronter depuis la plus grande hauteur, l’acculer à n’être qu’une chose illisible parmi les choses illisibles. Car, vous le savez bien, tout est illisible qui vient à Soi, tout n’est qu’apparence, illusion, manière de théâtre où s’agitent quelques spectres qui ne sont jamais que les projections de nos singuliers imaginaires. Vous, Lecteur, Lectrice, que j’imagine penchés vers vos écrans bleus, déchiffrant ma laborieuse prose, pas plus que moi vous n’avez de consistance. Je vous adresse un mot que vous recevez dans la conque de votre tête mais il s’ensuit un étrange clapotis pareil à une goutte d’eau résonnant dans la gorge d’un puits lorsqu’elle atteint l’ultime de son trajet, cette nappe, cette onde qui ne sont qu’un miroir où échouent les songes, les mirages de l’humain. 

   Rien n’existe qui puisse trouver confirmation d’une quelconque présence. Å la rigueur, nous pourrions alléguer la mise en vis-à-vis de nos consciences respectives s’éprouvant dans une relation dialogique, chacune s’accroissant de la dimension de l’autre. Mais, à peine énoncées, nos consciences s’effacent de notre commun horizon comme si, jamais, elles n’étaient venues au jour. Au vrai, avez-vous déjà saisi votre conscience, avez-vous pu l’habiller d’une forme, l’entendre énoncer le moindre verbe ? Oui, je sais la fameuse « voix de la conscience », elle est identique à un château de sable qui s’effrite à mesure que le flux du monde vient en battre le socle. Seul le Rien se rend tangible à l’aune précisément du Rien qu’il est, qui creuse sa vacuité au sein de nos anatomies, vortex où tout disparaît sans aucun motif de retour.

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude, dis-je pour la énième fois et ceci habitera d’une manière si insistante les circonvolutions de votre matière grise que, jamais plus vous ne l’en pourrez déloger. Là, seulement, vous éprouverez la possibilité de votre conscience au sein de laquelle un dard de feu la clouera sur la planche ontologique, laquelle, comme chacun le sait, est enduite de savon, ce qui, conséquemment, vous obligera, tel le bon Sisyphe, à « remettre vingt fois sur le métier » votre ouvrage de vivre, à hisser votre caillou tout en haut de la montagne puis recommencer jusqu’à ce qui constitue votre Infini, ce dernier souffle qui sera votre ultime manifestation, peut-être la seule qui aura jamais eu lieu! Et maintenant nous sommes parvenus au point où la rencontre doit se donner sous les espèces de l’image, ce « re-présenté » qui n’est qu’un avatar d’une supposée réalité.

   Je ne sais pas sur quoi « Tourmentée » fait fond. Réel, imaginaire, rêve éveillé ? Mais peu importe, le problème n’en demeure pas moins entier quel que soit le mode de donation de qui-elle-est. Imaginez ceci : un mur gris, indéfinissable, comme une aube traversée de brume dont on se demande si elle sera suivie de jour, de clarté, fût-elle faible, ou bien si elle retournera à la nuit. Donc un mur de format carré qui n’autorise nulle fuite. Pareil à un lopin de terre clôturé dont nul ne pourrait s’exiler. Tout est si serré dans le cadre étroit de cette troublante narration. S’enlevant sur ce fond, à moins que ce ne soit le fond lui-même qui en exsude la troublante effigie, l’image d’une Figure Féminine en sa plus austère manifestation, précédemment nommée « Tourmentée ». Une présence dont on n’aimerait qu’elle se révélât, un soir de décembre, dans le sombre corridor d’une étroite venelle. Le casque des cheveux est de rouille et de feu, comme si une combustion interne en animait la teinte. Une manière de « buisson ardent », qui, bien plutôt que de révéler le Dieu Éternel, en serait la haute négation, à savoir ces flammes rugissantes qui brûlent les âmes impies dans les coulisses du Tartare. Un visage, mais quel visage ! Un triangle de cire qui fait penser au masque mortuaire de ce très cher Blaise Pascal flottant entre deux infinis, le Grand, le Petit et menaçant de ne connaître ni l’un ni l’autre. Oui, c’est bien l’emblème de la Mort elle-même, de la Camarde, de la Grande Faucheuse aux altruistes dispositions. Combien cette épiphanie est tressée de la vannerie du Tragique le plus haut !

    Tout y est anguleux, tout y est destiné à ne connaître que les plis d’une prochaine disparition. Sourcils charbonneux, yeux de suie profondément enfoncés dans leurs orbites, reflets des plus sombres desseins. Le nez est droit, long, dépourvu de quelque atténuation qui eût pu en adoucir les traits. Nez en surplomb de lèvres étroites, biffées de noir, situées juste au-dessus d’un menton à la géométrie fermée. Quant à la climatique générale de la peau, elle est tout simplement un genre de terre amorphe, inerte, pareille à ces argiles mortes des tourbières, à ces lagunes des mangroves où ne clapote qu’une eau sans devenir. Et n’attendez nullement de la vêture qu’elle vienne tempérer le décor, a contrario, elle ne fait qu’en accentuer le drame. Un haut aux manches courtes à la teinte indéfinissable, un vert de nature triste si l’on veut, un vert de sombre désespoir tenant, tout à la fois, du vert d’Eau en sa longue monotonie, du Lime en son éclat assourdi, de Prairie avec ses zones d’ombre. Le tout cerné d’un liseré Réglisse qui semble n’autoriser nulle échappatoire, comme si le buste de Tourmentée était aliéné à même le linge supposé la protéger, la mettre à l’abri des dagues et des griffes de l’extérieur. Quant au pantalon, il se décline sous tous les tons du violet, du sombre Indigo à Lavande, faisant de longues haltes dans cet étrange Violine qui n’et sans évoquer les affres de la mélancolie, sans dresser la perspective du corridor vide de la solitude. Mais ce qui frappe le plus, c’est la posture de Tourmentée, tête posée sur le haut de son genou dans un geste d’abattement, la chute grise de son bras le long de son corps dont on suppute qu’il pourrait bien s’en détacher sous l’action du moindre souffle d’air.

   Cette représentation est, à l’évidence, enclose dans le plus haut tragique qui se puisse concevoir. La peinture est traitée dans un expressionnisme si radical que les couleurs, excédant la forme du Modèle, prennent le dessus comme son existence même est réduite à n’être qu’un combat, un affrontement de couleurs plus violentes les unes que les autres. Certes, nous ne connaissons nullement les motivations de l’Artiste lorsqu’elle s’est saisie de ses brosses et qu’elle a couché sur la face livide de la toile cette fulgurance colorée, ce tourbillon chromatique des plus funestes, ces cernes noirs qui sont identiques à des rayons venant en droite ligne du Domaine des Ombres, là où toute vie se résout à n’être plus que cendres fouettées par un « vent mauvais ». Et ce vent nous porte naturellement en direction de la mythologie mésopotamienne dans laquelle « les vents mauvais, aussi appelés imhullu, sont au nombre de sept. Il s'agit du vent mauvais, du tourbillon, de l'orage, du vent quadruple, du vent septuple, du cyclone et du vent incomparable. Ils sont souvent assimilés aux sept esprits mauvais. » (Wikipédia), et ce vent nous indique ce « Vent d’Automne » verlainien chanté de si belle et si triste façon :

 

« Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

 

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure.

 

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte. »

 

   Ce poème, paru originellement dans la section « Paysages Tristes » est une manière d’ode à la Mélancolie qui, sans doute, est l’un des thèmes de prédilection des Poètes de tous les temps, dont Edgar Allan Poe disait :

 

"La mélancolie est le plus légitime de tous les tons poétiques"

Cette note inquiète de la Mélancolie est très nettement perceptible dans l’œuvre de Barbara Kroll et, en ceci, son traitement, quoiqu’expressionniste à première vue, possède ce caractère saturnien affirmé qui pourrait l’amener à être interprété en tant que Poème s’inscrivant dans cette même veine. Alors, ici, comment ne pas citer « l’Épigraphe pour un livre condamné en 1857 » de Charles Baudelaire à propos des « Fleurs du mal » :

 

« Lecteur paisible et bucolique,

Sobre et naïf homme de bien,

Jette ce livre saturnien,

Orgiaque et mélancolique… »

 

   Mais, à défaut de « jeter » cette œuvre à la rhétorique aussi puissante que glaçante, image de l’Humaine Condition lorsque, renonçant provisoirement à ses certitudes, elle vacille sur son socle rongé par le temps et les assauts de la tristesse inhérente à tout cheminement sur Terre, nous illustrerons la fin de notre article par cette gravure d’Albrecht Dürer, si belle en sa vérité : « Melencolia I », qui certes « donne à penser », à penser profondément.

« Au vent mauvais »

Source : Wikipédia

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5 novembre 2022 6 05 /11 /novembre /2022 09:24

 

     « De toutes manières, l'acte de réflexion, au lieu de se constituer en méditation athlétique où il ramasse ses forces pour les engager plus rudement, se dégrade alors en contemplation narcissique de ses propres formes. »

 

« Traité du caractère » - Emmanuel Mounier

 

*

   Sait-on pourquoi l’on entre soudain en contemplation ? Les motifs de contempler sont si rares. Et pourtant, qui n’a jamais contemplé demeure pour toujours sur le bord d’une évidente joie. Ce geste de retour sur soi est tellement empreint de pure grâce qu’à simplement vouloir l’évoquer, la plupart du temps, ne se présentent que de l’indicible, de la difficulté et son être semble se dissoudre à même son immédiate carence. Un genre de flottement infini qui nous disperse tant que nous n’avons plus de centre, que nous errons au large de qui-nous-sommes sans possibilité aucune de rejoindre notre propre logis. Exilés de notre singulière essence, nous ne savons plus, au juste, ce que sont les choses, comment elles viennent à nous, de quelle manière nous pourrions nous en saisir afin de ne demeurer dans ce sentiment de solitude abyssale qui, tout à la fois, est notre bonheur, tout à la fois la mesure d’une perdition dont nous pourrions bien ne jamais ressortir. Mais parler en termes généraux, s’il s’agit bien là du style le plus approprié à l’esprit même de l’acte de contempler, s’exprimant en allusions et en termes abstraits, nous laisse sur notre faim au motif que nous souhaiterions nous sustenter de plus substantielles nourritures. Pour cette raison, qu’il nous soit permis d’en approcher la forme à l’aune de trois variations qui en dressent la possible silhouette.

      Paysage - Vous êtes seul face au paysage dont il faut bien dire qu’il est « sublime », non au sens contemporain dévoyé au titre de la relativité ambiante, non bien plutôt dans sa connotation romantique ouvrant la dimension d’une poétique. A la manifestation de la contemplation, il faut ceci, la dimension d’une nature exacte, inentamée, libre d’elle, au sein de laquelle la liberté humaine trouvera sa propre mesure. Deux solitudes se faisant face dans une confiance réciproque, dans un échange du même. Nulle différence de qui-Vous-êtes à Qui-elle-est. Y en aurait-il une et ce qui prétendait à l’harmonie se trouverait projeté dans une manière de discordance si vive que le paysage s’annulerait à même sa propre vacuité, conduisant le Voyeur- que-Vous-êtes à sa perte. De façon à entrevoir un fragment de cette contemplation, nous ne disposons guère que de l’outil, toujours indigent, de la description, tout sentiment intime tremblant toujours de se voir découvert, donc trahi.

   Le ciel est clair, transparent comme s’il était le signe des espaces infinis, là où seule l’Éternité peut trouver lieu et place. Un nuage léger au plus haut, à peine la présence d’un flocon. L’horizon : une ligne brisée de montagnes qui s’efface au loin dans la plus grande douceur. Le soleil est une vague tache blanche, une lueur non encore assurée d’elle-même. Des collines d’herbe claire, rase, se prolongent en une ligne de conifères plus sombres. Puis, dans le demi-cercle d’une ligne noire, le miroir d’un lac où se reflètent, dans une sorte de mirage, les plus hauts sommets. L’eau est calme, lumineuse, elle porte, tout à la fois, la dimension du ciel, le mystère de l’inaccessible profondeur. Seules quelques racines aériennes émergent de l’onde comme pour en ponctuer le calme, le dire sur le mode mineur. Au premier plan, une courte forêt d’herbes aquatiques dresse ses herses pacifiques.

   De tout ceci vous êtes empli avec respect et pudeur. Jamais de hiatus entre Celui qui est droit et la Nature qui est donatrice de vie. Une unique respiration, un identique battement de cœur, une rencontre au sein des affinités. Vous-qui-contemplez ne le pouvez qu’à vous fondre en elle qui vous accueille au plein de sa vérité, de sa multiple et belle donation. Vous ne contemplez qu’à être à votre tour contemplé. Qui, mieux que cette Grande et Immémoriale Sagesse, pourrait s’acquitter de cette tâche avec plus d’amour, de gratuité, de générosité ? Afin que la contemplation ne se compromette en quelque vénéneux solipsisme, il lui faut cette profondeur d’écho, cette perspective d’entente, cette étendue d’écoute. Nulle autre alternative que celle de l’Homme-Nature, que celle de la Nature-Homme. Il y a des évidences, des truismes qu’il faut bien consentir à porter au jour, comme si la répétition pouvait trouver enfin son empreinte dans le morceau de cire malléable à l’infini de l’humaine condition.  

   Peinture - Quelle meilleure suite à donner au Paysage que de se porter sans délai, par exemple, auprès d’une œuvre de Paul Cézanne : « Nature morte à la mangue verte ». Pourquoi ce choix ?

Eh bien la description s’essaiera à en justifier la présence. Vous êtes dans la salle silencieuse du Musée, face à face avec l’œuvre sans que quelque chose que ce soit ne vienne s’y immiscer, pas plus un autre Visiteur, qu’un bruit ou une trop vive lumière, toute réalité qui s’interposerait serait de trop dans le dialogue que vous entretenez en silence avec la Nature Morte. Ce fond bleu où les traits de pinceau sont visibles, cette nappe grège aux multiples et harmonieuses variations, cette assiette nervurée d’une ligne de couleur, la mangue qui y repose, le citron en son éclat jaune, les trois pêches à la teinte chaude, lumineuse, tout ceci vous atteint au plus profond, en cet endroit mystérieux où, d’une façon quasiment alchimique, rien ne s’y résout qu’en une métamorphose qui est le lieu même de vos aspirations les plus pures, là où votre ardeur culmine, là où, prolongé au-delà de qui-vous-êtes, vous vous agrandissez d’une nouvelle dimension, vous vous déployez tout comme la plante sous l’amicale poussée de la lumière. Vous n’avez nullement quitté des yeux cette scène de fascination et de plénitude. Cette Nature Morte, en quelque façon, était la Compagne depuis longtemps recherchée, enfin trouvée, offerte par le Maître d’Aix-en-Provence. La contemplation portée à son acmé est ceci, fusion de Soi en cet Autre qui, au terme de la vision, sera partie intégrante de qui-vous-êtes, sans qu’aucune dette ne vous attache à elle, unique geste d’oblativité, de donation au regard de qui en sait recevoir la plurielle et indépassable obole. Et, maintenant, sans qu’un quelconque souci de gain hiérarchique en guide le motif, il nous faut en venir à l’image du Nu en sa plus belle figuration.

   Nu - Contempler ce superbe Nu que nous offre la photographie d’un Nu. Cette image décrit si bien la scène que vous attendiez que vous ne pourriez vous en soustraire qu’au prix d’un vif dépit. Sans doute, tout n’est-il sujet à contemplation et l’on comprendra aisément que la scène domestique cent fois croisée dans sa verticale contingence ne suscite en nous qu’un désintérêt sans fin, et ceci n’est rien que de plus normal. Si la contemplation demande l’intime, le discret, le simple, le repli sur soi d’une réalité cernée d’imaginaire, alors nous pouvons dire qu’ici, tous les ingrédients sont réunis pour que la magie opère. La pièce baigne dans un merveilleux clair-obscur. L’ambiance est feutrée, un genre de rumeur d’aube avant que le jour ne s’annonce. Juste un angle de fenêtre, c’est-à-dire, une visée du Monde sur le mode du clin d’œil, à peine un battement de cils. Dans le tamis de clarté, l’accoudoir incurvé du fauteuil, son pied de métal luit faiblement, les lames du parquet teintées d’une vaporeuse cendre grise. Sur le devant du fauteuil, sur une plaine de laine généreuse, l’empreinte noire d’une vêture. Au centre de la scène, pareille à une statue antique qui serait éclairée de l’intérieur, le calme surgissement de la chair d’ivoire du Modèle.

   Femme-Fruit. Femme-Mangue pour rejoindre la toile de Cézanne. Femme-Paysage pour jouer avec la montagne que reflète le lac. Femme-Monde pour dire la joie sans ombre, l’éclat qui nous submerge à apercevoir ce don de la Vie en sa « Multiple Splendeur » selon la belle expression d’Émile Verhaeren. Alors, serait-ce la dimension humaine qui serait à même de réaliser au-delà de toute parole le geste de contemplation au terme duquel nous serions comblés à seulement franchir le sans-distance de Soi à ce qui-n’est-Soi mais, soudain, se confond avec notre propre existence ? Oui l’Humain, en son inestimable valeur, plus encore que l’Art, plus encore que le Paysage nous saisit, nous transit au point de savoir ce qu’être humain veut dire en ces temps d’aride inhumanité. Seule la Contemplation peut encore nous sauver du désespoir ambiant. Si, de la place que nous occupons qui, parfois est si étroite, nous nous portons en direction du beau Paysage, de la belle Œuvre, du beau Modèle, en un mot vers la BEAUTÉ, alors nous pourrons nous inscrire en faux contre l’assertion d’Emmanuel Mounier, dépasser notre constitutionnel narcissisme et trouver en des Formes dignes d’être considérées des motifs d’espérer.

 

Que viennent à nous les Choses Belles,

leur accueil sera notre plus grand bonheur !

De ces choses, non seulement

nous en avons besoin sous la justification

d’un désir constitutif, ce qui, déjà,

serait tout à fait sensé,

mais bien plus au motif que

les sillons de Beauté creusés en nous

se donnent comme mesure vitale.

Oui, toute vie accomplie

est Contemplation.

 

 

  

 

 

 

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22 octobre 2022 6 22 /10 /octobre /2022 09:55

   Souvent, au plein de mes multiples errances, ai-je trouvé, avec un frisson de plaisir, Une parmi Celles dont j’attendais qu’elle comblât, au moins provisoirement, mon existence nomade. C’est alors une vraie félicité que de parcourir le Monde selon toutes ses latitudes, d’y espérer, ici, une Fille à la peau soyeuse, là-bas une Jouvencelle penchée sur le bord de quelque fontaine. Pouvez-vous imaginer combien l’on se place toujours sous la férule de ses propres inclinations ? Jamais l’on n’échappe à qui-l’on-est. Parfois une brusque sortie dans la lumière des choses, parfois un soudain éblouissement et l’on revient aussitôt en sa propre demeure, là où cela murmure, là où cela chante et invite au repos. Sachez-le, afin que votre étonnement soit circonscrit à son cercle le plus étroit, je suis un Romantique qui ne vit que de ses propres rêves, un dormeur debout, si bien que Vous, dont je vais parler, n’êtes peut-être qu’une image, le vers d’une poésie, un fragment d’anthologie surgie d’un des maroquins de ma bibliothèque.

   Mais puisque, en réalité, vous ne savez vraiment qui vous êtes, quel est votre profil, quel est le style de votre silhouette, quelles tendances vous disposent dans le maquis de l’exister, laissez-moi vous dire selon le penchant de ma fantaisie. Je vous imagine sur le bord d’un rivage radieux, habité d’une haute lumière, Vous, la recevant au plein du visage, comme si vous souhaitiez la mieux connaître, la mieux posséder en quelque façon et je conçois sans peine que cette clarté ne vous illumine de l’intérieur, ne tapisse la tunique diaphane de votre corps, n’en fasse une lanterne magique qui, jamais ne s’effacerait, pour quiconque en aurait rencontré la fabuleuse image. Observant l’aura qui vous détoure et vous rend presque transparente, une manière de luxueuse naïveté, de juste innocence, vous m’apparaissez telle cette Petite Sirène du port de Copenhague, son corps de bronze poli éclaire jusqu’au mystère de la nuit.

   Et puisque nous voici en terres danoises, poursuivons donc notre périple jusque sur ces beaux rivages des Møns Klint, ces merveilleuses hautes falaises blanches, on les dirait le jeu de quelque Dieu occupé à sculpter des rêves de talc et d’écume. Combien de fois, ramené au plus près de qui-je-suis, ai-je parcouru leur estran semé de galets gris lustrés par les vagues, en-moi-hors-de-moi, en partance pour un ailleurs qui n’était jamais que ma proche périphérie, que la projection de mes songes sur ces murs vertigineux que je parais des plus purs prodiges. Nulle promenade qui ne s’ornât des jeux subtils d’une poésie, nul pas qui ne s’accomplît sous la conduite de ces Romantiques Allemands qui, chaque heure qui passe, marquent d’une pierre lumineuse les bornes de mon Destin. Les citer tous serait un ineffable bonheur, mais il me faut retenir quelque secret pour la suite. Déjà je vois vos lèvres gourmandes s’entrouvrir sur les friandises du jour. Et la lumière, cette lumière si pure, si haute, vous transfigure, faisant de Vous, à n’en pas douter, la Déesse que toujours vous avez été, qui ne connaîtra ni les limites du temps, ni les contraintes de l’espace. Le lieu que vous occupez est si singulier qu’il fait reculer dans l’ombre tout ce qui pourrait venir en contrarier la naturelle exposition.

   Mais que je vous dévoile enfin telle que vous êtes. Je reconnais l’étrangeté de mon projet, vous dire, Vous, plus réelle que vous n’êtes à vous-même, vous dire en votre exception. Se connaît-on jamais ? Quel miroir nous dira donc notre vérité ? Notre conscience est-elle la mieux armée pour déchiffrer le continent obscur que nous sommes à nous-mêmes ? J’entreprends sur-le-champ l’audacieuse mission de vous livrer votre essence la plus accomplie à partir de mon regard qui, certes est éloigné, mais s’agrandit précisément de cette distance. Trop près, les choses nous aveuglent, trop loin elles échappent à notre vision. J’espère la juste distance qui me situe près de vous, cependant en vue de qui-je-suis. Car il faut cette double vue, laquelle partant de moi, puisse vous rejoindre sans délai, vous atteignant au creux même de votre mystère.

   Je n’aperçois guère que la plaine de votre dos. Elle est dans l’ombre. Vous êtes assise à même la plage de galets, tout à la vision de ce qui vous fait face : la lisse rumeur du vaste Océan, la neuve courbure de la lumière, un rien qui pourrait se lever à l’horizon et vous dire un secret jusqu’ici dérobé à votre longue patience. La lumière, la belle lumière fécondante glisse sur la diagonale de votre visage, glisse le long de votre bras droit et éclaire les interstices entre les galets. Vous êtes immobile, contemplative, comme fascinée par ce qui vient à vous avec douceur, discrétion. En quelque manière, en ce jour nouveau, vous naissez à vous-même, vous inaugurez ce Monde lointain et proche à la fois.

 

Ce Monde au-delà de vous qui est question

Ce Monde au-dedans de vous, qui est question

Car exister est questionner

 

   Sur la nuée anthracite des galets, un livre est posé. Un livre ouvert. Ses feuillets en éventail que la clarté rend immensément présents, le regard s’y accroche, le regard s’y abîme dans la pliure de la joie. Bien évidemment, je ne peux savoir quel est leur contenu, je ne peux prendre acte des milliers de signes minuscules qui y courent avec toute la charge de sens dont ils sont investis. Je peux imaginer seulement, faire quelque hypothèse qui me posera en personne, mon ego, en quelque manière effaçant le vôtre.  C’est toujours une douleur en même temps qu’une réalité, notre cruel solipsisme efface tout ce qui n’est nullement lui et que reste-t-il après cette biffure ? Existerez-vous encore au moins ? M’adresserez-vous un geste qui témoignera de qui-vous-êtes ? Quand bien même ma propre réalité se superposerait à la vôtre, il me faut témoigner à la hauteur de qui-je-suis, vous prêter quelques unes de mes affinités, vous créer selon moi, car comment pourrait-il en être autrement ?

   Ce livre posé sur les galets, dont sans doute vous avez parcouru les pages, nécessité se fait pour moi d’y projeter quelques mots de ces Romantiques (vous êtes bien Romantique, n’est-ce pas ? Toute votre attitude en témoigne), qui ainsi vous détermineront à mes yeux bien plus que vos actes ne pourraient le faire. Savez-vous combien nos lectures nous reflètent, parfois même nous trahissent ? Mais je ne vous distrairai plus longtemps de ce que je brûle de vous faire connaître. Ceci, cette connaissance, sera la surface qui vous réfléchira, votre image spéculaire si vous préférez. Certes, sans doute consonera-t-elle avec la mienne, mais comment éviter ceci puisque, dans l’instant même de mon écriture, nous sommes Deux au Monde, rien que Deux et c’est le mouvement de Moi à Vous (conscient), de Vous à Moi (inconscient) qui inscrira sa légende en tant que la seule vérité possible. Je vous offre donc quelques fragments d’une Anthologie des Romantiques Allemands, ils seront le miroir commun dans lequel confondre nos images doubles.

   

   « C’est à peine si je sais encore quel fut, et où, le commencement de mon rêve ; pareil au Chaos, le monde invisible voulait enfanter toutes choses ensemble, les figures naissaient sans cesse, les fleurs devenaient arbres, puis se transformaient en colonnes de nuages, et à leurs faîtes poussaient des fleurs et des visages. Puis je vis une vaste mer déserte, où nageait seulement le monde, petit œuf gris et tacheté que les flots ballotaient. »  

 

Jean-Paul - « Rêve de Walt »

 

   Est-ce bien vous, cette Forme Rêveuse qui scrute l’horizon, y projette la résille dense de ses désirs ? et ce « petit œuf gris et tacheté que les flots ballotaient », n’est-il le symbole de cette  nouvelle naissance à laquelle je faisais allusion il y a peu ? Êtes-vous, comme moi, un Phénix qui souhaite ardemment renaître de ses cendres ?

 

« Il vient le nouveau jour, descendu des hauteurs lointaines,

Le matin réveillé hors des lents crépuscules,

Et il rit à l’humanité, tout paré et fringant ;

De douce paix l’humanité est pénétrée.

 

L’avenir veut la dévoiler, la vie nouvelle :

On dirait que les fleurs, signe des jours joyeux,

Comblent le grand vallon de notre terre entière ;

Au loin, par contre, est au printemps la plainte. »

 

Friedrich Hölderlin - « Printemps »

 

      « Le matin réveillé hors des lents crépuscules », est-ce celui-ci dont vous attendez qu’il vous sourie, vous soustraie à « la plainte » qui, toujours, est le bruit de fond de l’humanité lorsque, portée au comble du désespoir, elle ne trouve plus de sens qu’à se précipiter, tête la première, dans le sang et la barbarie ?  Le vaste et luxurieux Monde est en proie à bien des agitations ces temps-ci ! Comment en dévier le cours, sinon à l’aune d’une profonde méditation dont le SENS sera l’amer sur lequel nous fixerons nos regards, souhaitant trouver au terme de notre réflexion une position plus éthique, plus humaine. D’un Nouvel Humanisme, nous avons grand besoin. Ceci est une urgence. Il y a des évidences qui devraient s’imposer sans qu’il ne soit besoin d’en énoncer le contenu. Vous, la Solitaire de la Fadaise, je sais que vous me comprenez. Toujours l’épreuve de la Solitude est ce qui précède les actes de haute valeur. Jamais l’Humanité n’a eu plus grand besoin de se livrer à sa propre introspection, de retourner sa calotte, de présenter une face riante qui gommerait toutes les apories. Certes, la tâche est immense. A chacun sa part !

 

   « Quel est, doué de sens, l’être vivant qui n’aime par-dessus tout, dans le miracle des apparitions de cet espace immense autour de lui, la lumière, la joie de toutes choses - ensemble ses couleurs, ses rayons et ses ondes, l’apaisante douceur de son omniprésence avec le jour et son éveil ? »                                               

Novalis - « Hymnes à la Nuit »

 

   Tout comme Novalis qui chante l’Hymne à la Nuit, mais célèbre aussi la Lumière, n’êtes-vous en quête d’une spiritualité qui vous transfigurera, dans l’instant, là, sur la plage de galets où viennent battre le gris de l’eau, ses taches d’écume ? Sans doute avez-vous besoin de cette « apaisante douceur » qui est le miel de la vie dont on ne pourrait se passer qu’à l’aune de quelque sombre mortification ? Toujours est-il temps de s’éveiller.

 

   Mais voici que se termine ma mission d’enquêteur et je vais me retirer sur la pointe des pieds, vous laissant à votre longue méditation, elle est le fil qui Vous relie à Vous, or sans ce lien intime à Soi, il n’est d’autre destin que d’errer inlassablement d’une rive à l’autre de l’exister sans faire halte à aucune, identique à ces fétus de paille qu’une crue soudaines a surpris, les emportant au loin. Au loin d’eux, des Autres et du Monde. L’errance sera alors infinie parmi les flux désordonnés des hasards et des lourdes contingences. Or Seul face à Soi, toujours nous manque l’écho de l’Autre, de Celui qui nous porte à l’être.

 

Mais je vois les signaux de l’altérité vous incliner à les rejoindre :

 

ce vaste plateau de la mer,

ce peuple de galets,

cette flaque de lumière à l’horizon,

ces pages du livre où se tiennent

les mots du langage,

ces indices de l’Autreté Humaine,

celle par laquelle nous sommes au Monde

dans le plus vif éclat qui soit.

 

Que Mon Rêve soit le Vôtre

Que Votre rêve soit le Mien

 

 

 

 

 

 

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15 octobre 2022 6 15 /10 /octobre /2022 09:21

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

   Venus de l’ombre, venus de la nuit, allant vers la nuit, c’est ainsi que se détermine notre destin, que se trace la voie dans laquelle s’inscrivent nos pas. Aujourd’hui, avançant dans la lumière, habillant nos yeux de clarté, illuminant la plaine de notre peau, nous n’avons plus souvenir de toute cette ténébreuse densité, de cette matière opaque avec laquelle nous nous confondions, avant même que nous vinssions au Monde. Sans doute, même, tentons-nous d’en biffer le souvenir, sinon la pure possibilité. Car reconnaître en soi, sa part de Nuit, ses projections d’Ombre, constitue toujours une épreuve redoutable. Tous, nous voulons figurer sur les plus hautes cimaises, là où crépitent les étincelles, là où les collines reçoivent leur brillante aura, là où les yeux s’habillent de diamant.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

   Cependant, il ne sera pas dit que nous accorderons aux ténèbres quelque privilège. Å l’encontre de notre belle Planète qui tourne tout autour de son axe, nous souhaitons en immobiliser le cours, exposer toujours notre visage à la clarté du soleil, effacer les ombres portées, faire se diluer la moindre poussière qui dissimulerait en elle un germe de contrariété, qui nous inclinerait à nous confondre avec cet obscurcissement dont nous redoutons qu’il ne contienne le tissu même d’un non-sens. Ainsi cherchons-nous les vastes places avec les colonnes de talc de leurs hautes statues, les vitrines éclairées des magasins, les rues parcourues par la foule mouvante et bariolée, les toiles blanches des cinémas qui font reculer les ombres, qui sont une fête de la lumière. La lumière, nous la recevons telle une sublime ambroisie, elle nous inonde de sa gaieté, elle nous caresse de son inépuisable joie.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

   Parfois, quand la saison avance, que le jour décline, sentons-nous, à la façon d’une brise légère, l’appui discret, mais bien présent, mais bien réel, d’une manière d’ennui que nous pensons pouvoir relier à tel ou tel événement fâcheux qui serait venu à notre encontre. Mais, en vrai, le « Mal » est bien plus profond, bien plus pervers, au simple motif qu’il est comme notre revers, le revers de cette condition humaine dont nous participons, dont bien évidemment, nous ne pouvons nous exonérer.

 

Cette soudaine lassitude,

c’est l’Ombre.

Cette léthargie qui envahit nos têtes,

c’est l’Ombre.

Cette subite mélancolie tressant

à notre front les cirrus de la tristesse,

c'est l’Ombre.

 

   Nommant l’Ombre, nous désignons ce qui nous contraint et sème notre route d’obstacles entravant notre progression. Ce qui est évident, c’est que notre geste de désignation donnant visage au « Mal », nous le rend plus supportable. Rien ne serait pire que de ne pouvoir le nommer, cette indistinction portant en soi la toujours prégnante aporie de l’inconnu. Mais connaître l’ennemi n’est nullement le maitriser, tâcher seulement de le tenir à l’écart.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

    

    Celle à qui nous attribuerons le nom de « Venue-de-l’Ombre », nous ne la voudrons seulement singulière, bien délimitée en son identité. En quelque sorte nous la désirerons Universelle, nous glissant en sa peau d’un instant à l’autre sans que rien ne soit changé de son destin, le nôtre s’inscrira en son sein à la façon dont s’emboîtent les poupées gigognes. Elle est qui-nous-sommes, nous-sommes-Elle en une unique respiration, un unique regard, une unique conscience. Ainsi, chaque fois que paraîtra Venue-de-l’Ombre , c’est de nous dont il s’agira, nous coulant dans ses différentes postures, ses mouvements, ses pensées, l’horizon qui est le sien, qui est le nôtre, sans distinction aucune.

 

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

 

    S’il y a une égalité entre les Existants, c’est bien celle-ci, cette Loi qui nous fait tous semblables devant la finalité absurde de la posture humaine, nous sommes tous lestés du même faix, cette Ombre ultime qui prospère au loin et nous attend dans la patience, la plus ou moins longue patience, certes. Mais, au bout du trajet, tous les comptes sont identiquement apurés. C’est l’Ombre qui gagne et nous fait le don de l’Absolu. Sans contours définissables, sans nom prédiqué avec exactitude, sans visage. L’Absolu en tant qu’Absolu, ce qui, en soi est le Sans-Mesure que nous redoutons et qui, paradoxalement, nous attire, nous fascine. Nous voulons résoudre l’énigme posée par le Sphinx. Nous sommes des Œdipe qui nous ignorons. Or nous savons que la seule réponse possible « l’Homme, est une réponse franchement abyssale qui nous hante notre vie durant. Beaucoup de ténèbres, quelques éclaircies cependant.

       

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

    Venue-de-l’Ombre, la voici qui se donne à voir en une sorte d’apparition semée de mystère, de réserve, de beauté en voie d’accomplissement. Derrière elle, faisant fond, une Ombre bleutée, entre Acier et Minuit, une Ombre généreuse, si vous voulez et, bien sûr, d’autant plus « vénéneuse » qu’elle se voile d’une douce harmonie. Une flaque de clarté diffuse, approximativement Turquin, germine dans les lointains. Comme un souvenir de naissance, de venir au Monde, de sortie du Néant.  Des limbes encore visibles tissent leurs fils d’Ariane, ceux qui, une vie durant, lui rappelleront le lieu de sa venue, cet insaisissable dont elle sera toujours traversée, cet invisible continûment accolé au visible comme la dette que celui-ci, le visible, a contractée vis-à-vis de celui-là, l’invisible.

  

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

    Venue-de-l’Ombre est debout au milieu de sa Nuit, pareille à une Princesse Orientale. Un bras est relevé, en forme d’anse d’amphore, au-dessus de sa tête. Seul, l’abri de sa main plus claire se laisse percevoir. La chevelure est brune, simple continuité de la Nuit, à peine émergence. Le visage est partagé en deux parties égales, la gauche est inapparente alors que la droite donne site à une joue claire, un œil aux aguets, ceci se continuant par les deux cordes du cou qui se prolongent en un V que referme le noir du corsage. Le bras droit, à peine éclairé, rejoint la zone d’Ombre. Une chemise bleue cerne le corps, fait le lien avec toute une zone d’indistinction.

   

Mais la nuit est là, qui guette

La lumière croît en elle

   

    C’est comme la visitation d’une image dans le bleu du rêve, un subtil poudroiement dont la délicatesse estompe une impression qui pourrait être obscure, emplie de morosité, versée au sentiment du tragique qui nous habite et nous fait nous courber sous le poids du destin. Dans une manière de joie simple, Venue-de-l’Ombre arrive à nous selon une esthétique si évidente que nul ne pourrait y deviner les signes d’un quelconque chagrin, la trace d’un tracas, quelque perte à l’horizon de l’être. Certes sa parution s’effectue sous le symbole d’une ambivalence qui pourrait nous atteindre et nous inquiéter. Cependant, nous ne sommes nullement dupes, mais  c’est la face de douce lumière que nous retiendrons. Car des choses qui nous visitent, si le versant de Nuit n’en peut être ôté ; le versant limpide, transparent, diaphane, c’est celui que nous choisirons, ce genre de flottement irisé de libellule à la face des eaux. Les ailes vibrent pareilles aux éclats du verre pilé dans le jour qui paraît. Le Jour !

 

La lumière croît

   

 

 

 

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27 septembre 2022 2 27 /09 /septembre /2022 10:26
Nue plus que nue

« Nu au fauteuil rouge »

Barbara Kroll

 

***

 

   C’est à vous, Nue-plus-que-nue que je m’adresse, sans intermédiaire, sans médiateur qui auraient pu faciliter la relation, me mettre, moi-le-Voyeur, à la hauteur de l’Artiste qui vous a donné le jour. Mais, au fait, peut-on vraiment dialoguer avec une œuvre, par nature muette ? Certes on le peut, mais au gré d’un monologue, d’un soliloque, ce sont les formes de la parole communément humaines puisque je soutiens que, parlant, c’est d’abord à moi que je parle et, en définitive, peut-être qu’à moi. Savez-vous, Nue-plus-que-nue, combien notre solitude est grande.

 

Solitude face à l’exister,

à l’amour,

à la souffrance,

 à la mort.

 

   Oui, notre acte de parole n'est jamais qu’une boucle, un cercle qui se referme sur lui-même, à la façon étonnante du mythique ouroboros, serpent ou dragon qui se mord la queue en une manière d’inquiétante autophagie. Sommes-nous, nous aussi, des individus qui nous phagocytons dès après notre naissance et jusqu’à notre heure dernière ? Mais je n’abuse plus de ces tristes images qui embrumeraient notre conscience et la mettraient hors de considération du champ qui, maintenant, va entièrement nous occuper.

   En guise de préambule, que je dise le motif de votre nomination. Aussi bien aurais-je pu me contenter de vous nommer « Nue », cela aurait eu au moins l’avantage de la concision, certes mais au détriment d’une perte de sens. Nue-plus-que-nue veut dire le dépassement même de votre nudité pour surgir dans une nudité encore plus radicale que celle que laisse supposer votre corps livré à l’espace, à la lumière, au vent, aux regards des Curieux.  Or qu’y aurait-il de plus dépouillé que de devenir son propre hors-mesure, de ne même plus reconnaître ce qui est enclos en ses propres limites, de faire de son anatomie un lieu de pure dépossession comme si, ne vous appartenant plus, elle pouvait à chaque instant devenir cette étrange altérité, cette insularité au loin de vous, dont vous ne connaîtriez ni le nom, ni la route à suivre pour en rejoindre le site. Étonnant sentiment, « inquiétante étrangeté » de ce qui vous était familier et qui, en un éclair, vous exile de qui-vous-êtes. Comme si vous étiez semblable à ces oiseaux de proie qui volent haut, ailes largement éployées, accomplissant de grands cercles au-dessus de qui-vous-avez-été, dont vous ne regagnerez plus la lointaine identité. Une manière de désespoir vous gagne qui devient visible à même la tristesse de votre chair, au teint de cierge de votre peau, à l’abattement de votre visage mangé par les cernes noirs des yeux, plus rien de votre âme n’y est encore visible. Et cette noire chevelure, ces cordes de suie de vos mèches, cette résille qui cerne votre visage des hautes falaises du malheur.

   Et le trait de votre bouche qu’obture la règle de votre index. Un index n’est-il pour faire signe en direction de l’avenir afin d’y déceler la lumière d’une mince joie ? Et les deux grains de café de vos aréoles, n’indiquent-ils une maternité tarie, l’impossibilité de l’allaitement, cette source de vie, cette promesse de genèse. Nue-plus-que-nue en votre ultime dépossession. Il s’en faudrait d’un iota que votre étique silhouette ne se dissolve dans les mailles captatrices du temps. Et ce mont de Vénus avec votre main qui en interdit aussi bien la vision que l’accès, n’est-il le symbole d’une féminité dévastée ? j’y suppute une steppe lissée par les vents mauvais de l’indigence. Et votre attitude inclinée comme si vous vous affaliez sous les coups de bélier du Destin, comme si la Moïra avait fomenté à votre égard les pires desseins qui se puissent imaginer. Et ces bâtons des jambes, ces terminaisons si frêles, elles ne peuvent vous assurer de quelque assise stable sur la dalle de terre, sauf une possible disparition à même son sol de poussière.

Nue plus que nue

 

                    « Grand nu au fauteuil rouge »                                 « Nu au fauteuil rouge »

                   Source : Musée National Picasso                                        Barbara Kroll  

 

      Et sans doute, vous, Nue plus que nue, ne manquerez d’être étonnée du rapprochement que je fais entre « Nu au fauteuil rouge » de Celle-qui-vous-a-donné-le-jour et « Grand nu au fauteuil rouge » de Picasso. Et n’allez point vous abuser, l’analogie ne consiste pas seulement à la mise en relation des deux titres, comme si la totalité de l’explication tenait à la ressemblance des fauteuils et à leur teinte pourpre. Non, l’homologie est bien plus profonde qui fait signe en direction d’états d’âme qui, à mon sens, sont immédiatement superposables.  Car il ne s’agit nullement de s’arrêter au niveau formel. Le Modèle de Picasso tout droit venu de la période dite du « Jongleur des formes » ne saurait trouver d’équivalence en-qui-vous-êtes et votre attitude est bien plus « sage » si je peux m’exprimer ainsi, plus résignée. Mais y a-t-il si loin de « Nu au fauteuil rouge » à « Grand nu au fauteuil rouge » ? N’y aurait-il bien plutôt d’étranges convergences ?

   La pâte dans laquelle les deux corps sont modelés a la même teinte cireuse, une sorte de chair en voie de sa corruption terminale. La chevelure est une identique moisson triste, des genres de raideurs qui s’inscrivent en faux contre la souplesse, la plasticité féminines. Quant au cri lancé par l’Égérie de Picasso, votre mutisme en est l’exact répondant. Cri, mutité deux signes d’une identique douleur. Et l’aspect flasque, liquide, du bras de « Grand nu », aurait-il quelque chose à envier à celui dont vous vous servez pour dissimuler l’amande de votre sexe ? Non, la même désolation, le même renoncement à être. Dans un cas comme dans l’autre, le sexe est biffé, reconduit à une virginité subie plus que voulue. Quant aux rameaux des jambes respectives, ils se disent sur le mode d’une impuissance et paraissent affectés de quelque hémiplégie qui ne les dispose qu’à une cruelle immobilité.

   Oui, « Nue plus que nue », j’en conviens, je viens de dresser de votre troublante effigie un portrait bien cruel, bien livré à la désespérance la plus verticale qui se puisse imaginer. Alors à ceci, il y a deux explications. Ou bien ma description est objective, fondée sur des significations évidentes qui courent dans les deux peintures, que nombre de Regardeurs ne manqueraient de noter. Ou bien mon interprétation est totalement subjective, entièrement fondée sur ma climatique personnelle, permanente ou bien liée à des événements contemporains. Je dois vous avouer que la tristesse endémique du Monde en ces jours de guerre et de dévastations de tous ordres ne m’incline guère à la mansuétude, ne me dispose guère à distiller quelque joie qui, du reste, serait bien légère, bien inconsciente.

   Bien évidemment, le Monde va comme il va et il n’est guère dans le pouvoir de quiconque d’en infléchir le cours. Pour autant, convient-il de forcer le trait, de charbonner un réel déjà bien sombre ? Oui, je crois qu’il le faut pour les Dormeurs-debout que nous sommes. Je crois qu’il nous faut nous munir du scalpel de notre conscience et tâcher de débusquer, partout où cela est possible, les germes de la tristesse et les ferments d’une juste révolte. Pour autant, il ne servirait à rien de se battre la coulpe de se flageller avec un cilice et d’offrir son corps mutilé à la sollicitude des autres Existants. Peut-être la seule chose symbolique qui nous resterait à faire, nous munir d’une lampe, avancer par les rues et clamer, tel le bon Diogène :

 

« Je cherche un homme, je cherche un homme »

 

   Pour autant, trouverions-nous l’Humanité en sa plus exacte essence ? Sans doute la trouverions-nous. Rien n’est perdu que pour ceux qui désespèrent sans raison. Il n’est jamais trop tard pour se mettre en chemin ! Merci à Barbara Kroll de nous avoir prêté cette belle peinture aux fins de faire se lever une mince allégorie. Nous regardons le Monde. Il y a encore une lumière à l’horizon.

                                   

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24 septembre 2022 6 24 /09 /septembre /2022 07:57
Mots de Terre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles… »

 

   Rimbaud nous a introduits auprès des voyelles, de leurs étranges champs colorés. Or, si les voyelles ont une couleur, corrélativement les mots aussi sont polychromes. Écoutez quelqu’un déclamer une poésie, vous trouverez dans sa voix les modulations musicales qui font de tout poème un chant. Ce court préambule avant d’interpréter cette œuvre de Barbara Kroll qui se présente, comme à l’accoutumée, dans sa forme d’énigme. Rien, avec cette Artiste, n’est donné d’avance. Toute investigation de l’œuvre ne se livre qu’à l’aune d’un travail interprétatif. Il n’y a nullement immédiateté du sens mais nécessaire médiation conceptuelle avant que la peinture ne livre ses secrets ou, tout au moins, ne commence à lever son voile. Donc nous avons sous les yeux cette esquisse plastique à laquelle, d’emblée, nous attribuerons un nom : « Captive en sa Demeure ». Sans doute ce nom se révèlera-t-il par la suite, avec sa charge de sens, pour l’instant, innommée. Pour le moment elle est au seuil de l’œuvre, comme son entrée en matière.

   Et puisque j’ai parlé de la couleur des mots, il convient d’en faire un rapide mais nécessaire inventaire. L’idée directrice en ce domaine est que seule cette couleur de Brun pouvait convenir quant au sens crypté de l’esquisse. Ces tons de couleur, je les aborderai dans la perspective des éléments, à savoir, Air, Feu, Eau, Terre en leur rapport essentiel avec le chromatisme des choses que nous rencontrons d’ordinaire. Or c’est bien cette quadruplicité qui vient à notre encontre dans notre connaissance du réel.  

   Le traitement de cette image ne pouvait trouver son lieu dans un ton Bleu Ciel qui eût fait signe en direction de l’Air. L’Air est trop mobile, trop rapide, toujours en mouvement, en un instant, ici et puis ailleurs, alors même que nous n’en avons encore exploré la texture de dentelle et de soie. Le Bleu, l’Air disent des mots légers, des mots qui se dissoudraient presque à même leur profération.

D’être insaisissables,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   La venue au réel de cette image ne pouvait davantage trouver l’espace de son dire dans une déclinaison Bleu-Marine qui eût indiqué l’Eau, les grands fonds marins, les vagues océaniques, les flux et reflux incessants de l’immense mare liquide. Le Bleu-Marine, l’Eau sont constamment agités de mouvements internes que rien ne semble pouvoir arrêter. Comme des mots en partance pour ailleurs.

 

D’être toujours recommencés,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

  

   L’horizon de cette image ne pouvait s’ouvrir selon une touche Rouge ou bien Jaune Orangé. Ceci se fût relié au Feu, à sa vive combustion, à ses variations infinies, à ses brusques sautes d’humeur, à ses rapides déplacements.  La flamme on la croit ici et elle est déjà là-bas faisant sa gigue éternelle, sautant et bondissant partout ou un espace se donne pour en accueillir l’éternelle suite.  Comme des mots primesautiers ivres d’être au Monde.

 

D’être toujours mobiles,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   Air, Eau, Feu, sont les éléments de la pure mobilité, de la vivacité, du libre parcours des étendues, du survol insondable de l’espace. Ils ne connaissent nulle limite, leur essence est de les conduire au-delà de tous les horizons, là où la vue porte loin, où la Lumière, la belle Lumière étend son royaume, allume, dans les yeux des Existants, les flammes de la joie. Alors, qu’en est-il de la Terre dont encore, il n’a nullement été parlé ? La Terre, par nature, est l’antithèse des présences élémentaires ci-devant citées. Air, Eau, Feu, en leur composante essentielle, sont toujours portés par essence, à la constante mobilité, à l’ouverture permanente, à s’affranchir de tout ce qui circonscrit, clôture et « met aux fers ». Air, Eau, Feu sont les purs indices de la Liberté. Terre en est l’antonyme, la face inversée, le négatif en quelque sorte. Terre, en sa naturelle lourdeur, est lieu de constante aliénation. Nul n’échappe à la pesanteur de la Terre. Terre, en sa symbolique, confine aux Mondes souterrains, Terre s’ouvre sur d’insondables abîmes. « Mettre en terre » est sans doute l’expression la plus tragique, laquelle ne nécessite nulle explication, le sentiment de l’inéluctable est toujours immédiat, nul besoin de quelque propédeutique pour en saisir le sens.

   Ce que je viens d’énoncer en mots à propos de la Terre, Barbara Kroll l’énonce en gestes graphiques, en teintes sombres, en formes qui ne sont que fermetures, connaissance du sol en tant que geôle et il s’en faudrait de peu que l’image ne procède à son propre évanouissement, à son extinction définitive. Ici, rien qui ferait signe en direction d’un Air libérateur, d’une Eau disponible, d’un Feu animé et régénérateur. Tout se donne dans une verticale occlusion. Nul mot qui ferait signe vers un possible dialogue, nul mot auquel s’originerait la beauté d’une poésie, nul mot qui se donnerait en tant que la bannière d’espoir dont les Hommes voudraient se saisir. Ici, tout est fermeture et nul espoir ne se lèvera jamais du symbole de cette peinture rapide, un coup de scalpel du Réel qui vient nous reconduire à l’aporie de notre propre Condition.

   Nous sommes les Mortels doués de Langage, mais lorsque ce Langage est bâillonné, que la bouche se retire derrière un voile de tulle, l’écran d’une gaze, alors se dit l’absurde dont nos existences, par essence, sont tissées. A observer cette esquisse en vis-à-vis, nous ne pouvons manquer de nous identifier, à ce qu’elle évoque, de ressentir en nous, au creux du plus intime, le travail en vortex d’une douleur, l’anfractuosité, l’abîme dont nous sommes tissés mais que nous comblons, chaque jour qui passe, au gré d’une petite gourmandise, d’une lecture captivante, d’un acte d’amour qui, nous portant en l’Autre, obère le souvenir de notre déréliction. Nous sommes construits autour d’un cratère, toujours en nous ces convulsions de lave, ces sifflements de geysers, ces nuées de soufre qui nous rappellent que notre vie n’est que provisoire, que nous sommes, en quelque sorte, des Passagers de l’inutile, des Voyageurs en chemin vers la finitude.

   Et que ces aimables métaphores ne nous abusent point, nous sommes sur le qui-vive, aux aguets, nous n’avons nullement renoncé au scalpel de notre lucidité. Tels d’étranges sauriens au bord d’une mare, nous ne mettons nos paupières en fines meurtrières, non dans le but d’oublier les « choses de la vie », seulement pour que la vive lumière ne nous aveugle, ne nous poste dans l’oubli de nous-mêmes. En réalité, si notre regard parcourt distances après distances, tout autant est-il tourné vers cet intérieur que nous ne pouvons voir, dont seulement, nous percevons la touffeur de cendre, des braises s’y allument qui viennent jusqu’à nous. Parfois faut-il souffler sur leur mutité afin que, ranimées, elles consentent à éclairer notre chemin le temps d’une courte joie. « Captive en sa Demeure », ainsi faut-il en reprendre l’inventaire après que quelques explications en auront éclairé le mystère. « Captive » elle l’est puisque le langage qui est son essence se voit biffé, nulle parole ne s’échappera plus de son massif de chair qui, dès lors, sera matière, pure matière et nullement autre chose qui l’accomplirait. Un Être privé de Langage devient une simple excroissance à la face de la Terre, un morceau de glaise durcie, une pliure de limon dont nul n’apercevra plus quelque trace signifiante que ce soit.

   « En sa demeure », veut dire qu’elle est enclose en soi au motif de son étrange silence. La forêt de cheveux coule de chaque côté du visage dans le genre d’une sombre monotonie. La dalle du front est nue, blanche comme marbre, à la limite d’évoquer un troublant masque mortuaire. Certes, cette peinture n’est guère réjouissante. Aucune complaisance. Aucun trait qui nous gratifierait d’une courte joie. C’est bien là un art sans concession qui dit l’Humain en son apérité, en sa verticale parution que rien de doux, de lénifiant ne viendrait tempérer. Parfois la Vérité est-elle cruelle, levée dans une pierre de silex à la lame tranchante. Doit-on s’en plaindre ? Se plaint-on de la rotondité de la Terre, du bleu de l’Océan ?

   Des signes rouges, on dirait du sang, dessinent sur le visage un étrange Z qui vient renforcer l’impression de biffure du tampon de gaze. Nous sommes bien là à la limite d’une perdition, d’une disparition de l’Humain sous les coups de boutoir d’un pinceau qui ne manie ni l’indulgence, ni n’appelle quelque prévenance que ce soit : le Réel en tant que Réel et nulle autre considération adventice qui en atténuerait le signe. La sombre vêture ressemble à la toge sévère de quelque Juge mythologique qui viendrait peser les âmes. Les ramures des bras descendent le long du corps, se terminant par le double bouclier des mains qui interdit l’accès au domaine du sexe. Comme si un interdit proférait l’impossible genèse, autrement dit l’extinction de l’espèce. Certes le constat est rigoureux mais au moins a-t-il le mérite de correspondre au factuel sans le déborder ou lui attribuer un sens qu’il ne saurait avoir. Seule la jambe gauche est relevée qui dévoile une partie du corps. Mais ce dévoilement n’est rien de moins qu’austère, il ne fait aucunement signe vers une possible chair dont on voudrait rencontrer la nature voluptueuse.

   L’image est strictement limitée à son propre motif qui semble bien être celui d’un définitif retrait en soi dont la biffure de la Bouche-Langage est le signe le plus patent, en même temps que le plus dramatique. C’est bien là une peinture sans espoir que nous livre l’Artiste Allemande, elle qui excelle dans l’art de montrer la fragmentation, l’incomplétude, les failles, les perforations, les décolorations, le surgissement du Néant au beau milieu de la Grande Fratrie Humaine. En ceci son travail s’inscrit dans une évidente lignée de Peintres Métaphysiques dont, ben évidemment, Edvard Munch constituerait le Chef de file, suivi par Carlo Carrà, Giorgio De Chirico. C’est en ceci et pour bien d’autres raisons que cette œuvre est essentielle. Oui, essentielle : aller droit au but sans succomber aux contraintes de la mode et du jugement social, « contre vents et marées ». Ceci est totalement admirable.

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4 septembre 2022 7 04 /09 /septembre /2022 09:20
L’infinie viduité du Monde

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   Partout sont les mouvements, partout sont les bruits, partout sont les lumières qui cinglent les Villes de leurs lianes léthales. Partout sont les foules qui montent à l’assaut des citadelles où sont entreposés les objets du désir. Les mains se tendent afin de saisir tout ce qui est saisissable, ici l’éclat d’une montre, là le ruissellement d’un diamant, plus loin encore l’écume blanche d’une crème glacée. On veut tout ce qui brille d’une sombre lueur derrière l’écran polychrome des vitrines. On veut la voiture au long capot, le bonnet de fourrure, les escarpins vernis, on veut ce qui fait gloire et vous désigne tel Celui-ci, telle Celle-là qui vivent à la proue du Monde. Au point le plus élevé de la Mode. On veut la Terre entière, ses forêts pluviales, ses cratères de la Ceinture de Feu, on veut les eaux grises de Venise, on veut les cabanes colorées de Valparaiso, on veut les longues limousines américaines de La Havane, leur ailes cabossées, leurs teintes acidulées. On veut l’ascension en direction du Machu Picchu, son Temple du Soleil, on veut le bleu des Îles de Polynésie, les pirogues à balanciers. ON VEUT.

   Partout sont les longues files, les processions immenses, les piétinements à l’infini, les coude à coude, les flancs à flancs, les corps à corps. Cela ressemble à une seule anatomie, unique, heureusement assemblée, un peu à la manière des cocons des chenilles processionnaires, ce sont des voix en chœur, des sueurs communes, des impatiences partagées, des plaisirs collectifs, des soupirs communautaires, des émotions collégiales. On se rassure de cette proximité, de cette immense fratrie qui fait de cet Inconnu votre jumeau, de cette Passante une sœur aimante, toujours disponible. On se pelotonne au sein de la douce et rassurante chrysalide. On se dit : je suis moi en l’autre, l’autre est lui en moi. On dit des tas de choses immédiates dans une manière d’irréfutable Vérité. On se rassure à peu de frais, on lance le grapin de la fraternité que l’Autre s’empresse de saisir car, en fonction du principe de réversibilité, cet Autre, cet Étranger, cet Éloigné a tout autant que vous le besoin de se rassurer, de se fondre au sein de la meute, d’offrir à son instinct grégaire les mailles fidèles d’une mise en sécurité. ON VEUT. On veut Tout. On veut Soi et l’Autre.

    Seulement, et c’est bien là le problème, toute foule, toute réunion d’Existants mettent le réel à distance. Il y a un effet de loupe et les choses infimes deviennent essentielles. Il y a un effet d’écho, le murmure de chacun, amplifié par le murmure de l’Autre se métamorphose en une manière de haute symphonie, de clameur qui dissimule la mince voix qui est la vôtre, qui ne saurait, à elle seule, couvrir le bruit de fond du Monde. Il y a un effet d’amplification, si bien que chaque émotion positive multipliée par l’émotion voisine se donne en tant que pure joie. Certes, ceci n’est nullement répréhensible en soi. On pourrait même dire qu’il y a bénéfice et que nulle critique ne saurait s’engager plus avant. Cependant.

   Cependant le chœur du Monde ne saurait être le cœur de l’Individu. L’Individu, cet être « qui a une existence propre », ainsi le définit le dictionnaire. L’Individu : « C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu », disait Céline à l’incipit du « Voyage au bout de la nuit ». Cet Individu anonyme qui constitue le « ON » invisible de toute société. Mais, pour autant, le « ON » n’est nullement une abstraction, une universalité dont on ne retiendrait que le caractère général. Le « ON », s’ingéniât-il à en dissimuler l’authentique, est le lieu même d’une immense solitude. Car nul ON n’est miscible dans un autre ON. ON est seul avec Soi. On vit au sein de son indépassable autarcie. ON, n’a jamais affaire qu’à Soi-même. C’est ce que nous dit ce graphite rapide de Barbara Kroll. Mais laissons-lui la parole.

   Le Gris est Gris. Et cette confondante tautologie dit bien l’impasse qu’il y a à demeurer dans le gris sans nuance, à s’y perdre en quelque manière. Le gris ni ne monte vers le Blanc, ni ne descend vers le Noir. Le Gris en tant que Gris, comme l’on dirait la Tristesse en tant que Tristesse. Certes, l’ombre de Sagan plane alentour, Sagan dont énoncer la solitude au milieu de la foule serait un simple truisme :

   « Bien sûr on a des chagrins d'amour, mais on a surtout des chagrins de soi-même. Finalement la vie n'est qu'une affaire de solitude. » (« Bonjour Tristesse »)

   Tout comme serait un truisme d’insister sur la solitude de l’Individu, celui qui, en fait, ne se fond dans la masse qu’à s’y mieux immoler. Car, si l’on a du mal à se rejoindre par essence puisque notre connaissance de nous-même est forcément partielle, comment pourrait-on prétendre interpréter, sonder, trouver l’Autre mieux que Soi ? Toute psychanalyse est acte de magie, et le Thérapeute ne sort de son chapeau que ses propres lapins, non ceux du Patient ou de la Patiente. Toute thérapie est un immense jeu de dupe où chacun berne l’Autre, où chacun feint de croire que l’Autre peut infléchir son propre Destin alors que l’initiative est de l’ordre du Destin lui-même, non de l’Individu. En ce cas-là, toute liberté est dépassée car c’est l’Autre qui a le jeu en mains et détient les atouts dont le Patient espérait qu’ils pouvaient le sauver. Et le jeu est à double face. Le Patient ne sait rien en son fond de son Thérapeute. Le Thérapeute ne sait rien en son fond du Patient. Ici, c’est bien le « en son fond » qui est à accentuer comme détenant la clé de l’énigme. Nul fond ne saurait être atteint par quiconque, sauf par le fond lui-même. Le fond = le fond. Le secret demeure au secret.

   C’est bien l’une des tendances de l’hubris humaine que de croire à l’infini rayonnement de ses propres pouvoirs. Le gris est Gris, il balaie la totalité de l’espace et l’annule en quelque manière. Le Gris c’est la brume. Le Gris c’est le vague à l’âme. Le Gris c’est la belle élégance qui se perd à même sa propre uniformité. Du Gris rien ne monte que la teinte infinie de l’Ennui. Aussi bien pourrait-on dire : je suis dans le Gris aujourd’hui. Un genre de « griserie métaphysique » si l’on veut, où l’être disparaîtrait sous la marée de l’étant immédiatement disponible, auquel nous puisons infiniment, sans même nous poser la question de son fondement, sans interroger sa possible origine. C’est en ceci que l’Individu éprouve cet indéfinissable inclination à ne trouver de sens à rien, à se précipiter dans le premier amour, la première facilité, le premier plaisir venus. Autrement dit, être dans le Gris, c’est être dans « la pâte même des choses », dans l’existence racinaire pour parodier Sartre dans « La Nausée ». Dès la naissance on y est immergés, sans solution aucune d’en jamais sortir sauf au motif de notre propre Finitude, laquelle rime avec Solitude puisque, chacun le sait, notre expérience de la Mort est la dernière et verticale expérience de la Solitude. Oui, je reconnais, il y a des vérités bien peu réjouissantes mais la nature même de la vérité est de s’assumer et de ne point dévier de sa tâche.

   Le Gris est Gris. Si bien que rien ne s’en détache vraiment. Tout en haut, à l’horizon des yeux, quelques traits rapidement crayonnés. Une apparence de murs, la croix d’une fenêtre, la pente d’un toit, la séparation, une griffure noire, de ce qui pourrait être une maison mitoyenne. « Mitoyenne » qui ne trace qu’une contiguïté vide. Voisin de Rien en quelque façon. Voisin absent. ON n’ira pas frapper à sa porte. Nulle présence et Hestia, la divinité grecque du Feu et du Foyer, semble avoir recouvert de cendres l’âme même du lieu. Le Gris est Gris. De neige. De grésil. De flocon. De frimas. Le Gris est SEUL avec le Gris. Le Gris est SEUL avec lui-même. L’espace dialogique réduit au trait, à la ligne. Ligne de fuite en réalité, tout s’efface dans la pliure triste du jour.

   Devant la Maison, ou ce qui en tient lieu, un vide immense, une agora que le peuple a désertée. Plus de Sophiste, plus de Philosophe, plus de Portique, plus de marché, plus d’opinions contraires se confrontant, plus de joutes oratoires. L’Agora est Vide, ce qui veut dire qu’il n’y a plus de Polis, qu’il n’y a plus de lieu pour l’Homme. L’Homme sans lieu est un Homme sans Parole. L’Homme sans Parole est « animal rationale », il a perdu son essentiel prédicat, parler, ouvrir un monde. Il est devenu semblable à l’animal que ne guide que la cécité de l’instinct.

      Le Gris est Gris, uniformément. Il ne veut rien que ceci, le mot éteint, soudé dans sa bogue, muet à jamais. Espace que rien n’anime, que rien ne vient troubler. Et pourtant, de l’Humain paraît tout en bas de la scène. Un gribouillis de cheveux, un désordre de cheveux, un chaos de cheveux. On regarde et on ne trouve rien à dire car la seule épiphanie possible se donne comme envers des choses, envers des choses humaines. Mais qu’est-ce que l’envers ? De l’animal ? Du végétal ? Du minéral ? Ou bien est-ce l’envers de la Vérité, donc une fausseté ? Nous voyons bien ici que nous sommes désemparés, que le fanal humain se perd dans le gris lagunaire, dans l’indistinction, dans le verbe qui tremble de n’être nullement assuré de soi. Juste un fragment de visage. Juste la chute d’un cou. Juste l’arrondi d’une épaule que le trait noir d’une bretelle vient souligner comme s’il s’agissait du dernier signe de la Féminité avant même que l’ombre ne la reprenne et, la soustrayant à nos yeux, ne lui attribue figure du Néant. Ce dessin de Barbara Kroll dont l’efficace est bien sa qualité de rapide esquisse, trace la voie d’un questionnement qu’il faut bien se résoudre à nommer spéculatif, sinon « métaphysique » en ses grands traits, n’ignorant nullement que la Métaphysique suppose une tâche de bien plus grande ampleur.

   Devant un tel crayonné nous ne pouvons demeurer tel Candide dont le nom latin « candidus » signifie « blanc » et qui a pour second sens « de bonne foi, avec candeur, simplement ». De cette définition nous retiendrons simplement « blanc » en tant que valeur neutre dont le Gris pourrait se détacher à titre de signifiant et, bien entendu de signifié. Du Blanc au Gris se situerait l’intervalle d’un sens à saisir. Pour nous il fait signe en direction de cette Solitude constitutive de la destinée humaine. Bien évidemment ceci se donnant à la lumière d’une subjectivité traçant quelques zones d’ombre. Chacun, qui vivons sur cette Terre, sommes des spectres oscillant du Noir au Blanc, des sortes de Clair-Obscur que vient toujours médiatiser un Gris. Toute tristesse s’éclaire parfois d’une joie. La joie n’est que par la tristesse, la tristesse que par la joie. Tout est dialectique qui vient à nous. Avant que l’Hiver ne surgisse, il est encore temps de regarder le ciel, le Soleil est toujours là qui brille. Décidemment, nous ne sommes pas SEULS ! Nous avons trouvé une âme sœur !

 

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23 août 2022 2 23 /08 /août /2022 07:27
Vous, la Bleue, dans la perte de vous

 

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

      Vous la Bleue, dans la perte de vous. Combien cette formule sonne étrangement ! Mais, ici, il ne s’agit nullement d’un jeu de langage, il s’agit d’une réalité, tout du moins supposée. Par nature, l’Autre ne peut venir à nous que dans la forme de l’étonnement. Un peu comme l’interrogation philosophique, si vous voulez. « Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? » Cette question originaire, sans doute faut-il sans cesse la répéter et je ne me prive jamais de le faire. Infini sentiment d’étrangeté qui pose tout ego en tant que questionnant. « Que suis-je, que sommes-nous, que faisons-nous ici et maintenant ? » Sans doute faudrait-il formuler à nouveaux frais l’assertion de toute égoïté de la façon suivante : « Je questionne donc je suis ». Oui, au premier degré, être, c’est questionner. Comment pourrait-on vivre sans se poser la question de l’essence du fondement, ce qui l’anime, la cause et la finalité d’un si énigmatique chemin ? C’est bien ce qui sépare notre condition de l’animale, laquelle avance selon son instinct sans en jamais formuler la raison. Êtres de langage nécessairement questionnants, toujours nous avons à nous inscrire dans cette dialectique question/réponse, elle est le miroir par qui nous prenons conscience d’être au Monde.

   Vous la Bleue, dans la perte de vous. Et je réitère ma troublante formule et je l’adresse à celle qui en a initié l’existence. Oui, Vous-la-Bleue, combien l’effigie que vous me tendez me plonge, sinon dans un embarras, du moins anime le centre d’un souci. Tout Autre est, immédiatement, le vecteur d’un trouble. S’il se rend présent, inévitablement il modifie l’horizon qui s’ouvre devant mes yeux, il s’y inscrit en une manière de « corps étranger » et ceci est, bien sûr, à prendre au pied de la lettre.  Une chair qui n’est pas mienne, une peau qui nous sépare, un regard qui voit ce que je ne vois pas. Toute arrivée de l’Autre est surgissement. Le monde qui était mien, voici qu’il se fissure, que ses lèvres s’écartent, qu’un flux vient en troubler le cours. Nul repos alors puisque votre conscience se pose face à la mienne et demande à être reconnue, portée à son propre jour.

   Dès lors que je vous ai vue, Vous-la-Bleue, plus rien qui m’appartient ne sera en repos. Si mon premier regard de vous, vous estimait comme un simple déport de ma chair, un genre de satellite, d’écho, maintenant vous paraissez dans toute la hauteur de votre présence. Une pure liberté délimitant, en même temps, la mienne. En réalité, deux libertés circonscrites à leur propre territoire. Je sais, par expérience, que mes mouvements seront restreints, qu’ils seront, en quelque sorte, ce que vous en ferez. Ceci est simple considération éthique. L’Autre est là, en lui, certes, en moi aussi au gré de l’humaine condition qui postule toujours la loi de la réversibilité, du partage, de l’échange. Vous ayant connue, je ne serai totalement Moi qu’à être Vous, aussi, au moins dans l’orbe de ma préoccupation. Jamais je ne pourrai faire comme si Vous n’aviez nullement existé. Heureuse et confondante situation qui ne me rend libre qu’à m’aliéner en Vous et Vous en Moi. Nous sommes liés par un ineffaçable pacte de fidélité.

   Vous-la-Bleue, dans la perte de vous. Si je vous nomme ainsi, ce n’est nullement gratuit, c’est fondé en raison, au moins dans une première approche. Il semble bien que ce soit le Bleu qui vous définisse. Il flotte de Lavande soutenu à Majorelle avec une touche de Tiffany pour le visage. Si j’en interroge la riche symbolique, cette teinte est synonyme de rêve, de sagesse, de sérénité, de fraîcheur que, parfois, vient ternir l’ombre d’une mélancolie. Oui, sans doute en Vous, votre Corps-Océan, votre Visage-Ciel, tout ceci y est-il inscrit à la façon de quelque signe lapidaire. Une empreinte immuable, si vous préférez. Mais je crois percevoir que l’immuable en Vous est un genre de tristesse infinie, de profondeur abyssale de vos sentiments.

   Que craignez-vous donc de la vie pour ainsi vous abriter derrière le refuge de votre bras ? Quels funestes présages s’inscrivent-ils sur la margelle de votre front ? Quels projets contrariés vous inclinent-ils à rentrer en vous et à y longtemps demeurer ? Vous êtes si mystérieuse dans cette confusion du fond et de la forme. Certes vous vous détachez de ce Néant-Bleu mais, semble-t-il pour y mieux retourner. C’est tout de même curieux ce goût de l’indistinction, de la confusion avec votre environnement proche. Voulez-vous n’être qu’un Bleu parmi le chaos infini des Bleus ? Car cette teinte propre aux esquisses est davantage image de confusion, de désordre, qu’icône en son achèvement parvenu. Du Bleu, certes, mais du Bleu tempétueux à la face de l’Océan, mais du Bleu agité sous la bannière lourde du Ciel. Combien vous me paraissez l’effusion d’une matière primordiale, archaïque, un bouillonnement de lave issu de quelque cratère, des fragments de banquise pris dans les mouvements contrariés d’une débâcle. Alors, comment voulez-vous que je sois libre de vous ? Un devoir s’impose à moi : vous sauver autant que faire se peut. Mais je ne dispose que de mon écriture et, parfois, mes mots n’atteignent-ils la cible de mes intentions que d’une manière aléatoire, imparfaite, insatisfaisante.

   Certes vous existiez à l’état de simple esquisse, quelques vigoureux coups de spalter sur la toile, autrement dit une « naissance latente » faisant tout juste émerger d’une obscurité quelques lignes sommaires, un simple chuchotement à l’orée d’une peinture. Mais voici que j’ai projeté en Vous nombre de prédicats qui, bien plutôt que de vous libérer, réduisent votre liberté puisque vous voici fixée dans le cadre d’un portrait qui menacerait de devenir permanent. Alors, que veut signifier l’expression « dans la perte de Vous » ? Å l’évidence il est facile de se perdre en l’Autre, au motif de l’amour, de l’envie, de la jalousie, mais peut-on se perdre en Soi ? Tout Soi paraît si assuré de Soi, si je peux oser ce redoublement. Il y a comme une certitude empirique, la proximité de son propre corps, la familiarité de son visage, tout ceci rassure mais ne fait que nous installer dans une fausse vérité, autrement dit dans un mensonge.

   De Soi à Soi est le creusement de l’abîme. Nous sommes à nous-mêmes le plus grand danger. Ce sans-distance qui devrait nous assurer nous met au défi de ne rien comprendre à qui-nous-sommes. Ceci que j’ai cent fois formulé : je suis le seul qui ne verrai jamais mon dos, qui ne verrai jamais mon visage que dans le reflet du miroir. Confondante dimension de la distance que nous sommes à nous-mêmes. Cette « terra incognita » que nous pensions être le lot de l’Autre, c’est bien notre propre lot. Avec nous-mêmes nous sommes en territoire, sinon ennemi, du moins parfois hostile et ceci est d’autant plus troublant que nous pensions être en terre conquise. Ce qui, sans doute, nous désarçonne au plus haut point : dans les curieux linéaments de notre propre image spéculaire, c’est moins notre identité qui se révèle que ne surgit l’altérité que nous sommes à nous-mêmes. Du reste, c’est cette altérité originaire qui constitue le sol sur lequel peut se déployer toute altérité et, au premier chef, l’humaine, cet Homme-ci, cette Femme-là, ce Monde Humain qui est notre miroir, tout comme nous sommes le miroir dans lequel le Monde se reflète.

   Toujours il est question d’un jeu de navette : Moi, l’Autre, l’Autre-Moi, Moi-l’Autre. Nous sommes en partage, nous sommes en relation et c’est bien l’oubli de cette perspective qui, de notre statut humain nous conduit souvent à celui « in-humain » dont notre sauvagerie, notre barbarie sont les plus troublantes figures. Nous avons à être qui-nous-sommes, à être constamment reliés à qui-nous-ne sommes-pas. Notre soi-disant autonomie, l’espèce de royauté dont nous pensons être le centre est pure illusion, distension de l’ego, tendance à cette schizo-paranoïa qui scinde l’homme en deux si bien qu’un invisible raphé médian le traverse qui le clive et le met en déroute. La déréliction n’a guère d’autre visage que cette hébétude consécutive au mal Humain, nous nous pensons immortels, hors d’atteinte et c’est là que nous sommes le plus vulnérables car les couleuvrines de l’exister nous guettent par lesquelles nous pourrions bien connaître les derniers soubresauts de notre naturelle hubris.

    Je sais combien il est difficile pour tout Lecteur, toute Lectrice de faire face à tant de massive facticité. Mais la caractéristique d’un fait est précisément son caractère indépassable. Certes les hypothèses bâties sur l’interprétation des faits peuvent s’avérer inadéquates. Seule l’hypothèse mortelle ne saurait être mise en doute. Mais l’on peut vivre tout en se croyant immortels, c’est notre lot à tous car, dans le cas contraire, notre existence n’aurait aucun sens et nos gestes ne seraient que de pathétiques essais de surseoir à cette vérité qui brille au loin.

   Vous-la-Bleue, dans la perte de vous, dressant votre esquisse, j’y ai nécessairement entrelacé la mienne puisque nos destinées sont indissolublement liées. Vous existez par qui je suis, j’existe par qui vous êtes. Voyez-vous, dès le départ les fils sont emmêlés, les cartes brouillées, les dés pipés. Chacun le sait depuis la fenêtre largement ouverte de sa conscience. Cependant, parfois faut-il consentir à tirer ses volets, se rassurer de la douceur d’un clair-obscur. Nous avons encore ceci afin de ne nullement désespérer.

  

 

  

 

 

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18 août 2022 4 18 /08 /août /2022 07:28
Ce buisson ardent

Dessin : Barbara Kroll

 

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    Je vous ai découverte au sortir d’un rêve. Soudain la chaleur s’était calmée, soudain la fraîcheur nouvelle annonçait l’automne, sans doute les premiers frimas ne tarderaient guère. Cette chaleur qui, il y a peu, exultait, rayonnait, balafrait les corps de violentes échardes, ces nappes dont on redoutait la venue, voici que l’on était sur le point de les regretter, de les vouloir réinstaller dans un présent taillé à notre seule mesure. Le coefficient d’insatisfaction des Mortels n'a d’égal que les désirs où ils sont de constamment dépasser leur condition afin de devenir semblables aux dieux. Là où on est : un monde sans relief, sans attrait. Là où l’on n’est pas : ce Pays des Merveilles dont on désespère de ne jamais pouvoir l’atteindre. Voyez-vous notre condition est si peu enviable que, pour un peu, nous nous transporterions dans le corps de quelque animal, vivant de notre seul métabolisme, comblant nos besoins fondamentaux puis retournant dans notre sommeil éternel sans nous questionner plus avant. Ne vous est-il jamais arrivé, Vous-L’Affligée (ceci sera votre nom provisoire, à moins que la suite de la légende ne vous en attribue un différent), de méditer le simple fait, somme toute primaire mais non moins régénérateur pour le corps (oublions un instant votre esprit, tout comme le mien du reste), d’être métamorphosée en quelque félin, en Persan à la fourrure hirsute, en Savannah à la robe tachetée, vous contentant d’un simple coussin de tissu, de quelques croquettes, et d’étirements souples du dos, lesquels seraient les modes d’expression selon lesquels vous paraîtriez au monde ?

   Sans doute cette agréable fiction a-t-elle hanté la complexité de votre matière grise, da façon consciente ou non, peu importe. Ce qui est essentiel en ceci, que la condition féline dans laquelle vous étiez vous renseigne sur la condition humaine qui est votre lot habituel, votre immédiate joie, sinon votre douloureuse épreuve. Pour ma part, je dois vous confesser que, le plus souvent, ma propre transformation choisit, parmi la confusion multiple du bestiaire, la posture de l’admirable Caméléon. Depuis sa tunique d’écailles, depuis l’extrême mobilité de ses globes oculaires, depuis les infinies nuances de sa chromogénèse, je porte sur mes Semblables, mes « Frères Humains » un regard, tout à la fois pénétré de tendresse, d’indulgence, parfois une vision dont la lucidité entaille le réel de l’Autre au point de le rendre cocasse en un premier temps, tragique en second et je ne sais quel est le « solde de tous comptes », dont cependant je présume que le fléau de la balance oscille plutôt en direction du débit que du crédit. Vous aurez compris, Vous-L’Égarée (ce que tous, toutes, nous sommes jusqu’au profond de notre chair), que le choix du Caméléon n’est nullement fortuit, ce sympathique lézard dont la marche chaloupée consiste en un pas en avant, qu’aussitôt un pas en arrière vient effacer, symbole s’il en est de l’indétermination, du tâtonnement, de l’indécision, marques les plus visibles de-qui-nous-sommes, des Funambules oscillant de notre propre finitude à cette hypothétique infinitude dont nous souhaiterions qu’elle pénétrât notre condition, alors qu’elle n’est qu’illusion, spectre hantant nos dérisoires imaginaires. Mais, sachez-le, je ne veux nullement être le contempteur cynique du Genre Humain, seulement celui qui, « pêchant » au premier chef, conscient de ses lacunes, de ses doutes pléthoriques, ne cherche à découvrir en l’Autre que l’image réfractée de ses propres insuffisances. Je crains que l’inventaire ne soit long et désordonné, un peu à la manière surréaliste d’un Jacques Prévert.

    Si, toujours, la compassion est de mise pour-qui-l’on-n’est-pas, elle ne serait que pure coquetterie pour-qui-l’on-est. En réalité, cette manière d’auto-compassion, on la souhaiterait pleine et entière, mais on n’y a nullement recours au motif d’une prétendue grandeur d’âme, seulement parce qu’en exposer les motifs nous ridiculiserait aux yeux des Autres, or ces yeux nous accomplissent et il n’est nullement en notre pouvoir d’en réaliser l’économie. Nous voulons briller en Nous, briller en l’Autre, il y va de notre Destin d’Hommes et de Femmes. Nous n’avons suffisamment de ressources internes pour ne vivre que d’elles et en faire le tremplin d’un pur bonheur. Nous sommes en partage et c’est pour cette raison du non-partage que l’étrange climatique du Schizophrène est intenable, un pied de chaque côté de la faille et l’abîme se creuse toujours plus, et le clivage s’accentue qui a aussi pour nom « folie ». Et si l’on peut convenir, eu égard au génie, qu’il y a folie « d’en haut » et folie « d’en-bas », le rationnel en nous aura vite fait de mesurer ce qui revient à l’un, ce qui s’absente chez l’autre. Mais disserter sur la folie ne revient jamais qu’à méditer sur nous, êtres de raison que traverse continuellement l’effroi d’une possible aliénation. L’on n’est jamais rationnel qu’à repousser l’irrationnel, or nous n’avons nulle garantie que l’écluse ne retienne éternellement les eaux. Nous sommes aussi des êtres du Déluge.

    Ce long détour par le Genre Humain est la prémisse qu’il faut nécessairement poser au fondement de toute connaissance de l’Autre. S’agissant de vous, il s’agit de Moi, il s’agit de tous ces Quidams qui s’égaillent à la surface du Globe et sont solidaires de notre propre marche en avant. Le fragment (que nous sommes nécessairement) ne peut s’illustrer que dans l’horizon d’une Totalité. N’en serait-il ainsi et nous végéterions en quelque coin de la Planète inaccessible au Sens. Or, du Sens, pas plus que de l’Autre nous ne pouvons nous exonérer et pour filer la métaphore d’un mince bestiaire, nous sommes ces étranges Chenilles Processionnaires, l’une devant l’autre, l’autre après l’une, sorte de boule siamoise où chaque mouvement de l’ensemble n’est que la résultante des mouvements particuliers qui s’y tissent en filigrane. Donc Vous-êtes -Vous-qui-êtes-Moi, Nous sommes tous les Autres qui, par une nécessaire condition logique, sont Qui-nous-sommes et ainsi va le Monde avec ses grappes d’Existants accrochés à ses basques. Fort heureusement cette nécessité harmonique passe bien au-dessus de nos têtes distraites et nous n’avons nullement à dévider chaque cocon adverse afin d’assurer notre propre genèse. Ceci est gravé dans notre psyché à la façon de ces Archétypes qui nous gouvernent, nous orientent sans que leur boussole ne soit visible. Nos gestes, que notre arrogance naturelle postule en tant que libres, sont entièrement déterminés et ceci s’appelle Destin, que nous en reconnaissions ou non le sûr sillon qu’il trace dans notre propre sol.

   Et maintenant, que dire de Vous qui ne soit que pure banalité ? Décrivant ces Autres qui sont vos satellites et vos miroirs, votre image s’est trouvée posée à votre insu, de manière spéculaire, simple reflet que le Monde renvoie de votre singularité. Mais je ne saurais vous abandonner en chemin puisque, aussi bien, si je suis comptable de Moi, je suis aussi comptable de Vous. La lumière est levée, elle fait ses grains gris, son fin duvet, elle vous effleure à peine, souhaitant vous amener à l’être dans la plus grande douceur, l’inaperçu en quelque sorte, une naissance à Vous depuis le pli que vous êtes qui, bientôt, va s’ouvrir en corolle. Oui, malgré la rigueur, l’aridité du dessin (entendez aussi « dessein ») qui vous détermine, je crois que la position florale peut vous convenir. Mais une fleur flétrie qui aurait gardé en elle le souvenir de jours meilleurs, peut-être la poussière d’une rosée, peut-être la caresse d’une aube. C’est ainsi que je voudrais vous approcher, dans un genre d’indistinction et de silence. Rien que du natif en son repos. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis Maître de-qui-vous-êtes, plutôt un humble Serviteur penché sur les fonts baptismaux qui vous accueillent car, vous en êtes informée, l’on naît à Soi chaque heure qui passe, que la suivante prolonge et réactualise comme notre devenir. Mais que je vous avoue, sans plus tarder, la difficulté dans laquelle vous me mettez de vous comprendre adéquatement, encore que mes remarques précédentes en aient constitué le lit. Oui, le lit durement existentiel, il me faut en convenir.

   A regarder qui-vous-êtes, d’un premier jet du regard, vous vous donnez comme la Figure irrésolue de l’Ambiguïté. Vous êtes là et vous êtes ailleurs. Plus même, vous Êtes et vous n’Êtes pas. Vous arrivez à Vous et vous vous ôtez de Vous comme pour rejoindre un passé perdu dans les limbes du Temps, peut-être n’a-t-il jamais existé, pas plus que vous n’existez réellement. Je veux dire « en chair ». Oui, ceci prête à sourire, comment un dessin pourrait-il donner une chair, autrement que dans l’illisible pulpe du papier ? Certes, d’un point de vue logique, vous serez dans le vrai. Mais nullement d’un point de vue métaphorique, le seul ici qui m’importe et vous place au sein de ma préoccupation. Nécessairement, tout ce qui est venu à l’être, Vous, Moi, le Dessin s’actualise en tant que « chair du monde ». Tout ce qui un jour a existé, existera toujours pour la suite des temps à venir. Car ce qui est venu s’est exhaussé de Soi, s’est installé au sein de la rhétorique du monde. Du monde, jamais l’on ne peut retirer le moindre Mot sauf au risque de le rendre aphasique, sinon muet.

   Tout ce qui s’est exprimé en Langage, Vous, Moi, le Dessin, a connu sa propre élévation, a connu sa transcendance au terme de laquelle, s’extrayant de la confusion du divers, une Signification est apparue de l’ordre de l’Essence. On peut effacer le trait de crayon sur la feuille. On peut effacer la tache sur une faïence. On peut effacer la trace de  maquillage sur un épiderme. Mais on ne peut effacer le visage de la Signification, il vogue bien au-dessus de l’inquiétude des hommes, il flotte au-dessus de toute réification et la Chose du commun, jamais, ne saurait se hisser à sa hauteur. Seuls l’impalpable, l’invisible, l’éthéré peuvent prétendre à la dignité de ce qui est éternel car ce qui les tisse est incorruptible, alors que toute matière est mortelle, à commencer par la nôtre. Nous n’avons que le Langage, et bien évidemment, ce en quoi il surgit, notre Conscience, pour témoigner de-qui-nous-sommes et nous porter vers cet Infini qui nous appelle, un Mot vibre dans l’Éther au rythme de son beau diapason et son Chant vient à nous dans l’aire du pur silence. Le Silence, un Mot, les deux termes essentiels d’une dialectique qui nous restitue cette dimension d’humanité qui jamais ne s’absente de nous, s’égare parfois, mais revient toujours au lieu de son intime manifestation.

   Certes ce dessin est de bien étrange facture, autrement dit il est hautement existentiel, c’est-à-dire qu’il porte en lui l’empreinte d’une inextinguible Métaphysique. Il ne nous interroge nullement sur son paraître, non, il nous questionne sur son « in-apparaître », sur l’au-delà de qui il est, sur les valeurs signifiantes qui le sous-tendent, créent en lui cette insoutenable tension par laquelle il veut se dire tout en se retenant.

   Existentiel en sa vision immédiate : Celle-qui-est-étendue semble torturée par quelque perte, ce genre de gribouillis rouge auquel elle s’agrippe. Force nous est de l’interpréter dans l’économie. Noir est le crayonné qui dit la froidure. Rouge l’autre crayonné qui dit la brûlure. Entre les deux une douleur, une souffrance. Toujours une possible fiction. ELLE a connu l’ivresse de la chaleur, la liberté du corps, peut-être le vertige de quelque Amour. Du temps a passé. Il ne demeure que le souvenir d’un bienfait, d’une libre venue de Soi parmi les choses, d’une étreinte qui fut et lance encore quelques lianes, mais hypothétiques, sans consistance, l’étoffe d’une longue mélancolie.

    Métaphysique en sa vision différée : ELLE, qui n’est que la projection de l’Humaine Condition, elle dresse la figure d’une haute polémique, d’une irrésolution native des choses de l’exister, d’une fuite toujours de ce qui-est, de ce-qui-devient et toujours échappe, ce tissu lâche, atone de toute temporalité, déjà un passé est venu qu’un présent n’éprouve qu’à titre de perte, de manque. ELLE ne se dévoile qu’à la façon d’un étrange Entre-deux, d’un Intervalle, d’un Écart entre ce qui se donne, le toujours saisissable, et ce qui se retire, le toujours insaisissable, l’irréel, ce que nous souhaiterions porter à l’être et ne se dispose que dans la fuite du non-être. Physique : ce qui est ici et maintenant. Métaphysique : ce qui n’a nul lieu où paraître réellement, tangiblement, sauf dans la texture libre de l’Esprit, le corridor de la Mémoire, la transparence des Mots.

   Ce qui, peut-être, est au plus haut sur le Mont Métaphysique, non le souvenir qui peut s’imager, non la sensation qui peut trouver des correspondances, non le sentiment qui peut bourgeonner ici ou là, mais le LANGAGE en sa belle exception, ce MOT qui, tout en étant Un est le Multiple au gré des multiples significations successives dont il peut se doter. A lui seul, le Langage est un monde. Peut-être le Monde n’est-il que cela, Langage car si nous avons la possibilité de le dire, de l’évoquer, il n’est jamais que cette suite de sons, ce fourmillement de signes en noir sur le blanc de la page. « Tout est Langage », énonçait en son temps Françoise Dolto. Oui, bien sûr tout est Langage en psychanalyse puisque les mots sont les vecteurs selon lesquels s’oriente la thérapie. Les mots ont valeur cathartique, Aristote nous en a appris le subtil contenu au travers des effets supposés des tragédies sur les passions des spectateurs.

   Mais je crois qu’il est nécessaire de porter la fameuse assertion « Tout est Langage » à de plus hautes destinées, à une mesure Universelle que son Essence non seulement justifie, mais exige. Si, un jour déjà lointain, je suis venu au Monde, c’est en tant que Nommé. Si j’ai écrit cette longue méditation, c’est en Mots. Si vous avez eu la patience de la lire, c’est au motif de votre essence d’Être Parlant, Lisant, Signifiant. Hors cette sphère du Langage, tout devient obscur, rien ne se détache de rien et un total marais d’incompréhension se lève qui ne fait rien de moins que de nous néantiser. Certes le petit Enfant est un être avant même de parler. Cependant, ce qu’il ne possède nullement en expression, il le possède en compréhension.

 

Exister c’est comprendre

Comprendre c’est Énoncer

 

  Il y a comme un cercle herméneutique qui est le Monde selon Nous, selon l’Autre, selon le Monde lui-même, infini théâtre du Verbe. N’y aurait-il le Verbe (humain, j’entends) et le Monde ne serait pas. Et nous ne serions pas.

 

 

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17 août 2022 3 17 /08 /août /2022 07:33
L’infinie closure des choses

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   C’était depuis un genre d’infini que les choses se donnaient. Mais un infini, fini, si l’on peut dire, un fini-infini sans espoir. Une réalité oxymorique qui reprenait d’une main ce que l’autre avait donné dans un geste de courte générosité. Il n’y avait guère de lieu d’origine, de matrice à partir de laquelle connaître le site d’un événement. Tout était diffus. Tout était opaque. Le ciel, lui-même, était devenu une énigme. Parcouru de longues zébrures blanches, il était une plaine livide, un toit étrange qui flottait haut, ajoutant au souci légitime des hommes. Il poursuivait sa céleste aventure, il tissait son empyrée de hautes pierreries, il semait sur son passage d’invisibles gemmes, peut-être des Chrysolithes de Lune, nul ne savait, sa mesure était celle des dieux dont nulle trace, cependant, ne demeurait visible. Car ce curieux palimpseste prenait le soin d’effacer ses signes à mesure qu’ils prétendaient à quelque visibilité. Il y avait comme un lourd mystère qui faisait son couvercle de poix et nul, sur Terre, ne se fût hasardé à en décrypter le funeste présage. Car chacun sentait bien que les desseins du Monde s’étaient soudain teintés de vert-de-gris, que seule une basse et glauque lumière se lèverait désormais de la colline à l’horizon, se traînerait au fond de la gorge de la vallée, longerait le trajet ombreux et hésitant de la rivière.

   Tout ce qui, jusqu’ici, était apparu dans la clarté, tout ce qui recevait une déduction logique, voici que cela ne délivrait plus que d’illisibles formes. Ce qui était alphabet, dont même un jeune enfant, eût aisément traduit le chiffre, maintenant, c’étaient confus hiéroglyphes, c’étaient bizarres sinogrammes, empreintes cunéiformes comme sur d’anciennes et émouvantes tablettes mésopotamiennes. Si bien que tous les Quidams demeuraient interdits, si bien que tous les Champollion échouaient à traduire cette Pierre de Rosette en laquelle un secret était enfoui, dans la matière même de sa roche. On était un peu comme ces premiers Humanoïdes à la marche lourde, au front buté, au regard bas, incapables de comprendre ni la raison de leur marche, ni le trajet de leur destin, pas plus que disposés à donner quelque explication de leur propre présence, ici, sur le bord de la grotte, face au vertige du Monde.

   Leur conscience était un faible lumignon, un simple éclat de luciole, une étincelle dans la nuit pariétale que nul dessin, encore, n’ouvrait à la belle et unique dimension de l’Art. Homme, on ne l’était guère, serti autant qu’il se puisse imaginer dans la touffeur racinaire, dans la complexité d’un tubercule, dans un germe qui n’éclorait que bien plus tard, après un long temps de maturation. C’était dire si, en cette période pourtant longuement façonnée par la Culture, médiatisée par l’Histoire, étayée par les soins de la Technique (on était à l’orée du III° Millénaire), le tumulte était grand dans les esprits, les coups de gong étaient violents tout contre la paroi vibrante de la conscience. Et ne parlons pas des corps, ils pliaient sous le faix du réel, ils s’arcboutaient vers cette terre dont ils venaient, dont ils redoutaient de rejoindre la poussière de façon bien plus hâtive qu’ils ne l’auraient jamais imaginé. Aussi erraient-ils dans les corridors des rues avec les yeux tristes. Aussi se dispersaient-ils sur les places et dans les jardins publics avec des airs d’automates. Aussi faisaient-ils, dans les travées des magasins, des genres de boules cotonneuses aux buts imprécis, aux trajets paradoxaux.

   Mais décrire plus longuement cette longue hébétude n’aurait guère de sens et il me faut, maintenant, éclairer mon propos, si toutefois cela demeure possible, me référant à cette sombre métaphore du réel que trace en moi l’image placée à l’incipit de ce texte. Voyez-vous, parfois, la charge symbolique d’une œuvre est telle qu’elle vous ôte à vous-même, obère votre vision (à moins qu’elle ne l’éclaire !), vous place en un site méditatif dont il vous faut bien tirer quelque réflexion, joyeuse ou triste, peu importe, illuminer de l’intérieur une sombre caverne (c’est souvent la position strictement mondaine des choses qui viennent à notre encontre), y deviner quelque manifestation, quelque signification vous tirant d’embarras, au seul motif que comprendre c’est exister, qu’exister c’est échapper, au moins provisoirement, aux mors du Néant et que chaque progrès est une victoire sur l’occlus, le muet, le refermé à jamais dont nous ne pourrions accepter qu’il soit la seule issue à notre méditation.

   VOUS qui demeurez dans le pur mystère, vous que mes yeux ne parviennent pas à circonscrire, votre venue à l’être est-elle simplement fortuite ? Ou bien, une intention, une volonté dissimulée en teintent-elles le soudain surgissement ? Car, c’est bien réel, vous surgissez en moi, tout comme l’éclair surgit dans le ciel et l’incendie. Oui, c’est bien d’une brûlure dont je suis atteint. Le sombre de ma peau en témoigne. La demi-cécité de mes yeux en est la triste résultante. Le frémissement de mes mains, le témoin. Mais à quoi tient que votre venue se fasse sur le mode de la violence, c’est une plaie que vous m’infligez et, sur-le-champ, fermerais-je les yeux, que déjà le mal serait fait, que mon âme blessée ne pourrait se relever de cette commotion. Mais qui êtes-vous donc ? Quelle étrange puissance vous anime ? Quelle énergie troublante se lève de vous, qui m’atteint au plein de qui-je-suis, rompt mon unité et me laisse hagard au bord de la route qui conduit à demain ?

   Car, désormais, je ne serai plus que ce présent figé, cette seconde s’éternisant, cette mémoire sans passé, cette imagination sans avenir. Oui, j’ai conscience combien ma plainte orphique est vaine, en quelque façon impudique, combien elle ne vous atteindra pas plus qu’elle n’inclinera mes Semblables à se pencher sur un sort que, peut-être, ils considèrent enviable. C’est toujours notre ego qui nous joue des tours, nous place au centre du jeu, au milieu de l’arène que nous ne voulons nullement sacrificielle. Combien nous souhaiterions, a contrario, qu’elle devînt le lieu, sinon de notre gloire, du moins d’une attention de tous les instants qui justifierait notre prétention de vivre. Il nous faut toujours des retours, des accusés de réception, un sourire, un regard appuyé, une caresse amicale, que sais-je encore, un fanal qui nous dise notre être et le protège du non-être. Vivre, nous ne voulons que cela, sans entrave, sans obstacle qui en dévie le cours. Est-ce ceci, l’essence du Destin, vous avancez dans l’existence, tant bien que mal, avec une certaine aisance, puis une rencontre, puis une ombre, puis une inquiétude qui ne s’effaceront et le soleil ne vous visitera plus que par intermittence, boule blanche devenue grise à force d’usure, de réitérations inopportunes.

   Ce qui, de VOUS vient à moi avec la force d’une marée d’équinoxe, c’est le double mystère carminé de vos lèvres. J’y vois l’Alizarine du désir, j’y vois le Vermeil de la passion et proférant ceci, ces métaphores usées, je parle pour ne rien manifester de consistant. Une parole se lève qu’éteint le bruit du Monde.  Aussi bien, du reste, peut-être n’êtes-vous ni Désir, ni Passion et ce sont mes propres feux que je projette en vous qui, en retour, teintent mon âme de ces gestes gratuits que je vous destine comme s’ils étaient les fruits de qui-vous-êtes en votre fond.  Peut-être une Retirée-en-soi dont les lèvres ne s’écartent doucement qu’à proférer votre étonnement d’être arrivée en présence. Je crois que ce qui m’a désarçonné, que votre épiphanie soit partielle, que votre regard m’échappe, que votre âme ne devienne qu’un souffle éteint parmi les choses silencieuses qui, ici et là, se tapissent et ne veulent nullement se hisser au spectacle de ce qui est, qui, parfois, est pure confusion, discours inutile. Et en quoi mes vagues propos à votre sujet ont-ils quelque importance ? Nullement pour vous puisque vous n’êtes que quelques traits de brosse posés sur une toile. Et pour moi, signifient-ils davantage qu’une vague divagation l’espace de quelques minutes. Ne vous accordé-je trop d’importance ? Quelle valeur s’attache à mes interprétations autre que la lancée d’une pensée sauvage sans conséquence aucune ?

    Mais que je vous dise différemment. Votre main tutoie vos lèvres sans aucunement les biffer. L’eût-elle fait et alors j’aurais eu tous les motifs de tresser la bannière de quelque tragique, ce geste sans grande conséquence apparente symbolisant pour moi, l’effacement même du Langage, autrement dit ouvrant la voie à une insurmontable aporie. Mes craintes eussent-elles eu quelque raison d’exister et, conséquemment, je n’aurais pu écrire quelque mot que ce soit à votre sujet. Vous auriez bientôt rejoint les limbes, m’entraînant dans votre chute sans fond. Mais, déjà, attentif au dessein de mon être, je biffe la rigueur de mes propos, je vois votre bouche tel le fruit charnu dans lequel je pourrais m’abîmer, non dans la faille d’un Amour, d’une Écriture seulement.

 

Amour, Écriture :

deux mots,

un seul et même Destin.

 

   Peut-être est-ce ceci que j’aurais dû affirmer, gommant, d’un seul trait de plume, ce songe-creux qui m’a habité, me reconduisant à d’archaïques postures. Mais, au fait, est-ce moi qui ai été maître du Langage, n’est-ce lui, bien plutôt, qui a été l’essence que je n’ai fait que suivre ?

 

Deux Essences en Une,

voici le mystère !

 

 

 

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