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10 août 2022 3 10 /08 /août /2022 12:19
De quelle confusion êtes-vous la forme ?

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   [Incise sur une écriture « mortelle ».

 

   Tout, par définition est mortel, l’écriture aussi, la mienne j’entends. Ceci, évidement, ne remet nullement en question l’immortel trajet de la Langue en sa qualité d’Universel. Le thème de la Finitude, cette pure théorie, cette contemplation, se double inévitablement de celui de la Mort en son irréductible présence, en sa cruelle réalité. S’insurger ne reviendrait à rien. S’inquiète-ton de la vastitude des Océans, de leurs flux et reflux ? Tout acte humain est traversé de mort, tout acte d’amour est combat afin de la repousser. Tout acte de création dresse la toile d’une amnésie, il faut tenir le drame à distance. Si l’écriture est souvent le lieu privilégié de la ressource intime, la raison parfois de son existence, elle n’est jamais qu’un fin voile tiré sur le réel, elle le symbolise mais ne l’efface nullement. Écrire, aimer, marcher, respirer, c’est vivre, c’est reléguer la mort en un lieu invisible, lui ôter toute prétention à la concrétude.  

   Cependant personne n’est dupe, la Mort au premier chef qu’il faut bien personnaliser afin de lui faire perdre, provisoirement, son coefficient d’abstraction qui se confond avec le Rien lui-même. Si l’écriture s’inscrit dans le cadre général de l’Art, au moins en intention, alors elle ne saurait exciper du motif artistique, lequel est toujours lutte contre l’angoisse, occultation d’un Vide qui, toujours, nous menace. Créer, c’est donner lieu au possible, au réel, c’est chasser provisoirement nos démons. Ce qui est assez admirable, dans l’orbe des activités artistiques, c’est sans doute que la totalité de leur motivation ne se fonde que sur un désir de repousser la finitude hors des limites du perceptible, dans une manière de zone interlope, de banlieue floue où s’estompe son visage au point même de disparaître de la face du Monde.

   Avez-vous déjà remarqué avec quelle fougue, quelle avidité, quel sens de l’urgence, l’Artiste s’empare de son médium pour colmater toutes les brèches qui s’ouvrent ou menaceraient de le faire ?  Une toile n’est pas encore sèche qu’une autre toile prend place sur le chevalet, ce refuge où trouver un peu de substantiel repos. Hantise de tout Créateur, que la source ne tarisse, ne le laissant à découvert, infiniment vulnérable. Combien de Grands Artistes, soudain en manque d’Absolu, ont mis fin à leurs jours plutôt que de faire face au souffle livide de l’Absence ! Tout génie est guetté par ce risque constant de sa propre disparition. Prenez chaque toile d’un Van Gogh, vous y décrypterez sans peine ce violent combat contre Thanatos, mais au terme, c’est Thanatos qui impose sa loi et terrasse Vincent. Ce qui est à remarquer, c’est qu’il ne suffit pas de nommer la Camarde pour qu’elle apparaisse. Même tout écrit « aseptisé » qui n’en porterait nullement la trace apparente, finirait par se trahir, laissant percer, ici ou là, une inquiétude, une angoisse, un ennui, autres noms de la figure du Néant lorsque, essayant de se dissimuler, tel le boomerang, il surgit à l’improviste afin de mieux vous détruire.

   Toute écriture est une « confession », voir Rousseau et toute confession en son sens ultime, qui ne peut être dite qu’en vérité, laisse toujours percer, sous le repentir, les fonts baptismaux sur lesquels elle a prospéré, cette « faute » qui se donne toujours comme un manque situé à l’intérieur de l’Homme, comme une négativité toujours opposée à la positivité de l’acte de vivre, donc faute en tant que trace de la finitude dans l’Existant, qui, de ce fait, devient « l’In-existant. »  Toujours, c’est notre chemin, nous sommes des « êtres-en-faute ». En-faute au motif qu’il n’a pas dépendu de nous que nous venions au Monde, en-faute aussi car notre propre liberté ne s’est réalisée qu’à en perdre d’autres, une infinité en réalité. Tous, nous sommes marqués au fer rouge de ce sentiment de l’Absurde qui jamais ne manque de se manifester à bas bruit, dans le silence des corps. Cependant certains corps crient plus que d’autres. Des vagues montent en eux qui viennent de loin, partent au loin vers un lieu d’invisible présence. A moins que l’absence…]

 

***

 

   Depuis un long moment, je vous observe à la dérobée. Nul n’aime ceci pour la simple raison que c’est un danger. Danger d’être connu ou reconnu, d’être radiographié et alors on craint que son propre univers ne soit exposé à la lumière, des lanières de clarté pouvant en inciser le derme. Mais qu’avons-nous à dissimuler qui ne supporterait le jour ? Sommes-nous seulement un empilement de secrets, un palimpseste qui porterait en filigrane nos pensées intimes, nos vécus singuliers, nos passions inavouées, souvent inexaucées ? Voyez-vous les questions ne manquent de se lever, de tourbillonner au risque de connaître leur vortex et de disparaître par le trou de la bonde. Car toujours le danger est grand de s’exposer au vif rayonnement du soleil. Trop de massif réel, trop de vérité immédiate et notre âme prend peur et elle pourrait bien regagner le lieu de son mystère, à savoir ce Néant sur lequel nos piètres existences sont fondées.   

   Par nature, vous le savez bien, nous sommes des êtres traversés de métaphysique, peut-être même ne sommes-nous que cela, des quêteurs de sens, des chercheurs d’Absolu qui interrogent les fins d’exister sans jamais pouvoir en connaître les ultimes raisons. Au reste, exister est la première erreur. Il eût mieux valu demeurer dans le virtuel, n’être qu’une possibilité, un hasard  en voie de…, ainsi tous les horizons se fussent-ils donnés comme envisageables et notre liberté, paradoxalement, eût connu ce sans-limite dont nous voudrions être atteints, dont nous désespérons de ne jamais pouvoir en approcher la cible. Nous sommes des êtres de papier, des êtres du doute et de l’irrésolution. Nous sommes construits sur le sable dont, chaque jour qui passe, le château s’écroule, il ne demeure qu’une flaque d’eau et un peu de ciel gris.

   Mais je ne filerai davantage la métaphore, m’intéressant à Vous, uniquement, vous disposant sous la lentille de mon microscope. Au hasard de mes chemins, j’ai croisé beaucoup d’individus, des sûrs de soi, des sérieux, de pauvres hères tout occupés d’eux-mêmes, des matamores, des discrets et quelques hétaïres faisant de leurs corps le centre d’une joie. Ne les nomme-t-on « Filles de Joie », sans doute y a-t-il là une once de vérité en ceci, au motif que toute énonciation ne repose jamais sur du vide, cependant, je vous l’accorde, joie triste que celle dont la vénalité est la seule et unique ressource. Seulement, nous ne pouvons jamais rien savoir de l’Autre, il est un nuage de gaz perdu au fond de l’immense galaxie. Mais, de nos jours, tout comme jadis, souvent les relations humaines reposent sur du négoce et les « espèces sonnantes et trébuchantes » ne sont pas toujours là où on les cherche. Beaucoup de relations se paient « en monnaie de singes ». Mais l’heure n’est nullement venue de tracer le portrait de l’humaine condition à la pierre noire, elle s’en charge toute seule avec l’efficace qu’on lui connaît.

   Et maintenant je vais tâcher de dire votre corps, de l’exhumer de sa tombe, d’apercevoir quelques facettes, de l’esprit sous la chair, de l’émotion sous l’abandon. Quiconque vous découvrirait au hasard de ses pas vous penserait irrémédiablement perdue, si près d’un retour à une manière de sol primitif, livrée à quelque limon archaïque. Vous paraissez tellement en épouser la triste et sévère condition. A simplement vous dire, et je suis saisi de cette dimension de confusion qui est le sceau même des Schizophrènes, cette ligne qui les scinde et les éparpille dans le vaste désert du Monde. Votre attitude, serait-elle le reflet d’une simple lassitude, la rumeur passagère d’un ennui, l’ombre d’une mélancolie et, déjà, vous seriez sauvée plus qu’à moitié, et déjà vous seriez sur la voie d’une guérison. Oui, je sais ce que vous pensez : guérit-on jamais de Soi ? Au sens strict, nullement et ceci est heureux car le mal, la souffrance en nous sont les aiguillons de la lucidité, ils évitent que nous ne sombrions dans la facilité, le désœuvrement, ils sont l’acide posé sur la plaie de vivre, si bien que cette dernière ne prend de valeur qu’au gré de cette ombre, de cette nuit. Mais nous n’allons pas refaire le monde.

   Sur cette couche livide, une neige à peine cendrée, Vous (ou ce qui en tient lieu, vous n’êtes pas votre corps, seulement ?), émergez à peine de ce qui ne vous soutient qu’à titre d’hypothèse et vous pourriez disparaître à tout instant que nul ne s’en étonnerait. Et ceci, simplement à la mesure de cette inconscience manifeste dont vous ne paraissez être que la « ligne flexueuse », quelques traits éparpillés dans le tumultueux concert du Monde. Mais, pour autant, vous n’êtes nullement au silence et votre chair est un cri que vous portez, serrez en vous comme s’il était votre unique bien. Le cri vous enfante tout comme vous le portez à l’être. Entre le Cri et Vous se donne l’intervalle de qui-vous-êtes : une Douleur hissée au plus haut de sa flamme. Tout, en vous, atteste de ceci, le Tragique vous habite en tant que seul lieu disponible.

   Ce qui est le plus étrange, votre venue aux choses dans le pur retrait de qui vous êtes. En vous, au plus tumultueux, combure une vive braise et, de cette ignition, vous faites le centre de votre avenir. Jamais le feu ne s’exilera de vous, il est votre marque la plus visible. Mais, étant cette Femme-ci sur sa couche, par simple capillarité humaine, vous êtes Toutes-les Femmes-du Monde qui ne sont à leur tour que Tous-les-Existants-de-la-Terre. Tous nous venons du feu, tous nous allons au feu. Qu’est-ce à dire, le « feu » ?

 

C’est le Danger

C’est la Question

C’est l’Aporie

  

   C’est l’être-jeté qui, ouvrant le monde, tend en un seul geste, les mâchoires du piège. Å peine franchies les écluses utérines et déjà notre perte est signée et déjà commence le compte à rebours de qui-nous-sommes. Je sais, évoquer la finitude est un tel lieu commun qu’elle finit par devenir banale, au point qu’on la penserait la création d’un inventeur fou, d’un individu démoniaque. Mais, je vous l’accorde, parler de la Finitude revient à parler de Rien, il y a là toute l’ironie de la tautologie.

   Mais évoquer la Mort, la Mort réelle, celle qui fige sur notre visage de carton les derniers traits d’un humour noir, alors ceci devient si sérieux, si palpable que nos lèvres blanchissent, que les mots, au fond de notre gorge, font leurs lentes boules d’étoupe et bientôt le silence se lève, pareil à des lames d’effroi, à des pelotes urticantes. Je reconnais, parler de la Mort n’est guère joyeux, mais c’est Vous, seulement Vous par l’abîme de votre énigme qui m’avez fait ouvrir toutes grandes les Portes de l’Enfer. Et voici que le feu apparaît de nouveau avec ses flagelles inquiétants. L’Enfer que vous portez en Vous, l’Enfer que je porte en moi, n’est pas seulement l’invention du génial Dante, il en partage l’heureuse paternité, à des siècles de distance, avec Sartre, l’Homme de l’Être et du Néant. « L’enfer c’est les Autres », énonçait avec raison le Philosophe. Leur seule présence est, pour nous, acte de néantisation à la hauteur duquel nous connaissons notre Chute, bien évidemment celle de notre propre Genèse dont Icare témoigne à titre de symbole. C’est toujours notre Liberté qui est en jeu, sur laquelle l’Autre empiète et cette seule pensée nous est intolérable, même au prix d’une généreuse éthique.

   Notre immanence nous est insupportable, elle nous contraint, elle nous étouffe. Alors, sur les moignons de nos membres, nous collons des plumes, nous fixons des rémiges, des faisceaux d’aigrettes rectrices auxquelles nous attribuons quelque vertu, nous sauver, en premier, de nos mortels destins. Mais notre essai de transcendance, comme chacun le sait, ne se traduit que par un brusque retour au sol, lequel ne fait que confirmer sèchement la valeur de nos craintes. Nous sommes en sursis. Et voici que surgit à nouveau l’un des titres des « Chemins de la liberté », ce « Sursis » qui, toujours, plane au-dessus de nos têtes, vautour à la recherche de sa proie.

   Mais Vous que je ne connaîtrai jamais (c’est à peine si je parviens à me connaître, ce n’est guère faute d’introspections, faut-il croire qu’elles sont infructueuses !), vous pliée sur la couche du Destin, vous perdue avant que de vous être trouvée, je vous offre pour terminer cette perle existentialiste tirée du « Sursis » :

 

    « Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, temporelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J'étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s'équivalaient. L'ombre la prit, ses talons claquaient dans la rue Bonaparte ; toutes les vies humaines se fondirent dans l'ombre, le clapotement s'éteignit. »

  

   Outre que le style est superbe, existentialiste en diable, il dit qui-je-suis, il dit qui-vous-êtes, « soucieuse, mortelle, temporelle », disant la Vie il dit la Mort. Dans son bel essai de jeunesse « L’extase matérielle », JMG Le Clézio dit, à propos de sa Mère, image de l’Existence : « Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué. » Nul ne saurait mieux dire la Naissance comme Mort. Et, sans doute, la Mort comme Naissance. Å quoi ? Vers quelle direction ?  Nous ne percevons encore nullement l’amer qui pourrait en fixer le sens.

 

« That’s the Question »

 

   Å peine le brigadier a-t-il frappé les trois coups, que, déjà, le rideau se referme. Si la Beauté existe, elle ne surgit jamais que de cette tension constitutive, de ce lumineux intervalle, de ce feu !

 

 

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6 août 2022 6 06 /08 /août /2022 10:33
Une flèche au coeur

« Entre sel et ciel…

Plein soleil sur les salins…

Etang de Campignol… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

  

   Cette complainte, trois fois répétée, avec un émouvant pathos, c’était ceci qu’entendait Αρχικός (Archikós), tel était son nom qui signifiait « Initial ». Cela faisait en lui comme d’étranges ruisseaux qui nappaient son corps d’une brume tenace, cela serpentait en lui, cela envahissait tout son territoire intérieur, cela résonnait dans la conque de sa tête avec une sorte de clameur d’airain. Jamais il n’aurait pensé, depuis la pliure de son innocence, qu’une telle cantilène pût l’habiter d’une telle manière. Son chant, pareil à celui d’une voix d’enfant qui serait venue de très loin, il en sentait les ondes, les pulsations, il en percevait l’écho comme si la Montagne, la Mer, le Ciel et les Nuages, soudain pourvus de Langage, avaient proféré de tels mots du plus plein de leur Être, autrement dit du cœur de la Nature.

   C’était bien ceci : l’Arbre parlait, l’Herbe parlait, le Ruisseau parlait, la Pierre parlait. Certes, c’était une Parole étrange, un hymne dont nul n’eût pu anticiper la venue, dont nul n’eût pu retranscrire les notes sur une partition de musique.  C’était étonnant combien ce chant (c’était bien un chant en sa plus pure essence), semblait avoir valeur Universelle. Il semblait venir d’un Temps immémorial bien au-delà de la souvenance des Hommes. Il semblait venir d’un Espace au-delà de l’Espace. Il était tissé des irisations des plus belles Cosmologies, aux Mythologies il empruntait leur consistance de songes, aux Archétypes la puissance de leur feu, au Symbolisme leur superbe force imageante. Tout était Beau, tout était Plein qui venait de si loin. Tout était taillé à la dimension de l’Homme, mais d’un Homme Majuscule car la Beauté ne pouvait disparaître, car la Joie ne pouvait être entamée. Il fallait demeurer au plus Haut, tel l’oiseau des hautes altitudes, planer longuement, déployer ses ailes avec l’ombre portée glissant selon le pli des Vallées, selon les courbes des Dunes, selon l’éclat d’étain des Lagunes. Tant que le Vol durait, l’Espoir était permis et l’Homme demeurait en possession de son Essence, à savoir être Lumière, être Conscience.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Cependant qu’Αρχικός avançait, car la marche vers l’avant était son Destin le plus visible, le Poème Céleste (oui, tout beau Poème est empreint de pureté et de tragique), continuait à faire entendre son doux mais curieux bercement. Notre Voyageur percevait bien, entre les mots, sourdre quelque chose qui l’interrogeait, non une menace immédiate mais un genre de sourde inquiétude dont, en cet instant, il ne pouvait deviner la raison de sa présence. La marche d’Αρχικός était millénaire, elle se ressourçait à son propre progrès. Αρχικός avait connu tous les lieux, tous les temps. Αρχικός avait connu les Jardins suspendus de Babylone, leur verte luxuriance, les eaux d’azur de ses canaux. Αρχικός avait connu le grincement de la grande noria qui puisait l’eau de l’Euphrate, elle s’écoulait dans la large plaine des champs. Αρχικός avait connu les rizières en terrasses du Yunnan aux reflets d’émeraude. Αρχικός avait connu les hauts cèdres du Liban, leurs majestueuses ramures tutoyaient le ciel. Αρχικός avait connu l’océan de chlorophylle des canopées, leurs forêts odorantes d’ylang-ylang. Αρχικός avait connu les Montagnes de la Lune, les Ruwenzori avec leurs théories infinies de mousses, leurs grappes de lichen, les larges éventails de leurs fougères, les bruyères hautes comme des arbres. Αρχικός avait connu la large plaque d’eau couleur de bronze et de corail de l’imposant Nil. Αρχικός avait connu l’immense Lac Vânern, ses eaux bleu-de-givre, ses ilots plantés d’arbres. Αρχικός avait connu les ruissellements Pistache et Perroquet de ses rives semées d’herbe, recouvertes de végétation.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Alors que le chant, maintenant devenu aussi insistant qu’un rituel, aussi psalmodié qu’une antique incantation, continuait à faire ses allées et venues en un site dont il ne parvenait toujours pas à situer l’origine, Αρχικός devinait, depuis le plus clair de son intuition, que la Terre dont il était question était bien celle dont ses pieds foulaient le sol, dont il sentait que l’écho à lui renvoyé était l’ombre d’une douleur, le clair-obscur d’une souffrance. A mesure qu’il parcourait plus d’Espace et de Temps, il ressentait, à la manière d’un ténébreux présage, les signes qui lui étaient adressés car, oui, la Nature parlait en de bien étranges façons.

   Maintenant, devant lui, la couleur des choses avait changé. Le vert-Amande, le vert-Menthe avaient troqué leurs vêtures pour de bien plus sombres, dans le genre des Alezan, des Terre de Sienne. Ce qui, jusqu’alors, se donnait sous le visage de la brume, de la pluie, voici que tout ceci n’était plus qu’un lointain souvenir. L’eau l’avait cédé à la poussière. Le gras limon à la terre craquelée. Αρχικός n’avait guère à faire d’effort pour entendre, au fond des gorges asséchées des oasis, parmi les sillons accablés de chaleur, depuis l’échancrure des vallées où ne s’écoulait plus qu’un filet d’eau, pour entendre donc la longue et émouvante plainte de la glaise. La vérité était que la Terre était atteinte jusqu’en ses plus intimes profondeurs, qu’elle laissait voir, parfois, au centre même de son dénuement, ses vertèbres, ses astragales, ses palatins et atlas, si bien qu’elle eût pu passer, la Terre, pour un mannequin de ces salles d’anatomie que les apprentis-chirurgiens dissèquent à l’envi, s’amusant des clavicules et autres radius.

   Et, poursuivant sa longue marche, notre Explorateur ne manquait de s’interroger sur la nature de la métamorphose qui, sous ses yeux, ouvrait grand le livre de l’Histoire de la Terre. Oui, combien de pages étaient maintenant maculées, trouées, leurs signes biffés, leurs caractères plus qu’à demi effacés. Pendant qu’il réfléchissait au Sens des Choses, autrement dit au Sens du Monde, au Sens de l’Homme dans le Monde, à son propre Sens, la sombre cantilène avait cru en intensité, si bien qu’Αρχικός en était habité de la tête jusqu’aux pieds, son corps devenant une simple caisse de résonnance, en réalité une amplification de la Conscience Humaine, sa Voix, son Chant bien près de s’exténuer.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Scandant ce refrain sur le mode d’un possible remords, d’une faute à effacer, la Conscience Humaine (dont Αρχικός est le vivant emblème), se retrouve face à face avec elle-même, et ce face à face n’est rien de moins que la confrontation de l’Homme avec ses œuvres. A l’horizon de ses yeux, ceci : le Ciel est noir, pareil à l’aile du corbeau, le Ciel est nu, sans espoir, le Ciel est déserté de ce qui, depuis toujours, lui a confié son Essence, cette belle Lumière qui semble avoir reflué au fin fond du cosmos. Autre nom pour la Raison et l’exercice de la lucidité qui devrait être son reflet, toujours. La Terre, mais est-ce encore la Terre, cette croûte de limon et de sel, crevassée à perte de vue, avec l’étrange dessin de ses lézardes, la nuit de ses fentes, la pullulation du Rien ? Terre de néant et d’abortive venue. Terre sacrificielle, elle ne connaît même plus la main qui l’a violentée, l’a réduite à merci.

   Terre condamnée à n’être plus que l’ombre d’elle-même, à peine une prose, le poème s’est exilé. Terre de douleur. Terre affligée. « Pachamama » crucifiée. Plus besoin, pour les Humains, de se mettre à genoux, de faire des offrandes à la « boca » (la bouche), à lui destiner céréales, feuilles de coca, une rasade de « chicha ». « J’ai planté une flèche au coeur de la Pachamama », chantent les Incas en cœur et leur cœur pleure de pleurer, autrement dit leur pleur est absolu et leurs larmes sèchent avant que d’être versées. Ce pieu, cette pointe de flèche plantés dans le derme de la Terre, ceci est la plus haute trahison que la Conscience Humaine n’ait jamais pu imaginer, un genre d’auto-mutilation, une manière de seppuku.

    On est l’Humanité. On s’assoit sur le tatami du Monde, jambes croisées, l’on a vêtu son kimono blanc. On se saisit de son sabre court, le wakizashi, d’un geste rapide, décidé - plus rien n’existe que la désolation -, on plante le wakizashi dans l’abdomen, dans la partie gauche, celle qui est censée représenter la Conscience. Plus de Conscience, on biffe sur le Grand Livre de l’Existence, toute trace qui porterait témoignage du Grand Paradoxe Humain, de son Aporie constitutive. On embrasse le Néant, lui, au moins, n’a nulle Terre Promise, lui, au moins, nous reçoit comme l’un des siens. Et voici, le Grand Voyage d’Αρχικός, l’Initial, se termine. L’Initial a succombé sous les coups du Final. Morale de l’histoire :

 

Depuis toujours

Sans détours

l’Homme se sait Mortel

Ceci est sans appel

C’est dans sa Nature

Oui, dans sa Nature

Alors il n’a cure

Oui, il n’a cure

De détruire la Nature,

 Oui, la Nature

Ce qu’il devrait aimer

Il le foule aux pieds

Ce qui lui donne la Vie

Il le sacrifie

 

« J’ai planté une flèche

au coeur de la Terre »

 

Qui la retirera la flèche

Qui la soignera la Terre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 07:33
Sous l’aile blanche du nuage

« Entre sel et ciel…

À contre jour…

La Vieille Nouvelle … »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Sous l’aile blanche du nuage », ainsi débute le jour nouveau au prix d’une aimable métaphore. Sans doute convient-il d’y voir nombre de motivations inconscientes : s’abriter des coups de dague de la lumière, se protéger des ardeurs solaires, mettre son âme au repos en quelque coin d’ombre fraîche, rassurante, pareil au sourire d’une Mère. Oui, nous sommes, que nous le voulions ou non, des êtres de fragile constitution, en même temps que des êtres aux désirs insatiables dont nous refusons qu’ils ne soient comblés. Nous voulons tirer le vin jusqu’à la lie, le sentir cascader en nos gorges brûlantes, le dérober à quiconque voudrait nous en ôter la subtile ambroisie. Car le Monde est vaste, certes, et chacun veut y trouver sa place, y creuser son terrier, s’y sentir à l’aise en somme et ne le partager qu’à la condition expresse que son propre site soit sauvegardé, qu’on en demeure l’hôte privilégié. Mais ces considérations ne sont que de byzantines remarques et nous avons mieux à faire que d’attribuer ici quelque mérite, là quelque vice qui nous clouerait au pilori.

   Nous cherchons donc la protection du nuage, nous sollicitons sa touche d’écume. Partout le monde est en guerre, partout le monde brûle, les maladies courent et nous essayons, tant bien que mal, de « passer entre les gouttes ». Cette seconde métaphore est bien plus efficace que la première, d’autant plus que les gouttes étant absentes, nous n’avons nulle difficulté à nous en protéger. Mais avons-nous assez réfléchi aux mérites et aux inconvénients de notre nature ? Mais avons-nous suffisamment interrogé les motifs inapparents qui guident notre conduite, orientent l‘aiguille de notre boussole selon toutes les directions de la Rose des Vents ?

 

 

Sous l’aile blanche du nuage

   Non seulement la Rose des Vents est belle, au motif de sa représentation cosmologique, elle fait signe vers tous les orients de l’Univers, mais elle contient en soi la totalité de ces merveilleux vents qu’il convient de nommer afin de les mieux connaître. Imaginez, un instant, le fameux « Homme de Vitruve » de Léonard de Vinci, placé au centre de cette étoile, imaginez les rayons comme autant de positions que pourraient occuper ses bras et ses jambes, imaginez enfin que les membres, bien plutôt que d’être de simples composantes organiques, soient en réalité des projections somatiques de qualités psychiques. Ainsi, tout Homme, occupant symboliquement la totalité des horizons des Vents, serait-il, tour à tour, Tramontane en son caractère froid et violent, puis Grec en sa pluvieuse climatique, puis Levant en sa plus étonnante douceur, puis Sirocco avec ses lames chaudes, puis Ponant avec toute la grâce qu’on lui connaît.

   Ainsi, cette troisième métaphore de la Rose des Vents, avec ses prouesses, ses contrariétés, ses vives sautes d’humeur nous place-t-elle, jointe aux deux autres, au plein du paradoxe humain. Autrement dit, l’Homme en tant qu’Homme-coïncidant-avec-lui-même, puis l’Homme -et-demi, puis l’Homme moins-le-quart et parfois même l’Homme s’absentant-de-lui-même, les exemples sont légion en nos contemporaines latitudes. L’Homme est toujours pure transitivité, glissement en soi, puis hors de soi, constant réaménagement de sa pâte existentielle (voir Sartre), entité si proche de l’Absurde (voir Camus), athée pluriforme (voir Nietzsche), simple image de soi (voir Schopenhauer), fétu de paille placé sous le régime de l’angoisse (voir Kierkegaard), Esprit au plus haut (voir Hegel), cible d’une cruelle ironie (voir Kundera), laissé pour compte au pied de quelque transcendance (voir Beckett). L’Homme, « l’absent de toute communauté » (pour parodier Mallarmé), l’Homme halluciné, en quelque sorte, est bien cet Absolu Relatif qui se sublime dans toutes les exaltations, les enthousiasmes, les passions, mais aussi celui qui s’abîme dans le piège toujours ouvert des apories. L’Homme est sa propre proie, il se manduque, se phagocyte à mesure qu’il croît et, de cette manière aussi illisible que perverse, anticipe-t-il tragiquement, chaque heure qui passe, sa propre et incontournable finitude.

   En une écriture déjà ancienne, j’avais utilisé le terme archaïque de « saisonnement » aux fins de porter au jour cette instabilité constitutionnelle de l’Homme, elle tisse son Essence d’une manière bien plus serrée que nous ne pourrions le penser. L’Homme est donc un Saisonnier, tantôt paré des grâces printanières, tantôt des outrances estivales, tantôt des langueurs automnales, tantôt des rigueurs hivernales. Sans doute sommes-nous affectés par les saisons qui passent, par les variations climatiques, le régime des vents et des pluies, les gelées et les canicules bien plus que nous ne voudrions le reconnaître. Participant à et de la Nature, il nous est impossible de nous en exonérer puisque, aussi bien, nous en sommes un fragment, une parcelle jamais vraiment détachée de notre Terre Nourricière. Sans doute aujourd’hui, en cette époque sevrée de tout romantisme, cette expression de « Terre Nourricière » prête-t-elle à sourire. « Rira bien qui rira le dernier ! » Le Romantisme est fondement de la Littérature, la Littérature l’une des plus belles conquêtes de l’Homme. Qui s’immerge adéquatement en la Littérature, sans réserve, se trouve immédiatement au plus haut car la Littérature est le Sens fait mots, le Sens fait textes. Ceux qui la pratiquent avec la prudence et l’intérêt qui conviennent me comprendront sans qu’il me soit nécessaire de « démontrer » plus avant, tant il est vrai que, plutôt que de se « démontrer », cette dernière se « montre » et se donne pour évidente aux yeux de qui sait voir.

   Mais revenons à l’image que nous n’avions nullement quittée, elle flottait simplement, à titre de métaphore, à l’orée de notre méditation. « Sous l’aile blanche du nuage », le ciel est gris, comme perdu dans sa propre immensité. De basses collines limitent l’horizon. Puis, plus près de nous, la nappe d’eau brillante, ruisselante de l’Étang, la lumière y joue selon golfes clairs et échancrures d’ombre. Puis, à nos pieds, la frange noire de la plage, elle est identique à des tréteaux sur lesquels serait posée la scène lacustre, un miroir reflétant l’inquiétude du ciel, sa longue dérive bien au-delà des yeux des Hommes. Une chose, cependant, n’a nullement été nommée, ce milieu de l’image où convergent les regards. Une antique Tour à Signaux, un genre de sémaphore désormais éteint, plus aucun feu n’en signale la présence. Autrefois c’était une balise lacustre, un feu appelant d’autres feux tout au long de la côte. Autrement dit un Amer, un Repère, une Balise, que sais-je encore. Il me semble que cette Tour, en partie détruite, est le vestige d’un temps où les hommes s’envoyaient des signaux, afin de correspondre, de communiquer et de possiblement s’abriter « sous l’aile blanche du nuage ». Toujours l’Homme a eu besoin de protection, une anse, une baie, une crique, une langue de sable où se réfugier le temps qu’une menace disparaisse et que le port puisse être rejoint sans dommages, la famille retrouvée, la chaleur du foyer rassemblée.

   Ce qui, aujourd’hui, menace le plus l’Homme, son hubris dont il fait claquer l’oriflamme à tous les vents. Inconscience que ceci. Si le Ponant est caresse, le Levant intime douceur, Tramontane est acide, Sirocco est intense chaleur et rien n’est moins évident que de s’extraire de la puissance des Vents, de ne nullement succomber à la violence, parfois, de leurs assauts. Dans la figure multiple des événements mondiaux, dans le visage tragique que, la plupart du temps, ils nous tendent, nous avons grand besoin de faire halte, de nous mettre au repos, de gagner cette paix qui devient aussi impalpable qu’un nuage de soie au large de l’eau. Nous avons besoin d’un suspens. Nous avons besoin d’observer notre image dans le miroir, non à la manière d’un complaisant solipsisme, seulement pour apercevoir notre dimension d’Homme, y puiser ce Sens que Nuage, Amer, Sémaphore nous donnent avec générosité et simplicité.

   Nous devons ralentir la roue du Temps, y faire rayonner la beauté d’une sagesse. Oui, de sagesse nous avons besoin, tout comme nous avons besoin d’air au contact de notre peau, d’eau pour la ressourcer, de terre pour lui donner un appui, de feu pour en réchauffer le délicat épiderme. Tous ces éléments sont en nous, non seulement de manière virtuelle, mais bien réelle, mais bien incarnée. En résumé, nous avons à retrouver le chemin de l’Amour. De Soi, de l’Autre, de la Nature, ceci est une seule et même chose. Ceci, chacun le sait et l’oublie parfois. Le monde est ouvert qui nous attend.

 

 

 

  

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2 août 2022 2 02 /08 /août /2022 08:39
Tout, parfois, est si loin !

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Tout est parfois si loin. Tout est parfois si flou, si dédoublé, si évanescent à l’horizon des yeux. Pourtant mes yeux sont sains, ma pupille aiguisée, ce qui veut dire ma conscience lucide. Combien j’aurais mieux aimé être affligé d’un cruel strabisme, atteint d’une myopie, réduit à ne voir le réel que décalé, incertain, au prix d’un astigmatisme. Mais non, je VOIS et je vois d’autant mieux que je m’interroge. Paradoxalement, ma bonne santé visuelle, (métaphore de la conscience de l’ouverture au Monde, bien sûr), bien plutôt que de proclamer un mince bonheur, ne fait que m’affliger et me reconduire dans de bien sombres et étroites ornières. Je sais que je parle à une image, à des coups de brosse grossièrement posés sur la toile, que votre degré de réel ne saurait l’être qu’à la simple fantaisie de mon imaginaire, que je peux vous faire varier à mon gré, tantôt vous voir comme une Coquette qu’un subit mal à l’âme inclinerait vers quelque mélancolie, tantôt comme une Femme libre d’elle, fière, indépendante, assurée de Soi, une manière d’Idole de platine dont rien, ni personne, ne pourraient altérer la souveraine présence, le coefficient de durabilité. Une détermination à toute épreuve, un chemin accompli sans le moindre faux-pas, l’aboutissement d’une inflexible volonté. Vous apercevant ainsi, en cette dernière posture, vous m’apparaissez telles ces splendides Sirènes taillées dans l’ébène, qui figurent à la proue des goélettes, creusent l’air de leur arrogante poitrine, impriment dans la texture du monde leur altière et inimitable présence. Après ceci, nulle parole ne serait à prononcer, le dernier mot de l’histoire aurait été dit.

   Tout est parfois si loin. Oui, je dis à nouveau ceci, à la manière d’une antienne, d’un refrain hors du temps, d’une complainte qui viendrait de quelque océanique abysse. Car, voyez-vous, j’ai beaucoup parlé de Vous et cependant, je n’ai parlé que de moi. Votre certitude divinement affichée, cette lumière brillante, cette aura étincelante, le roc que vous êtes projettent sur ma pâle figure des rayons verts pareils à ceux de quelque « Outre-Tombe », des rayons mortels, si vous préférez. Ma Mort à venir s’abrite sous l’irradiation de votre Vie. Entière, sublime, un genre de diamant troue la nuit de ses angles vifs, de ses arêtes acérées. Une Clarté surgit qui, aussitôt, sécrète une Ombre. Un Jour se lève qu’abolit bientôt une Nuit. Le savez-vous, je suis un être des Ténèbres, une simple cendre au sein d’un foyer exténué, un brandon éteint sur lequel nul vent ne viendrait rallumer l’étincelle. Pensez-vous que je m’en alarme ? Que des sanglots étreignent ma voix ? Que des remords font à ma chair d’invisibles mais pénétrantes morsures ? Que la faible esquisse que je destine, simple murmure au Monde, me place pour toujours, au trépas ? Si vous pensez ceci, vous êtes dans l’erreur la plus totale au seul motif que vous pensez la tristesse négative, la joie riante, les sourires pleins des faveurs des dieux qui sont au Ciel et se réjouissent de nous voir si naïfs et si comblés à la fois.

   Mais que je vous dise l’amplitude de mon bonheur à figurer sur cette belle Scène de la Métaphysique, avec ses clowns tristes, ses baladins lunaires, ses camelots de pacotille, ses personnages de carton-pâte tout droit sortis de la commedia dell’arte. Je suis comme dans le trou du Souffleur, je suis l’avant-Parole du Monde et de ses mannequins de cire, de ses hérauts de pantomime. Rien que de les voir s’agiter en tous sens, rien que de percevoir leur marche de guingois, rien que de surprendre leur fausseté et croyez bien que ma félicité est entière, que mon esprit se dilate au rythme de leurs entrechats, à la cadence de leurs faux-semblants, à la mesure de la gigue endiablée de leurs duperies. Vous la savez cette existence faite de gants retournés, on ne voit guère que leurs coutures, vous la savez cette hypocrisie, on ne voit que ses bulles qui crèvent à la surface de l’étang, le limon est plus bas, qui est trouble, qui se dissimule sous des airs patelins. Apercevriez-vous meilleur spectacle que celui qui consiste, pour un Voyeur (je me régale en ce rôle si audacieux), à viser le Monde, à y ôter les masques de ses Figurants, à porter au jour la quadrature ouverte du Vice, alors que la Vertu, de modeste venue, se dissimule et rougit de se dissimuler, de se confondre avec les lisières, de ne faire face qu’avec parcimonie, entre deux fautes, entre deux supercheries ? Savez-vous le plaisir qu’est le regard droit, mais aussi, paradoxalement, la douleur qu’il porte en son effronterie ? Car oser toiser la Vérité est toujours se confronter à l’ombre portée du Mal et l’on en aperçoit, sur la taie de son visage, les stigmates à jamais.

   Mais sans doute vous interrogerez-vous sur la pertinence de mes inquiétudes, de mes interrogations qui lui sont coalescentes. Certes, vous avez bien perçu que ma lancinante comptine Tout est parfois si loin, avec sa mesure tel un réel danger, n’est nullement danger pour les Autres, les Pantins de la commedia dell’arte, ils sont trop habitués à leurs pitreries, ils s’en distraient, ils s’en réjouissent et, sans doute même, en jouissent de toute la densité de leur chair frémissante.  Non, ce refrain Tout est parfois si loin, loin de désigner les Autres, leur effet d’irréel, parfois, est bien mon réel à moi, autrement dit cette épine, ce buisson arrimés au plein de ma poitrine, ils y font leurs ravages tout en douceur, « lentement et sûrement ». Ce si loin ne dit nullement le lointain de quelque espace, le lointain de mes Commensaux, il dit le lointain en moi, je veux simplement dire, en une formule sans doute malhabile, mais suffisamment éclairante, l’éloignement qui existe de mon JE à mon MOI. Comme une division, une ligne de fracture, un clivage entre deux sédiments tectoniques. Oui, je sais, vous m’identifierez, aussitôt, à quelque schizophrène en mal de Soi, sur une orbite éloignée des Autres, ces Étranges Galaxies, plus on s’en rapproche, plus elles sont mystérieuses, énigmatiques, une distance infranchissable se lève, pareille à une nuée d’orage.

   Vraisemblablement, argumenterez-vous que je ne fais que jouer avec les mots, me plaire à des tours de passe-passe. Vous penserez l’identité de JE et de MOI. Mais de quel droit émettrez-vous cette fallacieuse hypothèse ? JE n’est jamais identique qu’à JE. MOI n’est jamais identique qu’à MOI. Sinon, à quoi serviraient donc les nuances du Langage, les réalités lexicales s’illustrant sur l’axe paradigmatique ? Si le JE était MOI, nous le nommerions MOI. Si le MOI était JE, nous le nommerions JE. Vous voyez bien que nous prenons des libertés avec les mots, nous leur infligeons des torsions, nous les faisons plier sous le fer de notre volonté. Aucun mot n’est l’équivalent de quelque synonyme que ce soit et tout synonyme est déjà une aberration, un règlement en « monnaie de singe ». Tout synonyme s’écarte d’une vérité initiale, originaire. Tout synonyme est, par nature, approximation, sinon mensonge. La coexistence, en SOI, de JE et de MOI, ceci veut seulement indiquer, certes d’une manière lexicale qui n’est nullement la totalité du Sens, son prologue simplement, ceci veut indiquer la distance, l’altérité, la non-correspondance terme à terme. Ainsi, la « belle » formule solipsiste « MOI, JE » à l’initiale d’un énoncé ne saurait trouver de substitution dans les formules franchement aporétiques qui se donneraient sous le « MOI, MOI » ou le « JE, JE ». Vous apercevez bien ici que le système logique trouve sa limite et, bien plus, sa contradiction. Å l’évidence, il existe un décalage, un écart, une manière de dissonance entre « JE » et « MOI ». Dans les énonciations canoniques, « JE » précède toujours « MOI ». Exemple : « JE vais en ville », mais « Attends-MOI ». Le JE a la prééminence sur le MOI. Le JE est mélioratif, le MOI est dépréciatif. Le JE est l’index de l’identité. Le MOI est purement égoïque. Voici pourquoi aucune substitution n’est possible de JE à MOI, de MOI à JE. Ce qu’indique clairement cet insubstituable, c’est moins une différence langagière, qu’une différence ontologique. Nous sommes, pour notre vie durant, marqués au fer d’un insurmontable paradoxe. Toujours, nous sommes le point d’équilibre, ou plutôt de déséquilibre, entre deux principes opposés :

 

Entre le Masculin et le Féminin

L’Ombre et la Lumière

Le Jour et la Nuit

Le Bien et le Mal

Le Vice et la Vertu

Le Blanc et le Noir

L’Amour et la Haine

La Guerre et la Paix

La Vie et la Mort

Entre le JE et le MOI

 

    Tout est parfois si loin, cette assertion répétée à la manière d’un leitmotiv, voulait signifier cet intervalle qui, parfois, se creuse en Moi, à la manière d’une lézarde. Alors, je ne sais plus vraiment si je suis un « JE », si je suis un « MOI », peut-être même un tout AUTRE que Moi, une simple entité chevauchant la césure entre « JE » et « MOI ». Si je bats la chamade de l’Un à l’Autre. Si je ne suis jamais que ce Mouvement de Balancier ou bien si je ne suis que « cette heure arrêtée au cadran de l’horloge », sans en avoir bien conscience, manière d’Ophélie flottant entre deux eaux, entre le songe et le réel, ou bien entre deux songes, si j’existe vraiment. Et alors commence au sein même du chaudron de ma tête cet étrange sabbat où j’enfourche mon balai, ne sachant si je suis encore Moi, le balai, la Sorcière, le pandémonium lui-même. Mais, Vous la Lointaine qui figurez sur le blanc de la toile, Vous la Rêveuse dont le visage oblique appuyé méditativement sur votre main, Vous à la chevelure noire à la Garçonne (l’ambiguïté qui perce !), Vous au visage à la teinte d’olive (une préfiguration de l’au-delà ?), Vous aux bras nus, Vous cintrée dans le mince fourreau d’une tunique grise, Vous l’Irréelle Présence, voici que je vous ai accordé Identité, Lieu et Temps, l’instant d’une brève méditation. A ce seul effet de l’énonciation, vous aurez existé, tout comme l’arbre existe, le nuage, tout comme JE, tout comme MOI, car si nous sommes c’est bien à être des ÊTRES DE LANGAGE. C’est parce que je vous ai nommée que vous êtes sortie d’une léthargie qui aurait pu être éternelle. C’est, identiquement, parce que j’ai été nommé jadis, que je me suis nommé « JE », « MOI », que l’être s’est présenté en qui-je-suis avec son coefficient d’évidente réalité. Parmi tous les cogitos du monde qui émettent des hypothèses hasardeuses, croyez-le bien, L’Attentive, un seul se donne comme vrai, que nous devrions écrire en lettres d’or à la cimaise de nos fronts insouciants mais, parfois, semés d’inquiétude :

 

« JE PARLE, J’EXISTE »

 

   Toute autre énonciation n’est que « miroir aux alouettes ». C’est parce que le Langage seul est capable de nommer l’ensemble du Réel, qu’il le fait apparaître et le fonde telles nos plus sûres assises. Parle donc, la Muette, tu seras. Sinon, je parlerai à ta place, belle peinture, ce qui reviendra au même. Toute Parole est identique à toute autre. Å condition, cependant, qu’elle soit proférée en Vérité.  Sans doute faut-il en conclure que toute Parole n’est portée à elle-même qu’au mérite de son dire. Oui, sans doute, au mérite de son dire.

 

 

 

 

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30 juillet 2022 6 30 /07 /juillet /2022 10:32
Vous dont les yeux

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

Voyez-vous vous me laissez en silence

A peine ai-je prononcé quelques mots

Que les phrases s’éteignent

Que la mutité paraît être

Le seul lieu de votre présence

 

Mais êtes-vous présente

Je veux dire incarnée

Possédez-vous

Une Voix

Un Sexe

Des Désirs

Vous êtes si lointaine

Arrivez-vous jusqu’à Vous

Ou bien êtes-vous en retrait

Encore soudée

Aux limbes du Néant

 

   Oui, je profère le Néant, ce sur quoi l’on ne peut rien dire. Oui, je profère pour proférer, pour combler mon propre silence. Savez-vous combien il est insupportable de faire face à l’Autre dont, précisément, la Face n’est qu’une parole vide, une simple rumeur que le jour éteint ?

   Votre épiphanie est la condition de la mienne. Je vous regarde, je prends acte de vous, votre visage me répond et ce muet langage fait, en moi, naître la vie, bourgeonner le Sens. Avez-vous déjà aperçu combien il est tragique pour l’Homme, de lancer sa voix dans l’espace, d’espérer la levée d’une haute falaise, de penser que sa voix va ricocher, que l’écho va en amplifier la puissance, en multiplier l’énergie ? Alors, tout chemin de retour est confirmation de Soi, jeu de Soi avec Soi, le seul qui vaille vraiment, le seul qui nous justifie et nous assure de qui-nous-sommes. L’Autre, ce mystérieux miroir, l’Autre est trop loin, à la recherche de Soi, immergé en ses propres eaux. En toute logique, pour l’Autre, je ne suis qu’un satellite errant, un objet égaré, un genre d’OVNI faisant d’illisibles ellipses autour de qui-il-est. Toujours, pour l’altérité, je suis de surcroît, je suis ce « chromosome surnuméraire » qui me rend fondamentalement différent, étranger, hors d’atteinte.

  

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

  Voyez-vous, je ne désarme pas, je ne renonce pas, je persiste à vouloir vous nommer, mais à peine m’y risqué-je, et voici qu’une pluie de points de suspensions …… envahit ma vue, pareils à ces nuages de très fins insectes, venus d’on ne sait où, en partance pour je ne sais où, ils n’ont même pas conscience d’être, ils ne sont que leur propre vol à défaut d’être leur âme. Non, ne souriez pas, les insectes, tout comme vous, tout comme moi, sont capables d’âme, seulement ils ne le savent nullement et c’est pour ceci qu’ils volent continûment, à sa recherche, seulement à sa recherche. Car, Vous, comme moi, comme l’insecte, nous avons besoin d’âme, n’est-ce pas ?

   Nous sommes identiques à ces infimes existences qui espèrent, un jour, d’une connaissance immédiate, pouvoir sortir de l’anonymat, porter un nom, être reconnus à la hauteur de qui-ils-sont. Oui, vous avez remarqué, dès qu’il s’agit d’existence (qui-nous-sommes ; qui-il-est ; qui-ils-sont), je prends le soin de relier les mots entre eux à l’aide d’un tiret - et ceci, sans doute l’aurez-vous compris, est symbolique de cette Unité après laquelle nous courons sans jamais pouvoir l’atteindre. En quelque coin mystérieux de notre être nous portons l’empreinte de cette dyade originaire, de ce fameux Androgyne platonicien, de ce Saint Jean-Baptiste en qui se fondent le Principe Mâle, le Principe Femelle, en qui fusionnent le Soleil et la Lune. Tous nous portons en nous la nostalgie de cette harmonie, de cet accord perdus, nous nous vivons et nous éprouvons sur le mode du fragment. Seule notre Mort réalisera la synthèse mais nous ne sommes nullement pressés d’en connaître l’épilogue.

    Disant ce que je viens d’annoncer à l’instant, cette dispersion, cette diaspora, cette dissémination, mon propre langage ne connaît que le suspens et, parlant de Vous, essayant de vous circonscrire, voici ce qui vient au bout de ma langue, des bribes, des bouts épars, des manières de feuilles ayant perdu leur limbe, des résilles de nervures,

 

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

   Mais vous apercevez-vous au moins combien ce type de langage aphasique, cette lente extinction des mots, vous dépeignent bien mieux que ne saurait le faire le plus sublime des portraits ? Toute votre Essence est assemblée, condensée en cette énonciation, laquelle à défaut d’être finale, est l’index de votre Finitude, en sursis seulement, en attente. Et ce qui, pour moi, est le plus sombre, le plus déchirant, un coup de canif planté au mitan de mon derme, ce qui est le plus désespérant (pauvre condition humaine !), cette sorte de réverbération qui, s’enlevant de votre Finitude légitime la mienne, la rend plus réelle que la certitude du rocher, l’inaltérable de l’airain.

 

Oui notre seule clarté

Notre seule évidence

Que la Mort soit

Notre dernier mot

Point de suspension

Le terme aura été atteint

   

   Pour cette raison même de la clôture brutale du Sens, je dis le précieux de toute suspension, de toute parenthèse (elle qui fait époque), de tout repos du Temps, il nous alloue, précisément, ce Temps qui est notre respiration, le rythme de notre amour, le battement de notre cœur. Avez-vous bien saisi l’endroit précis où repose le Sens en sa plus généreuse donation :

 

Entre les mots

Entre deux amours

Entre deux pensées

Entre deux secondes

 

   C’est toujours l’intervalle qui signifie, la chose est trop pleine, trop occupée d’elle-même, trop égoïque, trop attentive à sa propre plénitude pour se disperser dans un acte qu’elle juge superflu, inutile, voire dangereux. Le mot est constamment affairé, précédant ou suivant l’autre, rassemblé en sa propre substance, replié au creux de sa monade, autiste en sa barbacane. C’est simplement le mouvement, la relation, le passage d’un mot à l’autre qui médiatisent les potentialités et ouvrent les oculi du Sens.

   Sur une feuille de papier, écrivez « pomme », puis à quelque distance, écrivez « rouge », vous obtiendrez deux blocs inertes, des sortes de gémellités fermés à la reconnaissance de l’image qui leur est identique. Vous n’obtiendrez que des silences.

   Maintenant, prenez à nouveau votre crayon, écrivez « la pomme est rouge » et, soudain, la pomme en question surgit devant vous avec toute la charge de synthèse qui habite sa radiance interne. Le « est », la copule aura accompli l’action magique, aura donné lieu à la métamorphose. Les mots qui étaient inertes, simples tels d’innocentes et léthargiques chenilles, auront connu leur état de chrysalide puis leur être accompli, cette imago qui rayonne de couleurs et de mouvements, autrement dit ce flamboiement, ce resplendissement de tout Langage dès l’instant où il est fécondé par ses puissances internes qui sont les facettes de l’être, ses plurielles esquisses.

   Le « est », en tant que copule, aura établi la distance, l’intervalle, en même temps qu’il aura procédé au rapprochement de l’épars, du multiple, assemblant en l’unité d’un même creuset la toute beauté de la signifiance. « L’in-signifiant » sera devenu « signifiant », le Langage aura accompli en totalité le jeu de son Essence : signifier, autrement dit faire reculer l’aporie du non-sens, éclairer les ombres, faire se lever une brillante constellation parmi la toile dense et oppressante de la nuit.

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

   Des mots à peine articulés, un sens à peine proféré, une phrase commencée que le Destin, le Temps n’ont encore terminée. Vous l’Inconnue qui me mettez au risque de vous énoncer, de vous faire paraître selon des mots, la tâche me revient de dire en quoi votre décel est possible, en quoi ne nullement vous dire serait vous laisser identique à un mot assiégé de silence, un homme marche dans le désert qui ne comprend plus le but de sa marche, le sable est vide de sa présence. Il me faut donc reprendre mes mots, leur attribuer de l’espace, leur offrir du temps, ainsi auront-ils quelque chose à énoncer, Vous en la matière, vous extraire de votre corolle, Vous porter à la margelle du jour.

 

   Vous dont les yeux noirs, très noirs, des billes d’obsidienne, interrogent la sourde présence de l’heure, Vous dont les yeux sont le lieu du pur étonnement (le site de la philosophie), vous qui me regardez et me portez à l’être, comment pourrais-je mieux vous connaître qu’à vous regarder à mon tour ?

 

Regard contre Regard.

Conscience contre Conscience

 

  C’est le miracle de nos regards croisés qui nous fera exister dans une belle et étonnante réciprocité. Je serai Moi par Vous, Vous serez Vous par Moi. Vous serez Vous par Vous. Je serai Moi par Moi. Ainsi, au simple fait de nous être « dé-visagés, » nous serons-nous « en-visagés », c’est-à-dire que nous aurons pris Visage, notre Forme Humaine, qu’une Idée aura trouvé le sol de son actualisation. Ô Vous que je ne connais pas, vous qui ne pouvez être que la Lointaine, je vous supplie de m’accorder votre regard, autant de temps que vos yeux seront fertiles, ouverts à reconnaître le Monde. Du Monde, tout comme Vous, je fais partie. Placez-moi en sa faveur. Faites de vos yeux ce rayon magique au gré duquel, nous apparaissant l’Un à l’Autre, nous serons l’Un en l’Autre, l’Autre en l’Un.

 

   Vous dont la bouche est ce don sublime, cette fleur rouge à peine éclose, cette rumeur du Silence porté à son possible bourgeonnement, vous dont la bouche est la précieuse fontaine, une eau de source claire en voie de venir à la Lumière, ce porte-mots, cette levée d’une plaine blanche, immaculée, cette longue attente, cette Babel qui n’aura de cesse de dévider son long poème, le seul prodige est ceci, que le Langage soit et alors, nous sommes nous aussi au plus haut, nulle Essence plus pertinente que le Mot. Mille fois ai-je cité les deux vers splendides du Poète Stefan Georg, auquel le « Philosophe de l’Être » a donné le plus bel essor qui soit :

 

« Ainsi appris-je, triste, le résignement :

Aucune chose ne soit, là où le mot faillit. » 

 

   Vous dont la bouche est cette blessure rouge qui saignerait faute de pouvoir proférer, j’attends de vous que vous articuliez, de votre voix que je suppute grave et voilée, révérence faite au Don le plus Haut, que vous articuliez seulement quelques mots limpides, simples, porteurs d’une joie immédiate. Joie des mots eux-mêmes. Joie des Autres qui ne sont que Langage, le savent-ils cependant ? Joie intime faisant en moi son reflet de ciel et de cendre, ses pliures d’étain sur l’argent de la lagune, la Métaphore est ce par quoi je suis au Monde comme l’Eau est au vaste Océan.

    Vous dont les mains sont les rameaux que vous portez au-devant de vous, signes avant-coureurs de votre voix, emblèmes de votre passion de vivre, porte-empreintes de qui-vous-êtes en votre fond. Vos gestes sont le prolongement naturel de votre Langage, à moins qu’ils n’en soient les éclairés précurseurs.

 

Prononcez le mot « Colombe »

Et l’oiseau blanc sortira de vos mains

Comme du chapeau du prestidigitateur

 

Prononcez le mot « Neige »

Et le purement accompli

 L’écume de la pensée poseront à l’entour

La poudre de leur blanc frimas

 

Prononcez le mot « Amour »

Et le Monde apprendra

Le lieu de son Être

Et les Hommes et les Femmes

Vivront de cette pure ambroisie

 

Prononcez le mot « Désir »

Et c’est de vous-même

Dont vous aurez le désir

Et c’est moi qui vous désirerai

Comme l’on désire

L’arche de Clarté

 Le repos de la Fontaine

L’offrande du Jour

 

Vous dont les yeux

Vous dont la bouche

Vous dont les mains

Sont les signes

 Qui vous déterminent

Vous font qui Vous êtes

Me font, aussi, qui Vous êtes

 

Vous, Yeux

Vous, Bouche

Vous, mains

Demeurez au lieu

De votre semence

Une fleur se lève, éclot

Beauté du Monde

 

 

 

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18 juillet 2022 1 18 /07 /juillet /2022 13:49
Vous, dans l’exténuation du jour

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Vous, dans l’exténuation du jour, pourquoi votre silhouette, pourquoi votre inquiète présence ? Je suis un homme des lisières, un homme tout juste apparent dans la clarté de l’aube, un homme tout juste visible dans la lumière hespérique. Comment vous ai-je aperçue, vous dont l’image se confond avec la sombre rumeur de l’heure ? Je ne saurais dire si vous émergez de la Nuit, si vous en êtes un fragment, si vous êtes la Nuit elle-même dont je n’apercevrais que le ténébreux symbole. Voyez-vous, parfois je doute de ma vision, mais ceci serait encore moindre mal. Ne vous est-il arrivé, à cette heure belle entre toutes, que l’on désigne sous l’heureux vocable « entre chien et loup », de ne guère distinguer que des formes floues, des manières de spectres dont vous ne savez plus très bien si ces formes ont une existence concrète, si ce n’est votre fantaisie qui leur a attribué un corps, peut-être une âme ? Cette aura qui vibre doucement à l’entour de leur chair, est-ce leur âme qui tente une sortie discrète ? Cette aura, est-ce leurs sentiments qui veulent connaître la lumière du jour, c’est si discret, les sentiments, lovés au centre du corps, parmi les fleuves de sang, les douces collines de chair.

   « Je doute de ma vision », vous disais-je à l’instant et ce regard si imprécis me fait douter de moi-même, si bien que j’ai toujours un miroir à portée de la main pour me rassurer de qui-me-fait-face, dont je présume qu’il s’agit de Moi, mais comment m’en assurer ? Une simple image dit-elle mon réel, me confirme-t-elle dans mon être ou bien n’est-elle qu’un « miroir aux alouettes », une apparence fuyante sur laquelle ne rien fixer de stable, de définitif ? Alors, étant si peu le Maître de-qui-je-suis, comment pourrais-je l’être, en quelque façon, de-qui-Vous-êtes ? Je suis sûr que ce flou existentiel vous a déjà questionnée, qu’il vous frôle incessamment de son aile de soie, vous déporte de vous, vous place en porte-à-faux, comme si, en une certaine manière, vous étiez double, chacune de vos moitiés se mêlant ou se séparant selon votre coefficient de bonheur, votre gradient d’ennui.

   C’est un problème que je me suis souvent posé, de savoir le lieu exact que j’occupe, non dans le Monde universel qui m’entoure, mais dans mon Monde propre, celui de mon corps, de mes pensées, des inclinations qui me sont singulières. Mais voici que je retombe dans mon travers, oh certes, je le partage avec nombre de mes Commensaux, je ramène tout à Moi, j’enduis ma peau de la glaçure du narcissisme. Mais, en réalité, puis-je être autre que celui-je-suis ? Puis-je différer de Moi au point de devenir simple abstraction, corps d’insecte radiographié par quelque soucieux entomologiste ? Non, certainement pas. Mais je crois que je peux essayer de me connaître par qui-Vous-êtes, puisque aussi bien, vous me servez de miroir, que votre regard m’accomplit en quelque sorte, me confirme tel ce Quidam que je suis pour vous, inévitablement, et vous aurez contribué à ma propre construction, certes à votre corps défendant, mais vous ne pourrez nullement reprendre la pointe de votre vision, elle est entrée en Moi, elle m’appartient, je suis Vous qui êtes Moi, si je peux jouer avec les mots et mêler ce qui, par nature, n’est nullement miscible.

    A moins qu’une curieuse alchimie ne nous relie à notre insu. Je serais votre visage, vous seriez mes mains, je regarderais par vos yeux, vous goûteriez par les papilles de ma langue. Ne trouvez-vous fascinant ce jeu de rôles interchangeables, ce « je te donne ceci, tu me donnes cela », tout comme le jeu d’enfants innocents dans une cour d’école. Je crois que, malgré vous, vous adhérez, qu’insensiblement vous devenez Moi, alors que je m’immisce en Vous.

 

C’est fort un regard,

c’est inquisiteur un imaginaire,

c’est perforant le feu du désir.

Du désir, oui, car je voudrais être Vous,

tout comme vous souhaiteriez être Moi.

 

   Des Vases Communicants, en quelque sorte. De gélatineuses méduses se fondant dans leurs robes souples respectives si bien que l’on ne sait plus qui est qui, si l’on a une âme, si l’esprit que l’on croit posséder n’est, en définitive, qu’une hallucination, qu’un écho de cette étrange gémellité qui, par la simple loi de l’usage, ne cherche qu’à nous confondre dans l’Unité ambiguë de l’Androgyne. Je suis Tu, Tu es Je, non dans une parfaite réversibilité qui supposerait encore quelque scission, quelque césure, non Deux principes fusionnant en Un Seul. Plus de conscience unique de Soi, seulement deux Soi qui ont confondu leurs contours au point de n’en faire qu’un.

   Vous, dans l’exténuation du jour, Moi dans la fuite de l’aube, Lui ou Elle dans le glissement du crépuscule, la sublime miscibilité, le principe d’identité, le solipsisme dissout puisqu’il n’y a plus d’altérité, plus de différence. Combien ceci est rassurant pour un intellect préoccupé d’harmonie, de perfection. Mais combien cette vision d’un Seul Germe renfermant le Tout du Monde est déprimante. Vous êtes Vous au motif de votre éloignement. Je suis Moi en vertu de mon espace-temps qui n’est nullement le Vôtre, qui ne le sera jamais. Le rêve lui-même, zone de liberté absolue puisque la conscience est mise en veille, ne produit guère de dyade, loin s’en faut. Les Êtres pullulent, se mélangent le temps d’une étincelle puis s’éparpillent en milliers d’étoiles dont chacune a sa singularité, dont chacune brille de son propre éclat.

   Les Êtres se divisent à l’infini, se métamorphosent, un corps en donnant mille, une pensée en sécrétant une infinité d’autres. Inépuisable beauté que cette profusion de formes, ressourcement inouï de Soi dans une constante polyphonie, chatoiement symphonique de ceci même qui, à chaque seconde, est flûte, hautbois, clavecin, luth, lyre ou cithare. Certes, l’Unité est belle dans sa simplicité, son immuabilité, sa puissance tranquille. Certes, la Pluralité est belle, elle qui multiplie les points de vue, ouvre les horizons, amplifie les perspectives.

 

C’est, comme toujours,

une Vérité

qui surgit

de la rencontre

d’une Ombre,

d’une Lumière.

Une Vérité

qui se donne

dans l’intervalle

du Ciel et

de la Terre.

Une Vérité

qui apparaît

dans la distance

du Proche

et du Lointain.

 

   Quoique nous fassions, Vous et Moi, nous sommes des Êtres de l’intervalle, de simples médiations installées entre Jour et Nuit, d’inquiets observateurs des hautes flammes du Soleil, des touches de cendre de la Lune. Constamment nous allons d’une réalité à une autre. Incessamment nous oscillons entre Flux et Reflux. Continûment nous nous inscrivons entre Esprit et Matière. Ceci n’est nullement une Loi du Hasard. Ceci est la Loi du Langage qui n’est jamais que la Loi de toute Signification. Le Sens n’apparaît jamais qu’à fulgurer entre Adret et Ubac ; entre la cime de la Montagne, l’abysse de l’Océan ; entre l’autorité de l’Homme, la douce présence de la Femme. Irréversiblement nous sommes des Êtres du Milieu, des Êtres ballotés entre le Vice et la Vertu, préférant le plus souvent le premier à la dernière, ce qui n’est « qu’Humain, trop Humain », mais pouvons-nous échapper aux motifs que trace notre Essence, qu’assume, souvent de guingois et de manière contingente, notre Existence ?

   Alors, Vous si différente de Moi, comment vous donner Sens, autrement qu’en vous nommant, en vous décrivant, en vous installant au centre de mon Langage ? C’est Vous que je dois figurer, vous par la grâce de qui je deviendrai visible à Moi-même. Car, toujours nous naissons de l’Autre, car, toujours, nous naissons en l’Autre. Nous ne pouvons, nous-mêmes, nous porter sur les fonts de l’exister qu’à faire fond sur ce qui n’est pas Soi, sur ce qui toujours questionne et nous fait être Hommes, Femmes, au Plus Haut. C’est toujours ce vertige qu’il faut viser, toujours dans une triple fascination :

 

de Soi,

de l’Autre,

du Monde.

 

   Cette « fascination » n’est ni gratuite, ni hautaine. Elle est ce par quoi nous nous trouvons au Monde, intimement reliés à ce qui pour l’Humain fait Sens : cette Histoire que nous écrivons sur le palimpseste des jours, il porte en filigrane la trace de nos Ancêtres, la Nôtre propre, les signes de notre Descendance, elle sera la bouche qui, après notre disparition, témoignera de qui nous avons été, ici, sur ce coin de Terre, sous l’abîme immense du Ciel, près des Nuages aux ventres de peluche. Oui, une tendresse s’élève à faire venir, par le truchement des mots, tout à la fois, notre Passé, notre Avenir, notre Présent, un Amour se lève, une Fin approche, une Certitude nous gagne, jamais nous n’avons été plus Vivants, les jours nous ont comblés de cette plénitude, elle n’est ni savoir, ni connaissance ultime, elle est simplement l’efflorescence de notre Chair, là au moins sommes-nous en terrain familier.

   Mais, voyez-vous combien je suis distrait, combien mon Moi me rassemble à l’intérieur de mes propres frontières (une pure Monade !) et me voici venant à Vous dans l’humilité, chargé de mes pauvres mots, ils trébuchent à l’envi, ils peinent à vous suivre, Vous « l’absente de tous les bouquets », vous l’Idée Majuscule dont je ne pourrai franchir le seuil qu’au prix de ma mortelle absence car l’Idée est si Haute que seule la Mort peut en embrasser le vaste Destin. De Vous je dirai peu et ce sera déjà beaucoup car comment peut-on dire de l’Autre alors que l’on n'arrive même pas à dire à propos de Soi ?

 

Petit Poème à destination

 de Vous, de Moi,

 de Qui lira ou ne lira pas

 

Vous, dans l’exténuation du jour

Vous êtes identique à

Ces sublimes Cariatides

Qui supportent tout

Le poids du Monde

Vous, sous le fleuve étincelant

Des cheveux de paille

Vous au front divisé de douleur

Vous au masque blême

Vos yeux noirs ravagent votre Face

Masque d’une antique Tragédie

Vous à la bouche ensanglantée

Sur quel secret, quel mystère votre

Parole s’est-elle refermée 

Avez-vous une énigme enfouie

Dans le puits d’ombre

De votre corps 

Votre corps a-t-il connu

 le Foudre du dieu 

Êtes-vous simple Humaine

 Ou bien Déesse aux

Impénétrables desseins

 L’albâtre de votre chair

Vous immole déjà bien plus loin

Que votre dicible présence

Êtes-vous un Être de l’Au-delà 

 Dissimulez-vous de nébuleux

Arrière-Mondes habités

De fantomatiques hiéroglyphes 

Êtes-vous anticipation

De la Camarde à laquelle

Nous abreuver

 Une dernière fois avant

D’arriver à Trépas 

Êtes-vous qui-je-suis en sa plus

Étonnante métamorphose 

Toujours la Division

Toujours l’Unité

Sa cruelle obsession

Je me sens bien Seul

Å être ainsi

Séparé de Vous.

Et Vous,

M’aimez-vous,

 Un peu,

Tendrement,

Å la folie ?

J’aimerais tant

Å la FOLIE,

 Elle seule peut nous

Sauver du Réel

Elle Seule peut nous

Sauver de Nous !

Le Plus

Grand

Danger

 

 

 

 

 

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28 juin 2022 2 28 /06 /juin /2022 09:54
Vous, la Rouge Tentation

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

Au sortir de ma nuit songeuse

Dans ma dérive bien hasardeuse

Vous avez soudain surgi

En une silhouette bien inouïe

Je demeurais hagard

Au matin jusque tard

Persuadé d’une pure illusion

Qui faisait se lever des frissons

Peut-être fouetter ma déraison

 

Mais laissez-moi maintenant

Vous écrire en prose

Il faut bien que j’ose

Mêlée de quelques rimes

Juste une question de rythme

Tout comme dans l’Amour

Que vous exaltez

Et qui me dispose

Å vous faire la cour

Ainsi rejoindrez-vous

 Ce lieu prosaïque

D’un corps lubrique

 

.Jamais, je vous l’avoue

Je n’ai vu femme

Plus abandonnée

Plus à son vif désir liée

Vous êtes là

Sur un modeste sofa

 Comme immédiatement livrée

Å l’appétit bien aiguisé

De quelque Curieux

Que je crois bien graveleux

Vous percevez-vous, au moins

En cette scabreuse posture

Pareille à l’Hétaïre livrée

Aux pensées les plus impures 

 

Car il ne peut s’agir que de cela

N’est-ce pas

Votre corps ne vous appartient pas

Il est le lieu de mille festins

De mille rumeurs

Qui incendient les cœurs

Votre corps, mais en est-il un

Ce désordre de lignes

Ce mélange de signes

Mais qui donc peut s’y abreuver

Qui pourra ressortir l’âme en paix 

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

Å votre égard

Je veux bien convoquer

Quelque sort du Hasard

Manifester de l’indulgence

Mais votre état ne serait-il

De simple indigence 

Savez-vous combien

Votre image est troublante

Combien vous visant

 Mes idées sont lentes 

 Êtes-vous un objet de la Nature

Un genre de démesure

Le résultat de quelque usure

Une dette à jamais soldée

 

Du bas au haut de votre corps

Quelle immense désolation

Vous vivez à ne jamais

Connaître de rémission

Pourquoi votre anatomie

Est-elle vide

Avez-vous été dépossédée

De sa note viride

Cette teinte qui dit la vie pareille

Å la pousse du végétal

 

Je ne sais si je suis

Votre unique Voyeur

Et d’autres yeux

Vous découvrant

Ceci serait ma terreur

Car, voyez-vous, lorsque

L’on est Courtisane

L’on se dispose à n’être

Dans la vaste savane

Que la proie guettée

Par mille appétits

Or d’appétit je ne

Veux que le mien

Je veux être votre seul lien

Oui, je vous place ardemment

En mon unique possession

Et ne plus vous apercevoir

Serait le lieu de ma perdition

 

Vous la destinée à la luxure

Me trouverez-vous porteur

D’idées bien impures

Mais le Mal attire le Mal

Le Vice attire le Vice

Tous deux sommes entrés

En un cycle infernal

Somme toute fatal

Dont nul ne pourra nous faire sortir

Alors, plutôt que de nous mentir

De quêter quelque repentir

Laissons-nous aller à la pente

De notre commun désir

Le vôtre, me soumettre

Å votre farouche volonté

Le mien : livrer mon âme

Au plus vil des péchés

Nous ne vivons

Que l’un par l’autre

 Vous en votre état vénal

Moi en mon sentiment

Définitivement létal

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

Oui, votre Vie contre ma Mort

 Oui, votre Mort contre ma Vie

Seules trois notes me crucifient 

 Le gribouillis de vos bas

Il est un fier appât

La résille mêlée de vos cheveux

Ceci me rend heureux

 La grenadine violente de votre bouche

Permettez que je la touche

 Jamais je ne connaîtrai de repos

Avant même le Grand Saut

Que je ne vous ai manduquée

 Jusqu’à la moelle de vos os

Oui, de vos os

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

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20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 13:48
Soi face à Soi

Image : Léa Ciari

 

***

 

[Du thème récurrent de la SOLITUDE

 

   Si la solitude est bien l’un des thèmes fondateurs du Romantisme et de ses états d’âme, si la solitude constitue le fond de toute littérature existentielle elle est, tout autant, la préoccupation constante de qui veut créer. On a coutume de parler de la solitude de l’Écrivain, dans le secret de sa chambre, face à ses personnages de papier. Certes cette solitude est réelle, tout comme elle est éprouvée par le Peintre face à sa toile, par le Sculpteur face à sa sculpture, par l’Amant face à son Amante, par l’Existant face à son existence. Autrement dit, cette situation est coalescente à notre condition mortelle et rime, bien évidemment, avec finitude. C’est au motif d’être des entités finies que nous éprouvons ce sentiment d’un vide qui nous entoure, d’un abîme qui, toujours, nous précède et dans lequel, un jour, nous chuterons, trouvant peut-être alors réponse à nos continuelles interrogations.

    Nombre de mes écrits, nouvelles, réflexions en forme de rapides essais, poèmes et autres méditations, vivent sous le souffle continuel de cette solitude qui les justifie et en nervure le sens. Å cette posture, plusieurs raisons : un penchant naturel en direction de la poésie orphique et du thème de la perte, lequel est l’âme même de cette manière de poétiser. Ensuite au regard d’une considération existentialiste de notre destin marqué au coin de la contingence, de l’aporie, de la déréliction, toutes choses s’annonçant comme autant de figures de l’isolement de l’individu dans le monde.

   Mais cette impression de vacuité n’est nullement la conséquence d’une attitude passive. Les Protagonistes de mes Nouvelles sont des Solitaires qui s’éprouvent en tant que tels, font « vœu de solitude » si l’on veut, cette exigence leur étant dictée pour la simple raison que l’Amour, l’Écriture, la Nature dont ils poursuivent inlassablement l’Être, ne se donnent jamais que dans la confidence, l’intimité, le silence. Silence s’établissant entre les corps et les âmes comme seul médiateur réalisant la manière de prodige en quoi consiste l’Union des Contraires, des Dissemblables, une Unité se crée en Soi au regard de l’Altérité. Deux solitudes qui se rejoignent, parviennent-elles à cette fusion dont la Dyade primitive, la figure de l’Androgyne traçaient le beau et irremplaçable portrait ? Nul ne pourrait y répondre qui n’aurait éprouvé en Lui, en Elle, cet essentiel vertige qui demande à être comblé. Deux Incomplétudes pour une Complétude ?]

 

*

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Å la périphérie en quelque sorte

Comme délié de son être propre

On se distrait de soi, on voyage

On aime, on écrit, on lit

On fait tout dans un constant

Éparpillement, une fragmentation

On se croit ici, bien campé

Sur ses deux jambes

Et on est là-bas, loin

Comme étranger

Å son esquisse

Manière de Nomade

Qui ne connaît nul repos

Attend de la prochaine dune

Du croissant de la Lune

Qu’ils lui disent sa propre vérité

Le lieu de son repos

L’espace d’une certitude

Peut-être.

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Mais les certitudes ont le corps léger

Que le moindre vent disperse à l’horizon

Mais la conscience de Soi est si diffuse

Qui s’égaille aux quatre coins des perditions

Tous, nous sommes des sourciers

En souci de notre intime beauté

Tous nous avançons sur un sol de poussière

Mains scellées sur cette branche de coudrier

Dont nous attendons qu’elle nous délivre de nous

Nous dise le chiffre de notre rébus

Traduise en mots clairs cette

Légende qui nous détermine

Issue de longues lianes millénaires

Nous en avons perdu la trace

Notre Présent si emmêlé au Passé

Notre Passé en dette du Futur

Notre Futur perdu dans son illisible figure

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Parlant, nous n’avons parlé

Que de Nous, que de Vous

Que de tel Homme, de telle Femme

De ce Quidam que toujours nous sommes

Qui traînons derrière nous

Le lourd boulet de l’Humaine Condition

D’elle, jamais nous ne nous échapperons

D’elle nous sommes les Rejetons

D’elle nous portons la pesante genèse

Parlant de Moi, de Vous

Nous n’avons proféré

Qu’au sujet de Qui, ici

Fait face au Miroir

Fait face à Soi puisque tout miroir

Toute représentation, ne sont jamais

Que l’écho de qui l’on est

Dont on poursuit sans relâche

L’image fuyante, floue

Cette flamme qui vacille et

Toujours, menace de s’éteindre

Et c’est bien cette menace

De disparition

Qui nous tient en éveil

Fouette notre sang

Incendie le massif de notre chair

N’aurions-nous cette épée de Damoclès

Suspendue au-dessus de nos têtes

Et nous serions dépossédés

De notre angoisse

Délivrés de notre finitude

Nous vivrions hors l’humain

Pareils à la plante, au rocher, à l’animal

Dans la plus pure inconscience

Dans la mutité la plus confondante

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

D’Elle qui apparaît dans

Le champ de notre vision

Nous voulons habiter le corps

Éprouver les sentiments

Ressentir les sensations

Du creux même du vertige

Qui est notre bien commun

Qui suis-je, en réalité, d’autre

Que ce corps exposé au miroir

Que ce corps qui exulte

De ne point se connaître

De ce corps qui interroge

Un silence blanc

Rien ne s’y imprime

Qu’une Question

Reflétant une

Autre Question

Tous les miroirs sont trompeurs

Nous y cherchons la réponse

Å notre propre énigme

Et ils ne nous renvoient

Que notre sourde matérialité

Ce réel têtu qui bourgeonne

Å même son apparence

Et ne dévoile rien de notre Être dont

Au moins une fois, nous eussions souhaité

Qu’il se manifestât à la hauteur

De sa singulière Essence

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Je suis Moi, je suis Vous, je suis

La vaste Communauté

Des Hommes et des Femmes

Cette houle existentielle qui ne se lève

Qu’à retomber aussitôt

Dans son lourd marigot

Car nous avançons tels

Des Somnambules

La tête ourdie de songes

Et les songes sont mortels

Qui s’effacent bientôt

Peut-être est-ce ceci que nous souhaitons

Être des Rêves qui flotteraient haut dans l’éther

Des Rêves libres d’aller où bon leur semble

Des Rêves seulement occupés de Liberté

De clairs horizons, de chemins tracés

Vers de pures félicités

Elle, l’Inconnue, qui est-Elle

Et nous-en-Elle selon notre

Souhait le plus ardent 

Elle, drapée dans sa vêture sombre

Vert de Hooker taché de nuit

Elle au dos nu couleur d’ivoire

Elle aux cheveux de feu lissés d’une moire

Elle au bras qui tombe le long du corps

Elle, qui est-Elle 

Le saurait-Elle et alors

En un identique mouvement

Nous saurions qui nous sommes

Et notre secret deviendrait transparent

Et notre mystère disperserait

Sa cendre sous le premier printemps

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Elle, dans son face à face

Qui donc interroge-t-Elle 

Les Autres qui, parfois, traversent

La plaine de son existence 

Le vaste Monde et ses bigarrures 

Ce Souvenir ancien

Qui brûle au centre de sa tête 

Qu’interroge-t-Elle 

Son visage est plongé dans l’ombre

Son immédiate épiphanie

Partie la plus visible de son Être

Nous est soustraite

Comment pourrions-nous la connaître

Elle qui demeure dans la plus

Sévère des occultations 

Et pourtant, qui mieux qu’Elle

Pourrait faire son inventaire

Pénétrer ses pensées

Sonder son imaginaire

Décrypter ses fantasmes 

 

Ne vivons-nous sur

Le mode de l’illusion 

Ne vivons-nous qu’à prier

Notre propre icône dont nous

Ne saurons jamais si elle

N’est affabulation

Si elle ne résulte que

De notre faculté à imaginer

Certes nous sommes esseulés

Et notre constante interrogation

Est le témoin de cette immense solitude

Si nous faisons halte devant le miroir

C’est bien pour nous donner le sentiment

Que nous ne sommes nullement

SEUL

Que d’Autres sont là

Qui nous tendront la main

Que nous pourrons aimer

Qui nous aimeront en retour

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Nous sommes des lanceurs d’écho

Nous mettons nos mains en porte-voix

Nous visons la montagne

Sa paroi de noire obsidienne

Nous lançons notre voix

Nous attendons son retour

Cette confirmation de

Qui-nous-sommes car

Å défaut de toute altérité

Au moins voudrions-nous être

Confirmé en notre présence

Nous lançons un CRI et nous pensons

Å la terrible toile d’Edvard Munch

Et nous tremblons d’avoir

Perdu pour toujours notre voix

Dans quelque abîme

Cotonneux, illisible, hostile

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

« Ohhéeé, OOhééé,

Ohé, Ohé…»

 

Vous qui songez

Dans le tain du miroir

M’avez-vous entendu 

Vous à qui je rêve parfois

M’avez-vous entendu 

Vous qui ressemblez

Å une peinture

M’avez-vous entendu 

 

« OOhéé, Ohé,

Ohé, OOhhéé…»

 

Où est-il l’écho ?

A-t-il disparu 

L’ai-je inventé 

Si vous m’entendez

Vous-les-Lointains

Mettez vos mains

En porte-voix

Et CRIEZ

N’importe quoi

Des mots d’amour

Les vers d’un poème

Une chanson douce

Des mots-cigüe

Des mots-sagaie

Des mots-yatagans

Si vous voulez

Mais des MOTS !

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

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12 juin 2022 7 12 /06 /juin /2022 15:00
Vous dont la noirceur m’habite

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

       [Méditation pré-poétique -

 

« La vie de tout s’achève par l’âge et par la mort.

 Toute poésie a une fin tragique »

 

Novalis - « Autres fragments »

 

   La poésie ci-après (mais en est-ce réellement une ?) comporte à l’évidence un fond tragique que n’aurait nullement démenti le génie de Novalis. Mais, en soi, l’essence du Poème est-elle tragique ou bien d’autres prédicats, du genre de « lyrique », « épique », « satirique », « didactique » peuvent-ils s’y appliquer ? et l’on voit bien, ici, que l’on rejoint la loi du genre littéraire qui, aussi bien, est le reflet d’un état d’âme, d’une émotion, d’un ressenti intimes. Bien évidemment, si l’apparence de la poésie se vêt de polysémie, nul n’en saurait délimiter la forme définitive, pas plus le Poète lui-même, qu’une quelconque Autorité morale ou littéraire. Car, si c’est bien le Poète qui puise en son fond la substance qui donnera sa mesure à la Poésie, loin qu’il en soit le Maître et le seul Ordonnateur, il en est l’Obligé. Il ne dépend nullement de lui que ses vers soient « lyriques » ou « tragiques », sauf à envisager l’allégeance à quelque École Littéraire, ce qui ressortit bien plutôt à quelque dogmatisme qu’à une création produite en toute liberté.

   Je disais donc le « tragique » de ce qui suit. Pour autant en ai-je assumé le fondement, en ai-je déterminé la forme et le fond ? Nullement, et accréditer une telle pensée ne ferait signe qu’en direction de vertus démiurgiques dont la Nature m’aurait fait le don. En réalité, il en va bien autrement, et si je laisse mes doigts courir sur le clavier, loin de se diriger eux-mêmes selon la pente qui leur plaît, ils sont en quelque manière guidés par quelque chose qui les dépasse et leur enjoint d’écrire de telle façon et non d’une autre. Ce qui signifie que l’écriture n’est nullement libre, qu’elle obéit à des lois ou à des situations, à des contextes qui en modèlent l’expression. En effet, je ne peux nullement m’abstraire du Monde dans lequel je vis. Écrivant, je suis le reflet de ce Monde, des pulsions qu’il imprime en moi, des inclinations sentimentales de l’instant, des événements heureux ou malheureux que je rencontre. Tout ceci, lié à ma climatique propre, à mon ton fondamental, aboutit à telle prose, à tel poème. Tel un Test de Rorschach au travers duquel on interprète des taches noires sur la feuille blanche, chaque mot que j’écris est un indice de mon intériorité, de mes préoccupations, de mes affinités, des thèses que je projette sur le Monde. Ainsi, tel vers sera-t-il le reflet de telle guerre, tel autre la trace d’une rencontre, tel autre d’un amour transcendé ou bien déçu. Et c’est uniquement ceci qui tisse la Vérité d’une œuvre : coïncider avec sa propre essence, pénétrer l’essence des Autres, décrypter les significations du Monde.

   C’est au terme de cette pluralité signifiante que le poème nous apparaît, non seulement en tant que morceau de bravoure désincarné, mais comme partie intégrante de Soi face à ce qui n’est nullement Soi et pourtant pose sur notre visage telle ride, sur notre écriture telle tournure. Parfois parle-t-on à ce sujet de « style » et l’on aura raison. Notre style est notre identité, la signature que nous apposons sur les choses qui viennent à nous. Bonnes ou mauvaises. Heureuses ou malheureuses. Comiques ou tragiques. Vivantes ou mortelles. Ainsi va la vie, ainsi va le poème.

   Petite note cependant nullement fortuite. La belle œuvre de Barbara Kroll, au sujet de laquelle j’ai commis de nombreux textes, présente pour moi l’inouïe saveur d’énoncés métaphysiques, c’est pourquoi ma façon d’écrire à leur sujet comporte cette teinte en clair-obscur qui dit une fois la Vie, une fois la Mort.]

 

           ***

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous ai surprise au hasard

De vos errances

Qui sont aussi les miennes

Car tous nous errons

Telles des âmes en peine

Å peine sommes-nous ici

Que déjà là-bas nous appelle

Å peine sommes-nous

Dans la neuve lumière de l’aube

Que déjà nous cherchons

Le crépuscule et ses voiles d’ombre

Que déjà nous cherchons la nuit

Et son chaudron de bitume

 

La nuit, oui la nuit dont vous

Paraissez être l’incarnation

Vous êtes si ténébreuse que

Sans doute, la clarté ne visite jamais

Proférer à propos de

Qui vous êtes est ceci

Votre noire silhouette est chargée

De tous les soucis du Monde

Mais ils vous importent si peu

Vous ne les apercevez pas

Ils sont en vous comme l’éclair est à l’orage

Cependant vous déserteraient-ils

Vous ne seriez plus qu’une perdition

Au large de vous-même

 

Être perdue à vous-même

Être perdue aux autres

Voici ce qui vous détermine

Et vous conduit au-devant de vous

Vous êtes tellement habituée à votre condition

Qu’avec elle vous n’entretenez nulle distance

 

Le muriatique Souci, c’est Vous

La verticale angoisse, c’est Vous

Le cruel vertige d’être, c’est Vous

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

La diagonale de votre corps effleure

Å peine un siège de toile

C’est comme si vous entreteniez

Un différend avec les choses

Comme si votre contact avec le Monde

Ne se pouvait décider qu’à l’image du deuil

Qu’avez-vous donc commis de si grave

Qui vous tienne éloignée de la Ville

Ou bien est-ce volonté de vous singulariser

De demeurer dans l’enceinte de votre corps

De n’en nullement franchir la barrière

Est-ce obstination, sentiment d’être unique

Orgueil, volonté de ne ressembler à quiconque

 

Attablée à cette table de Café

Une coupe de glace posée devant vous

Si éloignée des alentours

Si énigmatique en votre pose

Quelle est donc la sémantique de votre attitude

Un Quidam pourrait-il s’adresser à vous autrement

Qu’au risque de vous rejoindre en votre immense Solitude

Oui, j’écris Solitude avec une majuscule au motif

Qu’elle semble répondre à votre essence

Il semblerait que vous fussiez convoquée

Hors de vous en direction de quelque Absolu

Dont nul ne pourrait tracer l’esquisse

 

C’est vague l’Absolu

C’est sans contours précis

Cela flotte loin, part loin

 

Est-ce cette longue dérive qui vous attache à son môle

Ne trouvez-vous sur Terre motif de satisfaction

Avez-vous au moins essayé de vous montrer Séductrice

D’attirer les regards ou bien les regards vous brûlent-ils

Jusqu’au centre de votre chair

Vous entourent-ils d’une geôle dont vous

Ne supportez les murs sertis de barreaux

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

Voyez-vous votre sombre magnétisme

Est si communicatif que je ne tarderai

Å vous rejoindre dans cette insularité

Sauf à me faire violence

Le goût de la maladie

De l’absence à soi

Et de la Mort, pour finir

Est-il si chargé de vertus

Qu’on ne puisse guère lui échapper

On le rechercherait même

Telle sa part manquante

 

Je ne vous connais pas plus

Qu’on ne connaît un oiseau de passage

Et pourtant déjà me voici contaminé

Possédé ou bien plutôt dépossédé de qui je suis

Vous préfigurez la Mort qui, un jour

Sera la seule Compagne

Avec qui j’entretiendrai quelque relation

Aura-t-elle le goût de l’Absolu

Connaîtrais-je grâce à elle

La dimension de l’Infini,

La mesure sans pareille d’un espace libre

La fluence du temps en son éternelle passée

 

Vous, La Veuve-Noire

Comment pourrais-je vous nommer autrement

Avez instillé au profond de mon âme

Ce poison au terme duquel je préfèrerai

Le Vice à la Vertu

Le Mal au Bien

La Maladie à la Santé

La Mort à la Vie

L’Enfer au Paradis

Vous aurez métamorphosé

Mon court Eden en un long Tartare

La Mort n’est violente que repoussée

Désirée elle devient une Amie très chère

Vous, La Veuve, me regardez maintenant

Dans le profond des yeux, étrange fascination

Vos yeux étincellent tels ceux du cobra

Je suis assis face à vous sur le siège de toile

Ensemble nous dégustons

Du bout de nos lèvres noires

Quelques copeaux de glace à la cigüe

 

Ah que vienne la Mort

Que votre bouche violemment carminée

Vienne clore la mienne

J’ai assez dit qui m’invite

Å me taire à jamais

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

 

 

 

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10 juin 2022 5 10 /06 /juin /2022 09:28
Vers quel horizon

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

Son affliction

Nous sommes abandon

Nous sommes perdition

 

Le ciel est gris

Qui se perd tout là-haut

Mon âme est grise

Qui ne connaît que la bise

Le ciel est gris qui s’éclot

Dans l’espace infini

 

La terre mais est-ce la terre

Cette langueur gorgée d’eau

La terre est parcourue de sillons

Mon esprit se teinte de limon

 

Une ligne noire sépare

 Le ciel de la terre

Elle est comme

Un trait ultime

Tiré entre les choses

Mon corps se ferme

Sourde porte close

 

Y a-t-il quelque part

Une lecture à faire

Un point de lumière à la lisière

Une plage de clarté court

Là-bas dans l’insaisissable du jour

Mes pensées pourraient-elles

Encore avoir cours

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

 Son affliction

Nous sommes abandon

Nous sommes perdition

 

Nul n’est ici arrivé

Le temps en sa pliure couché

Nulle ouverture n’a trouvé son lieu

Les yeux sont en quête d’un dieu

Désertés de toute présence

Cruelle et irrésolue nitescence

 

Ce lieu de pure beauté

Que saurait-il proférer

Sauf cette longue solitude

Sauf cette réelle finitude

Car Beauté est tragique

Car Beauté est magique

Car Beauté est alcaïque

Porte en soi au plus haut

Le Verbe en sa Poétique

Porte en soi tout ce qui

Au cœur nous tient chaud

 

En ce lieu de prodigieux silence

Nous faisons belle présence

En ce lieu de sourde existence

Vient à nous notre cruelle déhiscence

Du paysage nous sommes séparés

Du Monde nous ne voyons plus les traits

De ce qui est Autre nous sommes mutilés

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

 Son affliction

Nous sommes en abandon

Nous sommes perdition

 

Que dire au sujet

De cette vaste lagune

Qui déjà ne soit point lacune

Qu’éprouver au sein

De la merveilleuse Nature

Qui déjà ne soit profonde déchirure

Car les Hommes sont mortels

Se fourvoient souvent

En des péchés véniels

Car les Hommes

S’ils sont amoureux

Chutent souvent

En des abîmes ténébreux

 

Pourtant il y aurait

Bien peu à faire

Pour nous concilier

L’obligeance de la Terre

Vivre avec elle en harmonie

Cependant nous ôter tout souci

La cueillir telle une ambroisie

L’accueillir telle une Amie

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

Son affliction

Nous sommes abandon

Nous sommes perdition

 

 

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