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1 octobre 2026 4 01 /10 /octobre /2026 07:49
Fou, j’erre parmi le vestibule du Monde

***

 

 

   Pourquoi ce beau mot « fougère » m’avait-il soudain précipité en cette étonnante pensée, se métamorphosant en ce curieux « fou, j’erre » ?  Et le « parmi le vestibule du Monde », décidément, n’arrangeait rien à l’affaire.  Voyez-vous, parfois de subites intuitions incontrôlées s’emparent de vous sans que vous n’y puissiez grand-chose, simplement vous laisser guider, « dérivant comme une calebasse sur la rivière », pour rejoindre le beau lexique des « Contes du monde flottant » tel qu’imaginé par Asai Ryōi ce sublime inventeur de la période japonaise de l’Edo. Donc, convient-il d’accorder à ma folie quelque circonstance atténuante au sortir d’une nuit tout entière vouée à quelque délire onirique. Quelques vagues songes voguent encore devant le globe vitreux de mes yeux, les semant de vives clartés, si bien que j’ai dû réduire les prétentions de l’ampoule de mon abat-jour à me plonger dans la cécité la plus complète. Ce faisant, c’est le beau poème de Paul Géraldy dans « Toi et moi » qui est venu faire ses orbes poétiques tout autour de ma tête :

 

« Baisse un peu l’abat-jour... Veux-tu ? Mettons-nous à l’ombre.

C’est dans l’ombre qu’on voit s’allumer les regards. »

 

   Et mes regards se sont alors allumés des délices d’une inattendue promesse. Cette promesse faisait image en une manière d’hallucination - mais ô combien gratifiante -, la suite de l’histoire vous convaincra de la réalité de ma subite euphorie. Pareille à une Ophélie flottant entre deux eaux, pareille au vertige que fait naître dans le cœur la vue soudaine d’une joie inespérée, sur un fond sombre identique à ces clairs-obscurs des forêts pluviales, juste derrière l’écran clairsemé d’une palme de fougère, la Beauté, oui, La Beauté en son pur rayonnement venait à ma rencontre. Aucun doute à cet égard ne pouvait me troubler. Tremblant comme la main du jeune enfant dépliant avec envie et impatience le papier argenté de sa surprise, je découvrais, lanterne magique, ce que, jamais, ne m’avaient offert mes rêves les plus fous :

 

le Bonheur à l’état pur,

un vrai diamant.

 

Et maintenant, c’est à ce Bonheur que ma parole sera destinée.

 

   Vous, que dans l’instant, je nomme « Fougère », vous dont il est dit que vous aimez, plus que tout, l’ombre tamisée, la fraîcheur du sol, sa légèreté ; combien « Fougère », vous habitez déjà le monde embrouillé de ma tête, le peuple fourni du songe y fourmille, identique à ces nuées d’insectes qui, en automne, envahissent la jungle des sous-bois.

   Vous approcher, ne serait-ce que dans la distance la plus longue, est déjà anticipation d’une généreuse félicité. Je reprends donc, émergeant à peine de votre clair-obscur (vous devez en imiter l’étonnant paradoxe), votre apparition tient, sinon du miracle, tout au moins d’un prodige dont, sans doute, je serai long à me relever. Une fougère d’un beau vert profond, entre Malachite et Sapin, une fougère donc derrière l’éventail duquel vous semblez vous abriter, comme si le sentiment de quelque crainte obombrait votre désir de vivre, vous révèle en même temps qu’elle vous dissimule aux yeux des Curieux. La nappe de vos cheveux (je devrais dire « le pluvial de vos cheveux ») coule le long de votre visage à la façon qu’ont les filets d’eau de montagne de poudrer de blanche écume les hanches des pierres. Merveilleux reflets qui inclinent de Châtain à Cuivre, soleil lumineux dont mon regard ne parvient à se détacher qu’avec peine.

   Et, au centre de ce tableau si romantique, qui donc pourrait faire l’économie de votre visage, ce si beau paysage dont nul n’eût pu apercevoir la forme autre part que dans le tissu lâche d’un rêve fuyant au-devant de lui à mesure que l’on essaie de le saisir. Que peut-on dire du surgissement de cette beauté qui ne soit le plus atterrant des lieux communs ? Certes, bien des Lecteurs et Lectrices me trouveront bucolique, encore amarré à d’anciennes métaphores n’ayant plus cours aujourd’hui, dans ce siècle badigeonné de consumérisme, hanté par le prestige infini de la matière à défaut d’en pouvoir découvrir l’essence. Mais je reviens à vous, seulement lesté du pur bonheur de vous côtoyer. De vous frôler, si j’osais une telle aventure.

  

    Juste sous la bannière libre de vos cheveux, le cercle si clair de votre front. Il me fait penser à ces aurores boréales dont les écharpes polychromes, du Vert Phosphorescent au Bleu profond, en passant par les Roses, les Rouges, les Violets si délicats, les écharpes donc faseyent paresseusement dans le ciel lavé de ses poussières et scories. Un éther libre d’aller où bon lui semble. Le double arc de vos sourcils, à peine une brume se levant sur la vitre de l’étang, abrite des yeux couleur Noisette, des éclats mordorés y vibrent dans le genre de braises renonçant à s’éteindre. Que vos yeux soient un mystère, que leurs pupilles disparaissent comme au fond de la gorge d’un puits, que l’insaisissable soit le chiffre que votre épiphanie porte au-devant de vous, nul ne prétendrait en déflorer le naturel hiéroglyphe. Le mystère, il faut conserver ce mystère ! Ne le ferait-on et l’on vous déporterait sans ménagement vers quelque existence banale dont votre belle apparence dément qu’elle ne puisse jamais exister.

   Le doux renflement de votre nez s’ouvre sur les deux orifices presque invisibles de vos narines. Quelle fragrance en tapisse la douce cavité ? De la racine de « Fougère » (je vous rappelle qu’il s’agit de votre nom), l’on dit qu’elle présente un parfum de réglisse. Et ceci, la réglisse, me rappelle les petits rouleaux noirs enroulés autour d’une pastille d’anis qui firent nos joies simples d’enfants en ces temps si reculés dont, parfois, l’on doute qu’ils n’aient jamais pu exister. Et maintenant, que dire de la double éminence de vos lèvres ? Lèvres jointes comme pour une imploration intérieure ou alors closes sur un silence lourd de significations.

  

   Certes, ce retrait du Monde est votre bien propre et personne n’en pourrait franchir le seuil, sauf à vouloir ruiner le motif d’une vie. Peut-être êtes-vous entièrement vouée à quelque contemplation, à moins qu’une dette amoureuse ne vous retienne en-dedans de vous, sans possibilité aucune de vous en exonérer ?  Et voici, « Fougère », le dernier pas en avant que tentera ma malhabile description. Votre menton, ce genre de balcon faisant son arrondi au-dessus de l’éminence de votre gorge, votre menton est le dernier rempart qu’il me sera donné d’apercevoir. Car ma vision de qui vous êtes se limite au visage et le territoire de votre corps, que j’hallucine, ne m’est ôté qu’à mieux exciter le vestibule de mon imaginaire.

 

   Alors, dès que votre image aura disparu de mon horizon, que me restera-t-il de vous dont je puisse tirer bien plus qu’une simple mélancolie ? Une heureuse réminiscence fera-t-elle de vous

 

une merveilleuse « Petite madeleine »

que je pourrai loger au sein de mon intime Combray ?

Où bien serez-vous la source d’une méditation songeuse

identique aux « Rêveries du Promeneur solitaire »

d’un Jean-Jacques fasciné par l’eau calme du Lac de Bienne,

herborisant et rêvant longuement en cette

île solitaire du Soi à l’écart de la méchanceté des hommes ?

Où bien encore éprouverais-je l’exaltation d’un Senancour

dans son « Obermann », tout pénétré de la grâce des Alpes,

du pur resplendissement de ses lacs,

de la transparence de ses glaciers,

là au centre d’une immense solitude,

seul refuge de l’Existant face au désarroi du monde ?

Où bien encore (et c’est là l’hypothèse la plus vraisemblable)

cet étonnant Quidam cherchant

 

hors de lui, en Vous,

mais aussi dans l’espace littéraire,

les motifs d’une réassurance narcissique ?

 

Où êtes-Vous,

Où suis-je ?

Où sont les Autres ?

 

 

 

 

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