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27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 09:55
Elle qui ployait sous le faix d’Ombre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Proférer à propos de l’ombre est toujours tâche difficile car l’on court le risque permanent de chuter dans le prosaïque, le sens commun ou, à l’inverse, de n’évoquer que de vagues fantômes dissimulés en leur linceul de ténèbres. Et, puisque nous parlons de « linceul », autant laisser à Anatole France le soin de préciser ce qu’il entend, au titre de la mythologie gréco-romaine, sous cet énigmatique vocable :

  

   « ... je souhaitais ardemment de converser avec l'ombre de Virgile. Ayant dit, je (...) m'élançai sans peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, où tournoient les ombres comme des feuilles mortes (...). Charon me prit dans sa barque, qui gémit sous mon poids, et j'abordai la rive des morts... »    (C’est moi qui accentue)

 

   L’on aperçoit, d’emblée, dans le désir de l’Écrivain, pointer cette image dont nous eussions fait volontiers l’économie puisqu’il s’agit d’extraire du lourd voile des ténèbres ce halo sans forme, ni voix, ni présence, cette image fanée des Défunts tels qu’ils habitent le corridor de notre psyché, ce flou, cette indécision, ce voile qui faseyent au vent du Néant avec la guise d’une moirure, d’une irisation d’essence purement fantomatique.  Mais, en réalité, il convient de se demander si l’intention de l’Auteur de « L'Île des Pingouins », ne cherche à se mettre en quête que de la seule nature de ces Défunts ou bien si, à l’aune de quelque antiphrase, ce n’est pas plutôt la Lumière des Vivants et des Vivants « extra-ordinaires » qu’il cherche à faire briller du fond de son Verbe. Verbe qui, par destination, extirpe précisément des noirceurs natives du chaos existentiel, ces fragments lumineux - les mots - qui désobscurcissent une frondaison de nuit initiale, laquelle dissimule à nos yeux d’Existants la juste mesure d’un Sens au gré duquel être Homme avec la clarté requise.

  

   Il n’est nullement indifférent qu’Anatole France ait désigné, tout au bout de l’ombre, le visage haut et altier d’un Virgile que l’on affublait du génial sobriquet de « Cygne de Mantoue ». Or, aussi bien le Cygne dans sa blancheur virginale, que la fière cité lacustre de Mantoue, brillante figure de proue de la Lombardie, font signe, à l’évidence, en direction d’une lumière qui semblerait ne jamais pouvoir s’éteindre. De plus, on n’écrit pas « L’Énéide », « Les Bucoliques », « Les Géorgiques », quintessence de la langue et de la littérature latine pour faire venir un sombre crépuscule mais bien plutôt pour initier une aube nouvelle au gré de laquelle s’avancer sur la voie d’un diaphane sentier. C’est du moins cette interprétation inversée de l’Ombre, cet éloignement inconséquent du prodigieux Soleil, que nous essaierons de faire paraître au cours de ce texte, lequel, comme bien d’autres, se place sous la haute présence de l’Astre-Vérité. Une triste vision infernale cédant la place à sa valeur antagoniste, cette céleste ambroisie dont les dieux de l’Olympe nous font le sublime don depuis le rayonnement de leur Empyrée.

  

   Mais, puisque notre point de départ consiste à décrypter, en l’œuvre de Barbara Kroll, les indices d’un sens, il convient que nous nous recentrions sur cette peinture, que nous tâchions d’y rencontrer ses obscurs corridors, mais aussi bien ses plateaux de Haute Lumière en lesquels abandonner toute tendance mélancolique, gagner, de haute lutte, ces sommets qui brillent de toute la puissance de leur éclat, devenir, en Soi, manière de fragment d’Éternité.

  

   Elle, que nous ne connaissons pas, Elle-qui-nous-échappe par définition, au motif que toute image en soi est fugitive, infiniment sujette aux variations de notre imaginaire, Elle donc, nommons-là « Skiá », envisageons-là en sa graphie grecque « Σκιά », afin de lui conférer une profondeur énigmatique, « Σκιά » signifiant « Ombreuse », autrement dit « Née de l’Ombre », autrement dit, par souci de simple paronymie : « Ombrageuse », elle qui, à peine venue dans le cirque de notre vision, ne peut qu’en obscurcir le champ, tout comme la sourde et grise nuée tache de ciel, l’obombre selon des teintes quasi métaphysiques. C’est un peu comme si son curieux patronyme l’annonçait sous les auspices d’une signification dissimulée sous l’habituelle ligne de flottaison de la conscience. Mais reprenons la version canonique de cet avant-nom « Skiá », de cette nomination prédictive de bien des tracas humains.

 

[Skiá], phonologiquement approchée :

 

[SSS], la sifflante en sa longue émission,

semble se retenir sur le bord d’un dire

[K], explosion de l’occlusive sourde, laquelle,

tel un vigoureux coup de gong, annonce

 une rude et contraignante réalité, une fermeture

[IA], l’association vocalique,

en son important degré d’aperture,

paraît venir contredire la note fermée

qui précédait son émission

 

   Certes, l’on sera en droit de se demander si cette interprétation n’est nullement gratuite, simple jeu fantaisiste sur un matériau qui, non seulement n’a rien à dire, mais qui, s’il disait, pourrait le faire de mille et une autres façons. Å l’évidence il y a jeu et même érotisation de la simple composante phonologique. Cependant, nous croyons que toute nomination, quelle qu’elle soit, porte en elle, à nos corps défendants, de nombreux sèmes dont le contenu nous demeure inaccessible parce qu’inconscient. Donc si l’on nous accorde quelque crédit, nous maintiendrons, qu’en son appellation, « Σκιά » porte, tel un vibrant oxymore, une contradiction majeure : elle est, tout à la fois, annonce d’une venue, promesse d’ouverture et donc de lumière et, en même temps, une fermeture donc la projection, sur son destin, d’une pénombre la reconduisant en permanence à de sombres et délétères ruminations, sorte d’annulation de Soi, retour dans de mystérieux et inaccessibles limbes.

  

   Ce fond de la peinture, ce fond qui semble reculer à mesure que l’on cherche à s’en emparer, serait-il l’image symbolique des limbes tout juste cités ? Ces nervures bleues seraient-elles la trace d’âmes pouvant encore prétendre à quelque existence alors que les intervalles blancs, sans aucune consistance - ce silence, cette vacuité -, seraient ces âmes dissoutes ayant entrepris leur vaste carrousel céleste à la recherche d’un corps pouvant les accueillir ? Et cette tache noire qui occulte une partie de la surface, ne serait-ce l’Ombre portée de la Camarde, cette hideuse figure allégorique de la Mort qui chercherait à étendre son royaume jusqu’au domaine des Vivants ? « Moissonner les Vivants », tel serait sa plus effective devise. Alors, que dire du visage de « Σκιά », « d’Ombreuse » en son « Ombrageuse » essence ? Elle semble n’être, en toute hypothèse, qu’une émanation de cette inquiétante Camarde, ce que l’absence de son nez (« camard ») paraît confirmer à l’excès.

  

   En vérité nous sommes déroutés, autrement dit nous perdons notre chemin en direction des choses du Monde, à commencer par le singulier sentier qui nous conduit en nous, au centre d’irradiation de notre exister. Inévitable phénomène d’écho par lequel, Tout Autre nous phagocyte, nous porte en lui, avant même que nous ne fassions retour en nous, lestés de ces pensées d’altérité qui nous exilent de qui-nous-sommes. Nous sommes nous en propre, mais nullement à part entière, nous sommes des satellites tournant dans le vide sidéral des consciences à la recherche de leur intime substance, elle, cette substance que de mystérieux fils attachent à-qui-elle-n’est-nullement. Comme si le Soi n’était que par défaut, colonisé par d’invisibles entités, manières de marionnettes à fil au bout duquel le Manipulateur dissimulerait un visage porteur des stigmates du Mal. C’est ainsi, l’image du Mal est toujours reliée à ce qui est inconnu, à ce qui est dissimulé, à ce qui se retranche   de notre vision pour la mettre en porte- à-faux, de guingois, genre de strabisme qui ne nous livrerait des choses que de fausses et stupéfiantes esquisses. Visage maculé de « Σκιά », laquelle maculation demande en nous, au plus profond, son effacement, sa dispersion, la mise au jour d’un regard droit, d’un sourire lumineux, d’une mimique ourlée de quelque félicité. Progressant en terre inconnue, ne sachant nullement quel type de sol foulent nos pieds, quelles formes évanescentes cherchent à saisir nos mains aveugles, nous nous débattons intérieurement, nous poussons les murs de notre geôle,

 

nous voulons de l’espace,

nous voulons un horizon,

nous voulons de la clarté.

 

   Geste éminemment humain que de chercher à s’extraire du pandémonium ambiant, tirant autant que possible sur ses coutures afin qu’un écart s’y produisît, qu’une parenthèse s’y ouvrît, qu’une meurtrière en fendît l’armure. Il y a urgence à ne nullement laisser « Σκιά » au plein de sa fuligineuse cellule, de la porter là ou seule une étincelle de beauté la révélera à elle-même, éclaircissant la nuit de son visage, dilatant le puits de ses pupilles, teintant d’un frais rubis la douce saillance de ses pommettes. Nous voulons l’extirper de cet ascétisme mortifère, la faire danser sur la vaste scène bariolée du Monde, faire naître dans sa gorge un chant heureux, des mots de miel et de nectar, la porter là où toujours elle aurait dû être, dans une présence à Soi non seulement indubitable mais porteuse des félicités les plus réelles qui se puissent concevoir.  

Nous venons tout juste de parler de « pandémonium », combien ce vocable nous transporte en ces Dionysies antiques, en ces orgies débridées où le vin est célébré à la manière d’un dieu, où l’ivresse est la règle ultime, où débauche sexuelle et violence rythment, de leur sabbat infernal, les rencontres les plus improbables, mais aussi les plus tissées d’une archaïque joie, une explosion de tout le corps en laquelle l’esprit se dissout dans une sorte d’acide extatique. Certes, l’image ici abordée ne fait paraître des hypothétiques Dionysies, que la forme de leur exténuation extrême, après que le vin, la danse, l’amour, morts de leur propre épuisement, ne laissent plus percevoir que cette noirceur, indice funeste s’il en est des fosses en lesquelles les Vivants, parfois, se commettent selon des actes sans qualité qui signent les limites mêmes de leur propre finitude. Alors, convaincus de la vacuité de la fête, persuadés que tout ce déchaînement de passion ne vaut que par son inutilité radicale, nous nous mettons à rêver à de belles Figures Apolliniennes qui pourraient sourdre en silence derrière l’écran de l’image, peut-être au travers de cette résille bleue que nous avons traduite précédemment à l’aune des barreaux d’une geôle,

 

présence supra-lumineuse,

rayon de pure beauté,

effusion sublime du Dieu

du Soleil et de la Lumière,

centre d’irradiation d’un chant quasi magique

porté par une aérienne musique,

flèche brillante distillant en son céleste trajet

une poésie de la plus haute tenue.

  

   Volontairement et afin de nous extraire de toute cette poix invasive qui ceinturait notre être, tout comme elle inclinait « Σκιά » à n’être qu’une Ombre-d’Elle-même, nous avons initié un soudain revirement du champ de notre vision, métamorphosant cette Jeune Présence, l’invitant depuis son centre d’accroissement et de déploiement à agir sur son Destin, à le faire s’extirper d’une conscience promise aux affres du non-être, à le porter au-devant de-qui-elle-est en son projet le plus diaphane, le plus radieux qui soit :

 

Vivre sans délai,

vivre sans contrainte,

vivre au plein d’une joie trouvée,

sinon retrouvée.

 

   Ceci n’est nullement opération d’une mystérieuse puissance qui ne dirait son nom, ceci fonctionne selon la loi purement humaine énonçant qu’au revers de toute situation négative, toujours peut s’illustrer et croître une positivité en puissance sur le point d’éclore. C’est bien là le travail de toute conscience que de porter sur Soi un regard réflexif, d’annuler toute contrariété, de prendre appui sur sa propre liberté, condition de tout essor de Soi en direction d’un temps d’éclosion et de fécondation dont l’on ressent les flux internes sans toujours pouvoir en identifier la source possiblement productrice d’épanouissement, de prospérité.

  

   Alors, maintenant, comment tout cet échafaudage théorique peut-il trouver les signes de sa manifestation parmi le lacis confus des éléments picturaux de cette toile ? C’est tout simplement le jeu des couleurs entre elles, leur étonnante et subtile dialectique qui viennent à notre secours, de manière à nous tirer de l’ornière où, depuis le début de notre enquête, nous nous débattions sans grand espoir de n’en jamais sortir. Et si l’on veut bâtir deux zones d’affrontement coloré, il nous suffira de parcourir la surface de la peinture du haut vers le bas afin d’y découvrir les opportunités sémantiques qui, dans un premier geste du regard, ne pouvaient que nous échapper. Car il y a bien un tour de force de cette plastique aussi heurtée que violente qui dissimule en son fond les motifs grâce auxquels échapper au pur désespoir humain. Si le haut de l’image s’ourle de funestes ombres dionysiennes ; le bas, lui, par opposition, se donne dans une clarté apollinienne dont, pour notre part, nous ferons un pur tremplin de satisfaction intérieure. Nous exilant de notre tristesse, laquelle était destinée à « Σκιά », projetant sur elle le rayon d’une vision régénérée, nous lui offrons, à la force de notre conscience constituante de la réalité, cette voie d’ouverture et de sublimation dont tout être est humainement en attente, fût-ce à titre inconscient. Voyons comment ceci peut s’actualiser sous les mérites d’une description au plus près de ceci même qui fait sens pour nous. Ce sera donc ce tropisme singulier qui fera le fond de notre recherche, ce tropisme selon lequel, de manière métaphorique,

 

la nue cache la vastitude éclairée du ciel,

le sous-bois n’existe qu’à être illuminé par les hautes frondaisons,

la lourdeur de la terre à s’alléger de la luisance de la glaise.

 

   Si, munis de ce viatique interprétatif, doués d’un regard panoramique de l’œuvre, nous parcourons l’ensemble de la toile, la révélation surgira bien vite qu’au travers d’un sombre désespoir se laisse deviner le rayon d’une joie. Tout en bas, en effet, au nadir de la toile, se manifeste, dans le genre d’une étrange beauté, une manière d’ensoleillement, de rayonnement lumineux, de diffraction de signes purement révélateurs d’un motif heureux se levant de la relation que nous entretenons avec la géographie picturale. Alors que le zénith du travail, habituellement réservé à l’expansion, à la radiation de l’Astre Solaire, se donnait selon une touche d’hivernale noirceur, son opposé, le dernier horizon du tableau en revendique la belle et irrésistible possession. Tout ce qui oppressait, contraignait, exposait les corps, aussi bien celui de « Σκιά » que le nôtre, à ne connaître que la contention, le silence et l’immobilité, voici que le chaud faisceau d’une flamme s’installe en nous, voici qu’une soudaine nitescence que nous n’attendions plus, vient vernisser notre conscience de bien heureuses manifestations. Alors il y a comme un étrange phénomène de rebond, une manière de fructueuse oscillation qui part de nos sensations pour animer, en quelque manière, la représentation de « Σκιά », lui donner vie, insuffler en l’outre vide qu’elle était il y a peu, de nouvelles possibilités d’espérer et de croître.

  

   Car ici, ce qu’il faut supposer, c’est l’installation d’un échange entre deux réalités, fussent-elle d’un ordre totalement adverse, l’Humaine, l’objectale, réunies, l’espace d’un regard dans un monde identique de sens :

 

je regarde la toile en laquelle « Σκιά » est inscrite

et, de facto, « Σκιά » me rejoint comme si,

ayant traversé son essence strictement matérielle,

elle m’apparaissait comme mon double,

comme si, depuis ma nature strictement humaine

j’avais accompli quelque mystérieux bond

me projetant certes en une sorte de réification,

mais augmentée, transcendée par

la vertu même de mon esprit scrutateur de sens.

 

   Oui, c’est toujours d’un SENS L’AUTRE dont il s’agit dès l’instant où l’on se met en quête de décrypter la nature d’une œuvre d’art. Ce qui vaut pour l’objet d’art, « Σκιά » en sa picturale présence, cet exhaussement du Soi, ne saurait valoir pout tout autre objet fonctionnel à usage mondain. Mais ceci va de soi.

   Si, pour nous, face à cette œuvre de Barbara Kroll, une évidence nous saisit de l’ordre de la manifestation d’un sujet quasi métaphysique traité avec la profondeur qu’il mérite,

 

trouver dans le derme même de la pâte picturale,

quelque trace symbolique de la chair humaine,

 

   ceci impliquant la réciproque, ce ne peut être qu’au motif d’une tâche singulière d’interprétation. Ce qui, pour nous, relève de la simple constatation d’une clarté manifeste, sonnera pour Quiconque, à la manière d’un pur caprice intellectuel, voire d’une claire intention de « brouiller les pistes ». Certes, toute investigation en quelque œuvre que ce soit est synonyme de prise de risque. Quelles intentions ont présidé au geste pictural de l’Artiste ?  Ladite Artiste, sans doute, serait bien en peine d’en exposer les motifs rationnels. Et quand bien même serait-elle au clair avec sa création, elle ne pourrait nullement empêcher tel ou tel Regardeur de porter avec lui, dans son regard, le pluriel foisonnement de toiles vues, lesquelles jamais ne s’effacent, traçant à l’insu des Voyeurs, des lignes interprétatives dont ils n’ont même pas conscience.

 

De cette façon s’écrit la Liberté :

celle de Celle-qui-crée,

celle de Celui ou Celle qui regardent.

 

Toute « vérité » est frappée

à l’aune de la subjectivité.

 

   Ceci, mille fois l’avons-nous affirmé, notre intuition se renforçant à chaque nouvelle énonciation. Il nous faut accomplir notre acte de vision lestés de ce poids qui n’est réelle charge que pour Ceux et Celles qui n’en perçoivent nullement les cheminements antécédents. Nulle vision n’est neuve, oblitérée qu’elle est par le fourmillement de nos expériences perceptives, et c’est tant mieux ! Ceux, Celles qui attendent de magiques « clés » de compréhension, se fourvoient selon des conceptions naïves.

 

Nul Serrurier, aussi habite fût-il,

ne viendra jamais à notre secours, ni au leur.

 

Liberté est hymne identitaire

pure ipséité

don de Soi en l’orbe

des Choses et du SENS

 

Ou bien n’est Rien.

 

Voilà ce qu’avait à nous dire,

aujourd’hui,

Barbara Kroll,

Par la modeste médiation

Dont, un instant,

Nous avons été le simple véhicule

Porteur d’une incertaine et

Relative Vérité

 

« Elle qui ployait

sous le faix d’Ombre »,

Voici que d’Elle,

au plus secret

de-qui-elle-est,

une Lumière s’est levée,

nullement religieuse,

nullement mystique,

une Lumière que nous dirons

traversée d’une Raison Esthétique

mais ceci demanderait

encore plus de clarté

encore plus d’Essence

disponible afin que

notre propre Illumination

devînt possible.

 

Toujours être en Chemin,

voici La Voie

voici le Tao

Elle qui ployait sous le faix d’Ombre
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19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 19:46
Vertige d’être.

Photographie : Adèle Nègre.

 

   Nous sommes posés là, sur la pointe des pieds. Nous voulons voir et nous ne voyons pas. Nous voulons saisir et nous ne saisissons pas. Nous espérons mais nos mains restent désespérément vides. Nous cambrons les reins et s’y inscrit un creux étonnant, une manière d’abîme dont nous sentons l’immense vacuité. C’est soudain comme si l’espace qui nous est familier se dissolvait, ne laissant plus paraître qu’une approximation de brume, la texture d’un songe au-delà du songe. Nous sommes si absents à nous-mêmes, si exilés de notre propre monde que nous nous tournons vers toute chose qui pourrait témoigner de notre présence, nous parler le langage de l’abri, du nid douillet dans lequel se pelotonner, de la crique dans laquelle nous nous enroulerions pareils à l’écume arrivée au port qui, depuis toujours, l’attendait. Alors on se fait tout petits, on aiguise la pupille de ses yeux, on écartèle la paume de ses mains afin qu’une offrande s’y puisse déposer dont nous ferons un chemin humain en direction de notre destin. Il nous faut de la vraisemblance, il nous faut du possible, il nous faut de la densité, de la matière, quelque chose qui nous parle enfin de notre réalité, que des fils tissent la trame de Celui, Celle dont nous percevons les traits, mais si estompés, si ténus qu’ils ne sont qu’un murmure, une à peine profération dans la couleur vacante de l’aube. Nous sommes si étonnés d’être dans cette résille de silence qui fait son bourdonnement d’outre-jour.

Maintenant, dans la lumière qui blanchit le ciel, dans le temps qui déplie ses rémiges, dans le carrefour de l’exister qui lance ses anneaux, nous essayons d’être en écho, en correspondance, nous tâchons d’établir des convergences, de jeter des ponts, d’enjamber le doute, de passer outre à l’indistinction, de projeter bien au-delà de notre propre sculpture de chair les grappins qui nous relieront à ce qui fait phénomène, ce sable, cette nuée pulvérulente qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, à mieux nous confondre avec ce rien dont nous sentons les ailes frôler notre visage, le recouvrant du talc du mime, de l’enduit épais qui nous incline à l’immobilité, nous réduit à n’être que de simples témoins de cela qui s’écoule et fait, au loin, ses lacs incompréhensibles, ses mortelles mares d’ennui. Pourtant ce n’est pas faute d’écarquiller les yeux, de dilater la lame de l’esprit, de faire surgir de notre intellect tout ce qui voudrait s’y inscrire à titre de signe, de signification, tout serait bienvenu qui nous dirait la nature de notre architecture, nos coordonnées sur ce carré de terre, les traces de nos pas dans l’argile ductile, comme celles laissées par l’oiseau sur le bord instable de quelque marais. Laisser fût-ce un mince hiéroglyphe, inscrire dans le palimpseste du jour la complexité d’une pensée, la turgescence d’une émotion, le vibrato d’une mélancolie, l’arpège d’un romantisme et tant pis si ce dernier est désuet, à l’odeur de poussière, à la couleur d’absinthe, aux hachures de tracés mescaliniens d’un Michaux, aux milliers de ponctuations, de ratures d’un Cy Twombly ou bien aux graphismes d’un Roland Barthes. Au moins, si nous avions sur nous, au fond des yeux, sur le revers des doigts, comme des taches de henné, sur l’humus de la peau les stigmates et les révolutions des mille griffures qui traversent le monde avec leur bruit de comète et leurs gerbes de feux de Bengale. Oui, témoigner à l’aune d’un simple grésillement, laisser derrière soi son abdomen de mante que l’Aimée aurait boulotté consciencieusement afin qu’une génération pût voir le jour, donc une continuation de soi-même, mince strie dans le sol de poussière. Puis le vent, puis la dispersion mais l’incision est là qui vibre dans les mémoires et fait son chemin inaperçu parmi les consciences humaines. Vivre, c’est simplement cela, faire son gonflement de baudruche, briller un instant dans la rumeur solaire puis procéder à sa propre extinction, bulle de savon irisée que l’éternité reprend comme son bien le plus précieux. Mais alors, direz-vous, pourquoi l’amitié, l’amour, « les travaux et les jours » si la phrase que nous avons écrite se clôt sur ce point final qui ne fait sens qu’à être une aporie, comme la fin d’une farce, le rideau cramoisi qui se referme sur la scène du théâtre, sur l’immense comédie humaine ? Pourquoi ? Parce que l’irisation de la bulle, parce que la parole dont la voix résonne encore dans quelque cochlée attentive, parce que le fruit de nos amours, parce que la poterie qui, un jour, fut le signe patent de notre désir de façonner et de poser notre empreinte sur la fuite immémoriale des choses. Parce que …

Et voici, qu’à peine sortis de ce rêve éveillé, nous nous précipitons dans un autre qui sera une manière de baume, de consolation posée sur de trop vives brûlures. Mais nous demeurerons dans cette marge d’incertitude, dans ce flou dont nous ferons notre prédicat le plus exact. Jamais nous ne nous apercevons, nous qui cherchons l’impossible, autrement qu’à la hauteur d’un reflet dans une vitrine, à la lumière d’un regard, au halo faisant sa tache dans le tain du miroir. Terrible destinée narcissique qui nous soustrait à notre propre conscience d’être autrement que par le faux-semblant, l’artefact, la représentation, la comédie, sans doute le burlesque. Ce que nous voyons de notre présence, une image, une représentation si muable, si fuyante que nous n’en pouvons saisir l’une des esquisses qu’au prix d’un insoutenable effort d’intellection. Car, à vouloir être envers et contre tout, ceci se paie d’épuisement, ceci se solde par une blessure métaphysique si profonde qu’elle tutoie le néant et nous reconduit bien avant notre naissance dans des limbes gris comme la cendre, aussi impalpables, aussi évanescents que la fine brume sur l’air à peine né de la lagune. Alors le temps est venu de regarder cette belle photographie, d’y déceler la trame de ce qui a amené cette pensée, d’y lire peut être la trace d’une simple question venue aux lèvres depuis la naissance du monde, qui se résume à ceci ; qu’est-ce qu’être ? Quelle part y avons-nous ? Pouvons-nous nous assurer d’autre chose que de cette immense vacance dont l’ennui tisse aussi bien la périphérie que le centre ? Vertige d’être est cette interrogation, cette cambrure, cette tension que l’image figée reproduit si bien dans ce suspens qu’elle ordonne et affecte à toute chose présente. Infinie réverbération d’une présence inquiète qui se dit au travers du symbole de miroirs superposés, jouant en mode dialectique, chacun renvoyant à l’autre sa propre effigie questionnante. Tout paraît si irréel dans cette teinte médiatrice, cette approche du gris dans quoi tout naît et meurt à la fois, dans quoi s’inscrit toute origine à même son irréfragable disparition. Nous voyons bien qu’à observer ce qui nous est proposé, nous ne pouvons guère aller au-delà du constat d’une apparition qui, en même temps, pose les fondements de son absence. Alors nous demeurons cois, tout comme des enfants étonnés par le surgissement du monde, ces enfants qui interrogent à vide et auxquels nous ne savons jamais répondre qu’à la hauteur d’une stupeur : pourquoi elle tourne la Terre ? Pourquoi il y a des hommes ? Que devient-on après qu’on est morts ? Ça veut dire quoi le néant ? Pourquoi je suis né ici et pas ailleurs ? Pourquoi je suis un humain et pas une pierre ou un oiseau ? Toute parole d’enfant dessine le contour d’une vérité. Le problème, le seul qui vaille : comment s’en saisir et qu’en faire ? Peut-être, simplement, prendre la pose et se confier à cet œil photographique, symbole évident de la conscience, à cette chambre noire, image d’un clair-obscur à partir duquel faire balancer notre questionnement éternel, entre ombre et lumière. Entre ombre et lumière …

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 08:15
Venue de l’illisible contrée

« Nue dans la chambre »

Crayon de Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   Vous, Venue de l’illisible contrée, qui êtes-vous dont, jamais, je n’ai rencontré la silhouette ? Imaginez : c’est comme si ma conscience, débarrassée de toutes ses scories, lavée de toutes ses rumeurs intestines, poncée jusqu’à l’oubli d’elle-même (une large plaine blanche en réalité), c’est comme si vous y surgissiez avec la célérité de l’éclair dans le ciel d’orage, avec la force de la chute d’eau, ces sublimes Wasserfalls qui bondissent des roches alpines. De l’éclair, jamais l’on ne revient. Du Wasserfalls l’on n’oublie sa violence sauvage. Il y a, au sein même de la psyché, des roches dures qui se lèvent, des manières de silex que rien ne viendrait dissoudre. L’on aura beau chercher à se distraire, feuilleter les pages d’un livre, s’absorber dans la vision d’une image, cueillir une fleur odorante, la pierre tranchante sera toujours là qui incisera le centre même du corps des signes d’une dette. Oui, d’une dette. L’on se croit dépendant, l’on se pense assigné à produire quelque acte salvateur qui vous serait destiné, vous l’Étonnant Croquis qui paraissez n’avoir de réalité qu’à m’interroger vivement, à répandre dans le charbon de mes nuits les lueurs blafardes de l’insomnie. M’avez-vous donc ôté le sommeil, en tout cas vous en parcourez les rives avec tant de constance, tant d’assiduité.

   Mais il me faut vous dire maintenant en des termes qui ne soient plus généraux, vagues, ils ne mènent à rien. Il me faut vous situer parmi l’immense carrousel des mots, y découvrir quelque chose qui vous ressemble, mais aussi, vous assemble, vous dont l’éparpillement, la dispersion paraissent constituer votre immuable essence. Je vais vous nommer au plus près du motif de la vision que vous me proposez de vous. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme. Je ne trouve que cette périphrase qui soit en mesure de vous circonscrire tant bien que mal. Une pure et simple forme graphique si vous voulez, un crayonné, des gestes d’enfants posés sur la feuille du jour. Du formel seulement car c’est cette seule perspective que vous me tendez de vous. Combien j’aurais été plus heureux de vous saisir en votre intime, de pouvoir, par exemple vous dire la Douce, l’Attentive, la Généreuse.

   Mais avouez, comment tirer de ce lacis de crayons de couleurs autre chose qu’une impression sensorielle, une manière de vibration, d’onde, de tracé d’électroencéphalogramme, en quelque sorte une « conscience nerveuse de la matière » ? Votre avancée, en son étonnant tellurisme, en ses lignes de fracture géodésiques, toutes vos courbes de niveau, les strates que vous figurez, tout ceci trace votre simple topologie externe sans qu’il ne me soit aucunement possible de m’immiscer en quelque façon à l’intérieur de cette citadelle que vous semblez défendre farouchement. Comme s’il y avait danger à figurer au Monde à l’aune d’une esquisse puisque, aussi bien, ce début d’entrelacs, cette forme en voie de constitution ne vous protégeraient nullement des atteintes de l’existence. Sans doute êtes-vous plus démunie que la moyenne des Existants qui hantent la Terre, pour la simple raison de votre constitutionnel inachèvement. La complétude vous est étrangère. La plénitude est une sensation qui ne vous visite guère.

   La parole n’est encore qu’une hypothèse, un genre de cailloux de Démosthène qui s’agitent en aval de votre glotte, un genre de langage infra-verbal qui ne se traduit que par un murmure sourd, une caverneuse résonance, un genre d’ébruitement somatique dans votre corps d’allure encore bien racinaire. Êtes-vous au moins inscriptible en un discours qui ait quelque cohérence logique ? Je vais sur-le-champ tenter de vous circonscrire, vous et la scène que vous m’offrez afin de vous rendre, sinon réelle, du moins plausible. C’est une tentative toujours éprouvante que de tirer du sens de ce qui, à l’évidence, en présente si peu, une brume s’élève dans le ciel que, bientôt, une brise effacera. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme au risque que mon langage soit un simple écho de paroles antérieures, une réitération obsessionnelle de votre être, que je dise cette liane rouge qui cerne le vide de votre cops, lui attribue provisoirement une halte dans l’espace, le délimite, non en tant que chair, vous en êtes si loin, juste un tremblement aux confins de la Vie. Que je dise (mon langage vous crée autant que le dessin vous pose ici, devant moi), la brisure de vos bras (mais il semble qu’il soit unique, ce bras), aussi indique-t-il la présence d’un tragique sous-jacent, d’une « naissance latente », je préfère cette formulation rimbaldienne à l’annulation que profèrerait l’idée d’un manque, d’une absence, d’un vide. A moins que vous ne soyez émergence du Néant et menaceriez de punir mon audace à tenter de vous porter à l’être et je risquerais, à chaque mot posé sur la page, de disparaître à moi-même.

   Le Rouge, ce symbole de sang, ne vous accomplit nullement en votre entier. Le Noir vient à la rescousse. Ce que le Rouge hissait tout en haut d’un pavillon qui eût pu être de gloire, voici que le Noir vient l’obombrer de son funeste crêpe. Cheveux de suie qui annulent le visage. Nulle épiphanie qui dirait le lac des yeux, la fraise des lèvres, l’éperon du nez. Nulle métaphore qui ferait se lever le bonheur d’une poétique. Vous demeurez en retrait. Peut-être même êtes-vous la figure du Retrait, du Retranchement, de la Soustraction ? Autrement dit du Refuge en une Innommable Contrée. Laquelle ? Du Silence ? De l’Infini ? De l’Absolu ? Tout ceci est si éthéré. Å peine le mot est-il prononcé qu’il se dissout à même le fourmillement de son chiffre. Ainsi êtes-vous la Doublement Tonale et vous n’êtes nullement sans me faire penser au roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir ». Le Rouge de la Passion ? Le Noir de la Mort ? Si la Passion est la Mort de l’âme, alors mon interprétation est juste que je reporte immédiatement sur le Griffonné que vous me tendez à la manière du document qui vous décrit le mieux. Et je crois volontiers que vous êtes sur la frontière entre la Passion en voie de laquelle vous êtes sans doute et la Mort qui est votre certitude ultime, tout comme elle l’est pour tout un chacun. Mais ici, la force du dessin est de mettre en vis-à-vis, le sang de la Vie, le crêpe de la Mort. Aussi le qualifierais-je « d’existentialiste », cette manière d’équilibre précaire entre une naissance dont on n’a pas décidé, pas plus de notre finitude qui s’impose à nous avec la violence du cyclone, du cataclysme.

   Aussi, dans ce contexte qui confine au tragique, tout ce qui vous entoure, tout ce qui se pose en tant que vos immédiats prédicats, prend la figure énigmatique et inquiétante de spectres. Qu’en est-il de cette trace griffonnée sur le mur du fond ? On dirait la silhouette approximative d’un caniche. Ceci veut-il signifier l’imminence d’une animalité qui vous guetterait ? Ou bien cela indique-t-il que l’humain n’est jamais vraiment sorti de sa composante archaïque ? animé qu’il est d’instincts qui, parfois, le font se confondre avec les tubercules, les rhizomes, ils sont encore plus primitifs que la dimension animale. Et le mur qui est à votre gauche, combien son réseau de lignes noires, denses, chaotiques incline vers quelque effroi qui rôderait au large de vous, menaçant votre intégrité même ! Sans doute une toile sur laquelle s’inscrit le destin douloureux du Monde. En bas, au centre de l’image, une soudaine profusion de traits, de lignes, un foisonnement, une prolifération qui paraissent concourir à faire émerger de cette forêt de signes, une vague Forme Humaine, un peu à la manière d’une enfance de l’Humanité, un genre de grouillement de mangrove, de jungle inextricable, de steppe perdue dans la nappe de ses hautes herbes. Le sentiment qui se détache de cette vision quasiment hallucinée des choses est identique à l’effroi d’un Monde qui serait soudain plongé dans les rets d’une irrémédiable nuit dont tout phénomène de visibilité serait exclus à jamais.

   Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme, si depuis le silence cotonneux dans lequel le dessin vous retient vous percevez ma voix, fût-ce un mince filet d’eau, cherchez en votre pouvoir les voies par lesquelles arriver à Celle-que-vous-serez dans l’étape ultérieure de votre figuration, à savoir une Forme Hautement Lisible. Cependant, ce souhait que je formule d’une vision de vous qui soit arrivée à son terme n’est nullement pour me réjouir. Mon sentiment de modeste Esthète vous préfère mille fois dans cette posture à peine levée de Vous, qui vous relie à votre Origine, or il n’y a guère de plus noble événement que celui de la Naissance. Demeurez en vous dans cette indistinction, ce tremblement, cet avant-dire de ce qui est, alors toutes les grâces vous sont promises de figurer de telle ou de telle manière. Autrement dit, c’est votre propre Liberté qui est en jeu ! La mienne aussi, il va de soi. Vous savoir arrivée à vous-même, c’est, en une certaine façon, me doter moi-même d’une entièreté. Or le Monde est si parcellaire. Or vous êtes si lacunaire. Or je suis si morcelé. Qu’une Unité vienne nous visiter et nous serons pure harmonie. Oui, pure !

 

 

  

 

 

 

 

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 08:55
La profondeur du Réel

Carlos Godinho

 

***

 

   Jamais, devant le réel, nous ne demeurons inertes. Faisant face au réel, cela parle en nous, cela image en nous, cela résonne en nous, cela mobilise la dentelle immense des réminiscences, cela fore au plus profond de notre corps, cela crée le jeu infini des analogies, des relations, des correspondances. Nul objet, fût-ce le plus anodin, le plus discret, ne s’efface devant notre regard, ne se biffe devant notre conscience. Rien de ce qui est venu à nous et vient encore à nous ne renonce à faire présence, à s’élever au mérite de quelque pensée. Ce qui est à proprement parler « extra-ordinaire », ce qui s’arrache au réel pour féconder notre esprit est la mesure du sans-limite. Å observer le Monde tout autour de nous et tout s’affilie au mouvant, au transitif, au nomadisme infini. Regardant tel objet et, déjà, nous ne sommes plus dans une position de fixité à son égard, et déjà nous imaginons quantité de perspectives nouvelles, de topologies infinies. Tout se dilate, tout se spatialise. Et l’objet, paradoxalement, déserte la position qu’il occupe dans la présence du Présent pour gagner d’autres rives temporelles passées ou futures, sa mouvance est principe de temporalisation et le sablier ne sait plus où commence son mince filet de mica, où il finit, comme si un temps cyclique s’était instauré selon le mode étrange de l’Éternité.

   L’objet devant nous, le mur, la fenêtre, les dalles du plancher ne nous laissent nullement en repos, toutes ces choses nous requièrent afin que, cheminant de concert, une compréhension de leur surgissement se tienne dans l’ordre du possible, dans l’ordre de l’indéfiniment reproductible. Ceci se nomme « pure merveille » et demande à être approché autrement qu’à l’aune d’une attention discrète. Tout comme notre langage témoigne de notre profondeur, les choses rendent compte de la profondeur du monde. Chaque profondeur en vis-à-vis creuse la profondeur analogue, accomplit son SENS jusqu’à une manière d’ivresse dont nous les Hommes, vous les Femmes sommes les réceptacles, manières de jarres creuses où résonne toute la beauté vacante du Monde. Tout creux est condition de possibilité de la plénitude, cet état que nous cherchons désespérément alors que nous sommes possédés par lui, le plus souvent à notre insu. C’est à un constant processus alchimique auquel notre conscience est invitée. Il lui suffit d’écarter les voiles d’ombre pour que se donne la plus vive et signifiante lumière. Ce qu’il faut dire encore du Réel c’est qu’il est un constant et infini emboîtement de Formes. Cette Forme au premier plan, par exemple un simple verre destiné à la boisson, porte en elle, comme en écho, comme en réverbération, tous les verres du Monde et l’ensemble des significations qui leur sont coalescentes, les narrations qui peuvent monter d’elles, les figurations naïves ou artistiques dont elles constituent le prétexte, le plus souvent devenu invisible au fil du temps.

   Le Réel, qu’on donne le plus souvent pour une matière palpable, concrète, voici qu’il devient l’athanor à partir duquel peuvent s’élaborer des concepts, croître les infinies ramifications et arabesques de l’imaginaire. Ce qui veut simplement signifier, qu’à la différence des Anciens Grecs, qui n’attribuaient d’âme qu’à la substance végétale ou animale (et bien entendu humaine), peut-être faut-il l’étendre au Monde des Objets, condition nécessaire de leur métamorphose. Mais nous nous apercevons tout de suite que ce raisonnement porte à faux, que le changement d’état de l’objet n’est nullement de son fait mais ne résulte que d’un événement que nous projetons sur lui afin de le mettre en adéquation avec la force inassouvie de notre désir. Oui, c’est bien NOUS qui modelons le Réel à notre guise, comme s’il était simple pâte d’argile ductile dans laquelle nous imprimerions les empreintes dont notre psyché est le continuel et toujours renouvelé réceptacle.

   Et maintenant, si nous focalisons notre vision sur l’image située à l’incipit de ce texte, que pouvons-nous en tirer qui ne soit le jeu d’une pure gratuité ? Et, comme à l’accoutumée, il nous faut d’abord décrire le Réel qui vient à notre encontre, afin de le faire nôtre et poser quelque hypothèse à son sujet. La pièce, indéterminée au premier abord, est plongée dans un clair-obscur où l’ombre l’emporte sur la lumière, ce qui contribue à nimber l’image dans une sorte d’ambiance mystérieuse, secrète. Et c’est bien à l’aune de ce retrait, de cet effacement, de cet inapparent que cette représentation nous concerne au plus haut point, comme si, soudain, la totalité de notre existence était suspendue à sa présence même, à la question qu’elle nous pose et nous met en demeure de résoudre. Nous n’aurons de réel repos qu’à en avoir désoperculé la lourde opacité, à avoir tenté d’en saisir la possible transparence, ce SENS qui brasille sous le couvert de cendres de ce qui vient à nous.

   Ainsi cette Nuit qui encadre l’image, c’est notre nuit celle, présente, qui teinte notre angoisse, tresse à l’entour de notre finitude les pampres de l’obscur. Cette nuit, c’est notre nuit passée lorsque, enfant, au travers de la croisée entr’ouverte, le rayon de la Lune veillait sur le repos de notre sommeil. Cette nuit, c’est l’attente fébrile, moite, un peu suffocante de l’Amante dont nous désespérions de ne la rencontrer qu’en songe. Cette nuit, c’est cette éclipse déjà lointaine, cette aube soudain glissant sur toutes choses, les animaux se réfugient au plein de leur terrier, les feuilles des arbres sont immobiles, les gestes d’amour sont suspendus, l’étrangeté de la lumière parcourue de sombres mouvances nous fait craindre que le jour, à nouveau ne se lève, qu’une nuit éternelle ne s’annonce comme le seul possible qui nous sera alloué pour le reste des jours à venir.

   Cette Fenêtre étroite que quadrillent les minces armatures des petits bois, c’est celle-là même au travers de laquelle notre regard adolescent cherchait à déchiffrer le monde, à percer quelques unes de ses aventures. Les volets sont tirés, juste pour laisser passer un prisme de faible clarté. Sur la table, le maroquin d’un livre à la douce couleur d’acajou. Un titre : « La force de l’âge ». Un Auteur : Simone de Beauvoir. Une joie : celle d’entrer dans le domaine feutré d’une littérature de la vie, là où rayonne ce mode d’exister que l’existentialisme prétendait ériger en philosophie de la liberté.

   Cette Assise, simple planche de bois supportée par deux jambages, c’est le souvenir de l’étroite guérite du confessionnal qui, en ces temps de simplicité et d’accomplissement immédiat, était la seule thérapie, la seule psychanalyse à laquelle se confiait notre jeune âge, comme si notre départ dans la vie ne pouvait s’envisager qu’à l’horizon d’une relation à Dieu, dont le Confesseur était le Représentant sur Terre.  Encore au creux de l’oreille l’entrelacement de deux chuchotements. Sans doute Dieu avait-il l’ouïe fine !

   Ces Lames de Plancher lissées d’un doux éclat, ce sont celles, réelles ou imaginaires qui meublaient le sol des chambres successives, la native d’abord, perdue dans les limbes du passé, une douce campagne s’étendait alentour. Ce sont aussi les lames de la chambre de la petite enfance, ce refuge cotonneux, ce généreux intervalle qui abrite du Monde, met à distance, projette sur Soi la bienveillance de l’ombre maternelle. Puis les chambres plurielles qui jalonnent le parcours de la vie. Chambres d’étude et de repos, chambres d’écriture et de méditation, de longues méditations, elles sont le recueil dans l’intime, l’abri, le port d’attache avant que de cingler vers les hautes eaux, de connaître les marées d’équinoxe, ces hasards de tout cheminement. Lorsqu’il est retrouvé, le plancher, sa patine benveillante constituent le lexique personnel par lequel se reconnaître, ne nullement sombrer. Toujours il faut un port, un havre de paix, un golfe où se protéger des meutes et des caprices du vent.

   Le sujet de la chambre, sa richesse symbolique nous font inévitablement penser à l’œuvre de Rembrandt, « Le philosophe en méditation », non que ma vie, en quelque période que ce soit

 

La profondeur du Réel

ait été poinçonnée à l’aune de la Philosophie, simplement au motif d’une nature inclinée à la contemplation plutôt qu’à l’action, à l’imaginaire, à la rêverie, à « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon le beau mot de Pierre Réverdy. Plutôt l’Esprit que le Réel. Alors, me direz-vous avec raison, l’image de gauche est une assise vide, le Philosophe ne s’y inscrit jamais qu’à halluciner sa présence selon une pure détermination qui le fait être là où il n’est nullement. Pensant ceci, vous ne vous inscrirez que dans cet éternel Principe de Réalité, lequel porte en son revers ce Principe de Plaisir qui est l’ornement de l’imaginaire, la parure étincelante de la rêverie.

   En toute logique, Nuit, Fenêtre, Assise, Lames de plancher n’ont été le prétexte qu’à broder une ganse autour du Réel, à l’assortir d’un passement dont nous avons pensé que leur rayonnement, leur prestige suffisaient à gommer tout ce qui vient dans la présence d’une façon strictement matérielle, obtuse, incontournable en quelque façon. Comme exprimé plus haut, les Choses portent en elles une étrange et heureuse polysémie et nous, en tant que Voyeurs de ce Monde, nous n’en extrayons jamais que ce que nos plus profondes affinités ont trouvé utile de porter à une sorte de séduction. Tous ces emboîtements du Réel, tous ces assemblages baroques selon la figure des poupées gigognes, c’est Nous et seulement Nous qui en avons dressé la singulière cartographie. Tel Autre n’en eût retenu, peut-être, que la dureté matérielle, l’aspect fonctionnel, l’architecture utilitaire. Mais peu importe le mode d’approche de-ce-qui-est. Ce-qui-est, avant tout, c’est ce dialogue particulier que nous entretenons avec les choses, cette belle et confondante originalité avec laquelle notre chair s’ordonne, comme le ciel choisit les nuages qui le traversent. Car il nous faut croire à un monde animé et magique des Choses, à notre propre pouvoir de les métamorphoser, de les faire à notre main, de les voir selon les perspectives successives de notre regard. S’il y avait, sur Terre, le faisceau d’une unique vision, alors tout se décolorerait et la précieuse polysémie s’abîmerait dans une manière d’humus inconsistant.

 

Or, ce que nous voulons,

ce sont les sillons d’argile flexueux,

pareils aux vagues ourlées

d’émeraude de l’Océan.

Toujours le Monde est

à recommencer,

à chaque Parole,

à chaque Regard,

 à chaque Geste.

 

                                                               

 

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29 février 2024 4 29 /02 /février /2024 11:22
Seule parmi les fleurs

bed of flowers

with Esther

©️jidb

feb2024

 

Judith in den Bosch

 

***

 

 

   « Seule parmi les fleurs », voici la première expression qui m’est venue, vous découvrant, agenouillée sur votre tapis (est-il de prière, de méditation, de pénitence ?), jambes repliées, dos bien droit (est-il la marque de votre sérieux ?), petite poitrine cambrée vers l’avant (est-elle la sentinelle de votre volupté ?), tête…mais, oui, tête… absente de la scène (est-elle le signe d’une perte provisoire de votre lucidité ?). « Seule parmi les fleurs », « seule parmi les fleurs » comme une douce antienne en moi doucement articulée, un mince arpège, genre de déploiement discret, de signaux lumineux placés au seuil de ma conscience, ils teignent ma tête de bien étranges couleurs. Et puis, dans cette première approche de vous, il m’est quasiment impossible de démêler ce qui de vous, la Réelle Incarnée, me touche ; ce qui, des Fleurs qui vous visitent, m’émeut au plus haut point. Sachez-le, parfois ce qui se donne à nous au motif d’une évidente simplicité, recouvre en vérité une multiple condition qui nous égare de Qui-est-regardée, de Soi dont la vue se trouble au contact de cette subtile irisation des choses du commun et du vraisemblable.

  

   Il y a une sorte de magie, sinon de sorcellerie qui enroulent leur lai, tel le chèvrefeuille, tout autour de nos perceptions et, dès lors, nous ne sommes plus que d’étranges phénomènes à la conquête d’aussi étranges phénomènes. Une manière de redoublement, si vous voulez, de présence en abyme, coagulation intime des Soi qui ne se font plus face mais sont si imbriqués l’un en l’autre, qu’il n’y a plus de frontière, plus d’intervalle, plus d’espace libre entre Qui-l’on-est et  cette Mystérieuse Altérité devenue familière, fragment de sa propre identité, genre de confusionnel qui, loin d’être rejetés, tapissent notre chair de mille sensations heureuses, nous ne pourrions nous en séparer que dans l’irrémissible fond d’une perte, d’un deuil. Mais il me faut laisser cette évocation mélancolique et trouver, dans votre soudain affleurement, bien des motifs de satisfaction, à moins que, versé sous votre charme, je ne puisse qu’être aliéné par la fascination que vous exercez sur moi depuis que, votre découverte ayant eu lieu, c’est mon alphabet personnel, mon lexique singulier qui se trouvent chamboulés, signes à peine reconnaissables dans la brume perlante du jour.

  

   Je ne sais, mais vous êtes une unité, un corps ne pouvant être dissocié de l’écrin en lequel il repose. Vous observant à la dérobée (pour mieux me tromper, pour dissimuler mon trouble ?), c’est une véritable hampe florale que je découvre ne sachant quel nom lui donner parmi la profusion du végétal partout présente. Et me voici décontenancé, vous nommant en des termes étranges :

 

Cœur de Marie et vous baignez

 dans un rose pastel du plus bel effet.

Impatiens Psittacina et votre

impatience de perroquet

prenant son envol devient la mienne.

Ophrys bomybliflora et c’est le corps

duveteux du bourdon qui vient à moi.

Psychotria Elata et c’est votre bouche

fardée de rouge qui me sourit.

Phalaenopsis et ce sont vos ailes de papillon,

striées de parme, qui me ravissent.

Anguloa Uniflora et je vous vois, innocent

 nourrisson couché dans son berceau.

Habenaria Grandifloriformis

et vous êtes un Ange de blanc

vêtu aux bras si fins,

on dirait des fils de la Vierge.

  

   Enfin je vous vois Orchidée-Tigre et c’est bien cette dernière image dont la persistance rétinienne en même temps que la subsistance obstinée s’éclairent en moi, font leur flux invasif de marée dont, bientôt, vous ne tarderez à comprendre l’urgence qu’ils creusent dans ma propre psyché. Oui, c’est bien ceci, vous êtes une Orchidée, et sans doute le savez-vous, le langage des fleurs vous attribue la ferveur, cet « état d'âme passionné d'une personne qui éprouve ardeur et zèle religieux », tel que le définit le dictionnaire. Et, à propos de cet état d’âme (cette inclination passionnelle dont nul ne peut prétendre être le maître), me reviennent en mémoire quelques phrases de Gide extraites des « Faux-monnayeurs » :

   « Je repensai soudain à mon éveil religieux et à mes premières ferveurs ; à Laura et à cette école du dimanche où nous nous retrouvions, moniteurs tous deux, pleins de zèle et discernant mal, dans cette ardeur qui consumait en nous tout l'impur, ce qui appartenait à l'autre et ce qui revenait à Dieu. »

   Seriez-vous cette Laura, femme adultère ne trouvant sa place ni auprès de son ancien Amant, ni auprès de son Mari, personnage un peu falot, sans grande prétention existentielle ? Seriez-vous le lieu d’une sexualité débordée et le siège d’une indistinction, la vibration de quelque flou dans l’horizon morne des jours ?

  

   Mais, bien plutôt que de vous imaginer personnage de roman, il me faut consentir à vous immoler, en quelque sorte, dans l’incandescence toujours vive de mes fantasmes, ceux-ci sont ma croix dès que je croise une silhouette féminine telle que la vôtre :

 

une énigme, un secret,

une pure gemme dissimulée

dans son lit de noir humus.

 

   Certes, Vous-la-Lointaine ne pourrez me suivre en imagination et je souhaite seulement vous offrir quelques fleurs simples issues du bouquet complexe, serré, de mes plus vifs désirs. J’imagine votre cou pareil à ces cols d’amphores anciennes, couleur de terre cuite, cette sublime teinte oscillant entre Auréolin et Nankin, une nuance pour l’âme, certes, nullement pour le corps à la trop variable texture.

   Et votre poitrine, ces deux éminences souples, ces minces monticules ourlés, en leur extrémité, de deux discrètes aréoles, elles ont la saveur d’une croûte brûlée. Et la vallée qui descend le long de votre buste, j’y perçois quelques ondulations de fins Tamaris, quelques bruissement légers, délicatesse de graminées : flottement bleu-pâle des Carex, pulvérulence de pollen de la Canche, dispersion blanche de la Fétuque, évanescence de la douce Stipa.

   Et votre ombilic, cette prudence de grain de café, cette Prunelle saisie au sein de la haie sauvage, cette Myrtille au suc généreux, ces petites pommes rouges des Cénelles, ce bleu intense, profond de la baie de Sureau, ces minuscules soleils des Gojis, cette floraison blanche étoilée des Amélanchiers. Savez-vous, je ne me lasserai jamais d’évoquer ces petits prodiges de la Nature, d’en détailler la secrète anatomie.

   Et votre Mont de Vénus, cette émouvante dune parcourue du flottement aérien des oyats, chacun voudrait s’y perdre et n’y plus voir le jour que tamisé, lame discrète en clair-obscur, grains de lumière grise courant à fleur de peau, à fleur de sexe. Et le précieux de votre sexe, cette amande incisée d’une somptueuse dépression, cette Orchidée (oui, la voilà revenue cette mystérieuse Orchidée) dont, déjà et depuis toujours, les mérites ont été vantés à profusion :

 

beauté insigne,

feu de la sensualité,

conque d’amour,

fontaine d’ambroisie,

tellurisme de la passion,

rayonnement du plaisir,

effusion de la ferveur.

 

   Oui mais aussi image de la Mort, de la Souveraine Mort dont celle que l’on nomme « Petite Mort » n’est que le préambule, l’introduction, la préface d’une histoire dont l’épilogue, depuis toujours, est tracé dans le derme compact de l’exister.

  

   Non, nul ne ressort indemne de la corolle ourlée de votre fleur, ces pétales doucement carminés qui pourraient avoir pour écrin la coquille nacrée d’écume de l’huître, cet infini tremblement à l’orée de l’heure, non nul ne connaît l’indemne après cette épreuve qui est événement primordial, ni le Petit Enfant issu de sa nuit, de votre nuit matricielle, ni l’Amant porté au plus haut de son être qui vit son éviction identique à ces cercles de l’Enfer magnifiquement évoqués par le génie de Dante.

 

Sortir de l’amour charnel

c’est entrer en pénitence,

vêtir son corps d’habits sacrificiels,

connaître le dur érémitisme

 au sein même de la foule

bariolée du Carnaval

qui exulte et fait bondir les

fusées dionysiaques de la joie.

 Sortir de l’amour c’est entrer au Carmel,

 se cloîtrer dans sa cellule blanche,

    contempler le mur vide tel

 une haute et inaccessible falaise,

se mortifier, pratiquer l’expiation

comme on respire,

se flageller l’esprit,

faire de son âme

le reposoir mystique

d’un horizon dévasté.

  

   Certes, sans doute, Vous-la-Distante me direz-vous que le geste d’amour est une inclination particulière de la psyché, que la chair n’est que de surcroît, que la transcendance de l’acte vaut plus que l’acte lui-même. Oui, mais si vous vous exprimez ainsi (je ne puis le croire), c’est en raison d’une entreprise d’amour que vous n’avez connue qu’inaboutie, qu’inexaucée, c’est être demeurée sur l’écorce à défaut d’en avoir pénétré le suc limpide, d’en avoir éprouvé la délicatesse de soie qui est aussi, par simple souci d’homonymie, attention à Soi, ouverture en Soi d’une brèche de lumière dont, jamais, l’éclat ne se referme.

  

   Mais je n’avancerai guère plus avant dans mon argumentation. Ce qui, dès cet instant, me convoque, le geste littéraire de la réminiscence et l’appel à son Serviteur le plus talentueux, vous aurez compris que je parle du très génial Proust. Nul, depuis, n’a fait mieux. Il est des choses qu’il faut savoir reconnaître afin de ne nullement chuter dans le fond laborieux de la mauvaise foi. Oui, la simple vue que j’ai de votre image me propulse immédiatement en terre de Combray, du côté de chez Swann, de Guermantes, à Balbec, à Paris, à Venise, marchant sur des pavés mal équarris, apercevant des arbres depuis les vitres du train, revivifiant le goût singulier des Petites Madeleines, peu importe l’événement fondateur, c’est bien son vif souvenir qui persiste, féconde le temps présent qu’un passé fait resurgir dans toute l’intensité de sa pure beauté. Vous êtes un peu, à votre insu, quelque chose comme mon Temps Retrouvé, mon temps multiplié, agrandi, cette sensation de vivre, nullement à l’intérieur de Soi, mais sur ses propres entours et bien au-delà !

  

   J’ai évoqué beaucoup de noms de fleurs et j’en pourrais citer des milliers d’autres tellement cette robe seyante, fleurdelysée en contient de formes qui pourraient s’accomplir selon la famille attachante des lianes :

 

le rouge sang de la Vigne vierge,

les étoiles à trois branches du Lierre,

les grappes mauves de la Glycine,

 le large étoilement blanc de la passiflore,

les cônes verts du Houblon,

les calices bleu azur des Ipomées,

les étamines rouges de la belle Clématite.

 

   Toutes ces lianes, malgré l’idée du lien en elles contenu, je n’en retiendrai que la rapide fragrance leur préférant la modestie du bleu mémoriel des délicats Myosotis dont la légende nous dit la prière du Chevalier à sa Dame, ce « Ne m’oubliez pas », que l’anglais traduit en «Forget-me-not », l’allemand en «  Vergissmeinnicht », mais peu importe la langue, seule l’intention compte qui veut oblitérer l’oubli, poser l’index sur un passé qui aura besoin d’être infiniment revivifié afin que l’amour dont il témoigne ne sombre dans les douves immémoriales des souvenirs usés, poncés par tant d’indifférence, remisés en d’illisibles fosses. Ici, bien entendu, il n’est parlé que de la réminiscence à faire venir à Soi afin d’exhumer des cendres du temps, ces braises encore présentes à défaut de se présenter dans l’orbe de leur rougeoiment.

  

   Mais, Vous sise parmi tout ce fleurissement, vous êtes-vous suffisamment interrogée sur la nature de cette réminiscence, avez-vous sondé toutes ses ressources, aperçu le haut blason qu’elle alimente de son chiffre ? Elle, la réminiscence, n’est-elle l’expansion infinie des virtualités qui nous habitent, la mise en acte immédiate de nos objets les plus chers, les plus incarnés dans le tissu de notre propre existence ? N’est-elle ceci, et encore beaucoup d’autres choses ? Le souhait de notre conscience temporelle de réactualiser le Soi au titre de son passé, de ses événements singuliers, de ses émotions particulières.

  

   La réminiscence est toujours de l’ordre du désir psychique de faire écho dans le Monde de l’ici et du maintenant, de le métamorphoser en plus que ce qu’il n’a jamais été à l’époque fondatrice du fait ancien, lequel n’avait, en ce temps disparu, que la teinte des choses ordinaires, que la forme prosaïque de ce qui advient au hasard, ici et là, censé ne laisser que la trace d’une fumée dans un ciel gris d’hiver, un signe effacé par l’usure infatiguée des secondes. S’est-on suffisamment questionné sur ce qui en fonde le surgissement au ciel de l’Être soudain envahi du pur mystère de la souvenance, de la joie ineffable de ce qui, se présentant de nouveau, jouit du prestige de sa réassurance, s’ouvre dans les mille ressources d’une neuve et inouïe perception, dans l’emplissement multiple de la sensation, de son rayonnement jusqu’à l’horizon et de son sens au-delà, de la réarticulation de son lexique existentiel, du nouveau conte qu’il pose devant nos yeux débordant d’infinie gratitude ?

   

   Alors, le présent s’impatiente du passé, le convoque à l’élargissement du champ de la rêverie, le dispose à l’effervescence de la méditation poétique, le féconde afin que le vraisemblable d’autrefois devienne l’exceptionnel d’aujourd’hui, le divinement accompli, le magiquement déposé devant nous. C’est un peu comme de retrouver un jouet de l’enfance, un cerf-volant, par exemple, d’en tendre à nouveau la voilure, d’en colorer la toile, de placer à sa suite cette belle queue de papillotes enrubannées, de le voir flotter et faseyer plus haut que l’écume des nuages, dans cette zone purement onirique qui se confond avec notre idée même de bonheur.

  

Sachez-le d’une manière intime,

tâchez d’en ressentir au plein

de votre chair les incomparables effluves,

vous êtes ma réminiscence florale,

le lieu bouqueté de mes songes,

l’espace arborescent de

mes plus belles illusions.

Vous êtes mon Myosotis,

mon irremplaçable « Forget-me-not »,

mon inimitable « Vergissmeinnicht »

et me métamorphosez,

pour un bref instant tout au moins

en une manière d’infime Proust,

de petit Marcel qui, depuis

la plaine blanche de son lit d’écriture

vous imagine Liane voluptueuse,

Volubilis sensuel,

Orchidée envoûtante.

Oui, vous êtes

mon « Temps retrouvé ».

  

« Seule parmi les fleurs »,

vous êtes multiple, chatoyante

dans l’espace bouleversé de mes songes.

Oui, de mes songes les plus risqués !

 

 

 

 

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 10:42
Solveig, mon amour

Glaces flottantes sur l'Amour

Source : Wikipédia

 

***

 

 

                  Depuis mon Causse, ce dimanche 19 Septembre 2021

 

 

                 Solveig, mon amour

 

 

   C’est la première fois, depuis de très nombreuses années, que j’utilise cette formule, à l’en-tête de ma lettre, formule qu’à raison, sans doute, tu jugeras « kitsch »,. L’amour est si usé parfois, qu’il n’en demeure que la trame et un long goût d’amertume. Tu sais le jeu qui toujours m’anime de poser tel thème devant moi et de tâcher d’en épuiser le sens. Parfois, suis-je épuisé moi-même avant que le sens n’apparaisse ! Mais lutter contre sa nature est mauvais, autant pour le corps que pour l’esprit et, informé de ces dangers, je poursuis mon chemin, fût-il semé d’embûches. Donc l’amour. En prélude à ma lettre j’ai placé cette image du Fleuve Amour pris dans les glaces. Depuis sa source jusqu’à son embouchure, l’Amour s’étend sur plus de quatre mille kilomètres, ce qui est une distance fort respectable. Qui, parmi les humains, pourrait relever un tel défi ? En amour comme en bien d’autres domaines, le temps est un cruel compagnon. Au début, il nous comble de la palme de sa félicité, puis les jours passant, il dilue son essence pour, à la fin des choses, n’être plus guère reconnaissable, un genre d’éternité sans finalité. Un peu à la manière d’un oiseau de haut vol qui se serait égaré en plein ciel.

   L’Amour pris dans les glaces. Existerait-il métaphore plus éclairante ? Sol, tu le sais bien, tout s’épuise qui, trop souvent, puise à la même fontaine. La nouveauté se donne toujours à la façon d’une sorte de ravissement. Ce qui pervertit tout, c’est l’habitude, le jour que suit le jour, l’heure que précède l’heure. Nous sommes des êtres de désir et le propre de ce dernier est de n’alimenter sa flamme qu’à l’aune d’un constant renouvellement, autrement dit en raison de la fameuse loi du « manque et du désir ». C’est ce qui s’absente et me fuit qui aiguise mon intérêt, focalise mon attention, rougeoie telle la braise au plus profond de l’ombre.

 

La flamme de la chandelle s’épuise

à trop longuement flatter le jour.

L’éclat se fond dans l’éclat.

Le même se dissout dans le même.

  

   Les « je t’aime » meurent d’être trop souvent proférés. Les plus belles caresses sont les plus rares. L’acte d’amour ne vibre qu’à être toujours reporté. Accompli, il n’est plus. N’étant plus il devient aussi insignifiant que la feuille morte parmi le peuple des autres feuilles mortes. L’amour, il faudrait le réinventer chaque jour mais ceci est un vœu pieux qui ne résiste guère à l’épreuve du réel. Ce livre qui me fascine dans la vitrine du libraire, ce livre sur lequel je projette le feu de mon regard, il ne devient soudain, une fois feuilleté, que cet objet ordinaire, ce caprice réifié qui ne trouve plus en soi le lieu de son être, pas plus que, lecteur, je n’y retrouve le mien. Le précieux, c’est le prochain livre, celui que j’hallucine, dont par avance, je savoure la plaine blanche semée des signes les plus attachants et mystérieux qui soient.

   Certes mettre en parallèle amour et livre se conçoit en tant que jeu gratuit, sinon aimable provocation. Le livre et l’amour ne sont certes pas d’une identique nature. C’est notre façon de les aborder, de les placer au sein de notre imaginaire, qui résulte des mêmes mécanismes, d’identiques procédures. Eprouver des sensations vraies à l’endroit d’une personne, d’un objet, c’est toujours faire rouler la roue du désir dans le même sens, avec la même motivation. Toutes choses au motif de l’amour, se résument sans doute sous l’unique figure de la temporalité, ce temps qui nous façonne de l’intérieur et nous fait être de telle ou de telle manière. Hier mon désir s’animait à la vue de cette belle femme, aujourd’hui il brille face à une œuvre d’art, demain il s’abîmera dans la contemplation d’un beau paysage dont je voudrais qu’il fût la totalité de mon royaume, l’entièreté de mon regard, la totalité de mon plaisir.

   Mes considérations sont bien abstraites, même si elles sont traversées des pierres vives de l’expérience. Mais parler d’amour, ma chère Sol, c’est parler de nous aussi avec les gerbes plurielles d’une histoire qui n’en est une qu’à se donner sous des échanges épistolaires. Notre rencontre, dans ton beau pays de Suède, en des temps dont la distance les rend nocturnes, ce ne fut, en réalité, qu’une foudre dans un ciel d’été. Un simple échange dont la chair ne fut nullement consommée. Un croisement d’affinités, des promesses d’approfondissement, puis plus rien que ce lien qui nous réunit peut-être bien plus fort que ne l’eût accomplie une relation placée sous le signe de l’effectivité.

   C’est mystérieux tout de même la force d’une écriture lorsqu’elle se substitue à ce qui, pour nous sans doute jadis, nous eût rencontrés sous la forme d’une joie immédiate. Ce que notre insouciance, notre naïveté, la fougue de notre jeunesse déterminaient comme le plus propre, voici que le temps a eu raison de ces pensées, voici que le temps et la distance ont accru ce qui, en nous, fleurissait pour le métamorphoser en une solide amitié. Là, je crois, est un évident nœud de compréhension de ce qui vient à nous sous le signe de ces rapports, amour, amitié, dont nous n’arrivons pas toujours à tracer la ligne qui les partage. La difficulté est constamment attachée à dégager la qualité de tel ou de tel sentiment, de telle ou de telle émotion. Ici le quantifiable, le rationnel, n’ont plus lieu d’apparaître. Tout dans la sensibilité, tout dans l’intuition. Or, si l’intuition paraît nous rencontrer au terme de son immédiate donation, ceci n’est qu’illusion. Le rationnel s’appuie sur la logique des causes et des conséquences. Mais sur quoi repose l’intuition qui serait définissable, comment prédiquer ce qui ne fait que passer, cette brise au ciel, cette écume sur la mer, ce vol de l’oiseau dont jamais nous ne pourrons saisir la texture intime ? L’oiseau n’est plus et nous sommes là avec nos interrogations et le ciel est vide qui ne profère rien, ne fait que sécréter son éternel silence. Car, vois-tu, Sol, il n’y a nulle définition de l’amour, nulle description de l’amitié sauf à faire sienne la belle formule de Montaigne disant le lien avec La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

   « Parce que c’était nous » et que nous ne pouvions nullement changer notre destin. L’eût-on voulu que, sans doute, il se serait ingénié à tracer d’autre voies que celles que nous aurions imaginées. Oui, le difficile avec l’amour, son être en fuite de nous, au motif duquel il nous faudrait différer de qui nous sommes, introduire un écart, peut-être même creuser une béance. Car c’est dans l’abîme que les passions s’exaltent et se connaissent à la mesure de leur étonnante texture, cette résille pareille à la brume levée dans l’air d’automne. Tu en conviendras avec moi, toi que je sais attentive aux tropismes, à ces fins mouvements de l’âme que Nathalie Sarraute, en son temps, sut si bien mettre en mots, il serait temps d’inventer une « phénoménologie de l’indicible », de saupoudrer le réel de touches à peine effleurées, de faire surgir de sa corolle, dans sa plus grande douceur, le pistil de ce qui ne se présente  qu’avec retenue, auquel nous ne donnerons de nom, le laissant libre de butiner, ici et là, le plus beau nectar de l’exister. Seul le subtil logos de la poésie peut s’élever à la hauteur de ce qu’il y a à dire. Parfois, voulant décliner notre amour selon les plus lyriques intentions, nous échouons au lieu même de notre parole. En effet, comment dire l’indicible ? Comment tracer l’esquisse de ce qui n’en saurait avoir ? Parfois le langage est trop court, les mots indigents qui font leurs confondantes boules d’étoupe, chutent sur le sol et s’évanouissent dans le secret de leur disparition.

    Ce qui serait à faire et à dire surtout, ceci, face à son amante : « Je t’… » et demeurer sur le bord d’un dire, laisser celui-ci tresser à l’envi la dentelle d’une comptine pour enfants. Un enfant disant à sa mère, à sa petite camarade, les yeux dans les yeux « Je t’aime », ceci est infiniment recevable car ces trois petits mots sont brodés d’innocence, de spontanéité. Ils sont des fragments de corps rencontrant d’autres territoires de corps. D’un amour l’autre. D’un corps l’autre. Ils volent et se posent tels de joyeux papillons en quête de leur ambroisie sur la corolle désignée telle l’aimée en son essence contenue. Seul l’enfant peut cette manière légère de dire, puis s’en retourner à son jeu avec naturel, sans souci aucun, sans reste qui le retînt en son amont. Pour lui rien ne compte que cet instant qui le cloue à demeure et le multiplie cependant, au-delà de toute raison.

    Mais, nous les adultes, tu t’en aperçois chaque jour qui passe, Solveig, ne le pouvons. Nous sommes trop possédés par un langage qui a épuisé la plupart de ses sèmes dans l’usage de la quotidienneté, il n’en reste que quelques trous dans le limbe d’une feuille, percés par la persistance du temps. Oui, au sens propre, nous sommes « usés » tout comme nos sens sont émoussés d’avoir trop désiré et si peu étreint. Car c’est bien nous, n’est-ce pas, que nous voulions atteindre dans notre commerce avec l’autre. Amour-solipsisme qui ne part de soi que pour revenir à soi. Il n’y a de réelle générosité que du don fait à l’intérieur même de notre vie, ce lieu de conflits et de contradictions. Ce que nous demandons à l’autre, au travers de l’amour, et seulement ceci, combler l’immense vacuité qui nous habite dont le terme est cette insupportable finitude qui fait son bruit de rhombe, tout contre la feuille de notre conscience. Et nous arrache à nous-même en même temps qu’il exige l’autre, ce vide, son attention, son intérêt, sa considération.

    « Toute conscience est conscience de quelque chose » énonce le philosophe. Certes, nous visons toujours quelque chose qui nous échappe. Certes nous cherchons, le plus souvent et de façon inconsciente, à atteindre la cible de notre ego, lui seul nous dit, en sourdine et en formules cryptées, qui nous sommes en notre fond ou qui nous pourrions être au hasard des chemins. Ici, tu le sais bien, je ne professe aucun pessimisme, même si ma nature pose toujours la joie à distance, elle me paraît parfois si factice ! Je suis réaliste, d’un réalisme radical, ce qui me soude corps et âme à la pierre du sol, à la courbe de l’eau, au trait de la pluie, au minéral du Causse, mais aussi à cet Autre qui bourgeonne à l’horizon et ne se dit qu’au seuil de son être.

    Peut-on aimer l’autre plus que soi-même dans un geste de pure oblativité ? Sans doute peu en sont capables, sauf le sage en méditation, le saint en prière, l’anachorète perdu en son immaculé désert.

 

Mais, à parler droit,

le sage aime la sagesse en retour

et la plénitude de sens qui y est attachée.

Mais le saint n’aime son dieu

qu’à être gratifié de sa présence en lui.

Mais l’anachorète n’aime sa solitude

 qu’au motif qu’elle le comble.

 

   Tout ceci, ces saltos, ces sauts de carpe, ces retours vers une manière de source originelle se donnent tels de nécessaires cercles herméneutiques contenus par essence dans tout langage. Un mot renvoie à un mot qui renvoie encore à un autre mot. Et le cycle est infini qui s’emboucle et se reboucle. Il s’agit d’une manière de vortex aspirant l’eau et la rejetant, la refoulant pour, ensuite, la reprendre en soi. Un éternel ressourcement du même. C’est bien là la définition du langage en son immense polysémie-polyphonie.

   Contrairement à nous qui sommes des êtres finis, le langage est infini, éternel lieu de réitération, de re-naissance. C’est en ceci que se montre un abyssal hiatus, nous nommons le fini, à commencer par qui nous sommes, nous et les autres, nous ne nommons l’amour entre deux finitudes qu’à l’aune de l’infini en nous dont notre langage est l’immarcescible mesure. Nous disons « Je t’aime » et les mots déjà nous échappent, en partance pour de bien étranges contrées. Nous disons « Je t’aime », tel Simon du désert et rien ne répond que le silence, rien n’apparaît que la chair tremblante des mirages. Sauf parfois le démon, celui que nous devinons en nous mais que, jamais, nous n’osons affronter. Il faudrait « entrer en amour » comme on « entre en religion », prononcer ses vœux, vivre dans l’absolu, renier le séculier. Mais qui sur terre, Sol, le peut ? Nous avons, pour tout viatique, la « foi du charbonnier ». cette foi chevillée au corps, le nôtre d’abord, celui de l’autre ensuite. C’est bien ce corps à corps qui se nomme « amour » dont il nous faut tisser la claire trame de nos jours. Et admette, parfois, souvent, le lâche de ses mailles, l’intervalle serti entre ce qui a été et ce qui sera, entre nous et ce miroir que nous tend l’autre, dont le tain rutile à l’horizon avec son terrible coefficient d’éblouissement. Toujours la vie, entre deux clignotements.

 

                    Sur le Causse en cette lumière tremblante qui signe l’arrivée de l’automne, une bien belle saison entre passion et raison.

 

                                                   Ma belle et fidèle Nordique, Je t’…

 

                                                   Celui qui aime et t’aime en écrivant

 

 

 

  

 

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31 octobre 2023 2 31 /10 /octobre /2023 09:45
Esseulée de vous

« apparently »

with Esther

©️jidb

 

***

 

   « Apparemment » nous dit le titre de l’image, nous plongeant en quelque sorte dans un genre d’ambiguïté, d’imprécision qui, sans doute, se veulent volontaires. Par simple liaison, au motif d’un « esprit de famille », nous passerons « d’apparemment » à « apparence » car, déjà, quelque chose pourra s’éclaircir de l’ordre d’une compréhension. Nous lisons dans le dictionnaire :

   « Manière dont quelqu'un ou quelque chose se manifeste aux sens. Synon. aspect, physionomie. »

   Puis, aussitôt, nous laissons la parole à André Gide dans « Les Nourritures terrestres » :

   « J'ai vu, sur les chotts pleins de mirages, la croûte de sel blanc prendre l'apparence de l'eau. − Que l'azur du ciel s'y reflète, je le comprends − chotts azurés comme la mer − mais pourquoi − touffes de joncs, et plus loin falaises de schiste en ruine − pourquoi ces apparences flottantes de barque et plus loin ces apparences de palais ? »

   Le lexique de Gide, volontaire lui aussi, se fait essentiellement flou, comme si une irisation devait monter des mots, comme si une métamorphose ou un mirage atteignant les choses, tout se confondait en une vision étrange, « joncs » devenant « barques » ; « falaises » devenant « palais ». Un genre de vertige se donne à nous dont nous aurons bien du mal à nous remettre, à la façon dont un regard poudré de brouillard perd la valeur même de son acuité, contours si peu définis des objets, Existants hallucinés qui, d’un instant à l’autre, dépossédés de leur substance, flotteraient dans les taches huileuses d’un illisible marigot. Et c’est bien un identique sentiment d’aberration, d’illusion, de divagation qui nous saisit comme s’il nous déportait hors de nous en des contrées de texture diaphane, sinon en des sites qui nous demeureraient totalement hermétiques, sentiment donc que cette photographie instille en nous à la manière d’un venin ou, à tout le moins, d’une drogue perturbant les perceptions de notre conscience.

   Å défaut d’être une barque ou une touffe de joncs, « Esseulée » cependant ne se livre à nous que sur le mode du retrait, peut-être même de l’absence. « Esseulée de vous », formulation énigmatique dont, toutefois, un sens vient à surgir dès l’instant où nous voulons bien prêter attention à ce qui s’y dessine en creux. En réalité, c’est une assertion à elle adressée, le Modèle de l’image, si bien que, paradoxalement, elle nous apparaît esseulée d’elle-même, c’est-à-dire n’arrivant nullement à rejoindre le contenu même de son essence, demeurant extérieure à qui elle est, girant tout autour de sa propre esquisse sans possibilité aucune de s’y adosser, de camper son personnage à partir de ses propres fondements. Redoublement de la solitude, en quelque sorte, puisque même cette solitude ne lui appartient pas, lui ôte l’illusion qu’elle pourrait faire s’élever de Soi, certes une existence éphémère mais qui vaudrait mieux que le fait de ne pas exister du tout. Quelque chose d’indéfinissable monte de ce corps, qui le prive de quelque fortune dont il pourrait être le lieu, le reconduisant à l’imprécise et tragique nuée du néant, le projetant au lieu précédant sa naissance, ce non-savoir des choses et du Monde.

    Malgré tout, nous ne renoncerons nullement à en décrire la présence, cette dernière fût-elle tissée de minces fils de trame. Mais quel est donc ce local de facture bizarre ? Entrepôt, atelier désaffecté, décor surréaliste pour un film fantastique ? Provenant d’une brèche du toit, une lumière zénithale crue s’écoule en direction de Celle qui la reçoit sur un corps lumineux, tel un vase d’albâtre éclairé de l’intérieur. En réalité, nous ne savons si nous avons affaire à une Dormeuse pliée au sein de son rêve, s’il ne s’agirait plutôt d’une Ophélie sans vie dont le corps surnagerait entre deux lames d’air, tellement l’impression de flottement est visible, tellement tout ce qui est autour est éthéré, subtil, vaporeux, sensation presque palpable de vagues oniriques arrêtées en plein flux, clouées là pour l’éternité. Cette anatomie en sa fixité nous convoque aussitôt auprès de ces poupées en porcelaine dont l’artifice n’avait d’égal que la blême rigidité des visages des Mimes. Eh bien, oui, il nous faut nous l’avouer, de cette image bien qu’esthétique, de cette image bien qu’exactement composée exsude un sentiment tragique sans pareil. Située au point focal de la représentation, Esseulée certes nous fascine, mais de quelle manière ? Heureuse ? Triste ? Nous incline-t-elle vers quelque nostalgie, affecte-t-elle le lieu d’une mémoire ancienne comme si, devant nous, se rejouait la scène de quelque rencontre d’insigne faveur dont nous aurions eu à connaître jadis ? Nous sentons bien ici qu’à décrire Allongée, nous sombrons, peu à peu, dans la mare d’une troublante ambiguïté.

 

Paradoxe de cette vision

qui nous attriste et

nous charme

en même temps.

  

   Car ce sont bien des sentiments mêlés qui nous assaillent dès l’instant où nous cherchons à décrypter dans l’image, nullement sa surface, mais ce qui s’y inscrit dans la profondeur. C’est d’abord le corps en sa « confusion » qui nous pose problème. Ce corps qui nous paraît inanimé, privé de vie, voici qu’il se révèle à nous sous les traits d’une Méditante s’adonnant au repos et, dans ce repos, à une contemplation qui pourrait être de pure joie. La tête, calme, reposée, se niche au creux du bras gauche, anse naturelle où trouver paix et détente. L’autre bras, souple, fait une sorte de V évasé qui semble nous dire l’accueil de ce qui est extérieur, de ce qui pourrait rejoindre et se donner en tant que pure grâce. La robe est courte, à fleurs, identique à un champ de Mai semé du luxe rouge des coquelicots. La jambe droite est tendue, légèrement incurvée, comme pour mieux prendre la lumière. La jambe gauche est relevée, elle dit la pure beauté d’un corps fier de lui-même, un don fait aux yeux de ceux qui, en leur âme, cherchent quelque réconfort, quelque certitude. Voyez-vous, combien la réalité est plurielle, polymorphe, tantôt teintée de l’ombre des abysses, tantôt éclairée d’un soleil printanier, il s’en faudrait de peu qu’il ne soit taquin, primesautier. En un rien de temps, nous sommes passés de la mauve mélancolie à la rubescence d’une félicité tout intérieure. Ce qui nous plongeait dans une sombre rumeur se lève maintenant avec les larges attributs d’une oriflamme, avec le lumineux éventail d’un arc-en-ciel.

   Alors voici venu le moment de décaler notre regard, de le métamorphoser en une signification ouverte sur un large horizon, voici le moment venu de faire éclater la bogue des soucis, de semer le corail à tous vents, de prononcer le dépli de la joie lorsque cette dernière, loin des satisfactions naïves, s’ourle de la nécessité de lire, partout où ils veulent bien se présenter, les signes pareils à des sourires d’enfants, pareils à de hauts sémaphores agitant la gaieté spontanée de leurs bras de métal. C’est du corps même de Contemplative que la lumière rayonne et se diffuse à l’ensemble de la scène. Corps certes marmoréen mais habité en son intérieur du désir de gagner l’espace, d’y semer les gemmes d’un toujours possible bonheur, d’y insuffler cet élan vital au terme duquel tout reçoit sens et s’accomplit dans la marche attentive des heures. Avions-nous seulement aperçu, dans notre premier égarement, cette coulée de lave rouge, ce flux qui brûle du sein de lui-même, cette onde magnétique qui vient irriguer la sombre remise des lueurs du plus vif espoir ? Du reste, il est significatif que cette coulée, entre Alizarine et Vermillon, vienne effleurer la tête de Méditante, ce lieu de pure émergence de l’imaginaire, ce site remarquable entre tous du déploiement de la pensée, ce point d’incandescence qui nous fait Hommes, Femmes parmi l’inextricable jungle de l’exister. Ce rouge, cette nappe de braise vient sauver Ophélie de la noyade et, par la même occasion, vient nous dispenser de ce naufrage qui menaçait de nous emporter corps et bien au-delà de notre présence, du moins celle que nous nous attribuons en tant que manière d’être. Nous voici donc rassurés à peu de frais.

   Et comment, ceci ? Simplement au prix d’une translation de notre vision qui est, tout autant, spatiale que qualitative. Le projet que nous faisons quant à Celle-qui-est-regardée ne diffère en rien de celui que nous nous destinons, ouverture, appui sur la blancheur d’un corps offert en sa simplicité, ascension en direction de ce jour qui traverse le toit de la remise et nous convoque à la fête d’un au-delà de nous, d’un au-delà d’Elle, l’Inconnue. Celle qui, par la faveur d’un regard, devient la Connue, fusion de deux étrangetés dans la sphère unitive de leur présence, efflorescence d’une identique volonté, être Soi, être l’Autre, être ce Monde au gré duquel nous ne serons plus orphelins, ni de Nous, ni de Celle qui, enfin rencontrée, vient nous dire que toute Solitude ne résulte que d’une manière erronée d’envisager le réel. Aussi, après avoir éprouvé les affres d’une immédiate disparition, pouvons-nous nous consoler d’apercevoir, dans notre champ de vision, la graine germinative dont, jusqu’ici, nous étions privés. Dans le défaut de qui-nous-étions !  Esseulé de Soi, ce paradoxe que nous pensions définitif, pareil à une toile têtue tendue devant nos yeux, vient manifestement de recevoir une nouvelle dimension, au travers de la déchirure un jour se lève qui, encore, pour un long temps, illuminera la bannière de notre front !

 

 

  

 

 

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26 septembre 2023 2 26 /09 /septembre /2023 09:27
Du retour de Soi à Soi

Autoportrait

Léa Ciari

 

***

 

   La belle œuvre de Léa Ciari est, ici et là, parsemée de subtils jeux de miroir. Ce choix, loin d’être gratuit, se donne tel un questionnement profond de l’habituel et incontournable triptyque : Soi, les Autres, le Monde. Du reste cette tripartition s’inscrit-elle, à la manière d’une anaphore, dans bon nombre de mes questionnements métaphysiques. Bien évidemment, nul n’en peut faire l’économie. Plutôt que de nous livrer à la richesse infinie du symbolisme du Miroir, focalisons notre attention, en premier, sur la dimension d’Altérité dont, toujours, il interroge le ténébreux mystère. Et citons la remarque, « réflexive » pourrions-nous dire, adressée à Alcibiade dans le dialogue éponyme de Platon :

   « Tu n’as pas été sans remarquer, n’est-ce pas, que quand nous regardons l’œil qui est en face de nous, notre visage se réfléchit dans ce que nous appelons la pupille, comme dans un miroir ; celui qui regarde y voit son image. »

   Troublante remarque qui, quelques siècles avant « Huis Clos » de Sartre, pose le Regard de l’Autre comme condition de possibilité de notre propre identité, partant de notre effective présence au Monde, de notre liberté. Certes le constat sartrien n’est nullement angélique et il reflète un fond de vérité qui teinte de tragique la toile de la condition humaine. L’Autre m’aperçoit-il dans une perspective dévalorisante et me voici autorisé à dire, tel le Héros sartrien :

   « Tous les regards qui me mangent… Ha, vous n’êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. Alors c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… Vous vous rappelez le soufre, le bûcher, le gril… Ah ! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l’enfer c’est les autres ». 

   Mais nous ne nous attarderons guère dans les parages de l’enfer, tâchant seulement d’extraire, de cette surprenante image, quelques significations qui en parcourent la surface dans une manière de discrétion heureuse. Car, d’abord, il nous faut décrire, comme un geste de déblaiement préalable à toute compréhension de cette œuvre. De cette œuvre au caractère immédiatement énigmatique. La pièce est dans le gris, douce teinte médiatrice, tout juste posée entre bonheur et tristesse, entre mélancolie et amorce d’une joie, entre jet de Soi-hors-de-Soi et retour en ses entours les plus proches, ses plis les plus secrets. Tout n’est que déclinaison de lumière en ses plus subtils affleurements, une soie, une cendre, un duvet, une onctuosité balsamiques.

   Nulle inquiétude ici, nul Enfer qui viendraient assombrir le déroulement de la journée. Le cadre du miroir est de neige, de pure blancheur, de virginité doucement suggérée. Comme s’il s’agissait d’une aube nouvelle, d’un genre de commencement du Monde, peut-être d’une Naissance à Soi dans le secret de la chambre. Et, soudain, nous pensons au beau titre du livre de Xavier de Maistre « Voyage autour de ma chambre », cette « pérégrinante rêverie » d’un chantre intimiste versé aux confidences tout empreintes de romantisme. L’amour du petit rien s’il peut toutefois trouver à se symboliser.

   Nulle inquiétude qui percerait, trouerait le tissu du réel. Bien plutôt une confiance dans la vie, une ouverture, une disposition à quelque plénitude sise dans un horizon proche. Le tulle léger d’un rideau, la consistance d’une mousseline se déploie dans la diagonale heureuse du miroir. Dans la glace, le reflet de quelque mobilier familier, un naturel refuge où s’assembler en Soi, estimer l’irréfragable de sa position exacte parmi les confluences, les mouvances de la réalité, ce fleuve impétueux, ce flux continu, ce constant murmure, cet égarement parmi les choses en fuite d’elles-mêmes. Et là, comme enchâssée dans le luxe d’un coffret, la pente tout en douceur du portrait de l’Artiste. Une manière de sourire en coin, un genre de complicité, de rayon dirigé en Soi, pour Soi, multitude heureuse du Simple et de l’immédiatement advenu. Existerait-il geste plus précieux que celui de cette synchronie de Soi à Soi, un rythme unique, seulement connu de Soi, un faible murmure, la coulée en Soi d’une eau primale, mais avant le surgissement du cri, avant le déchirement de la toile existentielle où sourdent, tel le bruyant essaim, les tumultes assemblés du vivant en sa plus grande démesure.

   Oui, le Soi est répétitif, itératif, il se dessine tel un impératif existentiel. Mais ne vous y trompez pas, il n’est le reflet de nul solipsisme, il n’est le miroitement de nulle perte en Soi, bien au contraire il est simple disposition à tout ce qui va advenir, l’Autre, la Nature, l’Esprit et même la contingence de l’objet quotidien, le fait inaperçu, le souffle d’air roulant au sommet de la colline. Car, avant de se projeter hors-de-Soi, il convient d’être à l’aise avec Soi, d’y avoir creusé sa niche, d’y avoir découvert la texture droite d’une Vérité ou, à tout le moins, d’une possibilité d’y accéder. Là seulement le Monde se donne à Soi telle l’Altérité à laquelle on pourra faire face, cherchant à y reconnaître toutes les belles virtualités découvertes en pleine conscience dans son habitat primordial, celui qui, encore à l’abri des pollutions de tous ordres est une chair neuve, disponible, bienveillante, éveillée à la multiplicité des phénomènes, à leur manifestation qui, suivant les jours, s’orne de lumière, se teinte parfois d’ombres longues.

   Mais, jusqu’ici, nous n’avons parlé que du reflet, non de Celle qui en est l’émettrice, qui en autorise la parution. Le massif de la tête est plongé dans une demi-obscurité, lieu de tous les simulacres possibles, mais ici, l’image vraie du miroir vient en chasser tout ce qui pourrait être mensonges ou faux-semblants. La coiffure est haut levée, les cheveux assemblés en chignon. Le visage est à peine perceptible, plutôt deviné que saisi en sa réelle épiphanie. Mais il n’est nullement équivoque. Il n’est nullement cette « inquiétante étrangeté » de Sigmund Freud apercevant le reflet paradoxal de son propre visage dans la vitre du train. Non, loin de ceci, il est assagi, seulement livré à l’exercice de la méditation sur Soi, sur le geste d’introspection qui est l’acte propédeutique antérieur à toute connaissance de Soi, cette énigme, cette Isis dont il faut soulever le voile, cette Nature qui toujours « aime à se cacher » selon les propos d’Héraclite, cet Être qui fuit toujours là-devant, cet Être non déployé qui ne se dévoile qu’à titre de son immédiat voilement. C’est, sans nul doute, cette réticence, cette dissimulation, ce rébus de l’Être universel et de son Être singulier dont l’Artiste est en quête car, ne le serait-elle, et l’image dans le miroir s’effacerait et, n’ayant plus de vis-à-vis, n’ayant plus d’écho, n’ayant plus de résonance, c’est de son statut d’Existante même dont il serait question, de sa possible disparition, de l’ouverture du Néant en tant que ce nihilisme achevé dont, depuis longtemps déjà, de sombres mais lucides penseurs se sont fait les aruspices.

   Et maintenant, il nous faut proposer d’autres clés de lecture plus audacieuses, plus hypothétiques, se destinant à d’autres possibles de la pensée. Il nous faut poser quelques unes des perspectives du « regard en ce qui est » pour reprendre la belle formule heideggérienne. Ce rayon de vision partant de Soi, explorant le vaste Monde, nous lui donnerons les trois perspectives suivantes :

  

Regard distal d’ordre esthétique

Regard médial d’ordre psychique

Regard proximal d’ordre métaphysique

 

   Ce sont là, nous semble-t-il, les voies adéquates pour percer cette surface miroitante qui risquerait de nous égarer sur des « chemins qui ne mènent nulle part », nouvelle référence heideggérienne. Mais nous aurons recours à un schéma qui synthétisera les quelques concepts qui seront développés à la suite.

Du retour de Soi à Soi

   Ce qui, d’emblée, paraît évident, ce sont les destins radicalement différents de ces formes plurielles.

   Le regard DISTAL parcourt de longues distances pour se dissoudre à même le Monde. Ce regard est comme la pointe acérée d’une flèche qui, traversant le miroir des apparences et des illusions, ne s’épuisant jamais dans l’acte de son jet, voulait tout connaître, tout inventorier, tout découvrir. Mais le Monde est vaste, mais le Monde est infini en lequel il finit par s’immoler, certes chargé d’une kyrielle d’images dont, jamais, il ne pourra exploiter la riche moisson. Pour le Voyeur, ce regard est perdu, il s’abîme à même le procès de sa contemplation.  Son unique motif est esthétique, il ricoche de formes en formes sans en retenir aucune, occupé qu’il est à glisser sur l’épiderme des choses, nullement à en connaître la profondeur.

   Le regard MÉDIAL, lui, fait l’économie d’un voyage au long cours. Partant du Voyeur, il fait halte au contact de ceci même qui l’attire et le fascine. Devant lui, telle la surface brillante d’un lac baigné de lumière, l’éclatante glaçure du Miroir, son étincelant mystère. Comment aller au-delà, comment franchir ce qui s’illumine du feu de ses désirs ? Å ceci, à ce renoncement, il faudrait pouvoir faire appel à la puissance de la volonté, mais la force fait défaut, mais l’immédiat requiert le Regardant avec une belle et inépuisable vigueur. Alors, tel un Pèlerin parvenu au terme de son voyage, si près de ce Sacré qui l’appelle, Celui-qui-voit ne consent plus qu’à cette halte qui deviendra le lieu même de sa perte. Et ici, comment ne pas évoquer le fameux « Stade du miroir » auquel Lacan a donné son plein développement ? Si, pour l’enfant en quête de sa propre identité, l’image spéculaire est le médiateur qui assemble en un seul lieu les fragments épars d’une conscience qui commence tout juste à bourgeonner, aboutissant ainsi à cette joie, à cette « assomption jubilatoire », un tremplin pour l’exister, a contrario pour le Regardeur-Narcisse ébloui par la réverbération de son ego, le trajet sera, celui, terminal, d’une chute dans le miroir, autrement dit d’une aliénation à qui-il-est, cette cellule monacale close sur elle-même où ne parvient même plus le lointain bruit de fond du Monde. Son unique motif est intra-psychique.

   Le regard PROXIMAL, lui, assurément, est le seul qui soit fondé en vérité. Son parcours est unique qui, partant du Sujet, tutoyant l’Objet-Miroir, y percevant la dangereuse magie, fait retour à Soi avec la plus lumineuse des lucidités qui se puisse concevoir. Frôler l’abîme est sans doute le seul moyen d’en repousser les funestes attraits. Éclairée, la conscience retourne d’où elle vient chargée de prédicats neufs dont elle fera le centre d’une réflexion, le foyer d’une méditation. Car le Soi est à connaître avant même que de parcourir le Monde, d’en explorer les facettes aussi multiples que chargées de séductions, lestées d’envoûtements, plombées d’enchantements qui, le plus souvent, se révèlent vénéneux, sinon mortels.

   Sans doute les parcours précédents ne s’étaient nullement accomplis pour rien. Le Distal avait connu ses idoles et ses icônes, le Médial avait croisé un certain nombre de gemmes aveugles, mais nul n’était parvenu à cette pure Beauté du Proximal, là où un cristal étincelant lance le précieux de ses rayons. Sous la métaphore il faut voir le motif métaphysique qui en anime la venue et le premier des motifs, celui dont découlent tous les autres est bien ce Retour de Soi à Soi, cette connaissance de Soi, ce constitutif Face à Face sans lequel rien ne peut être connu ni de l’Autre, ni du Monde, sauf cette buée qui, lentement monte de la Terre et se perd dans le champ multiple et infini des Étoiles.

   Oui, c’est bien ceci, le Métaphysique précède et conditionne tout ce qui s’abreuve à sa Source, aussi bien la Psyché en sa quête incessante d’un Sens, aussi bien l’Esthétique en sa quête d’un ravissement pour le regard. Dans le vaste cosmos, nous ne sommes que cette poussière, mais cette poussière pensante qui n’a de cesse de se comprendre et de comprendre ce qui, tout autour d’elle, la questionne sans cesse.

 

Questionner est déjà répondre.

 

   Voici, peut-être, ce que nous dit la belle photographie de Léa Ciari et notre hypothèse se révélât-elle fausse et entièrement subjective (ce qui est dans l’ordre des choses), l’essentiel aura consisté en ce cheminement au-delà des apparences. Chacun, Chacune en traversant la pellicule têtue y trouvera, selon ses inclinations singulières, ce que bon lui semblera, peut-être, simplement, un halo de Soi fluctuant parmi le confondant fourmillent mondain.

 

Du retour de Soi à Soi.

 

 

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23 septembre 2023 6 23 /09 /septembre /2023 08:24
L’Autre : réalité archipélagique

 Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Comme dans nombre de mes écrits, ce sera, une fois de plus, le principe de l’analogie qui nous servira d’entrée en matière. Ce que, parfois, le réel échoue à dire, pour des raisons de complexité, la comparaison le délivre sous une forme symbolique directement assimilable, immédiatement compréhensible. Ici, le problème de l’Altérité qui sera abordé, se manifestera au travers de l’image de l’Archipel, ce naturel éparpillement géographique, ce saupoudrage au milieu des flots bleus de la mer se pouvant en tout point comparer à l’étrangeté de la figure de l’Autre, cette étonnante mosaïque, ce bizarre puzzle qui, malgré nos tentatives d’en unifier la vision, s’égare toujours, ce visage, en une manière de pluralité qui nous échappe. C’est bien là, sinon la matière d’une aporie, du moins le lieu d’un constant égarement de qui-nous-sommes par rapport à ce qui, n’étant pas nous,

 

est toujours hors,

est toujours au-delà,

est toujours la texture

d’un indéfinissable.

  

   Si, une fois de plus la peinture de Barbara Kroll nous questionne sous les traits de ce masque humain plâtreux, semblable au moulage de quelque célébrité posant pour la postérité, c’est moins en son titre formel qu’en sa consistance ontologique singulière. Qui est-elle donc, elle qui nous toise depuis la meurtrière de son anonymat ? Qui est-elle pour elle ? Qui est-elle pour nous ? Donc, la procédure comparative nous appellera à évoquer les contours de cette « Étrangère », sinon sa riche intériorité, au moyen de ce bel Archipel Finlandais dont le semis d’îles parsème la vaste étendue d’azur de la Mer Baltique.

 

Homologie de notre ressenti

du phénomène de l’Altérité et

de ce poudroiement de terres

émergeant à peine de

la grande nappe liquide.

 

   Et l’on ne se lassera nullement de décrire, dans des termes faisant signe vers la pure beauté, de décrire donc ces chapelets d’îles aux noms chantants que nous imaginerons prononcés par quelque Finlandaise Poétesse de la Mer et de ses profonds mystères.

 

*Écoutons l’île de Kaunissaari, Pyhtää ,

« L’île de beauté »   poudrée de

plages de sable blanc.

Écoutons les Îles Pellinge, Porvoo,

regardons le motif de leur

danse du feu ancestrale.

* Écoutons la rumeur marine

de Suomenlinna-Helsinki,

découvrons ses collines

vertes surplombant la mer.

* Écoutons fredonner Pentala, Espoo,

cherchons à deviner

la pureté de son lac,

de sa plage sauvage de sable blanc.

* Écoutons la voix de drap blanc

de Jussarö, Tammisaari,

l’île fantôme   de Finlande.

*Écoutons le froissement du vent

qui traverse le château médiéval

de Nauvo, Parainen.

* Écoutons le soleil parcourir,

à la manière d’une caresse,

Åland, celle que l’on nomme

« la terre fluviale ».

* Écoutons Reposaari, Pori,

 prêtons l’oreille aux longs

craquements de ses

 bâtisses de bois.

* Écoutons le doux clapotis

des eaux des lagons de

l’Archipel de Kvarken, Vaasa.

Écoutons le cri des barges

à queue noire survolant

le miroitement des dunes

à Hailuoto, Oulu.

 

Oui, nous avons tout écouté,

mais avons-nous seulement entendu ?

Oui, nous avons vu,

mais avons-nous seulement regardé ?

Oui, nous avons senti,

mais avons-nous réellement éprouvé ?

 

   Si, par un simple trait de notre esprit, nous prenons de la hauteur, si nous immobilisons la quête de nos yeux sur cette partie infime du Golfe de Botnie, qu’y apercevons-nous d’autre que ces taches de verdure, ces sols terreux, ces vagues contours qui tracent la légende d’une illisible géographie, qui posent en nous plus de questions que nous ne pourrons jamais en résoudre la confondante complexité ? Nous demeurons au bord de la question sans jamais en pouvoir franchir les hauts murs, en traverser la mutité de fortin. Nous demeurons HORS et c’est bien ceci qui aiguillonne notre désir de connaître. Y a-t-il une logique qui relie entre elles, la beauté de Kaunissaari, Pyhtää, la solitude de Jussarö, Tammisaari, le multiple chant ornithologique de l’Archipel de Kvarken ? Nous voyons bien que ces questions sont insolubles, que la pluralité de ce réel nous égare au même titre que nous égare la présence de cet Autre dont nous n’obtenons jamais que quelques clichés épars disséminés au hasard du temps, dans l’anonymat de l’espace. L’Autre, par définition, nous le butinons, prélevant ici un peu de nectar, plus loin un peu de pollen avant que tout ne s’éparpille dans l’illisible marche aveugle des destins particuliers.

  

L’étrangeté presqu’insulaire est un

halo de l’étrangeté humaine,

 une réverbération,

une sorte de facsimilé.

 

   Ce que le réel nous dissimule, le symbole nous l’octroie à la force de sa représentation. Cependant il serait naïf de croire qu’apercevoir des genres de passerelles entre les îles nous installerait de facto dans le site de compréhension de la dimension humaine. Certes le symbole aiguise notre intuition, il ne peut prétendre pour autant nous livrer toutes les clés herméneutiques de décryptage du hiéroglyphe humain. Ce dernier est d’une autre nature. Voyant l’Archipel Finlandais, en quelque sorte je vois la figure selon laquelle s’ordonne la complexité humaine. Peut-être la danse du feu ancestrale de Pellinge, Porvoo nous aidera-t-elle à nous approcher du feu qui couve en « Masque Ambigu » (tel sera le nom de la figuration krollienne), ce feu follet, flou, équivoque, ce ballet qui, une fois dit sa texture, une fois nous l’ôte comme s’il était devenu braise éteinte, puis cendre.

   Peut-être la rumeur marine de Suomenlinna, Helsinki nous disposera-t-elle à entendre l’imprononcé, l’indit de la parole silencieuse de « Masque ». Mais, ici, pensez à ces Pierrot tristes, à ces faces blêmes des masques de Mimes, ils expriment dans leur rigidité de celluloïd une vérité inhérente à l’humain, son constant retrait de Soi en d’inaccessibles douves. Qui s’y aventurerait le ferait au risque de Soi, c’est-à-dire au danger de se perdre en l’Autre, au péril de son propre effacement, de sa possible disparition. Car s’il y a un réel problème de l’Altérité (et parions sur celui-ci), il ne se peut mesurer qu’à l’aune des positions respectives des Présences, lesquelles ne supposent nul empiètement des formes l’une sur l’autre, affirment le  caractère de non miscibilité de principes nécessairement séparés, différents.  De Toi à Moi, un abîme se creuse dont ni l’amitié, ni l’amour, ni la compréhension, ni la charité ne pourront combler le hiatus car il en est ainsi de l’événement anthropologique que les Monades sont à elles-mêmes leur principe et leur finalité. Contrairement aux idées reçues elles ne communiquent pas ou, si elles échangent, ce n’est que dans la superficie, le discours vite clos, la vive effraction puis le repli. Il y a d’indépassables évidences.

L’Autre : réalité archipélagique

« Précurseur » du Diagramme de Venn

  

   Si la théorie des Ensemble nous montre l'intersection de deux formes dans un diagramme de Venn (voir schéma ci-dessous), une appartenance de deux systèmes autonomes signant l’apparition d’un tiers inclus, ceci est bien entendu une vue de l’esprit qui ne saurait facilement se transposer dans le cadre de la réalité humaine. Cette dernière, la réalité humaine, ne postule que le tiers exclus au simple motif que ni les corps, ni les âmes ne sont miscibles, que nulle osmose ne peut les affecter, que ce sont des singularités absolues dont le constat le plus effectif est bien celui de la Tragédie des Hommes abandonnés à leur sort sans qu’il leur soit existentiellement possible d’enfreindre cette Loi de la Nature :

 

un chêne n’est pas un olivier

qui, à son tour, n’est ni

un aulne ni un bouleau.

Chacun inclus en son écorce,

chacun posé sur ses propres racines,

chacun s’abreuvant à son ilot d’humus singulier.

 

    C’est en ceci que le fameux « Je T’aime », possessif, autocentré, d’appropriation, de capture, n’est qu’un vulgaire miroir aux alouettes jouant sur le clavier des illusions, des paradoxes, des ambiguïtés. Le « Je T’aime » est à destination uniquement auto-référentielle, il vient conforter la royauté de l’ego en son hermétique citadelle. Il est un genre de boomerang lancé en direction de l’Autre, lequel moissonne de précieux nutriments avant que de revenir à Soi dans le plus rayonnant des solipsismes. Cette constatation est-elle affligeante ? La réponse à cette question ne peut qu’être bifide :

 

d’un côté elle nous indique

une foncière impossibilité

d’accéder à l’Autre,

d’un autre côté elle nous comble

 au titre de cette Liberté que seule

assure une entière autonomie.

L’Autre : réalité archipélagique

   En aucune manière il ne peut y avoir intersection, interpénétration de deux Principes par nature opposés, comme le sont le Feu et l’Eau. Cette supposée part commune dénommée « AMOUR » n’est en rien commune, elle appartient en propre à l’Amant, à l’Aimée en leur impartageable essence. Pour reprendre la métaphore, l’Amant-Chêne n’est nullement l’Aimée-Aulne, il y a singulière incompatibilité. Deux réalités ontologiques sont nécessairement séparées par l’infranchissable du Tiers Exclus. L’Amour, ce prodige, cette exception, cette ressource à nulle autre pareille ne peut se donner que sous la vêture de ce Tiers Exclus. Il faut le dire à nouveau, s’en persuader afin de lutter contre l’imperium des idées fausses.

 

Et ceci est condition de possibilité

de deux Libertés qui ne peuvent

empiéter l’une sur l’autre.

 

   L’Amour donc ne peut s’envisager qu’à l’aune d’une recherche épistémologique, ne peut s’inscrire que dans l’ordre de l’imaginaire et de son rejeton, le fantasme, ne peut figurer que dans le site vide et sidéral de cet indéfinissable ENTRE-DEUX dont il convient de comprendre que le TIRET qui en relie les deux termes existe en tant que symbole au second degré, lien sans consistance réelle mettant en présence deux Signifiants (l’Amant et l’Aimée) au pli d’un même Signifié,

 

ce nébuleux Amour,

cette chair sans épaisseur,

cette pure transparence,

cette haute diaphanéité,

cette illisible figure

 

   telle qu’elle existe dans l’effectivité même du « súmbolon » (le symbole tel que défini par les anciens Grecs », dont le dictionnaire nous précise le contenu :

    « En Grèce, on nomme symbolon un signe de reconnaissance obtenu en brisant en deux un objet, souvent un tesson de poterie. Chaque contractant emporte un morceau. Pour liquider le contrat, chacun doit produire son symbolon, qui doit s’emboiter parfaitement à celui du co-contractant. »

 

L’Autre : réalité archipélagique

Le symbolon

Source : Jean-Claude Bologne

 

Or, si l’on regarde adéquatement ce fameux symbolon, que partagent donc les Contractants (L’Amant, l’Aimée), sinon

cette césure immatérielle,

cette cassure entre deux fragments,

ce genre de mince mais efficace abîme ?

 

   Oui, c’est bien là l’irrépressible loi du symbole que d’isoler et de relier par une sorte d’habile artifice, deux entités inaliénables, deux tessères, deux tablettes définitivement irréconciliables dont même la « coïncidence des opposés » ne parviendrait à résoudre la contradiction. Il faut le redire, le Chêne n’est pas l’Olivier et ne le sera jamais, la réversibilité du propos étant également vraie. C’est sur cette tremblante ligne de faille que l’Amour s’est toujours érigé, ceci fondant aussi bien sa ténuité que son essentielle valeur aux yeux des humains.

   Afin de clore provisoirement cet article, nous citerons la conclusion d’un bel article de Jean-Jacques Wunenburger, spécialiste de l’Imaginaire, dans un texte intitulé :

 

« Typologies de l’entre-deux : de l’intervalle au tiers inclus ».

 

 Quelques rapides commentaires tiendront lieu d’épilogue :

  

   « L’entre deux constitue donc une matrice fondamentale pour penser la complexité et le dynamisme des choses. S’il peut s’entendre en un sens faible, comme un intervalle anonyme, indifférencié, vide d’identité, il accède souvent à un sens fort. Dans ce cas, il rend possible le passage du duel vers le ternaire. Un ternaire qui peut être euphémisé, ou au contraire promu au rang de réalité pleine. Le tiers devient dès lors la condition pour rendre possible les rapports entre deux identités distinctes, il leur donne vie et sens. Il institue un champ ontologique et cognitif de complexification. S’il œuvre dans le champ ontologique, il réalise pleinement ses fonctions dans le champ symbolique. Les processus de symbolisation de l’imaginaire lui doivent leur logique et leur fécondité herméneutique. »

   (C’est moi qui souligne)

   Cette notion « d’entre-deux » possède en soi une inestimable fécondité. Elle vient, en une certaine façon, euphémiser l’aporie insoluble surgissant au cœur même de toute relation, précisément entre l’Amant et l’Aimée. Cet espace de pure vacuité, cet espace qui, en réalité, est un non-espace, une épaisseur sans épaisseur, la simple texture d’une utopie, vient au secours de Ceux et Celles qui désespèrent de ne jamais connaître la totalité d’une Chose (l’Amour en l’occurrence), de n’en percevoir que la fluidité essentielle, quelques remous puis la dissolution en forme de vortex. Ce « Ternaire » qui vient heureusement s’immiscer au plein de la rencontre, ce Ternaire à la légèreté de soie, ce fil de la Vierge, cette onde arachnéenne, voici qu’il se donne en tant que ce viatique, ce soutien, ce refuge dont nous attendons qu’ils nous sauvent de Nous, qu’ils nous sauvent de l’Autre sous ce visage sans épiphanie de ce Tiers inclus qui n’est jamais que le revers de ce Tiers exclus dont, Tous, Toutes, nous sommes les involontaires et mortels hérauts. Loin devant nous, à la limite extrême de notre vision, nous en déployons la luxueuse bannière, conscients que nous sommes de n’agiter que des êtres de pure forme, des fantômes, des spectres, des entités de papier et de cendre. Cette constations n’est nullement une invite à désespérer. Bien au contraire elle est un hymne au génie humain qui, toujours a su se sortir des ornières et des marécages à la seule force de son imaginaire, cette Puissance à laquelle nul corps ne saurait accéder.

Seul le vide.

Seul l’intervalle.

Seule la faille.

   Quant aux esprits épris de logique, sans doute leur déconvenue sera-t-elle à la hauteur de leur espoir. Les Logiciens qui postulent l’effective présence du Tiers inclus sous la forme de l’Enfant né de l’union de l’Amant et de l’Aimée, raisonnent à la manière des Sophistes. Si cet Enfant né de l’Amour est ce « Tiers Inclus » en la matrice maternelle le temps nécessaire à sa gestation, et encore cette affirmation est-elle hasardeuse, comment cet Enfant pourrait-il le demeurer, cet Enfant nécessairement Tiers Exclus au titre de sa Liberté, de son autonomie ontologique ? Et c’est bien pour cette raison que les Géniteurs qui pensent avoir un droit de propriété sur leur Progéniture se trompent grandement. Ce souhait serait-il exact, l’appliquer à l’Autre reviendrait, par pure logique, à se l’appliquer à soi-même, c’est-à-dire à ne nullement être Libre, à ne nullement exister.

   Nous voyons bien ici que nous sommes irrémédiablement pris dans les mailles de l’absurde et de l’irrationnel, ce même absurde, ce même irrationnel qui, par définition, ne peuvent être que des Tiers Exclus afin que la dignité humaine puisse trouver un temps et un espace à sa convenance. Ainsi notre itinéraire imaginaire trouve-t-il son terme dans une constatation que nous pensons devenue évidente :

 

nous sommes des Réalités Archipélagiques

qu’une simple eau relie, une eau médiatrice,

qui, parfois, peut revêtir la forme

d’une eau lustrale signant

notre purification, notre baptême,

notre venue au Monde.

Sans l’Autre, sans l’Amour

elle ne serait pas,

notre existence.

Sauf une virtualité !

Une vacuité !

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20 septembre 2023 3 20 /09 /septembre /2023 09:52
D’une vision dionysiaque du réel

Crayon : Barbara Kroll

 

***

 

   Assurément, dans un premier geste de la vision, face à ce « crayon » nous pensons être en présence d’un gribouillis d’enfant, d’une simple fantaisie posée sur l’innocence de la feuille. Tout nous incline à cette interprétation immédiate : le peu d’assurance du graphisme, le jeu des lignes comme semé au hasard, la biffure rouge de la tête, les lianes de la chevelure grossièrement évoquées. Cependant, un regard plus attentif ne tardera guère à remarquer, sous l’apparente désinvolture, la maîtrise du geste graphique, l’exactitude de la forme féminine se montrant à nous sous les auspices d’un dépouillement, d’une décision originelle, une esquisse qui peut-être demeurera dans cette posture approximative, peut-être trouvera le chemin d’une réalisation plus accomplie. Ce n’est nullement cet aspect formel qui nous retiendra mais bien plutôt la symbolique qui en traverse l’effectuation.

   Si, par le biais des analogies, nous cherchons à décrire l’événement que constitue ce dessin à peine ébauché, alors notre imaginaire, sans délai, se peuplera des images suivantes. Vision d’une combe, d’un ravin, d’une faille, peu importe, à la seule condition que, de ce regard porté sur ces choses posées là-devant, ne ressorte que du flou, de l’imprécis, du confusionnel, de l’embrouillé.

 

De l’inextricable si vous voulez

mais acquis à quelque bonheur,

du sibyllin mais semé d’ivresse,

de l’illisible mais poudré d’extase,

de l’incompréhensible mais animé

en son intériorité du feu de la joie.

 

   D’une joie sauvage, indescriptible, sans frontière, sans foi ni loi. Tout est libre de soi qui ne connaît nulle entrave. Le Printemps est là qui recommence le cycle des saisons. Le Printemps qui s’immisce dans les corps des Hommes et des Femmes, les met sous tension, les gonfle de désirs turgescents, dilate au plein de leur chair de radieuses perles séminales.

   Ils sont, Les Printaniers, tels des fleuves, des flux et des reflux, des remous et des tourbillons, ils sont des vortex par où le vaste Monde lui-même menacerait d’être englouti s’il n’était régénéré par cet infini mobilisme, cet exubérant vitalisme, cette effusion de soi dans le vaste sein de la Nature. Ceux, Celles qui font la fête, sous leurs déguisements, ne sont nullement reconnaissables, sur leurs visages les ruisseaux pourpres du vin dessinent d’étonnantes fleurs de sang. Ils sont tout près de la terre, comme si, d’un instant à l’autre, ils pouvaient y retourner, nullement pour mourir, mais pour y puiser les graines d’une nouvelle germination, en réalité d’une « re-naissance », d’un Éternel Retour à Soi depuis le lieu même de son corps parcouru d’étranges irradiations, un éclair pourrait s’y allumer, une foudre en surgir. Enfin une manière d’éternité puisée à la source printanière, dont le sifflement égrillard d’une flûte de Pan signerait la résurgence,

 

ici et maintenant,

en ce moment de débord,

de pure exaltation de Soi,

de jaillissement hors de

ses propres limites.

  

   Oui, ce dessin jeté à la hâte sur le vélin, comme s’il voulait en traverser la trame, en percuter les grains, oui ces hachures de graphite, oui cette liane de sang qui biffe la tête (à moins qu’il ne s’agisse du sang de la vigne), oui ces tracés pleins de vie et de bouillonnement nous installent d’emblée parmi les images des Anciens Grecs, parmi ces fameuses Dionysies qui rythmaient, sous une forme violemment orgiaque, les rites de populations encore soudées à la Nature, dédiées au culte de la grappe, adoratrices des pampres, courtisanes empressées des vendanges, cette évocation si intense du flux vital, de la nécessité de le fêter périodiquement, de faire retour vers un Temps originaire, archaïque, doué des valeurs les plus hautes, ce qu’un temps profane ne pouvait donner, lui dont les rouages n’avaient plus nul souvenir du lieu et de l’instant de sa naissance. Et si, initialement, nous faisons venir Dionysos, c’est seulement en raison de la forme « aporétique » de ce dessin qui paraîtrait, dans sa brisure, sa fermeture, sa violente occlusion, faire signe en direction de « La Mort de Dieu », ce concept nietzschéen trop souvent interprété d’une manière inadéquate.

   Cette mort, beaucoup l’ont interprétée en tant que la mort du Dieu des Chrétiens. Double mort, si l’on peut dire. Première mort liée à l’étrange phénomène de l’incarnation, Dieu se faisant homme chute de l’éternité pour connaître la temporalité close de la finitude. Seconde mort : mort de Dieu crucifié en la personne du Christ. Mais, pour l’auteur de « Zarathoustra », cette mort est trop christique, trop liée au dogme d’une religion tombée dans le séculier. Il faut voir autrement, il faut rétrocéder en un temps originaire, un temps archaïque, celui-là même immergé dans l’immédiateté donatrice de la Phusis, dans le surgissement des Choses à même leur étonnante déclosion. En philologue averti, le natif de Röcken, voit les choses d’une façon plus primitive, lui le fougueux, l’impétueux, le bouillant interprète de la Grèce archaïque, le familier des Présocratiques, celui qui nourrit de nombreuses affinités avec Héraclite, avec son être en perpétuel devenir, avec son concept du tout qui se meut sans cesse, sa pensée que nulle chose ne demeure en ce qu’elle est, qu’elle passe toujours en son contraire, avec son ressenti d’une constante polémique du réel « Toutes choses naissent de la discorde », le Père du « Gai Savoir » ne pouvait que solliciter l’exubérance d’une existence dionysiaque, laquelle contrastait en tous points avec la sagesse, l’harmonie d’une vie apollinienne.

   Malgré la longueur de la citation, qu’il nous soit permis de livrer au Lecteur, à la Lectrice, cet extrait du « Gai Savoir » qui dit le tout de la pensée nietzschéenne sur le point qui nous occupe, en même temps que ce singulier et admirable langage atteste de la puissance du génie de son Auteur :

   « Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau — qui effacera de nous ce sang ? Avec quelle eau pourrons-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ? Il n’y eut jamais action plus grandiose, et ceux qui pourront naître après nous appartiendront, à cause de cette action, à une histoire plus haute que ne fut jamais toute histoire. » - Ici l’insensé se tut et regarda de nouveau ses auditeurs : eux aussi se turent et le dévisagèrent avec étonnement. Enfin il jeta à terre sa lanterne, en sorte qu’elle se brisa en morceaux et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, mon temps n’est pas encore accompli. Cet événement énorme est encore en route, il marche — et n’est pas encore parvenu jusqu’à l’oreille des hommes. Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, même lorsqu’elles sont accomplies, pour être vues et entendues. Cet acte-là est encore plus loin d’eux que l’astre le plus éloigné, — et pourtant c’est eux qui l’ont accompli ! » - On raconte encore que ce fou aurait pénétré le même jour dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem æternam deo. Expulsé et interrogé il n’aurait cessé de répondre la même chose : « A quoi servent donc ces églises, si elles ne sont pas les tombes et les monuments de Dieu ? »

    Quelques rapides commentaires afin que le texte de Nietzsche ne demeure en friche, incompris, gauchi dans le message qu’il veut nous adresser, lequel n’est rien moins que « vital », à savoir ce « qui concerne, constitue la vie », donc en détermine l’essence.

   « Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! ». Étonnante formulation que celle-ci, dans son emploi de « reste », comme si, de toute éternité, les Hommes avaient accompli le meurtre de Dieu en raison même d’une incapacité de s’élever vers lui, de le reconnaître en tant que Dieu et ceci pour le reste des temps à venir.

   « de plus sacré et de plus puissant », c’est bien ici la force subversive, transgressive, tellurique de ce dieu étranger, porteur de mystères, initiateur d’extases qui est salué en tant que ce qui est le plus précieux pour les Hommes qui en célèbrent le culte. 

   « l’Insensé », celui qui a perdu ses sens, celui que la vision, dans une rue de Turin, d’un cheval battu (figure dionysiaque s’il en est) , plonge dans la plus grande des afflictions, puis, finalement, entraîne dans une folie dont, jamais, il ne se relèvera. Chacun, chacune, aura compris que l’Insensé est la figure transposée de celle de Nietzsche lui-même.

   « Je viens trop tôt », oui, c’est le lot des Prophètes, des Visionnaires, des Oracles, c’est le prix à payer des Zarathoustra, les trop-tôt-venus dont la lanterne n’atteint nullement le peuple des Égarés, ceux dont les yeux ont des œillères, dont les oreilles sont operculées de bouchon de cire.

   « Il faut du temps à l’éclair et au tonnerre », comment ici ne pas reconnaître le visage dissimulé mais cependant très apparente de Zeus, ce dieu des dieux que le regard des Hommes n’atteint plus ?

   « les tombes et les monuments de Dieu », il faut se détourner de tous les dogmes religieux, déserter les églises, retourner aux rites agraires, champêtres, fêter le sol et sa prodigalité, sa promesse de croissance, renouer avec le cep noueux qui, bientôt, portera les grappes, le suc rouge dont on s’enduira le corps, manière de régénération naturelle, de retour aux sources, de possibilité de renaître de Soi.

   La richesse des Présocratiques était totalement incluse dans cette immédiateté ontologique, dans cette plongée dans l’indéterminé, le fougueux, le chaotique, faire de son propre cops une simple racine en contact avec le primordial, l’élémental, l’originaire, ce en quoi trouver la force de croître, de devenir arbre aux larges ramures, tronc rugueux, feuillaison tutoyant de célestes hauteurs. Ce que les Présocratiques avaient instauré en tant que fondement de l’Humain en sa plus effective présence, voici que les Post-Socratiques en sapaient les bases, mettant, en lieu et place de Dionysos, la haute et apaisante figure d’Apollon, lui, le Lumineux, celui qui conduit le char du Soleil, le dieu des Purifications, le médiateur des Arts, celui qui favorise Poésie et Musique. Ce faisant, les successeurs de Socrate avaient substitué

 

à la folie la raison ;

 au rugueux le lisse ;

 au terrestre le céleste ;

au débridé la Sagesse,

 

   occultant en ceci le côté ténébreux du dieu vengeur qui déchaîne les épidémies. En tout Homme, comme en tous dieux, ceux-ci, par leur côté humain, se haussent tout en haut des vertus, mais chutent parfois dans les douves de la faiblesse, du désordre, peut-être du libertinage, toutes « vertus » attribuées au rustique Dionysos, celui dont le nom signifiait « deux fois né ». En effet, selon la légende, Dionysos est né deux fois, c’est un dieu dithyrambe, il a franchi deux fois les portes de la vie. C’est pour cette raison que le symbolisme de la grappe lui a été associé, cette grappe uniquement née afin de mourir pour renaître en vin, ce sang qui irriguait de manière jugée aujourd’hui insolente, les célèbres Dionysies.

   Cette toute puissance de l’énergie dionysiaque irrigue en profondeur toute l’œuvre de Nietzsche, Éternel Retour d’un temps cyclique qui n’est autre que le temps sacré, le temps hiérophanique au terme duquel convier sa propre palingénésie, laquelle se livre aux Hommes selon une création infinie, une manière de volonté démiurgique, laquelle, parfois, se paie au prix fort de la folie. Ce que Nietzsche reprochait à la vision apollinienne du Monde à partir de Socrate, c’était cet affadissement, ce nivellement du réel, cette mise sous le boisseau de l’énergie passionnelle qui ne se résolvait qu’en morale triste, cette « moraline », cette morale chrétienne dominante des bien-pensants, cette inclination bourgeoise acharnée à dissimuler, sous le tapis, la nature sulfureuse de ses vices les plus maléfiques, les plus délétères, ferments, s’il en est, des pires apories qui se puissent concevoir, mais aussi creuset d’une existence plurielle, foisonnante, polyphonique, un geyser éclatant à la face du Monde, lui donnant ses couleurs, lui attribuant un rythme, le dotant de ces scansions qui sont le battement même de la Vie, son effusion, son éternel vitalisme.

   Ce long détour dionysio-apollinien n’avait pour but que de conférer un cadre interprétatif au dessin de Barbara Kroll. Son esquisse énigmatique, la violence de son graphisme, la puissance avec laquelle elle surgit du fond du subjectile, tous ces signes hautement visibles, nous les avons reportés à une vision strictement dionysiaque du geste esthétique. Et c’est sans doute à ceci que nous invite l’Artiste en nous imposant (nous proposant ?) cette manière de cariatide nue ne soutenant nul autre chapiteau qu’elle-même en cette vigoureuse surrection, elle nous fait penser à ces attributs sexuels gigantesques, les phallophores qui, en tête des cortèges dionysiaques étaient censés représenter, de façon totalement prosaïque, mais combien réelle, l’exubérance de la Vie, son aspect continûment créateur, ses excès qui, toujours se soldaient par la mort, phénomène que les Dionysies étaient censé annuler au titre de cette mystérieuse renaissance dont le temps toujours renouvelé était l’incontournable fondement. Oui, tout ceci, pour nous, peut se lire au travers de cette œuvre qui ne semble dictée que par l’impulsion, le débordement énergétique, la dilatation d’un naturel enthousiasme, le saut à même la vie dans ce qu’elle présente de plus impétueux, d’indompté, de ruades, tel ce cheval de Turin dont la simple vue foudroie le Génie.

 

Oui, la vision nietzschéenne est belle.

 

Oui, la vision socratique est belle.

 

   Car, rien sur notre Terre, ne se donne sous le sceau de la simple et univoque unité, le pluriel nous habite et fourmille telle la plurivocité qui nous ait, tantôt Êtres de ceci, Êtres de cela. Ceci est inscrit, tel un puissant archétype dans la cire ambivalente de notre psyché. Et nous flottons, « deçà, delà », telle la feuille verlainienne au Noroît d’automne, sans doute à notre insu, en direction de ce qui se donne pour notre Destin, toujours un entier mystère !

 

 

 

 

 

 

 

 

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