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29 septembre 2026 2 29 /09 /septembre /2026 07:06
Née du miroir.

"Sensual low water"

Avec Kimberley

Œuvre : André Maynet

 

***

Il ne faut pas regarder l’image en son actualité, la voir au présent, mais lui laisser le soin d’écrire une histoire, son histoire, si étrange pût-elle paraître. C’était en un temps très ancien, aux alentours du III° millénaire débutant, alors que la Terre s’appelait la Terre, les Hommes les Hommes et que tout allait « pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Pour les plus lettrés des Existants on se référait encore à Candide, on consultait parfois les Lumières, on se penchait sur le berceau de la Renaissance qu’entouraient les grappes de fleurs luxuriantes d’un Botticelli. Parfois, dans le luxe d’un boudoir, on écoutait une sonate de Diabelli, une fugue de Bach ou bien les Gymnopédies d’Eric Satie. Pour les plus esthètes on se référait aux encres sur soie de la Chine ancienne, aux statuettes funéraires en argile de la protohistoire alors que d’autres se passionnaient pour la belle gravure « Les amoureux sur un banc de verdure » d’un Maître de l’Ecole du Haut-Rhin. Quelques érudits se plongeaient dans le décryptage d’immémoriaux incunables, de mystérieux hiéroglyphes ou bien de signes kabbalistiques dont ils paraissaient faire leur nourriture avant même celle, terrestre, dont la plupart de leurs congénères s’abreuvaient jusqu’à plus soif.

Car, en ces temps de disette intellectuelle, sévissait sur l’ensemble de la planète, une boulimie consumériste si immédiate qu’il en allait de son propre sort si l’on figurait sous la forme d’un objet à la mode, d’un vêtement griffé d’une estampille prestigieuse, d’un gadget technologique dont l’irrésistible attrait piégeait l’esprit de ses adorateurs comme le prédateur fascine sa proie sous l’éclair impérieux de son regard. On se ruait partout où brillait une vitrine, on se précipitait dans les « triangles d’or » des orfèvres, on se poussait des coudes afin de capturer ici une montre rutilante aux phosphorescentes aiguilles, là une étole d’organdi dont on revêtirait sa gorge de Belle, là encore cette résille dont on habillerait son désir afin que, partagé, il pût conduire à de somptueuses orgies.

L’ensemble de la Terre était parcouru des longs frissons de la possession, traversé des éclairs de la luxure, cloué aux envies polychromes qui, partout, faisaient éclater les bourgeons de l’impétuosité de vivre à défaut d’exister. Mais tout ceci se faisait dans un tel désordre, un tel esprit de gabegie et de lucre, une si confondante ivresse maléfique que, bientôt, la nature ne put plus relever le défi que sous la forme d’une désolante exténuation. Partout sous le ciel blanchi de chaleur, les éventrations de la glaise, les coulures d’arsenic, l’épuisement des gisements aurifères. Partout les puits d’or noir où basculaient sans fin d’inutiles chevalets de pompage, telles de pathétiques mantes religieuses s’essayant à extraire du bout de leurs mandibules des bulles aussi étiques que parfaitement nulles et non avenues. Quant aux mines de diamants elles avaient été si pressurées qu’elles ne vomissaient plus que quelques pierres souffreteuses pareilles à des chicots extraits de gencives usées. Partout était la désolation et, sous le ciel de cuivre que parcouraient inlassablement les cumulus de la haine humaine, s’allumaient de longs éclairs dantesques dont de violents orages signèrent l’épilogue. Ainsi se déchaîna un orage qui battit à blanc tout ce qui vivait sous toutes les latitudes depuis le septentrion jusqu’aux terres australes en passant par l’équateur et les tropiques. Une réplique du Déluge biblique parcourut les corridors de l’orgueil et l’inconscience des Egarés. Les villes s’effacèrent. Les hautes tours de la finance mondiale s’abattirent comme châteaux de cartes. L’érosion pluvieuse transforma les pics en monts chauves. Les lacs se métamorphosèrent en mers. Les mers devinrent de simples flaques. Les fleuves n’étaient plus que des lits de galets entre lesquels suintaient quelques gouttes semblables à des larmes de résine. Les anciennes plaines fertiles n’étaient plus que des guenilles, des sortes de savanes brûlées par le soleil. Les collines désertées des troupeaux de moutons semblaient de simples mottes orphelines qu’un vent impétueux parcourait de son haleine acide.

Et voici que, maintenant, comme sous l’effet d’une magie ou bien d’une sève printanière, l’image prend sens et se met à nous parler le langage de la beauté, le seul qui soit à même de nous ravir alors que les territoires de la désolation hantent encore notre imaginaire, pareils à des vols de freux qui ne planeraient au-dessus de nos têtes qu’à becqueter nos sclérotiques et à dépecer nos pupilles jusqu’à l’extinction de notre vision. Belle est cette Déesse (il ne peut s’agir que de ceci, n’est-ce pas ?), qui sort du miroir de l’onde comme si, émergeant d’une eau lustrale, elle symbolisait la naissance du monde. Oui, combien notre âme s’apaise après ces visions cataclysmiques, ces scènes d’effroi que nous croyons possibles en imagination seulement, jamais en réalité. Notre inconscience est si grande que nous nous croyons invulnérables, immortels comme les dieux de l’Olympe nageant dans les nappes douces d’une ambroisie divine. Mais oublions ceci qui obscurcit notre esprit et portons notre regard sur cette résurgence de l’humain, sur ce prodige qui ne fait phénomène qu’à nous interroger sur notre propre condition mais aussi nous livrer la sérénité à laquelle nous avons droit si nous sommes des hommes-debout, des femmes-menhirs portant haut le signe de leur vie. Comme les étoiles au ciel du monde. Cette photographie a la naïveté d’une comptine pour enfant, la grâce immédiate de ce qui se dévoile dans l’harmonie et s’éclaire d’évidence. Pas de césure, pas de hiatus qui isolerait le Sujet du fond sur lequel il signifie. Blanc sur Gris. Pureté sur teinte de vérité. Car le gris ne saurait tricher lui qui emprunte aux deux modes de la lumière et de l’ombre sa part de juste apparition. En lui, nul doute qui entaillerait l’âme, nul yatagan dissimulé qui n’attendrait que de commettre l’irréparable. C’est ainsi, cette couleur de perle, cette belle médiation sise entre jour et nuit, cette touche d’aube à peine révélée est l’ineffable fondement à partir duquel bâtir le devenir serein en même temps que se relier à un passé sans aspérité. Il n’y a pas d’esquisse plus sûre, pas de représentation plus exacte de la méditation, de la contemplation que cette palme légère dont l’abstraction soit à même de contenir aussi bien le primitif, l’originel, mais aussi le moderne, l’ouvert à la gloire de la couleur, à la « haute note jaune », aux caprices de l’arc-en-ciel lorsqu’il joue en mode coloré les différentes inclinations de nos états d’âme successifs. Avec le gris nous sommes disponibles à toutes les propositions de l’existence puisque nous en sommes équidistants, manière de lieu géométrique dont le centre est espace de rayonnement capable de déployer tous les prédicats, de révéler aussi bien les joies blanches que les drames noirs alors que Passagers distraits nous progressons tantôt à l’adret solaire, tantôt à l’ubac ombreux. Notre équilibre, notre harmonie, notre possibilité d’être un cosmos : porter en soi autant de gris que possible afin que, doués d’une somme infinie de virtualités nous puissions les actualiser dans le sens d’un accroissement ontologique. Nous ne sommes jamais que ce que nous créons nous-mêmes comme notre figure la plus visible. Or cette figure, cette présence ne peuvent s’enlever que de cette réserve douée de neutralité, de cette puissance toujours disponible dont, toujours nous pourrons jouer comme d’une matière première, d’une argile dans laquelle nous façonnerons constamment la multiplicité d’esquisses de nous que nous offrons au monde. Vivrions-nous continuellement dans le blanc et alors nous serions aveuglés. Vivrions-nous toujours dans le noir et alors nous serions frappés de cécité. Deux impossibilités à être équivalentes, deux apories homologues. Deux pertes de l’être dans d’insurmontables contradictions.

Les deux poupées que Née du miroir tient tout contre son corps ne sont nullement des poupées de chiffon, de simples objets dont elle serait séparée, qui ne l’affecteraient guère plus que le passage d’une brume dans l’air. Ces deux figurations ne sont que les images de Née, peut-être en un temps révolu ou bien un temps à accomplir. Ces deux apparitions sont les répliques d’une infinie présence qui se décline tantôt comme ceci, tantôt comme cela, cette troublante et enivrante réalité qui ne nous ravit qu’à la mesure de sa vacuité même, de sa fuite perpétuelle, de ce temps que nous n’appréhendons que lorsqu’il naît ou bien il meurt, que le gris recouvre d’une taie de silence. Oui, le GRIS est bien la couleur fondamentale ! Née du miroir nous le dit avec une belle constance. Nul n’effacera jamais son image !

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18 septembre 2026 5 18 /09 /septembre /2026 07:24
Rouge écriture.

Lettre rouge

Œuvre : Dongni Hou

 

Dehors est loin.

 

   A sa table de travail Attentive est assise en retrait du monde. Dehors est loin. Dehors est illisible. Comme si, au centre d’un possible néant, il y avait la vibration d’une conscience puis plus rien qui ne fasse signe au-delà. Un peu comme un caillou perce l’eau de sa vibrante entaille et ne demeurent plus que des rythmes d’ondes concentriques et un immense silence s’alimentant à cette manière de mouvement infini. Dehors. Quel est-il ? Existe-t-il au moins ? Quelle est donc son hypothétique figure ? Peut- être le miroitement d’un lac couleur d’étain cerné des ombres d’arbres décharnés avec la tache blanche du soleil, loin là-bas, pareil à la promesse du jour. Peut-être un immense linceul poudré de gris se perdant dans la fente d’un horizon illimité. Ou bien encore le ruban laiteux d’une rivière entre des rives emplies de brume. Mais qu’importe dehors puisque dedans est si vif, animé, parcouru d’étranges lézardes en forme de joie ? Alors on demeure là, enclos dans l’enceinte de son corps, à l’abri derrière son bastion de chair et l’on écoute sa propre rumeur faire ses va-et-vient, ses subtils allers et retours. On est à l’affût de ses fluides internes. On devine le lent écoulement des fleuves pourpres dans la touffeur des tissus. On devine les perles des larmes identiques à de mystérieux bourgeons en attente d’éclosion. C’est si près d’un sanglot l’écriture. Si près d’un bonheur, aussi, avec ses coups de boutoir, ses sauts de carpe, ses atermoiements, ses disparitions soudaines, ses brusques résurgences. Cela sinue en soi, cela ruisselle avec la nécessité de faire présence et de s’actualiser en mots, de se traduire en images.

 

Praticable lumineux des métaphores.

 

  Oui, en images, ces merveilleuses métaphores qui dressent le praticable d’un lumineux spectacle à même la profération du texte. On écrit : ce sentiment était l’exacte reproduction d’un vent d’hiver, un blizzard balayant la grande plaine semée de neige et, aussitôt, l’on a près de soi, tout contre le roc de son corps, toute cette présence froide, ces congères que l’air lisse de son feu et l’on a la vision agrandie d’une immense dalle de blanc qui lutte pour sa survie parmi la solitude infinie d’une taïga, d’une terre extrême où l’existence devient si étroite qu’elle semblerait avoir été poncée par la rigueur d’un climat austère. C’est alors que le sentiment suscité par l’image gagne les plis de la conscience, que la déshérence se présente telle qu’elle est dans sa confondante verticalité. D’avoir écrit ceci qui paraissait n’être qu’une déclinaison de quelque étrange paysage, voici que la métaphore s’est glissée en nous avec sa puissance de destruction, genre de submersion dont nous serions atteints à la seule force des mots.

 

Mots lissés d’humanité.

 

   Oui les mots sont puissants, redoutables. Oui les mots sont doux, lissés d’humanité, ourlés de plénitude. Ils ne le sont jamais par eux-mêmes comme s’ils étaient dotés, dans leur substance propre, d’une force magique dont ils seraient détenteurs à notre insu. Non, c’est nous et seulement nous depuis le tremplin de notre esprit qui leur insufflons toute la charge dont ils sont de simples révélateurs, phénomènes déployant dans l’espace de la compréhension les spirales d’une énergie toujours renouvelée. Les mots sont nos amis. Ils sont nos confidents. C’est pour cette seule et unique raison que, parfois, dans le silence de l’aube, alors que la pièce est encore livrée aux démons de la nuit, Attentive se saisit de sa plume et trace dans la pulpe généreuse du papier les empreintes des flux qui la traversent et la réalisent en tant que la profonde nature qu’elle offre au monde. Tout repose. Tout est calme. L’air, tout autour de Studieuse est une toile grise dans laquelle faire se lever toutes les humeurs, faire bourgeonner tous les désirs, souffler sur les braises de la passion, aiguiser les fibres de la sensibilité, tisser les mailles d’une impalpable mélancolie.

 

Oui, les murs parlent.

 

   Oui, les murs parlent. Mais ils ne tiennent nullement de discours à l’aune de leur visage de chaux ou de plâtre. Ils sont des réceptacles de ceci qui se dit dans le luxe de l’attente et se dépose, tel un gel, sur la face sombre d’un lac. Etrange vitalisme qui fait de ces figures immobiles, énigmatiques, infiniment muettes, la possibilité d’une présence, la tenue d’un singulier colloque. Que nous disent donc les falaises des murs que nous n’entendons pas ? Nous parlent-elles d’elles, de cette infinie mutité de la matière ? Nous parlent-ils de nous ? Nous parlent-ils des Autres, ces hallucinations, ces étranges masques de cire auxquels nous prêtons notre voix, auxquels nous confions la grâce d’une mobilité, que nous fécondons à la mesure de notre pensée ? Mais ces bizarres hiéroglyphes, ces caractères dignes des graphies des anciennes langues sémitiques, ces assemblages de signes, ces conflagrations de barres et de points, ces jeux de monogrammes et de trigrammes ne sont-ils de simples illusions dont notre raison se contente afin de rendre vraisemblable une présence qui, peut-être, n’a pas lieu d’être ?

 

Faire surgir l’altérité.

 

   אחר : « autre » en hébreu. Cet autre qui devait d’emblée être familier, c’est du moins ce que nous pensons, voici que son étrangeté, אחר, nous atteint en pleine face à la mesure de son opacité naturelle, de son inintelligible graphe qui non seulement nous déconcerte, nous désoriente, mais nous annihile purement et simplement. Jamais présence étrangère dans sa posture inquiétante ne nous atteint dans une juste évidence, une plénitude dont elle serait porteuse. Nous n’écrivons, peignons, sculptons, aimons qu’à faire surgir l’altérité dépossédée du mystère qu’elle nous oppose comme le fardeau dont Sisyphe est le jouet, c'est-à-dire insuffler dans le vide qu’il est, le néant qu’il cache, la certitude dont nous avons besoin pour le rendre vraisemblable. A nous-mêmes nous sommes le plus souvent un palimpseste illisible, raturé, poncé jusqu’en son ultime trame. Alors, comment l’Autre pourrait-il inscrire sa trace en nous sans reste, sans qu’une coruscante question ne nous atteigne au plein de notre intime obscurité ? Comment ?

 

Ecrire dans la citadelle étroite.

 

   Ecrire au sein de la chambre noire c’est confier son être au vertical abîme de l’autisme, c’est entrer dans la citadelle étroite (celle-là même que Bettelheim qualifiait de « Forteresse vide »), écrire c’est biffer le monde dans son entièreté avec ses luxuriantes grappes de présence, c’est se défaire de toute cette lourde et encombrante matérialité, tailler à vif dans la chair existentielle dont on a reçu l’offrande malgré soi, dont on ne peut exprimer tout le suc puisque, jamais, totalité ne nous sera accessible, seulement les fragments épars de glaces flottant dans une éternelle dérive auprès des Princes du septentrion, ces majestueux Glaciers qui nous toisent de leurs yeux vides, nous mettent au défi de comprendre leurs méandres questionnants, de nous introduire dans le lexique pluriel de leurs complexités labyrinthiques. Toujours nous sommes des chercheurs aux mains vides, des icônes aux yeux de diamant dont les pointes se sont retournées et forent sans cesse l’intérieur, tels des trépans fous en quête d’une inaccessible richesse, cet or noir enfoui dans les strates des sédiments.

 

Alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

   Ecrire. Ecrire les couleurs qui font leur continuelle gigue juste derrière la falaise du front, dans l’aiguillage du chiasma optique comme si, de cette subtile géométrie subitement inversée, pouvait naître un retournement des choses, le dehors surgissant dans le dedans, le dedans se précipitant au dehors. Alors il n’y aurait plus de séparation, alors on serait le monde, tout comme le monde serait celui qui l’interroge depuis la nuit des temps. Seul parmi les vivants, le Dasein est celui, unique, qui explore son possible ontologique à même son inquisiteur langage. Si le chiasma était plus qu’un réseau anatomo-physiologique, s’il correspondait à sa valeur métaphorique de retournement, de réversibilité, de passage d’un monde interne à un monde externe, alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

Plus langage, plus peinture.

 

   Et, sans doute, corrélativement, il n’y aurait plus ni langage, ni peinture, ni dessin, ni quelque pantomime signifiante à la face de la Terre et l’on pourrait retourner poussière sans même avoir poussé le moindre cri. Pour cette seule raison il nous faut la tension, le contraire, le mur qui dresse devant soi la barrière de son hostilité. Il faut la chambre. Il faut la quadrature aliénante des murs qui, paradoxalement, est le seul gage de notre liberté. Nous ne pouvons être des Simon du désert avec les bras en croix contre la meute de sable jaune et proférer dans l’air qui vibre de chaleur des paroles sitôt effacées que parues.

Ecrire arc-en-ciel.

 

   Ecrire. Il faut écrire. Ecrire en bleu afin de faire naître des Océans. Ecrire en gris et ce sont les sentiments qui naissent dans la cendre native du jour. Ecrire en jaune tout comme le faisait le génial Vincent depuis sa chambre d’Arles et faire éclater les Tournesols de la folie de manière à réveiller les consciences. Ecrire en terre de Sienne et nous voyons paraître cette belle teinte d’argile mêlée d’humus qui récite la fable de notre origine. Ecrire en mauve et c’est le rayon améthyste de l’imaginaire qui vibre depuis son invisible cristal et féconde le lourd réel, le métamorphose en conte de fées. Ecrire en vert pareil à celui de l’émeraude, là où reposent les lourds secrets dans leurs mystérieuses chambres pareilles à des sépulcres sous-marins. Ecrire en blanc pour dire le silence de la beauté et poser sur les yeux des hommes, des femmes les corolles de la paix. Ecrire en noir la tragédie afin que, comme Phèdre, l’humanité puisse s’immoler à la mesure de sa propre douleur.

 

Ecrire en rouge.

 

   Ecrire en rouge, en rouge cardinal, cette teinte si proche du sang ; en rouge cerise ; en alizarine ; en rouge feu, ce signe de la passion immédiate ; en rouge rubis qui, déjà, décline vers la couleur subtile de la rose, cette si belle onction du romantisme lorsqu’il est conduit dans sa nature même, à savoir se vouloir infini, à la recherche de cette belle essence humaine qu’il pose en tant que son pouvoir être le plus propre. Ecrire dans ce rouge si subtil tel que peint par Dongni Hou, cette sublime effervescence, cette quintessence unique parce que, tout simplement, à la limite de quelque aperception. Nous pourrions dire « rouge idéal », comme l’on dirait « Beau idéal » cet indépassable paradigme de l’art antique.

 

La lettre rouge.

 

   La lettre rouge est posée sur la table alors que, tout autour, tout baigne dans une flaque grise (serait-ce le marais des sentiments, tel que, précisément aurait pu l’envisager l’âme romantique ?), la robe d’Attentive est cette longue chape noire couleur de nuit dont même les songes ne sembleraient pouvoir émerger. Il faut annuler le bas du corps. Il faut réduire les désirs charnels. Il faut tout reporter dans l’attitude studieuse de Celle qui écrit. Rien ne saurait la distraire de sa tâche qui est de faire surgir l’une des dimensions de l’art. Les avant-bras ont la teinte de la porcelaine pour dire le précieux de l’écriture (entendons de la peinture), la collerette blanche hisse du reste de l’anatomie la tête éclairée d’une belle lumière spirituelle, la coiffe est sagement rabattue de chaque côté de la tête. Seules s’en échappent quelques mèches rebelles qui contrastent avec l’attitude presque pieuse de la Faiseuse de mots. Toute la lumière converge en direction de la main qui accomplit le geste essentiel de faire paraître du visible là où il n’y a que de l’obscur, du replié, du refermé sur le secret. Habilement la page se continue en long châle carmin, manière d’infini parchemin signifiant en mode visuel ce que le mode intellectif s’essaie à dire en milliers de mots, cette magnificence de l’art qui toujours s’écoule tel un fleuve vers son estuaire et semble renaître avec le cycle naturel de l’eau à la manière d’un Eternel Retour du Même. Oui, d’un éternel retour… L’art est toujours renaissant là où la beauté s’éclaire.

 

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11 septembre 2026 5 11 /09 /septembre /2026 07:06
Où le lieu d’une vérité ?

 

       Songe, mensonge (détail).

         Œuvre : Dongni Hou.

 

 

[Libre délibération sur une œuvre de Dongni Hou]

 

 

  

   Se dissimuler.

  

   Ambiguë n’aimait rien tant que se dissimuler. Sa prime enfance la trouvait déjà cachée derrière une touffe de bruyère, le tronc moussu d’un arbre, le galbe d’une commode, un vestiaire au milieu duquel elle disparaissait pour son plus grand bonheur. La découvrir se manifestait par de vives exclamations, des cris de joie, un rire jusqu’aux larmes parfois. C’était, à l’évidence, un jeu et plus qu’un jeu, une manière de défi à la présence, de tentative d’expérimenter l’absence. Rien ne lui était plus doux que de paraître ici, puis de n’être plus, là-bas, qu’un genre de fumée se dissolvant dans les volutes d’air. Les années avaient passé, la petite fille était devenue une adolescente farouche puis une jeune femme en quête de solitude mais aussi, mais surtout, de mystère. Tout lui était précieux qui la nimbait d’un voile. Tout lui souriait qui la considérait telle une énigme à résoudre.

 

   Ce frêle rameau.

 

   Ce qu’elle était, ici et maintenant, ce frêle rameau qui lançait vers le ciel son éternel questionnement. Car, avant d’être une esquisse de chair qui se mouvait dans le monde, Ambiguë se sentait d’abord langage, mots tressés à l’infini, poème le plus possible mais jamais bavardage, cet essaim de guêpes qui emportait avec lui le prosaïque des considérations mondaines. Ce qu’elle était, un buisson de cheveux couleur de demi-deuil, quelques mèches jouaient en solo une inapparente fugue, un front pâle comme le marbre, un nez grec, des joues doucement poncées par la lumière rose du jour, des lèvres relevées de parme avec le dessin subtil de l’arc de Cupidon, un menton discret qui fuyait et terminait ce beau portrait dans une estompe dont le cou prolongeait la docile apparition.

 

   Un décor imaginaire.

 

   Ce qu’elle était, cette invisible manifestation qui se donnait à voir en même temps qu’elle ôtait aux Voyeurs la possibilité de dire son être autrement qu’à la mesure de l’inapparent. Quel bonheur, alors, de deviner dans l’âme de ses coreligionnaires le doute forant de sa lame la falaise des habituelles certitudes, de voir sur la physionomie des Autres cet air d’étonnement qui saisit lorsqu’un spectacle inattendu ouvre le rideau de scène sur un décor imaginaire, surréaliste, parfois mystique. L’on voit effectivement, mais l’on ne saisit rien que des approximations, de vagues hypothèses, des trompe-l’œil, des ossatures de carton qui semblent plutôt montrer leur envers que nous signifier les traits singuliers de leur nature. Ces formes qui naissent et s’ourlent de finitude, sont-elles des personnages réels, fictifs, des apparences métamorphiques mêlant la nature et l’homme, les éléments et les diaprures fuyantes des rêves ? Une question préparant le terrain d’une autre question, si bien qu’au terme de la méditation il ne demeure qu’une vague inconsistance, un vertige, l’impression d’avoir tutoyé les limbes et de s’en être échappé grâce à un acte aussi magique que fuyant.

 

   Cette part d’ombre.

 

   Du bandeau et de la rose qui voilaient son visage elle était l’ordonnatrice quotidienne comme si, se dérobant à l’attention ordinaire, à l’expérience courante, elle eût voulu se soustraire à tout ce qui aliène et conduit au non-sens, elle eût voulu percer ce qui jamais ne peut se donner dans l’immédiate manifestation, cet être dont on parle toujours, que jamais on n’enferme dans les rets étroits de la Raison. Cet être qui n’existe qu’à assurer son voilement. Toujours les choses précieuses, les idées fulgurantes, les œuvres géniales assument cette part d’ombre qui les protège des assauts de l’incompréhension et des incisions de la curiosité. Être au monde sur le mode de l’authenticité s’auréole de cette nécessaire discrétion. Le reste, l’exhibition au plein jour, n’est jamais que bouffonnerie et attraction de bateleur.

 

   La rose.

 

   Donc le bandeau et la rose. Quel message crypté se dissimule en réalité derrière ce qui, en première analyse, semblerait ne  relever que du caprice, de la provocation, sinon de la pure mascarade ? Il faut tenter une interprétation, fût-elle hasardeuse. On ne sort jamais d’une impasse à y demeurer immobile.

   La rose est cette fleur sublime qui, à elle seule, pourrait figurer telle l’icône contenant en elle toutes les autres fleurs. Luxe et beauté s’y dessinent en même temps que simplicité et exactitude. La rose en bouton est l’image même de la perfection. Son éclosion, son déploiement, le processus par lequel l’exister livre le chiffre cinétique de son mystère. Turgescence dans l’espace, feuillaison de la temporalité, fluence des instants qui se succèdent pour donner le début de quelque insaisissable éternité. Apercevoir le subtil dépliement c’est, d’emblée, en une manière d’immédiate cognition, s’emparer de l’invisible et se le donner pour visible même si le cœur de la donation demeure sans explication, sans langage.

   Oblativité de la rose en sa pureté. Elle est toujours sans reste. Elle est totalité, monde clos se suffisant en sa sublime autarcie. Mais, bientôt, la manifestation, d’idéelle qu’elle était, se double d’un inévitable coefficient d’existence, lequel fait apparaître, sous l’apparente beauté, quelques entraves à sa réalisation. Sous le lustre et la douceur des pétales, voici que surgissent les épines comme pour nous rappeler à notre mortelle condition. Jamais de lumière qui s’annoncerait pure, exempte d’une ombre qui lui serait entrelacée. Dire le clair c’est nécessairement convoquer le sombre, ouvrir les coulisses secrètes de la nuit où prolifèrent les pièges, où s’ouvrent les couleuvrines par lesquelles nos destins seront soumis aux surprises et aux attaques de toute sorte.

 

   Le bandeau.  

 

   Et le bandeau, qu’en est-il qui le relie à la fleur, sinon cette nécessité d’un voilement dont Ambiguë signe son retrait comme si elle voulait demeurer indéchiffrable. Inatteignable voile d’Isis, voile de la Nature dont le Poète précise qu’on ne peut en connaître le visage, en raison d’une apparence qui serait terrifiante ou bien, au contraire, eu égard à son insoutenable beauté, belle et brillante plus que le soleil, l’on ne peut la voir que dans le reflet d’un miroir.

 

   Zone d’invisibilité.

 

   Rose, voile disent le même : l’impossibilité de connaître aussi bien l’être de la Nature que celui de la Personne. Toujours une zone d’invisibilité par laquelle les choses qui existent manifestent, étrangement, leur partielle apparition. Partie émergée de l’iceberg, partie visible du conscient alors que, dans les profondeurs abyssales emplies de nuit, s’ourdissent les complots de l’inconscient, se dessinent les linéaments qui, peut-être, jamais ne parviendront à s’illustrer sur cette face visible dont nous attendons tous qu’elle nous délivre de nos angoisses, réponde à nos plus urgentes interrogations.

 

  Œuvre-miroir.

 

  Rose, voile, disent la même chose que l’art en sa monstration : atteint-on jamais les marges d’indécision d’une toile de Rothko ? Se délivre-t-on des obsessions que fait naître en nous le noir proprement lancinant d’une œuvre de Soulages ? Traverse-t-on le regard sombre des autoportraits de Picasso ? Dépasse-t-on jamais l’épreuve d’une vision métaphysique du Goya des « Peintures Noires » ? Peut-on lire dans les clairs-obscurs de Rembrandt autre chose que notre propre reflet renvoyé par la toile ? Comme un voile qui s’interposerait entre notre propre réalité, celle du sujet de l’œuvre surgissant à la façon d’un miroir.  Et, du reste, c’est bien ce qui fait l’intérêt de ces toiles : poser une question à laquelle nous tâchons de répondre. Faute de ceci l’art ne serait qu’une coquille vide dont nous possèderions l’entière signification avant même que son message ne nous atteigne dans une posture formelle. Tout serait dit d’emblée et il ne nous resterait plus qu’à vaquer à nos occupations, à demeurer dans notre propre monde, une activité vide et sans but.

 

   Du songe et du mensonge.

 

   Est-ce simplement la paronymie qui a fait associer ces deux mots par l’Artiste ou bien y a-t-il coalescence de sens et rapport inévitable de l’un à l’autre ? Comme si tout songe était mensonge et tout mensonge le lieu d’apparition d’un songe ?

   Ce que nous en dit l’étymologie :

   Songe : « fiction, illusion, rêve, chimère, extravagance ».  

   Mensonge : «affirmation contraire à la vérité, illusion, ce qui est trompeur».

Un thème commun semble bien en effet se dégager de ces deux mots sous la signification commune de l’illusion.

Et illusion fait signe en direction de : « fausse apparence, représentation trompeuse, mirage ».  

 

   C’est ainsi, tout système de renvois dont les mots sont porteurs initie une ronde sans fin d’où ne peut surgir que l’ivresse comme si se confier au vocabulaire revenait à n’en saisir que la ligne continuellement fuyante, le glissement permanent du sens, la dissimulation derrière un voile, le système occlusion/désocclusion, l’éternel clignotement. Oui, les mots sont toujours en mouvement, tout comme l’œuvre d’art qui est aussi langage, nuances, irisations, reflets, emboîtement à l’infini de myriades d’images, d’une multiplicité de formes qui, toujours, se réaménagent. Sous l’autorité du temps qui en modifie la perception, sous celle de l’espace qui accroît les points de vue, sous l’imperium de la subjectivité qui en déplie les moirures et les arabesques. Car rien n’est stable dans l’exister qui serait acquis une fois pour toutes. Tout s’écoule et passe selon la perspective d’Héraclite, rien ne demeure identique à soi, tout s’éteint et renaît à chaque moment.

 

  Caprice des hommes.

 

  Alors, de cette incessante relativité, de cette constante réorientation comment ne pas ramener chaque chose du monde au chatoiement d’un songe, au mirage du mensonge ? « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », proclamait Pascal dans Les Pensées, pointant  « le caprice des hommes » comme ce tremplin des actions qui, le plus souvent, pervertit tout. Alors comment ne pas douter de tout ? Comment ne pas remettre en question tel acte, telle parole, tel comportement, telle conduite, telle œuvre d’art qui, sous le prétexte de nous paraître « vraie », ne s’habille, parfois, que de la vêture de l’illusion, du masque du simulacre, des « bottes de sept lieues », ces bottes magiques, irréelles, fantasmées  qui disent ici la valeur du pas, là-bas la valeur de tel autre pas qui n’est pas encore venu à nous ?

 

   Les souliers de paysan.

 

   Mais ici il faut mettre en regard la belle remarque heideggérienne qui énonce que « L’œuvre d’art est la mise en œuvre de la vérité ». Certes ceci est fondé dès l’instant où cette création est issue en son fond d’une âme droite qui veut faire correspondre à son essence la chose représentée. Ainsi « Les souliers de paysan » peints par Van Gogh dont l’Auteur d’Être et Temps déploie devant nous la belle et incontournable réalité. C’est au plus juste que l’étant en question est visé, c’est au plus près que sa nature nous est restituée, c’est avec le souci d’une conformité à ce qu’elle est que nous est offerte cette « ode terrienne » qui vient à notre rencontre avec sa simplicité, sans doute le prédicat le plus précieux pour entrer dans une compréhension véritative de ce qui se montre.

   Ce faisant le couple Van Gogh-Heidegger nous fait sortir de l’illusion, de l’éphémère, de l’instable et des mouvements des contrariétés diverses qui traversent le réel pour nous installer dans ce caractère immuable, éternel, universel dont l’œuvre devient l’incontournable foyer. Dès lors cette dernière pose les fondements des polarités essentielles de la chose peinte, laquelle déplie dans la clarté l’être unique de ce qu’elle est, à savoir ce qu’elle exhibe comme autant de brillantes esquisses phénoménologiques approfondies en leur propre, aucun des prédicats concourant à sa présence ne lui faisant défaut.

   Une exactitude se lève à même l’œuvre dont les traits, les nervures, les isthmes saillants disent, par exemple, pour faire référence à Van Gogh, le génie de la « paysannité » ou de la « territude » si l’on ose ces affreux barbarismes dont la verticalité cependant en dit bien plus que de savantes approches. Ces souliers deviennent « plus vrais » que ceux dont ils sont censés représenter l’image pour la seule raison que l’art transcende tous ces accidents de la quotidienneté qui se donnent pour vrais mais qui ne sont que des artefacts, des duplications de ce qu’est l’être imprescriptible en sa singularité.

  

   Pure spontanéité.

  

   Peut-être est-ce ceci que Dongni Hou nous donne à lire au travers de cette belle œuvre à la pure spontanéité : la confrontation de l’innocence, de la beauté, de la pureté à tout ce qui en contrecarre la pleine réalisation, à savoir songes et mensonges qui en sont les formes altérées sinon contradictoires. « Ambiguë », ce nom de baptême n’est que le prétexte à bâtir une fiction (domaine de l’illusion) qui, par contraste, fasse surgir clarté et netteté, deux figures essentielles de la mise au jour de la vérité. Peut-être convient-il, à l’épilogue de cet article, de donner deux rapides aphorismes qui ne valent qu’à la mesure de ce qu’ils sont censés dévoiler par rapport à une rapide réflexion sur l’art et le réel :

 

Le songe est le mensonge de la réalité.

 

Le mensonge est le songe de la vérité.

 

 

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3 septembre 2026 4 03 /09 /septembre /2026 06:47
Alba couleur pastel

       « Pour te faire rire »

       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce n’est pas qu’Alba détestait les couleurs. Non, en réalité elle ne détestait rien, sauf  l’incurie des hommes qui, parfois, dépassaient la mesure. Sa vie durant, Alba avait été en souci de la pureté, de la blancheur qui en était le symbole, du silence qui en ornait le bel épanouissement. Toujours elle avait trouvé refuge dans quelque lieu monacal où son corps d’androgyne s’ajustait à la juste dimension  des choses. Alors, lovée en elles, disponible au moindre signal qui allumait les signes de la joie, elle flottait infiniment entre deux eaux, pareille à une feuille d’algue que lissait la souple ramure des gouttes. Elle était comme en sustentation et rien ne trahissait la vie sauf le lent et appliqué mouvement de sa respiration. Sur les murs du songe elle déposait des feuilles vierges que de fugitives  images venaient caresser de leur empreinte légère. On pouvait y voir des photographies cernées de flous hamiltoniens, jeunes filles en fleur, blondes, dans un ruissellement de linge blanc ; des paysages chinois de facture Shanshui avec des poudroiements d’arbres, une jonque aux voiles abattues, un pêcheur immobile à sa proue ; une reproduction de « Galatée » de Gustave Moreau, cette nymphe à la peau nacrée, soyeuse, reposant sur un fauteuil fleuri, mythologie païenne ourdie d’une esthétique de l’effleurement.

   Oui, « effleurement » était son mot, le sésame au gré duquel le monde lui apparaissait à la façon d’une corne d’abondance, tout en plénitude heureuse, en douceur infiniment, telle celle teintée de vermeil qu’Hadès tient de son bras gauche où lait, miel et fruits diffusent une lumière délicate, irréelle. Elle était une fille des falaises immaculées - d’où son nom -, des hauts glaciers de cristal, des nuages aux ventres gris, des herbes fouettées par le vent, des plages de galets, la clarté y rebondissait en mille étourdissements.  Mais nul vertige à ceci. Une impression de haut ciel où glissent les vents alizés, où planent les grands oiseaux aux rémiges solaires, où se perdent les rêves des hommes dans un idéal qu’on ne pourrait même pas nommer. L’effleurement comme une éthique. Ne nullement violer l’intimité du réel. Être en osmose avec lui. Le laisser proférer à bas bruit l’éternelle complainte de l’univers.

   Ce avec quoi Alba, sans être en délicatesse cependant, avait du mal à trouver des correspondances, tout ce qui appelait à l’exagération, à l’amplitude incontrôlée, à l’opulence sans fin. Ainsi les plumes vives, rouges et bleues des aras ; les ocres sanguines du Minas Gerais ; les muletas tachées de tragédie écarlate, les eaux lourdes et sombres des abysses ; le ciel d’encre avant que n’éclate la tempête ; le tumulte coloré du Carnaval ; la luxuriance chromatique des caméléons ; les barres bariolées des néons de fêtes foraines ; les vêtements chamarrés des camelots et des saltimbanques. Toutefois Alba n’était ni dépressive, ni mélancolique. Son humeur était plutôt joyeuse bien qu’en touches subtiles. Son bonheur tout intérieur qui, parfois, exsudait d’elle à la façon dont une résine s’écoule de l’arbre à bas bruit sans que nul ne s’en préoccupe.

   Ce matin d’automne le ciel est uniment gris pâle, couleur de perle, à peine une parole s’élevant du silence alentour. Rien ne fait signe en direction d’une humeur plénière et cependant Alba étincelle d’allégresse contenue. Une eau de fontaine prête à jaillir qu’elle retient à la façon d’une révélation sur le point de se dire. Dans les plis de son corps elle sent que tout se dilate et veut se manifester avant que la bise d’hiver ne sème sa désolation. Cela bourgeonne, cela stridule au plein du bouton du nombril, cela fait ses joyeux brandons sur la pointe des aréoles, cela s’allume dans le golfe des reins, cela rougit dans l’amande serrée du sexe. Soudain, sur la toile de fond où paraît Alba, en lettres de craie, à peine visibles, nous devinons le mot « CIRCUS », mais il semble si léger dans l’air qui crépite pareil à une soie. Sur sa peau d’albâtre naissent, tels des losanges dessinés par un enfant appliqué, des motifs qui évoquent l’habit d’Arlequin. Mais des motifs pastel dont on penserait qu’à tout instant ils pourraient s’évanouir et regagner le lieu de leur origine. La chair « d’Arlequine » ? Une scène de la commedia dell'arte ? Le bout du pinceau cubiste du génial Picasso ?

   Nous sommes tellement déroutés par cette furtive apparition. Serait-ce nous qui aurions rêvé, projetant la pudique Alba sur l’écran de nos fantasmes ? Déjà la couleur l’érotise, la place sous la lampe de notre désir. Elle nous semble plus incarnée, plus saisissable, presque une amante venant à nous sur la pointe des pieds. Ce bustier roulé autour des reins ne nous dit-il la venue d’un futur plaisir ? Et ces mains érigées en chandelier - pose caractéristique de son Modèle -, ne sont-elles les signes avant-coureurs d’une fête de la chair ? La pulpe est là qui se cabre et exulte. Les cheveux sont de cuivre fouettés par le feu des idées. Nul retrait qui nous interdirait de nous approcher de cette vitrine luxueuse, d’y deviner nos songes de grands enfants, d’y projeter nos souhaits les plus secrets.

   Mais voici que l’heure tourne, que la lumière vacille. Là-bas, sur la lagune, les masques du Carnaval ont été rangés. Arlequin a ôté sa rutilante vêture. L’acteur enlève son masque de noir de fumée. Il est en justaucorps blanc maintenant. Ses traits sont tirés. Ses yeux cernés. A présent seulement il est redevenu l’homme vrai, celui qui ne joue plus, celui que, bientôt, le quotidien reprendra dans ses mailles abrasives. Combien il est éprouvant de donner le change, d’offrir aux spectateurs curieux cette image brillante, gaie, colorée dont ils voudraient qu’elle soit leur constante effigie. L’homme est insatiable qui ne pense qu’à l’apparence qu’il destine aux autres, qu’il veut irréprochable, brodée d’or et enluminée de lettres chamarrées, complexes, telles des caractères gothiques. Autrement dit une pratique de l’excès.

   D’Arlequin l’on nous dit qu’il possède des origines diaboliques, qu’il ne s’attache qu’à satisfaire ses besoins primitifs : boire, manger, faire l’amour et dormir. Et c’est bien ceci que le Voyeur, s’identifiant à l’Acteur, cherche à rencontrer. Dans l’obscur et l’anonymat de la salle, il peut tour à tour endosser tous ces rôles, être un bouffon, briller par son peu d’intelligence, se donner comme crédule et paresseux, se livrer à mille facéties, en un mot être libre d’endosser bêtises et absurdités sans qu’une fâcheuse conséquence ne vienne ternir ce moment d’insouciance juvénile. Nul n’a-t-il un jour forgé, dans l’enclume oblong de sa tête, le souhait de n’en faire qu’à son caprice, être émir ou bien vizir, porte-faix, balayeur, tenancier de maison close, apothicaire, magicien, de se vautrer dans la soue tel le porc, de faire la roue comme l’orgueilleux paon ? Un genre de Cour des Miracles où devenir tantôt Jean Valjean, tantôt les Thénardier, tantôt Esméralda aux yeux de braise ? Condition si proche du caméléon aux facettes multiples qu’elle nous ôte nos chaînes et nous conduit sur les rives de la folie, celle peinte par Erasme dont l’éloge consiste à la métamorphoser, cette folie, en art de vivre, d’en faire un violon d’Ingres. En quelque manière se livrer à la critique de la toute puissante Raison dont les jugements souvent erronés conduisent à l’état d’inquiétude et aux approximations qui faussent toute vérité.

   « Pour te faire rire », déclare Alba, afin qu’avertis de son projet, nous ne nous méprenions sur la nature qui l’anime en profondeur. Peut-être, tel un jour radieux d’automne, dans l’espace heureux d’un dernier soleil, avant que les brumes hivernales ne posent sur nos yeux une taie contraignante, souhaite-t-elle nous inviter à la gaieté ?  Alba est-elle réellement sortie de son habituel quant-à-soi, se donnant à voir à la façon d’un personnage de cirque ? Mais, à l’évidence, d’un cirque métaphysique poinçonné à l’aune du tourment. Si elle adopte la posture d’Arlequin ce n’est qu’à titre provisoire avec, en arrière-plan, quelques questions fondamentales sur l’exister qui la ramènent à ses propres fondements. Alba n’est ni Cosette, ni Fantine, ni Eponine, ni qui que ce soit, pas plus qu’elle ne saurait endosser l’habit d’Arlecchino, ni de l’un des autres personnages de la commedia dell’arte. Alba est bien trop dans une posture de sincérité pour se livrer à une quelconque compromission au terme de laquelle son essence aurait à souffrir. Telle qu’en elle-même le temps la façonne pour nous la livrer nue. Oui, NUE. C'est-à-dire VRAIE. La voir autrement qu’en cette cariatide qui soutient l’Absolu serait la priver de son âme, substituer à la profondeur un bien pathétique flux de surface.

   Contrairement à Arlequin dont les empiècements sont vifs, clinquants, cousus d’hypocrisie et reprisés à la diable, la vêture symbolique d’Alba se pare des douceurs et langueurs d’une arrière-saison du corps, d’une climatique d’un esprit infiniment présent à lui-même. Des camaïeux d’alezan et d’ocre ; des bleus-dragée, horizon ; que jouxtent dans la paix des gris-étain, argile claire, dos de souris. Avec ceci l’on ne crée nullement une rhétorique dispendieuse qui éblouit et ressemble aux propos suffisants des sophistes. Il n’y a nulle fuite de soi, nulle attente d’un salut situé sur une scène, fût-elle adoubée par un large public. SOI EN SOI et les amers sont posés qui permettent la justesse de la navigation. Avec ceci, qui se dit dans la pudeur et la réserve, l’on brode l’exact lexique qui colle à soi et unifie dans les épreuves dont l’être a à souffrir, qui sont ses propres quadratures. Oui, Alba nous t’aimons telle qu’en ta simplicité. Demeure en toi. Ne t’égare pas dans la semblance. Les miroirs aux alouettes sont partout qui crépitent et rendent fous ! Mais d’une folie dont on ne revient pas.

 

 

 

 

 

 

 

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27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 09:55
Elle qui ployait sous le faix d’Ombre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Proférer à propos de l’ombre est toujours tâche difficile car l’on court le risque permanent de chuter dans le prosaïque, le sens commun ou, à l’inverse, de n’évoquer que de vagues fantômes dissimulés en leur linceul de ténèbres. Et, puisque nous parlons de « linceul », autant laisser à Anatole France le soin de préciser ce qu’il entend, au titre de la mythologie gréco-romaine, sous cet énigmatique vocable :

  

   « ... je souhaitais ardemment de converser avec l'ombre de Virgile. Ayant dit, je (...) m'élançai sans peur dans le gouffre fumant qui conduit aux bords fangeux du Styx, où tournoient les ombres comme des feuilles mortes (...). Charon me prit dans sa barque, qui gémit sous mon poids, et j'abordai la rive des morts... »    (C’est moi qui accentue)

 

   L’on aperçoit, d’emblée, dans le désir de l’Écrivain, pointer cette image dont nous eussions fait volontiers l’économie puisqu’il s’agit d’extraire du lourd voile des ténèbres ce halo sans forme, ni voix, ni présence, cette image fanée des Défunts tels qu’ils habitent le corridor de notre psyché, ce flou, cette indécision, ce voile qui faseyent au vent du Néant avec la guise d’une moirure, d’une irisation d’essence purement fantomatique.  Mais, en réalité, il convient de se demander si l’intention de l’Auteur de « L'Île des Pingouins », ne cherche à se mettre en quête que de la seule nature de ces Défunts ou bien si, à l’aune de quelque antiphrase, ce n’est pas plutôt la Lumière des Vivants et des Vivants « extra-ordinaires » qu’il cherche à faire briller du fond de son Verbe. Verbe qui, par destination, extirpe précisément des noirceurs natives du chaos existentiel, ces fragments lumineux - les mots - qui désobscurcissent une frondaison de nuit initiale, laquelle dissimule à nos yeux d’Existants la juste mesure d’un Sens au gré duquel être Homme avec la clarté requise.

  

   Il n’est nullement indifférent qu’Anatole France ait désigné, tout au bout de l’ombre, le visage haut et altier d’un Virgile que l’on affublait du génial sobriquet de « Cygne de Mantoue ». Or, aussi bien le Cygne dans sa blancheur virginale, que la fière cité lacustre de Mantoue, brillante figure de proue de la Lombardie, font signe, à l’évidence, en direction d’une lumière qui semblerait ne jamais pouvoir s’éteindre. De plus, on n’écrit pas « L’Énéide », « Les Bucoliques », « Les Géorgiques », quintessence de la langue et de la littérature latine pour faire venir un sombre crépuscule mais bien plutôt pour initier une aube nouvelle au gré de laquelle s’avancer sur la voie d’un diaphane sentier. C’est du moins cette interprétation inversée de l’Ombre, cet éloignement inconséquent du prodigieux Soleil, que nous essaierons de faire paraître au cours de ce texte, lequel, comme bien d’autres, se place sous la haute présence de l’Astre-Vérité. Une triste vision infernale cédant la place à sa valeur antagoniste, cette céleste ambroisie dont les dieux de l’Olympe nous font le sublime don depuis le rayonnement de leur Empyrée.

  

   Mais, puisque notre point de départ consiste à décrypter, en l’œuvre de Barbara Kroll, les indices d’un sens, il convient que nous nous recentrions sur cette peinture, que nous tâchions d’y rencontrer ses obscurs corridors, mais aussi bien ses plateaux de Haute Lumière en lesquels abandonner toute tendance mélancolique, gagner, de haute lutte, ces sommets qui brillent de toute la puissance de leur éclat, devenir, en Soi, manière de fragment d’Éternité.

  

   Elle, que nous ne connaissons pas, Elle-qui-nous-échappe par définition, au motif que toute image en soi est fugitive, infiniment sujette aux variations de notre imaginaire, Elle donc, nommons-là « Skiá », envisageons-là en sa graphie grecque « Σκιά », afin de lui conférer une profondeur énigmatique, « Σκιά » signifiant « Ombreuse », autrement dit « Née de l’Ombre », autrement dit, par souci de simple paronymie : « Ombrageuse », elle qui, à peine venue dans le cirque de notre vision, ne peut qu’en obscurcir le champ, tout comme la sourde et grise nuée tache de ciel, l’obombre selon des teintes quasi métaphysiques. C’est un peu comme si son curieux patronyme l’annonçait sous les auspices d’une signification dissimulée sous l’habituelle ligne de flottaison de la conscience. Mais reprenons la version canonique de cet avant-nom « Skiá », de cette nomination prédictive de bien des tracas humains.

 

[Skiá], phonologiquement approchée :

 

[SSS], la sifflante en sa longue émission,

semble se retenir sur le bord d’un dire

[K], explosion de l’occlusive sourde, laquelle,

tel un vigoureux coup de gong, annonce

 une rude et contraignante réalité, une fermeture

[IA], l’association vocalique,

en son important degré d’aperture,

paraît venir contredire la note fermée

qui précédait son émission

 

   Certes, l’on sera en droit de se demander si cette interprétation n’est nullement gratuite, simple jeu fantaisiste sur un matériau qui, non seulement n’a rien à dire, mais qui, s’il disait, pourrait le faire de mille et une autres façons. Å l’évidence il y a jeu et même érotisation de la simple composante phonologique. Cependant, nous croyons que toute nomination, quelle qu’elle soit, porte en elle, à nos corps défendants, de nombreux sèmes dont le contenu nous demeure inaccessible parce qu’inconscient. Donc si l’on nous accorde quelque crédit, nous maintiendrons, qu’en son appellation, « Σκιά » porte, tel un vibrant oxymore, une contradiction majeure : elle est, tout à la fois, annonce d’une venue, promesse d’ouverture et donc de lumière et, en même temps, une fermeture donc la projection, sur son destin, d’une pénombre la reconduisant en permanence à de sombres et délétères ruminations, sorte d’annulation de Soi, retour dans de mystérieux et inaccessibles limbes.

  

   Ce fond de la peinture, ce fond qui semble reculer à mesure que l’on cherche à s’en emparer, serait-il l’image symbolique des limbes tout juste cités ? Ces nervures bleues seraient-elles la trace d’âmes pouvant encore prétendre à quelque existence alors que les intervalles blancs, sans aucune consistance - ce silence, cette vacuité -, seraient ces âmes dissoutes ayant entrepris leur vaste carrousel céleste à la recherche d’un corps pouvant les accueillir ? Et cette tache noire qui occulte une partie de la surface, ne serait-ce l’Ombre portée de la Camarde, cette hideuse figure allégorique de la Mort qui chercherait à étendre son royaume jusqu’au domaine des Vivants ? « Moissonner les Vivants », tel serait sa plus effective devise. Alors, que dire du visage de « Σκιά », « d’Ombreuse » en son « Ombrageuse » essence ? Elle semble n’être, en toute hypothèse, qu’une émanation de cette inquiétante Camarde, ce que l’absence de son nez (« camard ») paraît confirmer à l’excès.

  

   En vérité nous sommes déroutés, autrement dit nous perdons notre chemin en direction des choses du Monde, à commencer par le singulier sentier qui nous conduit en nous, au centre d’irradiation de notre exister. Inévitable phénomène d’écho par lequel, Tout Autre nous phagocyte, nous porte en lui, avant même que nous ne fassions retour en nous, lestés de ces pensées d’altérité qui nous exilent de qui-nous-sommes. Nous sommes nous en propre, mais nullement à part entière, nous sommes des satellites tournant dans le vide sidéral des consciences à la recherche de leur intime substance, elle, cette substance que de mystérieux fils attachent à-qui-elle-n’est-nullement. Comme si le Soi n’était que par défaut, colonisé par d’invisibles entités, manières de marionnettes à fil au bout duquel le Manipulateur dissimulerait un visage porteur des stigmates du Mal. C’est ainsi, l’image du Mal est toujours reliée à ce qui est inconnu, à ce qui est dissimulé, à ce qui se retranche   de notre vision pour la mettre en porte- à-faux, de guingois, genre de strabisme qui ne nous livrerait des choses que de fausses et stupéfiantes esquisses. Visage maculé de « Σκιά », laquelle maculation demande en nous, au plus profond, son effacement, sa dispersion, la mise au jour d’un regard droit, d’un sourire lumineux, d’une mimique ourlée de quelque félicité. Progressant en terre inconnue, ne sachant nullement quel type de sol foulent nos pieds, quelles formes évanescentes cherchent à saisir nos mains aveugles, nous nous débattons intérieurement, nous poussons les murs de notre geôle,

 

nous voulons de l’espace,

nous voulons un horizon,

nous voulons de la clarté.

 

   Geste éminemment humain que de chercher à s’extraire du pandémonium ambiant, tirant autant que possible sur ses coutures afin qu’un écart s’y produisît, qu’une parenthèse s’y ouvrît, qu’une meurtrière en fendît l’armure. Il y a urgence à ne nullement laisser « Σκιά » au plein de sa fuligineuse cellule, de la porter là ou seule une étincelle de beauté la révélera à elle-même, éclaircissant la nuit de son visage, dilatant le puits de ses pupilles, teintant d’un frais rubis la douce saillance de ses pommettes. Nous voulons l’extirper de cet ascétisme mortifère, la faire danser sur la vaste scène bariolée du Monde, faire naître dans sa gorge un chant heureux, des mots de miel et de nectar, la porter là où toujours elle aurait dû être, dans une présence à Soi non seulement indubitable mais porteuse des félicités les plus réelles qui se puissent concevoir.  

Nous venons tout juste de parler de « pandémonium », combien ce vocable nous transporte en ces Dionysies antiques, en ces orgies débridées où le vin est célébré à la manière d’un dieu, où l’ivresse est la règle ultime, où débauche sexuelle et violence rythment, de leur sabbat infernal, les rencontres les plus improbables, mais aussi les plus tissées d’une archaïque joie, une explosion de tout le corps en laquelle l’esprit se dissout dans une sorte d’acide extatique. Certes, l’image ici abordée ne fait paraître des hypothétiques Dionysies, que la forme de leur exténuation extrême, après que le vin, la danse, l’amour, morts de leur propre épuisement, ne laissent plus percevoir que cette noirceur, indice funeste s’il en est des fosses en lesquelles les Vivants, parfois, se commettent selon des actes sans qualité qui signent les limites mêmes de leur propre finitude. Alors, convaincus de la vacuité de la fête, persuadés que tout ce déchaînement de passion ne vaut que par son inutilité radicale, nous nous mettons à rêver à de belles Figures Apolliniennes qui pourraient sourdre en silence derrière l’écran de l’image, peut-être au travers de cette résille bleue que nous avons traduite précédemment à l’aune des barreaux d’une geôle,

 

présence supra-lumineuse,

rayon de pure beauté,

effusion sublime du Dieu

du Soleil et de la Lumière,

centre d’irradiation d’un chant quasi magique

porté par une aérienne musique,

flèche brillante distillant en son céleste trajet

une poésie de la plus haute tenue.

  

   Volontairement et afin de nous extraire de toute cette poix invasive qui ceinturait notre être, tout comme elle inclinait « Σκιά » à n’être qu’une Ombre-d’Elle-même, nous avons initié un soudain revirement du champ de notre vision, métamorphosant cette Jeune Présence, l’invitant depuis son centre d’accroissement et de déploiement à agir sur son Destin, à le faire s’extirper d’une conscience promise aux affres du non-être, à le porter au-devant de-qui-elle-est en son projet le plus diaphane, le plus radieux qui soit :

 

Vivre sans délai,

vivre sans contrainte,

vivre au plein d’une joie trouvée,

sinon retrouvée.

 

   Ceci n’est nullement opération d’une mystérieuse puissance qui ne dirait son nom, ceci fonctionne selon la loi purement humaine énonçant qu’au revers de toute situation négative, toujours peut s’illustrer et croître une positivité en puissance sur le point d’éclore. C’est bien là le travail de toute conscience que de porter sur Soi un regard réflexif, d’annuler toute contrariété, de prendre appui sur sa propre liberté, condition de tout essor de Soi en direction d’un temps d’éclosion et de fécondation dont l’on ressent les flux internes sans toujours pouvoir en identifier la source possiblement productrice d’épanouissement, de prospérité.

  

   Alors, maintenant, comment tout cet échafaudage théorique peut-il trouver les signes de sa manifestation parmi le lacis confus des éléments picturaux de cette toile ? C’est tout simplement le jeu des couleurs entre elles, leur étonnante et subtile dialectique qui viennent à notre secours, de manière à nous tirer de l’ornière où, depuis le début de notre enquête, nous nous débattions sans grand espoir de n’en jamais sortir. Et si l’on veut bâtir deux zones d’affrontement coloré, il nous suffira de parcourir la surface de la peinture du haut vers le bas afin d’y découvrir les opportunités sémantiques qui, dans un premier geste du regard, ne pouvaient que nous échapper. Car il y a bien un tour de force de cette plastique aussi heurtée que violente qui dissimule en son fond les motifs grâce auxquels échapper au pur désespoir humain. Si le haut de l’image s’ourle de funestes ombres dionysiennes ; le bas, lui, par opposition, se donne dans une clarté apollinienne dont, pour notre part, nous ferons un pur tremplin de satisfaction intérieure. Nous exilant de notre tristesse, laquelle était destinée à « Σκιά », projetant sur elle le rayon d’une vision régénérée, nous lui offrons, à la force de notre conscience constituante de la réalité, cette voie d’ouverture et de sublimation dont tout être est humainement en attente, fût-ce à titre inconscient. Voyons comment ceci peut s’actualiser sous les mérites d’une description au plus près de ceci même qui fait sens pour nous. Ce sera donc ce tropisme singulier qui fera le fond de notre recherche, ce tropisme selon lequel, de manière métaphorique,

 

la nue cache la vastitude éclairée du ciel,

le sous-bois n’existe qu’à être illuminé par les hautes frondaisons,

la lourdeur de la terre à s’alléger de la luisance de la glaise.

 

   Si, munis de ce viatique interprétatif, doués d’un regard panoramique de l’œuvre, nous parcourons l’ensemble de la toile, la révélation surgira bien vite qu’au travers d’un sombre désespoir se laisse deviner le rayon d’une joie. Tout en bas, en effet, au nadir de la toile, se manifeste, dans le genre d’une étrange beauté, une manière d’ensoleillement, de rayonnement lumineux, de diffraction de signes purement révélateurs d’un motif heureux se levant de la relation que nous entretenons avec la géographie picturale. Alors que le zénith du travail, habituellement réservé à l’expansion, à la radiation de l’Astre Solaire, se donnait selon une touche d’hivernale noirceur, son opposé, le dernier horizon du tableau en revendique la belle et irrésistible possession. Tout ce qui oppressait, contraignait, exposait les corps, aussi bien celui de « Σκιά » que le nôtre, à ne connaître que la contention, le silence et l’immobilité, voici que le chaud faisceau d’une flamme s’installe en nous, voici qu’une soudaine nitescence que nous n’attendions plus, vient vernisser notre conscience de bien heureuses manifestations. Alors il y a comme un étrange phénomène de rebond, une manière de fructueuse oscillation qui part de nos sensations pour animer, en quelque manière, la représentation de « Σκιά », lui donner vie, insuffler en l’outre vide qu’elle était il y a peu, de nouvelles possibilités d’espérer et de croître.

  

   Car ici, ce qu’il faut supposer, c’est l’installation d’un échange entre deux réalités, fussent-elle d’un ordre totalement adverse, l’Humaine, l’objectale, réunies, l’espace d’un regard dans un monde identique de sens :

 

je regarde la toile en laquelle « Σκιά » est inscrite

et, de facto, « Σκιά » me rejoint comme si,

ayant traversé son essence strictement matérielle,

elle m’apparaissait comme mon double,

comme si, depuis ma nature strictement humaine

j’avais accompli quelque mystérieux bond

me projetant certes en une sorte de réification,

mais augmentée, transcendée par

la vertu même de mon esprit scrutateur de sens.

 

   Oui, c’est toujours d’un SENS L’AUTRE dont il s’agit dès l’instant où l’on se met en quête de décrypter la nature d’une œuvre d’art. Ce qui vaut pour l’objet d’art, « Σκιά » en sa picturale présence, cet exhaussement du Soi, ne saurait valoir pout tout autre objet fonctionnel à usage mondain. Mais ceci va de soi.

   Si, pour nous, face à cette œuvre de Barbara Kroll, une évidence nous saisit de l’ordre de la manifestation d’un sujet quasi métaphysique traité avec la profondeur qu’il mérite,

 

trouver dans le derme même de la pâte picturale,

quelque trace symbolique de la chair humaine,

 

   ceci impliquant la réciproque, ce ne peut être qu’au motif d’une tâche singulière d’interprétation. Ce qui, pour nous, relève de la simple constatation d’une clarté manifeste, sonnera pour Quiconque, à la manière d’un pur caprice intellectuel, voire d’une claire intention de « brouiller les pistes ». Certes, toute investigation en quelque œuvre que ce soit est synonyme de prise de risque. Quelles intentions ont présidé au geste pictural de l’Artiste ?  Ladite Artiste, sans doute, serait bien en peine d’en exposer les motifs rationnels. Et quand bien même serait-elle au clair avec sa création, elle ne pourrait nullement empêcher tel ou tel Regardeur de porter avec lui, dans son regard, le pluriel foisonnement de toiles vues, lesquelles jamais ne s’effacent, traçant à l’insu des Voyeurs, des lignes interprétatives dont ils n’ont même pas conscience.

 

De cette façon s’écrit la Liberté :

celle de Celle-qui-crée,

celle de Celui ou Celle qui regardent.

 

Toute « vérité » est frappée

à l’aune de la subjectivité.

 

   Ceci, mille fois l’avons-nous affirmé, notre intuition se renforçant à chaque nouvelle énonciation. Il nous faut accomplir notre acte de vision lestés de ce poids qui n’est réelle charge que pour Ceux et Celles qui n’en perçoivent nullement les cheminements antécédents. Nulle vision n’est neuve, oblitérée qu’elle est par le fourmillement de nos expériences perceptives, et c’est tant mieux ! Ceux, Celles qui attendent de magiques « clés » de compréhension, se fourvoient selon des conceptions naïves.

 

Nul Serrurier, aussi habite fût-il,

ne viendra jamais à notre secours, ni au leur.

 

Liberté est hymne identitaire

pure ipséité

don de Soi en l’orbe

des Choses et du SENS

 

Ou bien n’est Rien.

 

Voilà ce qu’avait à nous dire,

aujourd’hui,

Barbara Kroll,

Par la modeste médiation

Dont, un instant,

Nous avons été le simple véhicule

Porteur d’une incertaine et

Relative Vérité

 

« Elle qui ployait

sous le faix d’Ombre »,

Voici que d’Elle,

au plus secret

de-qui-elle-est,

une Lumière s’est levée,

nullement religieuse,

nullement mystique,

une Lumière que nous dirons

traversée d’une Raison Esthétique

mais ceci demanderait

encore plus de clarté

encore plus d’Essence

disponible afin que

notre propre Illumination

devînt possible.

 

Toujours être en Chemin,

voici La Voie

voici le Tao

Elle qui ployait sous le faix d’Ombre
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19 avril 2025 6 19 /04 /avril /2025 19:46
Vertige d’être.

Photographie : Adèle Nègre.

 

   Nous sommes posés là, sur la pointe des pieds. Nous voulons voir et nous ne voyons pas. Nous voulons saisir et nous ne saisissons pas. Nous espérons mais nos mains restent désespérément vides. Nous cambrons les reins et s’y inscrit un creux étonnant, une manière d’abîme dont nous sentons l’immense vacuité. C’est soudain comme si l’espace qui nous est familier se dissolvait, ne laissant plus paraître qu’une approximation de brume, la texture d’un songe au-delà du songe. Nous sommes si absents à nous-mêmes, si exilés de notre propre monde que nous nous tournons vers toute chose qui pourrait témoigner de notre présence, nous parler le langage de l’abri, du nid douillet dans lequel se pelotonner, de la crique dans laquelle nous nous enroulerions pareils à l’écume arrivée au port qui, depuis toujours, l’attendait. Alors on se fait tout petits, on aiguise la pupille de ses yeux, on écartèle la paume de ses mains afin qu’une offrande s’y puisse déposer dont nous ferons un chemin humain en direction de notre destin. Il nous faut de la vraisemblance, il nous faut du possible, il nous faut de la densité, de la matière, quelque chose qui nous parle enfin de notre réalité, que des fils tissent la trame de Celui, Celle dont nous percevons les traits, mais si estompés, si ténus qu’ils ne sont qu’un murmure, une à peine profération dans la couleur vacante de l’aube. Nous sommes si étonnés d’être dans cette résille de silence qui fait son bourdonnement d’outre-jour.

Maintenant, dans la lumière qui blanchit le ciel, dans le temps qui déplie ses rémiges, dans le carrefour de l’exister qui lance ses anneaux, nous essayons d’être en écho, en correspondance, nous tâchons d’établir des convergences, de jeter des ponts, d’enjamber le doute, de passer outre à l’indistinction, de projeter bien au-delà de notre propre sculpture de chair les grappins qui nous relieront à ce qui fait phénomène, ce sable, cette nuée pulvérulente qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, à mieux nous confondre avec ce rien dont nous sentons les ailes frôler notre visage, le recouvrant du talc du mime, de l’enduit épais qui nous incline à l’immobilité, nous réduit à n’être que de simples témoins de cela qui s’écoule et fait, au loin, ses lacs incompréhensibles, ses mortelles mares d’ennui. Pourtant ce n’est pas faute d’écarquiller les yeux, de dilater la lame de l’esprit, de faire surgir de notre intellect tout ce qui voudrait s’y inscrire à titre de signe, de signification, tout serait bienvenu qui nous dirait la nature de notre architecture, nos coordonnées sur ce carré de terre, les traces de nos pas dans l’argile ductile, comme celles laissées par l’oiseau sur le bord instable de quelque marais. Laisser fût-ce un mince hiéroglyphe, inscrire dans le palimpseste du jour la complexité d’une pensée, la turgescence d’une émotion, le vibrato d’une mélancolie, l’arpège d’un romantisme et tant pis si ce dernier est désuet, à l’odeur de poussière, à la couleur d’absinthe, aux hachures de tracés mescaliniens d’un Michaux, aux milliers de ponctuations, de ratures d’un Cy Twombly ou bien aux graphismes d’un Roland Barthes. Au moins, si nous avions sur nous, au fond des yeux, sur le revers des doigts, comme des taches de henné, sur l’humus de la peau les stigmates et les révolutions des mille griffures qui traversent le monde avec leur bruit de comète et leurs gerbes de feux de Bengale. Oui, témoigner à l’aune d’un simple grésillement, laisser derrière soi son abdomen de mante que l’Aimée aurait boulotté consciencieusement afin qu’une génération pût voir le jour, donc une continuation de soi-même, mince strie dans le sol de poussière. Puis le vent, puis la dispersion mais l’incision est là qui vibre dans les mémoires et fait son chemin inaperçu parmi les consciences humaines. Vivre, c’est simplement cela, faire son gonflement de baudruche, briller un instant dans la rumeur solaire puis procéder à sa propre extinction, bulle de savon irisée que l’éternité reprend comme son bien le plus précieux. Mais alors, direz-vous, pourquoi l’amitié, l’amour, « les travaux et les jours » si la phrase que nous avons écrite se clôt sur ce point final qui ne fait sens qu’à être une aporie, comme la fin d’une farce, le rideau cramoisi qui se referme sur la scène du théâtre, sur l’immense comédie humaine ? Pourquoi ? Parce que l’irisation de la bulle, parce que la parole dont la voix résonne encore dans quelque cochlée attentive, parce que le fruit de nos amours, parce que la poterie qui, un jour, fut le signe patent de notre désir de façonner et de poser notre empreinte sur la fuite immémoriale des choses. Parce que …

Et voici, qu’à peine sortis de ce rêve éveillé, nous nous précipitons dans un autre qui sera une manière de baume, de consolation posée sur de trop vives brûlures. Mais nous demeurerons dans cette marge d’incertitude, dans ce flou dont nous ferons notre prédicat le plus exact. Jamais nous ne nous apercevons, nous qui cherchons l’impossible, autrement qu’à la hauteur d’un reflet dans une vitrine, à la lumière d’un regard, au halo faisant sa tache dans le tain du miroir. Terrible destinée narcissique qui nous soustrait à notre propre conscience d’être autrement que par le faux-semblant, l’artefact, la représentation, la comédie, sans doute le burlesque. Ce que nous voyons de notre présence, une image, une représentation si muable, si fuyante que nous n’en pouvons saisir l’une des esquisses qu’au prix d’un insoutenable effort d’intellection. Car, à vouloir être envers et contre tout, ceci se paie d’épuisement, ceci se solde par une blessure métaphysique si profonde qu’elle tutoie le néant et nous reconduit bien avant notre naissance dans des limbes gris comme la cendre, aussi impalpables, aussi évanescents que la fine brume sur l’air à peine né de la lagune. Alors le temps est venu de regarder cette belle photographie, d’y déceler la trame de ce qui a amené cette pensée, d’y lire peut être la trace d’une simple question venue aux lèvres depuis la naissance du monde, qui se résume à ceci ; qu’est-ce qu’être ? Quelle part y avons-nous ? Pouvons-nous nous assurer d’autre chose que de cette immense vacance dont l’ennui tisse aussi bien la périphérie que le centre ? Vertige d’être est cette interrogation, cette cambrure, cette tension que l’image figée reproduit si bien dans ce suspens qu’elle ordonne et affecte à toute chose présente. Infinie réverbération d’une présence inquiète qui se dit au travers du symbole de miroirs superposés, jouant en mode dialectique, chacun renvoyant à l’autre sa propre effigie questionnante. Tout paraît si irréel dans cette teinte médiatrice, cette approche du gris dans quoi tout naît et meurt à la fois, dans quoi s’inscrit toute origine à même son irréfragable disparition. Nous voyons bien qu’à observer ce qui nous est proposé, nous ne pouvons guère aller au-delà du constat d’une apparition qui, en même temps, pose les fondements de son absence. Alors nous demeurons cois, tout comme des enfants étonnés par le surgissement du monde, ces enfants qui interrogent à vide et auxquels nous ne savons jamais répondre qu’à la hauteur d’une stupeur : pourquoi elle tourne la Terre ? Pourquoi il y a des hommes ? Que devient-on après qu’on est morts ? Ça veut dire quoi le néant ? Pourquoi je suis né ici et pas ailleurs ? Pourquoi je suis un humain et pas une pierre ou un oiseau ? Toute parole d’enfant dessine le contour d’une vérité. Le problème, le seul qui vaille : comment s’en saisir et qu’en faire ? Peut-être, simplement, prendre la pose et se confier à cet œil photographique, symbole évident de la conscience, à cette chambre noire, image d’un clair-obscur à partir duquel faire balancer notre questionnement éternel, entre ombre et lumière. Entre ombre et lumière …

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2 février 2025 7 02 /02 /février /2025 08:15
Venue de l’illisible contrée

« Nue dans la chambre »

Crayon de Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   Vous, Venue de l’illisible contrée, qui êtes-vous dont, jamais, je n’ai rencontré la silhouette ? Imaginez : c’est comme si ma conscience, débarrassée de toutes ses scories, lavée de toutes ses rumeurs intestines, poncée jusqu’à l’oubli d’elle-même (une large plaine blanche en réalité), c’est comme si vous y surgissiez avec la célérité de l’éclair dans le ciel d’orage, avec la force de la chute d’eau, ces sublimes Wasserfalls qui bondissent des roches alpines. De l’éclair, jamais l’on ne revient. Du Wasserfalls l’on n’oublie sa violence sauvage. Il y a, au sein même de la psyché, des roches dures qui se lèvent, des manières de silex que rien ne viendrait dissoudre. L’on aura beau chercher à se distraire, feuilleter les pages d’un livre, s’absorber dans la vision d’une image, cueillir une fleur odorante, la pierre tranchante sera toujours là qui incisera le centre même du corps des signes d’une dette. Oui, d’une dette. L’on se croit dépendant, l’on se pense assigné à produire quelque acte salvateur qui vous serait destiné, vous l’Étonnant Croquis qui paraissez n’avoir de réalité qu’à m’interroger vivement, à répandre dans le charbon de mes nuits les lueurs blafardes de l’insomnie. M’avez-vous donc ôté le sommeil, en tout cas vous en parcourez les rives avec tant de constance, tant d’assiduité.

   Mais il me faut vous dire maintenant en des termes qui ne soient plus généraux, vagues, ils ne mènent à rien. Il me faut vous situer parmi l’immense carrousel des mots, y découvrir quelque chose qui vous ressemble, mais aussi, vous assemble, vous dont l’éparpillement, la dispersion paraissent constituer votre immuable essence. Je vais vous nommer au plus près du motif de la vision que vous me proposez de vous. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme. Je ne trouve que cette périphrase qui soit en mesure de vous circonscrire tant bien que mal. Une pure et simple forme graphique si vous voulez, un crayonné, des gestes d’enfants posés sur la feuille du jour. Du formel seulement car c’est cette seule perspective que vous me tendez de vous. Combien j’aurais été plus heureux de vous saisir en votre intime, de pouvoir, par exemple vous dire la Douce, l’Attentive, la Généreuse.

   Mais avouez, comment tirer de ce lacis de crayons de couleurs autre chose qu’une impression sensorielle, une manière de vibration, d’onde, de tracé d’électroencéphalogramme, en quelque sorte une « conscience nerveuse de la matière » ? Votre avancée, en son étonnant tellurisme, en ses lignes de fracture géodésiques, toutes vos courbes de niveau, les strates que vous figurez, tout ceci trace votre simple topologie externe sans qu’il ne me soit aucunement possible de m’immiscer en quelque façon à l’intérieur de cette citadelle que vous semblez défendre farouchement. Comme s’il y avait danger à figurer au Monde à l’aune d’une esquisse puisque, aussi bien, ce début d’entrelacs, cette forme en voie de constitution ne vous protégeraient nullement des atteintes de l’existence. Sans doute êtes-vous plus démunie que la moyenne des Existants qui hantent la Terre, pour la simple raison de votre constitutionnel inachèvement. La complétude vous est étrangère. La plénitude est une sensation qui ne vous visite guère.

   La parole n’est encore qu’une hypothèse, un genre de cailloux de Démosthène qui s’agitent en aval de votre glotte, un genre de langage infra-verbal qui ne se traduit que par un murmure sourd, une caverneuse résonance, un genre d’ébruitement somatique dans votre corps d’allure encore bien racinaire. Êtes-vous au moins inscriptible en un discours qui ait quelque cohérence logique ? Je vais sur-le-champ tenter de vous circonscrire, vous et la scène que vous m’offrez afin de vous rendre, sinon réelle, du moins plausible. C’est une tentative toujours éprouvante que de tirer du sens de ce qui, à l’évidence, en présente si peu, une brume s’élève dans le ciel que, bientôt, une brise effacera. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme au risque que mon langage soit un simple écho de paroles antérieures, une réitération obsessionnelle de votre être, que je dise cette liane rouge qui cerne le vide de votre cops, lui attribue provisoirement une halte dans l’espace, le délimite, non en tant que chair, vous en êtes si loin, juste un tremblement aux confins de la Vie. Que je dise (mon langage vous crée autant que le dessin vous pose ici, devant moi), la brisure de vos bras (mais il semble qu’il soit unique, ce bras), aussi indique-t-il la présence d’un tragique sous-jacent, d’une « naissance latente », je préfère cette formulation rimbaldienne à l’annulation que profèrerait l’idée d’un manque, d’une absence, d’un vide. A moins que vous ne soyez émergence du Néant et menaceriez de punir mon audace à tenter de vous porter à l’être et je risquerais, à chaque mot posé sur la page, de disparaître à moi-même.

   Le Rouge, ce symbole de sang, ne vous accomplit nullement en votre entier. Le Noir vient à la rescousse. Ce que le Rouge hissait tout en haut d’un pavillon qui eût pu être de gloire, voici que le Noir vient l’obombrer de son funeste crêpe. Cheveux de suie qui annulent le visage. Nulle épiphanie qui dirait le lac des yeux, la fraise des lèvres, l’éperon du nez. Nulle métaphore qui ferait se lever le bonheur d’une poétique. Vous demeurez en retrait. Peut-être même êtes-vous la figure du Retrait, du Retranchement, de la Soustraction ? Autrement dit du Refuge en une Innommable Contrée. Laquelle ? Du Silence ? De l’Infini ? De l’Absolu ? Tout ceci est si éthéré. Å peine le mot est-il prononcé qu’il se dissout à même le fourmillement de son chiffre. Ainsi êtes-vous la Doublement Tonale et vous n’êtes nullement sans me faire penser au roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir ». Le Rouge de la Passion ? Le Noir de la Mort ? Si la Passion est la Mort de l’âme, alors mon interprétation est juste que je reporte immédiatement sur le Griffonné que vous me tendez à la manière du document qui vous décrit le mieux. Et je crois volontiers que vous êtes sur la frontière entre la Passion en voie de laquelle vous êtes sans doute et la Mort qui est votre certitude ultime, tout comme elle l’est pour tout un chacun. Mais ici, la force du dessin est de mettre en vis-à-vis, le sang de la Vie, le crêpe de la Mort. Aussi le qualifierais-je « d’existentialiste », cette manière d’équilibre précaire entre une naissance dont on n’a pas décidé, pas plus de notre finitude qui s’impose à nous avec la violence du cyclone, du cataclysme.

   Aussi, dans ce contexte qui confine au tragique, tout ce qui vous entoure, tout ce qui se pose en tant que vos immédiats prédicats, prend la figure énigmatique et inquiétante de spectres. Qu’en est-il de cette trace griffonnée sur le mur du fond ? On dirait la silhouette approximative d’un caniche. Ceci veut-il signifier l’imminence d’une animalité qui vous guetterait ? Ou bien cela indique-t-il que l’humain n’est jamais vraiment sorti de sa composante archaïque ? animé qu’il est d’instincts qui, parfois, le font se confondre avec les tubercules, les rhizomes, ils sont encore plus primitifs que la dimension animale. Et le mur qui est à votre gauche, combien son réseau de lignes noires, denses, chaotiques incline vers quelque effroi qui rôderait au large de vous, menaçant votre intégrité même ! Sans doute une toile sur laquelle s’inscrit le destin douloureux du Monde. En bas, au centre de l’image, une soudaine profusion de traits, de lignes, un foisonnement, une prolifération qui paraissent concourir à faire émerger de cette forêt de signes, une vague Forme Humaine, un peu à la manière d’une enfance de l’Humanité, un genre de grouillement de mangrove, de jungle inextricable, de steppe perdue dans la nappe de ses hautes herbes. Le sentiment qui se détache de cette vision quasiment hallucinée des choses est identique à l’effroi d’un Monde qui serait soudain plongé dans les rets d’une irrémédiable nuit dont tout phénomène de visibilité serait exclus à jamais.

   Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme, si depuis le silence cotonneux dans lequel le dessin vous retient vous percevez ma voix, fût-ce un mince filet d’eau, cherchez en votre pouvoir les voies par lesquelles arriver à Celle-que-vous-serez dans l’étape ultérieure de votre figuration, à savoir une Forme Hautement Lisible. Cependant, ce souhait que je formule d’une vision de vous qui soit arrivée à son terme n’est nullement pour me réjouir. Mon sentiment de modeste Esthète vous préfère mille fois dans cette posture à peine levée de Vous, qui vous relie à votre Origine, or il n’y a guère de plus noble événement que celui de la Naissance. Demeurez en vous dans cette indistinction, ce tremblement, cet avant-dire de ce qui est, alors toutes les grâces vous sont promises de figurer de telle ou de telle manière. Autrement dit, c’est votre propre Liberté qui est en jeu ! La mienne aussi, il va de soi. Vous savoir arrivée à vous-même, c’est, en une certaine façon, me doter moi-même d’une entièreté. Or le Monde est si parcellaire. Or vous êtes si lacunaire. Or je suis si morcelé. Qu’une Unité vienne nous visiter et nous serons pure harmonie. Oui, pure !

 

 

  

 

 

 

 

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23 janvier 2025 4 23 /01 /janvier /2025 08:55
La profondeur du Réel

Carlos Godinho

 

***

 

   Jamais, devant le réel, nous ne demeurons inertes. Faisant face au réel, cela parle en nous, cela image en nous, cela résonne en nous, cela mobilise la dentelle immense des réminiscences, cela fore au plus profond de notre corps, cela crée le jeu infini des analogies, des relations, des correspondances. Nul objet, fût-ce le plus anodin, le plus discret, ne s’efface devant notre regard, ne se biffe devant notre conscience. Rien de ce qui est venu à nous et vient encore à nous ne renonce à faire présence, à s’élever au mérite de quelque pensée. Ce qui est à proprement parler « extra-ordinaire », ce qui s’arrache au réel pour féconder notre esprit est la mesure du sans-limite. Å observer le Monde tout autour de nous et tout s’affilie au mouvant, au transitif, au nomadisme infini. Regardant tel objet et, déjà, nous ne sommes plus dans une position de fixité à son égard, et déjà nous imaginons quantité de perspectives nouvelles, de topologies infinies. Tout se dilate, tout se spatialise. Et l’objet, paradoxalement, déserte la position qu’il occupe dans la présence du Présent pour gagner d’autres rives temporelles passées ou futures, sa mouvance est principe de temporalisation et le sablier ne sait plus où commence son mince filet de mica, où il finit, comme si un temps cyclique s’était instauré selon le mode étrange de l’Éternité.

   L’objet devant nous, le mur, la fenêtre, les dalles du plancher ne nous laissent nullement en repos, toutes ces choses nous requièrent afin que, cheminant de concert, une compréhension de leur surgissement se tienne dans l’ordre du possible, dans l’ordre de l’indéfiniment reproductible. Ceci se nomme « pure merveille » et demande à être approché autrement qu’à l’aune d’une attention discrète. Tout comme notre langage témoigne de notre profondeur, les choses rendent compte de la profondeur du monde. Chaque profondeur en vis-à-vis creuse la profondeur analogue, accomplit son SENS jusqu’à une manière d’ivresse dont nous les Hommes, vous les Femmes sommes les réceptacles, manières de jarres creuses où résonne toute la beauté vacante du Monde. Tout creux est condition de possibilité de la plénitude, cet état que nous cherchons désespérément alors que nous sommes possédés par lui, le plus souvent à notre insu. C’est à un constant processus alchimique auquel notre conscience est invitée. Il lui suffit d’écarter les voiles d’ombre pour que se donne la plus vive et signifiante lumière. Ce qu’il faut dire encore du Réel c’est qu’il est un constant et infini emboîtement de Formes. Cette Forme au premier plan, par exemple un simple verre destiné à la boisson, porte en elle, comme en écho, comme en réverbération, tous les verres du Monde et l’ensemble des significations qui leur sont coalescentes, les narrations qui peuvent monter d’elles, les figurations naïves ou artistiques dont elles constituent le prétexte, le plus souvent devenu invisible au fil du temps.

   Le Réel, qu’on donne le plus souvent pour une matière palpable, concrète, voici qu’il devient l’athanor à partir duquel peuvent s’élaborer des concepts, croître les infinies ramifications et arabesques de l’imaginaire. Ce qui veut simplement signifier, qu’à la différence des Anciens Grecs, qui n’attribuaient d’âme qu’à la substance végétale ou animale (et bien entendu humaine), peut-être faut-il l’étendre au Monde des Objets, condition nécessaire de leur métamorphose. Mais nous nous apercevons tout de suite que ce raisonnement porte à faux, que le changement d’état de l’objet n’est nullement de son fait mais ne résulte que d’un événement que nous projetons sur lui afin de le mettre en adéquation avec la force inassouvie de notre désir. Oui, c’est bien NOUS qui modelons le Réel à notre guise, comme s’il était simple pâte d’argile ductile dans laquelle nous imprimerions les empreintes dont notre psyché est le continuel et toujours renouvelé réceptacle.

   Et maintenant, si nous focalisons notre vision sur l’image située à l’incipit de ce texte, que pouvons-nous en tirer qui ne soit le jeu d’une pure gratuité ? Et, comme à l’accoutumée, il nous faut d’abord décrire le Réel qui vient à notre encontre, afin de le faire nôtre et poser quelque hypothèse à son sujet. La pièce, indéterminée au premier abord, est plongée dans un clair-obscur où l’ombre l’emporte sur la lumière, ce qui contribue à nimber l’image dans une sorte d’ambiance mystérieuse, secrète. Et c’est bien à l’aune de ce retrait, de cet effacement, de cet inapparent que cette représentation nous concerne au plus haut point, comme si, soudain, la totalité de notre existence était suspendue à sa présence même, à la question qu’elle nous pose et nous met en demeure de résoudre. Nous n’aurons de réel repos qu’à en avoir désoperculé la lourde opacité, à avoir tenté d’en saisir la possible transparence, ce SENS qui brasille sous le couvert de cendres de ce qui vient à nous.

   Ainsi cette Nuit qui encadre l’image, c’est notre nuit celle, présente, qui teinte notre angoisse, tresse à l’entour de notre finitude les pampres de l’obscur. Cette nuit, c’est notre nuit passée lorsque, enfant, au travers de la croisée entr’ouverte, le rayon de la Lune veillait sur le repos de notre sommeil. Cette nuit, c’est l’attente fébrile, moite, un peu suffocante de l’Amante dont nous désespérions de ne la rencontrer qu’en songe. Cette nuit, c’est cette éclipse déjà lointaine, cette aube soudain glissant sur toutes choses, les animaux se réfugient au plein de leur terrier, les feuilles des arbres sont immobiles, les gestes d’amour sont suspendus, l’étrangeté de la lumière parcourue de sombres mouvances nous fait craindre que le jour, à nouveau ne se lève, qu’une nuit éternelle ne s’annonce comme le seul possible qui nous sera alloué pour le reste des jours à venir.

   Cette Fenêtre étroite que quadrillent les minces armatures des petits bois, c’est celle-là même au travers de laquelle notre regard adolescent cherchait à déchiffrer le monde, à percer quelques unes de ses aventures. Les volets sont tirés, juste pour laisser passer un prisme de faible clarté. Sur la table, le maroquin d’un livre à la douce couleur d’acajou. Un titre : « La force de l’âge ». Un Auteur : Simone de Beauvoir. Une joie : celle d’entrer dans le domaine feutré d’une littérature de la vie, là où rayonne ce mode d’exister que l’existentialisme prétendait ériger en philosophie de la liberté.

   Cette Assise, simple planche de bois supportée par deux jambages, c’est le souvenir de l’étroite guérite du confessionnal qui, en ces temps de simplicité et d’accomplissement immédiat, était la seule thérapie, la seule psychanalyse à laquelle se confiait notre jeune âge, comme si notre départ dans la vie ne pouvait s’envisager qu’à l’horizon d’une relation à Dieu, dont le Confesseur était le Représentant sur Terre.  Encore au creux de l’oreille l’entrelacement de deux chuchotements. Sans doute Dieu avait-il l’ouïe fine !

   Ces Lames de Plancher lissées d’un doux éclat, ce sont celles, réelles ou imaginaires qui meublaient le sol des chambres successives, la native d’abord, perdue dans les limbes du passé, une douce campagne s’étendait alentour. Ce sont aussi les lames de la chambre de la petite enfance, ce refuge cotonneux, ce généreux intervalle qui abrite du Monde, met à distance, projette sur Soi la bienveillance de l’ombre maternelle. Puis les chambres plurielles qui jalonnent le parcours de la vie. Chambres d’étude et de repos, chambres d’écriture et de méditation, de longues méditations, elles sont le recueil dans l’intime, l’abri, le port d’attache avant que de cingler vers les hautes eaux, de connaître les marées d’équinoxe, ces hasards de tout cheminement. Lorsqu’il est retrouvé, le plancher, sa patine benveillante constituent le lexique personnel par lequel se reconnaître, ne nullement sombrer. Toujours il faut un port, un havre de paix, un golfe où se protéger des meutes et des caprices du vent.

   Le sujet de la chambre, sa richesse symbolique nous font inévitablement penser à l’œuvre de Rembrandt, « Le philosophe en méditation », non que ma vie, en quelque période que ce soit

 

La profondeur du Réel

ait été poinçonnée à l’aune de la Philosophie, simplement au motif d’une nature inclinée à la contemplation plutôt qu’à l’action, à l’imaginaire, à la rêverie, à « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon le beau mot de Pierre Réverdy. Plutôt l’Esprit que le Réel. Alors, me direz-vous avec raison, l’image de gauche est une assise vide, le Philosophe ne s’y inscrit jamais qu’à halluciner sa présence selon une pure détermination qui le fait être là où il n’est nullement. Pensant ceci, vous ne vous inscrirez que dans cet éternel Principe de Réalité, lequel porte en son revers ce Principe de Plaisir qui est l’ornement de l’imaginaire, la parure étincelante de la rêverie.

   En toute logique, Nuit, Fenêtre, Assise, Lames de plancher n’ont été le prétexte qu’à broder une ganse autour du Réel, à l’assortir d’un passement dont nous avons pensé que leur rayonnement, leur prestige suffisaient à gommer tout ce qui vient dans la présence d’une façon strictement matérielle, obtuse, incontournable en quelque façon. Comme exprimé plus haut, les Choses portent en elles une étrange et heureuse polysémie et nous, en tant que Voyeurs de ce Monde, nous n’en extrayons jamais que ce que nos plus profondes affinités ont trouvé utile de porter à une sorte de séduction. Tous ces emboîtements du Réel, tous ces assemblages baroques selon la figure des poupées gigognes, c’est Nous et seulement Nous qui en avons dressé la singulière cartographie. Tel Autre n’en eût retenu, peut-être, que la dureté matérielle, l’aspect fonctionnel, l’architecture utilitaire. Mais peu importe le mode d’approche de-ce-qui-est. Ce-qui-est, avant tout, c’est ce dialogue particulier que nous entretenons avec les choses, cette belle et confondante originalité avec laquelle notre chair s’ordonne, comme le ciel choisit les nuages qui le traversent. Car il nous faut croire à un monde animé et magique des Choses, à notre propre pouvoir de les métamorphoser, de les faire à notre main, de les voir selon les perspectives successives de notre regard. S’il y avait, sur Terre, le faisceau d’une unique vision, alors tout se décolorerait et la précieuse polysémie s’abîmerait dans une manière d’humus inconsistant.

 

Or, ce que nous voulons,

ce sont les sillons d’argile flexueux,

pareils aux vagues ourlées

d’émeraude de l’Océan.

Toujours le Monde est

à recommencer,

à chaque Parole,

à chaque Regard,

 à chaque Geste.

 

                                                               

 

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29 février 2024 4 29 /02 /février /2024 11:22
Seule parmi les fleurs

bed of flowers

with Esther

©️jidb

feb2024

 

Judith in den Bosch

 

***

 

 

   « Seule parmi les fleurs », voici la première expression qui m’est venue, vous découvrant, agenouillée sur votre tapis (est-il de prière, de méditation, de pénitence ?), jambes repliées, dos bien droit (est-il la marque de votre sérieux ?), petite poitrine cambrée vers l’avant (est-elle la sentinelle de votre volupté ?), tête…mais, oui, tête… absente de la scène (est-elle le signe d’une perte provisoire de votre lucidité ?). « Seule parmi les fleurs », « seule parmi les fleurs » comme une douce antienne en moi doucement articulée, un mince arpège, genre de déploiement discret, de signaux lumineux placés au seuil de ma conscience, ils teignent ma tête de bien étranges couleurs. Et puis, dans cette première approche de vous, il m’est quasiment impossible de démêler ce qui de vous, la Réelle Incarnée, me touche ; ce qui, des Fleurs qui vous visitent, m’émeut au plus haut point. Sachez-le, parfois ce qui se donne à nous au motif d’une évidente simplicité, recouvre en vérité une multiple condition qui nous égare de Qui-est-regardée, de Soi dont la vue se trouble au contact de cette subtile irisation des choses du commun et du vraisemblable.

  

   Il y a une sorte de magie, sinon de sorcellerie qui enroulent leur lai, tel le chèvrefeuille, tout autour de nos perceptions et, dès lors, nous ne sommes plus que d’étranges phénomènes à la conquête d’aussi étranges phénomènes. Une manière de redoublement, si vous voulez, de présence en abyme, coagulation intime des Soi qui ne se font plus face mais sont si imbriqués l’un en l’autre, qu’il n’y a plus de frontière, plus d’intervalle, plus d’espace libre entre Qui-l’on-est et  cette Mystérieuse Altérité devenue familière, fragment de sa propre identité, genre de confusionnel qui, loin d’être rejetés, tapissent notre chair de mille sensations heureuses, nous ne pourrions nous en séparer que dans l’irrémissible fond d’une perte, d’un deuil. Mais il me faut laisser cette évocation mélancolique et trouver, dans votre soudain affleurement, bien des motifs de satisfaction, à moins que, versé sous votre charme, je ne puisse qu’être aliéné par la fascination que vous exercez sur moi depuis que, votre découverte ayant eu lieu, c’est mon alphabet personnel, mon lexique singulier qui se trouvent chamboulés, signes à peine reconnaissables dans la brume perlante du jour.

  

   Je ne sais, mais vous êtes une unité, un corps ne pouvant être dissocié de l’écrin en lequel il repose. Vous observant à la dérobée (pour mieux me tromper, pour dissimuler mon trouble ?), c’est une véritable hampe florale que je découvre ne sachant quel nom lui donner parmi la profusion du végétal partout présente. Et me voici décontenancé, vous nommant en des termes étranges :

 

Cœur de Marie et vous baignez

 dans un rose pastel du plus bel effet.

Impatiens Psittacina et votre

impatience de perroquet

prenant son envol devient la mienne.

Ophrys bomybliflora et c’est le corps

duveteux du bourdon qui vient à moi.

Psychotria Elata et c’est votre bouche

fardée de rouge qui me sourit.

Phalaenopsis et ce sont vos ailes de papillon,

striées de parme, qui me ravissent.

Anguloa Uniflora et je vous vois, innocent

 nourrisson couché dans son berceau.

Habenaria Grandifloriformis

et vous êtes un Ange de blanc

vêtu aux bras si fins,

on dirait des fils de la Vierge.

  

   Enfin je vous vois Orchidée-Tigre et c’est bien cette dernière image dont la persistance rétinienne en même temps que la subsistance obstinée s’éclairent en moi, font leur flux invasif de marée dont, bientôt, vous ne tarderez à comprendre l’urgence qu’ils creusent dans ma propre psyché. Oui, c’est bien ceci, vous êtes une Orchidée, et sans doute le savez-vous, le langage des fleurs vous attribue la ferveur, cet « état d'âme passionné d'une personne qui éprouve ardeur et zèle religieux », tel que le définit le dictionnaire. Et, à propos de cet état d’âme (cette inclination passionnelle dont nul ne peut prétendre être le maître), me reviennent en mémoire quelques phrases de Gide extraites des « Faux-monnayeurs » :

   « Je repensai soudain à mon éveil religieux et à mes premières ferveurs ; à Laura et à cette école du dimanche où nous nous retrouvions, moniteurs tous deux, pleins de zèle et discernant mal, dans cette ardeur qui consumait en nous tout l'impur, ce qui appartenait à l'autre et ce qui revenait à Dieu. »

   Seriez-vous cette Laura, femme adultère ne trouvant sa place ni auprès de son ancien Amant, ni auprès de son Mari, personnage un peu falot, sans grande prétention existentielle ? Seriez-vous le lieu d’une sexualité débordée et le siège d’une indistinction, la vibration de quelque flou dans l’horizon morne des jours ?

  

   Mais, bien plutôt que de vous imaginer personnage de roman, il me faut consentir à vous immoler, en quelque sorte, dans l’incandescence toujours vive de mes fantasmes, ceux-ci sont ma croix dès que je croise une silhouette féminine telle que la vôtre :

 

une énigme, un secret,

une pure gemme dissimulée

dans son lit de noir humus.

 

   Certes, Vous-la-Lointaine ne pourrez me suivre en imagination et je souhaite seulement vous offrir quelques fleurs simples issues du bouquet complexe, serré, de mes plus vifs désirs. J’imagine votre cou pareil à ces cols d’amphores anciennes, couleur de terre cuite, cette sublime teinte oscillant entre Auréolin et Nankin, une nuance pour l’âme, certes, nullement pour le corps à la trop variable texture.

   Et votre poitrine, ces deux éminences souples, ces minces monticules ourlés, en leur extrémité, de deux discrètes aréoles, elles ont la saveur d’une croûte brûlée. Et la vallée qui descend le long de votre buste, j’y perçois quelques ondulations de fins Tamaris, quelques bruissement légers, délicatesse de graminées : flottement bleu-pâle des Carex, pulvérulence de pollen de la Canche, dispersion blanche de la Fétuque, évanescence de la douce Stipa.

   Et votre ombilic, cette prudence de grain de café, cette Prunelle saisie au sein de la haie sauvage, cette Myrtille au suc généreux, ces petites pommes rouges des Cénelles, ce bleu intense, profond de la baie de Sureau, ces minuscules soleils des Gojis, cette floraison blanche étoilée des Amélanchiers. Savez-vous, je ne me lasserai jamais d’évoquer ces petits prodiges de la Nature, d’en détailler la secrète anatomie.

   Et votre Mont de Vénus, cette émouvante dune parcourue du flottement aérien des oyats, chacun voudrait s’y perdre et n’y plus voir le jour que tamisé, lame discrète en clair-obscur, grains de lumière grise courant à fleur de peau, à fleur de sexe. Et le précieux de votre sexe, cette amande incisée d’une somptueuse dépression, cette Orchidée (oui, la voilà revenue cette mystérieuse Orchidée) dont, déjà et depuis toujours, les mérites ont été vantés à profusion :

 

beauté insigne,

feu de la sensualité,

conque d’amour,

fontaine d’ambroisie,

tellurisme de la passion,

rayonnement du plaisir,

effusion de la ferveur.

 

   Oui mais aussi image de la Mort, de la Souveraine Mort dont celle que l’on nomme « Petite Mort » n’est que le préambule, l’introduction, la préface d’une histoire dont l’épilogue, depuis toujours, est tracé dans le derme compact de l’exister.

  

   Non, nul ne ressort indemne de la corolle ourlée de votre fleur, ces pétales doucement carminés qui pourraient avoir pour écrin la coquille nacrée d’écume de l’huître, cet infini tremblement à l’orée de l’heure, non nul ne connaît l’indemne après cette épreuve qui est événement primordial, ni le Petit Enfant issu de sa nuit, de votre nuit matricielle, ni l’Amant porté au plus haut de son être qui vit son éviction identique à ces cercles de l’Enfer magnifiquement évoqués par le génie de Dante.

 

Sortir de l’amour charnel

c’est entrer en pénitence,

vêtir son corps d’habits sacrificiels,

connaître le dur érémitisme

 au sein même de la foule

bariolée du Carnaval

qui exulte et fait bondir les

fusées dionysiaques de la joie.

 Sortir de l’amour c’est entrer au Carmel,

 se cloîtrer dans sa cellule blanche,

    contempler le mur vide tel

 une haute et inaccessible falaise,

se mortifier, pratiquer l’expiation

comme on respire,

se flageller l’esprit,

faire de son âme

le reposoir mystique

d’un horizon dévasté.

  

   Certes, sans doute, Vous-la-Distante me direz-vous que le geste d’amour est une inclination particulière de la psyché, que la chair n’est que de surcroît, que la transcendance de l’acte vaut plus que l’acte lui-même. Oui, mais si vous vous exprimez ainsi (je ne puis le croire), c’est en raison d’une entreprise d’amour que vous n’avez connue qu’inaboutie, qu’inexaucée, c’est être demeurée sur l’écorce à défaut d’en avoir pénétré le suc limpide, d’en avoir éprouvé la délicatesse de soie qui est aussi, par simple souci d’homonymie, attention à Soi, ouverture en Soi d’une brèche de lumière dont, jamais, l’éclat ne se referme.

  

   Mais je n’avancerai guère plus avant dans mon argumentation. Ce qui, dès cet instant, me convoque, le geste littéraire de la réminiscence et l’appel à son Serviteur le plus talentueux, vous aurez compris que je parle du très génial Proust. Nul, depuis, n’a fait mieux. Il est des choses qu’il faut savoir reconnaître afin de ne nullement chuter dans le fond laborieux de la mauvaise foi. Oui, la simple vue que j’ai de votre image me propulse immédiatement en terre de Combray, du côté de chez Swann, de Guermantes, à Balbec, à Paris, à Venise, marchant sur des pavés mal équarris, apercevant des arbres depuis les vitres du train, revivifiant le goût singulier des Petites Madeleines, peu importe l’événement fondateur, c’est bien son vif souvenir qui persiste, féconde le temps présent qu’un passé fait resurgir dans toute l’intensité de sa pure beauté. Vous êtes un peu, à votre insu, quelque chose comme mon Temps Retrouvé, mon temps multiplié, agrandi, cette sensation de vivre, nullement à l’intérieur de Soi, mais sur ses propres entours et bien au-delà !

  

   J’ai évoqué beaucoup de noms de fleurs et j’en pourrais citer des milliers d’autres tellement cette robe seyante, fleurdelysée en contient de formes qui pourraient s’accomplir selon la famille attachante des lianes :

 

le rouge sang de la Vigne vierge,

les étoiles à trois branches du Lierre,

les grappes mauves de la Glycine,

 le large étoilement blanc de la passiflore,

les cônes verts du Houblon,

les calices bleu azur des Ipomées,

les étamines rouges de la belle Clématite.

 

   Toutes ces lianes, malgré l’idée du lien en elles contenu, je n’en retiendrai que la rapide fragrance leur préférant la modestie du bleu mémoriel des délicats Myosotis dont la légende nous dit la prière du Chevalier à sa Dame, ce « Ne m’oubliez pas », que l’anglais traduit en «Forget-me-not », l’allemand en «  Vergissmeinnicht », mais peu importe la langue, seule l’intention compte qui veut oblitérer l’oubli, poser l’index sur un passé qui aura besoin d’être infiniment revivifié afin que l’amour dont il témoigne ne sombre dans les douves immémoriales des souvenirs usés, poncés par tant d’indifférence, remisés en d’illisibles fosses. Ici, bien entendu, il n’est parlé que de la réminiscence à faire venir à Soi afin d’exhumer des cendres du temps, ces braises encore présentes à défaut de se présenter dans l’orbe de leur rougeoiment.

  

   Mais, Vous sise parmi tout ce fleurissement, vous êtes-vous suffisamment interrogée sur la nature de cette réminiscence, avez-vous sondé toutes ses ressources, aperçu le haut blason qu’elle alimente de son chiffre ? Elle, la réminiscence, n’est-elle l’expansion infinie des virtualités qui nous habitent, la mise en acte immédiate de nos objets les plus chers, les plus incarnés dans le tissu de notre propre existence ? N’est-elle ceci, et encore beaucoup d’autres choses ? Le souhait de notre conscience temporelle de réactualiser le Soi au titre de son passé, de ses événements singuliers, de ses émotions particulières.

  

   La réminiscence est toujours de l’ordre du désir psychique de faire écho dans le Monde de l’ici et du maintenant, de le métamorphoser en plus que ce qu’il n’a jamais été à l’époque fondatrice du fait ancien, lequel n’avait, en ce temps disparu, que la teinte des choses ordinaires, que la forme prosaïque de ce qui advient au hasard, ici et là, censé ne laisser que la trace d’une fumée dans un ciel gris d’hiver, un signe effacé par l’usure infatiguée des secondes. S’est-on suffisamment questionné sur ce qui en fonde le surgissement au ciel de l’Être soudain envahi du pur mystère de la souvenance, de la joie ineffable de ce qui, se présentant de nouveau, jouit du prestige de sa réassurance, s’ouvre dans les mille ressources d’une neuve et inouïe perception, dans l’emplissement multiple de la sensation, de son rayonnement jusqu’à l’horizon et de son sens au-delà, de la réarticulation de son lexique existentiel, du nouveau conte qu’il pose devant nos yeux débordant d’infinie gratitude ?

   

   Alors, le présent s’impatiente du passé, le convoque à l’élargissement du champ de la rêverie, le dispose à l’effervescence de la méditation poétique, le féconde afin que le vraisemblable d’autrefois devienne l’exceptionnel d’aujourd’hui, le divinement accompli, le magiquement déposé devant nous. C’est un peu comme de retrouver un jouet de l’enfance, un cerf-volant, par exemple, d’en tendre à nouveau la voilure, d’en colorer la toile, de placer à sa suite cette belle queue de papillotes enrubannées, de le voir flotter et faseyer plus haut que l’écume des nuages, dans cette zone purement onirique qui se confond avec notre idée même de bonheur.

  

Sachez-le d’une manière intime,

tâchez d’en ressentir au plein

de votre chair les incomparables effluves,

vous êtes ma réminiscence florale,

le lieu bouqueté de mes songes,

l’espace arborescent de

mes plus belles illusions.

Vous êtes mon Myosotis,

mon irremplaçable « Forget-me-not »,

mon inimitable « Vergissmeinnicht »

et me métamorphosez,

pour un bref instant tout au moins

en une manière d’infime Proust,

de petit Marcel qui, depuis

la plaine blanche de son lit d’écriture

vous imagine Liane voluptueuse,

Volubilis sensuel,

Orchidée envoûtante.

Oui, vous êtes

mon « Temps retrouvé ».

  

« Seule parmi les fleurs »,

vous êtes multiple, chatoyante

dans l’espace bouleversé de mes songes.

Oui, de mes songes les plus risqués !

 

 

 

 

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 10:42
Solveig, mon amour

Glaces flottantes sur l'Amour

Source : Wikipédia

 

***

 

 

                  Depuis mon Causse, ce dimanche 19 Septembre 2021

 

 

                 Solveig, mon amour

 

 

   C’est la première fois, depuis de très nombreuses années, que j’utilise cette formule, à l’en-tête de ma lettre, formule qu’à raison, sans doute, tu jugeras « kitsch »,. L’amour est si usé parfois, qu’il n’en demeure que la trame et un long goût d’amertume. Tu sais le jeu qui toujours m’anime de poser tel thème devant moi et de tâcher d’en épuiser le sens. Parfois, suis-je épuisé moi-même avant que le sens n’apparaisse ! Mais lutter contre sa nature est mauvais, autant pour le corps que pour l’esprit et, informé de ces dangers, je poursuis mon chemin, fût-il semé d’embûches. Donc l’amour. En prélude à ma lettre j’ai placé cette image du Fleuve Amour pris dans les glaces. Depuis sa source jusqu’à son embouchure, l’Amour s’étend sur plus de quatre mille kilomètres, ce qui est une distance fort respectable. Qui, parmi les humains, pourrait relever un tel défi ? En amour comme en bien d’autres domaines, le temps est un cruel compagnon. Au début, il nous comble de la palme de sa félicité, puis les jours passant, il dilue son essence pour, à la fin des choses, n’être plus guère reconnaissable, un genre d’éternité sans finalité. Un peu à la manière d’un oiseau de haut vol qui se serait égaré en plein ciel.

   L’Amour pris dans les glaces. Existerait-il métaphore plus éclairante ? Sol, tu le sais bien, tout s’épuise qui, trop souvent, puise à la même fontaine. La nouveauté se donne toujours à la façon d’une sorte de ravissement. Ce qui pervertit tout, c’est l’habitude, le jour que suit le jour, l’heure que précède l’heure. Nous sommes des êtres de désir et le propre de ce dernier est de n’alimenter sa flamme qu’à l’aune d’un constant renouvellement, autrement dit en raison de la fameuse loi du « manque et du désir ». C’est ce qui s’absente et me fuit qui aiguise mon intérêt, focalise mon attention, rougeoie telle la braise au plus profond de l’ombre.

 

La flamme de la chandelle s’épuise

à trop longuement flatter le jour.

L’éclat se fond dans l’éclat.

Le même se dissout dans le même.

  

   Les « je t’aime » meurent d’être trop souvent proférés. Les plus belles caresses sont les plus rares. L’acte d’amour ne vibre qu’à être toujours reporté. Accompli, il n’est plus. N’étant plus il devient aussi insignifiant que la feuille morte parmi le peuple des autres feuilles mortes. L’amour, il faudrait le réinventer chaque jour mais ceci est un vœu pieux qui ne résiste guère à l’épreuve du réel. Ce livre qui me fascine dans la vitrine du libraire, ce livre sur lequel je projette le feu de mon regard, il ne devient soudain, une fois feuilleté, que cet objet ordinaire, ce caprice réifié qui ne trouve plus en soi le lieu de son être, pas plus que, lecteur, je n’y retrouve le mien. Le précieux, c’est le prochain livre, celui que j’hallucine, dont par avance, je savoure la plaine blanche semée des signes les plus attachants et mystérieux qui soient.

   Certes mettre en parallèle amour et livre se conçoit en tant que jeu gratuit, sinon aimable provocation. Le livre et l’amour ne sont certes pas d’une identique nature. C’est notre façon de les aborder, de les placer au sein de notre imaginaire, qui résulte des mêmes mécanismes, d’identiques procédures. Eprouver des sensations vraies à l’endroit d’une personne, d’un objet, c’est toujours faire rouler la roue du désir dans le même sens, avec la même motivation. Toutes choses au motif de l’amour, se résument sans doute sous l’unique figure de la temporalité, ce temps qui nous façonne de l’intérieur et nous fait être de telle ou de telle manière. Hier mon désir s’animait à la vue de cette belle femme, aujourd’hui il brille face à une œuvre d’art, demain il s’abîmera dans la contemplation d’un beau paysage dont je voudrais qu’il fût la totalité de mon royaume, l’entièreté de mon regard, la totalité de mon plaisir.

   Mes considérations sont bien abstraites, même si elles sont traversées des pierres vives de l’expérience. Mais parler d’amour, ma chère Sol, c’est parler de nous aussi avec les gerbes plurielles d’une histoire qui n’en est une qu’à se donner sous des échanges épistolaires. Notre rencontre, dans ton beau pays de Suède, en des temps dont la distance les rend nocturnes, ce ne fut, en réalité, qu’une foudre dans un ciel d’été. Un simple échange dont la chair ne fut nullement consommée. Un croisement d’affinités, des promesses d’approfondissement, puis plus rien que ce lien qui nous réunit peut-être bien plus fort que ne l’eût accomplie une relation placée sous le signe de l’effectivité.

   C’est mystérieux tout de même la force d’une écriture lorsqu’elle se substitue à ce qui, pour nous sans doute jadis, nous eût rencontrés sous la forme d’une joie immédiate. Ce que notre insouciance, notre naïveté, la fougue de notre jeunesse déterminaient comme le plus propre, voici que le temps a eu raison de ces pensées, voici que le temps et la distance ont accru ce qui, en nous, fleurissait pour le métamorphoser en une solide amitié. Là, je crois, est un évident nœud de compréhension de ce qui vient à nous sous le signe de ces rapports, amour, amitié, dont nous n’arrivons pas toujours à tracer la ligne qui les partage. La difficulté est constamment attachée à dégager la qualité de tel ou de tel sentiment, de telle ou de telle émotion. Ici le quantifiable, le rationnel, n’ont plus lieu d’apparaître. Tout dans la sensibilité, tout dans l’intuition. Or, si l’intuition paraît nous rencontrer au terme de son immédiate donation, ceci n’est qu’illusion. Le rationnel s’appuie sur la logique des causes et des conséquences. Mais sur quoi repose l’intuition qui serait définissable, comment prédiquer ce qui ne fait que passer, cette brise au ciel, cette écume sur la mer, ce vol de l’oiseau dont jamais nous ne pourrons saisir la texture intime ? L’oiseau n’est plus et nous sommes là avec nos interrogations et le ciel est vide qui ne profère rien, ne fait que sécréter son éternel silence. Car, vois-tu, Sol, il n’y a nulle définition de l’amour, nulle description de l’amitié sauf à faire sienne la belle formule de Montaigne disant le lien avec La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

   « Parce que c’était nous » et que nous ne pouvions nullement changer notre destin. L’eût-on voulu que, sans doute, il se serait ingénié à tracer d’autre voies que celles que nous aurions imaginées. Oui, le difficile avec l’amour, son être en fuite de nous, au motif duquel il nous faudrait différer de qui nous sommes, introduire un écart, peut-être même creuser une béance. Car c’est dans l’abîme que les passions s’exaltent et se connaissent à la mesure de leur étonnante texture, cette résille pareille à la brume levée dans l’air d’automne. Tu en conviendras avec moi, toi que je sais attentive aux tropismes, à ces fins mouvements de l’âme que Nathalie Sarraute, en son temps, sut si bien mettre en mots, il serait temps d’inventer une « phénoménologie de l’indicible », de saupoudrer le réel de touches à peine effleurées, de faire surgir de sa corolle, dans sa plus grande douceur, le pistil de ce qui ne se présente  qu’avec retenue, auquel nous ne donnerons de nom, le laissant libre de butiner, ici et là, le plus beau nectar de l’exister. Seul le subtil logos de la poésie peut s’élever à la hauteur de ce qu’il y a à dire. Parfois, voulant décliner notre amour selon les plus lyriques intentions, nous échouons au lieu même de notre parole. En effet, comment dire l’indicible ? Comment tracer l’esquisse de ce qui n’en saurait avoir ? Parfois le langage est trop court, les mots indigents qui font leurs confondantes boules d’étoupe, chutent sur le sol et s’évanouissent dans le secret de leur disparition.

    Ce qui serait à faire et à dire surtout, ceci, face à son amante : « Je t’… » et demeurer sur le bord d’un dire, laisser celui-ci tresser à l’envi la dentelle d’une comptine pour enfants. Un enfant disant à sa mère, à sa petite camarade, les yeux dans les yeux « Je t’aime », ceci est infiniment recevable car ces trois petits mots sont brodés d’innocence, de spontanéité. Ils sont des fragments de corps rencontrant d’autres territoires de corps. D’un amour l’autre. D’un corps l’autre. Ils volent et se posent tels de joyeux papillons en quête de leur ambroisie sur la corolle désignée telle l’aimée en son essence contenue. Seul l’enfant peut cette manière légère de dire, puis s’en retourner à son jeu avec naturel, sans souci aucun, sans reste qui le retînt en son amont. Pour lui rien ne compte que cet instant qui le cloue à demeure et le multiplie cependant, au-delà de toute raison.

    Mais, nous les adultes, tu t’en aperçois chaque jour qui passe, Solveig, ne le pouvons. Nous sommes trop possédés par un langage qui a épuisé la plupart de ses sèmes dans l’usage de la quotidienneté, il n’en reste que quelques trous dans le limbe d’une feuille, percés par la persistance du temps. Oui, au sens propre, nous sommes « usés » tout comme nos sens sont émoussés d’avoir trop désiré et si peu étreint. Car c’est bien nous, n’est-ce pas, que nous voulions atteindre dans notre commerce avec l’autre. Amour-solipsisme qui ne part de soi que pour revenir à soi. Il n’y a de réelle générosité que du don fait à l’intérieur même de notre vie, ce lieu de conflits et de contradictions. Ce que nous demandons à l’autre, au travers de l’amour, et seulement ceci, combler l’immense vacuité qui nous habite dont le terme est cette insupportable finitude qui fait son bruit de rhombe, tout contre la feuille de notre conscience. Et nous arrache à nous-même en même temps qu’il exige l’autre, ce vide, son attention, son intérêt, sa considération.

    « Toute conscience est conscience de quelque chose » énonce le philosophe. Certes, nous visons toujours quelque chose qui nous échappe. Certes nous cherchons, le plus souvent et de façon inconsciente, à atteindre la cible de notre ego, lui seul nous dit, en sourdine et en formules cryptées, qui nous sommes en notre fond ou qui nous pourrions être au hasard des chemins. Ici, tu le sais bien, je ne professe aucun pessimisme, même si ma nature pose toujours la joie à distance, elle me paraît parfois si factice ! Je suis réaliste, d’un réalisme radical, ce qui me soude corps et âme à la pierre du sol, à la courbe de l’eau, au trait de la pluie, au minéral du Causse, mais aussi à cet Autre qui bourgeonne à l’horizon et ne se dit qu’au seuil de son être.

    Peut-on aimer l’autre plus que soi-même dans un geste de pure oblativité ? Sans doute peu en sont capables, sauf le sage en méditation, le saint en prière, l’anachorète perdu en son immaculé désert.

 

Mais, à parler droit,

le sage aime la sagesse en retour

et la plénitude de sens qui y est attachée.

Mais le saint n’aime son dieu

qu’à être gratifié de sa présence en lui.

Mais l’anachorète n’aime sa solitude

 qu’au motif qu’elle le comble.

 

   Tout ceci, ces saltos, ces sauts de carpe, ces retours vers une manière de source originelle se donnent tels de nécessaires cercles herméneutiques contenus par essence dans tout langage. Un mot renvoie à un mot qui renvoie encore à un autre mot. Et le cycle est infini qui s’emboucle et se reboucle. Il s’agit d’une manière de vortex aspirant l’eau et la rejetant, la refoulant pour, ensuite, la reprendre en soi. Un éternel ressourcement du même. C’est bien là la définition du langage en son immense polysémie-polyphonie.

   Contrairement à nous qui sommes des êtres finis, le langage est infini, éternel lieu de réitération, de re-naissance. C’est en ceci que se montre un abyssal hiatus, nous nommons le fini, à commencer par qui nous sommes, nous et les autres, nous ne nommons l’amour entre deux finitudes qu’à l’aune de l’infini en nous dont notre langage est l’immarcescible mesure. Nous disons « Je t’aime » et les mots déjà nous échappent, en partance pour de bien étranges contrées. Nous disons « Je t’aime », tel Simon du désert et rien ne répond que le silence, rien n’apparaît que la chair tremblante des mirages. Sauf parfois le démon, celui que nous devinons en nous mais que, jamais, nous n’osons affronter. Il faudrait « entrer en amour » comme on « entre en religion », prononcer ses vœux, vivre dans l’absolu, renier le séculier. Mais qui sur terre, Sol, le peut ? Nous avons, pour tout viatique, la « foi du charbonnier ». cette foi chevillée au corps, le nôtre d’abord, celui de l’autre ensuite. C’est bien ce corps à corps qui se nomme « amour » dont il nous faut tisser la claire trame de nos jours. Et admette, parfois, souvent, le lâche de ses mailles, l’intervalle serti entre ce qui a été et ce qui sera, entre nous et ce miroir que nous tend l’autre, dont le tain rutile à l’horizon avec son terrible coefficient d’éblouissement. Toujours la vie, entre deux clignotements.

 

                    Sur le Causse en cette lumière tremblante qui signe l’arrivée de l’automne, une bien belle saison entre passion et raison.

 

                                                   Ma belle et fidèle Nordique, Je t’…

 

                                                   Celui qui aime et t’aime en écrivant

 

 

 

  

 

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