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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:26

mercredi 2 février 2011, par Jean-Paul Vialard 

©e-litterature.net


 

D’abord il y a le corps. D’abord il y a le lieu. Le lieu du sens à créer à partir du corps. Le corps comme création originaire, écriture. Texte du corps, corps du texte. Mais le texte ne pourra jamais signifier à la manière d’une narration, d’une disposition à l’événement, d’une ouverture à la simple quotidienneté. Le texte est ontologique, qui engage l’être dans sa dimension totale, plurielle, polysémique. Car l’essence du corps artaudien repose sur l’ambiguïté essentielle du recueil et de la dispersion. Recueil en un foyer des énergies disséminées, obsession d’une centralité, d’une aimantation. Limaille existentielle dont il faut assurer la convergence, le fragile rassemblement dans le creuset d’une anatomie qui peine à contenir, à circonscrire, à exister par le dedans de ses propres membranes. Nécessité de reconduire les trajets du métabolisme, les vibrations sensorielles, les énergies mentales à la bouche d’un puits, à une source, à un abri. 
Mais ce mouvement de condensation ne trouve sens qu’à ériger un tremplin à partir duquel puisse avoir lieu la dissémination, la fragmentation, la diaspora. Car le corps unifié est dans une geôle, il ne saurait signifier à partir de lui-même. Le corps est trop étroit pour enclore la puissance primordiale qui le peuple, ses convulsions géologiques, les mégalithes de la pensée, les météorites du sens. Il lui faut trouver la voie d’une expansion, de la multiplicité seule à même d’assurer le rayonnement de l’être. La vastitude du monde figurera le théâtre de cette dramaturgie. Seul ce déploiement sera à la mesure des attentes d’une conscience torturée, exigeante, cherchant à s’extraire de l’inévitable déréliction. 

Alors commencera le long voyage initiatique, tantôt imaginaire, tantôt réel, qui le projettera à l’extérieur de lui-même, sorte de giration, d’orbite mentale sans fin dont son corps de supplicié sera l’épicentre. D’une certaine façon, reniant ce corps comme il le ferait d’un objet "in-signifiant", il cherche à le projeter vers un signifié invisible, transcendant la matérialité, l’ordre des choses, leurs menus arrangements au sein d’une quotidienneté qui l’atteint si peu. Long cheminement existentiel, parcours sémantique en acte. La lucidité, l’intelligence ne lui laissent aucun répit, aucun repos. Plus l’esprit se dévoile, plus les orbes d’un sens perceptible se font jour, plus le corps régresse. Tragique dialectique du maître et de l’esclave. Combat de la lumière contre l’ombre. Combat de la fluidité de l’intellect contre un corps opaque, rebelle, insoumis mais dont les forces s’épuisent. 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:20

 

Les articles figurant sous la rubrique "PRE-TEXTES" n'ont pas pour rôle essentiel de résumer le contenu d'une œuvre ou d'en constituer une approche critique. Sous le titre de "PRE-TEXTE", il faut comprendre simplement une libre méditation sur quelques phrases empruntées à un Auteur, laquelle méditation a parfois à voir avec l'œuvre d'origine, mais parfois s'en éloigne sensiblement, cherchant seulement l'ouverture vers une possible écriture.

 

Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:18

LETTRE AUX GUETTEURS DE LUMIERE

 

 

Non, ne le niez pas, vous la possédez depuis l'enfance cette manière de vérité. Déjà elle vous habitait du temps de votre repli fœtal, au sein de la grotte amniotique. Déjà, au-dessus de votre fragile fontanelle, se déployait un dôme de lumière diaphane, opalescente. Vous en étiez éclairé de l'intérieur. Cela faisait de rapides trajets, depuis la boule informe de votre tête jusqu'à la nervure des orteils. Cela fusait de vos yeux aveugles et soudés, cela détourait vos mains jointives et transparentes comme l'ambre, cela sinuait dans le lacis de votre ventre, cela s'étoilait dans les rhizomes de vos nerfs, cela battait doucement comme l'écume sur les rochers de lave. Vous n'aviez rien d'autre à faire que de vous laisser aller à la migration de la clarté, de disposer votre peau translucide à l'avancée de la lumière. Rien d'autre à faire. Un suspens seulement. Une attente de l'événement. Une passivité ouverte. Une affinité occupée à son propre déploiement. Une pure conscience végétative livrée aux eaux originelles. Tout ceci vous habitait si naturellement, d'une façon si enveloppante, comme une deuxième peau, comme un souffle déplissant vos alvéoles. Cela coulait en vous dans le genre d'une lymphe baignant vos vaisseaux, vos cellules. Tout au long du cordon qui vous reliait à la vie, le patient voyage des nutriments, l'avancée de l'oxygène, la diffusion de l'eau, le fourmillement des globules, tout ceci n'était que la mise en scène de la lumière, de son long métabolisme, de sa volonté de coloniser jusqu'à la plus infime de vos parcelles, jusqu'au dernier atome de votre territoire de chair et de sang.

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:15

Café El Patio

 

 Venu des plaines d’herbe, le vent souffle continuellement depuis plusieurs jours. Un vent blanc, acide, qui balaie les grandes dalles de ciment de la Cité Autan, use la peau, clôt les lèvres, oblige à cligner des paupières. On se terre dans les cubes de béton, serrés autour des poêles et les conversations rougeoient faiblement, comme des braises sous la cendre. Sur le grand parvis de gravier, des chiens errants et faméliques glissent à côté de leurs ombres, marchant de guingois, comme s’ils se méfiaient d’eux-mêmes. Un peu de vie encore du côté des entrepôts où les flèches des grues oscillent en grinçant. Puis le ronronnement circulaire des bétonnières, la chute sourde du sable coulant des bennes. A intervalles réguliers, le claquement des portes de tôle de la cité, quelques bribes de conversations, le choc des boulets de coke dans les seaux de zinc. Puis le silence à nouveau, lourd, plombé, arc-bouté sous la meute assidue des rafales. Plus loin, vers la Bastide, le Terrain vague est parcouru de longues ondulations, sortes de sillons d’écume qui glissent entre les roulottes, faisant des remous de poussière et de feuilles et le ciel se couvre de rouille et l’air se tisse de lames aussi drues que des voiles.

 

 

Ce qu’il n’accepte pas, ce sont les regards qui le fuient, les mains qui l’évitent, tous les faux-fuyants, les faux-semblants, les dérobades de ceux de la Cité Autan, les attitudes hautaines des habitants de la Bastide, le peu d’intérêt des employeurs à son égard. Alors le chômage enfonce son coin au centre de sa tête, la faim vrille son ventre, l’angoisse fige ses muscles et les journées sont longues et grises à tourner au centre du cercle des caravanes, sous l’œil invisible de la conscience tsigane. Dans la chute lente et oblique des jours, les heures sont des lames acérées, les minutes des aiguilles chauffées à blanc. Et tout se met à vivre autour de Djamil avec la sombre attirance du vide, les roulottes, les falaises blanches, les entrepôts, les murs d’argile de la Bastide, la barrière des saules et des bouleaux à l’horizon et la vie n’est plus que cette infime palpitation au creux de l’ennui, cette étincelle si légère que la moindre brise pourrait l’éteindre.

 

 

 Dans le grand coffre, sous le lit du couple, Kalia sort, à la façon de précieuses reliques, le doba de Dezso, le père de Djamil. Sa peau est tendue comme la lame d’un curi, ses cymbales étonnamment brillantes sous la blancheur de la lampe. Sans que personne ne le lui demande,Lyubina se lève, se saisit du doba, fait ricocher ses doigts sur la membrane qui se met à vibrer, à résonner dans l’enceinte de planches et de tôles, alors que la voix aussi douce qu’une flûte indienne s’élève de sa mince poitrine, et c’est une liane qui se déploie dans l’espace, projette ses ramures, enroule ses vrilles et bientôt il n’y a plus que cela, au milieu des roulottes du Terrain vague, cette seule et unique voix qui se hisse, traverse la mince paroi du toit, se dilue dans la nuit bleue comme si elle était une germination, une pousse minérale, une concrétion de la conscience tsigane.

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:11

 

 

 

Chez Céline l'argot n'est, à l'évidence, ni une fin en soi, ni la poursuite d'une visée esthétique, mais le lieu chargé de sens d'un langage dont l'obsession, la révolte, la marginalité, vise à conduire l'homme au "bout de sa propre nuit", celle de sa déréliction, de sa vocation à l'unique déliquescence. Pour autant le style n'est nullement superfétatoire. Il constitue l'assise d'une philosophie, d'une vision du monde exacerbée, cernée de violence, tissée de désespérance.

 

 

Le Voyage est la chair-même du pathos, son écriture vibrante, mordante, qui cherche à saigner le lecteur à blanc, à le laisser sans voix, sans possibilité de refuge à partir duquel pourrait s'élever un langage rassurant, où les mots seraient ronds, sans aspérités, lénifiants comme des baumes, apaisants tels des onctions, enveloppants à la façon d'une douce matrice originelle. Rien de cela chez Bardamu, l'écorché-vif du XXe siècle qui chemine dans la nuit, à la manière des héros de Victor Hugo dans lesMisérables traînant leurs destins en forme de boulet; semblable aux personnages de Zola pliant sous le fardeau de la misère sociale et morale. La guerre, elle aussi, a produit son langage singulier, celui des Poilus, populaire et argotique, langage de l'obus et de la mitraille dont le dénuement, l'aridité rejaillissaient sur leurs narrateurs, à la façon des grenades qui explosaient dans les boyaux des tranchées, sombres métaphores de vies détruites avant même d'être accomplies.

 

 

 

Si, en 1932, date de la parution du Voyage, une telle langue faisait figure de parent pauvre, plus même, d'atteinte aux bonnes mœurs littéraires, aujourd'hui elle en fait partie intégrante. La fécondité de la langue n'est jamais mieux servie que lorsqu'elle est plurielle, mouvante, protéiforme. Cependant son caractère d'abri de la multitude, de la diversité ne suffit pas à lui seul à assurer son rayonnement. Il lui faut la profondeur nécessaire à l'accomplissement du sens. Nul doute que Céline y soit parvenu avec une rare maîtrise !

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:06

 

 

Seulement la course de l'étoile blanche est courbe et l'ascension toujours suivie de la chute. Le soir, à l'ouest, lorsque la lumière n'est plus qu'un mince filament étréci et que les ombres gagnent la terre, alors surgit la grande peur qui occulte le regard, plonge dans la ténébreuse cécité. On se réfugie dans les cubes de ciment; le corps se dissout, se dilue dans les plis d'étoupe de l'obscur. Rien n'est plus sûr alors, rien ne signifie plus qu'à la mesure de la perte, de la disparition et l'effroi est grand qui presse les tempes, glue les oreilles, soude les langues. On n'est plus qu'une chrysalide, un insecte à l'étroit dans sa carapace couleur de bitume. Le temps sera long avant que le soleil n'apparaisse à nouveau, faisant se déplier les élytres, annonçant le cycle d'une nouvelle métamorphose.

 

 

 

 

"Terra Amata" : ligne de partage entre ombre et lumière. Au tout début, à l'origine, il n'y a que la noirceur compacte, sans limites, où rien n'est visible, discernable. Puis soudain l'irruption d'un cercle blanc, éclatant, œil immense et cyclopéen qui regarde le monde. Kax, le soleil, a tout balayé devant lui. Disparition des ténèbres, règne de la lumière. Mais sa clarté n'est pas un absolu et la résurgence de l'ombre toujours possible. Savoir cela n'empêche nullement de vivre mais dispose à l'inquiétude, maintient le repos dans un étrange suspens. Sur la sphère de la terre, dans les replis obscurs des ravines ou en haut des cimes éclairées, la fourmilière humaine ne pourra plus progresser que sur cette ligne de crête incertaine entre adret et ubac. Etrange partition où se joue en permanence le destin tragique du funambule. L'ombre est un abîme. La trop vive clarté est promesse d'aveuglement, donc retour à la matrice originelle, à sa fermeture essentielle. Il y a urgence à trouver une issue, à rétablir le rythme du monde.

 

 

Parmi les filaments de tourbe et l'entrelacs de sombres racines au milieu desquels progresse Chancelade, il lui faudra chercher quelques éclats de lumière, quelques bribes de clarté. Laborieusement, méticuleusement. Clignotements, halos, irisations. Magnifiques à force de rareté. Si l'ombre prédomine, dense, touffue comme la forêt, elle n'en possède pas moins de lumineuses clairières. Les trois jours et trois nuits passés dans la chambre d'hôtel avec Mina apparaissent comme une sorte de luxe suprême, de parenthèse ouverte au surgissement des significations : "C'était vraiment ça qu'on pouvait faire, sans penser à rien, juste pour le plaisir d'être libre et de pouvoir écrire sur des feuilles de papier à en-tête de l'hôtel." (TA). Là alors ne peut se manifester que le bonheur à l'état pur : "Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle." (TA).

 

 

Temps insaisissable, jamais perçu sous la perspective de l'évidence, de la suite de moments qui s'enchaîneraient avec cohérence, selon une logique qui permettrait l'amorce d'une biographie. Tout se succède dans un genre de chaos qui bouscule l'ordre des idées reçues et recompose l'instant à mesure qu'il se crée. Car rien n'est stable dans Terra Amata et le temps est soumis à une perpétuelle déflagration, coincé qu'il est entre ses assises géologiques finies et sa dispersion cosmologique infinie. Une condensation qui ressemble à l'aventure brève du néant : "En vérité, et cela, c'est la dure vérité qu'il faut se dire une bonne fois pour toutes, nous ne sommes rien (...). Nous ne sommes que des passages. De fugitives figures, écrans de fumée où se projettent des lumières de vraie vie." (L'extase matérielle -1967-).

 

 

Donc le regard s'est absenté et, avec lui, toute condition de possibilité de s'approprier le monde, d'en percevoir les lignes, d'en élaborer le sens. Or c'est au centre des yeux que tout converge, se focalise. Le regard n'est jamais la simple vision. Il est la forme accomplie d'une sensorialité multiple, il nous révèle l'altérité, ce qui nous fait face et donc nous façonne, nous sculpte. Il est la partie émergée de notre conscience, de notre rapport aux choses. Sa perte est plongée irrémédiable dans la nuit, reflux dans le non-savoir, abandon de l'essence de l'homme. Comme tout individu sur terre, Chancelade se battra pour diluer l'encre de la douleur, de l'hébétude, pour faire s'éloigner les froides membranes de la finitude :

"Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

 

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 10:49

"La nausée". Lire l’œuvre au plus près. Dans sa matérialité. Lire sans distance, comme le bûcheron enfonce le coin d’acier dans l’écorce, l’aubier, pour atteindre le cœur, l’âme du bois. Lire dans un corps à corps avec le texte. Chair contre chair. Pulpe contre pulpe. Là seulement est la sensation d’un vécu à l’état pur, d’une existence en sursis, tout au bord de l’éclosion. Mais d’abord il faudra le suspens, la confrontation. Lire au plus près. Dans le tumulte, l’abrupt des mots, leur incontournable densité. Il n’y a pas d’échappatoire. On ne peut lire "La nausée" qu’à s’immiscer dans l’existence de Roquentin, à en ressentir l’irrépressible surgissement. Nécessité d’une fusion. (...)

 

(...)  Car la nausée avant d’être un concept est simplement une matière, une vêture qui enserre le corps, une sorte de cuirasse où l’existence ne se manifeste encore qu’à la façon d’un phénomène tellurique. Un tremblement, un vertige. Dès lors nulle aire où déployer les orbes du langage, où asseoir les fondements de l’intellect, les prémisses du sens. A défaut d’exister, il faut se contenter de vivre. Au moins provisoirement. Et penser accessoirement. Pas plus que Roquentin, le lecteur ne peut se soustraire à cette exigence, cette nécessité. Il faut donc lire le texte au plus près, dans une manière d’égarement, comme en apnée. La respiration viendra plus tard. Trop tôt elle serait fatale, trop tôt elle suffoquerait : le sens ne peut naître que d’un long métabolisme, jamais d’une irruption soudaine. (...)

 

(...) Le marronnier auquel appartient la racine ne s’illustre jamais sous la figure du symbole, pas plus que de la métaphore ou de l’allégorie. L’arbre-racine est avant tout du végétal qui existe, me fait face et, par sa simple présence interroge la mienne. Relation dialectique où une existence en vaut une autre ; une racine, un homme. (...)

(...) Par définition, la racine sartrienne n’a pas choisi le sol où croître, sous le banc du jardin public de Bouville, pas plus qu’elle n’était prédestinée à révéler à Roquentin la nature contingente de son existence. Arbre ; banc ; galet ; racine, ne donnent lieu qu’à des fermetures, à des non-sens, à des considérations apophatiques qui reconduisent toutes choses à leur négativité, à leur nullité. (...)

 

(...) Epiphanie arcimboldienne s’il en est où l’apparence humaine se brouille dans un entrelacs de tubercules, excroissances, racines emmêlées et confuses. Or, être immergé parmi les choses, revient à nier sa propre identité, à diluer son essence dans le magma, à fondre sa fragile concrétion humaine dans la "pâte de l’existence". Sartre sait admirablement nous y conduire, par la seule force du texte, la puissance de la narration. Car si "La nausée" est œuvre philosophique, elle est tout autant roman. (...)

 

(...) Or "La nausée" n’est jamais "lumineuse", elle ne s’abouche qu’à la noirceur, à l’étroitesse de la contingence, à la cécité de la finitude. Parcours narratif, progression dans les empreintes de Roquentin, de ses actes, de ses étonnements, de sa confrontation à la dureté du réel, à sa densité incontournable. Une sorte de "parti pris des choses", une lecture au plus près. Le praticable sera celui du quotidien, du prosaïque, de l’ordinaire. Tout lecteur est invité à exister parmi les choses, dans les feux éteints d’une nécessaire clandestinité. Se fondre. (...)

 

(...) "Moi je vis seul, entièrement seul. Je ne parle à personne, jamais ; je ne reçois rien, je ne donne rien."

Superbe solipsisme qui anticipe la prise de conscience de l’inévitable déréliction. Le répit sera de courte durée. Le temps que durera l’illusion de la création, croyance proustienne en la capacité d’une écriture salvatrice. Mais bientôt Monsieur de Rollebon sera reconduit aux oubliettes de l’Histoire. Puis tout s’enchaînera inexorablement, une sorte de descente aux enfers. Le sens s’hypostasiera continuellement, chaque acte, chaque chose s’absentant peu à peu de la scène sur laquelle évolue Roquentin. (...)

 

(...)"Mon regard descend lentement, avec ennui, sur ce front, sur ces joues : il ne rencontre rien de ferme, il s’ensable. Evidemment, il y a là un nez, des yeux, une bouche, mais tout ça n’a pas de sens, ni même d’expression humaine."

On ne saurait mieux dire l’enlisement en soi, la perte de toute signification. Et cette perte, ce rétrécissement du monde, ne concerne pas seulement Roquentin . Bien évidemment, les autres sont pris dans le tourbillon. Ainsi l’Autodidacte chez qui commencent à se dessiner les premiers linéaments de l’animalité :

"Et la main de l’Autodidacte ; je l’avais prise et serrée un jour...J’avais pensé à un gros ver blanc." (...)

 

(...) Et puis, encore, cette régression reptilienne, un enfoncement dans l’ombre de la terre :

"L’absurdité ce n’était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds, ce serpent de bois."

Ici il ne saurait s’agir d’une sorte d’allégorie qui mettrait en scène le péché originel du Jardin d’Eden, par l’entremise du serpent. Non, l’animalité est brute, réelle, métaphysique, simple préparation à la révélation ontologique. (...)

 

(...) La racine, quant à elle, parachève l’œuvre néantisante des choses :

"...et pourtant perdu en elle, rien d’autre qu’elle. Une conscience mal à l’aise et qui pourtant se laissait aller de tout son poids, en porte-à-faux, sur ce morceau de bois inerte. Le temps s’était arrêté : une petite mare noire à mes pieds ; il était impossible que quelque chose vînt après ce moment-là."

Impossible, là aussi, de ne pas repérer l’irruption fondatrice du Néant, le ressort ontologique qui l’anime, le saut vers la transcendance, dont Roquentin est subitement investi. Il vient de franchir l’épreuve onto-existentielle majeure :

"Et puis j’ai eu cette illumination." (...)

 

(...) "...je voyais les épaules et la gorge de la femme. De l’existence nue."

Mais de l’existence assumée, passée au crible de la conscience, mesurée à l’aune impitoyable de la lucidité. Vision prosaïque, parfois à la limite de l’obscénité :

"Gras, chauds, sensuels, absurdes, avec les oreilles rouges." (...)

 

(...) La transcendance du langage, un moment occultée, se manifeste à nouveau. La mission dont Bouville semblait, à son insu, avoir été chargée, vient de se terminer. Il n’y a plus guère de place pour d’autre révélation, d’autre illumination :

"Je suis parti, je suis rentré à l’hôtel, et voilà, j’ai écrit." (...)

 

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 17:08

 

PERPETUUM MOBILE

 

(Morceaux choisis)

 

 

Imaginez cela, ce cocon qu’on tisse autour de vous, ces paroles qui s’emmêlent et font des écheveaux, ces voix qui passent et repassent comme une navette au milieu des nappes de fils, ces multitudes de courants sonores comme des rivières qui tressent des gouttes d’eau le long de vos bras, de vos jambes, ces effusions vocales qui surgissent de partout et habillent votre corps de couches superposées de bandelettes et vous réduisent à l’état de momie... 

 

...oui, Cécile, avec ton Mobile de 5° génération, oui, c’est ça, celui qui ne s’arrête vraiment jamais, qui ne connaît aucun repos, qui existe peut-être depuis toujours et existera de toute éternité, bien après que la terre aura cessé de tourner, épuisée par la vanité et l’inconscience des hommes, eh bien sur ton Méga-Génial-Mobile, tu les entendras toutes ces langues anciennes dont le nom est si beau car le langage de ta minuscule machine est universel, il transcende les peuples et les frontières, il transcende le temps, il transcende l’Histoire et tu pourras, seulement en pensant, écouter le chant yiddish des Klezmers d’Europe de l’est, ce chant aux voix cuivrées qui vient de très loin, d’avant l’holocauste et qui, bientôt, disparaîtra faute de mémoire ; le malais aussi te parviendra, venu des rizières en terrasse de Singapour ; de l’île Obi Latu en Indonésie partiront en ta direction les cris sinistres de la purification ethnique et religieuse des Moluques en fuite vers les Célèbes, oui, Cécile, c’est atroce mais c’est ainsi, le Grand Communicateur du XXI° siècle n’épargne rien ni personne, il ne veut dire que la vérité, celle de la beauté mais aussi celle de la peur, de la haine, de la soumission, de la torture et c’est pour cette raison que ton cortex sera continuellement bombardé, assailli, par exemple par les cris des fillettes excisées dans les huttes de branches et de boue du Mali ; par les plaintes muettes des mariages forcés dans les tribus archaïques d’Afrique Noire ; par les mélopées des esclaves noirs dans les plantations de café brésiliennes ; par les rumeurs du peuple des favelas de Rio de Janeiro ; par la douleur démesurée qui suinte par tous les pores de ses cabanes de planches et de goudron, de ses ornières où croupit l’eau saturée de soleil ; par les chants des réfugiés tibétains au Népal... 

 

...oui, Cécile, ce monde est MOBILE, extrêmement MOBILE, perpétuellement MOBILE et il y a tout autour de la terre cette immense toile d’araignée qui, par le fait de notre seule volonté, peut se transporter en tous lieux en abolissant le temps et il y a partout, sur les sommets des immeubles de béton, des collines, des gratte-ciels de New-York et de Hong-Kong, de hautes tours d’acier pourvues de larges disques de métal, grandes oreilles écoutant la rumeur des villes et des peuples, grands yeux qui scrutent sans cesse les mouvements, les déplacements, les translations, et nous sommes vraiment comme l’araignée arrimée à sa toile et nous vibrons à chaque vibration et nous souffrons à chaque souffrance mais nous n’en sommes guère conscients et nous nous réjouissons aux bonnes nouvelles mais, comme des enfants gâtés, nous ne sommes jamais rassasiés et nous demandons encore et encore et quand notre vision commence à être saturée des spectacles de guerres, d’horreur, d’apocalypse, nous détournons nos oreilles et nos yeux, nous orientons nos Mobiles vers des images sereines, des sons semblables à des louanges et dès lors plus rien ne peut nous détourner de notre conviction et de nos désirs et ce monde tellement mobile se peuple de vertus paradisiaques semblables aux peintures joyeuses de Gauguin dans les îles du côté de Papeete ou de Mataïea et nous ouvrons toute grande notre conscience aux humeurs festives et les clameurs de la fête couvrent bientôt les plaintes des gueux et des sans-logis, des exploités, des prostituées, des hôpitaux où l’on meurt à chaque seconde avec des tuyaux qui colonisent le nez et la bouche, des galeries des mines où les Gueules Noires tombent sous les coups de grisou, des loqueteux exploités par les propriétaires des filons d’or dans les sombres corridors des forêts amazoniennes et alors il n’y a plus que les bruits lumineux, les paillettes et le strass dans des tavernes éclairées de rouge ; les bruits étouffés des bouchons dorés qui s’extraient des bouteilles vertes où perlent les gouttes d’eau comme autant d’infimes diamants ; les bruits de glissement de yachts milliardaires sur les eaux bleues des lagons ; les bruits de l’amour dans les chambres somptueuses de Las Vegas ; ceux très onctueux et voilés des palaces où l’on parle en chuchotant ; ceux des tapis verts où s’amassent les dollars ; les paroles des croupiers comme des vérités ultimes ; le langage de la Bourse où l’argent virtuel coule dans d’étranges vases communicants, toujours les mêmes ; ceux des Banquiers qui thésaurisent pour le plus grand bien de l’humanité...

 

 

...Il leur suffira de penser et les ondes aussitôt se répandront sur la surface de la Terre, coloniseront l’air, l’espace, se glisseront dans tous les sillons, toutes les failles, les moindres fissures et l’écorce terrestre sera habitée d’une immense clameur universelle et il y aura alors une grande et seule pensée unique qui remplira l’univers et les hommes n’auront plus le temps de fabriquer des armes, d’organiser des combats, d’imaginer d’habiles stratégies. Il n’y aura plus de place pour les manigances, les calculs, il n’y aura plus de pièges, de chausse-trappes, de culs-de-basse-fosse, de meurtrières, de couleuvrines, de barbacanes ; les armées n’auront plus à s’affronter en des combats fratricides...

 

...et nul ne s’étonnera plus de cette parole quasiment divine qui cimentera les peuples, il n’y aura plus besoin de diplomates, d’assemblées, de congrès, le monde sera une immense agora où chacun pourra, tour à tour, être Socrate lui-même, Platon, Diogène hors de son tonneau répandant sa substance intime à tous les passants de bonne volonté, les yeux des hommes seront remplis de merveilles, de tableaux aussi beaux que les Masaccio, les Piero Della Francesca, les Boticcelli et les musiques célestes tomberont du ciel en de larges aurores boréales à la couleur de miel et plus personne ne s’étonnera, il n’y aura plus de mystères, plus de failles à explorer, plus d’espace à découvrir, les hommes seront un seul et même corps, une seule et même pensée à l’unisson et les langues se mêleront, et les chairs se confondront, et les oreilles se rempliront des mêmes hymnes et les trompettes de Jéricho feront tomber les hauts murs qui séparaient les hommes et les hommes seront une seule et unique masse, une immense baudruche gonflée de liquides visqueux et mobiles, une immense tache irisée parcourant l’éther et l’océan et il n’y aura plus, sur le globe, aucun interstice, aucune vallée inconnue, aucune faille secrète et les bouches des hommes s’agiteront sans cesse et leurs tentacules se déploieront  dans tous les recoins de l’univers, ils seront l’amplitude du big-bang originel, ils avaleront les étoiles, ils boiront les trous noirs, la poussière stellaire, ils aspireront les queues des comètes, et ils parleront, ils parleront et leurs voix seront immenses dans le ciel et résonneront jusqu’à l’Olympe et les dieux se boucheront les oreilles à la façon d’Ulysse résistant à Circé mais leurs gestes seront vains et bientôt les dieux eux-mêmes boiront les paroles des hommes comme une ambroisie, un liquide sacré à eux destiné et les dieux seront les hommes et les hommes seront les dieux et il n’y aura plus de miroir, plus d’onde où Narcisse pourra refléter son image ; seuls les hommes seront spéculaires, ils seront la mesure de tout et leur bavardage sera immense, accroché à l’infini, bien au-delà des années-lumière et ils ne se reconnaîtront plus en tant que singuliers et rien ne leur appartiendra plus que ce grand corps pléthorique et indistinct et ils chercheront, au milieu des tourments de leur langage à retrouver, tournant et retournant leur peau comme un tégument de caoutchouc, à retrouver l’étrange, l’autre, le différent mais l’autre ils l’auront phagocyté, digéré, et dans leur métabolisme fou ils ne reconnaîtront même plus sa trace, tellement infinitésimale, tellement fondue dans leur corps de graisse et de brique, d’argile et de poussière, immense Tour de Babel où les langues se mêlent, où les cris se confondent, où les étages n’existent plus sous la poussée de l’unique, de l’identique, où personne ne sait plus qui il est, où les limites sont abolies, où tout est pareil à tout...

 

...j’appuie enfin sur la touche haut-parleur afin qu’Henri soit bien informé de ses multiples avantages consommateur et alors, de tous les points de la pièce, des rainures du sol, des plis de tissu du canapé, des étagères où sont empilés les livres, des éléments de fonte du radiateur, des pieds de chrome du bureau, de sa tablette en stratifié noir, des pages blanches et noires des dictionnaires et des encyclopédies, des bigarrures des vitres martelées où se dessinent actuellement des étoiles de givre, des rideaux de lin léger, des blousons suspendus à la patère, des tiroirs, des classeurs, des tableaux et des sculptures, du tambour néo-calédonien à la grande fente longitudinale qui monte la garde à l’angle de la bibliothèque, du balafon malinké ramené d’un séjour en Afrique et présentement suspendu au mur, des figurines de terre et de plâtre patiemment modelées par mes mains hésitantes, des posters impressionnistes et expressionnistes, des figures abstraites qui hachurent les murs, du tube de néon à la clarté livide, des parois de plâtre, des lignes électriques qui courent au plafond, du revêtement de tissu des cloisons, des cartes de géographie en relief, d’une reproduction du « Cri » d’Edward Munch, enfin de tout ce qui m’entoure et m’est familier, de chaque  centimètre carré de matière sort un murmure qui ne fait que croître et embellir alors qu’Henri pleure de joie, comme Moïse sauvé des eaux, comme un enfant qui retrouve le giron de sa mère après une longue absence, comme un amoureux transi à qui son amante accorde enfin ses faveurs ; un murmure donc qui enfle et gonfle et se dilate aux dimensions de la ville, de la contrée, de la Terre entière et l’on entend un énorme bruissement, de puissantes vocalises qui s’enroulent les unes aux autres, des multitudes de sons qui ricochent et rebondissent, des vacarmes qui heurtent les tympans tendus comme des membranes de tam-tam, des mélopées, des tumultes jusqu’à maintenant proprement inouïs, des bacchanales de foules en délire, des huées qui réclament la mort de victimes dans de sanglantes arènes, des tohu-bohu d’écoliers, des plaintes et des soupirs de couples amoureux en détresse, des lamentations, des cris de saltimbanques, des voix d’hommes et de femmes, des voix d’enfants qui jouent ou se disputent, des voix hautes, aiguës, pointues, des voix graves, des voix caverneuses de quartiers en perdition, des voix sépulcrales venant de noires pierres tombales, des voix voilées, usées par l’alcool et la fumée, des voix tonnantes de maîtres, des voix vaincues d’esclaves, des voix cassées sourdes, nasillardes du peuple qui revendique, des voix adolescentes qui muent, d’autres aphones d’avoir trop crié, des rires aux éclats, des rires qui déchirent les gorges, des rires qui pleurent, des rires de fous, des rires qui se dissimulent, qui feignent, manipulent ; des plaisanteries, des loufoqueries, des sarcasmes, des persiflages, des rires convenus dans les Palais de la République, ceux plus circonspects des sociétés savantes, des rires déployés sur l’immense scène de la vie à la façon de la Commedia dell’arte, des rires grotesques comme s’ils étaient issus des monstres archaïques et rupestres de la Renaissance, des rires spirituels, ironiques, narquois, grivois, sardoniques ; des plaintes et des pleurs, des doléances, des réprimandes, des remarques chagrines, des amertumes de misanthropes, des constatations sceptiques, des réclamations, des protestations, des accusations, des dénonciations, des récriminations, des langues savantes aux termes compliqués, des langues populaires, des idiomes et des dialectes, des patois, de l’argot et des langues vertes, des onomatopées, des récits, des dialogues, des monologues, des soliloques, des opinions contradictoires, des pensées en forme de maximes, des réflexions censées, d’autres aberrantes, des commentaires sur l’art, la religion, la philosophie, la culture de l’hysope, la science héraldique, la généalogie, des proverbes et des aphorismes de moralistes, des plaisanteries grasses, des discours sophistiques, politiques, éthiques, des apostrophes, des digressions, des divagations, des banalités du Café du Commerce, de longues périphrases, des circonlocutions, des interrogations métaphysiques, des négations de vérités, des affirmations gratuites ou mensongères, des galimatias, des fadaises, des fariboles, des réparties d’amants et de marquises, des déclarations d’amour, des mots d’humanistes, d’autres de tyrans, d’agresseurs, des prières, des incantations, des mots magiques, des mots comme des vagues qui dressent leurs murailles, leurs hautes falaises et retombent soudain et alors, quand le Mobile s’arrête, que la Grande Fraternité Machinique s’interrompt, que tout le tumulte retombe, il y a sur la Terre, sur les montagnes et les fleuves, les mers et les rues des villes, dans les maisons aux murs de ciment, une sombre faille qui creuse son abîme et les hommes sont perdus, seuls, irrémédiablement seuls et soudain c’est comme s’ils n’avaient plus de pensée, plus d’yeux et d’oreilles, plus de peau pour éprouver l’air, plus de narines pour sentir, plus de langue pour parler, plus de mains pour palper, plus de pieds pour avancer, c’est comme s’ils n’avaient plus, au centre d’eux-mêmes qu’une cavité en forme de désarroi, de bonde irrémédiablement expulsée par où s’écoulerait tout le sens du monde...

 

...J’ai oublié de vous dire, Henri, il est à peu près sourd et le bruit du monde n’est pour lui qu’un tremblement, qu’une vibration sous la plante des pieds, qu’un remuement d’atomes. Et pourtant Henri est content. Il a le monde entier au bout des doigts. Il a toutes les voix des hommes et des femmes qui résonnent dans sa main. Il n’y a plus que cela qu’il sent, les vibrations, les seules pulsations de la vie qui l’atteignent encore..

  Et puis je dois vous dire encore, Henri, il est aveugle, ou presque, et le monde est devenu une abstraction. Alors son Mobile qui vibre de toute la force rassemblée des voix du monde est sa mémoire, sa vision blanche cernée de fantômes et de promesses aux contours mouvants, aléatoires et cytoplasmiques.

  Et puis, Henri, il est infirme aussi, ou quelque chose d’approchant, et ses mouvements il les tient bien serrés dans sa main au cas où ils lui échapperaient.

  Et puis Henri, il est seul, ou tout comme, et pour pouvoir sentir la multitude, il a besoin d’une main humaine qui pianote les 14 chiffres de sa recharge, les 14 chiffres mystérieux qui ouvrent les portes du monde, qui enfoncent un coin dans la solitude, qui offensent le silence. La multitude, Henri la recherche pour se prouver qu’il existe encore, qu’il est un souffle léger à la face du monde, une invisible vibration, un cil transparent, un inapparent flagelle qui parcourt de menus espaces. avec application et ténacité.

  Depuis longtemps déjà, Henri se replie sur lui-même, s’affaisse, se tasse, s’arrondit autour de son Mobile, il n’est plus guère qu’un moignon vidé de sa chair et de son sang et de ses os et de sa lymphe et de ses nerfs et de sa peau et il n’est guère plus perceptible que les ondes minuscules qui enveloppent la Terre et se logent au creux de sa machine. Henri n’est pas sûr d’exister vraiment...

 

 

...Mais, Henri, au fait, qui donc vous a dit que la multitude à laquelle vous semblez accorder tant de crédit est une certitude inébranlable, que ces voix qui parcourent le monde sont issues de mille gorges différentes, que tous les bruits que vous entendez sont radicalement autres que ceux que vous proférez vous-mêmes ?

  Mais, Henri, cessez donc de rêver, brisez donc tous les miroirs, jetez aux orties ces machines qui abusent votre raison et faites face à vous-même avec lucidité. Vous êtes SEUL, Henri, constamment et irrémédiablement SEUL sur la Terre et toutes les machines ne sont là que pour vous donner le change, vous payer en monnaie de singe, vous remplir d’illusions, vous cacher ce qui crie en vous. Oui, Henri, assumez votre solitude, c’est la seule voie qui puisse vous sauver, celle de la vérité qui saigne, qui écorche, qui fouille votre peau pour que vous puissiez en voir l’envers, les nervures, en éprouver les spasmes, les flux et les reflux, car vous le savez bien Henri, les choses ne parlent leur langage vrai qu’à être retournées, à être exposées sur leur face sensible, animale, interne, secrète, celle qui ne peut ni tricher ni dissimuler car TOUT, dans ce monde est voilé, tronqué, oblitéré et les traces qui courent à la surface de la terre, les sillons et les fentes, les trous par où s’échappent les vapeurs de soufre, les failles qui courent le long des océans ne sont plus que la mémoire usée d’histoires très anciennes qui chuchotent à peine à nos oreilles, c’est si peu audible, à peine un murmure, et les multiples bouches de glaise et de limon ne peuplent plus les continents que de demeures closes sur elles-mêmes. C’est cette mutité qu’il vous faut déchirer de la force de vos ongles sertis de corne, c’est cette chair mondaine qu’il vous faut attaquer de vos dents érodées, de vos chicots qui perforent vos gencives, c’est cette humeur vitreuse du monde qu’il vous faut pénétrer de vos antiques sclérotiques jaunes et lacérées de sang, de vos prunelles affûtées comme de vieux diamants, c’est ce mur qu’il vous faut…mais Henri, où donc êtes-vous donc passé, je ne vous vois plus, ne vous entends plus, ne vous perçois plus, Henri…Henri…

 

 

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