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12 juillet 2026 7 12 /07 /juillet /2026 06:40
Debout dans la lumière

« Seul le silence survivra »

Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

Seul le silence survivra 

 

Partout où le regard jetait ses flammes

Etait le Désert

La Grande Désolation

La Terre ravinée

En ses plus grands chagrins

Le Ciel entaillé

De profonds sillons

Les Etoiles en leur robe diurne

Mais endeuillées

Mais tristes d’être seules

Mais usées de croître

Dans

Le

Vide

 

***

 

Plus rien n’avait lieu

Que le tournoiement

Des choses

Dans l’Azur éreinté

Loin étaient les hommes

Dans leurs parures chamarrées

Loin les femmes dans la discrétion

De leur apparaître

Les ombres se traînaient

Sur des dais de poussière

L’obscur glaçait les caniveaux

Les renards

En robes de feu

Glissaient au plein de leurs terriers

 

***

 

C’était la grande transe du Monde

La dimension invisible

De son retrait

Le tintement étrange

De son renoncement à être

 

***

 

Interrogeait-on encore

La Maison de Céphée

L’éclair de Cassiopée

Le Point brillant de Véga

Questionnait-on

Le destin racinaire des arbres

Le foisonnement des eaux

La lueur d’étain des lagunes

La façade rose

Du Fontana Rezzonico

Se demandait-on quoi que ce fût

Du lacet mercurial

Du cobra

Du tintement des gouttes de pluie

Sur les grotesques

Des Jardins de Bomarzo

De la Porte de l’Ogre

Entrée béante des Enfers

De la Maison penchée

Son air de Tour de Pise

 

***

 

S’inquiétait-on

De tout ce qui croissait

Dans les rumeurs améthystes

Du frais vallon

De tout ce qui lançait sa voix d’airain

Parmi les colonnes doriques

Les chapiteaux des Temples

Les scènes de Théâtre

Où se déroulait l’antique tragédie

Des Déambulants parmi les méandres

De la mangrove mondaine

Etait-on encore à soi

Dans la juste cause des Hommes

Dans l’inquiétude de leurs Compagnes

A en longer le souci diagonal

Cette ligne si près

De la Chute

De la Fin

 

***

 

Il y avait beaucoup de désarroi

De tristesse qui suintait

Sueur blême

Qui glaçait les visages

Les rendait de marbre

Gisants de pierre

Dans la douleur ossuaire

Des cryptes à la clarté grise

Mêlées de ténèbres

Confinées au district de la Mort

L’hébétude se répandait

Pareille à la peste

Noire

Dense

Edentée

Abrasive

Révulsive

Impudique

 

 

***

 

La Grâce

La Beauté

On les avait sacrifiées

A son urgence de vivre

A son désir opalescent

De devenir

Seigneurs et Maîtres

D’un Univers pris de folie

A sa volonté de tout soumettre

A sa PUISSANCE

Cette décision mortifère

De se mesurer aux dieux

D’en ravir les majestueuses forces

Les pouvoirs surnaturels

Les faveurs olympiennes

 

***

 

Seul le silence survivra 

 

 

Au loin

Dans une chambre secrète

Dans la demeurée certitude

De se vouloir humble

Seulement cette douce opalescence

Cette levée du Blanc

Dans le Gris méditant

Cette confiance en l’attitude

Du dénuement

Cette eau de source

Ce limpide événement

De l’Être venu à soi

Cette présence que réverbérait

L’image siamoise

Fondue en la paroi

Le signe du même

En sa simple émergence

Cette venue comme muette

Comme murmure en son enclin

Ce face à face du Rien

Et du Si Peu

Qui donnait consistance

A toute chose émise par une parole

A tout rêve dans ses contours de soie

A toute pensée en quête d’elle-même

 

***

 

La Forme était de neige

Droite

Unique

Hissée tout au bout

De son Destin

Regardait la chaise

Regardait l’ombre

Se regardait regarder

Ce qui était le plus précieux

ELLE dans son présent singulier

ELLE l’Effigie intimement disponible

Au souci de Soi

Pensait à l’orée de sa vision

Cette chose étrange

Aux yeux des incrédules

Seul le silence survivra 

Et le silence survivait

Et la Terre médusée

S’arrêtait de tourner

Il en est ainsi de toute

VERITE

Toujours se donne

Aux Êtres de solitude

Aux danseuses tristes

Qu’un tutu virginal vêt

De son tulle translucide

C’est un elfe de Degas

Qui esquisse un pas de deux

Un tourbillon d’écume

De Derviche Tourneur

Qui

Ici

A trouvé son

Repos

Car rien ne vient à la parole

Que le sans mouvement

L’immobile en sa façon d’Eternité

 

Seul le silence survivra 

 

 Aux turbulences des Hommes

Aux désirs des Femmes

Aux pluies de comètes

Aux étoiles filantes

Aux météores

Aux rires

Aux ors

 

***

 

Seul le silence

Il sera

L’aube

D’un

Nouveau

Jour

Silence

Il est tout près

Il est là

Debout

Dans la

Lumière

 

 

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4 juillet 2026 6 04 /07 /juillet /2026 07:24
Cette longue dérive

 Photographie : Anonyme

 

 

***

 

 

Tu me disais la perte de l’être dans l’épaisseur du temps

Tu me disais la fragilité de l’être dans la venue des jours

 

*

Tu me disais cet événement sans nom

Cette longue dérive que rien ne pouvait abolir

Tu me disais cette infinie patience qui sculptait

Ta forme pareille à ces Explorateurs du Vide

A ces illusoires Figures

Homme qui Marche de Giacometti

Tu en avais la douce inclinaison

L’inquiétante étrangeté

L’allure martiale en même temps

Qu’une disposition à la Chute

 

*

Pourquoi te fallait-il être

En avant de Toi

Etrange figure de proue

Penchée sur ton Destin

Toujours tu regardais vers l’arrière

Comme si ton passé te suivait

Ton ombre

Voleur surgissant de la nuit

Pour mieux te captiver

Te ramener en une terre originelle

Étais-tu si privée de présent

Que seuls les jours anciens

Tressaient à ton front

Les palmes de la gaieté

Les mérites de vivre

Que seules les heures natives

Dépliaient les louanges

D’un possible avenir

 

*

 

Tu me disais la perte de l’être dans l’épaisseur du temps

Tu me disais la fragilité de l’être dans la venue des jours

 

Nous avancions en cet étrange binôme

Réalité duelle qui semblait

Sans avenir

Qu’à se perdre dans son propre mystère

Aussi bien Deux figures en Une

Une illisible fusion

Dans la fugue du Monde

Sans doute n’étions-nous

Que ce Voyageur contemplant

Une mer de nuages

Cette silhouette noire

Quelque part du côté de Rügen

Perdue dans un songe baltique

Cette efflorescence de brume

Cette germination d’indécision

Cette question sans réponse

A-t-on jamais pu interroger l’Invisible

Dresser la carte du romantisme

Peindre la volute d’un état d’âme

 

*

 

Le ciel était gris

Qui passait au-dessus de nos têtes

L’horizon une courbe éloignée

Un signe perdu dans l’illimité

Le rivage une étendue confuse

Une aile de corbeau à la noire glaçure

La mer un flux gris

Ourlé d’une tremblante écume

Une parole se perdant

Dans le pli d’un non-lieu

Le ciel était gris qui appuyait

Contraignait à marcher

Au large de soi

Bien au-delà

D’une commune prudence

Peut-être étions-nous  

Des êtres en perdition

De simples décisions

D’un temps insondable

Des errances définitives

Sans autre but

Que de se connaître

Mais le livre de notre odyssée

Était clos immensément clos

Et nous demeurions là

Deux points ambigus

À la lisière du jour

Déportés d’eux

Abolis

Plus rien ne se décidait

À paraître

Rien

Nous demeurions enclos

Inaccessibles

Nous n’étions même plus

Des êtres

Mais des silences plaqués sur les choses

Des dérives marines privées d’amers

Oui Privées

Il le fallait

Étrange Loi

Mutilante Vérité

 

 

 

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29 juin 2026 1 29 /06 /juin /2026 07:39
Fragile en sa demeure

    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Fragile en sa demeure

 

Les choses sont là devant

Dans l’énigmatique pliure

De leur être

Comment en saisir

La troublante nature

Tout est en fuite

De soi

Tout en chute vers l’abîme

Tout si éphémère

Qui ne dit son nom

 

***

 

Comment être à soi

Comment s’accorder

À sa propre vision

Il y a tellement d’incertitudes

D’approximations

Dans notre hésitante

Marche vers l’avant

Toujours nous titubons

Toujours nous hésitons

À coïncider

Avec ce que nous sommes

En propre

Une illusion parmi

Le fin brouillard du monde

 

Plus d’un m’avait dit

 

Mais regardez donc

Le fil de la Vierge

Sa ténuité sa résonance

Dans l’air empli des remugles du jour

La brise sentait la touffe ébrieuse du thym

La délicieuse harmonie d’autrefois

L’insistance têtue du présent

La texture invisible de l’avenir

 

***

 

Plus d’un m’avait dit

 

Vous n’existez pas vraiment

Vous n’êtes qu’une image

Puisée à la source du songe

Qu’une flamme agitée par le vent

Un gribouillis d’enfant

Sur les pages d’un cahier

 

***

 

Fragile en sa demeure

 

Voici ce que je pensais du monde

Une fleur me visitait

Qui l’instant d’après

Avait perdu ses pétales

Elle jonchait d’écume

Dans un simple désarroi

La croûte grise du sol

 

Mignonne allons voir si la rose

Disais-je souvent aux Inconnues

Qui croisaient ma route

Certaines venaient

Certaines partaient

Toutes étaient en fuite

D’elles-mêmes

Et nulle ne voulait voir la rose

En son dénuement dernier

 

Déjà la flétrissure les atteignait

Elles les passantes distraites

Déjà la soie de leur peau peluchait

Déjà le parchemin signait

Les premières traces

D’une affliction

 

***

 

Fragile en sa demeure

 

Qui donc

Vous qui passez

Moi qui demeure

Tout dans la perte de l’être

Jour aux encoignures bleues

Nuit aux angles d’ombre

Midi criblé d’étincelles

Voici la complainte du temps

Voilà la mesure de l’homme

De la colline sous le ciel

De la Terre usée

De tourner sur son axe

Des Tropiques

Que la chaleur éteint

Des Pôles

Que la glace ennuie

 

***

 

Et un matin dans le frais de l’heure

J’avais rapporté de ma promenade

Une errance plutôt

Une distraction

De ma propre figure

Cette mince toile

Ornée de mille soleils

Que je pensais être l’orbe de la joie

On me persuada bien vite de m’écarter

Du vertige de ma vision

Ces globes de lumière n’étaient nullement

L’assurance d’une félicité

Plutôt les signes avant-coureurs

D’une étrange combustion de l’âme

 

Même la Prestigieuse entre toutes

Possédait en son sein

Les motifs de sa destruction

Un flacon de ciguë

Au plein de la grâce

Et tel l’infortuné Socrate

D’avoir cru à l’imparable Vérité

Elle aurait payé le lourd tribut

 

***

 

Les Sophistes plus nombreux

Une foule dense et vipérine veillait

À ce que rien ne fasse sens

Dans l’horizon des êtres

Pas plus ces risibles fils de la Vierge

Que tout Vivant sur cette Terre

Il fallait des hommes bien fats

Pour un instant

Croire en leur immortalité

Le Temps était là

Avec ses mors de diamant

Ses trépans de platine

Mort devait s’ensuivre

Jusqu’à la fin des temps

 

***

 

Avaient-ils jamais commencé

Vraiment les hommes

Le tissage était si lâche

La navette si usée

La toile si mince

Un rien

Sur l’envers d’une peau

Oui

Un Rien

 

*

 

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28 mai 2026 4 28 /05 /mai /2026 07:26
L’aire ouverte du silence

                                                              Photographe non identifié

                                                                   Source : Marie Claire

 

 

« L’amour est un châtiment.

Nous sommes punis

de n’avoir pas pu

rester seuls. »

 

« Feux » - Marguerite Yourcenar

 

***

 

 

   Seule, face à la mer, dans l’infini égarement qui coiffait ton âme, ceci, ce danger de l’amour, tu en savais les sourdes reptations. Tu en pressentais les vives lézardes qui ne manqueraient de faire leur sinueux trajet à l’insu de ta conscience. Faut-il que nous soyons naïfs pour nous engager sur la route du non-salut avec autant d’audace que de touchante illusion ! Cheminer de concert est tout, sauf l’éventail ouvert d’une joie. Mais nul homme, nulle femme, ne sont des objets sacrificiels qui consentiraient à leur propre perte au motif que l’amour les a visités, qui ne les laissera plus en repos.

   Je t’avais rejointe, toi la Solitaire dont seule la vue de la mer apaisait les rampantes angoisses. Sur ton banc je m’étais assis. Non en pure confiance. Jamais l’on n’est assuré de rien dans la faille béante des sentiments. En réalité on n’aime qu’à assurer sa propre survie. L’Autre est ce qui nous fait défaut, sans quoi notre voyage serait pure errance parmi le labyrinthe exténuant de la terre. Notre corps, nous le lançons dans toutes les directions de l’espace, tel un harpon qui saisira ici une miette de vent, là le flocon d’un nuage, plus loin cette femme emplie de solitude.

   Toi donc qui attendais. Mais qu’attendais-tu qui ne soit que ta propre empreinte sur le cercle accompli du monde ? Vois-tu, il ne s’agit de ruser avec la réalité, d’en poncer les aspérités afin qu’elle tienne le langage que l’on attend d’elle. La réalité est toujours tissée d’immanence, elle rôde sur d’illisibles sentiers emplis d’ombre et de doute. Oui, l’amour, ce beau mot brille à la cimaise d’un projet idéal. Mais combien il se farde de ténébreux desseins dès l’instant où l’exister le métamorphose, le fait passer de simple esquisse à cette pâte lourde du destin, cette glaise dans laquelle nous n’avançons qu’à porter notre être au-devant, dans ce rai de lumière qui vacille et ne tient que le récit étroit d’une surdi-mutité.

   Sans doute me trouveras-tu confit en stoïcisme, moi qui énonce ces certitudes et en assume les tragiques conséquences sans même  que mes yeux ne tremblent, ni mes paupières ne cillent. Tout amour est « châtiment », nous dit Marguerite Yourcenar, qui étaie sa thèse au moyen de l’assertion suivante : nous n’avons eu le courage d’affronter notre propre solitude. Oui, je crois bien qu’il s’agit là du geste héroïque d’une pensée sans fard, du maintien d’une ligne directrice qui ne s’infléchit nullement sous l’effet d’une dérobade. La lumière de la vérité est, le plus souvent, vive comme celle du soleil au zénith. Elle nous aveugle et c’est la raison pour laquelle nous nous en détournons et lui préférons l’onction plus douce de l’ombre. Au moins, ici, sommes-nous assurés de ne point connaître les habituels ravages de la passion et nous appliquons-nous à nager dans les eaux tièdes d’une quiétude acquise à l’aune d’une esquive, d’une fuite.

   Notre « amour », oui, je le place entre guillemets, je le situe dans une époque qui, maintenant, n’a plus cours. Me demanderait-on de tracer ton portrait, je crois bien que, de mon fusain, ne tomberait qu’une noire pulvérulence, ne se donneraient que quelques traits ne connaissant même plus le lieu de leur être. Tout ceci est si confondant, cette vive sensualité qui fulgure dans le lointain et, déjà, se consume dans les rets de sa propre perte. T’en souvient-il de nos émotions partagées, de nos doigts enlacés que liait une même eau fraternelle ? T’en souvient-il ? « Fraternelle », je le sais, ce qualificatif ne te posera nul problème, je m’en remets à ton instinctive lucidité. Nous n’étions que des frères en solitude.

   Tu confiais le roman de ta vie à ces dessins - ce n’étaient parfois que de simples gribouillis d’enfant -, le mien, je le tissais de mots qui, le plus souvent, s’effaçaient à même le silence de la page blanche. J’en ai gardé quelques traces sur la pelote emmêlée de ma mémoire : la mer ; une brume à l’horizon ; le sillage des oiseaux, teinté de gris ; un soleil nébuleux dont l’œil semblait enclin à déchiffrer notre mystère. Vois-tu, nous ne sommes que de purs mystères qui n’atteignent même pas leur propre rivage. Alors l’amour ! Oui, nous avons été « punis de n’avoir pas pu rester seuls ». Maintenant nous sommes punis « de n’avoir pu rester en amour ». Où est l’équilibre qui porte le nom de « plénitude » ? L’aire ouverte du silence est le seul espace dont nous puissions faire l’expérience. Nous sommes des outres vides que le vent traverse. Puisse-t-il un instant s’arrêter, demeurer et nous dire le terrible secret que nous cachons au monde. Puisse-t-il !

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20 mai 2026 3 20 /05 /mai /2026 06:52
Là dans la venue du jour.

Septembre finissait

Octobre tardait à venir

Dans le ciel

Une dernière lumière

S’attardait

Une manière de gonflement

De sève s’annonçant

Avant que l’ombre

N’arrive

 

Tu aimais ces couleurs

Qui n’en étaient pas me disais-tu

La terre était ton élément

Comme l’air le mien

Ses sillons t’attiraient

Les mottes luisantes

Que le coutre versait

Jadis

Dans les pages

De Georges Sand

 

La Mare au Diable

Me disais-tu

Et tes yeux couleur de souci

Étaient en partance

Pour ailleurs

Sans doute

Un Pays sans nom

Une île sans rivage

Une presqu’île qui n’avait nulle fin

Se perdait dans des nappes de brume

On n’en pouvait connaître

L’énigmatique destinée

 

Le diaphane te parlait

Le langage du discret

L’à peine arrivée de l’heure

Te trouvait en méditation

La plaque de l’étang

Aperçue depuis ta fenêtre

Ses vibrations

Sous la clarté diffuse

Ses irisations parfois

Ce glissement au loin

Vers les montagnes bleues

Ceci suffisait à te porter en un lieu

D’où il semblait que ton retour devînt

Une impossibilité

La matière insaisissable

D’un rêve

 

Le plus souvent

Dans ta maison

Aux volets à demi tirés

Au milieu de la pénombre

Tu lisais des pages et des pages

Du Grand Meaulnes

Un peu comme si ta vie en dépendait

Tu respirais à peine

Le soulèvement de ta poitrine si discret

On aurait dit le battement d’un cil

Songeais-tu alors

À ces promenades romantiques

Sur un lac de Sologne

Ou bien sondais-tu

Ce que le livre disait

Cet impossible bonheur

Qui jamais

Ne se laisse atteindre

Deux fois

 

Le dehors m’attirait

Le vent m’appelait

Parfois celui qu’ici on nomme

Le Marin

De mes promenades je revenais

La barbe criblée de brouillard

Les yeux laissant s’égoutter

Une poussière de pluie

Je t’invitais à me suivre

A te vêtir

D’une toile légère

A venir longer ces étangs si beaux

Que l’automne lissait

De sa palme douce

 

Mais non

A cette immersion

Dans l’espace

Tu préférais

Cet étrange confinement

Sans doute en raison

De ta nature rétive

De l’illisible peine

Qui t’habitait

Pareille à un voile posé

Sur le réel des choses

 

De longues heures

A sillonner la garrigue

Semée de l’odeur épicée

Des touffes de thym

Parcourue du vert clair

Des genévriers cades

Illuminée par les étoiles mauves

Des aphyllanthes

Et celles roses

Des cistes cotonneux

Souvent la Tramontane se levait

Portant avec elle

Les cris aigus

Des busards cendrés

Tu aurais aimé entendre

J’en suis sûr

Ces appels du ciel

Cette faune libre

Fière

Sûre de son trajet

Ailes largement éployées

Œil perçant forant l’air

De sa belle certitude

 

Mais rien ne servait de te dire

Le dehors

Alors que ne te tentait que

 Le dedans

La disparition aux yeux des autres

Le refuge derrière

Ces murs d’argile

Ils te protégeaient de la foule

Des curieux

Qui déambulaient encore

Dans les rues

Qui bientôt seraient désertes

Tu me disais souvent

Mais quand donc le silence

La paix enfin revenue

Le creuset d’une joie

Dans le fortin du corps

 

Parfois le matin

Lors de la première lumière

Ta silhouette

Que de rares passants

Pouvaient dérober

À ta naturelle pudeur

Ils n’emportaient de toi

Que

Cette allure ambiguë

Cette volte-face

Cette fuite encadrée

De blanc et de bleu

Tes couleurs fétiches

Tu les disais précieuses

Dans leur pâleur même

Leur effacement

Leur souple présence

Que l’ombre recouvrait

En même temps que tu t’y confiais

Avec une certaine délectation

Toi personnage des coulisses

Toi actrice

D’une scène sans voyeurs

Toi ligne éphémère

Dans le déclin

De ce qui se montre

 

Ton destin était ceci

La transparence

L’absence d’épaisseur

Le retrait en toi si discret

Qu’on n’en percevait jamais que

Le début

Ou bien

La fin

Autrement dit jamais la nature vive

Jamais la faille par laquelle te rejoindre

L’ouverture à la vacance de ton être

Tu étais cet indescriptible signe

Sur une antique tablette d’argile

Une simple et éphémère lueur

Sur le col d’une amphore

Un espace entre deux mots

Ce vide médian

Cette respiration

Du vide et du plein

Des Taoïstes

 

Ces blancs

Ces interstices

Ces lumières

Dont se vêt la peinture

D’un Cézanne

Afin qu’apparaisse

Comme en sustentation

Comme par miracle

Tout l’esprit que la Sainte-Victoire

Porte en elle

Qu’elle ne diffuse qu’aux yeux

De ceux qui les ouvrent

Et les emplissent

Des beautés du monde

 

Etait-ce ceci que

Tu cherchais

En toi

Rien qu’en toi

Dans la meute de solitude

Qui t’entourait

Dans la perte

A toi consommée

De cette réalité

Auprès de laquelle

Les Nombreux

Se ruaient

La prenant sans doute

En tant que la révélation suprême

Dont l’existence faisait l’inestimable don

 

Mais combien je m’aperçois

Que mes questions sont inutiles

Pour ne pas dire oiseuses

Comment te définir

Toi l’Etrangère

Puisque

A moi-même

Je suis

L’Etranger

Auquel je n’ai même pas accès

Cette image

Que le miroir me donne

Alors que le réel me l’ôte

Puisque jamais je ne serai

L’Observateur

De Qui-je-suis

Cette feuille d’automne

Qui déjà flétrit

Et s’absente

Des nervures

S’y dessinent

Qui signent

La perte de toute chose

Le non-retour

Du temps

Le non-retour

De l’être

 

 

 

 

 

 

 

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27 avril 2026 1 27 /04 /avril /2026 08:07
Rouge Désir

           « Une nuit s’éveille »

               Collage papier

       François-Xavier Delmeire

 

***

 

 

Il y a la nuit d’abord

La nuit aux rives sombres

Que nul ne visite

Sauf quelques Egarés

Parmi la confluence des rues

Il y a la nuit pareille à un lac noir

Avec ses battements d’écume

Ses lueurs d’étain

Ses sombres encoignures

Ses labyrinthes

Où dorment les rêves des Hommes

Ces confondantes boules de suie

À la limite de figurer

 

*

 

Il fait si ténébreux dans les plis céphaliques

Il fait si étrange dans les corps livrés

Aux tumultes pluriels du Souci

Dans le réseau des nerfs qu’électrise

L’impatience de venir à Soi

Alors qu’on n’est encore

Qu’une vague chrysalide

Dont le cœur ne bat

Qu’au rythme de la peur

 

*

 

Cela serre les tempes

Cela orne le plexus

D’une myriade d’étoiles

Cela s’invagine

Dans la rainure du sexe

Avec un bruit d’insigne faveur

Serait-ce ici le lieu à partir duquel paraître

La grotte dont surgir afin de connaître

Ce qui résiste

Ce qui fait silence

Ce qui glace le sang

Le transforme en un fleuve

Au cours impétueux

Qui peut-être

Jamais ne rejoindra l’estuaire

Cette nappe immense

Qui s’appelle Liberté

 

*

 

Jamais nul ne s’en empare

Liberté est toujours en fuite de nous

Et nous mourons de n’en pouvoir saisir

L’éblouissante résille

Alors nous nous accrochons

À la Ville

À son réseau de plaisirs

À ses bars aux néons rouges

A ses Filles Noires

Aux jupes haut fendues

Aux bottes d’Amazone

Qui nous donnent le frisson

A seulement en percevoir l’éclat

Dans l’antre igné de notre esprit

 

*

 

Mais qui es-tu toi Ville

Aux ténébreuses membrures

Qui es-tu pour être

Si muette

Si distante

Si énigmatique

Dans l’intense fourmillement

Qui parcourt tes reins

Incendie ton anatomie de pierre

Allume dans tes yeux les flammes

De la possession

Oui de la possession

La seule Volonté qui soit la tienne

Nous happer dans l’arc rubescent

De ta bouche

Nous tourner selon

Mille sens métaphysiques

Nous enduire

De ton miel vénéneux

Nous réduire à Néant

 

*

 

Oui ton stratagème est si apparent

Qu’il est un cristal qui vibre

Et nous vibrons à l’unisson

Car nous n’avons nullement

Le choix

Qu’adviendrait-il de nous

Si nous étions exclus

Du sein de ta Passion

Que deviendrions-nous si ce n’est

De furieuses esquisses

Déchirées au plein de leur condition

Ne sommes que des êtres de papier

Des fragments de palimpsestes brouillés

Sur lesquels ne s’inscrivent

Que les signes irrémédiables

D’une errance à jamais

 

*

 

Ville aux dentelles lapidaires

Ville aux mille sortilèges

Es-tu au moins consciente

De ton emprise

Nos yeux sont acquis à ta gloire

Nos bouches chantent les refrains

De tes rues

Les couplets

De tes larges places

Et pourquoi donc as-tu sorti

Ce masque de lumineuse porcelaine

Ce biscuit qu’avive l’incendie de l’aurore

Pourquoi ces yeux baissés

Dans la pose de la méditation

Pourquoi cette retenue

Ce nez si droit qui dit la Vérité

Ces lèvres carminées

Qui ne sont que les portes ouvertes

De Ton Désir

Du Nôtre

Ils sont coalescents

Ils vivent de la même provende

Ils exultent

A la seule idée d’une tension à résoudre

D’une expérience à tenter

Qui est celle de repousser la Mort

Un jour de plus

Une heure encore

Une minute

Alors que l’existence

Bat son plein

Et nous appelle

Au luxe d’exister

 

*

 

Et cette main de nacre

Et de corail

Cette efflorescence de la volupté

Cette griffe en attente

De notre propre chair

Mais aussi de la sienne

Armée de toutes les pulsions

Du Monde

Mais aussi ce dessein fou

Qui n’est que destruction

De Soi

De l’Autre

Qu’attend-elle donc

Pour lancer son mortel venin

Nous atteindre au plein

De cette étrange manifestation

Qui est la nôtre

Entre le point d’Origine

&

Celui du Festin Dernier

Qu’attend-elle donc

Nous sommes impatients

D’être Nous en l’Autre

D’être l’Autre en Nous

Rouge Désir

Désir Rouge

Tel est notre Nom Commun

Qui jamais ne se consume

Qu’à être proféré

Rouge Désir

Désir Rouge

Nous sommes à Toi

Tu es à Nous

 

*

 

En Nous une Nuit s’éveille

Accueillons-là à la façon

De la plus belle offrande

De ceci nous vivons

De ceci nous mourons

 

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17 avril 2026 5 17 /04 /avril /2026 06:58
Lumière rouge.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés

***

Qu’était donc cette persistance, là, dans l’étreinte de la chambre, cette éminence avec son feu assourdi, sa braise éteinte ? Qu’était donc cet éclat fiché dans la pliure des chairs avec impossibilité de l’en déloger ? C’était survenu à la manière de l’étoile filante, da la queue de comète. Une soudaine illumination puis le règne des ténèbres et l’immense solitude que jamais rien n’habiterait. Que rien ne résoudrait, si ce n’est une persistante mutité. Au dehors la nuit coulait avec son chant de glaise noire et la lune glissait sur l’eau pâle des étangs. Et les forêts, le frémissement des bouleaux, leurs troncs argentés pareils à la fuite du temps.

Quelque part, il devait bien y avoir une clairière bordée d’arbres sombres, contours de votre supposée vêture. Une plage de clarté, votre cou en forme de presqu’île. Une anse, pointe avancée de la conscience ou bien ovale parfait d’un visage qui se dissimulait dans la presque apparition de cette étrangère que vous étiez. Et que vous demeureriez quand bien même j’aurais écrit un poème vous intimant de paraître au grand jour.

Et le surgissement rubescent de vos lèvres et cet arc de Cupidon appelant à la simple folie. De ne point vous voir et de vous imaginer seulement, habitant un corps doué de passion. Douleur de ne pas dessiner vos yeux, fût-ce dans l’effleurement de l’estampe. Cependant, demeurez là où vous êtes, dans cet orbe d’apparition que cerne la brume du doute. Ainsi vous êtes belle à n’être pas approchée. Ainsi vous êtes énigmatique à vous dissimuler dans les mailles de l’irrésolution. Il ne saurait y avoir d’œuvre plus accomplie. Oui, d’œuvre plus accomplie !

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31 mars 2026 2 31 /03 /mars /2026 15:43
Belle d’une autre époque.

« Bistro » - 1909.

Edward Hopper.

Source : Ciné-club de Caen

 

   Un train de nuit, c’est toujours un mystère, un genre de voyage à l’aveugle avec, parfois, des illuminations aussi brèves qu’intenses. Vous étiez montée à Limoges, dans cette gare néoclassique des Bénédictins, art nouveau tardif en même temps qu’Art déco, comme si votre étrange vêture voulait consoner avec une époque révolue. C’était tout de même assez étonnant cette coiffe d’antan, cette vaste robe noire dans les plis de laquelle vous vous perdiez. Quant à votre façon de vous exprimer, elle était affectée et dénotait un grand souci de vous dissimuler derrière une rhétorique d’apparat. Vous êtes entrée dans un compartiment contigu au mien. Sous la lumière violette du plafonnier vous figuriez à la manière d’une ancienne courtisane partant rejoindre son amant. Etiez-vous l’épouse d’un notable qu’il ne fallait pas éclabousser à l’aune de quelque scandale ?

C’est aux environs de Vierzon, parmi les étangs solognots et la théorie des bouleaux blancs que vous êtes sortie dans le couloir. J’y étais depuis un moment, fumant rêveusement face au charmant paysage sylvestre. Je vous observais à la dérobée, espérant malgré tout lier conversation. Cependant je dus renoncer au fait d’entendre votre voix bien longtemps. Me souciant de la destination de votre voyage, je n’obtins que quelques réponses elliptiques, que de rares mots sibyllins lâchés du bout des lèvres. A l’évidence vous étiez d’un autre monde et ne souhaitiez nullement vous laisser distraire par un quidam. Les hasards de la rencontre étaient-ils, sans doute, trop prosaïques à vos yeux. Je m’étonnais de vous voir fumer, aspirant de longues bouffées, rejetant vers le ciel du train des volutes bien ordinaires. N’étiez-vous pas, simplement, une « femme du peuple » en goguette, une cabotine qui souhaitait briller au-dessus de son habituelle condition ?

Arrivés à Paris au petit matin, je vous perdis bientôt au milieu des remous des passagers et des bruits qui couraient sur les voies, parmi les aiguillages. Bientôt, pris par le rythme de la ville, je ne pensai plus à vous. Vous étiez simplement cette image surranée échappée d’un magazine de mode, image qui, bientôt, ne serait plus qu’une cendre perdue dans le gris des jours. J’étais descendu dans un hôtel de l’Île Saint-Louis, à quelques pas des boîtes vertes des bouquinistes, bien décidé à trouver ce que je cherchais : quelques photographies de la Belle Epoque qui devaient nourrir l’imaginaire de mon prochain roman. Levé tôt, le lendemain, je flânai un instant le long du Quai d’Anjou dans une lumière aussi belle qu’irréelle. J’aimais Paris d’un amour exigeant. J’aimais l’Île d’un amour passionné. La voir, la longer suffisaient à mon ravissement. Arrivé au milieu du quai, à la hauteur du Pont Marie, deux inconnus à la terrasse d’un bistro consommaient une boisson. Une femme vêtue de noir dont l’habit austère contrastait avec la tenue plus légère, colorée, d’un tout jeune homme, était en grande conversation avec son interlocuteur. C’est dans un angle mort de la vision, avant de franchir le pont derrière lequel se dressaient, agités par un vent léger, les quatre chandelles de peupliers que je pris conscience de l’étrange tableau qui avait surgi devant mes yeux. C’était bien vous, l’étrange passagère du train de nuit, dans ce face à face qui ne pouvait être qu’amoureux. Un gigolo, une sorte de passager clandestin dans l’existence d’une bourgeoise de province. Avec le recul je comprenais mieux maintenant la réserve que vous affichiez. Sans doute aviez-vous peur d’être démasquée. Telle une aristocrate vénitienne à qui l’on aurait ôté son masque lors d’un carnaval galant. Je traversai le Pont Marie bien attristé de voir que les mœurs partaient à vau-l’eau. Bientôt les bouquinistes, bientôt leurs magiques boîtes vertes. J’avais besoin de cela, me plonger dans l’imaginaire et n’en ressortir qu’à la lumière d’une métamorphose.

Le bouquiniste était un vieil homme dont le visage heureux et ouvert était enchâssé derrière les cercles de minuscules lunettes. Il me faisait penser à la physionomie du très illustre Littré, mais dans une version plus joviale, moins portée à l’introspection. Je l’entretins bientôt du but de ma visite et me retrouvais avec une dizaine de magazines contemporains de la Belle Epoque : « Le Petit Echo de la Mode » ; « L’Illustrateur des Dames » ; « la Citoyenne » ; « Le Petit Journal ». Je m’assis sur un banc, étalai les revues et les feuilletai sur-le-champ. C’est dans un ancien numéro de « Vogue » que je découvris, au trait de pinceau près, la vision de celle que vous aviez été il y a un instant, installée face à votre supposé galant. La reproduction était de qualité moyenne mais j’y reconnaissais tous les détails de votre mode ancienne, les ombres portées sur le quai, les flèches des arbres dans l’eau claire du ciel. Sous la reproduction, la simple mention : « Bistro ». Edward Hopper - 1909. Décidemment, je tenais le sujet de mon prochain livre. Mais à quel prix ? Je repassai la Seine en sens inverse. Bientôt le Quai d’Anjou aux belles pierres couleur d’argile. Il n’y avait plus trace du Bistro et, bien évidemment, les silhouettes qui en longeaient la façade avaient fondu comme au sortir d’un mauvais rêve. La perspective de la rue se noyait dans un fin brouillard. Je suis rentré à l’hôtel. Le lendemain, dans le train à destination du Sud je ne me lassais pas de découvrir les images d’un temps qui ne semblait jamais avoir existé. Bientôt nous dépassions le campanile de la gare de Limoges-Bénédictins. L’ombre en gagnait l’architecture, la détourant à la manière d’une robe nocturne aux plis généreux. Bientôt les lacs du limousin, le vert adouci de l’herbe, les taches couleur de thé des vaches limousines. Je fermai les yeux sur le paysage si doux, empreint d’une belle nostalgie. Nous vivions une belle époque. Assurément, une très belle époque !

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25 mars 2026 3 25 /03 /mars /2026 08:22
Automnales.

 

    "Morte saison".

  Œuvre : André Maynet.

 

***

 

 

« La teinte automnale des feuilles jaunies,

et ce vêtement de la nature déjà flétrie,

convient mieux à l'habitude des rêveries profondes

et des pensers amers ».

 

Senancour, Rêveries.

 

 

***

 

 

Souvent lorsque les feuilles tombaient

Longues et infinies chutes

Dans la décroissance du jour

 

Tu me disais

Morte saison

 

Et demeurais en silence

Comme si

Après cette parole

Rien ne pouvait advenir

Que néant

Et perdition

Dans la faille

Immensément ouverte

Du Temps

 

Je te disais alors le luxe

A proprement parler inouï

Inentendu

A peine frôlé

Que ta méprise

Des choses muettes

Laissait dans l’ombre

De l’oubli

 

***

 

Ainsi, parfois nous passions de longues heures devant la lumière de l’âtre

Perdus dans nos pensées et rien ne s’annonçait que cet étrange ennui

Qui crépitait parmi le rougeoiement des braises

Dans l’entrecroisement des heures

Dans la scission qui s’immisçait

Entre nous

Comme si nos pensées

Soudain distraites

Subissaient l’outrage incompréhensible

D’une diaspora

Et nous errions, alors, illisibles

L’Un

À

L’autre

Dans cette impermanence des choses qui nous tirait

A hue

Et à dia

Intime déchirure dont nos âmes souffraient

À seulement entendre ce vent de déraison

Cette sombre pliure qui faisait de nos destins

Des feuilles mortes envolées par le vent

 

Tu me disais

Morte saison

 

Je te répondais

Belle saison

 

Et ici combien nous sentions la brusque dérive de nos vies

Nos avancées en forme de fétu de paille que de sombres flots auraient balloté

A l’unisson de vents et marées dans l’indécision à être qui nous faisait

Etrangement penser à l’hibernation de la chrysalide

Emmurée

Dans son cocon de soie

Jamais sûre de pouvoir un jour franchir les parois

De cette geôle de carton gravée des illisibles signes de l’absence.

 

Tu me disais

Morte saison

 

Et je voyais la justesse de tes yeux plier dans le vague

Leur surface s’iriser de bien étranges lueurs

Ce que tu aimais

Sans doute une projection de ton tempérament fantasque

Jamais réconcilié avec lui-même

Ce que tu aimais

Te presque entièrement dénuder

Une buée blanche

Un léger frimas

La touche d’une aquarelle

Nimbant le précieux de ta chair

Le reflet d’un fruit sur le vernis d’une coupe

Te disais-je

A quoi tu répliquais

D’une Nature Morte

Ta voix s’infléchissait

Dans la texture libre du monde

Cette Majuscule double

Nature

Morte

Par laquelle te donner à voir dans

 

ce vêtement de la nature déjà flétrie

 

Tu te plaisais à citer cette phrase si juste de Senancour

L’un de tes auteurs préférés

 Cette prose qui semblait ne devoir jamais

Toucher terre

Tellement l’espace de la mélancolie est cet impalpable

Toujours

En suspens

Après lequel tu courais

Tel un enfant chassant l’invisible papillon

Qui toujours se dérobe

Relançant ainsi au centuple l’immarcescible flamme

Du

Désir

 

***

C’était bien cela tu te vêtais de ce rien à seulement attirer mon attention

A poser mon propre corps dans l’orbe inatteignable du tien

Cette fuite à jamais

Cette perte

Oui

Cette perte

 

Je te répondais

Belle saison

 

Et, cependant en pensais-je le moindre mot

En éprouvais-je la sensation épicée

D’un épicurisme

Ou bien alors n’avais-je le choix que d’un refuge

Dans un vertical stoïcisme

Jouer les Héros, scintiller d’une dernière braise

Avant que ses escarbilles ne s’effacent dans la nuit 

 

***

 

Mais, maintenant, il me faut parler du haut de ton corps

 Cette si tentante effigie

Que tu dresses et tresses pareille à une vannerie dont jamais on ne viendrait à bout

Seulement en apercevoir la complexité abritée en quelque lieu secret

Alors que ton en-dehors se donne à saisir comme cette lumière ineffable

Dont tu sembles tissée à ton insu

 Sans doute

Ce subtil rayonnement

De toi

Cette exacte évanescence de la peau en sa sourde rumeur

Comment en lire le chiffre subtil

En décrypter le message

En deviner la source faisant couler en mille ruisselets

L’urgence à être parmi les oscillations mondaines

Certaines choses ne peuvent être dites

Non en raison d’une impossibilité foncière

Seulement parce que le langage échoue parfois à faire venir

Devant soi

Une si impalpable réalité qu’elle s’oublie

À même son essai

De vouloir se donner

Dans la présence

 

***

 

Mais voilà je m’égare dans un labyrinthe

Alors qu’il ne s’agit que

De toi

Du silence dont il faut tâcher de te faire surgir

Aube montant de la nuit

Douceur d’une apparition dans la soie d’un songe

Tes bras si frêles qu’ils ont la vibration d’un cristal

Ton cou ce rameau sur lequel ta tête repose

Pareille à ces rêveries profondes

Dont tu t’entoures

Comme pour te sauver de toi

Le seul danger qui te menace

A tout jamais

 

Tu me disais

Morte saison

 

Tu me disais

pensers amers

 

Et tu semblais te fondre dans cette toile armoriée des murs

Dont on aurait volontiers pensé qu’elle était

Une allégorie de l’Automne

Un appel hivernal

Déjà le souffle de la bise aux angles vifs des rues

Et ce miroir

Qui était-il

Oui

QUI

Car il ne pouvait être simple chose dans l’éparpillement du temps

Simple remuement inaperçu de l’espace

Simple retrait en lui d’une chose banale

Il fallait qu’il eût une histoire

Un destin

Il fallait qu’il te retînt au monde dans la parole ineffable qu’il semblait t’adresser

Mais quelle aventure donc avais-tu été avant même que je te connaisse

 

***

 

Par un simple et facile essor de l’imaginaire

Voici que je te dessine sur cette feuille d’ennui qui te ressemble tant

Vêtue d’une longue robe blanche

Sur une infinie dalle de pierre qui fuit vers l’horizon

Sans doute de ces granits assourdis qui sont l’âme

Des terres du Septentrion

Où souffle le vent du Nord

En longues rafales

Ton haut est couvert d’une sorte de cardigan noir à l’aspect bien sévère

Tu sembles regarder comme dans un rêve cette sombre lande qui s’étend

Ensauvagée

Insoumise

Rebelle

Seule

Une

Au loin sont des nuages gris et blancs qui font leur étrange gonflement

T’atteignent-ils au moins du rêve dont ils paraissent habités

Et cette terre qui court au loin semant ses haillons dans l’invisible

T’invite-t-elle à penser la densité des choses

Leur esseulement parfois

Quand le givre est venu qui recouvre tout de son immense linceul

Blanc

 

***

 

Blanc

Cette teinte qui n’en est une

Cette page qui tremble au loin en attente de ton écriture

De l’empreinte de ton signe

De la trace de tes lèvres

Oui de tes lèvres

Ces portes par où passent ces mots du langage

Qui te définissent bien mieux que ton corps ne saurait le faire

Tes yeux le signifier

Ta main en saisir

L’évanescente feuillaison

 

***

Tout est en dette de soi

Dès l’instant où

Absents au réel

On n’en est plus que l’indésignable nervure

La perte du sens

Dans la faille

 Irrémédiable

De la saison

Sa décision de reprendre en son sein l’aventureuse marche qui nous affecte

Et nous plie souvent sous les fourches caudines

De quelque chose qui nous dépasse

Infiniment

Que nous ne pouvons nommer

Mutisme que la vacuité du présent ouvre sous les pas que nous voulons porter

Au-devant de nous

Qui parfois nous clouent au pur immobilisme

Alors l’angoisse fait son bruit de méticuleux bourdon

Et nous demeurons

Ici

Dans la confondante irrésolution de cet être

Dont nous croyons pouvoir jouir

Alors que c’est

Lui

Et uniquement

Lui

Qui mène la danse

Et nous conduit au bal du Néant

 

***

 

Vois-tu combien est étrange cette métamorphose

Dans laquelle ma longue patience t’a déposée

Je t’ai vêtue de mots plus que de linges

Et voici que ces feuilles qui étaient tombées de ton âme

J’en ai fait un bouquet

Afin qu’automnales elles se dotent d’un bel envol printanier

Celui-là même dont je voudrais te vêtir

Pour qu’enfin reconnue en ton

Unique

Pût se lever en toi

La phrase du Poète

Telle une lumière au bout du chemin

J’aimerais tant

Oui tant

Changer ces

 pensers amers 

En

rêveries profondes

M’en accorderas-tu la faveur

Oui la faveur

 

***

 

Deux lumières brillent encore

Que je n’avais nullement évoquées

Celle de ton avoir-été

Celle de ton avoir-à-être

Alors que sera ton présent

Que cette lumineuse présence

Dans la courbure automnale

Que sera donc ton présent

Je l’attends

 

Tu me disais

Morte saison

 

Je te répondais

Belle saison

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mars 2026 3 18 /03 /mars /2026 08:34
L’envers du monde.

                           Photographie : Ela Suzan.

 

 

***

 

Comment saisir le monde

En sa fuite rapide

Comment happer

La première parcelle

Et demeurer en soi

Intangible

Entier

Seul

Mais si accordé

Au tumulte inouï

Du monde

Si intimement lié

À sa vaste demeure

 

***

 

On est là au bord des choses

Dans le pli du temps

S’écoulant

On est là

En soi

Et déjà

Hors de soi

Et déjà au loin de toute mesure

Au large de tout horizon

A l’infini de l’être

 

***

 

C’est comme un tremblement

Une troublante irisation

La perte de la vue

Dans l’illisible

D’une eau

 

***

 

Ça bouge

Dans la citadelle de chair

Ça fait sa rivière pourpre

Dans les canaux du corps

Ça stridule et cymbalise

Dans le golfe des oreilles

Ça s’impatiente

Dans le chapiteau de la tête

Ça fourmille dans l’étrave des pieds

 

***

 

Nul ne sait d’où ça vient

Où cela se dirige

C’est une troublante magie

Qui fait ses flux et ses reflux

Ses ondoiements

Pareils à la combustion de l’âme

Dès l’approche de l’Aimée

A l’hésitation du sol

Dès le lever du soleil

Au crépitement des étoiles

Dès le gonflement de la Lune

Lactescence de la Nuit

Où se lève

La sombre voile du songe

 

***

 

Tout est précieux qui vient à nous

Dans la confiance

Le grésillement de l’abeille

Le vol du colibri

Son scintillement de lumière

La brume sur la lagune

Son insistance

De doux poème

Qui jamais ne retombe

Sauf dans la distraction

Des marches muettes

Des oublis de soi

Des reniements

Des perditions

Des chutes

 

***

 

Mais entendez donc

Ce clapotis

Mais voyez donc

Cette flaque de couleurs

Tout y est présent

Depuis les ors Renaissants

Les plis secrets des vêtures

La nacre souple de la peau

Le rose aux joues de la Courtisane

Les paysages aux falaises de marbre

La flèche verte du campanile

L’arabesque d’une gondole

Sous le pont qui enjambe

Et jamais ne se lasse

De compter le temps

De mesurer

La ténuité

De la seconde

Le vol

De l’instant

 

***

 

On ouvre les yeux

Sur l’immédiat

 Destin du monde

On titube

Au bord

Du peuple polychrome

On veut connaître

La pliure de chaque chose

Le plus intime reflet

Le moindre clapotis

On veut y voir

Sa propre image

L’esquisse ouverte

De Soi

Le dépliement qui nous dirait

Notre être

Et l’on demeure pris de doute

Dans le somptueux colloque

Du jour

 

***

 

C’est comme une hébétude

La révélation d’une incomplétude

On fore le réel

Qui toujours est en fuite

En avant de soi

En arrière de la présence

Au mitan d’une joie

Si éphémère

Qu’elle ondoie à même

L’éblouissement

De notre conscience

Tout ceci

Qui vient à nous

Annonce-t-il un sens

Que jamais nous n’atteindrions

Ou bien est-ce nous

Qui sommes absents

Au monde

Qui n’en percevons

Que l’envers

Le poudroiement

Puis tout s’éteint

Et ne demeure

Que cette trace

Ce remuement

Ce sillage

Puis plus

Rien

Rien

Rien

Rien

Rien

*

 

 

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