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23 septembre 2026 3 23 /09 /septembre /2026 07:07
 Hors la demeure des vanités.

Photographie : Katia Chausheva

***

   C'est ainsi que cela se passait, avec la force d'un rituel. Peut-être une simple façon de s'inscrire dans le jour, d'en inventer les possibles nervures. Je me levais de bonne heure dans la brume hésitante de l'aube. Les rives de Seine étaient encore dans l'indistinction et de rares passants longeaient le Quai aux Fleurs à la manière d'ombres fuyantes. Je gagnais le Pont au Change, passais sous les arcades de Rivoli et arrivais au Palais Royal alors que les boutiques soulevaient à peine leurs rideaux. J'aimais cette heure entre deux instants, cette manière de flottement alors que la ville ne bruissait encore que de quelques rumeurs. D'abord, je déambulais au milieu des colonnes noires et blanches de Buren, comme si ce passage de l'ombre à la lumière pouvait, en quelques sorte, préfigurer la pullulation des lettres sur la page vierge. Un simple clignotement annonçant le sens caché dans le filigrane des pages. La plupart du temps, j'étais un des premiers clients du Café Véry, suivi ou précédé d'une jeune femme située entre jeunesse et maturité. Son âge était à peu près illisible, mais peu importait. Son obstination à lire en rêvant était ce qui m'attachait à elle d'une façon bien plus fidèle que ne l'eût fait la connaissance de sa biographie. Nous nous installions à quelques tables de distance, dans la chaleur des boiseries et la douce lueur des lampes. Elle se plongeait dans la lecture et n'en ressortait qu'après qu'elle avait bu sa tasse de thé. Visiblement, rien ne pouvait la distraire de ces pages qui semblaient la fasciner.

   Je lisais aussi, de la poésie surtout, et parfois entre deux pages, me revenait en tête une phrase de Balzac à propos de Lucien de Rubempré prenant son premier déjeuner dans ce célèbre café parisien :

   «Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d’Ostende, un poisson, un macaroni, des fruits … Il fut tiré de ses rêves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son existence à Angoulême ».

   Je ne me souvenais plus si cette évocation apparaissait dans 'Splendeurs et misères des courtisanes' ou bien dans 'Illusions perdues', Rubempré était si loin et, bientôt, moi aussi, il me faudrait m'acquitter de ma dette. Le luxe a un prix.

   Mais, maintenant, il faut revenir à cette matinée au cours de laquelle je devais en apprendre sur 'ma Lectrice' bien plus qu'une patiente enquête ne m'eût permis de le faire. Alors qu'elle était plongée, comme à son habitude, dans les pages de son ouvrage et, peut-être appelée à l'extérieur par un rendez-vous qu'elle semblait avoir oublié, elle se leva soudain, le rouge aux joues, oubliant dans son émoi la source même de sa joie. A peine partie, je me transportai à sa place et pris le livre afin de le lui ramener. Le hasard faisait qu'à quelques pas d'ici, nous nous retrouvions chaque jour à Richelieu dans une des salles de lecture aux sombres boiseries que des milliers de maroquins illuminaient de la lumière de leur patine.

 Hors la demeure des vanités.

BnF Richelieu, salle de lecture galerie Mazarine 

© J.C. Ballot/EMOC/BnF

***

   Sur le parcours, intrigué par un fin signet marque-pages, j'ouvris le livre qui était recouvert de parchemin. Il s'agissait 'D'Obermann'de Senancour, œuvre dont j'étais familier car amateur de ce romantisme naturaliste parfois proche des thèmes de Rousseau. J'y admirais essentiellement les descriptions de paysages dont la tonalité mélancolique et solitaire coïncidait à merveille avec ce pastoralisme montagnard dans lequel elle s'inscrivait. Des notes manuscrites, au crayon, ornaient de nombreuses pages et un court passage encadré devait me conduire tout près des états d'âme de cette mystérieuse de la Mazarine, pareille à l'eau étale d'une lagune :

LETTRE XI.

Paris, 27 juin, II

   

   "Je passe assez souvent deux heures à la bibliothèque ; non pas précisément pour m’instruire, ce désir-là se refroidit sensiblement ; mais parce que, ne sachant trop avec quoi remplir ces heures qui pourtant roulent irréparables, je les trouve moins pénibles quand je les emploie au dehors que s’il faut les consumer chez moi. Des occupations un peu commandées me conviennent dans mon découragement : trop de liberté me laisserait dans l’indolence. J’ai plus de tranquillité entre des gens silencieux comme moi que seul au milieu d’une population tumultueuse. J’aime ces longues salles, les unes solitaires, les autres remplies de gens attentifs, antique et froid dépôt des efforts et de toutes les vanités humaines."

   Ainsi, 'Celle de la Mazarine', venait dans ces salles silencieuses aux brocarts de pourpre, aux lumières tamisées, non pour y apprendre quelque savoir, mais par simple désœuvrement. Qu'y avait-il, chez elle, qui la poussait à gagner l'extérieur, puis à faire halte au Véry avant d'aller rejoindre l'atmosphère ouatée de la bibliothèque ? Avait-elle donc si peur de la liberté pour trouver refuge en un lieu privé de tentations ? Inclinait-elle à une naturelle mélancolie ? Une vive passion, peut-être inavouable, la poursuivait-elle de sa tyrannie ? Ou bien un amour déçu l'obligeait-elle à fuir un cadre de vie dont chaque objet lui rappelait un cruel souvenir ? Elle paraissait si seule dans cette quête du rien, son beau visage de porcelaine visité par une lueur d'aube qu'encadrait le buisson noir des cheveux alors que la braise éteinte des lèvres semblait enclore un éternel silence.

   Son retrait du monde, sa visible réclusion à l'intérieur de ses propres frontières étaient-ils le fruit d'une nature réservée, un excès d'orgueil ou bien le refus de ces vanités humaines dont faisait état Senancour ? J'étais assis à ma place habituelle, un peu en arrière de la lumière, 'Obermann' posé sur mon pupitre, le feuilletant distraitement et rien ne se produisait que l'allée et venue de quelques lecteurs silencieux, pareils à des ombres glissant sur des paravents. Bientôt, l'heure passant, je devais me résoudre à faire mon deuil de vous. Vous ne viendriez plus, ni à Véry, ni à la Mazarine, ni aujourd'hui, ni les jours suivants. Quel était donc ce cataclysme qui semblait vous avoir frappée alors que vous vous leviez précipitamment, l'air égaré, oubliant votre livre, sortant du café avec l'allure d'un automate ?

   Vous me manquez, je dois l'avouer, d'abord parce que vous étiez l'écho, le rythme de mes journées, ensuite parce que nos séjours parmi les livres avaient les mêmes motifs : fuir le monde, se fuir soi-même, renoncer à une illusoire liberté. Dans les salles rouge et acajou de la Mazarine, je n'ai plus personne sur qui faire flotter mon regard, faire reposer mes rêves. Pourtant il y a bien d'autres lecteurs et lectrices mais leur concentration studieuse ne m'intéresse guère. Que pourraient-ils donc m'apporter ? Les gens qui se livrent à la seule connaissance sont trop méthodiques, trop livrés à l'exercice de la raison pour pouvoir m'émouvoir. Ce qu'il me faut trouver chez l'autre pour meubler l'horizon de mes pensées : l'espace du désarroi, la quête de soi, une sourde mélancolie d'où peut naître le lieu de la poésie.

   Je viens de regagner mon appartement, Quai aux Fleurs, dans la perte du jour. C'était il y a à peine une seconde et vous étiez encore là, dans le secret du Café Véry, attendant votre boisson, lisant quelques lignes 'd'Obermann', vous installant déjà par la pensée dans la demeure accueillante de la Mazarine, dans les plis de sa douce lumière, les reflets dorés de ses boiseries. Comme une aventure en vous, intime, singulière, vous révélant mieux que ne l'aurait fait la rencontre d'un bel inconnu. Vous étiez l'objet même de votre recherche, vous étiez visage se noyant dans l'eau dont cette dernière réverbérait l'image jusqu'à une sorte de vertige. Il n'y a pas de plus grand contentement que d'aborder sa propre plénitude, hors du consentement de l'autre, dans le creux fécond de soi. C'est cela que vous pensiez, qui vous animait et vous donnait cet air d'être au bord du monde avec une hautaine réserve.

   Car vous étiez pénétrée de l'idée que l'autre était un continuel attrait en même temps que l'auteur de votre propre perdition. Mais qui est-il donc, cet autre qui, vous défenestrant de vous, vous avait jetée dans ce tourbillon sans fin dont vous ne deviez jamais plus vous exonérer ? C'est bien cela, je ne m'égare pas dans des considérations oiseuses, je dis bien la vérité ? Faut-il qu'il y ait eu une manière de séisme pour vous arracher subitement à vos habituelles polarités , le livre, le Café, la bibliothèque ! Vous étiez si hagarde dans la faille ouverte du jour ! Je ne vous reverrai pas, tel est mon pressentiment et j'irai seul dans les allées de la Mazarine, comme un orphelin livré à ses multiples errances.

   Le jour baisse dans des teintes de feuille morte et les péniches ont arrêté leurs longues dérives. Il n'y a plus de passants dans la rue. Je tire les rideaux et, dans la montée de l'ombre, je vais lire encore quelques phrases de Senancour avant d'aller me coucher. Je vous les dédie puisque vous sembliez être le simple reflet de cet 'Obermann', "L'homme des hauteurs" qui ne cherche que l'absolu alors que l'existence se perd souvent dans d'insondables bas-fonds.

   "J’avais besoin de bonheur. J’étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, voisins des frimas, dont l’aurore elle-même, épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d’une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres ; voilà le matin de la vie : à midi, des tempêtes plus froides et plus continues ; le soir, des ténèbres plus épaisses, et la journée de l’homme est achevée."

   Pour moi aussi "la journée est achevée", la nuit recouvre de sa taie profonde la Seine et l'étrave de Saint-Louis. L'Hôtel de Ville n'est plus que cet immense vaisseau illisible qui sombre dans des eaux noires, immobiles. Demain, au Véry, je lirai encore et encore ce livre, seul testament qui me reste de vous.

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15 septembre 2026 2 15 /09 /septembre /2026 07:16
Les nuits de pleine lune.

« La plénitude »

Œuvre : Sandrine Blaisot - 2012

***

La lumière commençait à décliner sur Calentia, teintant de rouille les cubes des maisons. Les lampes n’étaient pas encore allumées dans le village et les passants déambulaient dans la fraîcheur naissante. Les cafés commençaient à bruire dans le genre des élytres et des garçons vêtus de noir disposaient, sur les tables, des napperons de papier qu’ils assujettissaient avec des galets. Quelques bougies, auréolées de blancheur, faisaient couler leur suif en d’étranges larmes sur la pente verte des bouteilles. Dans le port, les bateaux couchés sur le flanc, semblaient dormir pour l’éternité, alors que quelques goélands, criaillant, décrivaient de larges cercles au-dessus de l’eau qui s’habillait de mauve. Sous les arbres aux larges palmes quelques vieux, dans leurs habits de choucas, palabraient sans fin, refaisant le monde à coups de langue et d’assertions définitives. A cette heure du jour, c’était comme si le dôme du ciel, cette immense vitre courbe, avait commencé sa reptation vers la terre en un bien étonnant accouplement. Le langage, piégé, ricochait en syllabes rondes qui terminaient leur course, quelque part, au loin, entre les meutes noires des îlots. Aux terrasses, des amoureux échangeaient des baisers et cela faisait comme un doux clapotis qui n’en finissait de retomber, pareil au grésil dans l’aube d’hiver. C’était l’heure immobile, le temps cotonneux qui s’effilochait longuement en attente de la nuit. Partout, aux terrasses envahies de grappes de bougainvillées, autour des ferrures torsadées des balcons, sur les plaques de schiste des rues, sur les cimaises des fronts des existants, le crépuscule faisait sa petite musique et l’on aurait cru au souffle d’une flûte andine sous l’image du ciel.

Joselito - il venait juste d’avoir huit ans -, aimait cette heure entre toutes, ces secondes suspendues dans l’espace à la façon de grains de raisin pleins de sucs odorants et de jus sucré. Il suffisait d’appuyer sur la peau et un nectar s’en dégageait qui faisait frémir les papilles, s’ouvrir les yeux sur les beautés du monde. Il suffisait d’ouvrir les mains et la lumière couchante se déposait là, au creux des mains, à la manière d’une offrande multiple. Car il n’y avait rien de mieux que la lumière, rien qui rassurait plus, rien qui comblait autant le corps, le faisait se gonfler sous la pression de l’ombre qui, partout, étendait ses ramures, glissait ses pieds pareils à des infinités de radicelles sous la voûte des pieds. Rien sauf les arbres. Les arbres aux troncs comme des peaux d’immenses reptiles, aux racines blanches qui avançaient dans la terre et l’éclairaient en des tunnels mystérieux, en des pertes semblables aux eaux qui disparaissaient dans une faille du sol. Puis ressortaient, métamorphosées, encore chargées des phosphorescences des roches, quelque part sous le frais des ombrages.

Les nuits de pleine lune - c’est elles que Joselito préférait -, lorsque l’astre était gonflé, empli d’une brillante laitance jusqu’à son bord ultime, le jeune garçon quittait le seuil de sa maison, emportant seulement une natte de paille, un sac de toile, quelques pommes et des noix. Il avait hâte de dépasser les touffes sombres des dernières habitations, leurs pans d’ombre où, parfois, s’égouttait comme une résine bleue qui, en réalité, n’était que le clair-obscur des murs enduits de chaux. Il aimait cette clarté pareille à un effleurement, à une souple tension, au rythme d’une berceuse. Sauf les fuyantes silhouettes de chats étiques dans les gorges des ruelles, le hululement d’un chat-huant quelque part sur la colline, le raclement d’un sabot attardé sur le sol de pierre, rien ne paraissait que l’enchantement lunaire, son glacis sur la plaque lisse de la mer, ses moirures, au loin, là où basculait la ligne d’horizon. Joselito se laissait porter par les douces vagues de lumière et ses pieds nus escaladaient le sol de poussière comme s’il s’était agi du moutonnement des nuages. Il distinguait les minuscules enclos où poussaient les ceps noueux des vignes, les fûts qui servaient à recueillir l’eau, les cabanes de planches où les hommes remisaient leurs outils et quelques provisions. Dans l’espèce de demi-jour qui flottait à ras du sol, il apercevait les feuilles duveteuses des amandiers, leurs coques comme des yeux clos sur un rêve infini. S’il n’avait eu le désir de se rendre à la clairière, il aurait pu se lover là, contre le murmure vert-de-gris d’un amandier et mâcher ses noix en regardant le voile du ciel faire son lent écoulement.

Joselito, maintenant, a dépassé les dernières traces des activités des hommes. Il arrive là où la garrigue s’éclaircit, semée de quelques touffes de genêts et des affleurements blancs du calcaire. La clairière est muette, pareille à un grand cercle de famille qui aurait posé son campement pour la nuit. On est si loin, ici, des préoccupations, des haines, des envies, des tracasseries du monde. La lune baigne tout dans une écume grise et les choses paraissent liées dans une harmonie, un souci de recevoir le bonheur et de n’en point sortir. La couronne des arbres est une à peine présence, un genre d’effeuillement faisant ses chutes lentes dans un rêve suspendu, un imaginaire serein.

Les nuits de pleine lune.

Au milieu du cercle, inondé de clarté, est l’arbre plusieurs fois séculaire, l’arbre tutélaire, le géant qui tend ses infinités de bras dans les multiples dimensions de l’espace. C’est comme une explosion, un étoilement, une dispersion de spores fécondant la terre. Elevé sur un monticule, il règne, libre, puissant. Non dans la domination, dans l’assurance de soi qui oblige et contraint, dans la puissance qui aliène. Seulement dans l’évidence d’être et de demeurer, là, dans cette « multiple splendeur » qui fait les yeux brillants des hommes, leur regard de soie, leur disposition à tout ce qui croît et porte l’espoir au sein des vivants. Joselito, sous le pétillement des étoiles, s’emplit de ce spectacle dont il ne se lasse pas. Cela gonfle en lui, cela fait ses étalements lacustres, cela déplie les sentiments jusqu’à satiété, cela s’irise sur l’arc de ses pupilles. Le suc de la pomme cascade gaiement vers l’aval de sa gorge, filet d’eau imperceptible qui navigue de concert avec cela qui se révèle et porte au-delà de soi, aux frontières du perceptible. Le jeune garçon est entièrement lui, d’abord, cette jeune vie en train de s’éployer partout où une place est disponible. Mais il est aussi l’arbre, la foule des arbres qui sont plantés dans le ciel, au-dessus des collines, dans les vallées où coule l’eau noire avec les reflets des feuilles. Cet arbre contient tous les autres. Il est, à la fois, châtaignier à l’imposante ossature, aux ramifications complexes qui colonisent les lames d’air. Il est palmier, l’arbre-roi faisant balancer ses lances aiguës dans le silence des oasis. Il est chêne-liège avec son tronc semé de taches de sang, de longues coulures de rouille, ses desquamations comme la peau d’un animal antédiluvien. Il est baobab avec son énorme fût, ses étranges cheveux ébouriffés dans la touffeur des heures. Il est olivier tortueux comme les sentiers de chèvres, avec ses boursouflures, ses racines qui courent en zigzag au ras du sol. Il est cet arbre multiple et il est, avant tout, cette profusion dans l’espace, cette manière de projection de la vie dans tous les azimuts qui se présentent aux horizons de la terre. Il est, surtout, plénitude, sentiment dont Joselito est porteur avec simplicité, naturel, tout comme la mouette vole dans l’eau claire du ciel sans même s’apercevoir qu’elle vole. Alors, lorsque les étoiles s’éteignent les unes après les autres, que la lune ferme son œil, qu’une clarté pointe à l’horizon, Joselito prend sa natte, son sac de toile et redescend vers le logis des hommes. Sur la mer, au milieu d’une traîne de corail, les premières barques de pêche qui rentrent au port, leurs voiles tendues sous le vent. C’est l’heure majestueuse du retour des choses dans leur orbe de présence. Tout repose dans tout avec facilité. Bientôt les hommes se lèveront avec des rêves accrochés à leurs jambes gourdes. Pour l’hôte de la clairière, l’heure sera venue de regagner la maison encore abritée dans l’ombre. De gagner le lit et d’y poser ces doigts de géants qui fécondent les songes à seulement les faire venir dans la conque de sa tête. Il y a beaucoup à voir, alors. Beaucoup à espérer.

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5 septembre 2026 6 05 /09 /septembre /2026 06:44
D’eau et de terre.

" Et nous restons plantés là ... "

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Et nous restons plantés là

comme Aldo sur le rivage des Syrtes

à attendre je ne sais quoi. »

 

« Très tôt le matin, plage des Hemmes

près de Calais, près de chez moi

en plein brouillard matinal... »

 

 On s’appelle Ayal.

   De ceci, cette « irréelle réalité », on ne peut se rendre compte qu’à l’aborder un matin tôt, dans la lenteur des premières heures. On s’appelle Ayal. Seulement Ayal et rien d’autre. D’où vient ce nom, où va-t-il, comment joue-t-il avec le monde ? On n’en sait rien. On ne s’en soucie guère. Marchant depuis la lisière de la ville où sont les hommes occupés à dormir, on flotte entre deux eaux, on chante doucement, on fait son bruit de claire fontaine. On n’est pas plus apparent que le vent dans la nasse étroite des roseaux. On ne sait pourquoi, on susurre son nom, comme ceci : « Ayal…Ayaaal..Ayalll… », en faisant de sa bouche un tube d’où s’écoulent les sons en un mince clapotis. Cela gonfle tout contre le massif de la langue, cela fuit dans le goulet des lèvres, cela murmure sous le dais du ciel teinté de brouillard. « Ayyaaall » : on est soi-même brume, flocon d’eau, goutte de rosée, gemme de cristal transparent que nul ne pourrait apercevoir si ce n’est le goéland aux yeux perçants, la mouette rapide avec son rire éraillé qui entaille le temps. On est immensément liquide. On est déjà bien au-delà de ces pieux plantés dans la vase qui délimitent les choses, les enserrent dans des ornières terrestres. On est fils de l’air, cousin du peuple liquide.

 

   On est plein. On est bulle.

 

   La barrière, là, qui croyait nous retenir, on l’a franchie à la manière du poisson : quelques coups de nageoire, un frétillement de la queue et on est dans un autre univers, on est onde, on est écume, on est abysse. Quelle liberté alors ! Quelle ivresse de sentir son corps aussi fluide que l’heure belle, aussi souple que le frôlement de l’amour, aussi généreux que l’ami qui accueille sur le seuil de son logis avec les bras qui s’ouvrent, baie pour abriter la goélette. On est plein. On est bulle. On est sphère avec une musique venue de quelque Ondine, son qui s’enroule autour de soi avec l’inoubliable fluence de l’algue, l’affinité de l’anémone de mer. On est toutes les étendues d’eau du monde. Sans limite, sans séparation.

 

   Infiniment libre.

 

   On est les eaux grises qui écument le long de la côte d’Irlande. Les eaux de la blanche Albion et ses touffes de galets. Celles du Baïkal où glissent les glaces bleues. Celles du Querococha qui étincellent sous les coups de boutoir du soleil péruvien. Celles du Saimaa que lustre la lame translucide du ciel de Finlande. On est tout ceci et aussi les chemins clairs des grands fleuves qui traversent la Terre de leurs sinueux parcours, les rivières sous les frais ombrages, les cascades franchissant les digues de moraines dans le silence des grottes. Alors on est libre, infiniment libre et on le sent jusqu’au centre de ses grappes d’eau, dans la texture même de ses molécules, dans le jeu subtil de ses atomes. Dans les mailles imperceptibles du brouillard. On n’est peut-être que ceci, d’infimes gouttelettes pareilles à du mercure avec son étonnante mobilité, son idée de plénitude, sa dilatation heureuse. Soudain l’on comprend son nom, Ayal. Une ouverture, puis le glissement d’une liquide, puis une ouverture à nouveau, enfin une finale liquide comme si cette succession d’ondulations, cette ligne flexueuse disaient une façon d’éternel recommencement, une liberté se ressourçant à sa propre origine. Alors on comprend l’incompréhensible : à savoir l’essence de la liberté. Ce prodige !

 

   Rodéric ou bien Pierrick.

 

   L’on aurait pu, aussi bien, se nommer Rodéric ou bien Pierrick ou bien encore Gregor mais on se serait situé d’emblée en-deçà des brise-lames, du côté de la terre avec ses tas de cailloux aigus et les moignons de ses cairns, avec ses môles de granit, ses affleurements de schistes et ses tubercules de grès. Certes on n’avait rien contre le pays intérieur et l’on aimait aussi bien ses landes sauvages couvertes de bruyère que ses massifs usés d’où l’on pouvait apercevoir le moutonnement des vagues. Mais demeurer en retrait de cette belle eau c’était comme confier son existence à quelque piège, s’enclore entre les murailles d’une geôle qui obturait le regard, rendait sourd à tous les bruits du large. Oui, du large, de l’espace qui courait loin là-bas sur l’immense steppe d’eau.

 

   Être un simple nom.

 

   Il y avait tant de bonheur à être un simple nom, un genre de poème glissant tout en haut des gerbes vertes et bleues de la Manche ou bien de l’Océan ou encore de la Mer, fût-elle Tyrrhénienne à la si forte densité qu’elle ne semblait être qu’une ombre ; Baltique avec ses remous de bulles claires ; d’Iroise avec ses paquets d’écume blanche, les hampes de ses phares plantés dans la brume solaire. Vent de liberté que de pouvoir proférer entre les lames d’eau son simple nom Ayal, Ayaaal, comme une antique mélopée, une sourde modulation venue du fond des âges, peut-être d’un brick échoué sur les hauts-fonds avec encore entre ses flancs décharnés les refrains des marins en partance pour quelque aventure.

 

   Leur haute solitude.

 

   " Et nous restons plantés là ... ", semblent dire les pieux de bois, méditant sur leur sort de sédentaires à vie, promis à la tâche destructrice d’une infinie érosion. Usure du bois, abolition du temps. Trame d’un destin que dessinent les heures emmêlées à leur haute solitude. Navette immémoriale des secondes qui s’écoulent, invisibles, laborieuses, entêtées à poursuivre leur œuvre maléfique. Pourtant le spectacle est si beau de cette brume diaphane, à peine la couleur légère d’une aurore ou bien la délicatesse d’une rose-thé dans le luxe d’un clair-obscur. Inclination infiniment poétique que cette belle alternance, dans le flou de la perspective, de ce peuple aussi calme que mystérieux, tout occupé à défendre la Terre des assauts de la mer. Comme si tout pouvait soudainement s’inverser : la liberté maritime devenant le danger alors que l’anse de terre est la protectrice des furies venues du plus profond mystère. La grande mesa liquide prise de folie, déchaînée, emportant avec elle des milliers d’oiseaux blancs sacrifiés qui joncheront les plages de leur effroi roidi. Supplications muettes disant au rocher, à la vague, aux coquillages, au sable mutique le danger de l’inconnu où sifflent les aquilons de la mort. Oui, ce qui était si rassurant s’est métamorphosé en un monde aveugle, sans pitié, semant la terreur et allumant dans les cœurs les flammes vives de la peur. Alors on se prend à regarder les Sentinelles de Bois avec infiniment de tendresse, avec reconnaissance. Leur sombre régularité nous rassure, leur haie à claire-voie nous protège, leur présence est celle d’une mère bienveillante qui prend en garde nos existences hasardeuses.

 

   Rodéric-de-la-Terre.

 

   On s’appelle Ayal-de-l’eau et l’on devient, comme par miracle, Rodéric-de-la-Terre. On ramasse à la hâte quelques guirlandes de goémon, des bouts de branche, quelques cailloux épars qui, déjà, relient au sol qui attend, au seuil qui appelle, au feu qui fait son bruit de forge dans le foyer cerné de vives lueurs. On entend la respiration des hommes. On devine la lumière dans les yeux des femmes, on perçoit le grincement des jouets de bois dans les mains des enfants. On vient du bout du monde, de l’univers flottant qui n’était peut être qu’un mirage. On est traversé de rapides images. De hautes tours de bois montent la garde. Etranges silhouettes que démultiplie le brouillard, qu’avive le miroir des songes. On ne sait plus très bien qui l’on est. Ayal-l’enfant-libre, Rodéric-de-la-Terre et ses cabanes de bruyère d’où l’on voit le grand dôme d’azur partir vers l’horizon illimité. Ou bien encore ces pieux de bois n’étaient-ils que les survivants d’une ville fantôme qui avait existé autrefois, telle la ville d’Ys, la « ville sous la mer » telle que nous la restitue le mythe ? Ou bien s’est-on échappé, comme par magie, du livre d’un poète ? Peut-être de celui de Jules Supervielle qui nous parle de cet étonnant « Enfant de la haute mer ». Mais écoutez, tendez l’oreille. C’est une voix très lointaine qui court entre ces vestiges d’un temps passé, c’est une parole faite d’eau et de pierre, de bois et de légende :

   « Comment s’était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l’aide de quels architectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d’un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu’elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l’eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? »

   N’est-ce pas ceci, cette ville fantomatique que notre imaginaire a bâtie à la seule vision de ces rythmes de bois ? N’est-ce pas ceci ?

 

 

 

 

 

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31 août 2026 1 31 /08 /août /2026 08:05
L’Eveil de Lucilla

     "Bodhi..."

       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

  

   Je m’appelle « Lucilla »

 

   Je m’appelle « Lucilla », mais tel n’a pas été toujours mon nom. Autrefois je me nommais, indifféremment « La Ténébreuse », « L’Ombrée », « L’Obscure ». Je vivais dans la grotte d’une gorge étroite où la lumière du jour coulait pareille à du plomb. Les chauves-souris, les araignées, les cloportes, les mille-pattes étaient mes amis. De ma cachette j’observais le monde et, parfois, j’invitais l’un de ses Représentants à venir me rejoindre dans le confus et l’énigmatique, là où les relents de soufre de l’Enfer faisaient leurs volutes jaunes. En quelque sorte ils étaient des « Elus » et, les amenant dans ma Caverne, j’en faisais des Hôtes Distingués. De mes traitements ils n’avaient nullement à se plaindre, tout heureux qu’ils étaient de se soustraire à la curiosité du jour, de connaître les délices de la nuit. Une fois qu’ils y avaient goûté, j’avais toutes les peines à les convaincre de rejoindre leurs logis. Ils m’assuraient que le Paradis était ici, en ma divine compagnie, ce dont, jamais, je ne cherchais à les dissuader.

  

   Nos farces de carabins

 

   La carte de nos loisirs - de nos plaisirs -, était infiniment variée, allant de l’abandon total à l’innocence au supplice le plus raffiné qui se puisse concevoir. Je n’en donnerai que quelques exemples. Capturer quelque Vivant et, après lui avoir inoculé le poison de l’addiction souterraine, soit le dépouiller de tous ses biens, lui raconter les pires histoires que nous avions inventées pour le tromper, soit l’amener à la déraison et le conduire à la folie au motif que son existence ne serait plus possible parmi les siens, mais seulement dans le royaume des taupes aveugles, des ombilics annelés, des araignées-chameau et des scorpions au dard levé plein d’un poison mortel plus dangereux que la Mort elle-même. Souvent, dans les boyaux de glaise qui nous servaient de couloirs, nous entendions le Malin rire aux éclats de nos farces de carabins. Longtemps ses ondes rebondissaient et s’enroulaient autour des stalagmites de notre refuge. Ainsi le temps passait, ourlé de plaisanteries et tissé de surprises dons nous gratifiaient nos Pensionnaires si naïfs que le simple vol d’un papillon les eût émerveillés ou amenés au bord des larmes. Quelques années coulèrent hors de tout souci, sauf celui de porter nos multiples joies à l’incandescence. Mais il en est des satisfactions comme des plaisirs de l’amour, toujours la décroissance intervient, alors que nous pensions son destin immortel.

  

   Un sens caché des choses

 

   Je m’appelle « Lucilla ». Autrement dit « Clarté », « Lumière », « Illumination ». Sans doute vous étonnerez-vous du prodige de ma métamorphose ? Mais il y a des changements d’états qui tiennent du mystère ou d’une bien étrange alchimie que d’aucuns nomment « mystique ». Vous aurez remarqué l’identité de leur radical qui semble incliner en direction d’un sens caché des choses. Peut-être faut-il s’initier à leurs arcanes  par un séjour initiatique ? La grotte, par son côté hermétique, paraît en constituer le plus sûr sésame. Elire domicile quelque part n’est jamais le fruit du hasard, mais pur mimétisme au gré duquel « qui se ressemble s’assemble ». Mais, savez-vous, parfois, les mauvais penchants ne sont qu’une pellicule de surface qui cache une âme sensible.

  

   Allégorie de la Caverne

 

   Voici qu’un jour, sans doute lassée de m’ingénier à tendre ces traquenards de potaches, je remonte le boyau en pente qui conduit à la sortie. Partout, sur des gradins de terre, placées telles des potiches, mes Victimes qui ressemblent plus à d’antiques objets poncés par les siècles, qu’à des formes humaines. Et si je vous précise qu’ils étaient identiques à des Prisonniers enchaînés glacés d’obscurité, vous n’aurez aucun mal à décrypter l’allégorie platonicienne de la Caverne, sorte de clé de voûte de toute la philosophie. Oui, suivez-moi, dans peu de temps, au terme de notre cheminement de grabataire, la lumière du Soleil - la Vérité - se montrera à nous avec la gloire d’une certitude enfin acquise après des jours et des jours d’égarement. Parfois faut-il se perdre afin de mieux se retrouver !

  

   S’élever vers son possible

 

   Certains de mes nouveaux amis « Lumineux » ont attaché à mon nom celui de « Bodhi » qui n’est autre que l’expérience rare de l’éveil spirituel. Mais ceci ne s’acquiert qu’au terme d’une longue et éprouvante recherche. L’or n’est jamais là, d’emblée. Toujours il est précédé de l’argent qui, lui-même, est tributaire du plomb. S’élever en soi vers son possible est toujours accomplir ce chemin du métal vil au métal précieux qui en est la quintessence. Donc, au sortir de la Caverne, je n’ai eu de cesse de prêcher la bonne parole, tel Zarathoustra, de répandre le Bien autour de moi, de regarder la Beauté, de mettre en exergue la gemme infinie des Vertus. Je ne pensais même plus à mes anciens Compagnons d’infortune, sauf parfois, de manière à ce qu’ils me servent de contre-exemples, de miroirs inversés à partir desquels emplir mon coefficient d’humanité. Après avoir éprouvé le désert, l’insignifiant, le stérile, il me fallait devenir cette outre pleine d’un vent régénérateur, promesse de déploiement à l’encontre de tout sentiment d’absurde et d’inclinations ourlées de sophismes et de contre-sens en tous genres. C’était comme de partir d’une sinistre banlieue aux immeubles sordides et de se retrouver dans une cité radieuse avec de larges places dédiées aux fontaines et au chant de l’eau.

  

   Nirvāṇa 

 

   Voici qui je suis, maintenant, après que j’ai été délivrée des tourments qui m’assaillaient dans le monde souterrain, cette lourde chape chtonienne, si près des Enfers, tout contre le Royaume des Morts. Je suis dans une pièce sans nom, ni lieu, ni temps. Peut-être se nomme-t-elle « Nirvāṇa », ce si beau nom qui ne peut désigner qu’un espace abstrait, sans attaches d’aucune sorte avec ce que nous connaissons habituellement. En aurait-il qu’il perdrait aussitôt tout son sens. Le monde de l’Eveil ne peut-être celui des Egarés, celui qui s’attache aux biens matériels, aux éblouissements des ustensiles, aux certitudes de la richesse. « Nirvāṇa » est le domaine du frugal, du simple, de la blancheur à l’état natif, du peu, du dire silencieux des choses. L’être qui en connaît « les portes de corne et d’ivoire » est hissé de lui en direction d’une extase nervalienne où ne se donnent à voir que des « Filles du feu » et les ailes silencieuses du songe.

  

   Au centre d’une spirale

 

   Je suis debout au centre d’une sorte de spirale qui me change en cette cariatide éternelle qui soutient les chapiteaux invisibles de l’essence humaine. Touchant mon corps - mais pourrez-vous faire ceci ? -, frôlant les tiges de mes jambes, la pulpe de vos doigts effleurant la douce entaille de mon sexe, contournant mon ombilic - cet omphalos qui dit le centre de Qui-je-suis -, palpitant tout contre les deux boutons de ma poitrine, entourant l’ovale de mon visage de Mime, palpant la soie cuivrée de mes cheveux, vos doigts, donc, seront-ils au contact d’une Fille, d’une Nymphe, d’une Déesse ? Sachez en tout cas que je ne sais plus qui je suis moi-même. C’est un tel état de flottement, de lévitation, que d’être soudain libérée du saṃsāra, ce cycle temporel infernal où se ruent la plupart des existences mondaines. Toujours un plaisir qui en remplace un autre. Toujours un désir qui rallume sa flamme alors que la précédente vient tout juste de s’éteindre. Toujours une envie qui fait son urticante étincelle, ici dans la pliure de l’âme, là dans la rubescence du corps, encore plus loin dans l’antre sulfureux de la convoitise, si ce n’est dans les tourbillons vertigineux de la volupté.

  

   Le clair-obscur

 

   Oui, vous avez bien vu, c’est Bouddha en personne qui, depuis le lieu de sa grande sagesse, est tout sourire puisqu’il me voit débarrassée  des motifs qui me retenaient prisonnière dans l’étroit réduit de ma grotte. Mais il n’est là qu’en tant que Passeur, que Médiateur entre l’ombre et la Lumière. Je suis dans le seul lieu qui soit humainement supportable pour une encore Vivante, dans l’entre-deux, dans le clair-obscur (ceci est bien plus qu’une simple métaphore, un indice pour percer le secret de notre complexité), le clair-obscur donc qui partage le monde en deux parties également fascinantes : la nuit du vice, le jour de la vertu. Il faut un grand courage pour se tenir à égale distance de ces deux tentations. Peut-être l’ataraxie est-elle au prix de cette éternelle indécision qui nous exonèrerait de nombre de nos tourments ?

  L’équilibre, la juste voie,  résident-t-ils dans le choix ou bien dans le non-choix ? Et puis, suis-je suffisamment autonome pour assumer ma condition ? A l’heure d’infléchir le sens de mon existence, un doute m’assaille : de quel côté se situe cette Vérité dont on prétend qu’elle nous sauverait ? Dans « La Pesanteur ou la Grâce » ?,  selon le beau titre du livre de Simone Veil. Mais le « ou » est trompeur qui entretient le paradoxe tout juste soulevé. Il nous oriente selon un dualisme dont il s’agirait de tirer, ou bien la condition d’une élévation, ou bien de son contraire, d’une chute. Cette cruelle indétermination nous ôte toute possibilité d’envisager une métaphysique de la liberté au gré de laquelle, en termes chrétiens, il s’agirait de convertir notre être en amour, compassion et don de soi. Or le destin transcendant de tout être est d’atteindre la liberté. Mais, ceci, nous ne pouvons nullement le décréter. L’espérer seulement.

 

   Qu’une étincelle jaillisse

 

  Je suis sur cette lisière qui tremble de n’être pas connue avec certitude. Je m’en remets - abandon de ma liberté ? -, au soin de votre vision, vous qui regardez cette image tremblante pareille à la flamme dans la cage d’une lampe-tempête. Puisse-t-elle m’éclairer suffisamment. Le chemin est si long, si confus de la terre ombreuse au ciel lumineux. Si ardu ! « Bodhi », बोधि, chemin si complexe, telle la graphie du sanscrit qui sinue en nous pour nous appeler à  « l’intelligence », « la  connaissance parfaite », « la révélation ». Comment tout ceci pourrait-il s’obtenir sans qu’un sacrifice soit consenti, sans qu’une mise entre parenthèses du monde soit opérée ? Constamment nous tentons de flotter au-dessus de ce quotidien qui nous aliène, de cette mystique qui nous enjoint de la connaître. Toujours nous sommes en suspens. Libres. Non-libres. Hésitant à larguer les amarres pour un autre univers. Nous sommes des êtres de l’ambiguïté. Ce que nous avons, nous le renions. Ce qui nous échappe, toujours nous le voulons. Y a-t-il un lieu de résolution de ces tensions ? Combien l’on donnerait de ses avoirs afin que, rassurés, notre voyage s’illumine enfin d’un but ! Autre que d’être soi parmi la confusion, d’être un non-être dont l’essence en fuite est ce clignotement qui parvient aux Egarés de la Caverne à défaut de les rendre lucides.

   « Lucilla », mon nom second, débarrasse-toi de tes attributs anciens. « La Ténébreuse », « L’Ombrée », « L’Obscure » ne sont là qu’à te conduire à la cécité ! Au moins provisoirement. Qu’une étincelle jaillisse qui éclaire ma nuit !

 

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20 août 2026 4 20 /08 /août /2026 06:41

 

    Noir et cuivre, voici les simples termes au gré desquels je vous désignais. Comment nommer quelqu’un que l’on ne connaît pas, qui n’est que fugitive présence, simple feuille morte s’imprimant sur le flou de la mémoire ? Comment nommer quelqu’un sans le fixer à demeure dans une vêture qui, peut-être, ne lui convient pas ? Plutôt que d’user du langage à votre égard, peut-être eût-il mieux valu que je vous aie définie dans le vague d’une image qui n’aurait reçu pour contours que des esquisses fuyantes, une nouvelle silhouette effaçant l’ancienne, la remisant en quelque inaccessible archive du passé ? Mais, du reste, connaît-on vraiment jamais quelqu’un ? N’apercevons-nous des autres que quelques traits, quelques lignes vite dissoutes dans les mailles serrées de l’espace ? Et puis le temps, ce genre de pierre ponce qui abrase tout ce qui se manifeste, le réduit à néant, si bien que, parfois, évoquant Hélène ou bien Béatrice, ce ne sont que fantômes dont nous parlons, ils sont si éthérés, si loin de nous, au-delà d’une invisible frontière.

   J’avais loué une maison basse à la façade enduite de blanc, semblable à toutes les autres maisons du Quartier de L'Albaicín à Grenade, cet étonnant quadrillage de rues étroites qui domine la ville depuis la colline qui, autrefois, portait la cité antique d’Elvira. Comme à mon habitude, j’avais disposé sur ma table de travail les feuilles éparses maculées de notes, à partir desquelles je traçais, petit à petit, les ébauches des articles en cours. L’automne était arrivé, encore cerné des lueurs blanches d’un soleil qui semblait décidé à briller avec intensité aussi longtemps qu’il le pourrait. Tous les matins, de bonne heure, avant même d’entreprendre mon travail d’écriture, habillé de vêtements légers, je descendais la Rue Nevada encore plongée dans l’ombre, gagnais la minuscule Place de la Cruz de Piedra, passais devant son calvaire blanc, faisant résonner mes sandales de corde sur les galets polis par la lumière, puis remontais en direction du Jardín de los Adarves, y faisais une longue halte parmi les candélabres des ifs chandelles et les massifs aux feuilles lustrées couleur de bronze. Dans ce Jardin, cette manière d’oasis égarée parmi le tumulte de la ville, il me plaisait de me réfugier à l’abri d’une tonnelle, sous les bouquets blancs de jasmin étoilé. J’y lisais des poèmes de Federico García Lorca, imprimés dans une édition rare, m’attardant sur celui intitulé ‘La femme adultère’, dont les premiers vers me plaisaient pour leur charge d’énigme :

 

‘Je la pris près de la rivière

Car je la croyais sans mari

Tandis qu'elle était adultère

Ce fut la Saint-Jacques la nuit’

 

   Je pensais à cet enlèvement d’une femme dont on ne connaît à peu près rien, dont on ne sait même si elle possède un mari, si elle a des enfants, si elle aime la culture des roses ou bien lui préfère la lecture, les promenades romantiques, la méditation, l’amour sous l’aiguillon du démon de midi. J’étais perdu dans le labyrinthe de mon imaginaire, si bien que les premiers jours de votre apparition glissaient telles les gouttes d’eau sur les plumes lustrées des cygnes. Ce ne fut guère que le troisième ou le quatrième jour que je vous aperçus, sans doute alerté par un comportement qui ne laissait d’être étonnant.

   Toujours vous vous installiez sur les marches de marbre blanc d’une gloriette (elle me faisait penser à celle du Temple d'Apollon dans le parc de Nymphenbourg, à Munich), peut-être étiez vous séduite par ce temple à l’antique, propice au repos et à la poésie, dont l’époque baroque raffola, en édifiant à l’envi dans les moindres parcs et jardins ? Certes, ce n’était nullement un grand mystère que d’affectionner ces fantaisies architecturales et tout ceci aurait pu s’effacer immédiatement de ma mémoire si votre conduite ne s’était traduite par cette vêture pour le moins étrange qui vous plaçait, immanquablement, hors d’un monde commun, à tout le moins dans un cercle si restreint que nul autre que vous ne pouvait prétendre y habiter. Mais il me faut consentir à vous décrire, au cas où un Lecteur égaré viendrait lire la prose du ‘Journal Intime’ dont je noircis les pages depuis au moins une éternité.

   Votre chevelure est une abondante pluie rousse qui cascade le long de votre visage, sa course prenant fin sur le marbre blanc (tout comme la gloriette, effectivement) de vos épaules. La face que vous tendez aux autres (à moins qu’il ne s’agisse que de se soustraire aux regards), est blême, je pourrais dire presque livide, sans doute en raison de cette peau fragile qui est propre aux roux et aux rousses. Vos yeux sont abondamment charbonneux et le contraste est frappant par rapport à votre teint si discret, si proche d’une absence, d’une neige. Vos lèvres sont violemment badigeonnées d’un grenat soutenu qui vire au mystère nocturne. Vos bras sont frêles, pareils à ces sarments de vigne qui, ici, se dessèchent sous l’ardeur solaire. Votre bras droit et votre main sont gantés d’un long feutre noir dont votre bras gauche est dépourvu, ce qui, bien évidemment, accentue le feu de mes questions vous concernant. Votre robe enfin, est un fourreau étroit en lamé, vraisemblablement tissé de fils d’argent, qui laisse vos genoux à découvert. De hauts escarpins cerise sont le point final de votre silhouette. Votre démarche, lorsque quittant les marches de la gloriette, vous décidez de vous lever, se donne à la manière d’un curieux déhanchement. Je ne sais si vous en maîtrisez le rythme, s’il est voulu à la façon d’une provocation, s’il est naturel, accentué, s’il a une quelconque signification en dehors du fait qu’il vous appartient et, de ce fait, ne saurait être que singulier.

   Mes Lecteurs habituels le savent, l’un de mes jeux favoris est de me placer ici où là, de préférence dans une zone d’ombre, à l’angle d’une rue, dans le recoin d’un Jardin Public, sous un porche, le long d’un quai de gare et de découvrir ces mystérieuses ‘Voyageuses de l’Impossible’ auxquelles j’essaie de prêter une existence hypothétique, de bâtir sans doute une sorte de légende, demeurant toujours à distance, m’immisçant dans le sillage invisible qu’elles tracent lors de leurs déplacements. Rares sont celles qui surprennent mon manège (ou bien je fais mine d’entrer dans un bureau de tabac pour y faire provision de cigarettes ou acheter un journal) reprenant ensuite ma ‘filature’ avec aisance, naturel, faisant mine d’être attiré par le chant des oiseaux, le passage d’une voiture ou plongé dans les nouvelles du jour. Si bien que ne se sachant nullement suivies, mes Muses (oui, elles m’inspirent et on les retrouve parfois dans les pages de mes romans), déambulent avec spontanéité, se croyant seules au monde alors qu’en réalité, elles ‘m’appartiennent’, l’espace d’une déambulation, l’intervalle d’un rêve. Lorsque, tournant le coin d’une rue, elles disparaissent soudain dans la bouche d’ombre d’un immeuble, elles sont quittes de toute dette, elles sont libres d’elles tout come je le suis de moi ou bien le croyant puisque la plupart se retrouvent dans mes notes intimes et visitent parfois mes nuits sans sommeil.

   Bien sûr et ce n’est qu’activité ludique, gratuite, je m’essaie au jeu des significations multiples, au jeu des hasards, au jeu imaginaire qui lance ses lianes volubiles dans toutes les directions de l’espace, dans toutes les mesures du temps. Donc, d’une manière irrépressible, dénuée de toute logique, vous revêtez les habits successifs d’une Fille de Joie lasse de ses nuits blanches, d’une Bourgeoise que son mari trop occupé délaisserait, errant aux hasards de l’heure dans ce square, cette salle de cinéma obscure, cette terrasse de café bourdonnante des mille et un bruits d’une jeunesse libre dont, en conscience, vous aimeriez rejoindre les rives ruisselantes et escarpées, tissées de beauté. Mais il est trop tard, vous le savez, feignez d’ignorer votre âge, montrant vos genoux désirants à qui veut bien les voir. Mais qui donc les voit, à part vous, à part votre irréfragable envie de demeurer de ce côté-ci de l’âge, de vous y agripper tant que vos mains en supportent l’épreuve, que vos bras ne lâchent prise. Oui, en vous, d’une manière pathétique, toute cette lutte pour demeurer celle que vous avez été autrefois, aujourd’hui une image tachée de points jaunes sur le filigrane antique de quelque photographie.

   Parfois, c’est un vivant tableau dont vous occupez le centre, à la manière d’un Modèle dont le peintre aurait fixé les inaltérables traits dans l’épaisseur de la toile. Alors je pense à ce portrait un brin triste, nostalgique, ‘Femme rousse ‘, tracé par Modigliani en 1918. Je pense à une possible affliction, à quelqu’un de cher dont vous auriez perdu la trace, à un deuil dont vous subiriez la douloureuse épreuve. Je ne sais, de la femme libre de ses mouvements, de celle vivant dans l’effroi, laquelle pourrait le mieux convenir à votre silhouette. Parfois vous n’êtes pas sans évoquer cette huile de 1929, ‘Portrait de Madeleine Grey à la rose’, cette sorte d’infinie douceur mélancolique qui semble désespérément chercher au tréfonds d’elle-même les motifs d’une incoercible langueur, baudelairienne sans doute, tissée du mal de vivre. D’autres fois encore, comme au travers d’une vitre enduite de buée, c’est ce doux pastel de Paul-César Helleu qui vous représente, mi-allongée sur un sofa beige, votre bras gauche soutenant votre tête poudrée d’un fin bonheur, dans la force de l’âge, simplement soucieuse de plaire, aux autres, ces hommes qui vous font la cour, de vous plaire à vous-même d’abord puisque vous êtes au centre de la fête, cette Reine disposant, devant elle, de tout un royaume.

   Oui, vous êtes cette galerie aux cent miroirs dans laquelle votre image fuit comme au travers d’un curieux dédale. Je cherche à vous y rejoindre, mais vous avez toujours une distance qui vous sauve de moi, comme si d’invisibles parois de verre d’un labyrinthe effaçaient votre présence à mesure de ma progression. Vous voyez combien vous êtes polyphonique, un concert de voix multiples parmi lesquelles il ne m’est guère possible d’identifier la vôtre. Je la crois cuivrée, chaude, dissimulée par un voile qui, la rendant mystérieuse, vous fait d’autant plus précieuse, désirable, hors d’atteinte comme le sont les hautes pensées pour qui n’a jamais pris la peine de chercher à comprendre les concepts, à saisir les fascinantes idées.

   Vous venez tout juste de quitter, en ce jour de brume et de premiers frissons, les marches circulaires de la gloriette. Vous levant, votre robe en lamé s’est défroissée avec un bruit qui m’évoque l’envol de pigeons tout contre la lame sourde de l’air. Vos escarpins cerise résonnent à chaque pas comme ils le feraient sur les dalles d’une cathédrale. Une brise légère s’est levée qui fait flotter votre crinière rousse, elle vous suit à la manière d’une longue flamme. J’imagine vox yeux verts, couleur d’émeraude, afin que vous coïncidiez avec quelque réalité. Vous arpentez avec attention les pavés de la Place de la Cruz de Piedra.

   Vous remontez la rue bordée de maisons basses, la Rue Nevada, celle que j’habite provisoirement. Du fourreau noir de votre unique gant, vous extrayez une clé. Au bout pend un colifichet, peut-être une image de vous dans un médaillon d’argent. Vous ralentissez, je vous suis à distance pour ne nullement être repéré. Vous vous arrêtez tout juste devant ma maison. Un moment, vous faites semblant de regarder autour de vous. Vous introduisez votre clé dans la serrure de la porte qui grince de manière familière. Votre rousseur a disparu, avalée par la tâche d’ombre. Vous êtes entrée dans MA maison, je ne peux en douter. Que me reste-il d’autre à faire que d’emboîter votre pas et, sûrement, de vous demander des comptes ? Je franchis le seuil, les paumes de mes mains légèrement moites. Personne dans l’étroit couloir. Personne dans la pièce qui me sert de bureau.

   J’entre dans ma chambre. Juste le rayon d’une demi-clarté. Les persiennes laissent passer le jour avec discrétion. Quelques lignes claires sur les tomettes de tuiles rouges. Votre robe en lamé luit faiblement, abandonnée sur l’unique fauteuil. Vos escarpins cerise brillent dans l’ombre à la manière d’un désir qui n’attendrait que d’être rallumé. Votre corps est un talc avec deux brûlants sémaphores : le rougeoiement de votre chevelure, la toison plus cendrée de votre mont de Vénus. Vous feignez de dormir comme après une harassante épreuve. Je vois la braise de vos aréoles bouger doucement au rythme de votre attente. Mais, qui êtes-vous donc, Vous l’Inconnue pour vous être introduite CHEZ MOI avec tant de désinvolture, de calme assurance ? Qui êtes-vous ? Le saurais-je bientôt ?

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

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22 juillet 2026 3 22 /07 /juillet /2026 06:45
La Grande Bleue

   Source : Circuit en Grèce

 

***

 

 Mais qui donc avait parlé de ‘réchauffement climatique’ ? N’était-ce pas une légende ? En verrait-on un jour la réalité ? Telles étaient les questions que se posaient les sceptiques. Les voici au pied du mur. Le réel, parfois, vous revient dans la figure à la manière d’un boomerang et rien ne sert de se baisser pour en éviter le choc, le mal est déjà fait ! Donc la chaleur est là quelle qu’en soit la cause. Une chaleur lourde, envahissante dont on ne peut se soustraire. Elle est partout, sur le toit éclaboussé de lumière, dans le sombre recoin des pièces, tapie comme un animal sournois qui ne veillerait que votre assoupissement pour vous attaquer. On tire les volets, on ne laisse qu’une fente de clarté, on voile la surface libre d’un rideau, mais rien n’y fait. La chaleur est piégée, elle ne ressortira plus que sous les premières poussées du vent d’automne.

   Sur mon Causse natal, tout en haut de ma colline de pierres, là où d’habitude se laisse rencontrer une douce brise, rien ne paraît qu’un genre de brasier qui semblerait sortir des fentes mêmes de la terre, comme si une lave profonde se hissait méticuleusement vers la surface afin de tout araser, de tout réduire à néant. Pour peu que l’on soit de nature mélancolique, on pourrait croire à une fin du monde imminente. L’on n’est bien nulle part, son propre corps est une entrave, un embarras. On l’entoure de bandelettes de gaze humide, on ressemble à une momie et le gain de fraîcheur est relatif. Bientôt la gaze est tiède et réchaufferait plutôt qu’elle ne créerait un sentiment de confort. De la première à la dernière heure de la journée, de grandes lueurs blanches incendient le ciel, entourent les arbres de leurs flammèches, s’insinuent dans les lézardes des pierres, les font éclater. On entend leur bruit sourd qui se propage parmi les candélabres des chênes, les massifs de buis ravagés par les insectes, les épines sèches des genévriers. Même les cigales sont clouées de silence. Elles qui, à l’ordinaire, cymbalisent à l’envi, les voici réduites à la mutité, leurs élytres soudées par une étrange stupeur. C’est cette pure immanence des choses qui est la plus impressionnante, cette réalité strictement circonscrite à son propre contour. Les choses n’ont même plus d’ombre. Elles végètent à l’aplomb de leur déréliction, elles vivent dans l’aura de leur hébétude. Ici, sans doute, se rejoignent en une identique signification, les effets de la grande chaleur, du grand froid : tout est ramené à la vie muette de la chrysalide, tout est soudé à soi, telle une gemme sourde logée au centre de la terre.

   La nuit n’est guère plus supportable que le jour. Le crépuscule est un immense rougeoiement, un feu de la Saint-Jean que nul ne peut côtoyer qu’au risque de la brûlure. Dans les villes, les terrasses de café sont vides, parcourues d’un ardent Simoun qui tournoie à la façon d’un milan, effectuant des cercles de plus en plus rapprochés. Malheur à celui, celle qui se trouvent dans l’œil du cyclone, sans doute n’en pourront-ils réchapper ! Les longs plateaux couchés sous le ciel de mercure sont déserts. Les rues, les rives des rivières, les places sont également désertes. Mais qui donc oserait s’aventurer dans ce Sahara incendié ? Un scorpion, queue arquée comme pour attaquer, une vipère des sables se dissimulant sous la dalle brûlante ?

   Chacun, ici, dans sa longue solitude, ne peut éviter de penser au feu de l’Enfer, au paysage tracé par Dante, avec ses cercles concentriques où s’écrivent, en lettres rubescentes, les vices des hommes, luxure, gourmandise, avarice, le prix à payer pour leur itinéraire de pêcheurs. S’agirait-il d’une malédiction divine, sans doute les âmes faibles et torturées en font-elles l’hypothèse, y compris les têtes les moins pieuses, les moins inclinées à la liturgie, à la piété, à l’amour du prochain. La canicule a tout ramené à une unique vision qui est celle, omniprésente, de la peur de mourir, croyants ou athées étant logés à la même enseigne. Mais rien ne sert de pousser plus avant ce type de considérations et le lecteur pourrait vite se lasser de toute cette lourde métaphysique. Aussi pesante que la chaleur du ciel !

   Ce matin je me suis levé de bonne heure. Tête embrumée, corps roide, semé de courbatures. Nuit éprouvante que l’ombre n’a pas rafraîchie. Sommeil par intermittences, traversé de lueurs fauves. Des rêves, bien sûr. Des cauchemars parfois, sans doute, avec des réveils en sursaut. C’est toujours une rude épreuve que de ne pas trouver le sommeil ou bien de n’en connaître que de rapides séquences que l’état de veille vient incessamment interrompre. Souvent l’on s’éveille, ne sachant plus si le jour est déjà là, survenu sans que l’on n’en ait conscience, si la nuit est infinie qui, jamais, ne rencontrera la lisière de l’aube. Je prends mon petit-déjeuner en tête à tête avec moi-même dans une sorte d’étant somnambulique. Des images traversent ma matière grise, enrubannée des vagues réminiscences de la nuit encore proche, il en demeure des lambeaux de suie qui brouillent ma vue, altèrent les perceptions de ma conscience.

   Etrange cette présence à mes côtés, moi le solitaire invétéré perché tout en haut de son météore. Parfois une voix pareille à l’incantation d’une Sirène. Parfois un genre de mélodie océanique venue du plus profond des abysses. Je vois, comme sur un écran de cinéma de l’époque du muet, trembler une vacillante esquisse, une mystérieuse silhouette. Une manière d’ondoyante Ophélie au corps polyphonique entouré de voiles légers, une écume en souligne la vaporeuse beauté, la fuite liquide comme si son appel était en même temps une perte à jamais pour quelque pays inconnu, peut-être une forêt maritime parcourue de courants alizés, de flagelles pareils aux efflorescences des anémones de mer.

   « Viens donc à moi, solitaire Présence, à deux nous referons le monde, nous y imprimerons la marque indéfectible de notre Amour. »

   Le mot ‘amour’, je le vois en lettres capitales, en souples cursives, en caractères gothiques, ainsi AMOUR, formes chantournées dont je sens l’ineffable ballet, dont je savoure la ‘multiple splendeur’, dont je sens la somptueuse volupté, la docile carnation, la pulpe soyeuse, dont j’éprouve la fragrance comme si elle venait d’une conque secrète battue par la rumeur iodée des vagues.

   « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   Quel bonheur d’entendre cette voix qui semble venir à moi au travers des plis légers d’une écume, magnifiée par l’épreuve du labyrinthe, exaltée par la distance infinie qu’elle a parcourue pour venir jusqu’à moi ! Je ne sais si je ne suis victime de mes inclinations passionnées en direction de la mythologie. Mais qui donc me parle depuis cet illisible espace, depuis ce temps à la consistance de brume ? Ne serais-je la victime hallucinée de ces étranges Néréides qui peuplent le fond des Océans, reposent sur leur trône d’or, passent leurs journées à filer, à jouer avec les étonnants hippocampes, à jongler avec la chevelure des méduses, à traverser du regard la robe translucide des diatomées ? Qui donc me convoque à de bien improbables noces, Amphitrite, l’épouse de Poséidon ; Galatée, l’amante d’Acis ? Thétis, la mère d’Achille ?  Ou bien s’agirait-il d’une créature fabriquée par mon propre esprit au cours des nuits alambiquées de ce mois d’Août sans commune mesure ?

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   Je dois bien avouer que je suis intimement troublé par cette supplique, laquelle pour être peut-être imaginaire, emplit mon cœur d’espoir et de doute, tout à la fois. Terminant à peine de prendre mon petit-déjeuner, alors que je m’apprête à ranger ma tasse et ma théière, voici qu’un lot d’images brillantes se superpose aux propos de ma Néréide. Ce que je vois, ceci : une vaste bâtisse blanche portant sur son fronton l’inscription ‘Laboratoire Arago’, une promenade semée de hauts palmiers, de terrasses de café ; des voiliers blancs amarrés dans un port, une plage de galets gris, des rangées de platanes, un ruban de bitume bordé de maisons blanches qui escalade une manière de viaduc de pierres grises. Ça y est, ça s’éclaire, ça commence à parler.  Ce que j’observe, dans le chapiteau fatigué de ma tête, avec son carrousel d’images enchantées, c’est la charmante petite ville de Banyuls-sur-Mer blottie tout contre la Mer Méditerranée. J’y suis allé plusieurs fois pour y faire des reportages sur les succulents vins de la région qui macèrent au soleil dans d’énormes foudres.

   Souvent, à la fin de mes journées, je gagnais la petite Plage des Elmes, la longeais sur toute sa longueur, franchissais un verrou de rochers et me retrouvais dans une minuscule crique prolongée par une grotte marine. A part quelque touriste égaré rebroussant chemin, je n’y rencontrais habituellement que les chapeaux chinois des patelles, les coques violettes des oursins, les robes noires et luisantes des moules. A la tombée du jour, je rejoignais l’une des terrasses en bord de mer, y dégustais longuement ce merveilleux vin solaire qui semblait être Dionysos en personne mis en bouteille. La plupart du temps, de belles et grandes jeunes filles du Nord (Norvégiennes, Suédoises, Finnoises ?), déambulaient le long de la Promenade. Elles faisaient plaisir à voir, tant elles paraissaient naturelles, à l’aise dans leur existence, douées du charme irrésistible de vivre dans l’immédiat et pur bonheur. Ne les apercevant que de loin, je les imaginais athlétiques, plus grandes qu’elles n’étaient en réalité, possédant de grands yeux bleus pareils à des glaciers sous la caresse de la lumière boréale. M’eût-on demandé de choisir seulement deux prédicats pour les définir, que je n’aurais nullement hésité à proposer « Grandes » ; « Bleues », comme ceci, intuitivement, au plus vif de la sensation.

 

    Mercredi 12 Août - Huit heures du matin.

 

   La chaleur fait déjà de grandes flaques qui tapissent les versants du Causse. Je dois chausser mes yeux de lunettes noires afin de ne pas être ébloui. Je n’ai emporté qu’un mince bagage, histoire d’aller faire un tour du côté de Banyuls. Mes rêves à répétition, ce récurrent appel de ma ‘Muse’, m’ont troublé au plus haut point. Je ne m’inquiète nullement quant à l’état de mon psychisme. Certes, comme tout un chacun, ma santé a été mise à rude épreuve tellement le mercure frise des degrés de folie en cet été 2020. Mais je ne m’inquiète guère. Quelques jours au bord de l’eau et ce sera une manière de ‘re-naissance’. Je ne supporte guère la canicule à répétition et mon Causse bien-aimé n’est guère le lieu le plus favorable pour trouver quelque fraîcheur. Ce que le calcaire a consciencieusement emmagasiné le jour, il le restitue au centuple la nuit et les ombres deviennent phosphorescentes, saturées qu’elles sont de l’essaim innombrable des calories. L’air est encore respirable. J’ai décapoté la toile de mon antique 2 CV. J’aime cette vieille guimbarde qui me le rend bien. Entre elle et moi, c’est comme qui dirait une histoire d’amour. J’espère que ‘La Grande Bleue’ ne m’en tiendra pas rigueur et que je pourrai trouver dans son cœur la place qu’elle semble vouloir m’y réserver. Je contourne Toulouse par la rocade. La circulation est chargée mais non problématique. Un long moment je longe le Canal, sa double rangée de platanes, cet arceau qui protège les ‘marins d’eau douce’ des rigueurs du ciel. Sur les côteaux, de lentes et immenses éoliennes brassent l’air avec application. De joyeux groupes de jeunes gens me dépassent en klaxonnant, sans doute ma 2 CV les met-elles en joie ! Elles sont si rares, si touchantes avec leurs roues étroites, leur museau froissé, leurs vitres qui sont comme deux ailes relevées de chaque côté des portières ! Une pièce de musée en quelque sorte, mais si agréable à conduire avec le bruit du moteur qui fait penser au trajet laborieux d’un gros bourdon parmi le pollen des fleurs.

   Maintenant je descends la rampe de pierre qui conduit au port, puis au centre-ville. J’ai loué un petit studio au-dessus de Banyuls, Résidence Castell-Béar. Ce soir, je dîne en ville, sur la Promenade du bord de mer. Comme toujours, les allées et venues des touristes. Un léger vent marin s’est levé qui poisse les cheveux mais apporte une sensation de bien-être. Des enfants font tourner leurs moulins multicolores en criant. On boit aux terrasses, on mange des glaces. On respire l’air iodé qui vient du large. Une odeur entêtante de sardines grillées flotte sur le port, elle fait couleur locale dans cette Méditerranées aux senteurs épicées, fortes comme les pierres de la garrigue. Des échos de musique viennent des appartements grand ouverts sur le large. J’ai bien fait de venir ici afin de me ressourcer, de retrouver quelque souvenir ancien, une balade sur le sentier littoral, une dégustation d’huîtres, la robe dorée du Banyuls faisant sa floraison dans la cage du verre. Et toujours ces éternelles présences, ces finno-suédo-norvégiennes, toujours aussi grandes, aux yeux toujours aussi prétendument aigue-marine ou turquoise, allez donc savoir quand nous ne les avez pas vues de près, imaginées seulement dans l’alambic de votre esprit. Quelqu’un d’autre que moi, du fond de son imaginaire, les verrait peut-être petites, aux yeux noisette. C’est tout de même un monde étonnant que celui de la subjectivité !

    

   Jeudi 13 Août  

 

   Cette nuit, j’ai laissé ouverte la grande baie vitrée de mon studio. Une brise délicate le visitait sans le rafraîchir pour autant de manière visible. Juste une sorte de pause, de halte avant de retrouver les grandes nappes de chaleur. J’ai passé la matinée à relire des articles en cours, à classer des fiches, à noter des idées pour de prochains travaux. La Résidence était plutôt calme. Parfois des rumeurs montaient de la ville proche. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à sommeiller sur le canapé, vaguement présent à la situation, émergeant souvent de songes que j’aurais volontiers qualifiés de ‘creux’ selon la terminologie habituelle. Certes, ‘creux’ pour un esprit épris de raison et de juste mesure. Pleins cependant pour une psychologie fantasque comme la mienne, absorbée par la première distraction venue, attirée par les chatoiements de la poésie, les moirures de l’imaginaire. Oui, cette nuit la ‘folle du logis’ ne m’a laissé nul repos. Entre deux visions de verres ballons où scintillaient les gouttes de la divine ambroisie, de déambulations nordiques sur la Promenade, d’aquariums où nageaient de gros poisson-lune, toujours la même antienne qui agitait le limaçon de ma cochlée :

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   La seule forme qui ne bougeait pas, qui demeurait identique à l’origine, la formule pareille à un rituel, eh bien, elle se présentait à la manière d’un refrain et je savais, dès lors que je ne pourrais en échapper qu’à résoudre le mystère qui y était attaché.

  

   Fin d’après-midi

 

   J’ai attendu que le disque rouge du soleil tutoie la mer de son œil pléthorique. Je me suis vêtu d’un simple short de bain et d’un T-shirt, claquettes au pied. Ma fidèle 2 CV a démarré au quart de tour. J’ai longé la Promenade, ai gravi la côte qui surplombe le viaduc. Bientôt, à ma droite, l’anse de la mer, la Plage des Elmes. Sur le sable, il y a encore beaucoup de monde. Des corps violentés de chaleur. Des teintes de pain grillé. D’autres bisque de homard. Des morsures de photons. Des chairs blanches zébrées de lacis rouges. Des éclaboussures, des étincelles, des échardes qui entaillent la peau, on dirait d’antiques maroquins oubliés dans les entrepôts d’une tannerie. J’ai enjambé quelques silhouettes. Mon passage se projette sur elles à la façon d’ombres chinoises. Je prie secrètement que ma crique soit déserte. J’y rejoins mon ‘Amante’ et nous n’avons nul besoin de témoins. J’escalade la barre de rochers que les battements de l’eau recouvrent au rythme du ressac. Ça y est, j’ai franchi le Rubicon. Me voici en lieu sûr. De majestueux goélands aux becs orange décrivent de grands cercles dans le ciel en criant. De temps en temps ils jettent un chapelet de fiente blanche qui s’abat sur les rochers noirs, y dessine un curieux graphisme. Personne à part moi, un joyeux peuple de bois flottés, quelques colonies de moules s’agrippant à leurs radeaux noirs, quelques flottilles de goémon qui montent et descendent comme si elles confiaient leur sort à des Montagnes Russes.

   Maintenant, à l’horizon, les couleurs basculent, virent au mauve puis, insensiblement au bleu-marine. Il y a un étonnant liseré blanc qui flotte entre ciel et mer. Quelques bruits au loin, mais filtrés par la distance, couverts par les clapotis. J’ai ôté le peu de vêtements, suis entièrement nu. Je me suis assis en tailleur tout à fait à l’entrée de la grotte marine, visage face à l’eau qui devient rutilante sous les premiers rayons de la Lune.  Je regarde le beau spectacle de l’eau, j’en sens le rythme plénier dans les liquides mêmes de mon corps.  Ils vibrent à l’unisson. Ils font partie du grand concert de l’univers. Ils enregistrent la musique des Sphères.

   Soudain, une voix, la voix nocturne qui a tissé mes songes depuis des nuits et des nuits.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue. »

   L’incantation se renouvelle, se multiplie, habite les parois de la grotte, lisses humides, semblables à une fosse amniotique, à un creuset germinatif.  La voix gagne le fond, rebondit sur le goulet terminal, éclaire la roche, lui donne des reflets d’étain.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue », le motif se répète à l’infini, glisse sur la plage de galets, lustre mon corps au passage, monte jusqu’à la Roche des Goélands, fait ses arabesques claires dans la nuit qui vient.

   « Viens donc, viens donc je suis la Grande Bleue, je suis La Grande Bleue, celle qui t’attend depuis la nuit des temps, celle qui t’a donné la Vie, qui te donnera aussi la Mort, puisque les deux sont liées, tout comme la patelle est soudée à son rocher, Viens ! »

  

   Méditations ‘inactuelles’

 

   J’ai plongé dans la grotte qui m’appelle et cherche à m’accomplir bien au-delà de qui je suis. La Grotte est ma Compagne, ma Finno-Suédo-Norvégienne, mon Fantasme, ma bulle imaginaire, mon désir porté là, au creux attentif de ma main, dans l’onde oubliée de mon sexe. Oui, j’ai rejoint ‘La Grande Bleue’, ma Sœur, ma Mère, mon double et nous célébrons, à l’abri des regards, et des jugements bien trop étroits de l’humaine condition, d’incestueuses et opalescentes noces. Nous sommes à nous, intimement reliés, comme le ciel se confond avec la terre dans le pli sombre et méticuleux de la nuit. Oui, nous sommes désormais des êtres de l’ombre, des êtres sans corps, des créatures des abysses qui ne connaissent ni leurs limites, ni les lois des hommes qui, toujours, enchaînent notre liberté.

   Nous sommes des Uniques qui vivons de nos propres flux, de rythme nous ne connaissons que le nôtre, celui immémorial qui fait se conjoindre, en un même creuset, le fini et l’infini. Nous avons rejoint l’éternité. Pour au moins le temps d’une immersion. Mais qui, une fois, a connu la plénitude, toujours la possède tel le bien le plus précieux. M’immergeant dans ‘La Grande Bleue’, je ne fais que me plonger en moi afin que, me connaissant mieux, je puisse arriver à la pointe extrême de mon être et faire retour vers qui je suis dans la plus pure confiance. Toujours nous sommes des êtres scindés, des êtres du partage. Deux principes adverses, antinomiques mais complémentaires qui tracent en nous ce raphé médian, cette couture qui traverse notre anatomie et écrit notre nature ambivalente, incomplète.

   Toujours, inconsciemment, nous sommes en quête de cette androgynie primitive qui nous a constitués et dont l’origine nous échappe, vers laquelle cependant nous voulons remonter comme le saumon se bat avec les flots impétueux pour retrouver le lieu de la fraie, le lieu de la naissance. C’est ceci et uniquement ceci que signifie l’injonction : « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   ‘La Grande Bleue’ est notre irisation sous le ciel du monde. Elle est le miroir où vient mourir notre infinie solitude. Elle est cet écho que, jamais nous ne savons situer, car les directions cardinales de l’espace sont inaptes à en tresser les nervures de soie. Seul le temps le pourrait mais il est fluide et en fuite de lui-même comme nous sommes en fuite de nous. C’est bien là la fonction matricielle de la Grande Mer (entendez aussi bien ‘La Grande Mère’) que de nous héler depuis son immense mémoire, infiniment liquidienne, infiniment renouvelée.

   Nous ne sommes que la résultante d’un battement, battement sexuel qui, remontant de loin en loin, situe le lieu réel de notre origine, bien au-delà d’un espace déterminé, d’un temps assignable, bien au-delà des bonds prodigieux de l’imaginaire, bien au-delà du prestigieux big-bang qui n’est jamais que phénomène parmi les phénomènes, événement parmi les événements du destin universel. En réalité il n’y a nul commencement, seulement un infini battement, un genre d’oscillation pareille au rythme nycthéméral qui convoque, chacune à son tour, ombre et lumière, pareille à celui, cardiaque diastole-systole, qui régule notre activité physiologique, pareille au rythme sexuel qui mélange et fusionne les genres afin qu’une possible éternité puisse s’élever d’un continuel ressourcement de l’espèce.

   Il n’y a guère d’autre façon de juger l’éternité que d’en être traversé depuis l’infini de l’espace-temps, de l’actualiser en soi dans la brièveté d’une existence, d’en éprouver le futur dans ce qui s’ouvre et bourgeonne à l’horizon de l’être, cette ressource inépuisable, cette corne d’abondance qui trouve en soi les motifs de reconduction de sa propre genèse. ‘La Grande Bleue’ serait-il un autre nom pour l’Infini ?

 

   Retour à soi dans la quotidienne nervure

 

   J’ai quitté ‘La Grande Bleue’ après que mon bain lustral a été accompli. Rite de passage de l’âge adulte en direction du grand âge qui, avant tout, est préparation à la Mort. Non, ceci n’est tragique que pour ceux qui jamais ne se questionnent et ne vivent qu’une immanence après l’autre, sans chercher à se redresser, à porter leurs yeux au-dessus des herbes de la savane, là où s’inscrivent en lettres d’or les merveilles de la signification. Je l’ai quittée sans la quitter puisqu’elle m’habite tout comme je l’habite. Nulle césure entre nous, seulement un unique et ininterrompu fil d’Ariane qui est la sublime liaison qui relie entre eux les hommes du Monde. Parfois ils ne le savent pas ou feignent de l’oublier. On nomme ceci ‘heures sombres de l’Histoire’. Dans un identique état d’esprit le Poète Paul Valéry (ce visionnaire !) énonçait la phrase célèbre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

   Nous savons aussi que, nous les Hommes, sommes mortels, mais que nous nous inscrivons dans une lignée sans hiatus et que cette compréhension nous institue en tant qu’éternels. L’éternité n’a nul besoin de Dieu, les Hommes suffisent !

  

   Quelques jours plus tard

 

   Je quitte Banyuls, non sans avoir fait une halte au-dessus du Rocher des Goélands. Il surplombe la grotte de ‘La Grande Bleue’. Les grands oiseaux font toujours leurs élans blancs sous le dôme du ciel. Leurs vols incessants sont le message qu’ils destinent aux Hommes : Il y a de la pureté, de la vision lointaine, l’horizon est courbe qui appelle d’autres horizons courbes. Les forteresses de plumes volent haut, toujours de plus en plus haut. Parfois l’on ne voit plus que la pointe orangée de leur bec forant le bleu glacier de l’air. Parfois on les perd de vue, tellement l’altitude qu’ils atteignent est vertigineuse, aux confins de l’immense, à la limite du vide. Nous ne les voyons plus mais nous savons qu’ils existent, qu’ils voient d’autre oiseaux à la voilure blanche qui décrivent de brillantes ellipses, longues, infinies, toujours renouvelées comme si leur chorégraphie voulait nous adresser un message secret : nous ne sommes pas seulement ici et maintenant au lieu ponctuel de notre être. Nous sommes partout. Nous sommes ailleurs. Nous sommes ceci et cela qui vibre au loin sur le point de l’illisible horizon, nous sommes hier, aujourd’hui et demain nous fait signe depuis le battement infini de son œil. Oui, le temps est un battement de paupières, une vibration de cils. Infinis comme toutes choses du monde.

   J’ai effectué à rebours mon voyage initiatique. J’ai reconnu les platanes ombrant le Canal, les lourdes portes des écluses, leurs battants de mousse verte. J’ai reconnu la lente giration des modernes moulins qui brassent des tonnes d’air. J’ai reconnu les premiers escarpements blancs du Causse. J’ai reconnu ma maison, cette vigie familière qui participe au destin du Monde. Oui, j’ai reconnu tout ceci. Vivre tout ceci était, en toute et pleine conscience, une touche que l’Infini adressait à ma singulière finitude. Les grands oiseaux blancs fendent-ils toujours l’air des Elmes alors que je ne les vois plus ? Fendent-ils ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 juillet 2026 1 20 /07 /juillet /2026 07:26
Dans le retrait de soi.

"Melancholia"

Photographie : Katia Chausheva

***

De votre beauté, nul n'aurait pu douter. Votre visage si régulier, votre peau de soie, l'arrondi de vos épaules, la plénitude de votre gorge, les fines attaches, la taille souple, l'exacte cambrure des reins, le repos de vos hanches, le golfe de votre bassin, vos jambes si longues. Ceci que doublait une vive intelligence, une intuition de tous les instants. Vous étiez sensuellement attachée aux choses, disponible à la moindre de leurs manifestations. Vos affinités avec la "raison sensible" n'était pas moindre et chaque événement rencontré vous portait dans l'aire des réflexions, dans la vibration des sentiments. Peut-être trop. Vous étiez si sensible aux troubles du monde, aux frémissements de l'eau, au glissement du vent sur les plaines d'herbe. Vous étiez pareille à une fragile fleur des marais que le moindre courant d'eau aurait emportée vers d'illisibles rives. C'était étonnant la façon que vous aviez de vous recueillir en vous, de plonger dans les troublants remous de l'introspection, de disparaître aux yeux des autres. Il suffisait de l'évocation d'un poème, d'une séquence de cinéma, d'une pièce de théâtre sous les feux de la rampe. Mais je crois que les feux, les seuls qui vous atteignaient, étaient ceux, intérieurs, qui parcouraient votre globe de chair. A l'évidence, en vous, couvait toujours la flamme de la passion que le moindre souffle d'air ranimait. Cela se voyait dans le sombre de vos yeux, le creusement des pupilles, le retrait que manifestait votre visage. Non le paysage d'une austérité, plutôt le calme d'une eau de lagune et l'énigme toujours posée par cela qui vit mais demeure immobile. Comme une question posée ne trouvant d'épilogue.

Le bruit courait que vous teniez un journal intime, dans le genre de celui d'Henri-Frédéric Amiel, consignant par écrit ce qui, pour moins sensible que vous, eût été simple caprice ou bien objet d'un vide à combler. Comment pouvait-on passer ses journées à écrire alors que, dehors, la vie s'écoulait avec ses joies à portée de la main ? Pensant à cette volontaire exclusion d'une existence ouverte, à ce retrait en vous qui est, à l'évidence, votre empreinte, j'ai relu attentivement quelques passages de ce prodigieux travail du professeur genevois. J'y ai trouvé ce fragment que je crois pouvoir faire vôtre tellement les similitudes me paraissent frappantes :

"Le jour vient; il est 6 3/4 heures. Entre la lumière froide du jour qui traverse la vapeur des carreaux et la lumière chaude de la lampe qui reluit sur mon papier, il n'y a qu'un rideau léger et transparent. Lutte curieuse et symbolique : c'est le cœur tranquille dans la solitude et le recueillement, que vient assaillir le monde extérieur, pour l'arracher à sa paix, lui imposer devoirs, ennuis, dispersion tout au moins. On vivait tout en soi, il faut vivre au-dehors … Voici le jour, il faut mentir, disait Delphine dans sa belle poésie de la Nuit …"

Henri-Frédéric Amiel - Mercredi 17 novembre 52 - 5 1/2 heures du matin.

Lisant ceci, vous imaginant quelque part dans un pli d'ombre en partance pour le jour, je ne peux que vous rejoindre dans cette manière d'insularité. Vous êtes si bien, en arrière de la clarté, alors qu'en vous se fait, avec douceur, le flux de l'intime. Là, il n'y a nulle place pour ce qui pourrait entailler et ouvrir une possible immersion. De votre territoire, s'entend. Tout demeurant sur le seuil, comme l'aube, en attente de cela qui va advenir. C'est si beau cette irrésolution du temps, cette manière de pas de deux, cette sublime hésitation. Vous et le monde en suspens. Cette inclination des choses à demeurer dans leur enceinte, vous en ressentez le libre mouvement jusqu'en votre ombilic. Une mousse, une écume, une onctuosité trouvant dans leur repos le site même de leur présence. Vous résistez à l'encontre de la lumière qui vibre au carreau, cette froideur qui, bientôt, fera sauter l'opercule. Votre plaine de papier, sur laquelle courent les signes de l'exister, sera bientôt envahie de cette réalité qui en effacera la fragile empreinte. C'est si vulnérable, l'écriture, lorsqu'elle doit se confronter aux éclats de verre, aux angles vifs, aux mouvements désordonnés de la foule. Cela a besoin de la source assourdie de la lampe, du silence de la chambre, de l'immobilité du lac, de la longue patience des pensées. Vous le savez jusqu'à l'excès, vous qui noircissez les pages de votre chair, de votre sang, de vos humeurs. Car c'est de cette nature, l'écriture. Elle est crucifixion ou bien elle n'est pas. Oui, bien sûr, tout ceci paraît énoncé dans l'emphase, le lyrisme. Et, pourtant, qui n'a jamais fait l'expérience de la perte toujours possible des mots, ne peut guère en concevoir la dimension possessive. On appartient au langage plus qu'il ne nous appartient.

Vous observant à la dérobée, ce que je vois d'abord, sous l'avancée des cheveux, c'est cette vérité de la nuit qui vous visite sur l'étang de vos pages blanches. Illumination de l'intérieur, lent cheminement des idées, dépôt de la gemme noire sur le vierge du parchemin. La nuit, on ne peut la tromper. Il n'y a nulle distance de soi à soi. Pas même l'intervalle du doute. Tout coule de source et se présente dans la pure raison d'être. Vos plus belles pages sont nocturnes, j'en suis sûr. Avec un léger infléchissement que l'aube entraîne dans son sillage. Vous le savez, bientôt, alors que l'ombre décroit sous la poussée de la lumière, le mystère des mots s'effacera. Dehors, les bruits sortiront des failles de la terre, le ciel basculera vers des teintes de gris, puis les flocons de clarté, denses, qui allumeront dans les yeux des vivants les braises du désir, de l'envie, de la meute serrée des passions. Il sera alors temps de mentir avec Delphine, d'inventer avec l'inconnu de la rencontre, de dissimuler son visage alors que les hommes feront leurs trajets de fourmis pressées. Vous aurez tout loisir, sur la pente du jour, de demeurer dans votre méditation, mais alors vous serez inaccessible. Ou bien vous accepterez de vous laisser happer par l'action et c'est à vous-même que vous barrerez l'accès. Comme si la trop vive lumière dissolvait tout dans une même démesure.

Mais je dois vous laisser, là, sur le bord de votre propre territoire, une partie de vous immergée dans le songe, une partie dans la vacance de l'instant. Le temps décidera de tout et l'abîme sera grand qui vous séparera de la nuit, votre vrai domaine. C'est dans le retrait de vous que vous êtes la plus lisible. Comme ce journal que vous écrivez jusqu'à l'éreintement afin de mieux vous connaître. Les mots, sans doute, vous en éprouverez la chair pulpeuse, la longue dérive, les enroulements infinis. Mais, de vous, n'apparaîtra que cette couleur de verre éteint qui annonce la parution des heures claires. Jamais la tonalité ultime qui vous porterait au-devant de vous. Il est temps de baisser la lampe. Le rideau bat sous la neige des heures. Proche est la "melancholia" qui, le jour durant, fera votre siège afin que l'ombre venue, vous puissiez entrer en vous, le seul domaine dont vous assurer sereinement. Au moins le temps d'une parenthèse. Demain, à nouveau, sera le jour, puis la nuit et le jour encore. Ainsi passent les fleuves étincelants. Ils arrivent à l'estuaire et nous ne rêvons que de la source. Nous sommes une eau qui, toujours, se cherche. Et, peut-être, jamais ne se trouve. Je confie cette modeste pensée à votre journal. Prenez-en soin. Les pensées sont si fragiles !

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18 juillet 2026 6 18 /07 /juillet /2026 06:59
Fais ce qui te plaît

 « Jolies pluies de mai »

Photographie : André Maynet

 

 

***

 

                                                                                Le 29 Mai 2018

 

 

 

              A toi Fleur du Nord

 

 

   Après un hiver bien maussade, voici venus les orages. Il ne se passe nul jour qui ne voie son cortège de nuages gris, ses grondements célestes, ses furies méridiennes et, le soir arrivé, l’horizon criblé d’éclairs, des roulements de galets à l’infini, des crépitements sur les feuilles pareils à des percussions de tambour. Quelle joie alors de se réfugier sous le toit protecteur, de regarder, au travers des vitres, les ruisseaux de gouttes faire leurs étonnantes symphonies. Connais-tu un sentiment plus profond, plus ancré en l’âme que celui de l’abri faisant face au péril ? Sans doute une résurgence archaïque des chasseurs-cueilleurs  qui trouvaient dans la grotte une parade contre la peur. Oui, nous venons de là, de ces primitives concrétions de pierre et de chair qui ne savaient du monde, le plus souvent, que son faciès hermétique et ses fulgurantes vengeances, ses assauts vipérins. Encore en nous la persistance de ces soudains raz-de-marée qui ne connaissent d’accalmie qu’à gagner un lieu de repos. Ils sont la forme symbolique d’un intérieur que toujours nous sentons menacé. Le nôtre, bien évidemment, dont le dénuement est l’aspect le plus habituel qu’il revêt. Il est condition de notre bonheur, lequel ne fait jamais fond que sur un marigot de stupeur primitive.

   Mais que je te dise la beauté simple de ce modeste habitant de nos talus et de nos champs, ce coquelicot qui ne s’épanouit dans sa robe de pourpre que le temps qui convient à son effeuillement, car, vois-tu, cette mince distraction ne vit qu’à l’aune de l’instant. A peine cueilli ses pétales s’inclinent vers la terre et tirent bientôt leur révérence. Comme pour dire « l’ardeur fragile », nom qui lui revient dans le langage des fleurs. Je ne sais si, à tes hautes latitudes, ce modeste vient illuminer le tapis vert des blés. Mais peu importe, c’est sa charge de sens qui m’intéresse, le message dont, à son corps défendant, il est porteur. A moins qu’il ne dissimule sa volonté sous un air de farouche timidité : toujours le rouge lui monte aux joues. Peut-être simplement la confusion lorsque, croisant le chemin d’une Belle, il parvient à grand peine à cacher son trouble.

   Voici que, me promenant il y a peu, dans le frais d’une combe entourée de deux plateaux calcaires, j’aperçois une Belle - le rouge a-t-il cerné mon front de la braise de la surprise ? -, plutôt dévêtue que vêtue d’une simple robe de toile si légère qu’un souffle d’air eût pu aisément s’en emparer. Une Belle donc en cette surprenante livrée, entourée du vert tendre des épis, cernée du rouge des coquelicots entre alizarine et amarante, cœurs du plus beau noir incendiant de deuil la graine de leur ombilic. S’agissait-il d’une étrange  apparition? D’une hallucination ? De la pointe de mon désir trouvant la juste mesure de sa satisfaction ? Ne t’étonne point de mon carrousel de questions, il était simplement à la hauteur de mon désarroi. Désarroi, certes, car ce dernier s’alimente indifféremment au bourgeonnement d’un effroi ou à son contraire, à l’effusion d’une rapide euphorie.

   Sans doute cette Jeune Apparition se croyait-elle seule en cet endroit désolé, nul œil ne pouvant être le témoin de sa nudité prochaine car, en cet instant, je ne pouvais nullement douter de son intention de se retrouver bientôt métamorphosée en Eve au milieu du Paradis. Tu connais ma discrétion aussi bien que ma pudeur. Que pouvais-je faire d’autre que poursuivre mon chemin, peut-être émettre un léger bruit afin que l’Inconnue, avertie, pût sans dommage réajuster sa vêture, prendre une contenance et cueillir en toute innocence quelques unes de ces fleurs si immobiles qu’on les eût crues posées là comme pour un décor de cinéma. Eh bien, après avoir feint de tousser plusieurs fois d’une manière sans équivoque, avoir poussé du pied quelques pierres s’ébruitant doucement, Celle-qui-était-là, nullement troublée par ma présence, entreprit de poursuivre son manège qui, loin de me réconforter, m’intriguait au plus haut point. Manifestement la gêne était plus de mon côté que du sien. « Quel mal y a-t-il à se mettre à l’aise ?», telle était vraisemblablement, pour elle,  la signification attachée à son entreprise résolue.

   Elle semblait de fragile constitution, fines attaches, corps menu, une pluie de cheveux noirs chutant sur ses épaules. Elle ne paraissait ni farouche, ni osée, simplement naturelle. Tout vêtement n’était que de surcroît puisque, tous, tant que nous étions, avions affirmé notre nudité en venant au monde. C’est vrai, peut-être des strates de morale bourgeoise, des empilements de faits culturels avaient-ils à ce point perverti notre jugement que nous assimilions au mal une attitude somme toute bien spontanée. Cependant je ne souhaitais persister dans mon statut de Voyeur et, par glissements successifs, je commençais à m’éclipser, semblable en ceci à un enfant pris la main dans le bocal de friandises.

   Le sentier, maintenant, montait au milieu des bouquets de noisetiers. De joyeux ocelles jonchaient le sol de leurs facétieux clair-obscur. Par les trouées se laissait apercevoir la Divine Surprise dont la nudité se détachait sur la marée verte des herbes. La corolle de la robe, largement déployée, recevait l’averse des pétales rouges que l’Inconnue y épandait. De l’endroit où je me trouvais, à bonne distance, sa nudité était si inoffensive que même un adolescent en quête d’amour ne s’en fût point alarmé. Ce qui se donnait à voir était un genre de pastorale innocente, de gentille bluette où une Officiante au cœur sensible aurait voué à Dame Nature quelque rituel panthéiste. Peut-être cueillait-elle ces simples à des fins médicinales, à moins qu’elle ne recherchât la vertu narcotique de ses capsules, la parenté avec le soporifique pavot étant patente. A moins qu’esthète, elle ne fût commise à rapporter à Monet lui-même sa brassée de pétales dont le Maître ferait un des délices de l’impressionnisme.

   Après tout, quelle différence y avait-il entre ce qui m’apparaissait là, à quelque distance, et le tableau du Peintre de Giverny ? Cette femme à l’ombrelle, vêtue de noir, qu’accompagne une petite fille, cette irisation rouge des coquelicots, cet horizon d’arbres foncés, ce ciel bleu parcouru du glacis blanc des nuages, n’était-ce, en définitive, une vision du réel semblable à toute autre vision ? Une « impression » seulement, identique à celle qui, venant frapper mon œil, m’éveillait au poème du monde ? Et puis, l’acte de voir était-il si exact qu’il semblait paraître ? Toute prise en compte des choses était-elle pure attestation de ceci qui faisait phénomène ? Etions-nous tellement assurés d’une objectivité que, jamais, nous ne pussions mettre en doute la vérité des apparences ? « Impression soleil levant », tel était le titre de la célèbre toile qui avait donné son impulsion à l’un des mouvements artistiques les plus féconds de l’histoire de la peinture.

   Alors, Sol, il faut en venir aux sources du langage, donner acte à la force primitive des mots, laisser agir leur sens au niveau physique, organique, en sentir l’étrange pouvoir de fascination. « Impression » : « action d'un corps sur un autre ». Quel corps sur quel autre corps ? Le corps de cette Etrangère sur le mien qui réclame son dû car tout corps exige son correspondant, son alter ego par lequel il se révèle et trouve les harmoniques qui l’amènent à son être. Car tout corps est redevable d’une altérité. Notre corps surgit d’un autre corps, cette fontaine de jouvence maternelle que toujours nous cherchons comme la justification du nôtre, son histoire primitive tout comme son histoire future.

   Nous ne sommes qu’un point dans la lignée des corps, pareils à ce coquelicot noyé dans la foule de ses congénères. Le coquelicot n’existe et ne prend sens que par sa contiguïté avec ses semblables. Corps à corps de la chose avec l’autre chose qui lui est miroir, parole, fable annonciatrice d’un destin. Aucun corps n’est plus recevable qu’un autre. Le monde est corporel, infiniment corporel. Cascade de relations ustensilaires : la branche appelle le tronc qui appelle le derme du bois, qui appelle la racine, qui appelle l’étrange mangrove des rhizomes se diffusant dans l’immense caverne des réalités terrestres, telluriques, dans le fourmillement de la glaise, l’éparpillement du peuple de l’humus.

   Avoir des « impressions », c’est être relié à cette Ténébreuse aux mystérieuses volontés qui se dénude, cherche le corps à corps avec le sensible, la matière nerveuse de l’univers. Offerte à soi elle est immédiatement offerte aux autres, à mon égarement parmi la multitude, offerte à la sensibilité impressionniste, offerte à toi, Sol qui es ma Confidente et celle donc qui reçois toutes les impulsions qui me traversent. Vois-tu, tout ce qui est ici, sous le ciel, sur la terre, constitue une vivante toile d’araignée. Nul n’est jamais seul qui se croît abandonné.

   Une Jeune Fille cueille une fleur dans un champ à l’abri de tout regard, un Voyant occasionnel en surprend la tremblante esquisse et voici que, simultanément, se met en branle lr réseau infini des communications. Et peu importe que cette Etrange existe en réalité, qu’elle soit la confluence de purs fantasmes, la résultante d’une activité imaginaire ou bien le produit d’une invention du langage. Elle est parce qu’elle est et s’inscrit dans le monde à la seule prétention de son mode d’être. Pense une chose : l’envol d’une feuille, une écriture à poser sur du papier, une esquisse à dessiner, une eau de fontaine surgissant du rocher et toute chose s’élève de ton esprit et devient substance qui, peut-être un jour s’actualisera ou bien l’inverse. C’est indifférent. « Penser est un agir en un sens élevé » disait le Philosophe.

 

              Je pense à toi Solveig selon ce simple et efficace cogito : « Je pense, tu existes ».

 

Oui, tu existes si fort que, parfois, au milieu de mes rêves tu es cette Belle Inconnue se dévêtant afin que du monde quelque chose soit dit. Demeure en toi aussi longtemps que le jour est clair. Aussi longtemps que le coquelicot est fragile. Tu vibres dans le pourpre ! Nul ne t’ôtera cette infinie liberté ! Tu es la plus belle fleur qu’il m’ait été donné de voir. Ceci ne saurait s’oublier.

 

 

  

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22 juin 2026 1 22 /06 /juin /2026 07:29

Avant-propos - Cette histoire se passait il y a bien longtemps, à une époque où la mémoire des hommes peine à remonter. Ci-dessous sont relatées les aventures de Jan Norway, un jeune mousse âgé de tout juste vingt ans qui, à la suite du naufrage du brick ‘Magellan’, se retrouve sur l’île Jan Mayen, terre minuscule située entre la Mer de Norvège et celle du Groenland. C’est sur un carnet de bord usé que ce mousse notait ses impressions jour après jour, à la manière de Robinson à Speranza. Le carnet a été retrouvé sur une grève de sable noir au cours d’une expédition dont la mission était de retracer l’évolution de la faune et de la flore de ce territoire de bout du monde.

*

      CARNET de JAN NORWAY

   « Mon Oncle Andreas, qui était un grand capitaine de marine, m’avait fait engager comme mousse sur le ‘Magellan’, bâtiment de commerce qui transportait tonneaux de vin, câbles et cordages, longues grumes de bois, pièces de fonderie à destination de l’Amérique du nord. A terre, avant de m’embarquer, j’avais déjà assimilé un apprentissage des premiers rudiments de la navigation. Le sextant n’avait plus de secret pour moi, je m’orientais correctement grâce à la boussole, et je savais lire le temps qu’il ferait à seulement observer le niveau de mercure dans le tube de verre du baromètre. Cependant, ce qui me plaisait le plus n’était ni de déterminer ma position à l’aide du sextant, ni de lire d’une manière infaillible le Nord sur la boussole, pas plus que de connaître le temps qu’il ferait demain ou après-demain. Non, ce qui m’enchantait, c’était de grimper dans les gréments du mât avant, de m’installer dans le nid-de-corbeau et de découvrir le vaste océan depuis mon poste de vigie. Le Capitaine du brick, Per Kristiansen, un homme de grande taille à la barbe rousse, me confiait, de temps en temps, la surveillance de la mer. Je prenais mon demi-quart de dix heures à midi car, étant encore novice, il me fallait occuper mon poste en plein jour, sur une durée plutôt courte, de manière à bien distinguer les dangers qui pouvaient surgir à tout moment, un autre navire, une baleine croisant dans les parages, des écueils qui parfois étaient nombreux et que, souvent, les vagues cachaient dans leurs creux. »

   Journal - Mardi 2 juin 1840

   Huit heures trente

  « Je viens de prendre mon demi-quart. Le Capitaine Kristiansen m’a confié le poste de vigie plus tôt que d’habitude (de huit heures à dix heures) car le baromètre commence à chuter. Sans doute une tempête se lève-t-elle du côté de la Mer du Groenland et elle pourrait bien atteindre le brick en début d’après-midi ou dans la soirée. Le ciel est haut, gris, presque vide. Vers l’horizon il est plus foncé, pareil à de l’ardoise, avec des traits plus sombres. Je m’abrite dans un grand paletot de toile cirée. Le vent a forci, il fait des remous qui font trembler les cordages. Le brick tangue sur la houle et parfois j’entends son chargement qui cogne dans la cale contre les flancs du navire. Cela fait des déflagrations qui se noient dans le bruit du vent.

   Je n’ai pas peur. Je sens couler dans mes veines le sang des Norway, je sens mon cœur battre au rythme de celui d’Andreas. Je sais que mon Oncle me protège. Il est à la retraite. Il habite sur la côte, dans la profondeur d’un fjord. Tous les jours il va voir les bateaux qui partent pour la pêche ou pour le commerce. Il aime entendre le Noroît claquer dans les voiles, heurter la misaine ou la brigantine. Il regarde la mer au large et je sens sa vue qui traverse le ciel, se mouille dans les vagues, s’enroule aux tresses d’écume. Je sens sa protection frôler ma peau, traverser ma chair et cela fait un long frisson qui court de la tête jusqu’au bout des pieds.

   Depuis le pont, le Capitaine m’a demandé si tout allait bien, si je ne voyais pas arriver de gros nuages, si je voulais être relevé avant la fin de mon quart. Je lui ai dit que je voulais rester jusqu’à dix heures, que je souhaitais encore surveiller, voir les murs d’eau qui bondissaient sur la proue, faisaient comme des lacs, des ruisselets qui s’écoulaient sur les planches du gaillard. J’avais un peu peur qu’ils ne s’introduisent dans la cale en s’infiltrant par les écoutilles.  C’était un beau spectacle. Pour rien au monde je n’aurais voulu m’en distraire. Je pensais que c’était le destin de tout marin de connaître son élément par beau temps, avec un beau soleil, mais aussi l’hiver, dans la brume, mais aussi lors des équinoxes parmi les mugissements de la tempête.

   Neuf heures quarante cinq

   Il ne me reste plus qu’un quart d’heure avant de rejoindre le plancher du gaillard, prendre une collation, puis retrouver ma cabine pour un somme. Le vent s’est renforcé. Il fait claquer les cordages contre les mâts. Le ciel s’est chargé. Il est comme une nuit qui viendrait de loin pour recouvrir le jour. Non, je ne demanderai pas à être relevé de mon quart. Ce ne serait pas digne d’un mousse qui veut faire sa carrière dans la marine. Ce ne serait pas digne aux yeux du Capitaine Norway, mon Oncle, qui a traversé toutes les mers du monde et, toujours, est revenu, sain et sauf, à son port d’attache. Maintenant les rafales sont violentes et même si le Capitaine Kristiansen voulait me donner des ordres, je ne pourrais les entendre. Il me faut être courageux. Dans à peine dix minutes je cèderai mon poste à une homme plus expérimenté.

   La mer est très agitée. Elle a pris la couleur d’une fonte on d’une marmite tachée de suie. Il y a de longs sillons d’écume éclatante qui la traversent. L’eau est savonneuse, gonflée de bulles qui frappent la poupe et c’est pareil à un coup de fouet qui cinglerait l’air, le déchirerait. Le Noroît hurle et il me fait penser aux hennissements des chevaux pris de peur qui galopent en tous sens, effrayés de ne pas trouver l’écurie, son refuge, ses bottes de foin à l’odeur de miel et de terre. Maintenant, de grands éclairs partagent le ciel. Ils projettent leurs flammes jusqu’au fond du nid-de-corbeau auquel je me suis amarré de toute la force de mes mains afin de ne pas être emporté par la furie du vent.

   J’ai tout de même la force de crier ‘Ohé, du bateau, Capitaine, envoyez donc un homme, une tempête s’annonce…’ Mes mots meurent là-dessus. Comment le Capitaine pourrait-il entendre ma voix au milieu de tout ce vacarme ? La mer, je ne la reconnais plus, elle est pareille à un immense glacier aux reflets bleus et mauves qui aurait juré notre perte, qui ne rêverait que de nous anéantir, le ‘Magellan’ et toute son équipée. Déjà, dans ma tête s’allument des images du naufrage, des poutres énormes sont ballottées par la puissance des vagues, des tonneaux vidés de leur contenu flottent dans une mare étrange, couleur du ciel au crépuscule. Dans le brasier de ma tête, mes compagnons sont à la dérive. Ils crient, gesticulent mais leurs voix s’éteignent aussitôt, prises par la violence des flots.

   Un éclair embrase le ciel, suivi du grondement sourd du tonnerre, on dirait l’explosion d’un volcan, la chute d’arbres géants dans une forêt profonde. Le nid-de-corbeau oscille dangereusement, le mât fouette l’air comme le fait la queue immense d’une baleine qui surgit du fond des océans, des gerbes de gouttes n’en finissent de retomber. Les voiles, une à une, cèdent sous la force de l’air. J’entends des mâts se briser. Je prie Dieu de mettre à l’abri celui qui supporte la hune, de le déposer quelque part sur une terre calme, douce telle une mère. Soudain, c’est un coup de canon qui arrive à mes oreilles, pendant que le mât se brise, que le nid-de-corbeau se met à voler parmi les éclats de l’ouragan.  Je n’entends plus rien, ne vois plus rien. Est-ce que je viens d’entrer au royaume des morts ? … »

   Mercredi 3 juin

   « Je me réveille lentement comme si je sortais d’un rêve profond, lourd. J’ai de la peine à ouvrir les yeux. Tout juste une étroite fente comme chez les félins. Dans cette mince meurtrière j’aperçois, juste dans le prolongement de mes yeux, une grève de cailloux gris. Ils semblent avoir été brûlés par un incendie. Je cherche des yeux le bâtiment du brick, les voiles et les mâts, le nid-de-corbeau, les compagnons de traversée, je cherche la main secourable du Capitaine Kristiansen. Mais mes doigts ne trouvent qu’une poignée de sable qui coule dans un silence livide, il est presque un cri. Je me redresse, m’assois sur mes talons. Je suis si fatigué, j’ai de la peine à tenir l’équilibre dans cette position. En réalité je suis sur une grève inconnue, quelque part, sans doute, sur une île également inconnue. Sur le sol, quelques objets épars, des bouts de planche, de vieux chiffons maculés, un baromètre sans ses tubes de verre, le petit carnet bleu sur lequel je note tout ce qui arrive, les plus petits événements, un lever de lune sur la mer, la réflexion de l’un des marins, les conditions de la navigation, parfois j’y dessine de gros nuages ou le vol d’un oiseau dans le sillage du ‘Magellan’.

   Oui, la terrible réalité est là. Je ne peux plus douter que je suis un naufragé, et le pire de tout, solitaire. Bien sûr je pense à Robinson dont j’ai lu l’histoire plusieurs fois. Bien sûr, je pense à Vendredi, le compagnon de solitude qui est un monde à lui tout seul. Bien sûr je pense à la mort qui viendra me chercher si je demeure là à me poser des questions qui n’ont pas de sens, qui contribuent seulement à me rendre un peu plus triste, un peu plus désespéré. »

   Jeudi 10 septembre

   « Je peux noter la date grâce aux encoches que, chaque jour, je trace sur une planche à l’aide d’un caillou pointu. Mon carnet m’est d’un grand secours. J’y note tout ce qui me vient à l’esprit afin d’occuper le temps et de ne pas perdre espoir. Cela fait trois longs mois que je suis sur l’île dont je pense qu’il s’agit de celle nommée ‘Jan Mayen’. Nous étions dans ses parages avant que la tempête n’ait eu raison du brick. Aucune nouvelle de mes compagnons qui doivent avoir péri corps et bien. Sans doute habitent-ils au fond de la mer avec les poissons des profondeurs qui veillent sur leurs âmes.

   Je me nourris de fruits de mer, de coquilles, de feuilles de criste marine, de poissons que je fais cuire sur un feu de bois. J’ai appris à enflammer des brindilles à la façon des hommes de la préhistoire en faisant tourner rapidement la pointe d’un bâton dans le trou d’un caillou. Je me suis bâti un abri de branches, de mousses, de feuilles et de bois flottés dans l’anse que dessine le rivage. Parfois, je fais des signaux de fumée dans l’espoir qu’une goélette les aperçoive et que je puisse rejoindre la terre ferme, celle qui m’a vu naître, dont j’aimerais bien à nouveau fouler le sol.  Mais rien n’arrive et, parfois, il me faut serrer fort mes paupières pour y retenir une bordée de larmes. »

  Samedi 12 juin 1841

   « Une longue année a passé depuis que le ‘Magellan’ a sombré. L’hiver, sous ces latitudes, est glacial. Le plus clair de mes journées : me poster devant un feu de branches que j’attise à l’aide d’une vieille planche. Parfois je remplis les pages de dessins. Heureusement mon plumier m’a rejoint, il était plein de crayons à la pointe finement taillée. Aujourd’hui le ciel est clair, tout dans des nuances de gris. De perle au zénith, souris en s’éloignant vers l’horizon. De hauts rochers, couleur de pain brûlé, encadrent la baie. Ce sont de magnifiques sentinelles qui, le plus souvent, me protègent des vents dominants qui cinglent le visage et projettent sur le corps des grains de sable piquants comme des têtes d’épingles. La vue est sans limite et, peut-être, pourrais-je apercevoir d’autres terres si je possédais la longue-vue avec laquelle le Capitaine Kristansen scrutait le paysage, pensant y découvrir une merveille, peut-être une des princesses qui peuplaient les ‘Mille et Une Nuits’. Qu’est-il devenu le Capitaine ? A-t-il confié son corps à la mer ? C’est bien là le destin d’un Marin, ce me semble !

    La mer est calme, apaisée comme après une tempête. Quelques minces radeaux d’écume viennent du grand large, font leurs clapotis et meurent sur le rivage en se mêlant aux pierres noires qui semblent les attendre. Pas de bruit sauf, à intervalles réguliers, les cris aigus des sternes. De temps à autre, des guillemots à miroir se laissent apercevoir tout au bout de la grève avec leurs pattes couleur de corail, leurs plumes noires qu’éclaire une tache blanche au centre des ailes. Tout ceci serait un Paradis si je n’étais un naufragé, si j’avais un compagnon ou une compagne avec lesquels je ferais le tour de l’île à la recherche du moindre indice de vie humaine. Il faut dire, depuis mon arrivée sur Jan Mayen, je me suis limité à l’exploration aux alentours immédiats du lieu où la mer m’a déposé. Le rivage de cailloux couleur de bitume, la parenthèse de rochers plus clairs qui entourent l’anse, le plateau désert qui domine la mer. Parfois, au loin, j’aperçois le cône fumant des volcans, des nuées de cendre grise s’en échappent que le vent disperse vers les hautes altitudes. »

   Vendredi 2 Juillet

   « Afin de fêter ma première année de séjour sur l’île, j’ai confectionné un radeau fait de vieilles planches, de bouts de bois, que j’ai assemblés avec des cordages trouvés sur la grève. J’ai élevé un mât, y ai attaché un genre de voile, faite de toiles qui gisaient parmi les rochers. J’ai traversé l’île au niveau de sa partie la plus étroite, un isthme de galets noirs qui abrite l’eau plombée d’une lagune. Ici, le paysage est ouvert, grandiose. Je pense à mon Oncle, combien il aimerait être avec moi et contempler la mer, son domaine en quelque sorte, la compagne qu’il n’a jamais eue, lui le vieux loup des mers qui ne rentrait jamais au port que pour en mieux repartir.

    Identique à la partie sud sur laquelle je vis, le lieu est semé de roches sombres. Deux rochers jumeaux se détachent près de l’anse, un autre rocher, bien plus haut, se perd dans une couronne de nuages. J’ai posé mon radeau sur l’eau. Il se comporte plutôt bien même s’il n’est pas très équilibré. La toile prend le vent correctement, faseye un moment, puis gonfle et se tend. Je manœuvre ce qui me sert de gouvernail avec précaution de façon à éviter un chavirement. L’eau est une plaine immense qui se perd au loin, à la limite de l’horizon. Le soleil est un gros œil blanc, laiteux qui peine à percer le voile de brume. Contre la proue du radeau, viennent battre des écailles d’eau grise, on dirait le plumage d’un oiseau lissé de lumière. Des courants filent ici et là vers des destinations inconnues. Ils ont de beaux reflets, parfois vert émeraude, parfois bleu-marine et ressemblent à ces tableaux que les peintres du dimanche réalisent du haut des falaises, là où la vue est immense qui paraît n’avoir aucune limite. Il n’y a pas de bruit, si bien que je crois, par moments, être seul au monde. Parfois, un fulmar boréal aux ailes largement éployées, traverse le ciel en faisant son cri aigu pareil à celui d’une râpe qui entaillerait le bois. La mer est docile, ce matin, ce que communément l’on appelle une ‘mer d’huile’. Alors je crois entendre le rire moqueur d’Oncle Norway et perçois sa remarque avec amusement : ‘Alors, moussaillon, il te faut une mer d’huile pour naviguer ? Autant voguer sur ton bol de soupe !’

   Maintenant le brouillard se dissipe, le ciel s’éclaire, prend la couleur d’une porcelaine. L’eau reflète le ciel, s’anime de fins clapotis en raison d’une brise qui s’est levée. De courtes vagues courent sur le plancher du radeau, lèchent mes orteils, y déposent une mince couche de sel. Quelques touffes de goémon flottent ici et là, semblables à de minuscules esquifs. Je suis seul mais entouré de vie et ceci parvient à me rasséréner, à me donner confiance en l’avenir, à me porter à croire qu’un jour je retrouverai la terre des hommes et pourrai vivre en leur compagnie. Très loin, au bout du plancher de la mer, de vagues formes gris-bleu d’où semble s’échapper une fumée presque imperceptible. Peut-être des baleines bleues chassant le krill avec leurs baleineaux ?  En quelque sorte, toutes ces présences sont mon Vendredi, une sorte d’amitié que la mer m’adresserait du plus profond de ses abysses. Parfois j’imagine ce que doit être ce plancher de la mer, ses immenses poissons aux yeux éteints, ses myriades d’algues flottant entre deux eaux, les flagelles des anémones de mer qui dansent parmi les courants multiples, tachés de nuit, phosphorescents par endroits, animés de lueurs boréales comme si les aurores, descendues au fond de l’eau, se ressourçaient avant de reparaître à l’air libre.

   Jeudi 14 Octobre

   Le froid est déjà là qui roule sur la grève à la manière de lourdes congères. Mes journées sont certes monotones mais rythmées par l’écriture sur mon carnet. Les crayons ne sont pas encore usés et dureront le temps qu’il me faudra pour écrire ce journal du bout du monde. Depuis ce matin de gros nuages gris-noir parcourent le ciel à destination du Nord. Ceci ne me dit rien qui vaille car les rafales sont parfois violentes qui risqueraient de mettre à bas ma cabane. Je l’ai arrimée au sol à l’aide de volumineuses pierres mais la nature est si puissante en cet endroit de désolation ! Si je veux faire cuire quelques poissons, je devrai envisager d’utiliser le four que j’ai construit dans un abri de rochers. Je ne pourrai guère sortir de mon refuge avant plusieurs heures et mon instinct de mousse semble vouloir me prévenir de l’imminence d’une tempête. La mer est très agitée, son dos est parcouru de grosses cordes d’eau qui s’abattent sur la grève avec un bruit semblable à de sourdes explosions.

    Une pluie dense commence à tomber, renforcée par les rafales de vent. J’ai ménagé une fente étroite entre deux planches afin de jouir du spectacle. Je crains qu’un nouveau naufrage ne se prépare dont je pourrais bien ne pas réchapper. Mais je crois à la mansuétude du ciel, je crois à la force des éléments mais aussi à leur bonté une fois la fureur passée. De violents éclairs balaient le ciel sur toute sa longueur. Le tonnerre gronde.  Le vent pousse devant lui des mitrailles de cailloux qui viennent heurter les parois de ma hutte. Je prie pour que cette dernière demeure debout et me sauve du terrible qui pourrait survenir. Je vais poser mon crayon à l’instant car je ne pourrai continuer à écrire avec ces trombes d’eau qui s’abattent sur le toit de planches, s’infiltrent partout, ruissellent sur le sol détrempé. Je crois encore être dans mon nid-de-corbeau, tout en haut du Magellan et subir les premiers assauts des vagues. C’est incroyable la force d’une tempête, c’est inimaginable, c’est bien plus grand que tous les hommes réunis, que tous les hommes… »

   Epilogue - Le carnet du Mousse Jan Norway s’arrête brusquement ici, sur cette phrase si humainement émouvante. Le journal a été retrouvé par les membres d’une expédition que pilotait son oncle le Capitaine qui, pour la cause, avait repris du service. Sur la grève de Jan Mayen, là où vivait le naufragé, ne survivaient plus à l’ouragan que quelques branchages, des bris de planche, sans doute la voile déchirée du radeau et, surtout, coincé entre deux pierres plates, le précieux carnet sur lequel l’abandonné notait sa vie quotidienne faite de mille riens. Nul n’a su ce qui était advenu de lui. S’il était mort dans la tempête, si son corps avait sombré dans l’anonymat étrange de la vaste mer. Bien évidemment Oncle Andréas a été vivement affecté par la disparition de son Neveu, seule consolation, que sa vie de Mousse ait rejoint le lieu de sa passion, de sa destinée.

   On n’est nullement Mousse, Matelot, Capitaine à rejoindre la terre ferme, à y confier son corps. La mer, la mer seulement !  Quant au ‘Magellan’ et à son équipage, il n’a été possible de rien bâtir de sérieux. Que de vagues conjectures qui ressemblaient plus à des intuitions de l’imagination qu’à un compte-rendu du réel en sa vérité. Quelques instruments épars sur la côte Nord de l’île, compas, reste de boussole, carcasse d’un baromètre semblaient pouvoir témoigner du naufrage. Mais ces indices ne pouvaient tenir lieu de preuve. Toujours la mer reprend ce qui lui est dû. Elle est éternelle alors que les hommes sont mortels, hautement mortels ! Oui, de toute cette aventure il fallait faire son deuil et, maintenant, voguer à l’estime sur les flots agités du rêve !

 

 

 

 

 

  

  

 

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19 juin 2026 5 19 /06 /juin /2026 06:59
Seul le vent parfois.

Septembre 2014© Nadège Costa

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"Seul le vent parfois"

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Gagnant Port-Blanc par la route, seulement distrait par le vol erratique des mouettes, je pensais aux images de l’existence, à l’étrange phénomène de la persistance rétinienne. Les paysages, les choses, les visages s’imprimaient-ils à demeure dans quelque coin du lobe occipital, en repos, n’attendant que de resurgir ? Etaient-ils de simples hallucinations du présent, sortes de réaménagement du passé ? Et la mémoire, là-dedans, quel rôle jouait-elle ? Ne magnifiait-elle pas ce qu’elle recelait depuis des temps immémoriaux à la manière d’une délicieuse « petite madeleine » proustienne ? C’était si étrange d’avancer sur le chemin de la vie, insouciant de ce qu’avait été son histoire ancienne puis, soudain, de se trouver submergé de visions qui envahissaient tout, jusqu’à faire disparaître l’horizon du réel.

On était installé dans le confort d’un cercle de lumière, frappant les touches de sa vieille Remington, un cliquetis bourdonnant tout autour de la tête, et voici que surgissait quelque chose que l’on n’attendait pas. Le livre au vieux maroquin teinté de fauve dans le silence d’une bibliothèque, le chrome d’une voiture glissant le long des quais à la manière d’un trait d’argent, la silhouette d’une actrice de théâtre ou bien, dans l’évidence d’une absence, ce visage inconnu qu’aucun nom n’habitait pas plus qu’une mince fiction qui aurait pu le circonscrire, le situer en un lieu, le poser en un temps déterminé. Un pur évanouissement, la perte d’une clarté sur une porcelaine blanche, le lustre du jour sur la rivière de l’aube. Cela girait infiniment autour de soi avec l’aimable insistance d’une comptine pour enfant, avec le ronronnement d’une berceuse. Et voilà que l’image que l’on pensait de miel et de nacre plantait son écharde au profond de la conscience et c’était comme un acide qui aurait décidé de dissoudre les chairs, de les réduire à l’apparence de simples nervures. Le limbe avait été dissous, ne demeuraient que de bien étroits harmoniques, de bien persistantes rumeurs.

Seul le vent parfois.

C’était hier, c’est aujourd’hui, ce sera demain et le temps comme une outre aux flancs dilatés n’offrant plus que son immense vacuité. Comment vivre avec la percussion constante des images, leur rythme de grêle soutenue, leur urticante effusion sur le lisse de la peau et ne pas devenir cet esquif ballotté par les vagues océaniques de l’imaginaire, comment ne pas sentir souffler, tout contre l’étrave des yeux, le vent acide de la folie ? Comment ? C’était cela, cette gerbe continue de questions faisant ses continuels feux de Bengale qui s’étoilaient en arrière du front, ouvraient l’aire immense d’une inconnaissance des choses. Car la perdition croissait avec la profusion des formes et des lignes, le croisement incessant des métaphores. Tout se diluait dans un éternel brouillard, tout se noyait dans une sorte d’indistinction originelle. C’était comme un commencement du monde, avant même que la lumière n’ait fait paraître son règne. Une confusion ivre d’elle-même. Ceci aurait pu durer ce que durent les illusions, à savoir toute une vie, si ne s’était installée, au centre du dispositif, cette manière d’icône qui, insensiblement, effaçait tout le reste, balayait d’un revers de main ce qui ne paraissait plus qu’à l’aune de simples contingences.

Seul le vent parfois.

L’image était belle qui disait la pure essence de l’exister en mode naturel, une présence si inapparente qu’elle avait la couleur du songe. Les autres visions étaient loin derrière dans l’œil d’un puits avec des reflets d’outre-vie. Pas même la buée sur la rive d’un lac, pas même le hululement dans le rhizome de la nuit. Oui, vous étiez là, au bord de mes doigts hagards, au bout de ma vue brouillée, sur la braise vive de mes yeux. Là, comme la brûlure de la vérité. Beauté infrangible que rien, jamais, n’effacerait. On n’estompe pas la grâce, on ne peut faire disparaître la lumière. Ses rayons sont un chant infini du temps, un long poème de l’espace. Et, en filigrane de tout cela, le sentiment tragique que je ne vous connaissais pas, que, peut-être, vous n’existiez pas. Simple feu allumé à l’orée de ma conscience. Je longeais la Baie de Goermel, ses rives semées d’arbres, ses rochers rouges plantés dans l’eau de cristal, l’essaim de ses ilots dans la brume solaire. Vous étiez l’un d’entre eux, si mystérieux, inaccessible derrière la barrière de ses vagues, ses lagons de flots verts. Parfois la beauté est telle qu’elle devient irréelle et l’esprit s’épuise à vouloir en cerner les formes, à en réaliser l’exigeante quadrature. Pareil à l’enfant derrière la vitrine et les merveilleux jouets qui scintillent parmi le lacis des guirlandes, le frimas des étoiles. Alors la tentation est grande de renoncer à soi, d’inverser le rouage des heures, de regagner en pensée la graine primitive, l’ombilic qui nous abritait encore du monde.

Seul le vent parfois.

Je jouais à vous créer un cadre, à vous inventer une vie, à vous poser au plus haut d’une branche afin que nul ne pût vous atteindre. Je jouais à vous modeler, comme le petit homme le fait de sa boule de glaise, en toute innocence, attendant que le prodige se produisît. Je voyais rouler, sous mes doigts ravis, l’ovale nacré de votre visage avec, au milieu, le cratère presque éteint de vos lèvres. Les mots, les merveilleux mots étaient là, sur le point d’éclore, de révéler le poème du monde, peut-être celui de l’amour, cet absolu dont jamais on ne revient. Puis le ruissellement de jais de vos cheveux, cette infinie douceur coulant de vous comme l’eau claire du ciel. Puis le golfe d’ombre disant le mystère de votre cou. Puis cette épaule aussi lisse que le galet dans la lumière du rivage. Puis ce bras, cette levée de marbre souple avec la main en conque afin de recueillir votre épiphanie à nulle autre pareille. Puis cette gorge naissante, de talc et de brume, cette écume si virginale, cette indolence, cette haute parution si semblable au glissement du cygne sur le miroir d’un lac. C’était cela, être dans la mesure du jour, au bord du rivage océanique, empli de la certitude que plus rien d’important ne serait jamais dévoilé. C’était une attente, une stupeur, la joie s’immolant dans l’abîme de la gorge. Le silence serait éternel qui riverait mes yeux à cette vision. Car, à cet instant de moi-même, dans ce lieu tellement teinté d’immatériel, je savais que vous n’étiez que l’ombre de mon espérance, la fuite du temps, ce poème proféré à l’aune de son propre écho. Bientôt le jour baisserait dans des teintes de cendre et les sternes glisseraient dans l’air, partageant le ciel en deux parties égales. Le haut pour les rêves, le bas pour la réalité. C’était ainsi, il n’y avait rien d’autre à faire qu’à attendre la prochaine vision.

Seul le vent parfois.

Seul le vent parfois qui portait avec lui, dans le secret de ses plis, dans ses volutes libres, dans l’effeuillement de ses membranes de telles images créatrices de rêve, il n’y avait rien à chercher nulle part, que soi dans la dérive des choses. Rien à chercher, tout à trouver. L’eau se teintait de nappes sombres, le ciel faisait sa petite musique de nuit, la terre se disposait à un long sommeil. Demain serait le jour dont on attendrait qu’il nous délivrât du doute. Existions-nous alors que VOUS, étiez si irréelle dans l’ombre de vous ?

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