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6 août 2026 4 06 /08 /août /2026 07:13
 Silence nu de la présence

     Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

" Comme une vague au pied du Cap..."

 

S'échouer

Comme une vague au pied d'un cap

Caresser les blanches falaises

Respirer

Et prendre un peu de hauteur...

 

CAP BLANC NEZ

un soir de décembre dernier

Où étais-tu ?

Que faisais-je là - bas ?

 

A.B.

 

***

 

Il faut partir du

MONDE

De son entièreté

De sa plénitude

Mais n’y demeurer jamais

Là est le plus grand danger

De se fourvoyer

Dans les abysses communs

D’une représentation mondaine

À savoir une manière

De non-sens

D’aporie

Le MONDE

Il faut l’A-MONDER

Réduire sa Mondanéité

À son plus petit

Dénominateur commun

N’en garder que l’invisible trace

Ainsi

MONDE

Supprimer  M

Le Multiple le Mouvant

Supprimer  E

Tel l’Evénement

Supprimer D

Telle la Distraction

Supprimer N

Telle la Nomination

Conserver O

Cercle parfait

Figure de l’Infini

Figure de l’Absolu

Viser sa forme de bouche

Arrondie par l’étonnement

Le philosophique

Qui enjoint au silence

N’autorise que la nue parole

Du Néant

Conserver O

Abandonner tout prédicat

Toute figure

Toute forme

Se disposer à la Présence

Seule

La Présence

 

***

 

  

   Silence - Il n’y a rien que le rien. Pas encore de souffle, pas encore de vent, pas encore de vol blanc de la mouette traversant le large du ciel. On est là soi-même telle la virgule suspendue au-dessus de la page blanche. Dans le clair de la chair on sent une onde qui fait sa reptation lointaine, son glissement d’écume tout au fond d’un étrange continent. Des glaces à l’horizon, des étoffes de brumes, des geysers de silence. Et surtout des empilements de blanc, des congères de mots éteints, des moraines de signes indistincts. C’est si étrange ce flottement, c’est pareil à un cosmos cherchant sa loi, dérivant au plein mystère des constellations non encore parvenues à leur être. Cela cherche. Cela tutoie le vide. Cela enjambe l’abîme. Des hommes seraient-ils présents quelque part dissimulés dans leur germe originel ? Si assourdissant le silence qui gonfle l’abdomen, vrille le plexus, pousse vers l’avant la graine sidérée de l’ombilic.

   Peut-être, au-delà de soi, juste devant le globe des yeux le peuple assidu des modestes du sable, des habitués du vent, des errants des espaces illimités. Un crabe aux pinces repliées dans le noir de son trou, une patelle suçant son rocher, des vers forant la vase de leur museau triangulaire. Peut-être. Et les Hommes, les « Frères humains » où-sont-ils, eux par qui le sens vient aux choses, l’amitié aux vivants, la fraternité aux désolés sur Terre ? Où le lieu de leur habitation ? Si belle la solitude ! Mais si pesante la destinée ne croisant plus aucun chemin porteur de traces ! Là, sur le plateau de sable livré à sa totale incomplétude (toujours lui manquera le soleil, la mer, le scintillement des étoiles, le flux souverain, le reflux en sa fuite), l’Unique se trouve affligé en sa citadelle. Nul écho n’y parvient. Nul message qui dirait, quelque part, tout en haut d’un sommet, sur le lit du fleuve, dans la clairière forestière la Présence à nulle autre pareille. Alors cela s’agite dans le bocal de la tête, cela fait ses remous, ses battements, ses coups de gong dans l’ornière de la conscience.

   Nu - « Nu », « dénuement », « nudité », tout conflue ici pour dire la façon dont l’être de l’homme est foncièrement affecté en son sein par le phénomène de la présence. Et, corollairement par celui de l’absence qui en constitue moins son envers que son double, son écho. Nul désir sans manque. Nulle joie sans peine. Nulle félicité sans l’ombre portée de la tristesse. Mais il faut en venir au réel maintenant, à sa concrétude, à son inévitable coefficient de présence. Non de vérité, ceci est trop fluctuant selon les êtres, les lieux, les temps, les cultures.

   L’eau est grise qui court sur la dalle de sable, parfois plus claire, teinte d’argile, tantôt plus sombre selon les reflets du ciel, versatile, pareille à une humeur contrariée. C’est nous qui décidons de cet état de supposée mélancolie. C’est nous qui jetons un sort sur les choses qui se présentent à nous en toute simplicité, en toute innocence. Et pourtant, pourrions-nous  nous abstraire de notre activité de projection intellective, nous dispenser d’attribuer aux diverses altérités rencontrées tel ou tel caractère qui, en dernière analyse, est bien plutôt une esquisse de notre complexion en cet instant de notre regard plutôt que d’ineffables stigmates tracés à la face de qui ou quoi vient à l’encontre. Dard de la subjectivité forant toujours la peau dense du réel, voulant y trouver, en fait, la décision irréfutable de son empreinte. Qu’est cette eau pour nous ? Qu’est cette falaise, sinon la toile de fond sur laquelle nous apposons, continûment, le sceau de notre conscience ? Cessons un instant de viser l’objet et il n’est plus à l’horizon de notre esprit qu’une simple fumée dans le brouillard du monde.

   Que deviendrions-nous sans cette insigne possibilité (liberté ?) de saupoudrer les prédicats, d’attribuer des sens multiples aux événements, grands et petits qui constituent nécessairement les coulisses de la scène que nous arpentons quotidiennement ? L’écume est là avec ses plis blancs, ses gonflements de bulles, ses irisations, ses bondissements et ses retraits. Nous n’en sommes nullement inquiets, pas plus que comptables. Seulement spectateurs et ceci est déjà de l’ordre du pur prodige. Noire est la falaise allongée sur le socle de la Terre, sorte d’animal diluvien aux aguets, de mystère venu du plus loin de notre fuligineux imaginaire. Est-elle si réelle que nous le prétendons ? N’est-elle pas là simplement pour se montrer en tant qu’accusé de réception de nos songes, de nos obscures pensées ? Il est si dérangeant parfois de faire surgir, au milieu d’une plaque de basalte ou de granit, en leur innocence, la poix sourde de nos songes les plus ténébreux. Est-ce, déjà, la dague de la finitude qui s’emparerait de nous et nous contraindrait à tout voir en tant que symboles immanents, lourdement existentiels, tragiquement ontologiques ? Pourtant cette avancée de rochers s’apaise vite, le blanc virginal, le blanc silencieux, le blanc lustral du bas du ciel est là qui s’avance, apaise, oint de son baume la noirceur métaphysique. Blanc l’horizon, lumineux, métaphore d’un destin qui, soudain s’éclaire. La chape de nuages gris-bleus est sans doute menaçante mais la composition en son ensemble rayonne d’harmonie, de beauté discrètement affirmée, ici dans la lumière des vagues, là dans le gonflement du ciel, là encore dans la densité chromatique qui agit à la manière d’une parole ouverte, fécondante, bourgeonnante.

   Présence - On est là embusqué dans sa casemate humaine, on respire à peine, on se retient de penser, on veut l’immédiate sagesse, l’immémoriale présence dont les mystérieux orbes viennent à nous depuis la nuit des temps. Soudain, l’espace est assemblé tout autour de soi, il serre mais dans la douceur, il questionne mais dans le secret, il se dilate mais demeure disponible, à portée des yeux, il plane loin mais dans la proximité. Etonnante turgescence de ce qui est là, tout contre soi, alors que l’infini semblait la seule mesure possible. En réalité présence de soi incluse dans la présence de l’autre, le rocher, la falaise, le nuage, l’eau glissant sur la plaine de sable. Présence. Quelle présence ? De l’homme qui regarde le paysage ? Du paysage observé par l’homme ? La présence ne se dévoile avec suffisamment d’acuité qu’au terme d’une confluence du silence et de la nudité. Il faut donc mettre à nu le paysage (se mettre à nu également), se disposer à recueillir les signes partout visibles qui nous disent l’empreinte sans partage du réel.

   C’est alors comme un tressaillement, une survenue au plein de l’âme, dans ses plis et replis qui ne sont que les feuillets de l’exister patiemment collectés, archivés dans la mémoire des cellules, dans l’eau matricielle qui court en soi, fait ses généreux ruissellements, ses rebonds joyeux (souvent oublions-nous de les interroger), ses cascades de gouttes. Oui, Présence est toujours présence à soi, présence au monde, en une même esquisse, un même élan, un identique  saut qui déporte et unit en même temps. C’est pour cette unique raison d’un pliement-dépliement simultanés que le phénomène demeure imperceptible, seulement visible au regard des attentifs, sans doute des inquiets, des chercheurs de trésors. Le trésor en-soi-au-dehors-de-soi comme si le tout du monde devait nécessairement confluer dans la dimension de l’expérience immédiate.

   Présence est la distance sans distance, la parole sans mots, la lumière de l’ombre, l’ouverture-fermeture de l’être à son luxe le plus inouï, être-ici-là-encore-plus-loin dans la seconde infinitésimale. Présence est temps étendu-condensé. Présence est extase permanente de la trinité passé-présent-avenir dont la chute est cet ici et maintenant qui fait brûler l’éclat de son phosphore dans les tubes glacés de nos os, dans les extrémités digitales pareilles à des feux de Bengale, dans l’irisation insondable de nos sexes, dans l’écartèlement-assemblé de nos pensées. Présence est présence, ce que nous dit cette formule tautologique afin de ne demeurer en reste d’elle-même. Ainsi, le plus souvent, se concluent de brillants traités de philosophie, lesquels ayant épuisé les possibilités de la logique, les diapasons de l’argumentation, les éblouissements de l’intuition consentent à mourir sur le bord du rivage. De l’Unique. Seulement ceci à connaître, la fusion du multiple (falaise, eau, nuage, sable) en sa pointe extrême, ce dard de la conscience (soi) qui attise les choses, les transfigure, les métamorphose. Ainsi est la Pierre Philosophale qui meurt au plomb afin de devenir or. Trajet de l’immanent au transcendant, du transcendant à l’immanent. Au centre brûle le foyer incandescent de toute Vérité. Là est notre lieu.

 

  

 

 

 

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31 juillet 2026 5 31 /07 /juillet /2026 06:31
Un territoire où trouver assise

" Brume, or et Mer du Nord"

C'est ainsi: les plages de la Mer du Nord

c'est mon trésor...

comme Aldo, sur le rivage des Syrtes...

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Il faut avoir parcouru beaucoup de routes, s’être arrêtés dans des tavernes, y avoir bu des vins rudes, avoir festoyé, être ressortis ivres. Il faut avoir croisé une Belle - sa beauté rayonnait jusqu’au ciel où sont les étoiles -, l’avoir perdue dans un recoin de l’imaginaire. Il faut avoir usé ses yeux aux vitres du monde, avoir fait de ses doigts de simples bâtons où s’égoutte la pure inanité de la perte. Avoir couru par monts et par vaux, avoir vu des œuvres d’art qui rutilaient et les yeux pleuraient des larmes d’inconsolable essence. Avoir vu le pollen couler des arbres dans le lumineux automne, avoir vu la fuite rousse de l’écureuil dans l’or du couchant. Avoir éprouvé, au fond de soi - cet abîme -, le tranchant cruel de la fuite, avoir lancé les lianes de ses bras dans le vide, avoir éprouvé la verticale solitude et ne même plus savoir si l’on a un être, quelle est sa figure, s’il nous précède ou nous suit, si on est assurés d’exister quelque part ailleurs que dans le massif brûlé de sa propre tête. Tout ceci il faut l’avoir éprouvé jusqu’aux limites du sensible, un pieu fiché dans le corps qui nous dit l’immobile, le silence et peut-être cette absolue voie du néant qui nous appelle et nous rive à demeure.

   C’est bien l’expérience du rien, de la limite, qui nous pousse vers les choses belles, un refuge s’y trouve donné de tout temps qui est notre plus sûr abri. Toujours nous voulons éloigner de nous ce qui ne se montre que sous les auspices du tragique. Et pourtant le tragique nous habite et nous sculpte de l’intérieur. Il est ce par quoi nous exultons. Ce par quoi nous recherchons l’aimée, nous désolons de son absence, nous ravissons de sa présence. Mais ce ravissement porte toujours en son envers les stigmates de notre dette existentielle fondamentale. Nous sommes en sursis et le savons. Même les animaux le savent, dont certains « se cachent pour mourir ». Car honte est de mourir alors que tant de choses nous convoquaient à la fête de la présence. Ici, dans ce que nous énonçons, aucune complaisance avec la douleur, aucune compromission qui ferait de la souffrance la voie qui nous rachèterait d’un hypothétique péché. L’explication est trop courte au gré de laquelle des siècles de judéo-christianisme - cette fable portée au rougeoiement d’une supposée vérité - exigeraient de nous un acte de rémission. La vérité n’est nullement religieuse pour le simple fait qu’un dogme n’en peut décréter l’émergence. La vérité est coïncidence avec sa propre essence et celle du monde, autrement dit sortie de soi en direction des Intelligibles. Le sensible est trop sujet à toutes les apories. Il faut partir de lui, en faire seulement le tremplin grâce auquel un soleil pourra se lever nous disant le lumineux, l’authentique  en leur venue essentielle. C’est pour cette seule raison d’un accroissement de sa propre conscience qu’il faut avoir connu la boue, s’être vautré dans la soue afin que, s’en étant exilés, quelque chose comme une certitude nous atteigne. Non celle d’une icône enchâssée derrière sa vitre numineuse. Non, une esthétique nous conduisant hors de nous vers cette éthique sans laquelle rien ne tient que l’approximatif, l’esquive, le faux-semblant.

  Admirer le beau paysage est déjà chemin qui nous rapproche d’une exactitude. De la nôtre. De cette nature dont nous sommes les rejetons, qui nous appelle à célébrer la fête des épousailles. L’épousée n’est pas l’aimée. Pour la simple raison que notre rencontre n’est scellée - certes au gré de l’amour -, qu’à l’aune du contrat qui en est la convention sociale. Avec la nature notre rencontre est d’une autre facture : nous sommes fragment de nature qui rejoint cette nature en totalité, notre seule justification au monde. Indépassable filiation. Chair de la chair dont nous porterons les stigmates jusqu’au seuil de notre mort. Lien indissoluble. Nous pouvons répudier l’aimée, nullement celle qui est notre génitrice.

   Toute réalité portée à son incandescence, à sa nudité, est vérité en son ultime manifestation. La vérité ne souffre ni confusion, ni polyphonie des voix, elle est événement silencieux parmi la rumeur mondaine. Elle est surgissement dans la pure présence. Toujours nous sommes surpris par sa venue, nous la pensions hors de portée de notre lucidité. Seulement une visée théorétique qui habitait les cimes, tutoyait les monts élevés où règne l’esprit de l’absolu. Mais vérité n’est rien que ceci : nature contre nature. Nature de la divine Nature s’enlaçant à notre propre nature, cette conscience qui ne vit que de sublimes rencontres. Dans le matin qui chante et s’éveille il n’y a plus la césure de l’altérité. Mon ego est l’ego du monde. Je suis cette vague de sable qui émerge des profondeurs de la nuit, en tresse encore l’ombre subtile, cette frange d’inconscient qui en traverse le lent processus. Oui, la nuit est présente dans le jour tout comme le vice se donne comme l’envers de la vertu. Merveilleuse ambiguïté qui tisse tous nos actes, nous faisant diables, nous faisant saints, d’une seule lancée  de ce qui est, nous questionne, se montre cendre, se montre braise.

   Mais ce que je vois, est-ce une plage encore dans le luxe de son demi-sommeil, une dune que lisse le vent du désert, l’océan d’un doute qui se vêtirait de ses plus beaux atours, afin que, distraits de nous-mêmes par tant de beauté nous puissions enfin dire l’espace de cette vérité qui n’est que notre propre figure confrontée à son écho, à son miroir. Je ne suis moi que, présentement regardant l’étendue d’or et de pain brûlé qui, en retour, me vise et me confie le soin de témoigner de l’indicible. Une chose était là en attente de son être et voici qu’elle demeure, là, à portée de la main, intangible dans l’éclair qui la déchire et me la remet en tant que légitime possession. En cette heure désertée d’hommes, vide d’oiseaux, hissée hors de tout bruit, il n’y a que l’unique en sa brève donation. Comment pourrait-il en être autrement ?

   Partout, sur la Terre, sur d’autres continents, dans la lumière verticale, dans les assauts de la blancheur zénithale, sont des vies qui se lèvent, des amours qui s’embrasent, des souffrances qui exultent, des crimes qui se commettent, du sang qui coule en de vains et exténuants sacrifices. Comment ne pas être, avec ce qui vient de loin, ce ciel d’encre, cette toile de scène illisible, cette ligne noire qui tient lieu d’horizon, comment ne pas être en harmonie, être, placé intimement à la jonction des choses, être chose soi-même que le réel sublime afin que soit remise à la garde de notre âme l’infinie beauté qui nous fait hommes sur cette Terre ? Ici, c’est plus qu’une simple dialectique qui s’installe, faisant métaphore, joignant la nuit et le jour, montrant la vie, montrant la mort. C’est de nous, dont il s’agit, interrogés jusqu’au tréfonds de notre être. Beauté est là qui nous dit l’urgence de sa mise à l’abri, en dehors des convulsions et des tellurismes de tous ordres. Il faut faire halte. Il faut ouvrir la paix. Il faut « se faire voyant » rimbaldien et demeurer le temps qu’il faudra sur ce « Bateau ivre » qu’est toute poésie, toute œuvre d’art, qu’est toute image dès l’instant où elle nous arrache à la contemplation de notre propre et démesuré ego. Être soi en son essentialité : s’arracher à soi pour mieux se rejoindre. Ici tout est dit en belles valeurs esthétiques de ce qu’est l’éthique, l’attention à l’altérité en tant qu’exception. Nous serons cette aube infinie qui est le temps d’ouverture par où connaître plus loin que nos yeux le peuvent ! Oui, assurément nous le serons. Qu’adviendrait-il de nous si nous étions tentés de faillir à notre tâche, de ne plus regarder, sinon de devenir de simples âmes errantes ayant perdu l’objet de leur contemplation ? Que serions-nous si le monde-pour-nous, soudain, devenait monde-pour-lui ? Que serions-nous ? Il n’y aurait que la fureur du silence et une attente infinie. Ceci que nous refusons de tout notre être.

  

  

 

 

 

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27 juillet 2026 1 27 /07 /juillet /2026 07:27
Fin de nuit.

« De la naissance des couleurs… »

« Fin de nuit

Quand le noir se dissipe

Quand on guette le Jour Nouveau

Et la naissance des couleurs… »

Bas Armagnac/Gers.

Ce mois de mai 2016.

Photographie : Alain Beauvois

***

  Fin de nuit

 La nuit a-t-elle une fin, une extrémité à la manière d’un cap ? La nuit, à partir d’un finistère, plongerait-elle dans un vaste océan où elle se perdrait telle une source gagnant la densité ombreuse des abîmes souterrains ? La nuit, un jour, s’arrête-t-elle pour ne plus jamais paraître et alors les Poètes seraient fous et les Astronomes livrés à la chute des étoiles ? La nuit existe-t-elle vraiment ou bien est-ce nous, les hommes, qui l’avons inventée pour donner espace à nos rêves, déplier un lit à nos fantasmes ? Nuit fugitive dissimulée dans les plis étroits de l’inconscient. Nuit aux voiles noirs dans lesquels nous glissons nos douleurs mais, aussi, arrimons nos songes si proches d’un simple vertige. Sur nos couches de toile nous déplions longuement nos désirs de possession. Telle Passante que nous avons aperçue à contre-jour du ciel, nous en faisons cette image infiniment mouvante, voluptueuse, qui glisse le long des parois de plâtre, que nous saisissons dans le clair-obscur de notre imaginaire. Ces mots que nous portons en nous, qui font leur gonflement, leurs longues irisations, nous les confions volontiers à la nasse blanche des draps. Là, dans cette liberté, dans ce domaine infiniment ouvert ils font leurs caravanes insolentes, ils grésillent à la manière des élytres des scarabées, lissent leurs tuniques mordorées et apparaissent dans la pure évidence d’être. C’est cela, la nuit, à la fois la grande peur qui glace la parole mais aussi la rend fluide dans le mouvement même qui l’anime depuis son secret. Tout peut se dire dans le corridor d’ombre, aussi bien l’aveu que, depuis longtemps l’on retenait en soi, aussi bien le projet lancé dans l’avenir à la manière d’une gerbe d’étincelles. Les idées sont blanches. La réalité est noire dans laquelle il faut creuser son tunnel. Exister c’est cela, donner des coups de pioche dans la matière sourde et, soudain, surgir au ciel du monde avec, dans les mains, encore un peu de ces miettes qui collent aux doigts et deviennent mémoire, souvenir nocturne par lequel s’attacher au passé.

 Quand le noir se dissipe

 Là est l’heure inquiète, celle qui, faisant notre deuil, nous remet à la peine, abandonnant l’antre chaud, la grotte native qui nous retenait en son sein. C’était si rassurant la pliure de cendre et d’encre qui nous attachait à la cellule avec laquelle nous faisions corps. Pouce-pied collé à son rocher avec la certitude d’y pouvoir demeurer toujours, d’y vivre sa symbiose comme l’on coule dans la fluidité de quelque symphonie sans même s’apercevoir que l’on fait partie d’elle comme elle se fond en nous dans la plus naturelle des évidences qui se puisse imaginer. Mais voici que nous sortons de la chambre avec des hésitations de marmottes, avec des ruses de renardeau que l’aube surprendrait dans le luxe de sa rosée matinale. Voici que nos yeux se décillent, que le globe de nos yeux se lustre. Sur l’infinie courbe de notre sclérotique, pareille à la lueur de quelque céladon dans le calme d’une alcôve, s’allume la première certitude du jour. Ce que nous voyons, là, dans cette sorte de temps suspendu, est-ce simplement le paysage de la réalité ou bien un aménagement que notre fantaisie y a glissé avec quelque malice ? Tout est si calme, léger, si proche d’une grâce que nous croirions avoir devant les yeux le poème réalisé, l’œuvre parfaite qu’une douce volonté aurait posée devant nous afin que nous en soyons le spectateur privilégié. L’eau, encore gonflée d’obscurité, est pareille à une nappe de mercure qui n’aurait nullement trouvé son rythme, seulement une dérive paresseuse si peu assurée de son être. Sans doute, en son sein, les carpes aux ventres lourds, les nœuds d’anguilles telles des cordes de bitume, le glissement inaperçu des loutres dans leur pelage gris. Le silence est si grand qu’il siffle aux oreilles et vrille la cochlée de mille notes cristallines. Il n’y a plus que cela, les reflets sur la nappe liquide, les massifs d’arbres indistincts pareils à de vaste territoires inconnus, encore impossibles à déchiffrer. Plus que ces griffures noires qui lacèrent la plaine du ciel et ces nuages lourds comme pour dire la persistance de la nuit, ce langage qui ne veut pas mourir avec la clarté et veut porter témoignage du rêve.

 Quand on guette le Jour Nouveau

 Alors s’allume un grand espoir en même temps que disparaît l’orbe des images silencieuses arrimées à nos silhouettes hésitantes comme le lierre se suspend aux branches qu’il enlace pour mieux les faire siennes, les mettre en son pouvoir. Les lianes du jour se déplient et la nuit s’y dissimule ne laissant plus paraître que quelques ramures, quelques nervures par lesquelles manifester ce qu’elle est, cette matrice originelle dont le jour s’est nourri pour se déployer et gagner la vision des hommes. Les hommes à la courte mémoire qui boivent le soleil, qui s’abreuvent à la nappe de clarté dont ils ont oublié l’origine, n’en gardant que quelques lambeaux de rêve, quelques copeaux de désirs, quelques limailles d’envie. Mais cela fourmille en eux, juste en dessous de la ligne de flottaison, comme des milliers de trous d’épingles invisibles qui, venant de l’obscurité du corps, voudraient témoigner encore de la densité du monde intérieur, de son urgence à regagner les mystérieuses ondes nocturnes. C’est pour cette unique raison de la persistance de l’ombre dans le territoire du jour que nous demeurons comme figés devant les représentations, telle cette photographie, qui jouent en mode dialectique, jeu alterné du mensonge et de la vérité, écho infini de ce qui parle et se tait, ricochets que la vie fait sur l’insoutenable réalité de la mort. Car tout ceci est présent dans l’image à titre de symboles latents, il suffit de se laisser aller aux significations secondes, à savoir contempler en silence et se laisser envahir par les pulsions fondatrices auxquelles notre être est, par essence, l’évident réceptacle, cette certitude fût-elle voilée.

  Et la naissance des couleurs

 C’est là, au ras de l’eau, à la limite du jour, cela fait ses touches de couleur. Modestes au début, estompées, de simple esquisses préparatoires à l’œuvre future. Il est si difficile de passer de l’inconnaissance nocturne à la révélation de l’heure nouvelle. On était dans les limbes il y a peu, les yeux soudés comme ceux des jeunes chiots et voici que cela demande le dépliement, l’ouverture, la dilatation du diaphragme afin que notre camera obscura, notre chambre noire, s’illumine des vives présentations du monde. Nous avons à révéler ce qui est, à la manière des sels d’argent qui, sous l’effet de la lumière, vont se métamorphoser d’abord en spectres, puis en halos perceptibles pour finir en significations. Bientôt les couleurs qui diront la beauté des choses, des paysages et des hommes, la belle efflorescence des femmes, le grain de la pierre, la courbe de la mer que parcourent les milliers d’étincelles de l’instant en train de naître. Alors nous ne verrons plus que cela, les couleurs, le luxe polychrome faisant ses multiples chatoiements. Sous les images, dans leur envers illisible se dissimuleront les notes fondamentales dont les rouges, les bleus, les outremers ne sont que les harmoniques, s’abriteront les notes du blanc et du noir par lesquelles sont aussi bien la nuit que le jour. Aussi bien les joies que les peines dont nous, les hommes, sommes les détenteurs à défaut, le plus souvent de le savoir. Oui, que vienne la nuit ! Oui que vienne le jour ! Nous ne sommes que l’intervalle entre les deux !

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10 juillet 2026 5 10 /07 /juillet /2026 06:20
Intérieure beauté.

Walvis Bay - Vol de Pélicans Roses.

Photographie : Martine Fabresse.

 

« Je désire presser dans mes bras la beauté qui n a pas encore paru au monde ». Joyce - Dedalus.

 

Presser dans ses bras cette insaisissable beauté, comme nous le suggère Joyce, qui donc n’en a éprouvé l’irrésistible frisson ? En être parcouru n’est jamais qu’accomplir, par la pensée, ce trajet en direction du Beau transcendant dont nous participons, ce « rejeton du Bien », selon Plotin, qui inscrit en nous la braise de sa nécessité.  Car nous ne pouvons nous passer ni du Beau, ni du Bien, sauf à nous exonérer de notre essence humaine. Mais ceci est propos de métaphysicien et nous voulons demeurer dans l’orbe de la réalité. Ce réel qui toujours nous questionne, imaginons-le, dressons-en la métaphore, dessinons-en l’esthétique.

   C’est un matin, encore dans l’indistinction de l’heure, dans ce pli natif qui sépare d’un invisible trait la densité nocturne de la légèreté diurne. Loin, quelque part en Namibie, sur l’étendue de Walwis Bay, « baie des baleines », étrange territoire qu’habitent hypothétiquement ces animaux mythiques dont la beauté n’égale que  leur inconcevable taille. Le lieu, sa pureté, sa presque invisibilité semblent tracer l’impalpable quadrature de la grâce, de l’éphémère, de l’à-peine perçu, de l’ineffable dont s’entoure toujours la chose qui parle à notre âme le langage du rare, du poétique, du sublime. Être là ne peut s’accomplir que dans une manière de dénuement, de simplicité, de retrait en soi qui est l’empreinte que dépose en nous la majesté du paysage. Il faut regarder avec la pointe de l’âme, l’étincelle de l’esprit, l’effervescence de l’émotion qui fore l’ombilic de son dard inquiet. Oui, « inquiet » car toute Forme Majuscule, toute parution traçant l’esquisse d’une ontologie, d’une présence évidente, énigmatique de l’être, ne peut émerger qu’à l’aune de cette surprise par laquelle l’Existant fait soudain halte, ménageant dans ce suspens spatio-temporel, une place pour le recueil, une source pour la méditation, un sémaphore pour la contemplation. Alors le regard s’ouvre, les yeux se dilatent, la conscience se déploie jusqu’à l’incandescence des archétypes qui tracent en nous les nervures du sens. C’est toujours lorsqu’une chose se donne à voir comme l’exception qu’elle est que provient, jusqu’à nous, l’arche ouverte, brillante des significations. Et c’est en raison du fait qu’elles nous assaillent que nous faisons silence, que nous demeurons immobiles, en attente de l’événement qui, se révélant en sa nature fondatrice, nous portera en un lieu de félicité, celui de notre vie intérieure, cellule intime, creuset de la subjectivité par lequel donner libre cours aux fluences de nos affinités. Ce sont elles, nos affinités, qui nous mettent en rapport avec le monde et tressent en nous les cordes qui nous font tenir debout, assurent notre verticalité, autre nom pour la transcendance humaine se sauvant, au moins provisoirement, de ses chutes, excipant de ses apories.

   L’eau, l’horizon, le ciel sont une unique rhétorique, une sémantique à peine appuyée qui nous disent l’ineffable qualité de l’instant, ce trait modeste, cette mince déflagration de la seconde dont la suivante, harmonique discret, surgit à la façon d’un éternel retour du même, temporalité figée pareille à ces boules de verre dans lesquelles la neige suspendue feint de tomber sur une miniature de Noël avec la lenteur d’un sentiment en train de naître, de découvrir son sensualisme discret, son effleurement de duvet. Ou bien de plume, telles ces rémiges de pélicans, manières d’éventails noirs, denses, disant la présence, le témoignage de la vie, ici, si loin des hommes qui ne les voient pas, progressent en regardant le sol, occupés qu’ils sont de terrestres multitudes. Ces oiseaux jetés en plein ciel, qu’une conscience, une volonté arrêtent, images figées d’une éternité en train de s’actualiser, voici que ceci nous atteint avec l’exactitude d’une vérité.

   Ces pélicans sont là, dans la plus pure réalité qui soit, si près d’une Idée platonicienne, formes immuables s’alimentant à leur propre profération, modèles éternels dont le plus grand des artistes ne pourrait tirer que quelques images approchantes, icônes dans le meilleur des cas, idoles dans un  mimétisme seulement convoqué, effleuré, à défaut d’être jamais atteint. Cette impression de Réel est si forte que, de ces oiseaux, nous ne saurions guère tracer d’esquisse plus juste. Immobilisés dans le geste qui fixe, ce fameux « kairos » des Anciens Grecs, cet « instant décisif » qui, s’il porte bien son nom, et augurons qu’il en soit ainsi, extrait du divers, du multiforme, du polychrome, du toujours fuyant, cette indépassable représentation, comme si rien, désormais, ne pourrait s’approcher d’une proposition intellective de ces habitants des lacs et des marais qui semblent la pure émanation, peut-être la cristallisation des éléments, eau, air, dont ils tirent leur esquisse essentielle.

   Nous ne gagnerions rien à nous distraire de notre immobilité, sauf à interrompre la magie. Car de telles visions en portent l’indélébile trace. Tout comme le visage de l’Aimée trahit la tension qui l’habite et la dépose là où toujours elle a été, au centre d’elle-même, dans ce foyer qui rayonne et appelle. Car cette image nous entraîne où nous habitons avec le vœu d’y toujours demeurer car la beauté est ainsi faite qu’elle nous possède au foyer même de notre citadelle, s’y dissimule et n’attend que de surgir à même le phénomène que nous attendions sans trop y croire. Et le voici dans cette tension qui le fait être et le dépose devant nos yeux comblés. C’est bien l’exact opposé d’une illusion, c’est un rêve arrêté en plein vol, c’est un imaginaire qui, de toutes parts, outrepasse sa capacité à créer et nous plonge dans l’aire ouverte d’une immédiate compréhension. Du monde qui fait face. De nous qui l’interrogeons depuis la crypte secrète de notre désir.

   Les lieux d’évidente beauté, lagunes aux eaux cendrées, altiplano laissant flotter ses aériennes savanes, lacs de sel aux arêtes éblouissantes, colonnes bleues des glaciers, souple mouvance des dunes, tous ces lieux sont inévitablement situés aux limites, sur les lisières, aux confins dont notre regard s’informe comme parvenu à l’extrémité de sa pointe interrogative. La beauté est hors toute question, tout langage, toute sensation. Elle est de l’ordre d’une simple relation, d’un passage, d’une transitivité dont il faut se saisir comme on le ferait d’une feuille d’automne emportée par le vent avant qu’elle ne s’absente pour toujours. Ceci, cette indicible perception, cette épiphanie au bord d’un abîme, il ne dépend que de nous de l’amener au paraître. C’est NOUS qui lui donnons essor, seulement nous avec le tremplin déployé de notre conscience. Il n’y a pas de beauté en soi. C’est NOUS qui esthétisons le monde, lequel en retour, décèle en nous la beauté disponible, seul avoir que nous ayons jamais possédé. Beautés se reflétant en miroir, l’une nourrissant l’autre, s’abreuvant à leur inépuisable source commune. Tout sentiment esthétique est nécessairement spéculaire car la visée de l’objet de notre contemplation nous  renvoie le rayon de notre regard afin que, métamorphosé par la chose belle, il puisse à son tour nous féconder et nous assurer de sa lumineuse présence. Alors nous regardons et regardons jusqu’à l’épuisement du charme, jusqu’à la perte de ces oiseaux dans les mailles solubles du ciel.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 juillet 2026 1 06 /07 /juillet /2026 06:14
Libre venue en présence

"Sibylle peut être..."

André Maynet

 

***

 

   Partout sont les grises venues du monde en leur patente douleur. Partout sont les crimes de sang, les cohortes des longues maladies, la pollution des fleuves, les myriades de comportements égarés à la hauteur de l’ensemble des continents. Partout la désespérance et ses mors mortifères. Alors on baisse la tête. Alors on courbe l’échine. Alors on évite que sa propre effigie ne soit la cible de quelque effacement. On se dresse contre tous les vents, contre toutes les scories qui nous atteignent en plein cœur et on lance au large de soi toutes les possibles clameurs d’un destin en voie d’être biffé.

 

Ô meutes d’incompréhension

qui lacérez l’enveloppe de notre corps !

Ö lames d’effroi qui, en nous,

semez le pli infernal du doute !

Ô apories multiformes,

vous essaimez en notre intime

les hordes de notre propre révolution !

Ô murs hauts et vides

contre lesquels nous lançons

les boulets inexaucés de nos têtes !

Ô cimaises de l’art, vous grimacez

 du plus haut de votre gloire

et nous réduisez

à la taille de la fourmi !

Ô peuple des faussetés,

vous lancez

parmi les sarments

de nos jambes

les faucilles de la peur !

Ô assemblée de bavards

des agoras humaines,

vous perforez la lentille

de nos tympans

et c’est alors le bruit

du vertigineux cosmos

qui enroule

 ses vrilles urticantes

tout autour

de nos misérables

existences !

 

   Et l’on n’est vivant qu’à éprouver en soi la stridence de la Mort en sa tragique venue. Oui, nous avions toujours rêvé de rejoindre l’Absolu, de nous fondre dans l’Universel, de ne faire qu’un avec l’Univers, mais voici que l’échéance approchant, nous devenons livide et ne s’égoutte de nos doigts qu’une peur verdâtre, elle fait penser à ces tapis d’algues des grands fonds qui ne peuvent jamais connaître que la lourde densité des eaux sans début, ni fin, un infini flottement hors de toute mesure.

   C’est ainsi, l’on s’était levé un jour au faîte de son désespoir et l’on ne reconnaissait même plus son image sur la face anonyme du miroir. On était un pitoyable Ravaillac cherchant désespérément à assembler les parties éparses de son corps. Mais dans le creux de nos mains abortives ne feulait que le néant en son abyssal vortex. Nous étions véritablement hors de nous, déporté de notre être, exilé dans un genre de pays inconnu aux frontières floues, dans une ville fantôme, au bord de quelque étang jouxtant la lumière grise d’une lagune.

   La lumière grise d’une lagune. Cette étrange phrase sonnait en nous à la façon d’un poème qui se lèverait et gagnerait les hauteurs de l’azur comme pour signifier notre possible résurrection, le regroupement de nos membres, l’unité de notre psyché lourdement grevée de non-sens. La lumière grise d’une lagune, oui la belle lumière grise fondatrice de l’exister, voici qu’elle surgissait du plus loin de l’espace, du plus mystérieux du temps. Toujours nous avions su la force médiatrice du gris, son pouvoir de porter au jour ce qui demeurait dissimulé dans les coulisses d’ombre. Mais notre vue était encore trouble de l’émotion qui en voilait l’acuité. Cependant, de la nasse productive du gris, se levait une Forme dont nous pensions qu’elle était humaine, admirablement humaine.

   Petit à petit le globe de nos yeux devenait lumineux, le puits de la lentille trouvait sa profondeur, les images commençaient à crépiter sur la toile ombreuse de notre cortex. L’émergence de toute chose est pur miracle et ce miracle s’accroît de sa charge d’énigme alors même que la Pure Beauté en constitue le point focal, le centre d’irradiation. Mais voyez ceci. Celle que, d’emblée, nous nommerons Libre-de-soi, nous la voulons surgissant, non d’un fond qui pourrait en justifier l’existence, mais de Soi uniquement en sa plus étonnante éclosion. Or, seule les Choses Grandes ont assez de force pour tirer leur propre substance d’elles-mêmes et non au motif de quelque action fabricatrice d’un possible démiurge. Seulement, provenir de-soi-en-soi-pour-soi et ne rien concéder de Soi à quelque phénomène d’altérité qui se puisse imaginer. Le Soi en tant que Soi en sa plus effective réalité. Et n’allez nullement penser que ceci est pure pétition de principe, plan tiré sur la comète, lubie de vieux savant perdu dans la contemplation de ses cornues de verre !

   Certaines existences, rares sans doute (ce qui en fait l’admirable parution), ne vivent que depuis l’unité de leur propre cosmos. Certes, beaucoup diront qu’il ne s’agit que d’une affabulation, mais alors, comment nommer le phénomène qui pose devant nous une Esquisse en sa plus radicale réalité ? Mais rien ne sert d’épiloguer, peut-être suffit-il de décrire avec suffisamment de conviction pour que le tableau s’éclaire. Nous souhaitons simplement montrer ce qu’a d’étonnant, mais aussi de beau, une éclosion à Soi advenue. Comme si la subtile manifestation de la métamorphose avait assemblé, en mode unitaire, l’ensemble de sa genèse, présence du présent et rien qui ne puisse excéder ceci. Libre-de-soi est à elle-même dans la posture la plus naturelle qui soit. Nullement une affèterie, une pose, une concession à quelque mode, non l’être-immédiat en son unique recueilli. Ceci est assez admirable pour que nous n’ayons nullement à en faire la démonstration. Moins on tisse de dentelles autour des évidences, mieux on s’en porte. Le réel est large qui mérite attention.

   Dire qui est Libre-de-soi ou bien tenter de le faire. Parfois la parole échoue sur le bord de quelque inaccessible pari. Mais en expérimenter l’épreuve est déjà pur prodige ou bien totale inconscience. La rivière des cheveux se situe entre acajou et auburn avec des rehauts de noir de fumée. Le visage (mais peut-on parler du visage, d’emblée, en toute impudeur, il est le lieu de tant de manifestations secrètes, Peut-on ?), le visage donc est entièrement blanc, mais un blanc qui se décline sous de multiples horizons : rutilance du blanc Argent, à peine coloration du blanc Argile, rusticité du blanc Écru, neutralité du blanc de Céruse, discrétion de l’Ivoire, éclat du blanc Neige, désert lisse du blanc Lunaire. Oui, tout ceci est entièrement contenu dans la belle physionomie de Libre-de-soi et ceci veut dire la pluralité de son être, la polyphonie de ses tons fondamentaux, la complexité, tout en nuances, de son âme. Le nez est délicatement retroussé comme pour saisir les subtiles fragrances du jour. Il est le signe d’une immédiate disponibilité aux choses, l’emblème vivant d’une disposition au frémissement, au tremblement. C’est étonnant tout ce que peut dévoiler un croquis humain dès l’instant où l’on prend le soin d’en décrypter toutes les valeurs, d’en sonder toutes les significations ! C’est un vertige qui s’empare de nous, le même qui nous visiterait si nous découvrions, en une terre lointaine de biblique figure, quelque parchemin nous disant le secret de la naissance du monde.

   La bouche est doucement purpurine, loin de la passion de la braise, près du murmure d’un feu éteint, quelque part dans un bivouac de bergers, dans l’illimité des sables et la stupeur de leurs frissonants mirages. Les lèvres sont tout juste entr’ouvertes. Que nous disent-elles du sein de cet étrange chuchotement dont nous voudrions capter toute la saveur, sentir en nous la délicatesse d’une fraise mûre, son ruissellement tout contre l’ogive éblouie du palais ? Oui, il nous faut demeurer sur le tremplin du désir en nous retenant de déclencher le saut qui, trop vite éclos, nous reconduirait à la nuit de notre native angoisse. Et le cou, cette tige si gracile, si fluette, cette illisible attache qui relie le bulbe des pensées à la pure germination du corps, ne doit-il nous éblouir au motif même de son ineffable présence ? C’est ainsi, parfois la réponse à nos questions se dissimule sous de l’inaudible, du passager, du fuyant et nous, êtres de frénétique impatience, nous nous précipitons déjà au loin, alors qu’une faveur nous attendait, là, à la pointe de l’herbe, dans ce diamant de rosée qui reflète l’entière beauté des choses !

   Le buste est menu qui nous ferait volontiers penser à la fragilité de l’insecte, à la faible résistance du verre, sans doute au tintement d’un cristal. Un fin bustier relevé nous livre l’aube d’une poitrine juvénile que viennent clore, à la manière de deux boutons de rose, les doux affleurements des aréoles. Elles sont de la même consistance, de la même teinte que les lèvres. Elles  jouent, en mode unitaire, la belle partition musicale de la féminité, une manière de fugue qui déjà s’absente de nous, de nous qui nous distrayons au premier vol du papillon venu. Et pour quelle raison ceci ? Eh bien parce que nous n’osons regarder avec insistance Celle-qui-nous-fait-face avec tant de sensibilité. Notre regard se pose sur elle avec avec la retenue du songe, la délicatesse d’une brume aurorale.

   Et les bras, ces menues brindilles dont l’une est convoquée au soutien de la tête, l’autre longeant le corps dans un genre de voluptueuse félicité, ils nous émeuvent tant leur grâce est infinie, à la limite d’un évanouissement. Empreinte d’une pure joie sur le contour serein de l’anatomie. L’abdomen s’incurve vers la cendre, se dirige avec confiance en direction de ce nœud de tissu taché d’un rouge de Falun, on ne sait s’il est passion éteinte ou bien déjà image de la Souveraine Mort qui réclame son dû. Le nœud, en sa libre chute, dissimule à nos yeux la blessure du sexe dont l’on devine la teinte bistre, le velouté, la feuillaison pareille aux frondaisons d’automne. Lieu de Vie. Lieu de Mort. Vie en son essor. Petite Mort en sa déflagration, elle dissimule la Grande, la Majestueuse en laquelle seulement nous trouverons notre éternel repos. La courbure des reins est enchâssée dans un voile noir qui ôte à notre vue les harmoniques du désir tels que nous aurions souhaité les apercevoir, un frisson sur la peau et notre âme se trouve en peine de vouloir et de ne nullement posséder.

   Et cette jambe à la licencieuse posture (mais ne profèrent la « licence » que ceux qui ont insuffisamment regardé, dont les fantasmes ont précédé leurs jugements), cette jambe souplement exhibée dans ses bas rayés de rouge et de gris, combien elle fait se lever en nous une kyrielle de questions, combien elle nous conduit au bord de notre propre abîme ! Elle lacère le tissu de notre conscience. Elle fait trembler notre sculpture de stuc, elle y imprime des lézardes qui, longtemps, feront leur sombre tellurisme à l’abri des regards. Visant d’emblée ce bas rayé qui ne dissimule l’aire luxueuse de la cuisse qu’à en manifester le plein élan, qu’à en formuler le précieux et l’irreplaçable motif, nos yeux se troublent, notre esprit s’embue, notre chair s’allume de bien étonnantes étincelles.

   Ce que nous pensons alors, ceci : nulle beauté n’est obscène pour le simple motif que, paraissant, elle anesthésie tout le réel qui n’est pas elle. Nous pensons aussi que l’érotisme vrai consiste en ceci : donner à voir une Forme identique à celle de nos rêves, la porter au-devant de nous dans la plus effective innocence, dévoiler puis voiler des territoires du corps à la mystérieuse sémantique, laisser tout ceci en suspens et plonger le Voyeur en sa jouissive stupeur. L’érotisme trouve son équivalent symbolique dans la figure rhétorique de l’oxymore, une ombre recouvre une clarté dont chacune trouve, en cette conjonction, l’accomplissement même de son essence. Libre-de-soi ne l’est qu’à se manifester dans la retenue. Toute retenue n’est jamais que le premier mot du laisser-être-soi en direction du monde.

   Sans doute, avant que de nous retirer sur la pointe des pieds, laissant Libre-venue à sa méditation, convient-il de dire un mot sur l’étonnante présence de la paire de lunettes qui vient obturer son regard. Souhait d’une dissimultion ? Volonté de voir sans être vue ? Recul à l’abri d’une énigme ? Peut-être une clé précieuse nous est-elle fournie par le titre que l’Artiste a attribué à son œuvre : "Sibylle peut être..."

 

Mais alors, qui est-elle cette Prophétesse,

qui est-elle cette Visionnaire,

que lui manifestent ses dons d’Aruspice :

l’illusoire et toujours fuyante beauté du Monde ?

La fuite à jamais du temps ?

Notre impatience de la connaître plus avant ?

Elle seule pourrait le dire

mais la fraise carminée de sa bouche

repose dans le silence.

 

Oui, le SILENCE !

 

 

 

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3 juillet 2026 5 03 /07 /juillet /2026 06:27
Temps de profusion

Plage de Calais

 

     Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

 

   Sais-tu, rien de plus beau que de choisir un lieu en rapport avec son âme et de se laisser porter par tout ce qui voudra bien venir : l’aile souple d’un nuage, l’oiseau glissant dans son fortin de plumes, la brume montant de l’eau, l’agitation des oyats dans la lumière qui point. Ces lieux si rares sont des lieux de silence et de douce immortalité. Tout arrive à soi dans la plénitude et ce bonheur que beaucoup s’évertuent à trouver dans quelque distraction, le voici dans la mesure inaperçue du simple. Nul besoin de calcul. Nul besoin d’efforts. Se laisser aller à sa nature, se laisser aller au paysage et faire de cette rencontre le foyer de son être. C’est dans l’immédiateté que les choses se donnent à nous avec leur plus beau coefficient de réalité. C’est dans le surgissement soudain, non annoncé, que l’intuition déploie la corne d’abondance de sa certitude imaginative. Alors, vois-tu, la faille du doute se referme, l’abîme de la désespérance se comble et c’est une large plaine de compréhension qui s’ouvre et fait son écume à l’horizon des yeux.

   Ici se rencontre l’amour. Non celui qui fait son efflorescence loin, là-bas, dans la ville des hommes et des femmes où les sentiments brûlent de ne jamais être achevés. Ici TOUT A LIEU. Sans reste. Ceci veut dire que l’essentiel se montre depuis le centre rougeoyant de sa propre conscience et clôt tout discours qui pourrait être de surcroît, superflu en quelque sorte.

   Regarde donc la soie du ciel, son immense glacis que raient les traces des allées et venues mondaines. Elles sont les nervures de l’agitation humaine, celles qui, souvent, troublent l’ordre d’une harmonie que l’on voudrait connaître et, le plus souvent, nous échappe.

   Regarde la ligne d’horizon, un blanc ferry y est posé avec, dans son ventre de métal, les mille désirs qui cinglent vers un ailleurs dont on suppute qu’il comblera le manque présent.

   Regarde le peuple des cabanes. En lui, encore, flottent mille caresses, mille promesses de fiançailles éternelles.

   Regarde l’unique et inimitable beauté des monticules de sable, regarde ces stries qui témoignent de leur généalogie au long cours. Jamais une dune n’arrête son voyage, jamais un grain de mica ne se perd dans les confins d’un possible évanouissement.

   Les choses ne sont nullement négatrices de leur insigne présence. C’est nous, les hommes, qui les sacrifions à l’aune de notre suffisance. Le petit, l’infinitésimal, le discret, nous nous hâtons de les oublier et avançons à grands pas en direction de notre destin que nous pensons habité des plus hautes vertus.

   Regarde la haie de piquets érodée par la vitesse du vent, la percussion du sable, regarde son ombre portée, elle est la projection du temps qui mesure son propre événement et nous convie à la fête inouïe de la parution.

   Regarde, en  toi, la singularité qui es la tienne, qui te porte vers l’universel car, le voudrais-tu, tu ne t’appartiens nullement mais tu es partie de cet univers qui t’a donné ta place et te requiert telle l’un de ses voix. La voie juste est la voie concertante où toutes choses se répondent en écho. Tu n’es seul, seule, qu’en apparence. Tu es peuplé des mille bruits, des mille mouvements qui, ici et là, disséminent les spores de leur devenir.

   Regarde le ciel noir que trouent les yeux inquiets des étoiles. Tu es l’un de ces regards qui sondent les ténèbres, que d’autres regards rencontrent et ainsi,  jusqu’à l’infini des pensées.

    Comment se fait-il que tout ceci se dévoile devant le globe de nos yeux ? Par quel miracle ? Par quel dessein inaperçu de la Nature ? T’es-tu déjà posé la question : est-ce nous qui créons le monde au gré de notre vision ou bien existe-t-il un principe premier qui se donnerait en tant que l’ordonnateur de ce cosmos qui nous étonne, nous angoisse parfois, nous émerveille toujours, nous place en cet état de questionnement qui est le propre de notre essence ? , au creux de cette énigme du jour, est le seul séjour où nous puissions tenter de dépasser nos sensations primaires.

   Ce qu’il faut, vois-tu, le calme, la solitude, l’immobile, ceci constitue l’indispensable triptyque à partir duquel nous pourrons penser à la raison même de notre existence, aux vents et marées qui en animent le cours, aux flux et aux reflux qui scandent nos émotions, aux grandes vagues d’équinoxe qui agitent nos passions. Le retrait, toujours le retrait du bruit et notre corps sera disposé à se laisser traverser par le chant des étoiles ou bien par ce vent qui vient d’au-delà nos regards et vibre de messages tout juste contenus. Ils veulent parler. Ils veulent qu’on les écoute. Il y a tant d’empreintes, de signes qui véhiculent le sens, dont nous devrions être en quête plutôt que de nous laisser éblouir par les diaprures infinies des histoires qui girent à notre entour et ne participent qu’à notre étourdissement continu.

   Ceci, tu le sais à la manière d’un incontournable, la beauté des choses est ce qui nous attriste le plus. Car, oui, nous craignons de la perdre, car, oui,  nous tremblons de demeurer sans geste face à cette fausseté qui, partout, exsude des parois de la terre, coule du dôme du ciel et nous promet cet abysse, ce vertige dont nous ne pourrions ressortir que mutilés au plein de notre être, soudés à la terrible contingence comme la bernique l’est au rocher qui l’appelle et lui ôte toute liberté. Oui, nous sommes des coquillages fragiles qui s’agrippent à leur sombre rocher en redoutant de s’en éloigner. Que chute le jour, que vienne la nuit au long sommeil, qu’arrivent les rêves aux vertus cathartiques, nous voulons voir le ciel ourlé de noir, l’écume blanche battre la côte, le sable faire ses rides, les monticules hisser leurs collines dans l’air qui crépite. Oui, c’est ceci que nous voulons ! Nos mains sont ouvertes qui attendent.

 

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24 juin 2026 3 24 /06 /juin /2026 08:16
Filer la métaphore

« Le Démon des filets … m’a repris »

 Photographie : François Jorge

 

 

***

 

   Tu vois, il faudrait dire le tout du monde en quelques mots. Le tout. Autrement dit toi, moi, les autres, les paysages, les rides de  terre, le miroir de l’eau, la face de platine qui regarde le ciel, l’émotion, là, au creux du ventre. Il faudrait dire le rare de l’aube, l’immobile ligne du silence, les maisons blanches au loin, leurs yeux fermés - des hommes et des femmes y dorment, pliés sur la graine de leur sommeil -, le vent qui habite quelque creux, peut-être le corps d’une carpe enfouie sous le dais immensément liquide. Tu vois, il faudrait être ici au bord de l’étang où vibre la lumière, plus bas sur la côte, peut-être dans une anse marine. Il y aurait une grande bâtisse blanche nommée « La Amistad », des barques de pêche, des filets étendus sur des plages de galets, de vieux messieurs vêtus de noir sous les bouquets des arbres. Il faudrait encore poursuivre sa course folle, quelque part vers les pôles ou sous l’horizon de l’équateur. Puis revenir ici, ne pas bouger, surtout ne rien dire et attendre que les images viennent, corolles qui déplieraient lentement leur douceur dans l’immuable du temps.

   Vois-tu, la quiétude c’est ceci : l’attente d’un dépliement dans le jour qui s’annonce et rien ne compte plus que cet instant suspendu qui reconduit tous les autres à une nullité essentielle. Mais il faut dire le présent, ce point perdu dans l’immensité qui ne se reproduira, n’a nul équivalent, se grave dans la cire de la mémoire. Bien longtemps après, peut-être dans les années à venir, peut-être les siècles, il sera cette goutte suspendue dans le ciel libre de l’esprit, resplendissant du prestige de l’unique. Quel est-il le jour qui vient et profère ses premiers mots ? Il y a tant de discrétion à se soustraire aux rives de la nuit, à s’éployer jusqu’aux confins du monde. Toute venue furtive dans le sensible est cet événement qui vit de sa propre substance. Tout, en lui, est contenu. Tout fait écho, ricoche sur les parois du paraître et revient au seul lieu qui soit le sien, le lieu de la beauté. Alors une métamorphose s’opère qui dissout tout ce qui n’est pas elle. Les rues des villes s’effondrent. Les places se referment sur leur cocon. La mer devient un lac asséché. Les plaines immenses se couchent sous les vagues d’herbe. Les grands pics majestueux s’entourent d’une brume dense qui les ravit aux yeux des curieux. Les forêts aux essences multiples deviennent de simples taillis. Les marécages s’épuisent, absorbés par les tapis de sphaignes.

   Sais-tu ceci, mon compagnon méditatif ?, l’espace de beauté condamne tous les autres à l’exil. C’est comme d’être amoureux : l’on  ne voit plus que l’Aimée, l’auréole de sa chevelure, le rayonnement de ses yeux, l’arc doucement tendu de ses lèvres, sa taille si fine, ses longues jambes, on dirait une fugue sans attache ou presque avec le réel. Et ce qui est le plus étonnant, ce n’est plus la femme de chair qui hante nos rêves, mais l’image de la beauté parvenue au plein de son essence. La matière s’est faite esprit et croyant aimer Cécile ou bien Angèle, c’est en réalité leur ombre que nous fêtons, cette manière de vol du lointain qui devient si éphémère, juste un souffle d’air à la lisière des choses, une aura qui vibre et ne dit mot de son mystère.

   Calme est le jour, ici, sous la palme lisse de clarté. L’eau est pure réflexion d’elle-même. Comme si son principe nitescent provenait de son centre, irradiait et se montrait comme moment initiatique de sa propre genèse. Là est le miracle de toute manifestation. Pure présence que rien ne justifie, sauf le regard du Voyeur, celui qui, par sa vision de la scène, en accomplit l’exacte nature, lui donne acte et l’installe dans le lexique du monde. Alors il y a face à face du paysage qui se donne à voir et de la conscience qui en vise l’être singulier. Au large des yeux une frise brune que délimite une touche de couleur à peine affirmée, un genre de corail assourdi. Puis, immensément fascinante - on s’y perdrait volontiers tel Narcisse découvrant sa propre image -, la belle et insécable plaque d’eau, ruissellement qui n’est pas seulement de lumière - ce serait déjà un prodige -, mais effusion du lumineux dont on pourrait penser qu’il précède de peu le surgissement du numineux, ce caractère du sacré lorsqu’il envahit et déborde la conscience du mystique livré à l’épiphanie de son idole.

   Puis des ombres cendrées qui voilent la surface, lui apportant un « complément d’âme », une touche de nostalgie. Parfois faut-il que la clarté se dissimule pour que nous cessions d’en ignorer le caractère à proprement parler fabuleux. Le réel est une énigme de tous les instants. Formulé en termes leibnizien : « Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? ». Question aussi belle  qu’inquiétante puisque ne débouchant que sur le vide et le néant. Sur la question questionnant la question. Ceci n’existerait-il et le monde nous apparaîtrait tel un être sans aspérité ayant divulgué, avant même son interrogation, le chiffre de ses secrets. Oui, le secret est ce qui fait avancer l’homme, pousse ses recherches, trouble le bel ordonnancement de ses nuits.

   Quel secret, ici, repose dans ce mince pieu de bois où s’attache le flottement de quelques bouchons de liège rouge ? Dans ce faisceau de filets, ces cercles de métal, la résille des cordes qui en tisse la trame ? Sans doute une existence de Pêcheur s’y trouve-t-elle inscrite en filigrane dont nous ne voyons que l’émergence, à défaut d’en connaître l’origine, d’en décrypter la fiction. Oui, la beauté est aussi ceci, apercevoir un objet doué de multiples virtualités, y déposer la semence de l’imaginaire, attendre que les épis lèvent, puis moissonner, autrement dit,  filer la métaphore (la métaphore des filets ?), et, de proche en proche, bâtir une sphère existentielle qui nous paraisse vraisemblable, aussi bien la nôtre que celle de l’Inconnu qui nous fait signe depuis la modestie de ce bâton, de ces filets qu’on croirait endormis pour l’éternité. Mais les choses ne dorment qu’à en ignorer la figure signifiante. Car tout est sujet à signifier aussi bien en soi qu’au-delà de sa propre enceinte. Bientôt la nuit viendra qui effacera tous les repères dont nous faisons les points obligés de notre connaissance. On n’en verra plus les indices formels mais ceux-ci continueront de nous habiter en silence. Oui, en silence. En ceci nous rejoindrons la belle remarque de Milan Kundera dans « Le livre du rire et de l’oubli » : « … la beauté, pour être perceptible, a besoin d’un degré minimal de silence ». Jamais « le bruit et la fureur » ne sont compatibles avec son émergence. Jamais.

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8 juin 2026 1 08 /06 /juin /2026 08:02
L’entre-deux des signes

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

"Du bon côté de la nuit qui vient,

une éclaircie d'argent,

métal aux écailles joyeuses

comme une musique

de Thelonious Sphere Monk" (4)

 

***

 

 

   Figure nocturne - Lucile était une enfant dans sa douzième année, déjà dans l’avenue de l’âge, encore un pied dans l’enfance. Sans doute était-ce cette naturelle tension qui l’installait dans une manière d’ambiguïté, caractère singulier dont la pénombre aurait pu constituer la plus exacte des métaphores. Trop de nuit et naissait l’angoisse. Trop de jour et surgissait la brûlure de la lumière. Elle était cette préadolescente de tous les risques, jamais entièrement satisfaite, jamais entièrement désespérée. Il lui fallait le constant passage d’un état à un autre, le clignotement, la pulsation des choses dans l’intimité d’une chambre discrète. La plupart du temps elle feuilletait un album photographique de Robert Doisneau que son grand-père lui avait offert à l’occasion de son dernier anniversaire. Examinant chaque image à la loupe, elle espérait non seulement décrypter le fourmillement des sèmes de la représentation, mais découvrir en quoi chaque proposition pouvait se présenter comme une façon d’actualisation de ce qu’elle était, elle,  en propre. A savoir un mystère dont le plus grand dénominateur commun était, tout à la fois, d’appartenir au corridor de l’ombre, à la fureur de l’éclair sans que, jamais, une situation stable pût s’instaurer entre les deux.

      Ainsi cet « Escalier de nuit » la fascinait, phalène qui aurait tourné tout autour du verre de la lampe au centre duquel vacillait la lueur d’une flamme. C’était une joie pour l’imaginaire de grimper par sa seule vertu les marches de granit luisant. Et cette double rampe de métal qui fuyait vers le haut à la recherche de son propre destin. Tout un pan d’obscur dans la paroi duquel dissimuler ses joies aussi bien que ses peines. Lire l’illisible en sa confondante présence, y tracer par la pensée les hiéroglyphes de ses intimes projections sur le monde. Ô combien Lucile attribuait à cet office nocturne les vertus apaisantes d’un ressourcement de soi au plus profond de sa troublante vérité !

L’entre-deux des signes

Escalier de nuit Paris 1960

Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

 

   Comment pouvait-on seulement exister en pleine lumière, accepter de se dépouiller de ses secrets, confier au jour les témoignages de ses rêves ? C’était si rassurant, si enveloppant, là, dans l’eau noire de la nuit, Ophélie survivant à son immersion, déesse de l’obscur en sa subtile donation. Rien ne s’y inscrivait qu’à touches mouchetées, à effleurements d’estompe, à battements de cils sur le globe des yeux tournés vers le dedans du corps. N’était-ce pas là le lieu d’une pure jouissance, l’avant-dire des choses, leur inépuisable ressource à la hauteur de la profusion obscure ? Il y avait tant de possibilités inscrites dans le fondement nocturne, tellement de prédicats en attente avant même que les objets du réel ne reçoivent leur nom et le lieu de leur affectation.

   Gravir l’escalier, remonter vers le jour était se disposer à connaître ce qui, bientôt, serait pareil à une évidence dans la danse de la lumière. Ô signes avant-coureurs du paraître, Lucile vous dédie toutes ses prières les plus ferventes, vous octroie ses rituels les plus clandestins, les plus indicibles. Là-haut brillent de leurs  éclats feutrés les boules blanches des réverbères. Mais certes encore dans l’indistinction, l’approche, le glacis qui recouvre tout événement de son constant paradoxe. Toujours nous doutons de ceci qui se lève devant nous, l’Inconnu, l’Etranger, aussi bien l’Intime car nul n’est donné en son entier sans reste. Toujours une face d’ombre sur le revers de la pièce de monnaie. Lucile éprouvait jusqu’en son corps frissonnant le deuil qui consistait à abandonner sa guenille de peau sur les rivages d’ombre avant que de s’éprouver présentable aux autres en son esquisse la plus vraisemblable.

   Figue diurne -  L’ascension est maintenant réalisée. Dépassée la volée de marches, abolie l’encre des ténèbres. Le jour est là avec ses étincelantes gerbes de clarté. Les yeux se voilent d’une mince pellicule, quelques larmes - perles de résine - se retiennent au bord des paupières. Combien cette naissance est nouvelle, ouverte, bourgeonnant sur l’arc infini du ciel. En réalité une « re-naissance ». Se confier à soi dans un ressourcement qui lève haut le bonheur d’exister.

L’entre-deux des signes

Ardèche |1953 |

 Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

  

   On est soi que multiplie quatre. On est soi dans la dimension ouvrante, réverbéré par les consciences alentour. On est Soi, l’Unique, en sa déployante polyphonie. Lucille aux huit jambes, Lucille aux mains en éventail - des bouquets de fleurs s’y étoilent -, Lucile courant quadruplement sur la pente de la colline, en haut du peuple d’herbes, Lucile connaissant en un seul empan de sa présence la confluence des altérités. Etrange phénomène de la métamorphose, miracle de la photosynthèse. Oui, Lucile est une plante que traverse la lumière, que féconde la joie assemblée tout autour d’elle. D’elle aux Autres, seulement le sans-distance, une identique source coule dans les anatomies bondissantes, dans les chairs que transfigure l’appartenance à une même communauté. Lucile-d’Ombre, Lucile-de-Lumière : un saut de l’immanent au transcendant sans qu’il soit possible d’en repérer la césure, la limite, les pointillés d’une frontière. Tout fait efflorescence de tout sans effort, sans question inopportune qui viendrait ternir l’exception de l’événement.

   Ainsi bondissent, le plus souvent, d’enfer au paradis, passant par le purgatoire les délices de l’âge adolescent. Une eau morte, de lagune, puis, dans l’instant qui suit, l’éblouissement du blanc névé, la rutilance du magnifique glacier. Mais nous disions le tiers terme, le médiateur de toutes ces antinomies apparentes. Mais nous disions le purgatoire, autrement dit le clair-obscur.

   Figure de l’entre-deux - Qui n’est jamais que celle du purgatoire. On se lave de la nuit maléfique, on se prépare à accueillir les lumières célestes. On est à l’intersection de deux mondes, à la confluence de deux réalités complémentaires. Fusion des contraires, médiation de l’aube synthétisant le Noir et le Blanc, la Fermeture et l’Ouverture, Le Silence et la Parole, le Non-être et l’Être. Lucile, en ce matin de connaissance, est au bord de l’étang. Elle a juste mis un body en coton, un short de toile, chaussé des tongs légères. Elle est au paysage tout comme le paysage est à elle. D’elle à la nature c’est comme un écoulement de clepsydre, une évidence temporelle faisant ses doux attouchements. La jeune pré-nubile - les noces définitives avec le réel seront consommées plus tard -, se laisse effleurer par toute possibilité de révélation. Sa peau se couvre, d’instant en instant, d’une levée de frissons. La pulpe de sa chair palpite au rythme lent des secondes. Cela vient de loin ces sensations qui tourneboulent l’âme, c’est un vertige, une hésitation au bord du devenir. En elle, encore des volées de marches, des lueurs de lampadaires qui s’arrachent à la glaise nocturne. En elle, depuis peu, des cris de joie, des bondissements, des fulgurations tout en haut du dôme d’herbe où s’ébattent les enfants. Tout ici se rencontre, fait sens.

   Dans la haute famille des roseaux, encore, la frappe lourde de l’inconscient, le chuintement des songes chargés de filasse, les reptations des fantasmagories qui s’agitent en tous sens avec leurs gueules noires de suie, leurs langues goudronnées. Dans la plaine du ciel que parcourent des essaims de nuages denses, une même quête d’inconnaissance, de refuge dans d’insondables failles, dans d’incompréhensibles ornières. Là est le deuil en son irrémissible dessein. Que doit-il nous faire oublier qui, autrefois, tissa notre tristesse, arrima notre esprit au désespoir, ouvrit les portes du Néant ? Quoi donc ? Lucile, en son âge transitif, en éprouve le divin effroi dans la moelle même des os. Mais aussi l’irréel bonheur car rien ne se montre mieux qu’à être écartelé par la lame du doute. Rien n’est donné sans effort, aucune grâce ne s’annonce à l’horizon des pleutres et des inconséquents. Tout se gagne à la hauteur d’une flamme. Il faut être capable d’en supporter la vive lueur, d’en éprouver la brûlure.

   Tout en haut de l’étang, près du partage du ciel, Lucile s’est assise en tailleur, bas du corps dans la nuit, haut du corps dans le jour. Le milieu, là où règne l’originel ombilic, est traversé d’une dague de lumière qui est l’annonce de la vérité. Car c’est là, et seulement là, dans l’ajointement du jour et de la nuit, dans le basculement, que le sens va se mettre à grésiller, pareil à la stridulation du grillon dans le foin d’été. Mais que veut donc dire le chant du grillon, si ce n’est appeler sa compagne, se disposer au prélude de l’accouplement, autrement dit ouvrir l’événement par lequel le monde pourra trouver sa propre continuité, son inépuisable ressource ? Il est de bien modestes manifestations qui recèlent en leur sein de grandes leçons. Donc Lucile est tout ouverture à la possibilité d’être. Elle ne peut être que cela ou bien retourner aux fonts obscurs dont elle provient qui, pour un peu, pourraient la priver de tout mouvement, de toute parole.

   Ce que Lucile cherche, ce que nous cherchons tous dans notre confrontation à un évènement du type de l’aube, c’est à faire surgir la beauté. Et, ici, bien évidemment, le cercle herméneutique dévoile sa course folle, enclenche son éternel cycle qui, de la beauté, au sens, à la vérité nous annonce en termes multiples une seule et même réalité, la nôtre dans une justification qui soit suffisante afin que nous puissions faire tenir debout notre esquisse d’homme.  Être humain est ceci : donner sens à la beauté du monde de manière à ce que la nôtre s’y réverbère en écho, seul moyen qui nous soit donné d’échapper aux serres du nihilisme. Être debout ramène l’absurde à une simple hypothèse. S’allonger est faire le lit sur lequel il prospère.

   Il y a une telle harmonie dans ce subtil équilibre des ombres et de la lumière, une telle répartition rigoureuse des tâches, une telle correspondance de tous les éléments que le temps paraît infiniment suspendu, longuement immobile. Il en est toujours ainsi de la grande scène du monde qui laisse le rideau baissé avant que la représentation ne commence. Ici, dans les coulisses d’herbe, là dans le gonflement gris des nuages, encore là dans la fente de lumière qui sépare en unissant, se trouve inscrite l’adolescence des choses : une immaturité native, un accomplissement réalisé, l’éclair d’une lucidité qui décide de tout destin. Tous nous avons été des Lucile, tous nous sommes, tous nous serons car Lucile, étymologiquement « lux », « lumière » veut dire ce par quoi nous sommes au monde et y demeurons avant que la nuit ne vienne éteindre les infinies bannières du sens. Or nous voulons le sens. Sur le dais pleinement tendu de notre peau. Dans le massif ténébreux de notre chair. Dans les rivières de sang qui nous parcourent. Dans l’air qui gonfle notre poitrine. Dans la sève qui ondoie dans nos sexes. Jusque dans les tubes des os à la douce phosphorescence. Eux aussi revendiquent la lumière. Eux aussi ! Nous devons être des Lucile jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à la perdition. Seulement ceci veulent dire l’Homme, la Femme en leur commune exception.

 

 

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5 juin 2026 5 05 /06 /juin /2026 06:57
Ce qui, d’elle, est invisible.

"Physiognomonie partisane"

avec Kimberley Sommer

Œuvre : André Maynet

*

   « Elles sont belles, les fumées. Du haut d’une montagne, je vois les fumées qui s’élèvent au-dessus des plaines et des vallées. Elles montent dans l’air calme, pendant des heures, s’étalent, puis disparaissent à une certaine hauteur, sans qu’on puisse voir comment.

   Elles forment des colonnes bien droites qui montent au-dessus des toits des maisons. Grises, légères, les fumées qui savent parler des choses douces et tranquilles, d’âtre, de repas en train de cuire, de sarments, de branches sèches qui crépitent, les fumées de la paix.

   Elles disent des choses émouvantes, des choses humaines. Les montagnes sont dures et magnifiques, la mer est vaste, les fleuves sont pleins de puissance. Mais les petites fumées pâles témoignent simplement que ces lieux sont habités, qu’il y a ici des familles, des enfants, de la douceur ».

JMG. Le Clézio – L’inconnu sur la terre

*

   Comment mieux introduire à une lecture de cette image d’André Maynet qu’en citant la très belle et limpide prose de Le Clézio ? Très simple aussi, telle cette fumée qui s’élève dans le ciel avec l’à-peine insistance des choses précieuses, élégantes, qui nous disent la beauté du monde en même temps que celle des hommes qui, la contemplant, se penchent aussi sur la leur et la portent au-devant d’eux dans une manière de certitude. Il en est ainsi de toute vérité qui brille comme la flamme, crépite comme l’étincelle et contient dans son germe la totalité de ce qu’elle est, à savoir l’évidence, l’amplitude d’une justesse du regard visant le réel. Comment pourrions faire l’économie de la présence de la source, du ruisseau sous la fraîcheur des ombrages, de la crête des montagnes qui se teinte de pourpre, des feux de Bengale qui s’allument sur le dos des vagues dans l’aube saisie de blancheur ?

   Et, si nous évoquons la fumée, si nous célébrons sa joie en même temps que le signal qu’elle nous adresse, c’est en raison du célèbre sfumato dont Léonard de Vinci fut l’initiateur avec le bonheur esthétique que l’on sait. Avant d’être une technique, celle du glacis et de la superposition patiente des couches sur le subjectile, le sfumato est, avant tout, une poétique qui entraîne avec elle la connaissance de la forme ou l’essence des choses car, voyant une œuvre dans son bel accomplissement, nous nous disons, à l’instar d’Aristote : « tiens, c'est exactement ainsi qu'est la chose », autrement dit nous pénétrons son être en son intime signification.

   Mais écoutons Léonard théoriser dans son « Traité de la peinture » cet effet canonique de la Renaissance : « Veille à ce que tes ombres et lumières se fondent sans traits ni lignes comme une fumée». Or, cette manière d’envisager la maîtrise de la matière picturale est le plus souvent associée à l’usage du clair-obscur (chiaroscuro), ceci renforçant un volume que ne cerne aucune ligne, lequel est sujet à constante métamorphose selon telle ou telle visée du Voyeur de l’œuvre, selon les déplacements successifs donnant lieu à ses différents points de vue. La Joconde en est la plus célèbre dépositaire, elle dont jamais on ne cerne les traits qu’à éternellement les placer dans une perspective renouvelée et c’est cette fuite, cet insaisissable dont Mona Lisa tisse la toile de son mystère.

   Un autre exemple de ce flou, de cette approximation de la vision qui agrandissent le champ de nos perceptions, inclinent à forer l’image en-deçà et au-delà de la surface réfléchissante, à faire du glacis cette vitre transparente douée de multiples virtualités, de sèmes infinis, se trouve également dans l’œuvre de Vermeer sur laquelle le regard ricoche comme pour nous dire, dans une sorte de bel oxymore l’impossibilité de pénétrer à l’intérieur du Sujet, en même temps que notre tentation permanente de nous y entendre avec ce qu’il donne à connaître, peut-être à son insu, à moins qu’il ne s’agisse d’une secrète complicité !

Ce qui, d’elle, est invisible.

Une femme jouant de la guitare

Johannes Vermeer – 1672

Source : Wikipédia

*

   Ce que nous voyons, essentiellement, dans ce travail du sfumato, c’est d’abord une amplification de l’espace qui résulte de cette indistinction relative des formes, de leur glissement permanent, fuyant, comme si une dynamique à l’œuvre continuait à les animer depuis leur intérieur, telles des esquisses inachevées voulant éviter de fixer définitivement leur rhétorique, préférant à une conception figée des choses l’aire ouverte d’un déploiement, d’un surgissement renouvelé à même les jeux de lumière, l’évanescence des ombres. Mais aussi une dilatation du temps car rien ne semble jamais achevé parmi ce fourmillement, cette polyphonie de sensations qu’une forme cernée de près, contenue dans la demeure de sa limite, eût conduite à une clôture définitive, à une durée sans avenir.

   La très belle image d’André Maynet met en scène une posture identique à celle du sfumato, elle est un sfumato, mais aussi un vibrato, une « écriture de la lumière » qui s’affirme en se retirant, une illusion, une « phantasia » qui ouvre notre imaginaire et le laisse en suspens. Ainsi sont les œuvres lorsqu’elles nous installent hors de nous, dans une énigme qui nous tient en émoi. C’est une vapeur qui monte de la Muse, une dentelle de clarté, un rayonnement si proche d’une pierre d’albâtre qui serait illuminée de l’intérieur, un gonflement de phosphènes, une parole venue du plus loin du temps qui échouerait au rivage de l’être, une douce feuillaison des choses en leur immobile et silencieuse supplique, l’apparition d’une Lune gibbeuse au-dessus de l’inquiétude des hommes, l’émergence d’un corps antique dans le luxe d’un marbre, l’à-peine persistance d’un Pierrot dans son habit de rêve, le poudroiement d’un talc dans la levée de l’heure, la chute souple d’une cascade dans un inaccessible lieu, l’onde se réverbérant sur la hanche d’une amphore, la pliure du vent océanique dans le brouillard d’une dune, la vibration claire d’un colibri à contre-jour du ciel, l’eau phosphoreuse de la lagune pareille à un étain, le glissement d’un feu assourdi sur la gemme de jade, la caresse du jour sur la pierre d’un sanctuaire, le tournoiement éternel de la corolle du derviche, l’empreinte originelle posée sur une toile d’un Puvis de Chavannes, un séraphin en pleurs dans le doute mallarméen, l’arrondi crépusculaire d’un galet, le pli de la couleur dans la coulure de lave, la nuée de cendre qu’un ciel efface, la gorge d’ardoise d’un pigeon ramier, les toits de Paris sous une cimaise de plomb, les lignes grises des cairns couchés sous le vent d’Irlande, l’ovale d’un lac sur un plateau d’Ecosse.

   Oui, le sfumato et le glacis qui le nervure, c’est tout ceci à la fois, un paysage avec sa teinte d’inimitable mélancolie, un univers mental où flotte la réminiscence telle l’aile blanche de l’oiseau que gomme la brume, la pente de l’âme se reconnaissant dans une longue contemplation romantique, celle du « Voyageur au-dessus de la mer de nuages » de Caspar David Friedrich, cette posture hautement significative de l’essence humaine confrontée aux éléments qui la dépassent et la mettent en demeure de l’interpréter, d’y tailler son abri en même temps que d’en être un acteur immédiat, partie prenante du jeu du monde. Oui, nous avons à creuser, toujours, ce qui nous fait face et se dresse comme une Pierre de Rosette dont les hiéroglyphes ne sont que les nôtres, que notre image portée sur les choses, dont nous devons nous saisir faute de disparaître dans le motif des phénomènes sans même les avoir interrogés, en avoir fait l’inventaire et pris possession du langage qu’ils nous tendent comme notre propre miroir.

   Ce que nous apportent, telle une sublime révélation, les toiles de Léonard et de Vermeer, ce que dévoile dans une esthétique heureuse la photographie d’André Maynet c’est essentiellement un regard dilaté au terme duquel, au lieu de nous limiter à la meurtrière d’une vision étroite, nous aurons offert au luxe de nos pupilles une dimension agrandie des œuvres comme si, dictés par la nécessité d’une archéologie, et remontant jusqu’à l’origine des choses, nous soyons enfin en mesure de découvrir un peu de leur mystère. La transparence du glacis n’est autre que la transparence du monde qui s’offre à nous en mode crypté. Chaque pellicule de peinture est un feuillet de ce grand livre dont nous n’avons de cesse de tourner les pages sans même apercevoir le foisonnement des réalités qui y sont à l’œuvre.

   Dans la superposition patiente des strates, c’est la fluidité du regard du peintre qui s’adresse à nous, chaque coup de brosse est le dépositaire de sa conscience, la pointe avancée de sa lucidité qui nous livre quantité d’esquisses et de postures esthétiques, chaque nouvelle application est comme la lente respiration de l’œuvre, la marque insigne de sa polysémie. C’est à cela même qui le confronte à son propre destin que le peintre travaille sans relâche, tout comme il nous invite à le rejoindre dans cette passionnante tâche herméneutique sans début ni fin puisque l’art lui-même ne saurait avoir de limites. C’est le sort de toute transcendance que de poser la thèse de l’infini, de nous inviter à la considérer avec humilité, mais aussi sans crainte. C’est tout d’abord et définitivement de l’être qui s’inscrit en filigrane dans ces sédiments qui constituent le socle de toute réalité. Aussi bien de celle qui élève dans l’éther les hauts édifices des Babel du monde, aussi bien la modestie d’une fumée tissant la vrille inaperçue de l’air qui l’absorbe. C’est pourquoi avec Le Clézio, nous disons :

« Mais les petites fumées pâles témoignent simplement que ces lieux sont habités, qu’il y a ici des familles, des enfants, de la douceur ».

Ce qui, d’elle, est invisible : le sfumato de son âme.

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31 mai 2026 7 31 /05 /mai /2026 06:45
Fenêtre grise du monde

Le jeune homme à la fenêtre

Caillebotte

Source : Arts Pla

 

***

 

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! ", voilà la phrase obsédante qui, ce matin, fait son bourdon dans la mansarde de ma tête. Je ne sais pourquoi mais, depuis quelque temps, de récurrentes litanies m’habitent que je ne parviens nullement à déloger. Sans doute une question de tempérament. Sans doute une question de temps et le souci fiché à la charnière des deux. Non du temps qui passe, ceci est assez affligeant, mais du temps concret, quotidien, domestique, temps d’allées et venues des Existants sur les chemins du monde. Du temps dépouillé de son essence, comme si n’ayant plus cours que dans les allées étroites de la contingence il n’était devenu qu’un poisson réduit à ses propres arêtes, comme si ne subsistaient plus que d’étiques racines sous le chêne qui, autrefois, était admirable. Temps d’effroi et d’angoisse dont nul baume ne vient atténuer la rigueur. Temps de désolation qui glisse dans notre corps à la manière d’une lame acérée faisant son chemin parmi l’hébétude étroite de notre anatomie. Nous, les ‘Modernes’ sommes des hommes scindés, des esquisses dont les fragments sont éparpillés aux quatre coins de l’horizon. Aucune unité ne nous visite plus et nous voguons en direction du large sans boussole, nos voiles faseyent dans le vent du doute et de l’incertitude. Nous sommes, fondamentalement, des hommes d’après la Chute et ne pouvons rêver qu’à des ‘paradis artificiels’.

   Depuis mon ciel du septième étage je regarde la ville. Le peuple des fourmis humaines sillonne les rues, chargé des brindilles que, bientôt, il rangera au sein de sa fourmilière. C’est un genre de parcours erratique, de croisements incertains, de piétinements sur place, cela se déplie et rayonne, s’assemble et se disperse, si bien que, de cette chorégraphie, ne demeure que le sentiment d’une immense confusion. C’est un vertige, un étonnant pandémonium où chacun semble chercher sa voie sans vraiment la trouver. Je me demande si ces Egarés ont un logis, si une famille les accueille, si une tâche les fixe à demeure, si un loisir les accomplit, si une joie, fût-elle mince, les habite. C’est si étonnant de les voir ainsi, multiples, démembrés, hors d’eux-mêmes, ballotés tels des fétus de paille, Naufragés de la grande cité et nul navire à l’horizon qui les sauverait de leur solitude de Robinson, de leur constitutionnelle angoisse. Il faut être bien isolé dans la camisole de sa chair, être privé de pensées heureuses, être traversé de constants rayons d’effroi pour ainsi confier ses pas à ce rythme infernal qui, sans doute, ne connaît la raison de son être !

   Bien sûr, les jauger, sans doute les juger, ne m’exile nullement d’un regard sur moi-même. Si j’étais, en cet instant présent l’un des membres de cette foule, je ne me distinguerais nullement de chacune de ses composantes, je courrais au même rythme, je réfléchirais si peu et ma tête serait vide de pensées. Car l’on ne peut estimer les Autres en s’exonérant de figurer au nombre des participants. Je ne suis moi-même qu’à être-au-monde, à me confronter à l’Autre, à faire de la différence la pierre d’achoppement de ma propre conscience. Je ne suis nullement hors sol. Je suis attaché à la meute par un naturel atavisme, par un sentiment grégaire, par le langage, les mœurs, les échanges, les commerces divers. Nul ne peut prétendre vivre seul et demeurer au sein de sa propre citadelle sauf au risque de connaître l’autisme, de se déréaliser, de plonger dans le bain acide de la folie. Mais qu’est-ce qui m’importe le plus ici ? Être un homme normal parmi les hommes normaux ? Être fou parmi les fous ? Être anonyme parmi les anonymes ? Être homme c’est, sans doute, tout ceci à la fois. Un jour la belle lumière, un autre jour les ombres qui envahissent tout, un autre le rubescent amour qui allume son feu et se donne comme possible éternité. Nous sommes des êtres que visite l’incomplétude, nous sommes des manuscrits aux signes parfois effacés, des pinceaux qui ne tracent plus sur la toile que quelques points illisibles, si proches d’un néant !

   Voici les idées qui me visitent depuis cette altitude qui me tient lieu, métaphoriquement, de pensée claire alors que la rue, tout en bas, ne connaîtrait que les ombres et des réflexions souterraines, non encore parvenues à leur éclosion. Oui, toujours la foule semble se donner comme lieu d’une éternelle confusion. Bien plutôt que de présenter un visage d’universalité auquel elle paraîtrait pouvoir prétendre, c’est l’exact contraire qui se manifeste, un agrégat d’individualités, une grappe d’œufs compacte au sein de laquelle chacun vit en autarcie, de sa propre substance, sans même s’apercevoir que des présences homologues les frôlent, qu’elles ont aussi une prétention à exister, à espérer, à prospérer et c’est bien là le lot de toute humanité logée en chacun que de concourir à élever sa propre statue, à condition seulement que cette œuvre de sculpture individuelle se fasse dans la reconnaissance de l’Autre, dans la concorde. Car, bien évidemment, la vie suppose une éthique ou bien elle ne fait que végéter dans les sombres marigots de l’égoïsme. Tout ceci était à dire en tant que préalable à un exposé des motifs qui, au titre de la soi-disant ‘modernité’, traversent l’homme de telle ou de telle manière, avec des chatoiements, mais aussi avec de sombres et inquiétantes lueurs. L’humanisme est parfois devenu une telle abstraction que l’on se questionne sur son existence passée, sur les sédiments qui demeurent encore dans l’esprit et les actions des Vivants. Le plus souvent une simple empreinte se diluant parmi les complexités et les désirs multiples, bigarrés du monde.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Ma fenêtre, ouverte sur le paysage de la ville, m’offre de bien étranges spectacles. Les façades des immeubles sont grises. Les belles architectures haussmanniennes sont rongées par une lèpre inquiétante. Il faut dire, les pluies acides ne font guère bon ménage avec les blocs de calcaire. Peut-être, un jour, tout ceci ne sera plus qu’une manière d’effervescence pareille au fragment de gypse éprouvant sa dernière heure dans le bain corrosif qui en dissout la substance. Les balustres qui délimitent mon balcon s’amenuisent de jour en jour si bien que je ne m’y appuie guère de peur de chuter. Tout est si fragile dans cet air qui paraît devoir ruiner tout ce qui lui est confié, aussi bien les habitats, les arbres, l’eau des fleuves et des canaux. Ce sont les arbres, ces natures si généreuses, si disponibles, qui m’inspirent la plus vive inquiétude. Souvent je me rends au Jardin du Luxembourg pour y trouver quelque repos. La plupart du temps je m’installe sur un banc, sous les larges frondaisons, lisant, dans ce clair-obscur, les pages sans pareilles des ‘Promenades du rêveur solitaire’ ou bien quelques pensées humanistes contenues dans ‘Les Essais’ de Montaigne. C’est alors un grand bonheur de cheminer de concert avec ces grands esprits, de méditer tout en laissant ma vue se perdre parmi les frondaisons des arbres de Judée, des micocouliers, des ginkgo biloba, sous les voûtes séculaires des hauts platanes. Seulement ces géants végétaux font triste mine. Leurs écorces se délitent, de grandes plaques de moisissure couvrent leurs branches, certains de leurs rameaux se dessèchent, les racines, parfois aériennes, semblent torturées d’un bien étrange mal, comme si elles étaient les métaphores d’une existence toujours contrariée, plongeant dans le sol même de l’incompréhension.

   Qu’a donc fait l’homme à ces arbres pour que leur santé soit ainsi compromise ? Oui, je dis bien l’homme, son activité effrénée, sa cupidité sans borne qui le pousse à toujours entreprendre davantage, à condamner la Nature au profit des seules activités techniques, à édifier de vastes dalles de ciment qui couvrent la terre et la dépossèdent de ses biens les plus précieux : l’air, le soleil, la pluie. Qu’a donc fait l’homme que nul repentir ne semble atteindre, que nulle ‘conscience malheureuse’ ne paraît affecter ? Combien certains gestes seraient salvateurs qui mettraient, en lieu et place de cet affairement effréné, le chapitre d’un livre, les vers d’un poème, la profondeur d’un essai !

   Mais, je sais. Mes Amis me disent rêveur, idéaliste, sans doute, à leurs yeux, non des défauts, il en est de bien plus graves, mais une inclination à mettre le réel entre parenthèse, à lui substituer le ‘principe de plaisir’. Oui, combien ils ont raison ! Oui, combien il me plairait de vivre selon mes penchants, de cueillir ici une fleur, là de lire les vers d’une ode, d’écouter les arpèges d’une fugue, de goûter le nectar d’un ouvrage se donnant comme direction pour la conscience, comme esthétique d’une existence ! Penser ceci, à notre époque de relativisme absolu, loin de convaincre, passe bien plutôt pour une activité suspecte, un passéisme actif, le recours à une bluette romantique se diluant dans les eaux dolentes de jadis, ce temps qui fut, ne reviendra, entretient seulement en l’âme cette nostalgie qui l’englue en de bien tristes souvenances.

   Oui, c’est ainsi, une image d’un supposé ‘progrès’ postule la vitesse, ‘l’aller-toujours-de-l’avant’, les projets multiples, une ivresse d’être, une dévotion hystérique à la mode, un style de vie en lieu et place de la vie en son essence la plus conforme. Temps de certitudes faciles. Temps de surface où plus rien n’apparaît des choses en leur pureté originelle. Temps de ‘poudre aux yeux’ et de ‘miroirs aux alouettes’, temps qui pousse aux lieux communs plutôt que de chercher à inventer une règle de conduite qui, en même temps, soit orientation vers une réflexion en profondeur de notre condition d’homme. Ecrire ceci a-t-il plus de valeur que celle du constat pessimiste (ou peut-être lucide, réaliste ?), plus de sens que de mettre au jour un langage à visée cathartique, de faire fleurir au bout de la plume le bouquet d’une simple joie, celle qui ferait l’économie de ces conduites par trop grégaires, moutonnières ? Le groupe, par opposition à l’individu, a le plus souvent tendance à se contenter de ses propres insuffisances, au motif simple qu’une addition de petits manquements vaut plus que de grandes vertus.

       " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Oui, Voltaire a raison, cette haute conscience des Lumières qui disait, dans ‘Candide’, le danger de regarder à l’extérieur, la quasi-impossibilité d’être heureux, de s’accomplir, sinon dans la pure félicité, du moins dans une forme d’existence qui vaille la peine d’être expérimentée. Voltaire, certes homme mondain, mais homme de culture. Ici, la transition sera vite réalisée qui nous conduira vers la notion de culture ou du moins ce qu’il en reste. A la manière dont les arbres ont été attaqués par la violence du climat, les œuvres dites ‘culturelles’ connaissent une constante désaffection. Aux anthologies philosophiques, poétiques, littéraires, aux créations remarquables de l’art, on préfère le voyage lointain, le divertissement facile, le délassement télévisuel, la petite musique des Réseaux Sociaux, l’écran hypnotique de son Smartphone, la certitude vite acquise qui tient lieu et place d’information objective, rationnelle, longuement mûrie avant que d’être promue sous la forme de vérité qui lui convient, et celle-ci seulement.

   Nos temps modernes ont trop tendance à accorder une place excessive aux humeurs et variations multiples de la subjectivité, plutôt que de se confier aux exigences de l’objectivité. On en arrive ainsi à l’émiettement de ce qui est authentique pour n’en conserver qu’un multiple kaléidoscope, une fragmentation qui, ne parvenant plus à déboucher sur une synthèse appropriante, ne consiste plus qu’en de rapides opinions aussi légères qu’infécondes, quand elles ne sont dangereuses pour le fonctionnement de la démocratie. La rumeur, l’idée fausse, le ragot se positionnent en substitution des pensées raffermies par l’étude sérieuse de ses objets. On ne saurait bâtir une juste conscience des choses et du monde au gré de ces caprices, de ces fantaisies qui n’ont de valeur que la faible durée de leur clignotement.

   En matière d’éducation il devient chaque jour plus urgent d’adapter les jeunes psychologies à un exercice plus exigeant de leurs connaissances, faute de quoi la conscience végétant ne s’élèvera guère au-dessus des phénomènes qu’elle rencontre, les subissant bien plus qu’elle ne pourra être en mesure de les maîtriser. Ce ne sont nullement des paroles de Cassandre, il n’est que de regarder autour de soi les ravages occasionnés par l’inconscience généralisée, le peu d’attrait pour l’altérité, la paranoïa des egos aveuglés par leurs propres images. La mode des ‘selfies’ (recours nécessaire aux anglicismes !), témoigne de cet aveuglement du soi, de cette autoconstitution qui rayonne à l’entour des êtres comme leur aura la plus éblouissante. On n’est que ce que le ‘selfie’ dit de nous :  une simple apparence que le prochain ‘selfie’ effacera de sa terrible vacuité. La société médiatique est grosse de l’ensemencement qui, d’abord dessinera ses lézardes puis la détruira de l’intérieur, manière de logique implacable portant en elle-même les germes de sa propre destruction. Ceci est assez affligeant pour n’être pas développé au-delà de ce constat.

   Le présent est affecté de sombres silhouettes, le futur est illisible. Quant au passé il fait son faible feu au loin qui, bientôt, ne sera plus visible. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Oui, oublieuse au point qu’il semble qu’une amnésie partout effective ponce les souvenirs à blanc, il n’en demeure même pas l’épaisseur d’un regret. Ceci serait de peu d’importance si les enjeux de la mémoire ne devaient forger, à partir d’hier, les conduites de demain. Il n’est pas indifférent que des millions de combattants soient tombés au champ d’honneur. Les reconnaître, saluer leur courage et leur mérite, c’est tirer de l’Histoire les leçons dont notre conscience devrait s’armer afin que les erreurs de jadis ne puissent se renouveler. Les jeunes générations doivent se pencher sur ces destins sacrifiés, non seulement comme s’ils s’inclinaient devant d’abstraites idoles, mais comme s’il allait du futur de leur chair, de l’enjeu de leur âme de simplement les honorer. Comment, aujourd’hui, la Shoah, les pogroms, l’extermination programmée de tout un peuple, les images des corps décharnés d’Auschwitz peuvent-ils s’absenter des pensées ? Comment l’horreur absolue peut-elle se dissoudre dans les sombres couloirs de l’Histoire ?

    Comment peut-on vivre et demeurer dans sa posture d’homme sans que notre statue ne vacille et que ne s’effondre un monde prenant l’eau de toutes parts ? Oui, c’est d’un naufrage de l’humain dont il est question, de la condamnation irrémédiable d’une essence qui nous détermine et nous singularise parmi la constellation du vivant. Nous ne pouvons accepter que notre nature diffère de ce qu’elle est en son fond, ne devienne semblable au halo d’une pierre, à l’ombre portée d’un végétal dans le silence d’une combe emplie d’ombre. " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre’ et de regarder sans ciller notre propre visage. Est-ce le goût du risque ? Une affinité avec le tragique ? Un penchant pour la méditation métaphysique ? Peu importe le motif. Se mettre à la fenêtre et regarder le spectacle du monde est déjà une tâche presque surhumaine. Dénoncer les travers humains est ressenti à la manière d’une provocation. Il est si bon de s’enfoncer dans le duvet des certitudes, de se protéger du vent, de se recroqueviller dans le cocon de son amnésie. « Indignez-vous », disait le diplomate Stéphane Hessel et ceci ne signifiait nullement que cette indignation avait pour objet d’enrayer quelque mal personnel mais de se mobiliser contre le Mal Majuscule qui hante depuis toujours la conscience humaine, dont l’œuvre de Dante nous donne quelques aperçus effrayants, fussent-ils littéraires, atténués par les vertus de l’art. Nous souffrons d’un déficit d’indignation. Nous préférons nous ruer vers la première distraction consumériste venue plutôt que de faire face à ce qui mine en sous-sol la pierre levée de l’humain. Elle gîte dangereusement et menace de rejoindre la terre qui, peut-être, un jour, sera son tombeau. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », disait prophétiquement le Poète Paul Valéry. Depuis Rimbaud nous savons que le Poète est un Voyant, que ses visions se concrétisent toujours, que sa tristesse se transmue, le plus souvent, en effroi, celui des consciences lucides qui, depuis les Lumières, animent ceux qui savent ôter de leur regard la taie de cataracte qui obture communément les yeux des Existants.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Oui, ceci il nous faut nous le rendre constamment présent et n’en nullement faire le lieu d’une agréable comptine. Si vivre est faire, alors il importe que nos actes ne restituent nullement sur la scène contemporaine les errements d’hier. Serait-il impossible, à notre époque, de vivre selon les préceptes de l’humanisme, d’accorder une place au savoir provenant des Antiques, de reconnaître la valeur des Lettres (plutôt que celle des Nombres de notre civilisation cybernétique), de redonner place au livre, d’améliorer le sort du monde, de réfléchir sur notre finitude ? Les Renaissants, déjà au XIV° siècle, en étaient capables, n’en pourrions-nous réitérer la forme aujourd’hui ?

   Notre monde actuel souffre d’un déficit de spiritualité, la place des religions régresse, un matérialisme partout présent envahit les façons de vivre. Par ‘spirituel’, je n’entends nullement une quelconque génuflexion devant un hypothétique Dieu que les hommes ont inventé. Je suis personnellement athée et ne supporte guère le dogme des religions, pas plus que je n’admets les dogmes philosophiques, politiques, sociaux et autres. Certains ‘philosophes’ médiatiques partent en croisade contre les religions. Ceci est une posture contraire aux missions de la philosophie. Qu’à titre personnel un ‘soi-disant philosophe’ ait maille à partir avec l’institution catholique ou autre, ceci est son problème individuel qui, en aucun cas, ne saurait avoir valeur universelle. L’attitude la plus conforme au statut de Chercheur consiste en une posture d’objectivité, non à brandir un quelconque anathème en direction d’une culture, d’une foi, d’une croyance. C’est une liberté essentielle que de choisir en conscience la voie qui conduit à soi. Elle peut emprunter le chemin d’une philosophie particulière, d’une gnose, d’un ésotérisme, de la raison pure, d’une croyance en ses multiples postures. Condamner ceci par avance n’est pas un acte d’Intellectuel, seulement la profession de foi reposant sur une opinion, à savoir le plus bas degré de la pensée. On ne peut établir une réflexion, fonder un jugement sur la seule foi d’un a priori, d’une subjectivité inspirée de motifs strictement liés à ses propres centres d’intérêt, si ce n’est à ses obsessions. Trop de vérités actuelles ne sont que des pétitions de principe d’un ego empêtré dans ses propres problèmes !

   Donc le Spirituel. Mais avant d’aller plus loin, qu’il me soit permis de citer une longue partie de l’article paru en octobre 2017, dans ‘Libération’, sous la plume de Roland Gori, Psychanalyste. Les idées qui y sont contenues traduisent avec exactitude, à mon sens, l’actuelle détresse qui affecte les hommes et les femmes de ce XXI° siècle naissant :

   « André Malraux avait eu cette intuition prophétique : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux. » Non sans avoir précédemment écrit : « depuis cinquante ans, la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. » Il semble qu’aujourd’hui l’homo psychologicus évoqué par Malraux, l’homme de la réalité psychique et de la relation symbolique, ne fasse plus recette. L’humain s’est converti aux données du numérique, cette merveilleuse innovation technologique chargée de ré-enchanter un « monde sans esprit », un monde désacralisé par la froide raison technique, instrumentale d’une société régulée par les seuls critères « légitimes » du marché et de la technique. »

   Tout est dit de ce qui affecte l’humanité en son errance extrême. Malraux, dans sa phrase devenue célèbre, ne dit nullement comme cela a été souvent prétendu : « Le XXIe siècle sera religieux », ce qui aurait supposé le recours aux religions et, en définitive à Dieu. Or il est important de bien saisir la nuance existante entre ‘Dieu’ et ‘les dieux’. Dieu fonctionne sous le régime du dogme, c'est-à-dire de la foi sans contestation possible de cela même qui y est inscrit. Quant aux ‘dieux’ (prenons l’exemple du Panthéon grec), si l’attitude envers eux peut être dite globalement ‘religieuse’, elle fait davantage signe en direction de la mythologie, autrement dit, selon la définition du dictionnaire de « l’Histoire fabuleuse des dieux, des demi-dieux, des héros de l'Antiquité païenne. » Ici il est aisé de comprendre qu’il s’agit de la narration imaginaire de faits supposément vrais ayant pour but, en réalité, de lier le destin d’un peuple autour d’une histoire dans laquelle il se reconnaît et peut se projeter dans l’avenir commun de ses différentes composantes. La mythologie agit donc à la façon d’une légende, d’un récit fantastique, d’un fait littéraire, patrimoine insécable d’une communauté qui le reconnaît en tant que son archéologie. Donc ici, c’est bien plus le versant spirituel qui est affirmé en tant qu’activité de l’imaginaire, que la croyance qui supposerait l’adhésion à un corpus de valeurs imposées. Formulé autrement, le mythe serait libre d’être reçu de telle ou de telle manière, alors que le religieux s’imposerait de facto comme la chose à penser qui ne tolèrerait nul écart. Ce que le spirituel donnerait dans la positivité, la religion le retirerait et traduirait le visage de la négativité.

   Non, l’intelligence artificielle (curieuse dénomination pour l’intelligence, ce fait hautement humain, de se voir attribuer le prédicat ‘d’artificiel’ !), la galaxie cybernétique, l’univers des Réseaux Sociaux, le déferlement des téléphonies virtuelles n’accroissent nullement la qualité des relations humaines, ni ne contribuent à l’édification d’une nouvelle voie de la connaissance. Bien à l’opposé, ces supports techniques pervertissent tout à la fois la spontanéité des échanges, la richesse du contact ‘naturel’, la chaude effusion, l’épiphanie sans distance du visage de l’Autre. Il faut être de mauvaise foi pour prétendre le contraire mais il est vrai que dans l’ambiance générale des ‘fausses informations’ les arguments rationnels ont bien du mal à se frayer une voie. En ces temps de disette intellectuelle, l’irrationnel, l’infondé, l’épidermique ont pignon sur rue à tel point que la nouvelle concoctée dans les arrière-boutiques des complotistes et autres conspirationnistes possède plus de valeur que les pensées émises par des experts en leurs propres domaines.

   Ceci est si affligeant qu’il convient de l’oublier bien vite et de relire avec le plus vif intérêt les grands noms des Lumières, Voltaire, Rousseau, Diderot, D’Alembert. Une seule page du ‘Neveu de Rameau’ vaut bien plus qu’une montagne d’opinions qui n’ont pour elles que d’être des non-pensées, des croyances primaires, archaïques, quand elles ne sont des entreprises de démolition de l’humain. Ceci il faut le dire avec force, surtout si les Complotistes peuvent l’entendre. Ils n’ont que la puissance des faibles qui répandent leurs propres ‘vérités’ au mépris de l’humain, préférant proférer des anathèmes contre tous ceux qui oseraient mettre en doute leur parole. Cette parole de pacotille qui distille son venin à l’envi à qui veut bien l’entendre. Être humain est être responsable de sa propre pensée, de ses discours, de ses actes. De quoi témoignent-ils ceux qui, par pure bêtise, profèrent à longueur de journée des rumeurs de songe-creux ? Existent-ils au moins ? Ne sont-ils de pures émanations de la galaxie virtuelle ? Peuvent-ils au moins se hisser une coudée au-dessus de leur propre chaos ?

    " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Bien vite je vais refermer la fenêtre. Non pour oublier le monde, non pour biffer la présence humaine. Seulement pour méditer à leur sujet et déplier, si possible, la bannière de l’espoir. Nous avons tellement besoin qu’elle se déploie et nous maintienne dans notre posture humaine, rien qu’humaine !

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