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1 mars 2026 7 01 /03 /mars /2026 08:21
Du Blanc, l’originelle parution

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

   Certes l’on pourrait entrer dans cette photographie à la suite d’un saut et s’y immerger au plein de sa réalité, sans qu’aucune pré-compréhension n’en ait posé les fondements. Mais, ce faisant, de qui-nous-sommes - cette manière de Nuit intérieure qui cherche le Jour de son possible -, nous serions demeurés sur le seuil d’une porte, apercevant la soie d’un mystère mais n’en éprouvant nullement le doux chatoiement, en estimant seulement ce flottement au large de nous, et la caresse serait passée que nous demeurions au seuil de nous-mêmes, comme nous sommes demeurés au seuil de cette porte visible/invisible, nous immergeant en sa Matière, à défaut d’en saisir le vivant Esprit. Toujours soudés à la réassurance du Visible, nous aurions occulté cet Invisible qui nous aurait été précieux si nous nous étions donné la peine d’en saisir, au moins dans un essai, l’inestimable et singulière venue.

   Mais ce que nous exprimons, de cette manière malhabile, parce qu’insuffisamment conceptuelle, force nous est imposée d’en demander l’ouverture auprès de deux Auteurs qui en ont formulé, dans la clarté, le mode essentiel, la signification intime. Oui, « intime » car les choses ne se donnent jamais d’emblée, identiques à ces coques de noix dont il faut briser la paroi afin d’en connaître les cerneaux, là où l’essence paraît toute lumière qui coïncide avec la plus grande exactitude de leur être, ces cerneaux crépusculaires qu’il convient de faire nôtres.

 

« La poésie –

par des voies inégales et feutrées –

nous mène vers la pointe du jour

au pays de la première fois. »

 

Andrée Chedid, Extrait de Terre et poésie

 

***

 

« Tout poème naît d’un germe,

 d’abord obscur,

qu’il faut rendre lumineux

pour qu’il produise

des fruits de lumière. »

 

René Daumal - Poésie noire

et poésie blanche

 

***

 Ici, l’essentiel, comme toujours,

est contenu dans l’espace

de quelques mots simples :

 

« la pointe du jour

au pays de la première fois. »

 

« qu’il produise

des fruits de lumière. »

 

   Donc, le tissu même de la Poésie est une manière d’aube, de clarté qui survient originairement, mais toujours le « fruit de lumière » ne s’enlève que sur un fond d’obscurité, ne vient à l’œuvre qu’après s’être extrait de sa nuit. La nuit, c’est ce qu’expriment le « feutré », « l’obscur », dans une manière de dire allusif qui ôte ce qu’il exprime à même sa diction. Car toute Poésie est de nature essentiellement fragile, elle dont les mots de cristal ne font leur tintement qu’à contre-jour de l’exister, au sein des agitations mondaines et du tourbillon vertigineux de l’Univers. Mais il faut un abri, mais il faut un secret et le dépli discret de ce qui ne peut s’effectuer qu’à l’aune d’un merveilleux clair-obscur.

    C’est bien sous le sceau d’une dialectique Noir/Blanc, Nuit/Jour, Ombre/Lumière que les mots du Poète, s’extrayant de leur gangue naturelle - tel l’imago, au terme de sa métamorphose, se hissant de sa tunique fibreuse en direction de la transparence -, que les mots traceront le processus qui, de la lourde Matière, de son opacité de glaise, monteront vers cet Éther qui, depuis toujours, était la promesse d’une allégie, d’un surgissement dans le monde inouï des significations. Tout ceci est excellement synthétisé dans un extrait prélevé dans « René Daumal - Poètes d’aujourd’hui - Seghers », lequel pointe en direction de ce travail d’essence  alchimique, partant de la nature sourde et indéterminée, occluse des mots (une manière de primitivité, d’archaïsme), les portant à leur illumination, à leur floraison, à leur épanouissement sous la voûte immense du Ciel, cet illimité, cette infinité que ne sauraient connaître nulle contrariété, uniquement le dépliement sans fin d’une Liberté. Mais écoutons les mots de Jean Biès, auteur de cet essai :

   « Daumal ne prétendra rien d’autre, désormais, que transmuer « l’œuvre au noir » - domaine des angoisses et des illusions, des ténèbres visqueuses de la materia, où les eaux mercurielles restent congelées - en « œuvre au blanc » - royaume de luminosité ; - faire passer sa poésie du Solve au Coagula ; ou si l’on préfère, du Chaos à l’Ordre, de la Terre au Ciel. »

   Tout ceci, et singulièrement l’inclusion de l’âme du Poète en cette « cosmologie » à usage personnel, en cette chaotique présence primitive, tout ceci crée le Poète-Démiurge en quelque manière (ou Alchimiste si l’on préfère, l’analogie est évidente), lequel s’inquiète de façonner le Monde (le Poème) à la mesure exacte de qui il est, à savoir cette exigence de mettre fin au Désordre (le Poème doit exprimer une langue compréhensible), de donner vie à une pure beauté qui, si elle est d’ordre esthétique, ne saurait se dispenser de prendre visage lexico-sémantique, message transitant directement de cœur en cœur, de raison en raison, de sensibilité en sensibilité.

   Car c’est ceci, l’ordre du Monde, mettre en relation, produire un sens commun, faire se conjoindre deux existences séparées en les fusionnant en une identique cornue métamorphique. Alors, la clé de voûte du système lexique confondra, en une seule et même unité, en une dyade insécable, le Poète, le Lecteur (celui qui élève, celui qui récolte les « fruits de lumière »), même moisson osmotique de ce qui, sublimement formulé, connaîtra immédiatement son propre coefficient d’éternité. Si le vieux rêve idéaliste de la fusion Sujet/Objet peut trouver ici illustration, gageons que ce qu’il faut bien nommer « extase poétique » est bien l’opérateur qui, en une seule et même dimension, réunit Poète/Lecteur/Langage dans la plus effective des joies qui se puisse imaginer. Une ambroisie est partagée et le monde des dieux Olympiens n’est guère loin qui nous tend la coupe d’ivresse, Dionysos tempéré par la sagesse apollinienne, Apollon dilaté de l’intérieur par la fougue dionysiaque. Subtil équilibre, conjonction des opposés. La Raison disciplinant le Polémos, le Polémos s’assagissant sous le baume de la Raison.

   Il n’en faut ni plus, ni moins pour donner au Poème sa forme pourrait-on dire « performative », il accomplit, à même son dire, ce à quoi il était destiné à l’ombre de toute conscience : ouvrir un espace dans le derme sourd de l’exister, dans ce confondant nihilisme dont la parole est le Rien, dont la promesse est le pur Néant. Tout Poème venu à lui dans la faveur est de nature cathartique, il nous sauve de nous-mêmes, il apaise nos inquiétudes, il nous abstrait des formes contraignantes de l’Espace et du Temps. Il confère à notre essence d’Hommes et de Femmes cette assurance de tracer dans la terre un sillon fertile, d’y déposer des graines, d’en récolter, dans l’entaille d’un infime bonheur, la moisson future qui illumine notre présent, le rend, sinon radieux, du moins suffisamment touché de clarté, peut-être même d’espérance, de douceur de vivre. D’exister près du ruisseau, de la source, de l’étoile, ces étincelles qui habitent la nuit de la Poésie et la transcendent au gré de leur inimitable vivacité, de leur éclat, de leur incommensurable fidélité car, toutes ces choses, nous les portons en nous, que le génie du Poète nous rend lisibles afin que, notre soif étanchée, nous ne demeurions en plein désert, désert de nous-mêmes.

   Et maintenant, il s’agit de se poser la question de savoir en quoi, cette belle photographie d’un paysage de neige, porte en elle, tel le Poème, cette forme de passage alchimique du Nigredo primitif (ce Noir calciné) à son opposé l’Albedo (cette blancheur de cygne), en quoi elle porte les traces d’un Chaos originel devenu un monde ordonné, un Cosmos.

   Cette image, si subtilement équilibrée selon l’ordre du Cosmos, son arbre planté à l’endroit exact de son être (il ne pouvait, en toute logique, occuper que la place qu’il occupe), les arbres poudrés de neige dessinant un subtil horizon accueillant la totalité du paysage, la frise légère des chalets de bois venant jouer avec l’horizontalité de l’arbre (dans une manière de relation orthogonale qui est simple mais évidente métaphore de la Raison), le champ blanc immaculé disant sa singulière perfection, en même temps qu’il constitue le socle idéal sur lequel le tout de l’image vient se mettre en place, genres de constellations trouvant le lieu de leur infrangible Loi. La vision de cette photographie est pure réassurance pour tout esprit en quête de sens.

 

Ici, tout s’enchaîne dans l’harmonie.

Ici, tout vient de soi.

Ici se présente le lieu même de l’épure.

 

   Rien n’est de trop qui serait une fausse note dans cette fugue légère. Rien ne fait tache. Rien n’est étranger. L’œuvre photographique se fond dans l’œuvre alchimique et c’est la pure conscience qui émerge là,

 

et c’est l’être qui se spiritualise,

et c’est l’âme qui connaît

la plus grande lucidité,

 et c’est le dépassement se soi

vers le hors-de-soi, l’infini.

  

   Puis, par phénomène de simple opposition, l’image abordée dans son lexique plus précis, s’y laissera apercevoir, dans l’approximation il est vrai, dans l’à-peine insistance (comme si le Corps se sentait honteux de n’avoir point encore rencontré l’Esprit), quelques prédicats relatifs au Chaos de l’Oeuvre au Noir, cette Nigredo symbolisée par tous les affleurements de Noir, la partie sommitale du ciel, les lignes foncées qui courent le long du tronc et des branches, les façades d’ombre des chalets, le chemin qui traverse le champ virginal de la neige, la bande grise au premier plan. Tous ces stigmates, toutes ces substances lourdes trahissent la présence du Corps lesté de tous les maux dont il est le sombre réceptacle :

 

noir des processus de corruption de la chair,

noir de la tyrannie de l’ego,

noir des cruelles passions,

noir des désirs cachés,

des peurs ancestrales, archaïques,

noir des ambitions invasives.

  

Il convient maintenant de reprendre le geste daumalien

tel que suggéré par Jean Biès :

 

« faire passer sa poésie du Solve au Coagula ;

ou si l’on préfère, du Chaos à l’Ordre, de la Terre au Ciel »,

 

   tel est ici le seul moyen de synthétiser l’image, de l’accomplir en sa signification la plus entière. Subtil cheminement de la Poésie Noire à la Poésie Blanche.

 

Les Idéalistes épris d’Esprit se fixeront sur le Blanc.

Les Matérialistes versés dans la complexité du Corps choisiront le Noir.

Les Sceptiques qui doutent de tout, aussi bien du Blanc que du Noir,

s’immergeront dans les plis du Gris.

 

   La perception du Réel est ainsi faite qu’elle suppose cette polychromie, chaque gradient déterminant les êtres que nous sommes selon leurs propres affinités, qui, certes, ne sont des vérités que relatives, mais des vérités tout de même. Sans doute la vérité de toute œuvre, qu’elle soit picturale, photographique ou bien œuvre du Verbe, consiste-t-elle en ce mode de passage d’une réalité à une autre, autrement dit au sein même de son propre métabolisme, là où le point des rencontres tisse ce chiasme en forme de Ruban de Moebius, cette représentation d’un Infini parfait, absolu en son essence. Image d’un point nodal indépassable, pareil à l’Idée platonicienne, à cet Archétype qui ne saurait trouver d’autre fondement qu’en lui-même. Domaine des entités absolues, éternelles, immuables, de nature substantielle, que Descartes définissait de la manière suivante : « ce qui est conçu immédiatement par l’esprit ».

 

Du Blanc, l’originelle parution

Ruban de Moebius

Source : JC LE JALLU

 

   Alors, de manière visuelle, donc métaphorique, et pour en revenir à la qualité symbolique de cette image de l’arbre et de ses entours sombres ou bien lumineux, nous pourrions synthétiser les différents concepts abordés sous un tableau à double entrée,

 

la gauche correspondant à la lourdeur terrestre du Corps,

la droite indiquant l’allégie céleste de l’Esprit :

 

NOIR   BLANC

 

NIGREDO   ALBEDO

 

TERRE   CIEL

 

CHAOS   COSMOS

 

OBSCUR   LUMINEUX

 

SOLVE      COAGULA

 

DISSOLUTION    LIBERATION

   DES CORPS      DE L’ESPRIT

                                          

                                           MORT DE L’EGO         ÉMERGENCE

                                            et des PASSIONS      de la CONSCIENCE

 

***

 

Telle la ligne zénithale sombre du Ciel

Tel le rideau d’Arbres à l’horizon

Tels les Chalets de bois

Tel le Chemin dans la neige

Telle la Bande grise tout en bas

Tel l’Arbre irradiant au

centre de l’image

Å Chacun, Chacune

de trouver sa place

sur l’une des extrémités

de ces boucles

du Ruban de Moebius

 

Å moins que le centre

ce point de continuel

Aller-retour d’une

réalité à l’autre

Ne soit la seule

  position possible

Simple balancement

 

Du Beau au Vil

Du Bien au Mal

Du Vrai au faux

Du Jour à la Nuit

De l’Être au Non-être

Du Tout au Néant

 

Ne serions-nous, dès lors

Qu’Oscillation ?

Que Fluctuation ?

Que Variation ?

Raison pour laquelle

L’Immuable fléau de l’Idée

Sur la balance de l’exister

Serait le seul remède

A nos contingentes

Contradictions

 

*

 

  

 

 

 

 

 

 

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20 février 2026 5 20 /02 /février /2026 08:09
Å la mémoire du songe

***

 

[Du Poème et de la Métaphysique dont, ici,

il se veut le porte-parole ou, plutôt,

le porte-silence.

  

   Y a-t-il grand sens à confier au Poème le soin de parler de la Métaphysique ? Et puis, au reste, peut-on parler de la Métaphysique ? Étymologiquement parlant, celle-ci, située « en dehors de la Physique » comment pouvons-nous l’atteindre ? Par des mots, des idées, des concepts, de l’intuition, de l’imagination ? Le problème est vaste, nous le percevons d’emblée. Cependant, nous prendrons ici « Métaphysique » au sens défini par l’existentialisme de « Recherche du sens, des fins de l'existence. » Ainsi, pourrait-on dire, cette notion prendra du « corps » et nous n’aurons plus guère à nous interroger afin de savoir si l’esprit est du corps subtil, si le corps est de l’esprit réifié. Comme toujours la « vérité » est le plus souvent à mi-chemin, nullement statique cependant, bien plutôt dynamique car le Sens est toujours relation, trajet d’un signifiant à un autre.

   Ici, le signifiant est, sinon la Poésie, du moins le « poétiser » dont la forme verbale indique le motif mouvant, la mobilité continue du champ de la Métaphysique (cet inaccessible) en direction de cet accessible, la Physique, autrement dit la Nature en sa composante que j’ai souhaitée florale puisque c’est une Fleur qui la symbolise, en même temps qu’elle fait signe vers un indicible dont ses pétales de soie sont l’illustration la plus patente. Est-ce la pure fragrance de la fleur, ce vecteur si près d’une note de musique, d’une émotion esthétique qui autorise qu’il soit recouru à sa forme pour en faire la médiatrice de l’être au non-être ? Sans doute. Il y a bien des significations qui courent en filigrane sous le couvert des choses, dont nous supputons la réalité à défaut d’en appréhender la subtile texture. C’est toujours le recours à l’intuition qui nous permet d’en poser l’approche comme un possible.

   Si la Métaphysique en sa définition la plus verticale est bien cet intervalle qui se creuse entre la Vie et la Mort, alors je crois que l’essence florale en son principe quintessentiel la désigne telle « l’absente de tous les bouquets », assertion mallarméenne au plus proche de ce que l’inconcevable peut surgir à la conscience au motif du Langage, cet autre nom de la Métaphysique. Nous ne sommes des êtres de Chair qu’à posséder le Verbe. Et ceci n’est nullement antinomique. Une Chair sans Verbe ne saurait être une Chair, simplement un égarement parmi la multitude des choses mondaines. Il ne pourrait y avoir, selon moi, d’autre vérité, autrement dit de moyen de croire que nous existons avec un peu plus d’insistance que la course du vent. Les mots ci-après se voudraient telle la mise en paroles de ce doute qui toujours nous assaille, nous tenaille et nous fait Hommes, Femmes, bien plus haut que nous ne pourrions jamais le penser. Merci à Celles et Ceux qui liront. Ils tiendront, à leur insu ou de manière consciente le « Langage de la Fleur ». Et ceci se nommera « pure beauté ».]

 

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Partout, dans le vaste monde

Les hiatus, les hoquets

Les failles et les abîmes.

Rien n’est décidé

Qui serait définitif.

Tout passe et les yeux

 Ont du mal à voir

Å distinguer le vrai du faux.

Alors je ferme les yeux.

Alors je teinte

Mon chiasma de suie.

Alors je flotte dans les

Coursives de ma cécité.

 

Il y a, tout au fond de moi

Comme un tohu-bohu

Originaire.

Le Noir habille les

Murs d’une grotte.

Le Noir rayonne

Et phagocyte

La moindre flamme

Éteint la velléité

De toute étincelle.

 

Le Noir dit l’absence

De toute chose

« l’Absente de tous les bouquets »

Mais y a-t-il

 Au moins une Idée ?

Au moins un Sens

Qui nous soient donnés ?

Le Noir est le signe

D’avant la Parole.

Mais le Noir n’est

Nullement silence.

Il rugit du plus profond

De son mystère.

Le Noir est la forme même

De mon Inconscient.

En ses plis s’abrite

 Plus d’un monstre

En ses nœuds

Plus d’une couleuvrine

 Tendue sur un

Possible meurtre.

De qui ?

Du Jour.

De la Beauté.

Ceci est le plus tragique

Qui se puisse imaginer.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Dans les lianes

D’ombre se meut

Å la façon d’une pieuvre

L’Absence Majuscule

Souffle le froid à nul

Autre pareil du Néant.

Ô, la Vie serait-elle

Cette dentelle identique

Å un bitume ?

 Les fils sont Noirs.

Les intervalles entre

Les fils sont Noirs.

Noir sur Noir ne dit rien :

Mille fois en ai-je tracé

De la plume

La cruelle vérité

Dans la pulpe de la feuille

Et la feuille pleurait

Des larmes de papier.

Pourquoi faut-il que

Nous les Hommes

Émergions à peine

De cette Nuit ?

Pourquoi ce chaudron

Et sa visqueuse poix ?

Nous vivons ou plutôt

Nous mourrons

D’y être englués.

 Nous ne paraissons qu’au titre

De mouches prises au piège

Nous agitons faiblement nos ailes

Mais la colle du ruban est plus forte

Mais la Mort sourit et

Déjà, nous manduque.

 Il ne demeure, ici et là

Que des fragments d’une vie

 Une à peine palpitation

La roideur des pattes

Le buccinateur en proie

Å son dernier souffle

Au dernier mot articulé

Tout juste quelques

Lettres éparses qui

Jamais plus ne trouveront

Le lieu de leur exhalaison.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Mais qui est-elle cette fleur

Dont je ne reconnais ni la forme

Ni ne perçois l’odeur ?

Existe-t-elle au moins ?

L’ai-je déjà rencontrée ?

Dissimule-t-elle sous

Ses pétales de soie

Le visage aimable

D’une ancienne Amante ?

Ou plutôt, ne tracerait-elle

 Les contours

D’une Veuve Noire ?

Ce venin qui s’amasse

Dans l’obscur et pourrait

M’atteindre en pleine face

Volonté purement arachnide

 De me détruire, de me reconduire

Dans ce Rien dont je proviens

Dont je ne suis, visiblement

Que le faible, le pâle écho.

Mais, un seul Vivant

Sur Terre a-t-il déjà éprouvé

Dans le tissu ajouré de sa chair

- cette illusion -,

 Le sentiment que

Quelque chose se passait

Qu’exister n'est seulement

L’invention d’un démiurge fou ?

A moins que ce soit Nous

                                           -Tissages du Rien -

 Dont la folle hubris

Nous aurait trompés

Au point de nous faire accroire

Qu’il y a des choses, des gens

Enfin une réalité palpable

Enfin des Êtres en quelque manière.

 

Non, voyez-vous,

Depuis ma réserve d’invisibilité

Je lance mon regard vers l’avant

Certes privé du fol espoir

Que ne s’inscrive dans son champ

Quelque représentation que ce soit.

Alors, imaginez ceci.

 Les lianes de mon regard s’agitent

Pareilles à des fouets

Les longs flagelles de mes yeux sondent

Le soi-disant Univers avec insistance

Mais rien ne se donne

Qu’un confondant éther

Semé de Noir et les lianes de mes yeux

Je les ramène au centre

Du Vide que je suis

- Ou de qui je crois être -

Et de leurs filaments ne s’écoulent

Guère que des larmes de poussière

Témoins d’un temps absent

D’un espace ôté.

Car, pouvez-vous en faire l’épreuve

Il n’y a Rien que le Rien

Pas même Vous qui pourriez

 Le regarder

Le donner comme réel.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Ce présent qui n’a guère

Plus de consistance

Que le souffle qui pourrait

Le porter au-devant du monde.

Ce monde sans Visage.

Ce monde sans Parole.

 Ce monde sans Âme.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

 

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17 février 2026 2 17 /02 /février /2026 09:17
Du Fragile à l’Assuré

Ligne de Vie

 

***

 

« Notre fragilité est abstraite.

Mais quel roc que nos fondements ! »

 

« L’extase matérielle »

 

J.G.M. Le Clézio

 

*

 

     On marche sur sa propre Ligne de Vie, comme l’on progresserait sur une ligne de crête avec, de chaque côté, le vertigineux abîme de versants quasiment illisibles, leur socle se perd dans une manière de brume vaporeuse, diaphane. On avance, peu assuré de Soi. Comment le serait-on, puisque notre vue si basse foule l’espace de notre procession dans le sans-distance, dans l’égarement de Soi qui est le prix à payer de tout Vivant sur cette Terre aux contours flous, elle est trop grande, elle est trop lointaine. Si bien que l’on n’en sent que l’éthérée percussion, à la manière de boules de laine qui viendraient dérouler, sous la plante de nos pieds, cette façon de tissage mou, sans réelle texture. Cependant, comme poussé par quelque mystérieux mouvement interne, peut-être un simple mécanisme d’horlogerie, nous progressons et chaque pas en entraîne un autre, chaque pas se déduit du précédent et accomplit le suivant, sorte d’immémorial principe dont on ne saisit que l’effet terminal à défaut d’en surprendre la cause. Avançant, se pencherait-on d’un côté ou de l’autre que l’on percevrait, certes confusément, nullement quelque objet chargé de nous apaiser, de donner quelque gage à nos interrogations sans réponse. Avançant donc, osant regarder en-dehors de nous,

 

ce qui vient à nous sous l’horizon de notre Ligne de vie,

 

deux tons fondamentaux :

 

le Noir avec sa complexité ombreuse,

le Blanc avec son intensité lumineuse.

 

   Et n’allez nullement croire que ces deux tentatives de figuration de ce qui vient juste au-dessous de notre présence « en chair et en os », ne parvienne à se revêtir de quelque sens pour nous. Nullement.

 

Chaque site de couleur porte en soi

la même charge de pure négativité.

 

Le Noir regardé et c’est chute

 immédiate dans la faille d’Ombre.

 

Le Blanc regardé et c’est soudaine

exposition à la blessure d’une trop vive Clarté.

 

Alors on se résout à poser ses pieds

sur cette Ligne Grisée, cendrée,

poudreux et déconcertant caractère

qui nous reconduit

à nos natives interrogations

résonnant dans le Vide,

s’abîmant dans le Rien,

se perdant dans le Néant.

 

    Blanc, Noir, Néant sont des Absolus qui diffèrent de nous tout comme la vivacité de l’éclair fait contraste sur le fond ténébreux du nuage dont il surgit. Des Absolus donc, sur lesquels les Humains que nous sommes faisons fond dans le genre de purs Relatifs. Et si nous sommes Relatifs, nous le sommes par rapport à l’Absolu, tout comme le mensonge s’enlève de la netteté de la Vérité. Mais l’on est en droit de s’interroger sur l’intérêt de ces méditations totalement métaphysiques, sur la valeur dont elles seraient investies, peut-être à notre insu, dans une manière de langage crypté trouvant en soi sa justification en même temps que sa fin. Certes, mais il n’en faut nullement demeurer à ce cercle d’illusions dont nous ne pourrions sortir. Il faut franchir la paroi comme le ferait le Méditant d’un Salon de Thé, corps éthéré transgressant la mince pellicule huilée et se retrouver hors-de-Soi afin, paradoxalement, (mais le paradoxe n’est qu’apparent !) de mieux être Soi. Toute distance est la condition de possibilité de capture de son propre Soi, afin de le placer sous la lumière de la Conscience, de le mettre à sa disposition et d’en déterminer l’être.

  

   Tout ce long préambule n’avait d’intérêt qu’à amener progressivement dans la clarté cette « fragilité abstraite » que l’Auteur nous signale comme faisant fond sur « le roc de nos fondements ». L’hypothèse que nous bâtissons, à charge de pouvoir la vérifier plus tard, consiste en ceci :

 

Le Fragile, c’est la Vie-même

en son essence quasi biologique

contre laquelle nous ne pouvons rien

au motif que nous ne disposons nullement

du pouvoir d’en infléchir le cours.

 

Le Roc, l’Assuré c’est l’Existence

en son essence même,

en son essentielle Liberté puisque,

aussi bien, nous en énonçons le postulat,

cette Existence n’a de sens qu’à la condition

de cette suprême autonomie au travers de laquelle

notre Moi peut s’énoncer en tant que Réel,

nullement cette conjecture creuse qui n’en ferait

que le sillage d’une évanescente fumée.

 

 

   Si, de cette méditation nécessairement abstraite (qu’est-ce que la Vie, qu’est-ce que l’Exister ? interrogations abyssales que celles-ci !), nous tâchons de nous exonérer en vue de lui donner des assises plus concrètes, afin de lui attribuer quelque valeur métaphorique, nous pourrions dire ceci. Imaginons un Personnage dont l’étrange nom sonnerait de cette manière : « Eachtránaí », ce qui, en Irlandais, signifie « Aventurier », imaginons-le en ce beau et mystérieux pays d‘Irlance, peuplé d‘eau et de pierres, invitons-le, tout d‘abord, à se risquer au bord de quelque lac, par exemple au bord du « Loch Garman », de grosses congères flottent à l‘horizon mais le proche n‘est qu‘un friselis de givre ayant une à peine consistance.  Faisons-le s‘avancer sur ce miroir bleuté aussi fascinant que fragile. La suite n‘est guère difficile à concevoir, Eachtránaí éprouvera jusqu‘à sa disparition proche cette fragilité consubstantielle à la Vie en son essence la plus réelle.

   

   Et, maintenant, changeons radicalement de cadre. Transportons Eachtránaí dans le comté d'Antrim, sur cette large dalle d’orgues basaltiques nommée « Chaussée des Géants », par opposition à la situation précaire précédente, nous voyons Aventurier fouler le sol de pierre avec l’assurance de quelqu’un qui sait où il va, de quelqu’un qui a pris la ferme résolution de progresser dans son destin, marche après marche, bloc après bloc, jusqu’au sommet de cette pyramide où l’Exister se donne comme cette exemplaire sortie du Néant, puisque, aussi bien, l’étymologie « d’exister » signifie  « ek-sister », sortie de Soi en direction du Monde, un se donner en tant que cette authenticité qui est singulière et unique Présence de l’Existant, certitude inentamable en quelque sorte.  Certitude comme gage de sa propre Liberté.

 

   Et, maintenant, si nous reprenons à nouveaux frais la proposition leclézienne, nous pouvons la formuler avec l‘ajout d‘un sens qui en approfondit l‘initiale valeur :

 

« VIE : Notre fragilité est abstraite.

EXISTER : Mais quel roc que nos fondements ! »

 

  

   Alors qu’en est-il de la Vie, de notre Vie, dont le concept métaphysique nous dit qu’elle est pure fragilité ? Il nous faut donc lui donner un cadre symbolique, attacher à son illusoire puissance, les motifs au gré desquels son versant abstrait se métamorphosera en pure concrétude. Mais en concrétude qu’il nous faut porter cependant au concept car, autrement, nous n’énoncerions qu’un chapelet d’évidences qui ne pourraient nous soustraire à la vive inquiétude de vivre. Car vivre est ceci qui, déjà, a été évoqué, glisser le long de Soi sans que quelque certitude ne nous effleure jamais de réintégrer la citadelle même de notre corps. Des constations antécédentes nous pouvons tirer ceci :

 

le Néant, le Vide, le Rien s’insinuent

à même notre anatomie à bas bruit,

 

   si bien que nous n’en sentons nullement les sourdes reptations. C’est une manière d’invisible, inaudible, inodorant gaz faisant ses orbes au sein de notre chair, la boulottant de l’intérieur en quelque sorte, creusant ses sombres cavités si bien qu’au terme de ce long travail de sape, le négatif a tellement envahi notre dedans que, de notre site somatique réduit à la portion congrue, il ne demeure guère qu’une outre de peau dilatée à l’extrême, genre de ballon captif dont nous occuperions à peine la niche de la nacelle, balancés que nous serions par le Noroît glacé de la Finitude.

  

   La Vie, en son étrange générosité ne nous promet que ceci, l’espace d’une obstinée corruption ayant maille à partir avec la moindre de nos cellules, la moindre flaque de sang, la plus illisible éclisse d’os. C’est à partir de ceci, de cet appauvrissement, de cette dégénérescence somatique que notre individualité ne paraît que sous la forme de l’illusion, identiquement à ces étranges feu-follets dont on aperçoit le faible scintillement, jamais la cause qui en anime l’étonnante ignition. Considérés sous le seul angle de la vie, nous ne différons guère du mouvement strictement amorphe de l’amibe ou de la paramécie, pulsations réitérées à l’infini-moins-le-quart de mouvements à eux-mêmes leur propre entente, succession pathétique de diastoles en lesquelles s’inscrit la possibilité de quelque espoir que vient aussitôt ruiner la percussion de systoles acharnées à défaire ce qui vient tout juste d’être fait, écroulement d’une Tour de Babel dont la glaise se dissout sous les coups de boutoir d’un Déluge universel. Le processus vital souffre de sa trop grande vassalité par rapport à la matière dont nul esprit ne vient féconder l’inertie, relancer les stases mortelles, réanimer les processus parvenus au faible clignotement d’un irrémissible étiage.

  

Le problème de la Matière en tant que Matière, c’est que nul élan ne peut se lever d’un contenu purement amorphe, que chaque grain qui en compose la structure est réduit à sa propre stupeur, manière de poulpe blotti, transi au fond de son antre dont nulle lumière ne pourrait venir mobiliser la sourde catatonie. C’est pour cette unique raison que les purs Vivants, Ceux et Celles qui ne fonctionnent qu’au rythme de leurs flux et reflux internes, ne peuvent nourrir nul dessein d’échapper à leur congénitale aliénation, confondus qu’ils sont avec leur geôle corporelle, corset en lequel ils s’enferment, ne connaissant d’un possible progrès que cette occlusion en forme de renoncement à ce qui bourgeonne, se lève de Soi et fait efflorescence sous la pure grâce de la pluie de photons, cet hors-de-Soi qui confirme et accomplit le Soi. Sans doute n’y a-t-il d’autre alternative d’une hypothétique félicité que de percer au travers des parois de sa monade ces meurtrières, lesquelles, tout comme l’espace entre les mots, sont configuratrices d’une brillante sémantique. La Vie est à elle-même son propre essoufflement, sa mesure exsangue, son inévitable syncope.

  

   Si le fragile trouve son site dans la Vie, il faut, à ce fragile, attribuer quelques prédicats qui en précisent la forme. D’abord sur le plan de nos sens. La Vie-Fragile se décline sous la nature de l’ouïe qui ne perçoit des sons qu’à distance, sons bien vite noyés dans l’environnement immédiat, lui aussi tissé d’un constant bruit de fond. C’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé, ces sons, que les ondes acoustiques n’aient été que pures inventions de notre esprit. Égale déclinaison sous la figure de l’odorat qui ne retient presque rien des fragrances qui en visitent l’oublieuse mémoire. Quant à la vue, elle qui porte au loin, elle que le multiple, le divers, le bigarré assaillent en permanence, identiquement à un essaim de piqûres percutant la pupille, chaque impulsion visuelle recouvrant l’autre, il ne reste à la fin, en manière de conclusion ophtalmique, qu’une impression de trouble et d’égarement, de confusion. En guise de sensations, pour ce qui est de l’élémental, l’altérable, le fugace, l’inconsistant se donnent au travers de cet air qui n’a de cesse de s’effacer à mesure que Noroît ou Mistral disparaissent à même leur folle course spatiale qui ne semble n’avoir nul but. De même pour le feu dont la pure consomption s’épuise sous la forme d’étincelles puis, sous celle d’une définitive extinction. De tout ceci, de tous ces phénomènes purement disparaissants, nous pouvons déduire cette labilité vitale qui est l’empreinte même de ce qui s’abrite sous le sceau instable de la biologie.

 

   Par opposition à ceci, par simple contraste par rapport au fragile, combien la force du roc est rassurante. Les sens qui la concernent, cette existence, le goût d’abord, au motif que ce dernier, fût-il sucré, salé, acide, amer, rien ne saurait mettre en doute son exister, les mécanismes qu’il déclenche en nous, de l’ordre du plaisir, parfois du non-plaisir, cependant jamais l’installation dans un genre d’indifférenciation qui en détruirait la réelle effectivité. Et le toucher, le sublime toucher, le contact étroit de la peau avec ce qui vient la visiter, le tressaillement de la pulpe des doigts, le frisson parcourant la plaine de notre dos, les mille picotements qui, parfois, grêlent notre visage d’une nuée de sensations légères, irremplaçable toucher, à l’évidence le sens inscrit le plus intimement dans la texture du réel, ce fameux réel dont l’essence la plus immédiate est de résister, de lever, à notre encontre, les infinies barrières et limites au-delà desquelles ne se diffuse plus, dans une sorte d’insaisissable imaginal, que les orbes d’un songe qui, toujours, se dérobe à nos essais de préhension, fussent-ils intuitifs, conceptuels.  L’élémental, lui, se résume à l’eau qui, elle aussi, peut servir de recueil à notre corps et singulièrement à la terre, cette substance à nulle autre pareille, cette déclinaison du roc dont, nécessairement, nous sentons la dure, abrupte et souvent rebelle matière. Sorte d’immémorial combat au terme duquel, elle, la terre (le Corps), s’oppose le feu (l’Esprit) comme, tout à la fois, son opposé et sa révélation même au motif qu’à son apparente inertie s’affronte la plus vive ignition, cette fuite à jamais, cette fulgurance illuminant le tout de l’Être, le révélant comme l’Unique qu’il est, l’Incompréhensible, le Distant, l’Inapprochable. Cependant que nul n’aille s’imaginer que les Majuscules à l’Initiale de ces mots ne feraient que dissimuler, habilement, la figure de dieux antiques ou du Dien de la religion monothéiste. Ces Majuscules ne manifestent le souci que de faire apparaître des Essences, de porter à la clarté de la compréhension ces significations qui, le plus souvent, se vêtent d’inaperçu, se soldent par de l’inapparent.

  

   Et maintenant il faut parler du couple Homme-Terre, de leur nécessaire cooriginarité, de leur indispensable liaison. Et, d’abord il faut sonder l’étymologie du mot « Homme », la rapporter donc à sa signification initiale, là où réside son sens complet avant que de nombreuses altérations n’en viennent amoindrir er modifier l’usage :

  

   « Le mot latin humus désignant la « terre » est cité par Curtius (Ier siècle) comme provenant d'un mot grec signifiant « à terre », locatif d'un substantif hors d'usage.

   Le mot latin humus, comme d'ailleurs le mot homo « homme », provient de la racine indo-européenne *dh(e)ghyōm- qui signifie terre. » (Wikipédia)

 

   Nous sommes donc avertis, nous ne sommes qu’une provenance de la Terre, autrement dit de la Nature, une simple origine qu’il serait simpliste de nier pour des raisons de fierté, d’autonomie, sinon d’orgueil. Souvent nous retranchons-nous derrière notre Esprit pour justifier notre juste éloignement de ce sol élémentaire, prosaïque dont, sans doute, sa position si basse signifie, pour nous, une rusticité, une roture qui nous font ombre, nous réduisent à la figure d’une simple concrétion de glèbe. Mais d’où vient donc que nous revendiquions cet Esprit, un peu comme si, étant nous-mêmes nos propres démiurges, nous en avions forgé l’être de nos propres outils, le désignant en tant que mérite strictement anthropologique ? Mais ceci est une position aussi naïve qu’illogique. Provenant en droite ligne de ce fondement matériellement terrestre qui nous désigne tel l’œuvre de la Nature, si l’Esprit existe, il est, tout simplement, Esprit de la Nature, nullement Esprit d’une Surnature dont notre fantaisie aurait brodé le concept. Esprits de la Nature, voici ce que nous sommes au plus près de qui-nous-sommes et nul Panthéisme ne nous sauvera de nous car, sauf à rencontrer pleinement ladite Nature, cette dernière ne dissimule nullement en quelque pli mystérieux une Figure Divine qui guiderait en secret notre Destin. Bien plutôt que de Panthéisme, cette illusion d’un Dieu présent en toutes choses, préférons-lui la vision certes totale, certes holiste d’une Panlogisme, d’un Panrationnalisme, énonçant en ceci l’emblème hégélien :

 

« Ce qui est rationnel est réel,

et ce qui est réel est rationnel »,

 

édictant en cette formule en chiasme une pensée

 

« dont l'ambition aura été de surmonter

la déchirure entre l'esprit et le monde

et de réconcilier définitivement la raison et le réel. »

 

(Philosophie Magazine)

  

   Donc humblement, modestement nous sommes invités à nous inscrire dans la travée étroite mais intimement fondatrice de ces sillons de Terre qui nous ont portés en germe jusqu’au site de notre éclosion, de notre ouverture au Monde.

 

Sorte de Terre-Miroir

en nous,

reflétant

la Terre-Matricielle

en tant que proche

et promise altérité.

 

   Aussi convient-il, qu’afin de faire s’élever l’hymne Humain, nous puissions largement déployer les vertus signifiantes de la Langue, sondant, ici et là, la plongée de nos racines dans cet univers chtonien qui cache en sa native obscurité une lumière, celle du Monde, la nôtre, au gré desquelles clartés un signifié pourra se lever de la masse indistincte et pourtant hautement productive des signifiants. Ainsi, nommons donc, dans la perspective humaine, ces mots d’argile qui résonnent en nous et nous intiment l’ordre de devenir Humains totalement Humains. De ce beau mot de « Terre », nous ferons l’inventaire de quelques synonymes, déclinaisons plurielles d’une même unité matérielle, tâchant de les regrouper par familles constitutives d’un sens pour nous.

 

Monde - Globe -Pays - Région :

 

Nous en tant que placés face à la vastitude universelle

d’une présence hautement réelle, tactile, palpable.

 

Champ -Terroir - Sol - Humus - Glèbe - Terreau - Limon :

 

Nous en tant que limités par

cette perspective située au nadir de notre vision,

mais aussi au zénith de notre pouvoir désirant.

Car, ce que de l’Autre nous désirons,

c’est seulement

cette Chair-Glèbe,

cette Chair-Terreau,

cette Chair-Limon.

 

Domaine - Propriété - Fonds - Bien :

 

Nous en tant que Possesseurs symboliques

de cet élémental dont nos pieds foulent la matière

sans jamais la réduire à une ultime jouissance.

Nous sommes des Possédants dépossédés,

des manières d’Usufruitiers qui se délectent

de ce qu’ils voient,

de ce qui leur appartient en tant qu’horizon,

en tant que possible, nullement

 en tant que pure effectivité.

 

Territoire -Terrain - Parcelle :

 

Nous en tant que catégorisant

un réel sans limite, le portant à l’unité

d’un lieu enfin saisissable.

Perdus dans l’immensité du Cosmos,

nous sommes requis à tracer,

tout autour de nous,

un cercle, de nous inscrire en un clos

qui soit notre rassurante habitation.

 

    Å ce point de notre méditation, nécessité se fait sentir de reprendre l’exclamative de l’Écrivain :

 

« Mais quel roc que nos fondements ! ».

 

   Énoncé si pleinement assertorique qu’il semblerait qu’on ne puisse lui opposer quelque jugement contraire. Et pourtant, les plus vives assertions portent en elle un « défaut de la cuirasse » par où peut s’introduire la plus vive des polémiques. Si nos fondements peuvent, sans motif négatif apparent, accepter le prédicat de « roc » donc, par allusion de sens, se donner en tant que « certitude », manière de conviction inattaquable, loin s’en faut que cette énonciation puisse recevoir un accusé de réception sans reste.  Ce qui devient indispensable, aussitôt après l’énoncé enthousiaste, c’est bien d’en modérer le cours en se reportant au simple fait « d’exister ».

   Certes, nous existons à partir de nos propres fondements. Mais s’arrêter à cette constatation et la laisser prospérer en « rase campagne » ne nous avancerait guère qu’à ignorer l’aporie constitutive qui en tresse la fragile structure. En demeurer au fondement est synonyme de s’enclore en une matière dont la lourde passivité aurait vite fait d’abolir nos prétentions à Être. Le fondement en tant que fondement est une vision aveugle si nous pouvons nous autoriser l’usage de ce surprenant oxymore. « L’en-tant-que », autrement dit « l’essence » ne peut simplement être reportée à qui-elle-est, à savoir sa propre nature, sauf à sombrer dans la pure vacuité.

  

Il y a, bien évidemment,

condition nécessaire pour l’essence

de se réinscrire en qui elle n’est pas,

cette existence qui la hèle

comme son complément,

son visage adverse

 constitutif de sens.

 

   Le réel incarné, le phénomène en son entière visibilité, ne figure ni dans l’essence pure, ni dans l’existence pure, uniquement dans le passage de l’une à l’autre au titre de cette confrontation dialectique qui est la nature même du procès ontologique.

 

   Donc sonder « l’exister » en le décomposant en ses deux significations essentielles : « ex + sistere », chaque palier, « ex » + « sisterer » se reflétant l’un en l’autre, se synthétisant en une réalité qui est supérieure à leur position séparée. Recours, comme toujours, au dictionnaire :

 

« ex- \ɛks\ », marque la sortie, la séparation, le point de départ

« sistere » : « Faire se tenir debout : poser, établir, placer, mettre, fixer, déposer. »

 

Donc le « sistere » positionnel, stable, fixé en tant que le fondement,

se voit dépassé et accompli par le mouvement du « ex » qui,

opérant la séparation, transcende le pur immanent du fondement

en l’amenant à l’ouverture du paraître, au déploiement lumineux du phénomène.

 

« Notre fragilité est abstraite.

Mais quel roc que nos fondements ! »

 

L’abstrait, le fragile, c’est le mouvement inaperçu du « ex »,

lequel s’exonérant du « roc du fondement »

se rend semblable à la nuée d’eau invisible qui monte,

à l’aube, de la plaque liquide

immobile de la lagune.

 

   Tout ce qui, pour nous, se décrète au motif d’une simple évidence, comme si une logique immémoriale des choses avait depuis toujours présidé à leur venue est une simple vue de l’esprit. Placés face à l’eau de la lagune comme le « Voyageur contemplant une mer de nuages » dans le célèbre tableau de Caspar David Friedrich,

 

nous sommes, le « Voyageur » et nous

dans la posture de ceux qui,

au gré du pouvoir constituant

de leurs consciences (que symbolise le « ex »)

tirent du fondement de la Nature,

ce pur esprit qu’est la signification totale

de leurs présences réunies.

 

La soi-disant division ontologique du réel n’est qu’une vue biaisée de notre irraison qui n’a d’autre alternative sensée que de s’arrimer à la claire et assurée structure de la Raison. Hors ceci, pure dérive dans les sentiers bourbeux qui ne sont que des « miroirs aux alouettes », des terres que l’esprit n’a encore nullement fécondées.

 

Toujours est-il temps de faire se tendre le ressort du « ex »,

ceci est en notre pouvoir bien plus que nous ne le supputons !

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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 07:51
Ce chemin dans la neige…

Source : Photos en noir et blanc

 

***

 

                                                                                        Ce II/I/XXIV

 

 

                          Très chère Sol,

 

 

   Il ne m’est guère ordinaire, à l’initiale de mes lettres, d’utiliser les chiffres romains en lieu et place de ceux, arabes, qui me sont plus familiers et signent, en quelque manière, rien que du banal et du quotidien. Alors, ces graphies romaines, simple fantaisie ? Jeu anodin ? Ou bien marque, par pure diversion, d’une originalité qui me distinguerait de la suite morne des jours ? « Morne » dont les synonymes « fade », « monotone » disent, chacun à sa façon, simple irisation du sens, l’écoulement des jours et des heures qui ne sont que l’éternel recommencement du même. Sans doute, en cette Nouvelle Année, me trouveras-tu un brin désabusé, tel que pourrait l’être un Chemineau assoiffé qui ne découvrirait, en lisière de son chemin, qu’une source tarie, à peine quelques gouttes qu’un soleil naissant ferait déjà s’évaporer. Oui, parfois le réel a une naturelle tendance à se reproduire à l’identique, l’instant d’après n’étant que le facsimilé de l’instant d’avant. Mais, attentive aux choses de l’exister, telle que je te connais, je ne doute guère que tu aies éprouvé, en ton for intérieur, ces moments de vague à l’âme dont, même le plus subtil des Poètes serait bien en peine de tirer quelques vers qui ne soient autre chose que le pur constat du cycle naturel de la vie, de son bégaiement, parfois de sa fixité.

   Ici, le large plateau de mon Causse est saisi de blanc au motif de ses pierres, de ses amoncellements de « cayroux » qui, toujours, me font penser à cette pure et abstraite architecture des « trulli » des Pouilles italiennes, avec la pente de leurs toits de lauzes, leur chapeau blanc surmonté d’un épi de faîtage en forme de boule. Vois-tu, je voyage à peu de frais, sans nulle fatigue et je m’évite la nostalgie d’un cruel retour. En un genre d’écho multiple assemblant le proche et le lointain, le semblable et le dissemblable, me voici le spectateur privilégié de la blancheur :

 

celle que ma vue découvre

chaque jour qui passe,

depuis ma fenêtre d’écriture ;

celle de ces paysages arides

de la botte italienne et, bien évidemment,

celle surtout qui poudre les mélèzes

de ton Septentrion d’une teinte neutre

qui ramène tout au foyer d’une belle unité.

  

   Oui, en cet hiver atteint d’un début de rigueur, c’est bien ce genre de lactescence que nos yeux rencontrent, manière de page naissante sur laquelle inscrire de nouveaux signes, du moins les envisageons-nous tels alors qu’une transparence, dans le filigrane des jours, laisse remonter jusqu’à nous les traces ineffacées de notre passé, palimpseste dont nous aurions bien du mal à effacer la réminiscence, nous ne venons pas de rien, nous ne sommes nullement de simples efflorescences surgies de nulle part qui revendiqueraient, soudain, leur droit à l’existence. Tels ces madrépores attachés par leurs pieds à leur massif de corail, notre passé nous retient, ballons captifs qui, jamais, ne pourront rompre leurs amarres. C’est pour ce motif que ces fameuses « résolutions du Nouvel An », ne connaissent qu’un avenir éphémère, que les intentions d’amender son propre comportement, loin d’être des actes de pure volonté, ne sont guère que des « miroirs aux alouettes » : l’art de se berner en toute conscience, « servitude volontaire » eut proféré en son temps l’Humaniste Étienne de la Boétie. Mais je ne citerai nul autre faiseur de mots, toi la férue en littérature qui aurait tôt fait de me réduire au silence !

   Ce que je voudrais seulement, en ce « Nouveau Départ » (il n’est qu’un faux départ, tu l’auras compris !), c’est méditer un instant sur cette belle image découverte au hasard de mes errances médiatiques. Quiconque lui confiera son regard sera, d’emblée, livré au silence, pris sous le boisseau du recueillement. C’est tout de même fascinant ce pouvoir des images dépouillées que de nous ramener, sans délai, à notre intime, à évoquer en nous, au plus profond, des sensations que je qualifierai de « balsamiques » même si ce terme conviendrait mieux à une méditation apothicaire. Aperçois-tu, comme moi, cette belle teinte grise du ciel, elle nous renvoie à de douces rêveries. Un gris variable, parfois plus soutenu, parfois plus estompé, tout comme peut l’être l’esprit d’un chercheur de vérité, de nuances subtiles, d’un tissu « romantique » si ce vocable peut encore présenter quelque sens en notre siècle surtout préoccupé de sourde matérialité. Puis, descendant vers la terre, le gris vire au blanc mais en conserve le souvenir, comme si le passé résistait, refusait en quelque sorte de se diluer dans le présent, ce temps sans réelle consistance. Au plus loin de l’horizon visible, dans un genre de brume, la silhouette incertaine d’arbres se perd dans d’illisibles contrées.

  Êtres qui profèrent à bas bruit le rythme inaperçu de leur essence. Certes endormie, pareille à notre inconscient dont nous ne soupçonnons guère l’existence alors que, sans doute, il nous tient par la bride et nous emmène là où bon lui semble selon l’aveugle volonté de ses caprices. Puis ce chemin sinueux, ses traces de passage, métaphore d’une existence en devenir, mais aussi, mais surtout, existence devenue, bourgeonnant au large de Soi, chemin pareil aux images des rêves que nos doigts tutoient, incapables d’en éprouver le toucher de soie, d’en apprécier la texture toute maternelle, accueillante, libre disposition que notre naturelle aliénation révoque, sans même qu’une conscience n’en trace le fil ténu, ce don advenu en même temps que sa perte. Oui, Sol, je sais que tu le ressens, nous sommes des êtres qui, jamais, ne parvenons au bout de nous-mêmes, retenus que nous sommes en d’inconsistantes pensées, ligotés que nous sommes en d’inaccessibles rêveries, elles tissent, tout autour de nous les fibres d’un cocon, lexique de notre infinie solitude. En réalité, ce moment que nous partageons, existe-t-il vraiment, possède-t-il plus de consistance que ce fin grésil qui, chez toi, cerne le regard d’une taie blanche, opaque où tout ressemble à tout, où le rien est égal à un autre rien ? La vie grignotée, boulottée de l’intérieur, simples figures de sable qui menacent, à chaque instant, de s’effondrer à la mesure même de chaque souffle. Il faut du courage pour poser ses pieds sur le sol, le marteler de la volonté de ses talons, lui imprimer cette force sans laquelle notre avancée devient risible, telle la marche sur place des Mimes, ces paroles du corps qui se substituent aux bruits de la voix !

   Et, vois-tu, ces pieux de la clôture, ces sortes de bâtons noirs qui balisent nos trajets erratiques, combien ils nous rassurent au motif de leur présence, mais aussi, combien ils nous inquiètent, témoins qu’ils sont de ces amers sans lesquels, Seuls au Monde, nous serions perdus à jamais au compte de notre humanité. Je dépends de toi qui dépends de moi, nous qui dépendons d’autre chose que de notre propre dessein, et ainsi d’aliénation en aliénation, nous ne parvenons plus à inscrire nos destins respectifs à l’intérieur d’une ligne qui en définirait le site. Aussi sommes-nous au Monde en-dehors du Monde, le nôtre surtout qui faseye, telles les voiles des goélettes que l’on affale sur le pont parcouru d’eau, semé d’embruns. Alors la navigation se fait à l’estime, dans l’incertitude de qui l’on est, de qui sont les autres, de la quadrature du Monde qui fuit, loin au-devant, comme si elle voulait nous confondre, nous ramener à l’infime du simple fétu de paille.

   Nous étions partis de la blancheur afin, par ellipses interposées, d’y mieux retourner. « La page blanche de la Nouvelle Année ». Combien cette expression fleure bon l’image d’Épinal, la promesse non tenue, la fausseté et l’hypocrisie mêmes, car nul ne croit un seul instant à la solidité de ses « bonnes résolutions ». Par une série de fils emmêlés, nous sommes trop reliés à notre tubercule originel, trop d’adhérences nous rivent à nos expériences vécues. Se croire libre est l’utopie la plus confondante qui soit, nous qui n’avons rien choisi de notre parcours de vie. Bien plutôt une succession de simples hasards, de rencontres inopinées, de bifurcations inattendues, se surprises de l’instant sitôt remises en question au gré de la première pirouette venue. Ce qu’il faudrait (et, déjà ce conditionnel fausse le jeu !), ouvrir une réelle Page Blanche saturée de virginité, une page pure de tous signes, autrement dit « re-naitre » à qui nous sommes, Phénix n’ayant plus nul souvenir de ses propres cendres. Car, si les cendres sont inertes, elles n’en témoignent pas moins d’une mémoire qui subsiste en quelque mystérieux secret de l’infiniment petit, tout événement pouvant resurgir à la conscience avec son éternel coefficient de dévastation.

   Si le souvenir est précieux, et sans doute l’est-il en bien des cas, il porte en lui les germes d’une possible contamination qui est synonyme de privation de notre liberté. En vertu du cycle de l’éternel retour qui est celui du temps historique aussi bien que du temps humain, nous ne ferons jamais que procéder à notre propre « re-création », à emprunter d’identiques ornières, à prendre telle décision ubuesque pour la marque de notre authentique autonomie. Énonçant ceci, ne suis-je déjà en train de tracer la voie d’une unique désespérance ? De donner la préséance au Mal sur le Bien ? Å choisir la corruption des choses au détriment de leur accroissement ? Certes mes assertions s’inscrivent dans le plus sombre des scepticismes mais au moins, à mes yeux du moins, cette attitude « stoïque » dresse le constat d’un réel incontournable. Je ne te ferai nullement l’injure, pour terminer ma missive, de faire l’inventaire de la litanie qui affecte actuellement le Monde des plus funestes tableaux qui soient. Partout la Folie se répand, partout se laissent entendre ses sifflements aigus, ses agitations de crécelle, se laisse deviner ce funeste pandémonium qui agite la pieuvre planétaire. Me contredire sous les espèces du Bien malgré tout subsistant en quelque endroit de la Planète n’atténuera en rien le sentiment de profonde déréliction qui s’est insinué en moi au seuil de cette Année Nouvelle qui, en toute vérité, n’est nouvelle qu’au titre de ses tragédies, du non-sens qu’elle sécrète comme la Veuve Noire déroule son fil derrière elle, sans autre souci que d’elle-même et des proies dont elle tirera son profit : Vivre malgré tout.

 

Depuis la blancheur de mon Causse

vers la blancheur de ton Septentrion.

Que la Vraie Blancheur soit !

Tu es Celle qui allège ma peine

Tu es Blancheur faite Poème.

Solveig : « Chemin de Soleil »

Puissent tes rayons éclairer

une Humanité en quête

d’elle-même,

si elle l’a jamais été !

 

 

 

 

 

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24 janvier 2026 6 24 /01 /janvier /2026 08:00
Ce qui, d’avance, est perdu

 Photographie : Susana Kowalski

 

***

 

   On est là, comme perdu en Soi, flottant dans son linge de peau, ne sachant plus réellement où trouver son orient, on est, en quelque façon, orphelin de Soi et, corrélativement, orphelin de l’Autre, de Tout Autre, femme, paysage, art, littérature, philosophie, toutes ces hauteurs au gré desquelles on est Soi plus que Soi, Soi en avant de Soi, Soi de lumière, expulsé des ténèbres. On est là, pure hésitation du jour, fine lisière tremblante de l’aube, inaudible grésillement parmi le tumulte du Monde. On est Soi privé de Soi, on est le Soi de la négativité, toute positivité, toute effectuation, toute détermination s’annonçant tels de simples mots, nullement à la manière d’une réalité, d’une chose tangible-préhensible. On est là sans y être et l’on se pose l’étrange question :

 

« Pourquoi y a-t-il Rien,

plutôt que quelque chose ? »

 

   Et, dans les travées libres de la matière grise, dans la bizarre complexité des neurones, dans les fines dentelles des dendrites, dans les réseaux blancs d’axones, dans la moindre fibre s’allume et s’éteint, en cadence, cet étonnant feu de Bengale qui, une fois exulte dans l’approche d’une vérité, tantôt s’étiole dans la forme du mensonge.

 

« Pourquoi y a-t-il Rien ? »

 

   et l’écho, le cruel écho renvoie la réponse néantisante, clouant le Soi au pilori :

 

« Pourquoi y a-t-il l’Absence, la Perte,

 le Manque, la Vacuité,

l’Horizon dévasté ? »

  

   Le Soi se cabre, se révolte, essaie de s’assembler autour de ce qui lui reste de réalité : une pellicule, un léger grésil, un expir avant même qu’un respir soit possible qui donnerait l’espoir d’un nouveau cycle, d’une re-naissance à Soi, d’une palingénésie promise depuis l’aurore des Temps. Soi face à Soi comme le pire des Destins qui se puisse imaginer,

 

donation-retrait,

offrande-lacune,

faveur-préjudice,

 

   comme si exister n’était qu’une absurde dialectique, le second terme annulant le premier, sans espoir de retour, sans attente de quelque rétribution. Soi-aux-mains-vides qui ne parvient même plus à s’étreindre lui-même, à reconnaître son épiphanie dans le miroir, Narcisse-oblitéré, Orphée privé de son Eurydice, Esquisse s’estompant à même chaque acte, chaque figuration sur la scène vide du Monde.

  

   Ce qui d’avance est perdu, le Soi en son intégrité. Le Soi comme sens pour Soi. Le Soi comme certitude de Soi. Alors, quel recours afin de retrouver son Soi, si ce n’est de le quitter, de se projeter loin vers l’avant, en ce lieu de curieuses hypothèses, peut-être l’une d’entre elles se donnera-t-elle comme espace de possibilité et d’actuation, de re-nouvellement, une Nouveauté surgissant du Rien qui donnerait appui au Soi, le projetterait dans la dimension de l’à-venir, de ce qui, n’ayant encore eu lieu, s’ouvre telle une Corne d’Abondance où plonger ses mains et badigeonner son corps d’un baume, sinon de félicité, du moins oindre sa peau d’une touche lénifiante, émolliente. Recoudre son épiderme, repriser son âme, donner un nouvel essor à l’esprit. Ce qui, d’avance est perdu, le Tout du Monde si le Soi fait défaut, si le Soi s’annule et s’écroule sous le poids même de son manque-à-être. Que reste-t-il à faire, sinon jouer de son Soi, y ménager des respirations, y creuser des lumières, y inclure des meurtrières par où s’infiltreront de neuves significations, se déploieront des golfes, se multiplieront ces criques propices à l’abri, au ressourcement, à la lustration d’un corps qui n’était promis qu’aux ténébreux abysses ?

  

   Toutes ces hypothèses, on les bâtit à l’intérieur de Soi, mais hâtivement, mais impatiemment, telle une Tour de Babel branlante, une Tour lézardée des mille langues qui en traversent les murs de glaise et de pisé. Et, cherchant à accomplir un pas en avant, c’est-à-dire à annuler nos doutes les plus fonciers, les plus irréductibles, on avance, cependant dans l’inassurance de qui-l’on-est, dans l’incertitude, le pessimisme, le tremblement et les frissons qui s’enroulent, tels des lierres envahissant les rameaux des jambes. Que fait-on afin de sortir du gouffre, afin de s’extraire de sa tunique de lourde écorce, afin de porter son propre aubier à l’éclat du jour, à offrir son limbe au luxe inouï du Monde ? On se poste sur la margelle de Soi, figure avancée de Sentinelle et l’on observe le Différent (qui, le plus souvent est un différend, une polémique, une lutte intestine), et l’on scrute ce qui nous est Étranger, et l’on s’essaie à déchiffrer le sourd et têtu hiéroglyphe du Monde, ses étonnantes gesticulations, parfois ses mimiques de Mime, ses sauts de Polichinelle.

  

   On est là, au bord le plus périlleux de ses yeux, sur la frontière de sa peau, au sein même de cette aura invisible qui n’est que notre Soi en partage, la partie de nous en commerce avec ce qui n’est nullement nous. L’air est gris-bleu, un air de dragée et de glace, de banquise. Un air qui nous hèle et, en quelque sorte, nous pétrifie. Inconsistant, perdu d’avance, nous n’avancerons guère dans notre effort pour en définir les contours. On est là, sur la fièvre de Soi, on est là, happé par l’en-dehors, frappé du flamboiement de cuivre d’une Chevelure Inconnue, un ruissellement frappant nos rétines, une illumination se cognant aux parois de notre Être, s’exonérant de lui appartenir jamais. Une illusion. Un simple feu follet. Un dépliement mystérieux d’écharpe boréale. L’étincelle d’un arc électrique. Un éclair entre deux électrodes. Un ciel d’orage zébré de lianes bleues.

  

   Perdus d’avance, tout, ce ruisseau de cuivre et Celle, la Précieuse, qui le dérobe à notre naturelle curiosité, l’ôte à notre vibrant et tellurique désir. Dérive des Continents. Dérive immense. Écartèlement violent de la Pangée, en naissent deux fragments, le Gondwana et la Laurasia, qui ne sont eux-mêmes qu’à être séparés, qu’à s’exiler de la Pangée originaire. Architectonique métaphorique de l’Exister, tout, déjà au départ, est divisé, tout déjà au départ est éparpillé, disséminé, émietté. Nous ne nous possédons qu’à être perdus, identité dérobée, singularité plurielle, antinomie de nos principes fondateurs.  

  

   Un bouquet d’arbres au milieu de la banquise. Il est Lui, à défaut d’être Nous. Et pourtant nous voudrions tant ne faire qu’un avec lui, couler dans ses veines de bois, devenir simple trajet de sève dans ses ramures, nous diviser en mille ruisselets-frères dans l’estompe sans nom qui en reçoit la subtile donation. Tout ceci, cette fusion dans l’Autre est perdue pour Nous, perdue pour Lui, le végétal échevelé qui ne connaît plus ses limites, mixte d’air et de brume, mixte d’Aigue-Marine et de Fumée, de Menthe et de Jade. Le pluriel a gommé l’unique, le divers a aboli le rassemblé, a effacé l’ajointement, a dissous l’attache, a raturé la suture.  

  

   Et l’eau cette masse liquide informe (des bulles, des écharpes, des gazes en traversent l’illisible matière), elle n’est là qu’à être Elle, à s’approfondir en son essence retirée, à poser devant le globe sourd de nos yeux cette énigme bleu-Céleste dont nous eussions voulu qu’elle nous libérât de nos chaînes terrestres ; ce bleu-Charrette, bleu qui nous eût emportés loin de nos soucis nocturnes ; ce bleu-Pervenche, la caresse appliquée de ses pétales veloutés nous eût réconcilés avec nous-mêmes. Mais dans cette disjonction des Bleus, dans ce flux qui, une fois nous assure de son être, une fois s’en absente, nous sentons la totalité de notre corps vaciller, nous éprouvons, avec douleur, l’arrachement des choses, leur perpétuel charivari, leur infini glissement qui n’est, à bien y regarder, que le miroir du nôtre.

 

Tout, d’avance, est perdu !

 

Tout est tellement traversé de finitude !

Tout est tellement empreint

du grésil du non-retour !

  

   Et cette bande de terre jaune, de sable couleur de deuil et de longue tristesse (la vêture noire de l’Inconnue en est le répons le plus sûr !), nous sentons bien, dans le bourbier de notre chair, son acide prurit, son invagination en nous, comme si son destin n’était que de nous réduire à l’immobilité d’Hommes et de Femmes de sable. Et ce sable que nos mains convoquent à des fins de saisissement (entendons, saisir en son acte de préhension, mais aussi bien, et sans doute plus, cette commotion de l’esprit, cet ébranlement de l’être, cette stupéfaction d’être-au-monde avec sa charge de dénuement), eh bien, en leur conque, parmi nos doigts tentaculaires, juste un peu de pierre résiduelle, à peine une trace, comme si ces témoins aveugles, nous les avions tirés de notre imaginaire comme on tire l’eau noire et muette de l’étroite gorge d’un puits.

  

   Nous regardons l’image comme elle nous regarde et, dans cette vision double, s’inscrit un étonnant flottement, l’exact contraire d’une affinité, la bouche d’un écart, la faille d’un intervalle, la rupture d’un éloignement et, pour parler en toute vérité, la dimension trouble, délirante de l’égarement, « action de se perdre », selon sa valeur étymologique.

 

Tout, d’avance, est perdu !

 

Tout comme les mots de cette fable.

Tout comme ses phrases, simples

somnambules à l’orée du Monde.

Comme ce texte qui, une fois lu

(mais l’est-il réellement ?)

retourne dans les limbes

dont il provient

et meurt de n’être

plus fécondé.

Autrement dit

compris

et métabolisé.

 

Tout, d’avance, est perdu !

 

Rien ne subsiste que du

non-être plaqué sur de l’être

 ou, plutôt, de l’avoir-été.

 

Plus rien !

 

 

 

 

 

 

 

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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 09:28
D’un continent l’autre

 

Roadtrip Iberico…

Al Sùr del Sùr…

El Estrecho de Gibraltar

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   On a beaucoup roulé, on a sillonné de longs chemins de bitume, on a franchi des cols, longé de blanches cascades, on a aperçu des chapelles romanes, leurs toits de pierre ; on a glissé le long de rivages bleu Outremer, de longues voiles faseyaient au large ; on a dormi dans d’antiques hôtels blanchis à la chaux, d’immobiles moulins à vent montaient le long de sombres collines ; on s’est faufilés parmi les troncs fibreux des palmiers ; on a traversé les gorges des villes que dominait la silhouette ocre de l’Alcazaba ; on a vu les plages d’Aguadulce couvertes de tapis de chiendent ; puis on a plongé vers le Sud, aussi loin que l’on pouvait aller car c’est de notre identité d’Hommes finis dont il s’agissait, de la possibilité d’un futur immédiat, car on était appelés à être en Soi, à  expérimenter les seuils, les passages, les transitions, autrement dit mettre à l’épreuve nos propres limites.

   

   Tels des poulpes resserrés au fond de leurs grottes marines, il fallait lancer les lianes de nos tentacules en direction de ce qui n’était nullement nous et nous appelait urgemment à la hauteur de cet inconnu qui nous fascinait et nous mettait au défi d’en connaître la troublante énigme. Il fallait grapiller, hors de Soi, tout ce qui nous questionnait, cueillir la myrtille sauvage, cueillir l’acide prunelle, cueillir toutes ces baies à portée du regard, en faire des nutriments à portée de la main, s’accroître de leur dimension, se dilater à la mesure de ces fragrances qui n’étaient jamais que nos propres fragments disséminés dans le vaste Monde avec lesquels notre Destin, existentiellement, devait nous mettre en présence.

   Un jour de grise certitude, on a su, irrémédiablement, que l’on était arrivé au terme du chemin. Tout là-haut, le ciel tenait son immuable toile noire, identique à un étendard qui disait à la Terre le lieu inimitable de sa lointaine venue. Des nuances de gris descendaient vers la terre, comme si le ciel, adoucissant sa nuance, avait voulu poser sur le sol sa légendaire légèreté. Un fin liseré de nuages doucement pommelés s’étirait au-dessus de la ligne d’horizon. Et cette ligne d’horizon était lointaine, étrangère en quelque sorte, venue d’une illisible contrée, pareille à ces songes duveteux qui talquent nos rêves des plus délicieuses rêveries qui soient. L’horizon était une montagne, des plissements de rochers, des failles, peut-être des gorges à la noire profondeur, l’horizon étai tel qu’en lui-même une pure évidence mais, pour nous, les Étrangers, les Nomades sans but, il n’était que singulières ténèbres, charade dont nous n’avions nullement la réponse, fable dont nous ne pouvions ni percevoir le début, ni imaginer la fin, genre d’histoire sans paroles qui ne pouvait que rencontrer notre propre mutité. Un silence contre un autre silence.

  

   Nous étions sur le point le plus éloigné, sur cet étrange finisterre, comme si, sur le bord de nous-mêmes, nous étions parvenus à notre plus grande ouverture, mais aussi la plus inquiète, la plus fragile. Du promontoire qui nous offrait son sol étroit, nous découvrions, en avant de nous, tel notre probable futur, la large bande blanche de la Mer, cette manière d’étalement uniforme qui scindait le monde en deux : en deçà, un territoire connu bien que non entièrement décrypté ; au-delà, un territoire qui, pour être totalement visible, n’en recelait pas moins sa part obscure, sa part de mystère. Sous nos pieds, en quelque sorte, la lame précise de notre conscience (ce site infini d’éclairement), devant nos yeux, l’étrangeté de notre inconscient (ce lieu nocturne et de songes lourds), et cet inconscient montrait ses plis et ses replis, ses entailles hermétiques, ses vastes couleuvrines dont on devinait les bizarres desseins à défaut d’en percevoir le troublant message. Sur la dalle claire de la Mer, simple glissement de suie sur la blancheur, un simple trait noir, une anonyme embarcation avec, sans doute, dans ses soutes, des objets innommés, des provisions illisibles et, peut-être, d’obscurs Passagers occupés à des tâches sans nom.

  

   Alors, comment demeurer sur la lisière de sa conscience, n’être nullement happé par ce violent désir de connaître, sinon de posséder, tout ce qui, à l’horizon, résiste, parfois se cabre, refuse de nous appartenir ? Mais, vers cet au-delà il faut oser aller, comme l’on s’aventure en sa propre profondeur pour en sonder les rêveries, les fuyants linéaments, tâcher d’en percevoir le sens, fût-il éphémère, intangible, sur le point de s’évanouir. D’un continent l’autre. De Soi, hors de Soi. De la parole doucement proférée en son intérieur, vers cette parole inaudible, extérieure, qui nous requiert et se donne comme notre nécessaire prolongement. Bander l’arc de ses sensations, en faire des tremplins, qui, nous exilant de nous, ne font que procéder à cet accomplissement dont, toujours, nous rêvons, comme de galets dont il nous faudrait saisir la grise texture avant même que l’écume n’en efface l’image subtile à nos yeux.

   

   Partir de ce continent-ci, découvrir ce continent-là, voici notre trajet existentiel le plus vraisemblable, celui auquel, lui accordant quelque crédit, notre vie se fardera des mille signes qui la rendent singulière, incomparable.

  

   VOIR les ruelles bleues et blanches des kasbahs, la lumière y ruisselle, pareille à celle qui

   court au fond des gorges.

   VOIR le quartier des Tanneurs avec ses cuves rondes tachées de rouge Brique, de marron   

   Châtaigne, de Tangerine ou d’Abricot.

   VOIR la ville sainte de Moulay-Idriss, ses collines plantées d’oliviers et d’aloès.

  

   ENTENDRE le vent glisser parmi les feuilles vives des palmiers, une mince chanson, douce      

   aux oreilles des Nomades et des Ermites qui hantent de leur belle présence l’immensité du   

   Désert.

   ENTENDRE les coups alternés des marteaux des Dinandiers qui dressent le cuivrent, y

   dessinent des signes d’un alphabet abstrait plein de ressources secrètes, ésotériques.

   ENTENDRE l’outre de peau qui percute l’œil aveugle de l’eau au fond de la bouche étroite

   d’un puits.

  

   GOÛTER la saveur complexe du curry avec la touche légèrement anisée de la coriandre, la    

   note fortement épicée du gingembre, la puissance aromatique, citronnée, de la cardamome.      

   GOUTER la texture moelleuse de la datte Deglet Nour, son délicat goût de miel.

   GOÛTER le thé royal, subtil mélange de cannelle, de cumin, d’anis étoilé, de menthe, un   

   univers entier dans un de ces verres d’argent finement ciselés.

  

   TOUCHER le sable lisse des dunes, le laisser s’infiltrer dans la résille souple des doigts.     

   TOUCHER la peau usée des dromadaires, ce cuir des barkhanes,

   TOUCHER les boucles laineuses des moutons, on dirait de fins nuages cardant leur belle

   complexité.

   TOUCHER les murs de crépi jaune des forteresses de glaise du Haut Atlas.

  

   SENTIR les odeurs fortes, mêlées des Souks, celle d’essence et d’huile des cuirs,

   SENTIR la texture serrée des tissus,

   SENTIR les nuages âcres des forges.

   SENTIR l’air iodé, salé, l’odeur du grand large fouettant les murs des fortifications

   d’Essaouira.

   SENTIR la lourde fragrance des bouquets de menthe brûlés par le soleil.

  

   Voir, Entendre, Goûter, Toucher, Sentir, au-delà du promontoire de notre habituelle appartenance, tous ces signes qui ne franchissent le Détroit qu’à nous enseigner une autre manière de vivre, à nous transmettre les codes d’une culture différente de la nôtre (nous en perdons habituellement la valeur insigne), à nous arracher à nos immémoriales polarités afin que, touchés par une sorte de grâce étonnante, nous puissions devenir autres que nous sommes sans, pour autant, renier en quoi que ce soit la condition qui nous a été remise à l’orée de notre existence.

 

   Franchir le Détroit veut dire : s’accroître d’un degré qui, jusqu’alors, nous était inconnu.   

   Franchir le Détroit veut dire : sortir hors de Soi, butiner tout ce qui passe à porter puis regagner

   sa propre enceinte riche de nouvelles visions, habité de nouvelles saveurs.

   Franchir le Détroit veut dire : jeter son propre Soi parmi le tissage serré de l’altérité, en

   ramener un long fil de soie au terme duquel nous serons des Hommes en partage, des Hommes

   fécondés par cette invisible ligne immatérielle qui se nomme Connaissance, Amitié, Amour.   

   Franchir le Détroit veut dire : abattre les apories contemporaines (guerres, famines, génocides,

   violence, domination, aliénations) et leur substituer un profond savoir de l’Humain en son

   essence au gré duquel nous serons, selon la belle expression de Francis Cabrel, dans sa

   chanson éponyme :

 

« Des hommes pareils

Plus ou moins nus sous le soleil »

 

   Ce qui, ici, est à retenir, certes « des hommes pareils », certes, « sous le soleil », mais ce qui nous paraît décisif, c’est bien « nus », cette nudité qui préside à notre naissance, à notre venue parmi les Mortels dans le plus grand dénuement qui soit.

 

NU : nulle différence.

NU : adoubé au Simple et à lui seul.

NU : jamais la Vérité n’a été aussi près.

 

   Ce à quoi nous invite le Chanteur-Humaniste se retrouve dans le propos du Photographe, ce dépouillement, cette évidence inscrite au cœur même du Soi.

 

D’un continent l’autre,

il nous faut trouver le juste milieu,

l’équilibre,

la voie sublime

 de la Raison.

Hors de ces choix,

hors de ces décisions,

erratiques parcours seulement,

figures de la tragédie,

catapultes du Non-sens

qui nous réduisent à Néant !

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 09:08
Ça marche, vers quoi ? Vers où ?

Coucher de soleil sur le Causse

 

***

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

quand le soleil est un peu retombé,

tout autour de moi, et moi-même,

jubile.

Il n’y a pas d’autre mot pour

traduire cette impression :

 

JUBILE

 

Alors je marche (…), face à l’ouest,

et je suis pris moi aussi. »

 

« L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio

 

***

 

   « L’extase matérielle », quel beau titre pour un livre somme toute amplement autobiographique ! Quel beau titre pour la tonalité d’une existence laquelle, parfois, connaît le positif excès de l’extase, mais se meut, le plus souvent à bas bruit dans les ténébreux corridors de l’enstase. « L’enstase », ce mot rare dont la définition est oscillante, peu assurée de soi, un genre de lexique qui se jette à l’eau sans trop savoir nager.

   « Enstase » : « un mouvement de descente en soi-même, une rencontre entre la conscience de soi et de la transcendance. »

 

   De cette définition, ce qu’il faut à mon sens retenir, la « descente » bien plutôt que la « conscience » ou la « transcendance ». Une manière de flottement incapable de se prononcer sur son propre chiffre. Mais explorons cette inclination jubilatoire dont nous parle l’Auteur.

   Les définitions du dictionnaire : « Jubiler : Éprouver une grande joie, une satisfaction profonde que l'on laisse ou non s'extérioriser. Jubiler intérieurement, silencieusement, de gratitude. »

   Et complétons cette définition par l’emploi métaphorique de ce mot tel qu’employé par Céline dans « Mort à crédit » :« Il envoie tout dans le plafond... ça pleut les papelards, les dossiers (...). Une fois... deux fois... il recommence ! Toujours poussant des hurlements ! des joyeux !... Il est jubileur ! »

  

   La mise en relation de ces deux définitions de « jubiler » nous place dans la lumière crue de l’humaine condition. Si « jubiler » se veut synonyme « d’une grande joie », ce sentiment peut également consoner avec son contraire, ce qu’exprime avec une vigueur certaine la prose violente d’un Céline qui parle de « hurlements ». Et l’Auteur du « Voyage au bout de la nuit » a beau rajouter « des joyeux », rien ne sera atténué de ce cri (tel celui, célèbre d’Edvard Munch), purement tragique car, avec Céline, bien plutôt que de déboucher en plein ciel, « le voyage » se plaît et se complaît à demeurer dans son dénuement nocturne, à en épuiser les ressources jusqu’au paroxysme d’une jubilation en forme d’aporie. La formule placée en épigraphe de son œuvre-phare traduit avec beaucoup d’intensité ce signe de désespérance posé au front de l’Humanité comme son signe de mort :

 

« Notre vie est un voyage

Dans l'Hiver et dans la Nuit

Nous cherchons notre passage

Dans le Ciel où rien ne luit »

 

   Certes, l’annonce de Le Clézio ne se fait nullement sous des signes si désespérés, mais pour qui cherche à lire avec attention la suite du récit, la suite de cette marche somme toute hallucinée dans les rues de la ville, un geste de rebours de la lecture s’accomplit qui obscurcit le ciel jubilatoire énoncé quelques phrases plus haut. Témoins ces quelques mots qui peignent de suie la réalité du quotidien :

 

   « Les vapeurs d’essence, les gaz des voitures, les odeurs pourries des égouts qui coulent sur les plages, et la sueur humaine nourrissent mon sang. »

 

  Si, tout autour de l’humain, se construit un rayonnement lumineux qui diffuse sa joie, son ouverte « jubilation », en contrepoint ce rayonnement s’obscurcit d’odeurs délétères, de remugles de sueur. Le Principe de Réalité rattrape toujours le Principe de Plaisir, lui fait courber l’échine en un signe d’implacable soumission.  

   

   Reprenant les mots de l’Écrivain, les faisant miens, je vais tâcher de bâtir un possible cadre de vie, c’est-à-dire une fiction, puisque les phrases que je vais produire ne seront que verbalement performatives, sans effet sur le réel, si ce n’est celui de l’écriture. Je vais donc festonner quelques humeurs focalisées sur ce « JUBILE », avec sa face d’ombre, avec sa face de lumière, n’oubliant nullement la possible joie d’une marche « vers six heures, six heures trente du soir », cette randonnée crépusculaire signant aussi bien la fin d’un parcours humain et, à tout le moins faisant paraître le déclin attaché à une telle déambulation.  « L’ouest » en sa qualité hespérique faisant signe en direction de l’épuisement de toutes choses après que le Levant a été abandonné, qui brille encore d’un feu assoupi sur les rives floues du passé, qui s’épuise à être et pourrait bien sombrer, tirant derrière lui le Grand Rideau de la Scène Mondaine, jeu dont, conséquemment, nous pourrions être soustraits avec la violence soudaine de l’éclair.

  

   Et que veut bien signifier cette expression « et je suis pris moi aussi », si ce n’est l’épilogue d’un trajet qui se réduit au tragique de quelque geôle à nous promise depuis l’aube des temps. Sans doute ma propre flânerie sera-telle moins tragique (et encore !), davantage teintée de mélancolie à l’approche de cette nuit qui, si elle peut ressembler en bien des points à une matrice accueillante, n’en est pas moins la métaphore des choses s’abîmant dans des abysses sans fond.

 

*

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

(…) je marche (…), face à l’ouest… »

 

*

    

   NUIT

 

    La nuit a été longue, zébrée d’éclaircies, puis parsemée de grandes zones d’incertitude, de grandes banlieues vides cernées de remous d’ombre que trouent, parfois, de soudaines illuminations. La plaine du lit est lisse, monotone, semée de lourdes congères où le corps meurtri essaie de trouver un peu de repos. Les articulations craquent, prises qu’elles sont dans de complexes nœuds d’irrésolution. Oui, « irrésolution » car le corps pense à sa manière en de multiples et efficientes somatisations.

   

   Un frisson et c’est la passée d’un rapide bonheur s’invaginant au plus profond.

    Une tension et c’est une appréhension qui naît et se poursuivra tout le temps de l’arc-bouté des muscles et des tendons.

   Le rayonnement d’une chaleur et c’est la promesse d’un bonheur, là, à portée de la main.

  

   La nuit a été longue comme si, jamais, elle ne devait trouver son terme, déboucher en ce-qui-n’est-nullement-elle mais l’accomplit en son entier comme la-nuit-qu’elle-est : ce Mystère ! Longue la nuit, tout comme l’itération qui papillonne autour d’elle, hésitant à la nommer, à la définir, elle toujours en fuite de-qui-l’on-est. C’est au moment où on croit la saisir, à la décrue d’un rêve, qu’elle fuit loin, au-devant de-qui-elle-est, s’assurant de sa naturelle légitimité à n’être que l’Inconnue aux « sandales de vent », tel le divin Hermès chaussé de ces magiques talaria qui le transportent de lieu en lieu, lesté des messages dont il est l’unique détenteur.

  

   Oui, la Nuit est la Messagère du Vide et du Rien auquel s’entrelacent les lianes invasives du Néant. Au sortir de la Nuit que retient-on d’elle : sa noirceur, sa densité, son illisibilité ? Tous, termes de négation qui sonnent comme le glas de toute positivité, comme l’effacement de toute signifiance. Rôle unique et, paradoxalement bienfaisant de la Nuit : installer une césure entre les Jours, briser le cycle éternel, infini de la Conscience, y introduire le coin métaphysique de l’Inconscient sans lequel le Conscient ne serait qu’une coquille vide, une conque où ne résonnerait nulle altérité, une paroi sans écho, du Rien sur du Rien. Nécessaire dialectique du rythme nycthéméral où le cliquetis de l’Ombre et de la Lumière découpe dans le réel des lanières de signification temporelle. Faute de ceci : nul Temps, nul Être, rien que de l’Absurde succédant à l’Absurde.

  

   Qu’en est-il de notre perception intime du temps (clin d’œil à Husserl), elle n’est que le reflet de-qui-nous-sommes en notre réification la plus radicale :

   Temps du cardia en son effectuation diastolique-systolique.

   Temps de notre circulation sanguine : sang rouge artériel que notre réseau veineux peint en bleu : chromatisme de la temporalité.

   Temps de notre respiration : l’inspir dit la Vie, que l’expir reprend en sa réserve.

   Temps de notre sexualité : mouvement de donation-retrait qui est le Temps même de l’exister, sa scansion interne, son ultime sens.

  

Notre perception intime du temps :

 

qu’en est-il de la longueur du Jour au regard de celle de la Nuit ?

Le jour est-il la pure grâce d’une possible éternité

dont la nuit serait dépossédée ?

Y a-t-il des Jours longs et des Nuits courtes ?

Long jour d’ennui, courte nuit de la pure jouissance.

 

  Mais l’on comprend, d’emblée, que la réponse à toutes ces questions ne peut qu’être en référence aux motifs qui sillonnent le Jour, aux fulgurations du songe qui brasillent tout au long de la Nuit.

  

   Donc la nuit a été longue. Un pied dans le réel, si peu ! Un pied dans l’irréel, tellement ! Une position d’Équilibriste, un ressenti de Funambule. Venant du plus profond des ténèbres, des percussions d’images, des emboîtements de signes, une manière de joyeux, aussi bien qu’emmêlé caravansérail dont rien ne sort qu’une énigme à elle-même sa propre stupeur. Des architectures parfois, des architectures de vent et de matière, chacune empruntant à l’autre sa consistance ou bien sa pure évanescence.

  

   Mais que sont donc ces spectres qui me visitent, qui tapissent les murs de ma chambre de tremblantes irisations, qui impriment en ma tête de curieux hiéroglyphes que mon inconscient peine à déchiffrer ?

 

Que sont ces bribes de Réel-Irréel

en leur singulière étrangeté ?

   

   Parfois, arc-bouté sur la toile de ma couche, mains crochetées aux bords, tendu à la façon d’un arc, j’essaie, en vain, de saisir une bribe de sens, de la rapprocher d’une autre bribe de sens afin de faire se lever une architectonique vraisemblable qui donne à mon rêve des points d’appui, qui me confirme en cet Orient dont je cherche désespérément à capter la lumière levante, la destinant à l’outre de ma peau afin que, dilatée, elle puisse se reconnaitre en tant que ma peau et nullement en ce pitoyable drapeau de prière flottant aux quatre vents de quelque mystérieux Karakorum, ce Pic de Spiritualité dont chaque Homme cherche en lui la fabuleuse saillance, alors que la plupart du temps, ce n’est que le souffle d’un vent mauvais qui est rencontré.

  

   Donc la nuit a été longue, infiniment longue, sans doute dépourvue de limites, comme si elle cherchait à déborder sur le clair, à le balafrer de coulures de noir, à faire en sorte que l’Inconnu s’impose au Connu, que l’obscurité grandisse au point que ne serait plus perceptible que de l’imperceptible, autrement dit du Néant compact dont ne se lèverait nulle sémantique. Alors, tâchant d’y voir plus clair, m’exténuant dans la difficile œuvre de créer un possible cercle herméneutique sur fond d’Absence, devant mes yeux dilatés ne se montre plus que la plaine livide d’une page blanche, certes obscurcie par endroits, mais ses rares et violentes fulgurations de blancheur effacent de mes pupilles toute chose qui pourrait s’y imprimer et il ne demeure qu’une vaste incompréhension en guise de teneur existentielle. Mais qu’en est-il de la substance du rêve lorsque des visages humains en surimpression se mêlent dans un curieux maelstrom. Je crois reconnaître quelque figure connue alors qu’une autre figure vient la recouvrir du dais de sa confondante étrangeté. Qu’en est-il du songe alors que je marche sur la ligne de crête de la montagne, pieds solidement amarrés aux rochers, à la poussière, à la tectonique des plaques et, soudain, me voici en plein ciel, perdu à la Terre, perdu en-qui-je-suis, livré aux affres de la dévastation étoilée, mince luciole bue par l’intense et sidérante Musique des Sphères ?

  

   La Nuit, le Rêve, le Phantasme, le Vertige Imaginaire ont-ils encore quelque valeur ? Sont-ils totalement irréels, ce qui voudrait dire que ma conscience les animant, cette dernière serait aussi irréelle que ses vaines créations ? Comme si un Malin Génie, prenant lieu et place de-qui-je-suis, me réduisait à la portion congrue d’un Personnage totalement halluciné, une manière d’ectoplasme, de spectre hantant l’esprit de quelque Artaud sous l’emprise du peyotl, sous la camisole de force, sous l’orage opiacé du laudanum de Sydenham, corps écartelé, membres disjoints, esprit éparpillé selon des milliers de miettes dont on désespère de pouvoir, un jour, faire la synthèse.  

  

   Là au centre du tourbillon fou où plus rien ne dit rien de rien, ou le Rien est la mesure ultime de toutes choses, plongé dans l’œil du cyclone nocturne, je me prends à balbutier d’incompréhensibles mots pour qui n’est nullement familier des états psychotiques induits par la prise répétée des drogues. Là, au centre de ce qui n’est plus centre que par défaut, bien plutôt une décentration du Soi au cours duquel ce Soi ne coïncide plus avec qui il est, là au milieu des flammes banches du nocturne, je balbutie quelques phrases de la lettre écrite, le 12 octobre 1923 par Antonin Artaud à Génica Athanasiou, l’Actrice et Amie de cœur du génial Écrivain :        

 

   « … je me mets à marcher, je me couche, je me lève, je suis excité, je ne suis plus excité, je veille, je dors, je crains le repos, je crains la fatigue, je crains le bruit, je crains le silence, mes membres s’en vont, mes membres reviennent, je demeure ainsi dans une instabilité effroyable, dépouillé de moi-même, dépouillé de la vie, désespérant d’en sortir, et je continue à me soigner. »

    

   Oui, je sais, et vous aurez raison, j’exagère, je me place facilement dans la peau d’Artaud à ne pas être Artaud, je suis un Pompier qui n’éteint nul feu, un Sauveteur qui ne sauve personne, sauf lui-même, un Acteur qui endosse le rôle d’Hamlet sans être Hamlet le moins du monde : un jeu de faire-semblant. Et ce que je dis ici, Chacun, Chacune pourrait le reprendre à son compte. Savez-vous ce qu’est une foule humaine ? Un ramassis d’Inconscients qui pensent que la somme totale de leurs êtres tient lieu de Conscience, que Chacun s’absout d’être en présence de l’Autre, que l’irresponsabilité individuelle se métamorphose en responsabilité par simple phénomène de fusion, d’inclusion, de porosité. Ainsi mille postures timorées se résoudraient en pure audace, en généreux courage au motif de se fondre dans l’anonymat de la masse.

  

   Certes il est facile de dissimuler ce terrible « JE » dans l’inconsistance rassurante du « ON », dans le tiède et balsamique cocon du « NOUS », cette dispersion du Soi, cette dilution à même ce-qui-n’est-nullement-Soi. Mais ceci dit, le jeu de la socialité, la force des identifications est bien de nous faire sortir de-qui-nous-sommes, au moins théoriquement, laissant sauf, pour un instant, le motif de notre libre-arbitre, la charge qui nous incombe de le placer face au réel en sa Vérité la plus crue. Si nous sommes tels que nous sommes, il ne nous déplaît nullement parfois d’endosser l'idéal chevaleresque du chevalier errant Don Quichotte, avec la mission de parcourir l’Espagne pour combattre le mal et protéger les Opprimés. Certes à ceci il faut une part d’inconscience, une dose de rêve, une pincée de magie, tout ceci laissant dans l’ombre ce que le « chevaleresque » exige de courage, de dénuement, de générosité vraie.

Pensant, par exemple, aux Grandes Figures des Temps modernes, il nous convient davantage de revêtir les habits de gloire de ceux qui nous fascinent, donc devenir de purs Génies par la grâce de notre puissance imageante, nous plaçant dans la lumière rayonnante des Hölderlin, des Nietzsche, des Lautréamont, habits de lumière en lieu et place des vêtures d’ombre qui en constituent le revers.

  

   Nous voudrions être Hölderlin lui-même, le brillant Auteur « d’Hypérion », de « La Mort d'Empédocle », sans pour autant endosser la folie du Poète des Poètes, devenant le Pensionnaire du menuisier Ernst Zimmer à Tübingen, au bord du Neckar, génie girant en lui à la manière d’un toton fou, faisant le pitre pour distraire les enfants de son Hôte.  

   Nous voudrions être Nietzsche lui-même, le lumineux Auteur « d’Ainsi parlait Zarathoustra », évitant cependant de suivre ce Génial Personnage jusqu’à l’épilogue de sa vie lorsque, la folie s’emparant de lui, le livre aux postures les plus abracadabrantes, ce 3 janvier 1889, jour funeste où il s’effondre à la vue d’un cocher fouettant son cheval, éclatant en sanglots devant la sombre détresse de l’animal.

   Nous voudrions être Lautréamont lui-même, trempant sa plume révolutionnaire-surréaliste dans l’encrier au bout duquel surgiront « Les chants de Maldoror », cette scintillante comète traversant le ciel de la littérature, refusant cependant de suivre son tragique destin ce 24 novembre 1870 qui signe, tout à la fois et dans une mesure totalement symbolique, aussi bien l’effondrement du Second Empire que celui du Poète dont André Gide disait :

  

   « J'estime que le plus beau titre de gloire du groupe qu'ont formé Breton, Aragon et Soupault, est d'avoir reconnu et proclamé l'importance littéraire et ultra-littéraire de l'admirable Lautréamont. »

  

   Cette longue et apparente digression, loin de nous égarer quant à notre propos sur l’essence de la nuit, nous place au centre même de-qui-elle-est. En elle s’abritent ces Génies tutélaires, ces divins archétypes sous l’autorité desquels nous nous plaçons, visant en leurs magnifiques œuvres la manifestation claire et entière du Principe de Plaisir que l’obscur de leur destin accule au plus funeste d’un inévitable Principe de Réalité. Des fins d’exister qui sonnent à la façon d’un dramatique hallali, humains aux abois, remis comme tout un chacun, y compris parmi les plus Modestes, à l’irrépressible loi de la finitude. Jusqu’ici une lumière brillait trouant la pénombre, maintenant c’est lui, l’assombrissement, qui envahit la totalité de l’horizon, le rend invisible. 

  

   Donc ma nuit a été longue à errer parmi ces Hautes Figures du temps jadis, emmêlé à même leur aura, conduit, à mon corps consentant, à une mimétique à la limite d’une fusion, faisant de mon anatomie, sur la plaine livide du lit, un genre de donation à la pure beauté, au scintillement de ces Génies pareil au crépitement des étoiles dans l’encre nocturne, une manière de geste sacrificiel devant tant de splendeur en un même point réunie. Ceci a duré un temps dont je ne pouvais nullement estimer la durée. Une éternité si l’on veut dont, bientôt, cependant je devais être expulsé au prix du tarissement de mes songes, au prix du reflux d’un généreux imaginaire, lequel exposait au plein jour l’Habit de Lumière dont j’hallucinais les précieuses pierreries, repoussant dans l’ombre son revers, cette ombre purement taurine l’exécutant d’un coup décisif à l’aune de la double faucille des cornes, ce dur trait d’ivoire qui remet les choses brusquement à leur place : la violence sauvage l’emporte sur l’esthétique du geste, sur la légèreté chorégraphique des ballerines, sur l’illusoire puissance d’une muleta que l’incarnat ne protège nullement du malheur de disparaître.

 

   AUBE

 

Ce que fut mon réveil, rituel mille et mille fois renouvelé,

je ne saurais le dire. Sauf à user de quelque métaphore :

 

la déchirure d’un drap avec son bruissement caractéristique,

une manière de longue plainte issue du centre même du corps,

une schize ouverte au milieu du raphé médian,

un écartèlement, si vous préférez,

la perte d’une unité douloureusement acquise

en de multiples confluences, au sein-de-Soi,

de tout ce qui pourrait concourir à

en assembler les fragments épars.

La brisure d’un blanc biscuit

qu’un Potier distrait aurait

négligemment posé tout au bord

d’une étagère en forme de vide et de néant.

Le crépitement des éclairs dans un ciel d’orage

avant-courrier de bien mortelles crues.

 

   Voyez-vous, sortir de son lit, dès le petit matin, au moment où la reprise du sommeil vous entoure d’un généreux et tiède cocon de soie, voici l’une des épreuves les plus redoutables qui soit : comme de perdre l’Amante promise sur la lame tendue du désir, là, juste au bord de la pulpe des doigts, là tout juste à la lisière de la pure jouissance et savoir, en un éclair de lucidité, que plus jamais elle ne fera présence, déjà évanouie dans les brumes d’un lointain passé dont la plus habile des réminiscences ne parviendrait nullement à l’extraire au motif de quelque possible retour.

 

Le dénuement

en lieu et place

de la plénitude.

 

 

   C’est presque une peine que de parler de cette heure frappée d’Orient de manière si négative. Mais pourrait-il en être autrement alors, qu’encore, venues de la profonde nuit, des guirlandes de miasmes, des myriades d’exhalaisons mélancoliques viennent m’enserrer dans l’étau d’une angoisse dont je pense ne jamais m’exonérer qu’à la mesure d’une infinitude aussi redoutée que souhaitée. Oui, vous savez, ce mythe d’une absoluité enfin atteinte après que la dernière lumière vous a visitée, que les dernières paroles vous ont été adressées, que les dernières caresses ont effleuré votre épiderme avec un avant-goût d’outre-vie dont, parfois, en rêve, vous apercevez les rivages que vous pensez être ceux d’une admirable et joyeuse Arcadie. Mais vous vous doutez que votre imaginaire vous abuse et, à peine levé, à peine sorti de la tiédeur des draps, il s’en faudrait de peu que vous n’y retourniez sans délai avec le souhait de vous évanouir dans leurs vagues blanches, écumeuses, pareilles à ces ailes d’ange qui illustraient les feuilles jaunies de votre catéchisme en ce temps lointain où, encore, votre croyance en cet énigmatique Paradis teintait de rose printanier chaque instant de votre marche vers demain. Ne vous étonnez point cependant de cette évocation de lieux paradigmatiques d’un possible bonheur : « Arcadie », « Paradis », ils ne font que surgir par contraste, ils s’enlèvent du fond nocturne dont vous aurez compris qu’il avait l’allure, sinon d’une tragédie, du moins d’une longue épreuve, une manière de sentiment de claustration en une geôle badigeonnée de bitume, comme si le jour prochain n’était qu’une brève hallucination de l’esprit, la dentelle d’un fantasme se détricotant, maille après maille, pour mourir sur la rive d’une mer asséchée, simple langue de sel burinée par les ardeurs solaires.

  

   Énonçant ceci, les pieds toutefois ancrés dans le réel, n’allez nullement penser que le Causse qui m’entoure ait disparu. Nullement. Il est même présent-plus-que-présent au motif que, perdu en cette dernière énigmatique nuit, il ne fait réapparition qu’avec cette « multiple splendeur » dont l’Écrivain Émile Verhaeren fit le titre de l’un de ses beaux livres de poésies. Alors, comment ce Causse qui est mon double, vient-il à moi ? Le ciel est bleu, un bleu léger, intermédiaire entre Turquoise et Aigue Marine, une manière de dragée douce au palais, de plume aérienne fine à l’œil, de flocon céleste, d’onction balsamique pour la peau. Une symphonie si éthérée, si arachnéenne, qu’on la penserait être à elle-même son centre et sa périphérie, une harmonie sans débord, un geste de Soi à Soi. Par-dessus, à la façon d’un susurrement, un glacis de nuages à la teinte un peu plus soutenue, un Horizon, un Barbeau qui paraissent glisser dans un tel silence, une telle immobilité qu’on les croirait purement naissant de-qui-ils-sont, là, dans la facilité d’un suspens céleste.

  

   Å l’horizon, ce pli d’habitude soucieux se partageant entre l’inquiétude nocturne, l’éveil auroral, le voici totalement présent comme en une évidence première. Fin liseré de Corail au ras des nuages avec, pour fondement, la lourdeur sombre de la terre, son puissant coefficient d’énigme. Puis la boule Vermeil du Soleil. Ou, bien plutôt, la demi-sphère, une partie encore immergée dans le flux nuiteux, une partie hautement visible mais encore discrète, pareille à un Marcheur qui, depuis le site où il se trouve, découvrirait la lumière de l’astre sécrétée à la façon d’un lent bourgeonnement. Le végétal est là, en attente de sa prochaine éclosion. Bourdonnement ténébreux de taillis dont on ne pourrait encore dire le nom, une simple évocation à l’orée du jour. Un arbre est planté, là, dans sa solitaire phosphorescence, sans doute étonné d’être, frappé des premiers rayons de clarté. Puis, en avant de tout ceci, de lents plis de terrain, de grises lèvres de calcaire sur lesquelles ondulent en silence les herbes jaunes de la savane. Oui, la « savane » du Causse, ce luxueux motif d’herbe qui capte la lumière, la métabolise puis la redistribue généreusement à l’ensemble du paysage. Gris poudreux du calcaire, beige atténué des pelouses végétales : essence du Causse en sa plus belle monstration. Un genre de luxe qui se retient, une façon d’être sur-le-bord-des-choses comme l’on est sur le bord de l’Amour, touché par ses fragrances irisées, vol de papillon aux ailes de soie dans le jour   qui vient.

 

   JOUR

 

   « Jour » et plus même « Jour-qui-vient » prononcé ainsi, en un seul souffle du cœur. Oui, c’est bien d’une « cordialité » dont il s’agit, à savoir d’un mouvement du cœur en ce qui le déborde et le comble, lui donne des motifs de battements encore affirmés, le « jamais plus » refluant en des distances d’inconcevables pensées. Le « Jour-en-Soi-pour-Soi », ainsi, sans faille, sans rupture, une seule ligne continue depuis la naissance et, en lieu et place de l’affreuse mort, une autre naissance, une « re-naissance » portant en soi toutes les promesses les plus folles ayant germé, la vie durant, dans le massif ombreux de la tête. Le jour avance avec une manière d’obstination, j’avance dans le jour sans savoir si nos rythmes temporels sont concomitants, sans doute un décalage de mon temps singulier au regard du temps universel. Le temps qui est mien est microcosme, le Temps qui est le Temps en son essence est inaccessible macrocosme. Peut-être toutes les « misères » humaines, le sentiment de ne nullement coïncider avec-ce-qui-est, viennent certainement de ce décalage, de ce hiatus, de ce coin nerveux enfoncé telle une écharde dans le derme humain. Nous sentons la douleur, mais diffuse, au point que nous ne savons où en est la source, quelle raison secrète en motive la manifestation. Alors nous avançons, hagards, perdus, dans l’exister, illisible motif ne pouvant s’assurer de son être qu’à la hauteur de vagues illusions, dans la perspective d’une nébulosité dont nous occupons le centre, bien incapables que nous sommes d’en tracer les limites, d’en décrire le champ toujours distrait de nos yeux affectés de lourdes intumescences.  Notre vision, le plus souvent, meurt dès le premier battement palpébral. Mais à quoi donc servent toutes ces jérémiades, ces lamentations et doléances creuses, si ce n’est à gratter perversement le bouton afin d’avoir une raison de s’auto-flageller, donc de pleurer sur ce Soi dont nous trouvons, à chaque instant, qu’il n’est jamais rétribué à la hauteur de son propre mérite ?  

  

   Comme par miracle, la main généreuse du jour efface bien des effluves, bien des exhalaisons nocturnes. Cependant dans les intervalles entre les doigts, plus d’une fragrance nuiteuse trace son ténébreux chemin jusqu’au bord du jour, là où je me tiens, silencieux dans la vision du surgissement des formes aurorales. Dans l’infinie mare du ciel, quelques nuages se dispersent, laissant traîner, derrière eux, quelques filaments, quelques fibres effilochées qui se donnent en lieu et place des inquiétudes d’avant-le-réveil, témoins symboliques, s’il en est, de toute cette agitation crépusculaire dont, encore, quelques aspérités viennent jusqu’à moi sur le mode de la possible déchirure. L’horizon s’est éclairci sur lequel se détache le dessin torturé d’un de ces chênes du Causse qui en est l’âme, cette contrariété du végétal poussant laborieusement sa croissance parmi les tas de « cayroux », parmi les éboulis calcaires, parmi cette belle et lourde minéralité sans qui le paysage ne serait que cette nullité infinie, un étique poudroiement des choses se perdant à même la vastitude partout présente.

  

   Les taillis, eux aussi, émergent de ce flux de suie qui, maintenant s’est converti en ce gris médiateur qui assemble, tout autour de lui, les choses éparses de la terre. Quant à elle, la savane d’herbes jaunes est devenue lumineuse, éclairée de l’intérieur, intensité si rare qu’elle connaît soudain cette blancheur, cette touche virginale qui sont le signe des lieux touchés de pure grâce. La regarder avec attention, cela veut dire utiliser sa pure nitescence à des fins d’usure, d’effacement de ces nuées tristes qui, il y a peu, ont cerné ma nuit d’ombres maléfiques. Alors, sachant ceci du fond même du puits de ma conscience un instant mise en sommeil, léthargique en quelque sorte, je perçois, dans le vague mais le réel tout de même, ces étranges persistances d’une angoisse constitutive de l’Existant-que-je-suis, lequel s’essaie à se tromper, à se berner, juste quelques secondes mais le trouble persiste, le trouble paraît de nouveau car il est la colonne vertébrale autour de laquelle la chair de ma vie s’est construite, laquelle vie, jamais, n’en pourra oublier l’obsédante teneur.

  

   Ce matin, dans l’intimité de mon cabinet de toilette, lorsque la lumière collait aux carreaux, genre de brouillard diffus annonçant la perdurance du jour, ma propre face, face à celle du miroir, en une fusion de quasi intimité, savonnant ma barbe au blaireau, m’inondant de cette mousse écumeuse, tout comme on le ferait au seuil d’un bain initiatique, d’un rituel régénérateur, agitant donc en tous sens ce qui me paraissait être un « bain de jouvence », assuré d’être celui-que-je-suis sans partage, traçant à la lame des chemins sinueux et clairs, les estimant doués de bonnes intentions au point de me distraire de moi, pure absolution des mauvaises pensées m’ayant nuitamment affecté, sur le point de me croire, tel Moïse « sauvé des eaux », voici, qu’en sourdine, quelques frissons agitent mon dos, cette partie subalterne de moi-même, cette sorte de « terra incognita » dont je ne percevrai l’irréalité qu’à l’aune de son reflet dans la psyché, voici donc que mon dos semblait s’orner d’étranges arabesques dont je supputais la présence à défaut d’en pouvoir surprendre l’évidente concrétude, cependant ces énigmatiques volutes, ces flexueuses sinuosités, ces broderies épidermiques, je les sentais s’animer dans une situation identique à celle vécue par l’Infortuné Gregor Samsa se réveillant en un « monstrueux insecte », sorte de cancrelat totalement antonyme du Genre Humain, rebut à mettre au compte des « profits et pertes », bien entendu dans la colonne ferme et définitive des « pertes », violent souhait de clore un chapitre à ne jamais réouvrir. Vous vous rendrez compte, lisant ceci, cette chute dans l’étique reptation du cancrelat, combien, chez moi, le tragique de vivre est puissamment installé, tressant, fibre à fibre, la tunique de mon friable corps. Mais, en réalité, vous êtes-vous suffisamment posé la question gracieusement métaphysique de savoir, d’abord, si vous existez, et, dans l’affirmative, si votre marche en avant, n’est celle d’un Funambule qu’un précipice menace de reprendre en son sein au premier moindre faux pas ? Et si vous êtes persuadés que cette interrogation ne s’est jamais posée d’une façon « claire et distincte », n’avez-vous jamais éprouvé cette manière de fourmillement sourd de votre peau, laquelle n’est nulle affection dermatologique, seulement cet inévitable « prurit existentiel » qui est la marque, en l’humain, du sombre couperet de la finitude ?

  

   Dans ce jour qui vient, dans cette heure qui grandit, dans l’accroissement pur de Soi, l’on s’arc-boute aux dernières saillances négatives nocturnes, l’on colle la plante de ses pieds sur chaque boule de la corde à nœuds, espérant de chaque station nodale qu’une sorte de miracle intervînt, qu’une soudaine allégie se présentât, nous exonérant à jamais des troubles et des marécages de l’heure de Minuit et des suivantes. Sur le nœud des 9 heures l’on se prend à espérer. Sur le nœud des 10 heures, un doute nous envahit. Sur le nœud des 11 heures commence à fleurir le bouton d’une angoisse. Sur le nœud sommital du Grand Midi, dont nous pensions naïvement qu’il allait nous sauver des terreurs antécédentes, nous projeter en plein ciel avec ses nuages de liberté, ses vents de soie, voici que le nocturne en son retournement, en son chiasme sournois surgit au mitan de notre tête avec des vrombissements assourdissants de rhombe. Les pieds sur le dernier nœud, à proprement parler « cloués », comme ceux du Christ sur la croix, nous connaissons à notre tour les affres de-qui-ne-se-connaît-plus qu’en tant qu’allusive présence totalement désincarnée, à tel point que rien ne nous étonnerait qu’un vol hauturier s’emparant de nous, nous ne devinssions, devant l’Infini, ce point infinitésimal, cet animalcule sans importance, comme cet anonyme individu cité à l’épilogue de « La nausée » par Sartre. Alors que, situés dans la distance du massif ténébreux de notre dernière nuit, nous pensions n’avoir nulle dette envers elle, voici que par un simple effet de contraste, nos peurs redoublent, nos faibles croyances s’effilochent, nos espoirs deviennent pareils à ces nuées de sable rouge que le vent Harmattan disperse parmi les croissants des barkhanes sur l’immense plaine du désert. Nous désespérions de la Nuit, nous supputions une délivrance du Jour, il ne nous reste plus qu’à teinter les lueurs crépusculaires de bien plus enviables perspectives. En attente du Crépuscule veut dire en attente d’un hypothétique bonheur et, faute de ceci, d’un substantiel repos.

 

   CRÉPUSCULE

 

   L’après-midi, la suite du Grand Midi, … et je pense avec un pur respect teinté d’appréhension, aux mots de Nietzsche :

 

"Et ce sera le grand midi,

quand l’homme sera au milieu de sa route

entre la bête et le Surhomme,

quand il fêtera,

comme sa plus haute espérance,

son chemin qui mène à un nouveau matin."

 

   Et, en toute bonne logique, situé à mi-distance de l’Aube, à mi-distance du Crépuscule,  l’Aube est-il ce « nouveau matin » prophétique que nous promet l’Auteur du « Gai savoir », cet accès à l’étonnante dimension de cette mystérieuse « Surhumanité » ? -, à mi-distance donc, ma compréhension des choses qui m’entourent ne peut qu’être paradoxale, contradictoire, frôlant l’absurde-en-personne. Et qu’en est-il de ce Surhumain, de cet « Übermensch », de cette Figure Idéale dont la « nature égale au divin » ?  Celui par qui l’existence sera transfigurée, par qui s’effectuera la « transvaluation » de toutes les valeurs, cette sublime exaltation de la Vie sans laquelle être présent ne l’est qu’en termes de pure négativité. Et, par simple nécessité logique, ce Crépuscule est-il celui de la Bête, le retour à l’animalité, la plongée, tête la première, dans cet archaïsme qui nous ferait bien plus végétal, minéral, qu’humain, genre dont nous aurions perdu le chiffre sans doute au motif d’une incurable bêtise, d’une massive inconscience ?  

  

   Et, ici, je reprends le fil interrompu de mon récit …, l’après-midi n’a été qu’une longue et éprouvante léthargie, située en entier dans la crainte du retour des angoisses nocturnes, mais aussi, dans l’espoir que le Midi en effacerait les reliefs les plus saillants, les adoucirait, poncerait ces aspérités pareilles aux piquants des oursins qui enflamment la peau dès qu’ils sont touchés. Donc un genre de flottement, de sentiment d’ubiquité, un pied dans la mare nocturne, un pied dans l’océan du jour. Alors que me restait-il à espérer, sinon que le passage du temps, à la façon d’un généreux onguent, ne vienne apaiser en moi ces urticants frissons, imprimant à mon épiderme enfin disponible, la douce effluence de ce-qui-vient-à-Soi dans le naturel, la grâce d’une régénération, la surprise d’une nouveauté pleine de faveurs jusqu’ici inaperçues ?

   

   L’Aube bleue s’est effacée, les tornades blanches de Midi ont regagné leur antre mystérieux, le Jour a baissé, la Lumière a rétrocédé ne laissant plus apercevoir d’elle que cette mince floculation d’étain au ras du sol. Corrélativement, devant cette longue patience du sol, mes habituelles angoisses ont cédé la place à une salutaire accalmie. Le paysage du Causse, si familier, ces larges étendues sauvages ébouriffées des touffes des genévriers, toutes aiguilles rentrées, le paysage donc semble avoir retrouvé une sagesse que les ardeurs du jour avaient usée jusqu’à son étiage. De bleu qu’il était, le ciel est devenu cuivré. Les nuages se sont dissipés, il n’en demeure que quelques vagues effilochures ici et là, simples témoins de leur passé. Le soleil n’est plus qu’une vague effervescence rouge soulignant la ligne de l’horizon.  Les taillis ont viré à l’Améthyste foncé, à la limite de Minéral, genre de préambule coloré, signe avant-coureur des ombres à venir. Le grand chêne s’est immobilisé, si bien que ses feuilles ont l’aspect d’un métal sombre. Seules les herbes de la savane luisent encore d’une dernière fulgurance, d’un halo interne, toutes qualités qui disent la précieuse essence des choses en sa simplicité même.

  

   Je suis posté tout au fond de mon être, ma conscience n’émergeant que dans l’invisibilité de la meurtrière de mes yeux. En cette heure poudrée d’heureux présages, en cette heure de pur repos, il y a homologie entre la lumière de mon regard et celle, extérieure (mais l’est-elle vraiment ?), qui glisse sur le vaste plateau du Causse, pareille à l’ondoiement des eaux dans les mares des lagunes avant qu’elles ne rejoignent la mer. Maintenant, dans la présence-du-présent, le temps s’est assagi, anticipant son proche sommeil, la clarté a baissé, tout comme on baisse l’intensité de sa lampe sur le vierge du papier où s’écrivent les mots de la méditation-contemplation. Oui, cette heure-ci, la Crépusculaire, est peut-être la plus belle qui soit, longuement mûrie, parvenue à la grande sagesse de l’âge, retirée en elle comme l’animal marin en sa conque, comme les tentacules repliés de l’anémone, sourde aux incantations du jour. Le pli-en-Soi-plus-que-Soi, l’intime pour ce qu’il est, ce sans-distance de l’être-à-qui-il-est, cet ultime rayon faisant pure ellipse sur-lui-même, cette existence indivise qui vit de sa propre respiration, qui ne parle qu’en silence, qui ne voit que sa propre efflorescence. Là, sur la pente déclive de l’heure, au seuil de la nuit, j’IMAGINE, peut-être la plus belle faculté de l’Homme. J’imagine la Huppe faciée dans son nid de plumes et d’herbes mêlées, assoupie, rêvant peut-être, poussant ses minuscules « Tou…Tou…Tout », cet infime pupulement qui énonce la vie en sa manifestation la plus discrète, la plus humble. J’imagine la lilliputienne coccinelle, sa tunique rouge en laquelle se fondent ses sept points, amorce de la nuit sur fin de crépitement solaire. J’imagine la Brebis du Quercy avec sa drôle de tête allongée, le double cercle noir de ses lunettes, ce noir tapissant sa vue d’une plus insistante façon à l’heure du repos nocturne.

 

   J’imagine la douceur cendrée des Cazelles, ces cabanes de pierres à l’usage des Bergers, elles doivent resserrer l’intervalle entre leurs moellons sous la fraîcheur qui monte des combes avec leur charge de brouillard.  

   J’imagine le regroupement des murs de pierre sèche sous l’aimable insistance de la Lune.  

   J’imagine les grappes roses et blanches des orchidées agglutinées tout autour de leur tige pour une communion au large du regard des Hommes.

   J’imagine la ronde des chênes pubescents en quelque clairière baignée de lactescence, la mesure étroite de leurs glands au vert si tendre, leur écorce rugueuse bientôt lissée de nuit.

   J’imagine les trois lobes rouges des feuilles des érables, leur peuple minuscule doucement agité sous la première haleine nocturne.

   J’imagine tout ceci, dans le recueil, tout comme je m’imagine, Spectateur muet, ébloui de toute cette lente métamorphose du réel, me questionnant sur-qui-je-suis, peut-être un simple prolongement de la pierre, du végétal, peut-être une simple instance d’un retour en direction de l’élémental originaire et je prête l’oreille, une nouvelle fois, aux mots si juste de l’Écrivain car, oui, vivre à certaines heures au-plein-de-qui-l’on-est est PURE JUBILATION :

 

« Vers six heures, six heures trente du soir,

quand le soleil est un peu retombé,

tout autour de moi, et moi-même,

jubile.

Il n’y a pas d’autre mot pour

traduire cette impression :

 

JUBILE

 

Alors je marche (…), face à l’ouest,

et je suis pris moi aussi. »

 

et je rajouterai :

 

« Pris moi aussi »

Au Jeu du Monde

Qui est Jeu du Temps.

Suivons la sentence d’Héraclite

« Le temps est un enfant qui joue »

Qui joue à disposer ses pions

Sur le Grand Echiquier de la Vie,

se perdant ici dans le ténébreux Chaos,

se retrouvant, là, dans le lumineux Cosmos

une fois Désespéré,

une fois Jubilant,

c’est le Jubilatoire

qu’il nous faut voir

n’annulant cependant

le dépressif

sur lequel

il a prospéré.

 

Pas de Jour

Sans Nuit

Pas de Lumière

Sans Ombre

Pas de Présence

Sans Absence.

 

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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 09:30
La chair veut sa part

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

[L’on donnera sens et espace aux réflexions

concernant cette peinture de Barbara Kroll

en faisant l’hypothèse que cette œuvre

met en opposition les contraires suivants :

Physique/Métaphysique – Chair/Esprit.]

 

*

 

   Barbara Kroll nous a habitués, de longue date, à multiplier esquisses et œuvres terminées à un rythme qui force l’admiration. Ces œuvres ont fait l’objet, de notre part, de très nombreuses publications. Depuis toujours, nous leur avons accolé le prédicat de « métaphysiques », ces peintures concernant, à notre avis, bien plus l’invisible que le visible.  Ces décisives projections sur la toile, le plus souvent, fortement expressionnistes, nous exposant à la question existentielle en sa plus grande profondeur. Nous sommes littéralement secoués, extraits de notre naturelle torpeur, cherchant, sous les strates successives de couleur, quelque sujet philosophique (problème de la Liberté, de la Vérité) dont nous pourrions faire la cible de notre méditation. Et il semble bien, qu’en ce domaine des ressources pour la pensée, les motifs soient quasiment inépuisables. Ce que nous souhaiterions mettre en lumière, aujourd’hui, le surgissement, sous la pellicule Métaphysique,

 

de la densité Physique,

visiblement

et voluptueusement

charnelle,

 

   rugissement de la matière corporelle en quelque sorte, revendication à paraître sous la lourde chape spéculative qui, d’habitude, en constitue le sens essentiel. Comme le plus souvent, nous nous bornerons à une pure description phénoménologique, laquelle, en son fond, ne pourra que déboucher sur des concepts dont nous pensons qu’ils sont inclus en l’œuvre à titre de fondements, mais de fondements cryptés. En faire l’économie reviendrait, simplement, à biffer le contenu du projet artistique, le réduire à une simple gestuelle gratuite, laquelle, serait, dans ce cas, dénuée de tout intérêt.

  

   Une préalable indication de lecture consistera à montrer, en l’œuvre, deux faces opposées, lesquelles se déclineront de la manière suivante (que nous argumenterons chemin faisant),

 

Visage totalement inclus en sa

puissance « physique », matérielle ;

tout le reste de l’image (chevelure, vêture, main)

ressortissant d’une saisie purement « métaphysique ».

 

   La chevelure, premier pli métaphysique, son long écoulement de suie, dessine selon une façon tragique, le territoire des ombres, celui où grouillent tout un peuple racinaire, tout un fouillis de fins rhizomes, toute une horde de radicelles sibyllines, toute une meute brumeuse, indéterminable, nous faisant penser à l’exotique faune des mangroves (métaphore récurrente dans nos écrits), étranges crabes à barbe pinces haut levées, mollusques et crustacés se différenciant à peine les uns des autres, curieux périophtalmes, poissons hissés tout au bout de leurs nageoires en une épileptique progression parmi la vase et autres entremêlements ligneux. Bien évidemment, comment ne pas penser, ici, au bizarre bestiaire traversant les coursives de l’inconscient humain ? Cette zone interlope que nous n’atteignons jamais réellement, mais qui pour autant n’est nullement muette, nous en percevons le constant bruit de fond, la ritournelle, si l’on veut, jamais le contenu précis des paroles.

  

La chair veut sa part

   La vêture, second pli métaphysique, non seulement ne prête à nos corps (par phénomène de simple mimétisme) quelque artifice pour le recouvrir, mais, bien au contraire, le dévêt, le met à nu, le cloue au pilori car sa projection en nous, est projection d’une abstraction dont nous ne pourrons rien tirer, si ce n’est la longue désespérance de qui attend de l’exister quelque signe positif, des armatures selon lesquelles conduire son chemin, des esquisses, des amers, des orients sur qui faire fond de manière à ce qu’un sens pût s’inscrire en nous, nous devançant en quelque sorte, allumant une lumière au bout du tunnel en lequel nous sommes engagés.

 

Le Blanc ne dit rien, si ce n’est

l’ample mesure du vide.

Le Jaune ne dit rien, si ce n’est

décrire la teinte blafarde d’une Lune gibbeuse.

Le Noir ne dit rien, si ce n’est

ouvrir la dimension d’un vertigineux gouffre.

 

Donc la vêture est bien plus

dépouillement

que développement, accroissement, décuplement.

Découvrement en lieu et place du recouvrement.

  

La chair veut sa part

   La main, troisième pli métaphysique. La main, cette naturelle disposition à saisir, flatter, caresser, la main en son artisanale mesure, la main habile virevoltant en tous lieux de l’espace, la voici reconduite à la portion congrue, genre de sculpture marmoréenne rigide, froideur minérale, dimension étique sépulcrale faisant davantage signe en direction d’une décisive finitude plutôt que d’ouvrir un horizon, d’y inscrire une perspective polychrome, multi-sémantique, plurielle activité commise à être l’éclaireur de pointe du génie humain.

  

   Donc, considérées de façon synthétique, chevelure, vêture, main, non seulement ne se donnent nullement, mais se retirent en une manière de zone originaire où ne peuvent régner que la confusion massive, l’emmêlement primitif, la lourde passivité dont nul effort humain ne pourrait arriver à bout, le chaos étant son ordre, le mutisme sa parole, l’immobile sa loi. Assurément, ici, nous sommes bien dans l’étrange domaine du « métaphysique », du « méta » excédant toute venue à l’être en sa dimension « physique ». Et si l’on pouvait oser, afin de décrire la situation de ces trois absences, le mot de « réalité », nous pourrions dire que cette dernière est raclée jusqu’à l’os, que plus aucune adhérence du genre de l’anatomie ne s’y laisse dévoiler, que la blancheur ne peut qu’être éclatante en termes de signification, ce qui veut dire que l’on atteint ce mystérieux « après », ce non moins énigmatique « au-delà », domaine des objets totalement abstraits situés hors de toute expérience.  

   Et nous pensons, de façon spontanée

 

à l’Être, à l’Essence,

à la Substance, à l’Âme,

à Dieu-l’inévitable

 

   et nous pensons à plein de « choses » dont la nature même est d’être angélique, chaste, idéaliste, immatérielle, platonique spirituelle, surnaturelle, tous les synonymes que l’on veut dont nous retiendrons essentiellement le prédicat de « désincarnée », puisque l’objet de notre méditation tourne, avant tout, autour de la chair.

 

De la chair en sa négation : la Métaphysique.

De la chair en sa présence : la Physique.

 

    Et maintenant, après cette digression nécessaire de façon à faire apparaître les deux régions irréconciliables de l’exister tout juste citées, nous pourrons affirmer que la peinture de l’Artiste allemande est d’inclination « métaphysique », nous donnant « à ne pas voir » (comment pourrait-il en être autrement ? donc « à ne pas voir » cet invisible qui nous taraude, à ne pas repérer cette absence qui nous déstabilise, à ne pas toucher cet insaisissable qui nous déconcerte. Certes, tout se conjugue sur le mode du « ne pas », mais avec une forte intention dialectique, laquelle nous offre, en lieu et place du non-être, l’infinie plénitude de qui-se-sent-exister depuis la racine de ses nerfs jusqu’à la plaine immense de sa peau, cet écho de la lumière, ce diapason des sons, ce réceptacle de la caresse et de l’effleurement amoureux.

  

   Or, nous prétendons qu’ici et là, parfois à la façon d’un éclair dans le sombre du ciel, à la manière d’une exclamation se levant de la foule, dans le genre d’un frisson soudain picotant la surface de la peau, une pincée matérielle vient s’immiscer dans la trame du tissu immatériel, ouvrant un horizon insoupçonné dont la moelle intime n’est rien moins que charnelle, voluptueuse, promise au luxe de la jouissance, à l’élégance d’un épiderme touché de la marée heureuse d’un pur désir. Ici, dans l’œuvre envisagée, c’est la surprenante et totalement  

La chair veut sa part

surgissante épiphanie du visage qui vient s’incruster au plein d’un désert métaphysique dont nous désespérions, un jour, de ne pouvoir trouer la têtue compacité. Oui, ce visage surgit, se révèle à la façon d’un coup de fouet, s’impose au plein de la vie avec une belle assurance qui est, de prime abord, sa revendication singulière à foncièrement exister et, en seconde instance, renforce et accomplit notre propre venue au Monde, au motif précieux, pour la connaissance intime de notre destin,

 

que ce qui, pour l’Autre,

Celle-de-l’image,

se donne comme possible

nous affecte en propre

de manière identique.

 

Prodige ontologique de la Rencontre :

Je m’accomplis en Moi

grâce à Toi qui me donnes acte

et raison d’espérer.

 

 Et, bien évidemment, la réciproque serait également vraie si, au lieu d’être image, Celle-qui-est-là, s’incarnait comme mon naturel Vis-à-vis, présence gémellaire si l’on préfère.

 

Chair contre chair

 

   Cette peinture conceptuelle, qui fait la part belle à l’esprit, alors que la chair meurt de n’avoir que sa part congrue, force lui est imposée de devenir, par endroits, sous la forme du clignotement sémantique, ce subtil sémaphore dont les bras mobiles ne s’agitent que pour Ceux et Celles qui,

 

sous l’activité de la chair,

perçoivent, à l’œuvre,

la vitale et infinie pulsation de l’Être.

  

   Sous la lourde armature de la noire chevelure, sous son poids « métaphysique », lequel nous désoriente, comme il dérange, interloque, déboussole Celle-sur-qui-nous-dissertons, donc sous la pesante chape nocturne, à la jonction aliénante du col de la vêture identique à une camisole de cuir blanc, Celle-que-nous-visons cherche à s’extraire des mors métaphoriques de cet irréel qui toujours dérape, toujours échappe,

 

se disposant à accueillir une liberté

strictement matérielle,

 

   concrète, facilement identifiable, que n’annulerait nulle ombre fomentant de ténébreux desseins, puissance intentionnelle du Sujet s’affirmant sous les traits infiniment visibles, infiniment présents, infiniment pigmentés, d’une unique et performatrice couleur : le Rose.

 

Ce rose à peine insistant,

pareil au rose éclatant et licencieux

des joues de la Courtisane,

ce rose-signe-de-Vie,

signe-de-Bonheur,

signe-d’Amour.

 

Ce rose aux subtiles gradations qui,

du rose-Dragée léger,

se mue en rose-Saumon plus soutenu,

se métamorphose en rose-Pompadour

plus affirmé, plus épicé,

se diapre de ce rose-Incarnat,

qui, son nom l’indique,

est l’inimitable teinte de Ceux et Celles

qui s’adonnent, sans arrière-pensée,

à l’existence immédiate

aux jouissances multiples,

manière d’arc-en-ciel irisé

diffusant la pure Joie,

la Félicité d’être présents ici,

en ce temps, sur ce coin de Terre.

 

Surgissante présence à Soi

qui constitue l’exact contretype

des ruminations, ressassements

et retranchements métaphysiques.

 

Cette dernière partie de notre exposé fait la part belle

 

au Physique sublimement incarné,

 

   comme si la Chair avait précellence, dans toutes les situations, sur cet invisible « Méta », cet « Après », cet « Au-delà » qui font le champ mystérieux et plein d’attraits de la métaphysique. Cependant, déduire cette supposée précellence, serait aller trop vite en besogne. Si, dans l’œuvre de Barbara Kroll quelque chose vient à nous sous les auspices d’une Vérité, c’est bien au motif du saisissement, de la tension interne de l’œuvre que l’on pourrait dire « écartelée », mais dans un sens positif, entre ses deux pôles opposés. Tout comme l’existence qui est la nôtre ne prend sens qu’à être reliée à l’Infini de notre origine, à la Finitude de notre crépuscule.

 

C’est ainsi, tout sens ne se donne

pour ce qu’il est

 

qu’à mettre en vive opposition les contraires

que sont Joie et Peine,

Heur et Malheur,

Retrait et Ouverture.

 

   Nous souhaiterions conclure cet article en publiant une autre image de cette Artiste allant dans un sens identique, à savoir d’une revendication de l’exister face au non-exister qui est toujours son risque, sa possibilité d’annulation.

 

La chair veut sa part

   Les attendus sont les mêmes, certes sous des traits différents, du moins en apparence. La « Métaphysique » s’y illustre dans cette zone nocturne partout répandue qui nous plonge en pleine énigme. Le « Physique » quant à lui est revendiqué par ce visage certes blafard, laiteux, anonyme en quelque sorte, lunaire, aspect que vient « sauver », en dernier ressort, cette balafre sanguine du bourrelet des lèvres.

 

Si la Chair, indéniablement, est signe de vie,

le Sang en son invisible trajet physiologique

en constitue l’évident fondement.

 

Chair-Sang faisant fond

sur du pur Nocturne,

 

voici ce qu’il fallait que la brosse

s’enquît de saisir au plus vif

de ses applications.

Et, à l’évidence, ceci est saisi

avec la plus inflexible autorité.

On ne pourrait guère être plus affirmatif

dans le geste esthétique,

sauf à aller

« après »,

« au-delà » !

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 octobre 2025 1 13 /10 /octobre /2025 08:47
Les lignes questionnantes du Désir

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Afin de pénétrer l’univers clos des choses, le plus souvent convient-il de partir d’une neutralité formelle et colorée, d’un silence natif afin que, de ce naturel retrait, quelque chose de signifiant puisse apparaître, manière de lexique archaïque sur lequel greffer sensations, perceptions, connaissances plurielles. Une terre blanche par exemple, une masse de calcaire anonyme, des feuillets d’ardoise grise en lesquels le souci de notre œil percevra bientôt, à l’issue d’une longue patience, quelques tracés, quelques lignes venant éclairer le sombre lacis de notre entendement. Donc, peu à peu, la surdité originaire se rendra sensible au faible bruit de fond du Monde. Donc, peu à peu, la cécité des roches cèdera sous l’amicale pression de lignes de couleur s’annonçant telle la terre en tant que la terre, simple matériau inerte s’ouvrant aux motifs de l’essence qui paraît et se laisse patiemment inventorier. L’essentiel en sa belle et simple parution. Du motif muet des roches initiales s’élèveront bientôt des failles de squarzite à la couleur de pollen, les traits discrets de mystérieuses diaclases, une partition doucement musicale d’oxydes de fer à la teinte de rouille, d’oxydes de cobalt à la teinte vert-olive. Ainsi, squarzites, diaclases, oxydes, rouille, vert-olive traceront, à fleur de peau, ces précieux prédicats les révélant à nos yeux, à la façon d’une « leçon de choses » aussi simple que pleine de vivants et enthousiasmants motifs.

   Mais, si ces valeurs et qualités de la roche nous émeuvent, ce n’est nullement à la hauteur de leurs arabesques esthétiques, mais du plus profond du statut apparitionnel de ce qui vient nous rencontrer et constituer les nervures et strates du sens.

 

Car vivre est comprendre.

Car comprendre est mettre en relation

les objets qui doivent l’être,

 

comme si une immémoriale nécessité avait, de tout temps, exigé que leur coalescence fût un jour réalisée, révélée.

   Si notre texte, placé sous l’incipit du portrait minimal tracé par le pinceau de Barbara Kroll, peut recevoir quelque forme de justification, cette source de droit proviendra, en droite ligne, des homologies structurelles qui gravitent à l’intérieur des choses, genre d’impérieuse nécessité qui ne demande que la clarté de sa portée au plein du jour. Car il y a, selon nous, d’abord de façon métaphorique, ressemblance entre la morphologie de la roche en ses plis naturels et celle, plus subtile, sans doute, du tracé de graphite presqu’invisible qui détoure le visage du Modèle, celui de l’Artiste, puisque désigné comme forme d’un autoportrait. Ensuite, au-delà du formel, c’est bien l’être même de la terre qui se donne à voir dans sa belle et simple exposition, aussi bien l’Être de l’Artiste en sa projection sur la plaine de la toile. Lignes apparemment inertes qui rejoindraient d’autres lignes, certes immobiles dans la texture peinte, mais infiniment mobiles, animées du réel souci de vivre, d’élaborer des projets, de lancer, en avant de Soi, ces fleurets mouchetés de la création pareils à des jets successifs d’actualisation de la conscience selon des modalités toujours renouvelées : soit discrétion de l’ébauche, soit violence du trait lorsque la passion à l’œuvre n’endigue plus le flux de sa puissance.

   

Les lignes questionnantes du Désir

Convergence des traits du visage

et de ceux des diaclases inscrites

au cœur des roches

*

 

   Peut-on oser l’hypothèse que, des lignes du désir humain, symbolisé par le contour du visage et le tracé des lèvres, à celles des nervures de la roche, perçues comme désir de la Terre, il n’y aurait même pas l’épaisseur d’un simple trait ?

 

Désir humain,

Désir de la Terre,

une seule et même passion :

 

   se signifier, se porter au regard du Monde en tant que cette étonnante singularité qui ne pourrait trouver quelque sens que ce soit en dehors de ces projections d’essence.

 

L’Être en-Soi-pour-soi,

la Chose en-soi-pour-soi.

 

   Seul le passage du Soi-Majuscule-Humain, au soi-minuscule-matière créant un écart de nature, et, conséquemment, un intervalle de compréhension. Ceci, nous vous l’accordons volontiers, n’est que pure spéculation. Mais, au fond, émettre quelque concept au sujet du Soi, au sujet de la Nature, n’est-ce pas, en toute rigueur, avancer dans la touffeur de la jungle, mains en avant, fouillant l’obscurité, n’apercevant, tout en haut, la lumière de la canopée, qu’à la façon d’une déstabilisante illusion et n’en saisir que le virtuel éparpillement, la douce et fuyante irisation, le poudroiement céleste en son évanouissement même ? Nous demandons et rien ne vient nous assurer que notre conjecture soit fausse, pas plus que juste, nous direz-vous. Mais vivre, dans le pli le plus secret des choses est prendre le risque de l’erreur, aussi bien celui de la certitude.

   Cet autoportrait de l’Artiste est remarquable en ceci qu’il vient à nous sur le mode du retrait, de l’à peine naissance, comme retenu en arrière de la lourde, exténuante tâche d’exister. Une simple buée venant de la Nature, ou bien exsudant du Modèle même serait en pouvoir de tout dissoudre, à savoir de faire refluer ces quelques traits en des lignes captatrices hors notre raison, de gommer le fin voile de peau, d’abraser la rouge lueur des lèvres. Alors que nous étions sur le bord d’une révélation, sur la margelle d’un geste de possible croissance de la Forme Humaine, voici que cette dernière refuse de se donner, ne serait-ce que sur le plan formel et peut-être même se soustrairait-elle au pur destin onirique qu’elle avait fait naître sur la toile de notre conscience nocturne. Ceci veut signifier que toute donation d’existence est toujours, par essence, sur le point de s’absenter et, par voie de conséquence, de nommer notre propre absence à qui-nous-sommes ou nous-croyons-être. Énigme en tant qu’énigme.

   Nous n’aurons guère d’autre « possession » de Celle-qui-fait-face qu’à la traduire en mots, sans doute mots de cendre, mots de poussière qu’un simple alizé pourrait effacer sous le rythme souple de son haleine. La tête, mais est-ce bien une tête que cet étrange bouton sommital que nous pourrions aussi bien voir se confondre avec la simple ébauche du fait anthropologique tel que nous le montre la sculpture archaïque grecque ? Étranges têtes d’idoles cycladiques dont quelque vague relief du visage, à peine l’arête du nez, à peine le bourrelet sus-orbitaire, à peine la figure d’un ovale élémentaire, pourraient faire signe vers les quelques lignes de la chevelure, la griffure des lèvres dans le mode contemporain de traitement de la perspective humaine tel que proposé par l’Artiste allemande. Mais le travail d’esthétique comparée s’arrêtera là, afin de laisser libre le champ d’interprétation.

   Cette évocation minimale de la condition qui est la nôtre, loin de nous laisser indifférents au motif d’une si légère allusion, ne peut que nous inquiéter sur la nature d’hypothétique absentement de toute réalité humaine. C’est bien là la force signifiante de tout lavis, de toute touche aquarellée, de toute ébauche, que de placer, devant nous, la simple possibilité de l’impossible. Car, à notre possible porté au plus loin du temps, nous devons croire, faute de quoi c’est le tragique qui nous dissoudrait dans l’acide muriatique de son effectivité et alors nous ne penserions plus les choses mais ce sont les choses qui nous penseraient depuis leur mystérieux pouvoir térébrant. Mais bien loin de céder à quelque désespoir, nous faut-il nous rattacher, dans cette bizarre figuration de l’Être, au double motif des lèvres, cette incandescence qui nous sauvera, au moins provisoirement, du désastre. Nous abandonnerons donc la représentation sévère des idoles cycladiques, leur préférant ce magnifique portrait de « Jeanne Hébuterne au collier », de Modigliani, peut-être le seul parmi la série des « Jeannes » à affirmer quelque trace de volupté, sous le motif arborescent d’une bouche doucement purpurine dont nous trouverons l’écho dans « Lèvres du désir » de Barbara Kroll, du moins est-ce le titre que nous attribuons à cette œuvre en voie de sa propre genèse.

 

Les lignes questionnantes du Désir

Pour nous, il existe une évidente connexion entre les deux œuvres : même attitude réservée-inclinée, identique effacement de la peinture en une belle retenue, pareil bourgeonnement des lèvres, certes plus affirmé dans l’interprétation contemporaine que dans sa version classique. Mais l’intention reste la même : donner à la douceur féminine des gages de son pouvoir, cette belle sensualité-volupté à fleur de peau, d’autant plus performative qu’elle se retient tout au bord d’un dire. Simple évocation peut-être plus annonciatrice d’une possible joie, qu’elle ne l’aurait été en une exubérante et impudique monstration. Parfois le retrait qu’implique  la négation est-il plus à même de nous convaincre que la positivité bruyamment étalée dans une trop évidente affirmation.

   Nous avons dit à propos de « Lèvres du Désir », mais avons-nous dit suffisamment, avons-nous dit exactement ? Ce qu’il faudrait, à la manière dont un bourdon s’éparpille dans un étrange bruissement, sorte de délire chorégraphique face au nectar de la fleur, ce qu’il faudrait donc, c’est assurer un genre de point fixe face à ces Lèvres, face à ce Désir et, au gré d’infinies variations phénoménologiques, ressentir en nous, l’étrange bouillonnement de lave que suscitent ces rubescentes présences. Ce qui veut signifier qu’il serait, pour nous, de la plus grande urgence,

 

de faire de ces Lèvres adverses, les nôtres ;

de faire de ce Désir autre, notre propre Désir.

 

   Une évidence s’annonce ici : on ne sonde véritablement l’essence des choses qu’à se trasporter en leur feu essentiel, à comburer à même leur ignition, à réaliser cette mythique fusion, point d’orgue d’une indistinction du Sujet et de l’Objet, objectif que l’on porte secrètement en Soi depuis que la lumière, un jour, nous révéla au mystère du Monde.

   Certes nous apercevons combien pour les Lecteurs et Lectrices, ces assertions sonneront à la façon d’un Idéalisme mystique dont nul ne pourrait revenir qu’harrassé, la cible est trop haute, la cible est trop brillante. Mais c’est bien de ceci dont il s’agit face à toute énigme (l’économie de cette toile, sa foncière étrangeté), s’extraire  de l’obscurité archaïque qui modèle la forme de notre psyché, oser se confronter au rai de clarté, cette si belle métaphore de la Vérité en son « habit de lumière ». Oui, le risque est le même que celui du Toréador lumineux faisant face à la noire énergie du Taureau : vaincre ou mourir. Car, à l’instar du jeu tragique se déroulant dans la poussière dense de l’arène, connaître, se porter dans le lumineux, constitue la seule voie possible ;  tout faux pas, tout geste inabouti revenant à nous dissoudre sans délai dans la ténébreuse fougue taurine. Énoncer ceci, bien loin d’être un excès de la représentation et du langage, est ce ressenti du danger qui, en permanenec, menace de nous précipiter dans l’abîme.    

   Alors, est-ce si important de donner un sens à la toile de cette Artiste ? Est-il question de Vie ou de Mort ? La réponse ne peut qu’être affirmative dans une visée d’essence métaphysique-symbolique. Nous réitérons notre hypothèse :

 

Comprendre est Vivre,

ne nullement comprendre est Mourir.

 

   Le Sens est ce qui nous est octroyé de plus précieux. Le non-sens est, comme dans la philosophie plotinienne, cette matière vile, dernier terme de la procession, aberrante exténuation qui échoue à remonter vers son principe, ultime dispersion de soi, chute dans le non-être absolu. Certes, toute méditation métaphysique est hautement paradoxale au motif que la visibilité, la concrétude du langage, la charge pleine des mots désignent un objet invsible dont nul n’est assuré qu’il ait quelque réalité que ce soit. Mais là, cette radicale incertitude, est ce qui manifeste son plus évident intérêt. Se poserait-on tant de questions concernant la possible origine du Big Bang si son contenu nous était transparent ?

   Quelle que soit la perspective selon laquelle prendre acte de « Lèvres du Désir », ne peut que totalement nous désarçonner. Toutes les biffures des prédicats de l’épiphanie humaine nous mettent en danger de ne plus rien comprendre au Destin du Monde.

 

Plus d’yeux pour le viser.

Plus d’oreilles pour entendre le chant des étoiles.

Plus de nez pour humer les souples et énivrantes

fragrances de la peau de l’Amante.

 

    En réalité, nous sommes en plein désert, tout comme un Ermite à la recherche de son Dieu, lequel fuit à mesure du regard qu’il essaie de porter en sa direction. Alentour, tout paysage s’évanouit, toute dune s’écroule, tout arc de barkhane se dissout dans la vibration soutenue du mirage. Donc, au milieu de ce non-pays, de ce non-lieu, privés de repères, nous n’avons, pour seul orient, que cet Incarnat persistant des Lèvres. Braise dans la nuit d’un devenir étréci à la taille de la peau de chagrin. Oui, « chagrin » se levant du cruel sentiment d’abandonnisme qui nous étreint : comment arrimer notre Désir, cet impétueux appétit de vivre, à ce qui, certes rougeoie, mais menace à tout instant de s’absenter du champ quémandeur d’une volupté privée de son objet ? Car, dans la simple logique de l’effacement de-ce-qui-est, nous pourrions bien, tel l’infortuné philosophe présocratique Empédocle, précipiter notre propre disparition en nous jetant dans la fournaise de quelque volcan. Tout désir est, par nature volcan. Et c’est parce que le fait de le tutoyer est le plus grand risque qu’il nous requiert  tel son obligé complément. Peut-être l’icône krollienne nous dit-elle ceci en son langage pictural ? Ceci nous pouvons le croire à la hauteur du questionnement dont il est, tout au long des plurielles œuvres, ce désir, la manifestation la plus apparente. C’est toujours ce que nous avons médité au travers des nombreux textes consacrés à cette singulière entreprise : dire plus en disant peu.

 

Ceci est l’une des missions de l’Art,

peut-être l’unique, en réalité.

Paul Klee ne disait-il pas,

d’une façon totalement « prophétique » :

 

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »

 

 

 

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6 juillet 2025 7 06 /07 /juillet /2025 17:33

 

Le Jour, le lumineux,

 le plus vif que l’argent,

l’éclat du platine,

 tout ceci s’élevait de soi,

gagnait les hautes altitudes,

les couloirs de haute solitude,

les cimes où plus rien ne comptait

que cette diffusion à jamais de la clarté,

cette irradiation des êtres et des joies.

 

Les arbres dressaient

leurs minces flammes blanches

contre la multitude du ciel,

les nuages flottaient

 en de souples bancs d’écume,

les cygnes, en bas,

sur l’ovale du lac,

faisaient leur tache sublime de talc,

les neiges boréales étaient gonflées,

 dilatées à l’extrême

de toute cette lumière

qui les habitait,

les rendait pareilles

 à des ballons dirigeables

 emplis d’un gaz subtil.

 

Rien ne se colorait

sur la face de la Terre,

tout avait la transparence du cristal,

la résonance pure du diapason

répandant ses ondes selon

d’exacts harmoniques,

les sons se fondaient l’un en l’autre,

avec facilité, sans hiatus qui eût pu

en dénaturer le clair projet.

De grands oiseaux blancs

traversaient l’espace de leurs ailes

mouchetées de vent.

Des planeurs initiaient

leur vol à voile

dans un silence de chapelle.

Des papillons aux ailes

de zircon et de topaze

virevoltaient en de gracieuses arabesques.

 

 Le soleil était une grosse boule d’ouate

qui figurait au loin,

œil cyclopéen si doux,

qu’on eût cru avoir affaire

à un ballon que des enfants délicats

auraient posé sur le fil

d’un fragile horizon.

La Lune aussi était présente

dans sa vêture de soie rugueuse,

ses cratères doucement affutés

pour ravir les âmes

des vieux astronomes

aux cheveux teintés

de lis et d’opalin.

Il n’était jusqu’aux songes des dormeurs

qui ne se paraient de perles radieuses

diffusant à l’infini

leur étincellement de comète.

 

Puis ce furent des

Eclairs aveugles

qui se montrèrent,

lacérant la chair du monde,

 la taillant en vifs lambeaux,

en fragments kaléidoscopiques,

en lanières d’effroi,

en sombres cavernes,

en ténébreux abysses

où plus rien ne se donnait

que le corridor labyrinthique

conduisant au domaine d’Érèbe,

ce provenu du Chaos,

cette redoutable figure des Enfers,

époux de Nyx, la Nuit

aux mille charmes,

aux mille dangers.

 

 Il n’y avait plus aucune écharde de clarté,

plus la moindre éclisse sur laquelle

 un rai de lumière se fût arrêté

pour dire, au moins l’espace

d’une brève éternité,

l’irréfragable beauté de l’univers,

son feu à l’infini des yeux.

Partout était la chape

 visqueuse du noir,

l’adhérence du bitumeux,

l’hébétude du refermé,

la herse baissée de la mutité,

la raideur des membres hémiplégiques.

 

Partout était la

splendide stupeur

qui étalait ses marigots

d’eau putride.

De nulle lèvre humaine

ne pouvait sortir

 le joyau de la langue.

Non, une-longue-suite-de-perles-noires,

des mots-encre-de-seiche,

 des phrases-asphalte,

des interrogations-ailes-de-corbeau,

des réponses-veuves-noires,

des exclamations-éclats-de-graphite.

 

Le ciel ?

Il n’y avait plus de ciel,

seulement un immense dais de deuil

courant selon tous les horizons.

La terre ?

Il n‘y avait plus de terre,

 seulement un amoncellement

tragique

de blocs de tourbe.

 Les océans ?

Il n’y avait plus d’océans,

seulement une longue flaque

couleur d’ennui où mouraient

 les yeux des étoiles.

Les hommes ?

Il n’y avait plus d’hommes,

seulement de sibyllins tubercules,

de comiques moignons

qui ne gesticulaient même plus,

genre de clowns tristes,

immobiles,

à demi-enfoncés

dans la chair altérée

de l’humus.

 

 La Nuit, la permanente Nuit

que plus rien ne visitait,

sinon le souffle court

de son propre néant.

La redoutable Mort

entrait dans son domaine,

elle moissonnait toutes les têtes

 et il n’y avait plus

une seule conscience

pour rendre compte de l’Absurde.

Comble du Nihilisme

 en son plus vertical combat !

Le Jour avait ouvert la Nuit

La Nuit avait ruiné le Jour

Il n’y aurait plus

qu’une ombre immense

étendue sur la douleur

des hommes,

qu’une Nuit

au large d’elle-même,

aux rives infinies.

Où allait-elle ?

Le savait-elle au moins ?

Cruel destin

que celui

qui ne se sait point.

 

***

En guise de commentaire

 

« Noir lumineux et blanc obscur »

(David TMX, Le dessinateur)

 

   Peut-être faut-il partir de ce double oxymore, « Noir lumineux et blanc obscur », pour pénétrer toute l’étrangeté de cette belle figure de rhétorique. Rien n’est jamais pur, sauf l’absolu. Le noir pur n’existe pas. Le blanc pur n’existe pas non plus. Jamais la nuit n’est totalement noire. Quelque part le chant des étoiles, la lumière d’une ville, la rumeur d’un amour (ici la métaphore percute l’oxymore). Jamais le jour n’est indemne de tache. Toujours une poussière, le voile d’un nuage, la tristesse d’un deuil. Il n’y aurait que le Ciel des Idées pour garder à l’essence sa souveraine présence indéterminée : un Noir flottant au plus haut de son âme ténébreuse, un Blanc faisant claquer son oriflamme de neige dans l’azur virginal, étincelant.

   Toujours le Noir demande le Blanc, comme la Vertu demande le Péché. Pour la seule raison que, notre vie, à nous les hommes, est totalement relative, que nous nous inscrivons dans le flux du rythme nycthéméral, ce divin balancement qui nous fait connaître, une fois la joie de la lumière, une fois la tristesse de la nuit. Les Amants sont à la confluence de cette réalité-là. Leur amour est pure lumière s’enlevant sur le fond de la nuit. Symboliquement, la chambre d’amour est toujours nocturne, que vient éclairer la pointe acérée du désir : un éclair se lève parmi la touffeur des ténèbres, un éclair jaillit qui sauve les Amants de l’étreinte définitive d’Eros. Paradoxe apparent que celui qui réclame la mesure nocturne pour y faire surgir la clarté d’un amour. Comme si le glaive lumineux du jour devait féconder la nuit en raison même de l’incommensurable distance qui les sépare et les invite à l’intime union au gré de laquelle chacun connaîtra sa vraie naissance, celle d’un imaginaire qui dépasse et transcende le réel. Chaque acte d’amour est un pas de plus vers la mort et, pourtant, qui n’en ressent la force de libération, la puissance d’éclosion à soi ? Vérité oxymorique :

« Je meurs de t’aimer davantage ».

   Comme quoi toute vérité, plutôt que d’être monosémique est naturellement polysémique au motif que, toujours, nous oscillons entre deux pôles opposés, entre deux couples contradictoires : amour/haine ; désir/aversion ; complétude/manque.

   Jamais nous ne pouvons exciper de cette exigence de l’Être qui, tout autant, est Non-Être. Toujours l’Être se donne comme sur le bord du néant, c’est sa néantisation même qui l’autorise à être, ne serait-il néant et alors il serait privé de toute liberté de paraître de telle ou de telle manière. C’est parce que je fais fond sur le néant que je m’en extirpe, que je commence à exister, que je bâtis un projet qui me porte au-delà de ceci qui pourrait m’aliéner si je ne postulais le cadre même de ma liberté. Est libre celui qui fait face au néant. Est esclave celui qui, pensant lui échapper, au contraire lui donne tous les droits. Mon propre ego ne saurait se structurer autour de ce qui existe déjà, pour la simple raison qu’il ne peut y faire sa place. Mon ego se construit autour du néant, tout comme le jour s’extrait de la nuit afin de connaître son propre rayonnement.

    Certes, ces considérations peuvent paraître bien abstraites, mais elles sont le fondement même à partir duquel commencer à se sentir exister. Aucun sentiment ontologique ne peut se lever d’une forme déjà accomplie par d’autres que lui dans l’espace et le temps. C’est du néant dense de la nuit qu’il nous faut extraire les matériaux grâce auxquels édifier notre propre statue. Elle n’existe nullement préalablement à nous, elle est coalescente à notre destinée, elle se modèle en raison de chacune de nos expériences. Or, qu’est-ce qu’une expérience, si ce n’est extraire les phénomènes du néant, leur donner corps et chair afin qu’ils nous apparaissent dans la lumière de leur singularité qui, en même temps, est la nôtre. Cet amour que je découvre lors d’un voyage, il n’existait nullement pour moi avant l’événement décisif de la rencontre, pas plus qu’il n’existait pour l’Aimée. Tous deux, l’Aimée, moi-même, nous extrayons notre amour naissant du néant, nous l’informons, lui donnons sa climatique, ses traits distinctifs, sa couleur propre. Cet amour n’avait nul substrat, nulle histoire, nulle coordonnée spatio-temporelle. Il était pure virtualité suspendue au hasard des heures et des cheminements.

   Cet amour était de nature purement oxymorique, « Je t’aime, moi non plus » pour reprendre la belle formule de Gainsbourg. En effet, le « Je t’aime » est toujours conditionné par le « moi non plus », autrement dit par la charge inévitable de néant qu’il charrie à tout instant. L’amour peut faiblir, s’étioler, devenir simple intérêt, marque d’amitié, c'est-à-dire renoncer à son essence. Or renoncer à son essence est néantiser sa propre ressource, la ramener à l’étiage du non-sens, lui ouvrir les portes de l’absurde. Combien d’amours devenus haines prennent les vêtures de l’inhumain, de la mortification, de la déshérence. Donc nous sommes condamnés à connaître le régime oxymorique existentiel, il est inscrit dans notre condition, de la même façon que nos gènes contiennent la boussole de notre orientation.

   La mission essentielle de l’oxymore est, par le hiatus qu’il crée, entre les deux termes convoqués, de ménager un effet de surprise, sinon d’étonnement ou de saisissement qui renforcent la puissance de l’énoncé. Ainsi quelques oxymores célèbres : « Et dérober au jour une flamme si noire », ou les apories de Phèdre face à sa  passion coupable ; ensuite : « Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé / Porte le soleil noir de la Mélancolie » où, pour Nerval, « le soleil noir », c’est celui de la nuit d’Apocalypse aux Tuileries, celui de la folie qui gangrène le cerveau de Gérard Labrunie, il se pendra bientôt Rue de La Vieille-Lanterne ; et encore, à propos de la mort de Gavroche, cette phrase émouvante de Victor Hugo à son endroit : « Cette petite grande âme venait de s'envoler » - On n’en finirait jamais de citer les oxymores, d’en donner les belles interprétations fournies par les exégètes de la littérature.

   Le texte sous forme de poésie qui vous est aujourd’hui proposé a de bien modestes ambitions, celles, simplement, de mettre en position d’oxymore le Jour et la Nuit, le Blanc et le Noir, la Joie et la Tristesse, manière de rapide évocation de l’exister en ses plus réelles façons de se donner : une fois dans la sublime positivité, une fois dans la terrifiante négativité. Tout destin s’inscrit dans cette parenthèse, toute aventure anthropologique fait sens dans cette pulsation. Je crois que tout ceci a une valeur non seulement symbolique, mais bien plus largement cosmologique, comme si la vie humaine était un genre de parcours sinusoïdal, de vague ascendante/descendante, un rythme binaire, une valse à deux temps, pareille à l’expansion/rétention de l’Univers, pareille au lever/coucher du Soleil, pareille au sablier du temps que l’on retourne indéfiniment afin qu’il nous dise notre temps humain, seulement humain, pareille au balancement de l’acte d’amour par lequel se donne la génération, pareille à la naissance qui appelle la mort, qui appelle la naissance, qui appelle la mort, une pomme chute sur le sol, y disperse ses graines dont un autre pommier naîtra. Basculements sans fin, branles toujours recommencés. Montaigne disait : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse… »

   Rythme immémorial sans début ni fin, le seul qui garantisse notre liberté car si le monde n’a jamais été créé, l’on peut faire l’économie de Dieu et des dieux, des religions, de leurs dogmes. Si le monde a toujours existé, du moins est-ce là mon intuition, nous pouvons aisément concevoir l’Infini, donner figure à l’Absolu, donner sens à l’Histoire et à l’Art. Poussière d’étoiles nous sommes, poussière d’étoiles nous demeurerons parmi le pullulement inouï des galaxies et les pluies de comètes. Nous ne sommes que des oxymores entre Ombre et Lumière, entre Lumière et Ombre.

 

‘Exister’ : sortir du Néant avant d’y retourner

Donc : ‘Exister’ : espace et temps

d’une tragique joie.

 

 

[NB : Dans le poème, tous les couples oxymoriques

se donnent à voir

en graphie différenciée, en italique :

 

Soie rugueuse

Doucement affutés

Aux mille charmes/aux mille dangers

Brève éternité

Infini des yeux

Splendide stupeur

Comiques moignons

Clowns tristes

Rives infinies

 

(il s’agit ici d’oxymores mineurs

Qui se déduisent de l’oxymore majeur

Qui conduit l’ensemble du poème)

 

Donc l’oxymore majeur

 

Eclairs aveugles

 

c’est autour de lui

que le Jour bascule en Nuit

la Lumière en Ombre

la Joie en Tristesse

il constitue le point de basculement

le chiasme qui inverse toutes choses

l’articulation entre

le SENS

et le

NON-SENS

il est la porte ouverte du Néant

ce par quoi nous naissons

ca par quoi nous mourons

ce par quoi nous existons,

dans l’intervalle .]

 

 

 

 

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