Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
3 juin 2026 3 03 /06 /juin /2026 06:54
Désertion du jour

« Un cœur en hiver »

    Photographie : Katia Chausheva

 

 

 

 

   Rien ne s’informait

  

   Déjà il n’y avait plus que ceci, de longues barres de pluie qui rayaient le ciel, de tristes zébrures qui lacéraient le jour. On aurait cru à une perte des choses, à leur retournement dans une manière d’indicible, comme si, revenues à leur origine, elles en avaient revêtu le naturel emblème. Rien ne s’informait selon les esquisses de la raison, rien ne faisait parole, rien ne s’annonçait dans la perspective de l’habituelle mesure. On avait beau poncer ses yeux, affuter le grain de riz de ses pupilles, les écarteler jusqu’à l’insupportable mydriase, il n’y avait jamais que la dimension du vide, le bruit d’éboulis de colonnes antiques, la vision écartelée d’un territoire jusqu’à l’impossible. Ceci que l’on apercevait, était-on sûr qu’il ne s’agissait que d’une hallucination ? D’un vertige se faisant corps ? Devenant anatomie ? D’une folie avec, en son centre, l’œil cyclopéen où tout pouvait se fondre en un maelstrom d’images, une myriade de signes qui se télescopaient ?

 

   Fables de la vie ordinaire

 

   On pensait, pourtant, être un individu normal, un homme de simple constitution, un quidam marchant tranquillement dans une rue anonyme avec ses boutiques peintes, ses décalcomanies collées aux vitrines, ses tourniquets emplis de photos de paysages, ses revues rassurantes qui parlaient des fables de la vie ordinaire. L’aménagement d’un parc, une manifestation culturelle, l’annonce d’un mariage, la venue dans la Ville de quelque ancien cirque avec ses saltimbanques, ses clowns débonnaires, ses bonimenteurs à la face hilare. Rien que de bien normal, en somme. On pensait à toutes ces choses mais, cependant, l’on se doutait bien qu’il y avait l’envers du réel, sa gueule pleine d’incisives acérées, sa langue mortifère qui, peut-être, tel le dragon, crachait ses flammes. L’existence n’était-elle que pertes, chutes, autodafés des ouvrages auxquels on croyait, dont on fêtait la venue à soi, qu’on célébrait sur de hautes agoras où des paroles de divins Prophètes nous enjoignaient de devenir ce que, jamais, l’on n’avait été, des Hommes d’Honneur à la belle rectitude, des hommes de Bien dont le parcours dévoilait des chemins de Vérité, dont la peau était le miroir de toute Beauté.

 

   Etoile filante du tragique

 

   Seulement, voilà, l’étoile filante du tragique arrivait à sa dernière parution. L’on n’avait été Hommes qu’à demi, humains qu’à se saisir de son propre destin, dévoués surtout à sa cause égoïste, ignorant aussi bien le proche que le lointain. Le proche, le voisin, l’amical. Le lointain, l’exilé, l’expatrié. Soi, uniquement Soi. Dans l’étroit viseur de la conscience, l’on n’avait voulu qu’être Seul au centre du Grand Jeu. Soi face à Soi en somme. C’était alors le surgissement de ce qui n’avait nul sens. Dans le miroir, Narcisse était nu. Les reflets s’étaient métamorphosés. Ce qui, d’ordinaire, s’énonçait dans le vocable de l’aimable, allumait la lanterne de la sublime poésie, voici que tout sombrait dans le vert des abysses, la pliure insondée d’une inatteignable nervure.

 

   Un milan, un freux

 

   Ce qu’on voyait, à peu près ceci : le ciel était livide, empli de lueurs de soufre. Parfois quelques phosphorescences d’étain et de sombre émeraude. Une tour blanche à la consistance de cierge pleurait ses larmes le long de colonnes si étroites que l’édifice menaçait de sombrer à tout instant. Tout en haut, un chemin de ronde entouré de dentelles de fer. Des pattes de libellule, des filins de verre à la transparence inquiète. Un grand oiseau noir - était-ce un milan, un freux ? -,  semblait voué à une éternelle méditation, tant son vol était absent de lui, sorte de cariatide ne soutenant que l’once du Rien. Du Vide. Aussi bien il aurait pu être notre âme incarnée en étrange créature portant la malédiction, semant des dagues d’effroi du haut de ses rémiges glacées.

 

  Confondante dévastation

 

   Comment savoir qui nous sommes devenus, nous les Hommes de fragile constitution ? La margelle de notre front, tellement emplie des signes de la gloire - du moins en supputons-nous l’insigne présence -, l’équerre de notre maxillaire dépositaire d’une volonté à toute épreuve - nous y voyons l’affirmation sans équivoque d’un caractère bien trempé -, le purpurin de nos lèvres - qui signe, nous semble-t-il le rivage rubescent et majestueux de notre passion -, toutes ces manifestations que nous prenons pour la pure grâce, voici que tout s’écroule dans un fracas bien trop humain, bien distrait des desseins de la vertu, bien étranger à la dimension de la verticale éthique. Nous avançons malgré ceci, tous ces manquements au devoir d’être, nous nous résolvons à poser notre encolure sous les fourches caudines du désarroi, à faire de notre visage le lieu d’un éternel désordre, de notre imaginaire les limbes de l’Enfer avec ses replis comblés de lucre et de vice, de notre esprit l’espace d’une confondante dévastation.

 

   Angoisse primitive du Monde

 

   Mais nous n’avons nullement épuisé les formes qui viennent à nous dans la mesure de l’étrange : cette immense bâtisse grise - lieu de nos rêves écartelés ? -, ce long mur de briques brunes qui limite notre horizon - clôture de notre destin ? -, cette voile d’une embarcation dont on n’aperçoit que l’étrange gonflement, le mât dressé dans l’angoisse primitive du Monde, cette voile est-elle l’instigatrice d’une dernière navigation hauturière, d’une longue dérive en eaux profondes ? Combien ceci est égarant. Et cet échiquier au sol, ses cases blanches et noires, une pour le silence, une pour la Mort, ne clignote-t-il qu’à nous inviter à son jeu cruel, à ne nous donner le choix que de la mutité temporaire, du retrait définitif ? Et ces deux personnages drapés dans la suffisance étroite de leurs robes de bure, une couleur de suie, une autre couleur de sang séché, de passion éteinte, ces deux effigies pareilles à des spectres, que nous disent-elles de notre fulgurant passage, sinon la soudaine désertion du jour, l’abolition de toute présence ?

  

   Jour qui point

 

   Et cette figure féminine dont nous n’avons encore parlé, cette Interrogation levée dans la nuit du doute, qui est-elle, sinon la recherche de cet Autre que nous voudrions être nous-même, cette complétude, ce Soi en toutes les positions mondaines. Voudrions être Nous, d’abord, en son entièreté, cela va de Soi. Puis être le Jour qui point. La Nuit qui décline. Le Soleil dans son ascension. La Lune en son coucher. L’Arbre levé dans la brume solaire. Le Feu dans la cheminée. La Source, son écoulement dans les ombres bleues. L’Arc-en-ciel dans la pluie d’orage. Le Fruit dans le compotier du Peintre. Cette Trace sur la dalle de sable qui dit le Temps en son être-fuyant. Cette Goutte de rosée, ce diamant à la pointe de l’herbe, cette lucidité naturelle que nous voilons au profond de nos yeux. Cette Etoile qui s’allume et s’éteint dans la course infinie du ciel. Cette Terre façonnée par un habile potier.

 

   Sombres arpèges

 

C’est ceci que nous dit cette Figure-questionnante. Et elle ne nous le dit qu’à la mesure du tragique qui l’habite. C’est ainsi, toutes les choses Majuscules (Nuit - Jour - Arbre - Feu), toutes Choses Essentielles (Soleil - Lune - Source), se disent toujours en mode triste, en sombres arpèges, en dramatiques et nostalgiques adagios. La gaieté, le bonheur, le contentement, toutes manifestations la plupart du temps prises pour des déclinaisons d’une entièreté de Soi, n’en sont que les facettes brillantes, autrement dit, de pures illusions, de simples et déroutantes apparences qui, toujours, manquent leurs buts, elles sont trop courtes, nullement assez prises dans la vérité de leur être, pour se donner comme irréfragables présences. Toujours une fuite, toujours une dérobade, toujours une compromission dans la fête, la sauterie, la grande farandole.

 

   Errante - Aveugle - Somnambule

 

   Toujours un approfondissement de Soi dans cet air bleu, tremblant, dans ces scarifications qui traversent la photographie, dans ces vergetures, ces irisations, ces approches qui conduisent au seuil de toute expérience en sa belle réalité. Elle, que nous pourrions nommer « Errante », « Aveugle », « Somnambule », comment ne pas y reconnaître l’entaille que fait toujours en nous l’inaccessible, le déconcertant, le trouble, l’inattendu, le secret, le mystère, toutes manières dont ce qui est à découvrir depuis le creux même de notre Question - nous ne sommes que cela - s’annonce sous les traits d’une énigme ? Seulement ceci. Toute autre façon de paraître n’est que poudre aux yeux et activité fascinatoire.

   Creuser le réel est le chemin le plus immédiat pour connaître. Connaître est l’autre nom de la Joie. La Vraie ! Pour cette même raison, le titre de cette œuvre ne pouvait avoir lieu que dans l’énonciation d’un « cœur en hiver ». Cœur qui vit et palpite dans l’exacte rigueur du froid. Froid qui n’autorise nulle approximation, nulle légèreté. Vivre est, pour cet organe vital, endurer le froid, autre nom pour la Mort. Seule sa pulsation en diffère la venue. A nous de la soutenir avec cette belle insistance qui est notre seule planche de salut. D’autres jours poindront  avec leurs aubes bleues, leurs crépuscules teintés de vermeil. D’autres aubes, d’autres crépuscules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
29 mai 2026 5 29 /05 /mai /2026 06:51
Vivre selon soi

                                                            Archeologia dell'anima.

                                                                          Vivere

                                                                Livia Alessandrini

                                                                    Roma 1998

                                                                         coll.pr.

 

 

 

 

                                                               Le 3 Mars 2018

 

 

 

 

               Toi, venue du passé.

 

 

   Que je te dise, malgré l’épaisseur du temps, la faible distance de toi à moi. La géographie n’est rien, l’éloignement si peu, les sentiments beaucoup. C’est comme si hier était là, venu au présent avec sa belle cohorte de souvenirs. Sans doute les êtres ont-ils besoin d’avoir recours au labyrinthe de la mémoire, à la fuite des événements, au flou d’anciennes sensations afin que, séparés, ils en viennent à appeler l’autre comme le fragment dont ils sont, depuis toujours, démunis. Rien ne remplace ceci. Vois donc : des amis ne se sont vus depuis de longues années. Ils conviennent d’un rendez-vous. D’abord une belle émotion les étreint, le rose monte aux joues, les cœurs battent à l’unisson, mais plus vite, plus ardemment. Voici qu’ils échangent, dans une sorte de fièvre, plein de menus faits qu’ils possèdent en commun. Ils devisent autour d’un vin rare, ils dégustent des mets précieux, ils SE racontent chacun leur tour. Leurs yeux sont brillants, leurs lèvres humides, leurs mains émues de s’être serrées. Quelques heures passent. Des nuages glissent dans le ciel. Des mouvements dans la rue proche. Des nouvelles à la radio. Des courses faites en ville dans la gémellité retrouvée.

   Deux ou trois jours ont passé. Bien des propos échangés. Parfois, entre deux confidences, le souffle blanc du silence. Une nostalgie fuit que, bientôt, recouvre un ennui. Des flux de spleen, des tons fondamentaux qui se diluent, des enthousiasmes qui se posent, des spontanéités qui s’émoussent. Bientôt des banalités : le temps qu’il fait, la politique, les modes, la dernière lubie consumériste. Vois-tu, Sol, combien il est difficile de maintenir le cap, de cingler vers la haute mer, de hisser haut le pavillon de la liberté, de faire du foc cette toile tirant à soi la proue du bateau. Oui, tout s’épuise, tout lasse et s’enfuit dont il ne reste jamais que quelques traces sur le tissu lâche de l’exister. C’est bien là l’usure de toute rencontre après que son point d’orgue a été atteint. Le quotidien abrase tout de sa récurrente lame et, parfois, ne s’informe plus qu’une esquisse dont on ne sait si elle pourra durer.

   Au-delà des vitres, de lourdes caravanes de nuages blancs. Leurs ventres érodent les pierres sèches des murs qui courent sur le large plateau du Causse. Parfois même, je croirais entendre leur éboulis, un genre d’écho se perdant dans l’arrondi d’une doline. Ici, sais-tu, il y a si peu de bruit, si peu de mouvement. Des moutons paissent, là-bas, au loin. Je devine le glissement du vent dans la toison de leurs boucles grises. Rien que de bien ordinaire. Rien que de l’infiniment reproductible parmi les mailles serrées du temps. Alors, dans cette souple monotonie, souvent convient-il d’introduire le coin d’une petite fantaisie, le sursaut d’une rencontre, d’y agrandir l’heure au moyen de l’imaginaire. Une œuvre récemment découverte - je vais t’en préciser bientôt les tonalités -, sera le prétexte à ma correspondance. Peut-être t’ai-je déjà entretenu de cela, je suis depuis toujours fasciné par les lieux d’utopie, leur paysage inattendu, la magie qui en émane, le curieux sentiment de liberté attaché à ceci qui, selon de singulières inventions, peut prendre l’aspect du caméléon, à savoir se vêtir du prodige des métamorphoses. Alors prends garde à ceci, la peinture qui va nous occuper, j’en fais mon unique et inentamable possession. Combien ce rapt est étrange. L’artiste est nu. Je suis vêtu. Regarder une œuvre en son fond, en éprouver la douceur de soie, s’y sentir à demeure et il n’y a plus l’épaisseur d’un cil. Je suis l’œuvre tout comme elle est ma propre identité. Fusion et le monde alentour n’existe plus.

   Donc voici la texture de ce « non-lieu » puisque ce qui va apparaître est pure décision de ma conscience, source ineffable de ma rêverie. Evoque simplement un édifice pyramidal à l’étonnante texture : mélange de terre et d’écume, de poudre de lave et de stuc, enfin une matière si étrange qu’elle semblerait venir d’une autre planète. Sa couleur pourrait évoquer celle, métallique, d’une météorite que son entrée dans l’atmosphère terrestre aurait brûlée, dans le genre d’une croûte de pain. A la base, pareille à l’entrée d’une grotte ou d’un abri sous roche, une ouverture en arc donne accès à un monde si secret que nul ne pourrait y entrer sans avoir été, au préalable, initié. A l’utopie il faut cette démesure, cet écart à défaut desquels elle ne serait qu’un site ordinaire, autrement dit une pochette-surprise sans surprise.

   Ce que l’on ne saurait définir avec précision, cette structure extérieure à l’aspect de pierre ponce, c’est ce qui semble ressortir au naturel, à l’artificiel, ce qui est architecture voulue, ce qui est hasard géologique qui en aurait édifié le cône à la manière d’un volcan. Je t’en ai déjà souvent entretenu, l’une de mes anciennes vocations, dont il reste quelque empreinte aujourd’hui, un vif attrait pour la roche sous toutes ses formes, le visqueux d’un magma, les éruptions qui incendient le ciel, les fleuves de feu qui se précipitent dans l’océan en grondant, toute cette sublime activité tellurique qui fait confluer les puissances célestes et chtoniennes dans une même énergie décuplée. Oui, tu reconnaîtras mon éternel lyrisme, ce romantisme mâtiné de sublime, teinté de lueurs mythologiques, animé en son fond de l’éclat des braises fauves de l’inconscient. Une nature volcanique sous des aspects certes policés. Ne sommes-nous pas, nous tous les Terriens, des êtres frappés au sceau d’une belle complexité, une pincée de glaise, une touche de granit, une efflorescence de feu et de soufre, un manteau de glace qui vient en atténuer la rigueur ?

   Ce qu’il te faut discerner maintenant, quelque chose comme un chemin de ronde escaladant sous la forme d’une spirale cette masse alvéolée, trouée en maints endroits. Sans doute est-elle le poumon grâce auquel l’intérieur communique avec le vaste cosmos. A intervalles réguliers mais, pour autant non systématiques, des ouvertures en plein cintre que quadrillent des ferrures, tout en légèreté. Ici et là quelques autres portes se laissent deviner. Des volées d’escaliers relient les espaces escarpés les uns aux autres. Ce qui est ici en tous points remarquable, c’est la belle impression d’unité qui se dégage de l’ensemble. Teintes et volumes se fondent dans une harmonie qui paraît en être l’un des caractères essentiels.

   Et parmi les sentes et les stries d’ombre, comme par l’effet d’une simple distraction, des formes humaines, elles me font penser à ces peintures rupestres du Tassili, ces élancements de sanguine s’enlevant sur les grès rouges du Sahara. Rien de plus beau que cette rencontre de l’homme et de l’environnement qui l’accueille et l’abrite. Ici, dans cette vivante archéologie, tout s’anime et se vivifie dans la simple donation des choses. Tout semble naître de tout. Rien n’excède ce qui est dans le voisinage. Tout semble s’engendrer sous l’effet de la confluence des affinités. Alors c’est une grande satisfaction pour les yeux, un comblement de l’âme que d’être le témoin d’un genre de civilisation apaisée, seulement affairée au luxe d’exister comme si un immédiat bonheur sourdait de la pierre même, se communiquait  à ses hôtes, les imprégnait d’une invisible parole partout répandue, genre d’hymne dont ils seraient les notes inaperçues mais combien présentes à même leur destin, ouvert, lumineux, poudroiement avec lequel ils n’auraient jamais fini d’être en relation.

   Mais, attentive Solveig, combien je te sens inclinée à forer les choses de l’intérieur, à tâcher d’en deviner la pulpe nourricière, à en extraire la moindre ambroisie. Il y a tant de beauté vacante, partout, sur la corolle de la fleur, la joue aimée, la goutte de rosée appelant à elle depuis le grain de sa modestie. L’inventaire n’est nullement terminé. L’utopie est sans limite, ce qui fait son attrait en même temps que sa constante évanescence. Comment en décrire la richesse alors que tout, continûment, se réaménage dans une manière de fable sans fin ? Tu me rejoindras : l’utopie en son essence est fugacité, transition, impression furtive. Faute de ceci elle ne serait que le réel en son opacité. Que pourrions-nous en tirer d’autre qu’un destin commun qui s’effacerait à même sa feuillaison ?

   Fais le vœu, seulement un instant, d’être cette silhouette presque confondue avec la falaise qui se dresse vers le ciel. Quelle serait alors ta sensation sinon celle d’être confrontée à la vastitude ? - les lointains feraient leur étonnant vacillement, là-bas, à la limite d’une brume solaire -, d’illisibles vestiges surgiraient du sol, équilibres de pierres, frontons armoriés, arcs de calcaire, voûtes romanes, ogives gothiques, cirques aux gradins usés, empilements de colonnes doriques, bas-reliefs faisant rouler dans la poussière leurs héros de plâtre. Comment pourrait-il en être autrement ? Utopie est cette démesure ou n’est rien. Alors il faut dilater ses yeux, y engranger ces mille visions qui feront du corps un théâtre antique avec ses chœurs, ses haillons, ses couronnes d’or, ses péplos bariolés, ses guenilles, ses défroques, ses cothurnes de bois qui poinçonnent le sol et l’air, soudain, s’emplit de l’écho de la tragédie, ses masques de terre cuite de Tanagra aux boules des yeux dilatées, immensément énigmatiques. Tu aperçois, Sol, combien il est nécessaire de forcer un peu sa nature, de la convoquer devant le mystérieux, de la confronter à l’ouvert en son illimité. Sortir de soi, autrement dit, pour mieux se retrouver en soi mais avec la dilatation qu’opère une connaissance nouvelle.

   Alors, habitée de ces impressions dont tu ignorais jusqu’à l’existence, tu n’auras de cesse de progresser vers ce sommet qui t’appelle et t’effraie à la fois. Quel vent y souffle-t-il ? Les dieux en toisent-ils la pointe acérée ? La foudre en frappe-t-elle l’éperon ? Y dépose-t-on les condamnés afin que leurs yeux soient dépecés par le bec de quelque rapace ? L’éclair y précipite-t-il son éclatante lumière ? Oui, toutes ces interrogations sont bien vaines. Puisque c’est toi qui décide de la forme de ton utopie - utopie est liberté -, sans doute en feras-tu, sinon « Le Jardin des délices », réplique du Paradis, du moins un espace à ta convenance.

   Pour moi, parvenu au sommet, laisse-moi te dessiner le chemin de ma progression. Eh bien cette étrange Tour de Babel - tu en avais reconnu la sobre élégance -, non seulement bruit de milliers de vocables étranges mais c’est bien son architecture intérieure qui est la plus déroutante en même temps que fascinante. Sans doute rien ne sera plus approchant que la structure d’une termitière avec ses galeries tracées au sein de ce curieux amas d’argile rouge, de sable, de lignite, tous ces matériaux liés  de salive solidifiée. Une impression de légèreté en même temps que d’abri sûr, de demeure intime. Donc me voici tout en haut d’une cheminée verticale qui traverse de part en part cet édifice, avec ses diverticules axiaux (on se croirait au cœur même de la grotte de Lascaux avec son riche bestiaire ornant les parois), des tunnels droits ou bien en pente, des carrefours où l’on se croise en silence, des vestibules à la lumière purpurine, des corridors, des antichambres, des salles aux hauts plafonds, des stalactites en descendent avec leur résille de gouttes claires, parfois de minuscules lacs scintillant dans l’ombre, des barrages de moraine en ralentissent le cours, puis de sourdes cascades progressent vers l’aval dans une manière de glacis translucide comme si le liquide s’était métamorphosé en lent miellat. Bien sûr, tu auras pensé à la vie des fourmis, à celle des termites et, certes, tu n’auras pas tort. Ma première impression a été identique.

   Mais que je te dise, les humanoïdes (j’ai longtemps hésité quant à leur nomination tant leur aspect emprunte à la bête, mais également à l’homme en voie d’accomplissement), ces humanoïdes donc, ont l’allure de scarabées à la tunique luisante, lustrée ; ils progressent debout, leurs mandibules sont en agitation constante comme s’ils méditaient quelque idée profonde en laissant apercevoir seulement une pensée affectée de concrétude, une rumination matérielle, un métabolisme psychophysique de la plus étrange apparence. Les observant longuement, j’ai appris à décrypter leur idiome qui tient de celui du mime, du sourd-muet, de celui des ouvrières dans la ruche tellement leurs parcours itératifs semblent ressortir à un apprentissage, sinon à un pur conditionnement. Savoir ce qu’est cette expérience où la pensée se laisse apercevoir sous les espèces d’une habile mécanique, comment pourrais-je en témoigner ? Une minutieuse horlogerie, un emboîtement de rouages, une symphonie de barillets, une fugue de palettes, un enchaînement de balanciers,  Ceci est tellement sidérant ! Peut-être te suffira-t-il de fixer les mystérieux hiéroglyphes : certains, paraît-il, consentent à chanter, il faut seulement aiguiser le lumignon de sa conscience, le métamorphoser en un dard par la vertu duquel s’opère la désocclusion du secret.

   [Mais, ici, une incise paraît devoir figurer. Sans doute auras-tu perçu la rupture introduite par ce peuple mi-insecte, mi-homme qui habite à l’intérieur, alors qu’à l’extérieur se laissent deviner des formes entièrement humaines. Plus que d’une bizarrerie, il s’agit d’une simple loi d’évolution. Si les humanoïdes à l’intérieur de la « termitière » sont affectés de primitivisme dans leur aspect, dans leur activité, c’est en raison d’une station dans un mode archaïque de développement. Uniquement centrés sur eux-mêmes, entièrement remis à une vie tribale, grégaire, ils ne se dissocient guère encore de la matière qui les entoure, comme s’ils n’en étaient qu’une immédiate sécrétion. Matériellement arrimés ils ne se détachent de leur tunique qu’à en projeter quelques signes graphiques, quelques essais de représentation de la nature qu’ils perçoivent au travers des oculus : animaux dans la savane, humains gravissant les parois après que leur sortie a eu lieu, les projetant dans la sphère anthropologique. Plus ils sont éloignés de l’abri originel, plus leur degré de liberté augmente, plus leur humanité s’affirme.]

   Puisque je parlais d’écriture, autant évoquer la présence, sur toutes les parois, de milliers de calligraphies, d’idéogrammes, de pictogrammes pareils aux tablettes mésopotamiennes, des incisions comme sur les bâtons-messages, de mystérieux signes tels que ceux que l’on trouve qui creusent le calcaire des calendriers d’agriculture. Sans doute me poseras-tu la question de savoir comment ces créatures, mi-insectes, mi-hommes, parvenaient-elles à élaborer un tel alphabet, à l’organiser en des structures nécessairement signifiantes, si ce n’est pour nous, du moins pour elles ? Tu vois, c’est une telle interrogation dont nous sommes saisis à seulement nous confronter à l’impensable. Nous qui pensions l’homme au-dessus de toutes les espèces vivantes, voici qu’il se donne à nous dans ce bizarre métamorphisme, dans cette culture que nous retrouvons inscrite tout le long des galeries. Comment ne pas être émus par cette imagerie d’inspiration préhistorique : profusion de mammouths, bisons, chevaux, cerfs, bouquetins qui s’entremêlent aux représentations humaines, déesses, vulves, hommes en érection, mains positives et négatives ? Bien évidemment, ceci n’est nullement inscrit dans la moindre réalité puisque c’est mon imaginaire qui fabrique, de toutes pièces, ce décor qui pourrait ressembler à une allégorie. Son but ? Peut-être, resituer la place de l’homme dans le concert de l’univers. Lui qui occupe la position centrale, l’obliger à une nécessaire modestie qui le conduira à une posture intermédiaire, à peine dégagée de l’animal, non encore parvenue à sa totale épiphanie, balbutiant, en une certaine manière, s’essayant aux alphabets, à la magie de l’écriture, aux premières projections de l’art sur les parois de sa Babel d’argile et de salive. Une sorte de retour à l’origine, d’immersion dans un état d’innocence dont il ferait le tremplin de ses aventures futures. Ceci, ma passion pour les lettres, les alphabets, les premières manifestations d’une culture, tu en connais la forme obsessionnelle et ne t’étonneras nullement que mon projet utopique en porte la vivante empreinte. Voilà pour les justifications.

   Mon utopie ne pouvait « tenir » qu’à convoquer cet entre-deux, à réaliser ce suspens entre un lointain passé et un futur proche, à initier une origine à partir de laquelle deviner la trame qui s’y dissimule en creux. Ainsi évite-t-on l’aporie d’une génération spontanée. Ainsi pose-t-on un fondement. Je ne souhaitais nullement créer des entités d’extra-terrestres. Pour fonctionner adéquatement, l’imagination, fût-elle fertile, ne saurait s’abstraire d’une généalogie dont nous figurons, aujourd’hui, les figures de proue. Que te préciser encore qui pourrait donner corps à cette cité du songe ? Eh bien, vois-tu, le ventre de cette motte de terre est constitué de dizaines et de dizaines d’alvéoles, toutes semblables, faisant immanquablement penser à des cellules monacales, enduites de blanc, une mince meurtrière laissant percer le jour, n’autorisant cependant nulle distraction, sa taille réduite étant un puits de lumière, non une ouverture commise à l’observation de l’espace environnant. Ainsi chaque cellule est un lieu de méditation, de recueil sur soi, de recherche de ce qui est l’essentiel.

Vivre selon soi

    Tablette pictographique sumérienne

     Source : Dinosoria

 

 

   L’essentiel, ces premiers signes par lesquels l’humain se manifeste en tant que doué de raison : cette main, cet arbre, ce végétal, cette fourche, ces triangles et ces points qui symbolisent, dotent l’intelligence des outils nécessaires à son expansion, son rayonnement. Là et nulle part ailleurs est l’essence insigne de l’homme. Se dire, dire le monde par quelques traces qui deviennent le matériau fondateur du SENS. Oui, Sol, du SENS en Majuscules, tant ceci a de valeur dans le parcours singulier des êtres que nous sommes. Nous disons un seul mot : « Pomme » et le fruit est immédiatement là, disponible, reconnaissable, entouré de prédicats qui le déterminent et lui assignent un lieu dans la vastitude du monde.

   Je dis « Sol » et tu es là près de moi, toi aux yeux où pétille le brun, toi à la peau mate tel le parchemin, toi dont le visage est la parure par laquelle se dit la beauté. Vois-tu, en définitive, tout est histoire d’amour. Non le frelaté, le convenu, le mondain. Non, le vrai, celui qui s’écrit dans des tablettes d’argile, se grave dans les écorces des arbres, s’encre dans la pulpe du papier. Il n’y a pas d’autre vérité. Ecrire, aimer : une seule et même écriture qui dit en un unique élan le lieu de notre être, le lieu de l’altérité qui est notre propre écho, le miroir dont nous procédons afin que notre complétude soit atteinte. Je ne suis moi que par toi qui me donnes acte, qui m’accomplis tel que je suis. Je trace une lettre sur une page et je fais se lever une réalité, la seule qui soit. J’initie un cycle dont le terme sera une efflorescence à partir du rien. Rien n’était présent, tout est présent.

   J’écris « S » et déjà se profile « O » dans son bel ovale et déjà se présente « L » à l’exacte géométrie, cette jonction de l’horizontale et de la verticale, rencontre du nadir et du zénith, conjonction de la terre et du ciel. J’écris « SOL » et déjà se dessine « VEIG », afin que les choses soient dites de toi, du monde. J’écris « SOLVEIG » et, dans le même intervalle, j’écris « Chemin de Soleil » : Sol, Soleil, Veig, Chemin. Sais-tu, graver ton nom, et voilà que se lève l’astre du jour, que s’ouvre le chemin grâce auquel tracer la voie d’une joie. Tous les jours nous disons ou écrivons des milliers de mots sans autre souci que de les évoquer puis nous les oublions sitôt prononcés. Faisant ceci, nous nous dérobons à notre condition d’hommes, d’êtres-parlants, nous clouons au silence ce qui est son prolongement car toute parole s’en détache afin de devenir visible, de n’y pas retourner. Toute voix porte avec elle son coefficient d’éternité. Une chose meurt. Jamais le langage ne trouve sa fin. Par destination il est immuable. Dites une fois « Je t’aime » et ceci ne s’effacera jamais. Le corps à qui il est destiné, les yeux qui le reçoivent, les oreilles qui en attestent l’émission sont infiniment corruptibles, nullement le mot qui aura transcendé tout l’espace du réel pour atteindre  la région des illisibles, des invisibles, là où se recueille toute valeur en son unique et indépassable destin. Dante n’est plus, ses mots sont toujours là, présents, infiniment présents dans sa « Divine comédie ». Comment l’enfer, le purgatoire, le paradis (qui sont plus des états d’âme, des ressentis, des projections de l’esprit que de pures effectivités), pourraient-ils voguer vers leurs fins dernières alors même que leur nature est d’être des fils arachnéens dont nous tissons notre mémoire ? Dante et sa Béatrice ne sont plus, leur amour oui, EST.

   Mais revenons à nos humanoïdes dans le clair-obscur de leur chambre. A quoi donc s’occupent-ils à longueur de journée ? Je parlais « d’essentiel », je parlais de langage. Les termes sont interchangeables. Représente-toi ceci, Sol, ces infatigables ouvriers (ils te font penser à la ruche, n’est-ce pas ? Oui, c’est une ruche où se distille le jour durant, un précieux miel, où s’élabore un nectar, où se diffuse cet irremplaçable gelée royale, breuvage des dieux, breuvage des hommes s’ils savent en deviner le précieux, le non-substituable), donc ces ouvriers sont des scribes qui, à menus coups de stylet, à infimes pressions de poinçons impriment dans la glaise les indices de la vie, ses emblèmes, ses traces de feu ou bien ses étoiles de givre. Toute existence, Sol, se décline sous les deux figures de la prose et du poème. Poème les jours fastes. Prose les jours sans gloire. Patiemment, notre aventure terrestre incise en nous les stigmates qui nous font être ce que nous sommes : une joie, une peine, un amour, une création, une surprise, une rencontre. Nous sommes la résultante de ceci. Nous sommes un livre empli de chiffres et de lettres, de caractères multiples, une confluence de pleins et de déliés, un espace comblé de minuscules typographies auxquelles nous n’avons plus accès, eût-on entrepris un patient travail d’archéologue.

   Les scribes  du passé, il leur faut archiver, le long de milliers d’heures, l’émergence de l’humain en son unique tâche, en ce qui devrait être son ultime préoccupation, témoigner de ce passage, tracer son sillage de feu. Comment sortir de l’obscur des espaces infinis, dépasser les trous noirs, être présence au monde hors des signes qui nous constituent ? Il serait bien vain de chercher une autre voie, elle ne tracerait qu’une ligne d’ornières dans le chaos primitif. S’extraire du chaos, donner visage à l’univers, comment cela se ferait-il hors du verbe, de sa puissance de profération, de sa capacité d’éclairement ? Dire un seul mot, c’est trouer la nuit, y allumer une étoile, y inscrire le brillant trajet de la comète. Solveig, « chemin de soleil », imagine ceci : une assemblée d’hommes dans un temple. Ils sont de toute origine, plébéiens, patriciens, descendants d’esclaves. Leurs visages luisent dans la pénombre tels des masques d’étain. Ils sont tous en quête du dieu, ils brûlent de l’intérieur. Ils veulent que leurs voix soient prières, incantations, peut-être sacrifices offerts à ceux de l’Olympe. Ils veulent proférer, chanter, crier, exulter, gonfler leurs poitrines de paroles sacrées au travers desquelles les divins se sentiront honorés.

   Mais rien ne sort de leurs gorges qu’un souffle court, quelques halètements et soupirs, nul son qui initierait le message en direction des célestes. Alors combien le désarroi de ces officiants est patent, palpable à la façon d’une corde qui les enlacerait, les retiendrait dans l’espace étroit d’une geôle. Ne parlant pas, ne pensant pas, ils sont de lourdes colonnes, telles celles du temple, qui soutiennent le portique sans même avoir conscience de leur nature. Ils sont de sourdes matières que nul esprit ne traverse, nulle âme n’anime. Ils sont de simples diversions du temps, des anecdotes de l’espace. Autrement dit, ils n’ont de lieu où reposer leur être puisque celui-ci est privé de sa source originelle, ce murmure qui s’élève des corps avec l’élan de la conscience, traverse de muettes parois puis, soudain, connaît le mystérieux isthme de la glotte, devient vibration humaine, infiniment humaine. Ces hommes ne parleraient-ils pas, leur prière intérieure serait tressée de mots. Pas de pensée sans mots. Pas de présence. Seulement une coquille vide parcourue de l’haleine grise de l’ennui.

   Arrivée à ce point de ma fiction, je le sais, tu auras compris le sens profond de mon discours dont la métaphore constitue la clef de voûte. La termitière est l’édifice qui se montre tel le corps des vivants, avec les fenêtres des yeux, la porte de la bouche, ces effigies humaines qui sont les affleurements de la conscience. Edifice-Babel ou la texture langagière de notre condition. A l’intérieur travaillent les scribes, ce sont les mains ouvrières archivant dans la mémoire les signes de notre présence : mots, voix, paroles, onomatopées, chiffres, signes, cercles et triangles de notre propre architectonique. Ce sont nos nervures, les lignes de force qui nous déterminent, les aimantations, les polarités sans lesquelles nous ne serions que des totons fous, des culbutos privés d’amers.

   Initialement, abyssalement, nous ne sommes destinés qu’à l’errance, vêtus des habits d’Arlequin aux pièces aussi multicolores que les diapreries de la folie. Bien loin d’en faire l’éloge tel Erasme de Rotterdam. Se livrer à ceci, faire de la démence le site d’une joie, il faut avoir dépassé l’opacité de son massif de chair, avoir reconnu dans les grimaces et pitreries de la fantasmagorie un possible signe de salut. On dit, communément, la proximité de la folie et du génie. Certes. Le génie est celui qui a maîtrisé sa propre folie. Le fou celui qui a succombé au poids de son génie. La carnèle est mince qui sépare les deux. Sur son étroit cordon s’inscrit sa légende en toutes lettres, le langage dont elle fait  usage en signe de reconnaissance de sa valeur. On y indiquait autrefois le peuple, la ville, les noms des divinités locales, des magistrats, des rois. Toutes indications chargées de sens dont on faisait une nourriture pour l’intellect afin que, pourvu d’une direction, il ne se dissipât dans d’aventureuses voies. Comprends-tu, jamais on n’excipe de ceci : nous sommes êtres de langage. Toute autre considération serait non seulement inopportune mais travestirait notre essence.

   Maintenant, à bien considérer l’image, à voir se détacher sur un fond noir la pyramide de terre - ce colosse aux pieds d’argile : tout fondement humain repose sur cette évidence -, à y discerner cette pluie de neige compacte qui envahit le ciel, nous devinons que nous parvenons aux limites de l’utopie, que, bientôt, le réel reprendra son droit, qu’aura lieu le réveil, que le rêve tarira pour ne laisser percevoir que des décors de carton-pâte. Certes, utopie est illusion. Certes utopie en son sens étymologique est « non-lieu ». Toute chose créée part nécessairement d’un non-lieu. Aussi bien le vase façonné par le potier, la statue libérée de sa gangue de pierre, la parole s’élevant du silence. Peut-être ce que nous prenons pour un déluge de flocons n’est-il que la mise en musique d’un langage que Babel aurait libéré, l’essaimant dans l’éther afin qu’il connaisse son devenir universel, sa destinée cosmologique. Autant de minces particules que les scribes, mi-insectes, mi-humains (tout est toujours en métamorphose), jettent aux étoiles pour dire la beauté de ce qui est, ici, plus loin, là-bas, au plus profond de l’espace-temps, intime courbure que nous imprimons aux choses. Le monde est un vivant palimpseste où s’inscrivent les strates  de l’être, ces mots qui sont prose, que nous souhaiterions poème. Oui, Sol, le poème dont nous sommes toujours en deuil. A peine l’avons-nous écrit, lu, prononcé et déjà il sonne à la manière d’un cristal et, déjà son diapason n’est plus qu’un illisible.  « Archeologia dell'anima », reprenons-nous en écho avec l’artiste. Oui, toujours revenir aux sources, là est le lieu de la vérité avant que ne s’emparent d’elle les artifices, les déplacements, les altérations. A bien y réfléchir, l’utopie  ne serait-elle le seul lieu dont nous disposons pour arriver à ce qui nous est le plus propre ? Ainsi nommons-nous les « affinités électives ». Elles déterminent notre habitation sur terre.

 

           Je viens d’allumer ma lampe. Le Causse, petit à petit se couvre de brume. Sous peu il fera nuit. Nous rêves se rejoindront-ils par-delà la distance ? Nos rêves d’utopie ? A toi dans l’obscur qui vient. A te lire bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 06:53
SEUL sous la courbe du ciel.

Au commencement - Huile sur toile.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

En ce temps d’approximation et de ruine on était arrivé au bout de soi avec la presque certitude qu’il n’y avait plus rien au-delà. Au-delà de soi. Le matin, à peine éveillé de son cocon de chair, on ouvrait les fenêtres de ses yeux et l’on apercevait, au mieux, une pluie de phosphènes éclatants, au pire, l’envers de ses paupières où s’allumait la densité ombreuse de la nuit. On demeurait en soi avec un sentiment d’étrangeté. Partout, à l’intérieur des voiles de peau, une confondante complexité comme si quelque malin génie se fût appliqué à brouiller les cartes. Une éternelle jonglerie, des apparitions-disparitions, des abîmes s’ouvrant, des désirs s’immolant dans l’immanence de leur propre vanité. On avançait à l’intérieur de son corps avec d’infinies précautions. On tendait les mains vers l’avant à la façon des somnambules. On marchait sur le fil étroit de l’équilibriste. On posait la rainure de ses fesses sur la barre lisse du trapèze. Dans l’infinité de miroirs qui tapissaient ses parois internes, sa propre image reflétée sur le tain du mystère : silhouette de mime, visage blême comme la Lune, bras d’insectes, abdomen de cuir pareil à celui d’un scarabée, jambes arquées dans la position du cavalier. Son propre espace comme une esquisse se métamorphosant à mesure de la projection de ses lignes et arabesques.

On gravissait les marches de son territoire, les ventouses des pieds soudées aux marches de pierre. Des marches usées, cirées d’humidité, gonflées de mousse, gagnées d’un lichen à la teinte de bouteille ancienne. On n’osait affermir sa progression, évitant de s’appuyer aux balustres d’albâtre qui cédaient sous le poids et menaçaient de vous envoyer dans d’énigmatiques salles où grinçait la bouche mauve de la torture : pyramides aiguës de berceaux de Judas, chevalets aux rouages multiples hérissés de picots, araignées espagnoles aux griffes acérées. C’était une lente agonie, une découverte de ce que jamais on n’avait vu, cet intérieur qui se manifestait si peu, sauf l’éblouissement créé par une sublime saveur, l’écartèlement sur l’étrave de la jouissance ou bien les fulgurances de la douleur, sa diffusion dans le réseau des nerfs identique à une gerbe d’éclairs dans la geôle étroite d’un cauchemar. Malgré tout on avançait car l’immobilisme eût été la pire des choses, l’ensevelissement dans le berceau même de son anatomie. Il fallait regarder, tâter, éprouver la gamme des sensations et connaître, aiguiser le pieu de sa lucidité. Demeurer eût correspondu à disparaître à soi, à s’effeuiller dans le vent acide du néant.

Au-dessus de soi, dans les mailles des muscles et parmi les brumes des humeurs complexes, tout un monde étrange d’architectures oniriques, des arcs de pierre en plein cintre, des ponts suspendus dans le vide, des passerelles ne menant nulle part, des échauguettes accrochées à l’angle de tours, des lanternes de verre se balançant dans un vent venu d’on ne savait où, des piliers creux entourés d’escaliers hélicoïdaux, d’énormes poutres avec des poulies auxquelles étaient attachées des cordes fouettant l’air de leur tressage inquiet. Vraiment on ne savait rien de ce dedans que l’on croyait pouvoir opposer à un hypothétique dehors. On longeait les murs épais, parfois criblés de trous par lesquels on pensait voir un paysage, des collines, des arbres aux feuilles dorées, des promeneurs, des villages mais, en réalité, la vue se cognait aux angles des apparences et revenait en sifflant, pareille à des shurikens et il fallait se baisser afin d’éviter la blessure ou bien la mort. Oui, on avait été un rêveur debout, un explorateur du rien, un chercheur d’impossible.

Au-delà de sa frontière de peau il n’y avait RIEN, sauf le vide et cette vérité partout hurlant sa nécessité : le monde on l’avait imaginé, le monde on l’avait façonné à l’aune de ses propres insuffisances, juste histoire de mettre en face de soi un possible interlocuteur, un guide, un ami, un conseiller, un confesseur et dieu sait quoi encore dont on eût espéré qu’ils nous sauveraient, - harpies de brume et de songe -, de notre propre désastre. On était en état de sidération, dans un tremblement proche de la syncope et à seulement se pencher sur le vertige de sa destinée on sentait combien tout ceci qu’on appelait vieng> ou bien existence était ténu, tissé de rêverie, habillé de mensonge. Immense comédie. Pour exister il eût fallu sortir de soi, faire effraction, se donner comme possible figure du monde et à seulement éprouver le flou dont notre itinéraire était le recueil, on était comme dépossédé de son être, réduit à ne paraître qu’en effigie de carton s’agitant dans le castelet du brave Guignol. Mais Guignol à la vision vide, Guignol s’agitant SEUL, entre des murs de papier, des décors de fausses pierres, des vêtures d’épouvantails parcourues de rides d’inconsistance et de toiles de givre. Guignol sans Gnafron le serviteur fidèle et serviable, sans Madelon, la fenotte au cœur sensible, sans Flageolet, Cassandre, Emilie, Octave ou bien Battandier. SEUL Guignol avec sa face rubiconde, ses pommettes rouges pour faire semblant, ses yeux noirs pour regarder le monde vide, sa redingote de bure et son bâton qui ne frappe jamais personne puisque personne n’existe. Guignol face à Guignol. Guignol en abyme reflétant à l’infini des myriades de Guignol, des kyrielles de Guignol, tous identiques, sans différence aucune, manière d’éternel auto-engendrement dont il n’y avait plus rien à attendre que cette insensée multiplication sans début ni fin.

L’erreur, car il en avait une, ç’avait été, un jour, de proférer le commencement, autrement dit d’évoquer sa propre origine, de mettre en place une mythologie, de proposer la facile solution d’une eschatologie à laquelle on pouvait se raccrocher comme à la souche du Déluge afin que sa vie fût légitimée. Alors tout pouvait être dit au titre d’une fable : soi, l’autre, le monde, la profondeur de l’univers, les autres univers, le fourmillement des galaxies, les autres galaxies, en un mot tout ce qui, résultant d’une évidente mystification, prenait corps au-delà même de son propre corps, le seul qui fût dans l’évidence et se clôturât dans le mot même qui le définissait. A vivre dans l’enceinte de soi, la seule dimension repérable, visible, préhensible, on prenait le risque calculé, mesuré, explicité de renoncer à tout ce qui, précisément, n’était pas soi. La brindille noire de la fourmi, l’éternelle amante dont on attendait qu’elle nous rendît conforme à notre propre ressenti, le vol circulaire de l’oiseau, l’arbre, la pierre. Mais tout ceci ce n’était que des déclinaisons de ce que l’on était intimement, à l’intérieur des frontières de son roc biologique, au sein du réseau volatile de son esprit, au centre des tourbillons d’écume et de plumes de son âme. Parfois on allait tout contre son épiderme, là où le jour commençait à être perceptible, on entaillait au scalpel de sa volonté le parchemin de peau, on disposait son œil inquisiteur dans la fente discrète et l’on s’appliquait à regarder avec l’inquiétude de celui qui, depuis toujours, attend une révélation. Oui, une révélation car, après tout, n’était-on victime d’une illusion, n’était-on atteint de cataracte avec l’impossibilité de cerner toute présence un tant soit peu éloignée ?

En effet, ça bougeait au-delà de soi. Ça vibrait. Ça faisait sa boule jaune-soufre fonçant dans l’éther bleu, à la vitesse des comètes. Ça faisait son ourlet à la couleur de menthe, ça diffusait une traînée pareille à la queue d’un cerf-volant. Ça filait dans l’espace agrandi avec son bruit de rhombe, de silex taillé qui découpait de vibrantes lanières dans la toile compacte de l’air. C’était si vraisemblable, doué d’une telle force, animé d’une si impressionnante vitesse qu’un instant, ébloui jusqu’au tréfonds, on eût cru à quelque forme de réalité extérieure, à la réalisation d’un démiurge énervé en proie à un délire créatif. En ces moments proches d’une hallucination, - ou bien s’agissait-il seulement d’une croyance ? -, on était sur le bord de la séduction, sur la pente d’une conversion, prêt à accepter ce qui se rendait visible comme un satellite de son corps, un brillant événement, un surgissement prodigieux si inattendu, tellement espéré qu’on tendait les mains en direction du miracle et que, soudain, tout s’effaçait et il ne restait sur les demi sphères des paupières que des traînées colorées, des multitudes de photopsies, d’infinies mouches butinant de leurs trompes têtues les nappes de ses rétines. Alors combien l’on était désemparé, isolé au centre de soi avec, tout autour, ses ruisseaux de sang et ses compagnies ossuaires. Ses bruissements de paroles et ses chutes de pleurs.

Voilà, cette boule d’ignition solaire qui parcourait les espaces sidéraux, distillait son rayonnement cosmique d’un bout à l’autre de l’univers, c’était simplement le feu de ma passion, l’éclair lumineux de ma conscience, l’incendie volontaire allumé dans la soute de mon esprit afin que des étoiles vibrant sur le cercle du corps, sur la lisière, sur la frontière compacte, quelque chose comme une réalité extérieure s’allumât. C’est si difficile de vivre SEUL, d’en éprouver l’entaille vive, de sentir le bourgeon de sa lucidité s’éployer et distribuer sa sève sur la totalité de sa vision. Alors on se sent aphasique, incapable de proférer quoi que ce soit, on se sent hémiplégique, prisonnier de sa nasse de chair, incapable d’émerger de ce silence cotonneux dont le corps est le réceptacle en même temps qu’il le produit comme une araignée tissant la toile commise à sa propre finitude. Emmailloté en soi avec l’impossibilité d’en sortir. Momie définitive, chrysalide existentielle condamnée à faire l’épreuve de soi pour le temps des temps.

Mais je sens que quelque chose se déchire. Mais je sens comme une vibration. Cela grince au-delà de ma meute de sang et de chair. Cela parle et rit. Cela s’étonne et se manifeste. Oui, au travers de la déchirure de mes paupières, je VOUS vois, VOUS et puis VOUS aussi et VOUS encore, penchés sur les signes menus que je grave dans l’écorce de ma peau, ces stigmates qui me font être et me donnent l’illusion d’exister. Oui, je vous vois vous appliquer à déchiffrer ces mystérieux hiéroglyphes, ces messages en forme de morse, ces balbutiements pas plus hauts que le bruit du lampyre dans le foin de l’été. Non, ne m’abandonnez pas si tôt, non poursuivez le décryptage. Je ne vis que de cela, être un mot parmi les mots, une langue parmi les langues, un signe parmi l’infinité de signes du monde. Non ne partez pas, je vous aime ! Ne partez pas !

Partager cet article
Repost0
30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 06:51

Å cette époque-là de mon existence, je ne sais par quel hasard de mes centres d’intérêt, par quelle inclination de mes affinités, je ne voyais partout que matière à transformation, à passage d’une forme dans l’autre, prétexte au mouvant, au toujours renouvelé, au transitoire, au surprenant. Je devais bien me l’avouer en mon for intérieur et toutes ces médiations, ces échanges continuels des éléments (le feu pouvait soudain devenir eau, la terre se transformer en air), je ne m’inquiétais guère pour ma santé mentale, je constatais seulement que mon imaginaire jouait la ‘folle du logis’ sans me prévenir, si bien que je devais être attentif, marchant dans les rues, à ne nullement prendre les feuilles d’automne pour des papillons ou bien une jeune et élégante silhouette pour un animal fabuleux qui se serait égaré dans le labyrinthe des rues. Heureusement pour moi, ma raison était bien amarrée au réel et un solide fil d’Ariane me reliait aux choses habituelles de mon quotidien : mon appartement sur les quais de Seine, mon bureau dans la salle enfumée de la Rédaction de mon Journal, mes amis que je fréquentais autant que pouvait me le permettre un emploi du temps bien chargé.

   Je passais de longues heures dans la grande salle de lecture de la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou, cette ruche vitrée, à la fois studieuse et agitée, silencieuse et intellectuellement bruyante, diaprée, semée d’incessants mouvements. Les milliers de livres sur les rayonnages étaient les compagnons familiers dans lesquels je puisais souvent le sujet de mes articles, mais aussi la source d’une inépuisable joie. Un jour, tout à fait au hasard (j’aimais ceci, piocher sans quelque projet que ce fût un volume quelconque, espérant que ma fortune serait bonne), un jour donc, ma main heureuse préleva un livre de grand format dont le titre provoquait en moi une excitation, un réel état d’effervescence. Il s’agissait de ‘Perpetuum mobile, métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, ouvrage écrit par Michel Jeanneret, universitaire genevois. J’y découvrais avec un pur bonheur nombre de gravures au titre desquelles : les ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, cette étonnante vision de la laideur en son étrange beauté. Oui, l’impression ressentie était celle d’un vertical oxymore où la notion d’esthétique était bousculée au regard de cet étrange côtoiement, imaginons Quasimodo rencontrant Esméralda. La percussion était si forte, la commotion si puissante qu’une telle réunion ne pouvait avoir lieu que sous les auspices d’une ‘phantasie’ hors norme. Je passais de longues heures à regarder les figures tirées du livre d’Amboise Paré, ’Des monstres et prodiges’, étranges figurations dont on retrouvait un écho dans l’ouvrage de Pierre Boaistuau, ‘Le théâtre du monde’ (1558) :

   « Aucuns enfans naissent si prodigieux, & difformes, qu'ilz ne semblent pas hommes, mais monstres, ou abominations : aucuns naissent avec deux testes, quatre jambes, comme un qui a esté veu en ceste ville de Paris pendant que je composois ce livre. Autres s’entretiennent, et son collez ensemble, comme on a veu en nostre France de deux filles jumelles conjoinctes et liées par les espaules...»

    Bien sûr ces visions et récits étaient fortement inspirés par une conception chaotique, cataclysmique du monde et ce n’étaient point tant ces étranges apparences qui me fascinaient, mais bien plutôt le curieux phénomène de la métamorphose : une nature qui en devenait une autre par un mécanisme dont chacun ignorait la logique interne. Si ces apparences monstrueuses ma dérangeaient, cependant elles ne manquaient de m’interroger au plus haut point et il n’était pas rare que je me réveillasse en pleine nuit en compagnie de ces présences fabuleuses sans réellement démêler ce qui venait en droite ligne du songe, de l’imaginaire, de personnes atypiques rencontrées lors de mes pérégrinations dans la capitale. Ces pensées ne me laissaient que peu de repos dans la journée et il me fallait me concentrer afin que ces brusques apparitions ne pussent perturber mon travail qui demandait bien plus que de l’assiduité, une attention de tous les instants. A tout moment pouvait surgir une réminiscence qui n’était nullement proustienne (cette joie subite de la remémoration), mais plutôt kafkaiennne (ce tragique à fleur de peau), et le début du célèbre ouvrage du natif de Prague déboulait à la manière d’un irrépressible flux :

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux. »

   Je ne pouvais dire que j’étais réellement affecté par cette résurgence, elle me ramenait à l’âge béni de mon adolescence où je passais d’interminables heures, dans ma chambre, à voyager en présence de Kafka, Dostoïevski ou Musil, à la recherche d’un possible monde où exister. Certes je fréquentais prioritairement des auteurs tragiques mais il ne me déplaisait nullement d’intercaler, entre leurs lectures, quelques textes humoristiques de Marcel Aymé, Alfred Jarry, Courteline ou Jules Romains.

   Comme à l’accoutumée, lorsque mon travail m’en laissait le loisir, je me livrais à de longues et fréquentes promenades dans ce Paris si attachant. Je m’étais donné pour tâche d’explorer, petit à petit, chaque quartier, chaque rue afin que rien ne demeurât secret et mystérieux pour moi. Ceci me faisait inévitablement penser au beau titre de l’ouvrage d’Eugène Sue, ‘Les Mystères de Paris’. Je ne savais si mes nombreux périples me livreraient les figures étonnantes de Fleur-de-Marie et du Chourineur. Ce dont j’étais persuadé cependant, c’est qu’une exploration systématique de la moindre venelle me gratifierait de quelque anecdote, de quelque image inattendue dont mon imaginaire était constamment en attente.

   Ce que je dois préciser en premier lieu, avant de raconter mes voyages dans la complexité de la ville, c’est une impression aussi nouvelle que paradoxale qui s’était inscrite dans mon esprit depuis quelque temps. Lorsque je songeais à l’ouvrage du Genevois ou bien que je feuilletais de mémoire le livre de Kafka, que je déambulais du côté des ‘Métamorphoses’ d’Ovide, j’étais pris d’une manière de vertige, une impression de vue décalée, dédoublée, un genre d’astigmatisme dont, parfois, j’avais bien du mal à revenir. Si bien que surgissait souvent en moi la belle phrase de Pierre Reverdy concernant le statut du créateur de poésie : « Le poète est dans une situation difficile et souvent périlleuse, à l’intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité.»  Je ne sais si j’étais soudain devenu poète, cependant le réel qui me faisait face me jouait plus d’un tour, si bien que je me pensais atteint d’hallucinations au milieu desquelles vibrait toute l’énergie condensée du mirage. Mais fort heureusement ceci n’était que passager et le trouble disparaissait aussitôt que mon attention se portait sur un autre centre d’intérêt. Comme une image floue aperçue sur le tourbillon de l’onde dont le regard ne pouvait s’emparer que dans l’approximation, l’indécision, tout retrouvait son habituel visage dès le ris de vent évanoui.

    Cependant le phénomène de la métamorphose, pour étonnant qu’il paraissait, n’était nullement le seul à avoir élu domicile dans le corridor étrange de ma tête. En parallèle à cette vision dédoublée, s’inscrivait ce que je nommerai un ‘pouvoir’, faute de mieux, le pouvoir d’omniscience. A peine un personnage apparaissait-il dans mon champ de vision que je pouvais en deviner la nudité sous la vêture, le contenu des pensées sous le front studieux. De lui, rien ne m’était inconnu, ni son nom et prénom, ni son adresse, ni les lieux où vivaient ses amis. Je dois dire que parfois, cette qualité qui m’habitait confinait à l’étourdissement, sinon à l’éblouissement ou au malaise. Malgré tout je n’aurais pu abandonner ce ‘don’ qu’à m’amputer de coupables et précieuses délices.  

 

   Les chemins de la métamorphose

  

   Station Cluny-La Sorbonne

 

   Après avoir parcouru de long en large de nombreuses rues du Quartier Latin, un peu fatigué de cette marche incessante, je gagne la station Cluny-La Sorbonne où je prends le métro afin de faire une pause et me disposer à observer, à la dérobée, cette singulière faune humaine qui constitue, quotidiennement, l’ingrédient de mes articles. Peu de monde sur le quai en ce milieu de matinée. Une rame arrive, s’immobilise le long du quai avec son habituel grincement. Plusieurs étudiants et étudiantes montent dans la voiture en bavardant joyeusement, on dirait une compagnie de moineaux jouant avec les brindilles et autres graines dans le Jardin du Luxembourg. Je reconnais sans peine Clotilde, l’étudiante en lettres ; Chloé qui hante la Fac de Droit, Emilien l’étudiant en médecine.

   Une dame âgée me précède, s’assoit sur un strapontin. Je m’installe face à elle. Son prénom : Mathilde, elle est retraitée, elle vit Rue Buffon, près du Jardin des Plantes.

   Selon mon habitude je sors de mon sac un livre de poche dont je poursuis la lecture. Je dois avouer, ce matin, j’ai un peu de mal à me concentrer, alors je laisse flotter mon esprit, regardant, les étudiants, puis la vielle dame, puis les étudiants de nouveau. Mathilde est vêtue de sombre. Elle a un sac Adidas en toile, suspendu au bras. Aux pieds, une paire de charentaises avachies.  Sur la tête, un feutre gris fatigué d’où sortent des mèches grises, on dirait des cordons d’amadou.  Ses mains tremblent légèrement. Ses traits sont tirés comme si elle n’avait pas dormi. Sa tête oscille de haut en bas selon les secousses du train.  

   Elle lit distraitement un journal, tournant les pages d’une manière mécanique qui fait penser à l’attitude syncopée d’un automate. Elle lit des faits divers, surtout, des histoires de voleurs à la tire, de malfrats qui sévissent dans les quartiers périphériques, de prostituées de la Rue Saint-Denis exploitées par leurs souteneurs, de gains faramineux au Loto, des objets saugrenus que les gens modestes déposent au Mont-de-piété, des bonnes actions de l’Armée du Salut. Tout ceci je le perçois clairement, comme si je radiographiais sa tête et y observais les idées s’y imprimer au fur et à mesure de sa lecture. Elle paraît absente à elle-même, perdue dans un rêve sans rives, peut-être même est-il déserté, ce rêve, en son centre ? Peut-être est-il vide, sa lecture une simple occupation destinée à tuer le temps ?

 

   Maubert-Mutualité

 

   Des voyageurs montent et descendent. Les étudiants bavardent et rient de concert. De son sac usé, Mathilde a sorti un poudrier et un petit miroir de poche cerclé de métal. Elle ôte son feutre. S’en échappe une chevelure blonde, soyeuse, avec quelques reflets de platine. A ses oreilles, de larges créoles d’or qui se balancent en rythme. Son front est de pur albâtre, lisse comme le jour. Ses joues, sur lesquelles elle applique de rapides touches de maquillage, sont d’un rose délicat, poudrées tel un frimas sur des fleurs de cerisier au printemps. Elle peint ses lèvres d’un geste sûr et doux à la fois, d’une teinte située entre dragée et incarnat. Elle est tout à son œuvre de beauté. Elle paraît souveraine, telle la Reine de Saba apportant ses offrandes au Roi Salomon. Bien sûr, je suis le seul à apercevoir ces prodigieuses transformations. Que penserait donc le trio étudiant de cette genèse qui bifurque brusquement, qui abat comme un château de cartes les prédicats anciens dont Mathilde était affectée pour leur substituer ceux, nouveaux, primesautiers, fleuris, d’une jeunesse qu’elle a peut-être oubliée, remisée au plus profond de la mémoire ? Mais les préoccupations du trio sont à des années-lumière du statut de Mathilde, de mes visions médusées, sinon délirantes.

   Clothilde ne pense nullement au prochain thème de lettres qu’elle abordera sur les bancs de son université. Pas plus que Chloé n’évoque quelque principe du droit international. Pas plus qu’Emilien n’envisage ses prochains travaux pratiques en salle d’anatomie, cette blancheur sépulcrale et chloroformée. Chacun a mieux à penser, mais le décryptage sera pour bientôt, curieux Lecteur, je te sens un brin impatient, peut-être même fébrile !

 

    Cardinal-Lemoine

 

   Un couple de personnes âgées, Henri et Lucette, gagne le compartiment avec quelques difficultés de locomotion. Henri est retraité de la Poste et, bien évidemment, il collectionne les timbres du monde entier. Sa bibliothèque est remplie de Catalogues de philatélie Thiaude, Yvert & Tellier, qui n’ont plus aucun secret pour lui. Lucette était jardinière d’enfants. Sa passion est la cuisine dont, sur elle, elle porte l’emblème épanoui. Ils ne parlent pas, opinent en silence et penchent leurs têtes chenues dans les courbes.

   Les étudiants, légèrement émoustillés par l’événement qui s’annonce,  entonnent une chanson à boire :

« Allez viens boire un p'tit coup à la maison

Y'a du blanc, y'a du rouge, du saucisson

Et Gillou avec son p'tit accordéon

Vive les bouteilles et les copains et les chansons…»

  

   Lucette revoit ‘Gilles’ son amant d’autrefois, l’image est si floue, elle se demande si elle ne l’aurait inventé. Henri, lui, est présentement au régiment, dans la casemate surchauffée, le poêle bourré jusqu’à la gueule. Il tape le carton. Il boit des verres de petit blanc. Mathilde ne pense à rien d’autre qu’à la beauté qui est en train d’éclore, de se propager telle une onde bienfaisante dans son corps étonné. Elle ne se souvenait plus qu’il y avait tant de vigueur, d’énergie dans un corps jeune, souple, élancé, façonné par l’activité physique, modulé par l’amour, fécondé par la joie immanente de vivre, d’éprouver des sensations, de les placer au centre de soi, cette flamme inextinguible que l’on pense éternelle. Mathilde est dans l’entièreté de sa tâche dont rien, apparemment, ne semble pouvoir la distraire. De temps à autre elle vérifie sa vêture. Elle tapote de ses longues mains effilées l’écharpe de soie qui déplie ses vagues autour de son cou. Elle ajuste son cardigan de laine mohair sur sa poitrine qui est ferme, galbée à souhait. Autour de ses bras, de fins lacets d’or où joue la belle lumière matinale. C’est une ‘re-naissance’ qui la parcourt de la tête aux pieds, qui l’énivre, lui fait monter le feu aux joues.

  

   Jussieu

 

   Des mouvements divers qui ne semblent nullement affecter Mathilde qui, sur son strapontin, vient de sortir un livre de son sac. De ses doigts effilés aux ongles couleur rubis, elle tourne délicatement les pages d’un ouvrage de belle édition, orné de charmantes gravures libertines ‘Les liaisons dangereuses’ de Choderlos de Laclos. L’étudiant en médecine a interrompu un instant sa chanson à boire, a jeté un rapide coup d’œil sur le beau livre que Mathilde lit avec la plus grande attention. Alors Emilien n’est plus ici dans le compartiment qui tangue au rythme de ses rails, il est quelque part en plein XVIII° siècle, au centre de cette vie mondaine qui se moque bien des conventions et des usages sociaux. Il est Emilien-Valmont qui use de toutes les ruses que lui offre son imaginaire afin de séduire Clothilde de Tourvel, use également de tous les artifices de son charme pour faire tomber dans son escarcelle la belle Chloé de Merteuil. Il y a soudain comme un air de fête et d’érotisme discret dont on sent le nectar couler entre les travées des sièges. Parfois, ses lèvres carminées, Mathilde les humecte du bout de sa langue rose comme si elle se délectait d’un fruit précieux, peut-être d’une mangue aux saveurs tropicales. De temps à autre, elle se distrait de sa lecture, bat lentement des cils, une lumière bleue  rehaussée de khôl dévoile le velouté d’une paupière. Ses jambes sagement croisées sont celles d’une élégante, ce que confirment, semble-t-il, ses escarpins cerise aux talons infinis.

  

   Gare d’Austerlitz

 

   Tout le monde descend. Les étudiants sont encore effervescents. Ils se rendent à un joyeux monôme du côté du Parc de Bercy. Clothilde se demande bien qui de Chloé ou d’elle, Emilien va choisir pour en faire sa maîtresse d’un soir. Chloé se demande la même chose. Emilien ne se demande rien, il sait qu’ils feront ménage à trois et cette idée suffit à lui réchauffer le cœur.

Un instant j’ai perdu de vue Kafka, Ovide, ‘Perpetuum mobile’ et les choses, soudain, ont repris leur visage familier. Les étudiants sont de simples étudiants, Mathilde est redevenue cette vieille dame qui était montée dans le wagon à Cluny-La Sorbonne. Mathilde s’est levée avec difficulté, le strapontin claque contre la paroi. Elle s’appuie sur sa canne. Ses escarpins vernis ont laissé la place à ses charentaises fourrées. Maintenant son cardigan est à peine visible, recouvert qu’il est par un manteau ancien, rapiécé. Quelques traces de maquillage subsistent au milieu du sillon des rides. Le khôl a coulé, le rimmel a fondu et tout ceci dessine sur le visage la géographie d’un sombre marigot. Sur le quai, sa marche est peu assurée, si bien que je lui propose de l’accompagner, de l’aider à porter son sac. Elle accepte avec plaisir mon invitation. Elle me précise qu’elle habite Rue Buffon, tout près du Jardin des Plantes, à quelques pas seulement de la gare. Cette adresse il me semble la reconnaître, comme on reconnaît un fait ancien que l’on a remisé dans les coursives de la mémoire

   Nous sortons sur le Quai d’Austerlitz. J’offre mon bras à Mathilde qui le prend aussitôt. Elle s’y appuie avec confiance. Je la perçois qui trottine à côté de moi à la manière d’une souris. Je pense à la comptine que chantent les enfants des écoles : « Une souris verte qui courait dans l’herbe ». A partir d’ici, je crois que Kafka revient à grandes enjambées. A côté de moi, me donnant la patte, la Souris Verte paraît au mieux de sa forme. Elle trottine gaiement, lisse souvent ses moustaches, ce qui est un signe de contentement évident. Elle tient serré dans le creux de sa patte droite un morceau de gruyère. Elle en coupe un brin, me le tend. Nous grignotons de conserve. Nous mâchons longuement la petite friandise, elle avec de petits couinements, moi avec quelques onomatopées de satisfaction. On les confondrait presque avec des miaulements ou bien des ronronnements. Il y a quelques passants dans la rue qui promènent leurs chiens. Je ne sais pourquoi, un gros Labrador noir a grogné lors de notre passage. Son maître a dû tirer sur la laisse pour qu’il ne s’intéresse plus à nous. Bien sûr Mathilde-la-Souris a tressailli, elle n’aime guère ces colosses des rues qui l’effraient et je la comprends. Ma Compagne est rassurée, voici l’essentiel. Nous arrivons devant l’entrée de l’immeuble de Mathilde. « Vous monterez bien prendre quelque chose ? », me dit-elle et je vois ses moustaches trembler d’aise. « Oui, bien sûr, volontiers. »

   Nous montons l’escalier. Mathilde-la-Souris doit trottiner plus vite que moi. Il faut dire les marches sont hautes pour sa petite taille, alors que pour moi, c’est un simple détail. Cependant les dernières me donnent un peu de mal. Je ne sais pourquoi mais je dois prendre un peu d’élan pour arriver sur le palier. Souris me précède dans son charmant petit appartement, bien entendu il me fait inévitablement penser à une souricière, mais à une souricière pour le plaisir, non pour la peine. Je m’assois sur le canapé pendant que Mathilde s’affaire à la cuisine. Elle revient bientôt avec deux écuelles remplies de croquettes fort odorantes, sans doute à base de poisson. Je m’approche de mon écuelle. Je lape à petits coups de langue. Je nettoie régulièrement le crin de mes moustaches. Mathilde me regarde manger avec un réel contentement au fond de ses petits yeux.

   Parfois, je fouette l’air de ma queue afin de chasser une mouche qui tourne autour de moi et m’agace. Cela fait rire mon hôtesse. Nos amuse-gueules terminés, Mathilde me dit : « Serais-tu d’accord pour aller jouer au Chat et à la Souris dans le Jardin des Plantes ? » Bien sûr j’accepte. Je jette un coup d’œil dans le miroir de l’entrée. Je crois bien que je me trouve en beauté. Ce long poil angora est si souple, si élégant, à la blancheur de neige. Ces oreilles à l’intérieur rose, si adorables. Ces yeux couleur d’ambre, si clairs. Ce museau si délicatement frais, brillant. Cette queue si touffue. Ces pattes si douces. Décidément Mathilde et moi faisons un beau couple. Oui, très beau ! Peut-être nous marierons-nous. J’écrirai un article à ce sujet. Son titre : ‘Les noces d’un Chat et d’une Souris’. ‘Ça aura du chien’, comme me dira, sans doute, Berlant, mon Rédacteur en chef.

 

   Epilogue

 

  Vous lecteur, vous lectrice, penserez avoir lu une histoire à dormir debout. Sans doute, mais rien n’est si simple. Voyez-vous, cela fait quatre ans que j’ai écrit l’histoire que vous lisez aujourd’hui. Mathilde et moi sommes en ménage. Nous coulons des jours heureux et passons des après-midis entiers à jouer au Chat et à la Souris sous les épaisses frondaisons du Jardin des Plantes. En ce moment, je termine une longue cure psychanalytique commencée au début de ma relation avec Mathilde. Mon thérapeute a diagnostiqué, chez moi, une tendance à la fabulation, à la mythomanie, si bien que, me prenant pour un chat, j’en venais à oublier mon statut d’homme. Parfois, d’un ton un brin sentencieux mais cependant amical, le Docteur Lecerf me disait :

    « Voyez-vous, mon cher Bengal, un chat qui se prendrait pour un homme, passe encore, mais un homme qui se prend pour un chat, alors là c’est un comble ! C’est comme si le Pape se prenait pour sa ‘Papamobile’ ! Le jour où vous ne miaulerez plus pour prendre un rendez-vous, le jour où vous ne courrez plus après la première souris venue, alors vous serez guéri, alors vous aurez terminé votre cure ! A bientôt Bengal, portez-vous bien ! ».

   Je ne sais pas pourquoi mais, en me quittant, Lecerf m’a tendu sa grosse patte velue, je sentais les nervures de ses griffes juste en dessous. Il a miaulé un vague au revoir, lissé ses longues moustaches, a balayé son tapis persan de sa queue. Je vous assure, ce Psy a besoin d’une thérapie ! Sans doute faudra-t-il que je le fasse allonger sur le divan. Il n’aura nullement besoin de parler. Je lirai en lui comme au travers d’un livre. Comme si, connaissant par cœur l’histoire des ‘Liaisons’, je savais par avance les destins de tous les protagonistes par le menu. Il sera épaté, Lecerf, je vous le jure, il sera épaté !

 

Partager cet article
Repost0
29 avril 2026 3 29 /04 /avril /2026 07:06
Dans le saisissement de soi.

Saisir, mais quoi ?

Adèle Nègre.

C’était replié, là, au fond de l’abysse. C’était tapi. Cela guettait. Cela souffrait de guetter. Parfois un jet d’encre, une dissolution de soi dans le tumulte de l’eau. Cela faisait ses dendrites noires en étoiles, en cheveux fous, ses bâtonnets d’axones à la teinte de bitume, cela faisait son feu de Bengale à la lumière éteinte. Cela vivait d’être oublié, ici, dans le monde secret, dans la faille où s’invaginait le mystère de la présence. Présence dont l’écho était l’absence se répercutant sur les parois lisses d’un sens à connaître qui ne venait pas, qui s’étiolait à mesure de son essai de profération. Ce qu’il restait à faire, ceci : plier ses tentacules en pelote, réduire ses ventouses à la taille d’un renoncement, lisser le globe de ses yeux et l’absorber du-dedans, le retourner dans le sein de la calotte obtuse, en tirer une longue cécité.

Je suis dans l’antre de l’ego, reclus. Je suis dans la geôle bienfaisante qui ne veut rien connaître des lacs et des montagnes, des paysages grandioses, de la vanité des hommes, de l’amour aux griffes vénéneuses. « Saisir, mais quoi ? », voilà l’antienne qui habite ma tête de poulpe, coule dans l’encéphale visqueux des questions inopportunes. Voilà qui me cloue dans ma forteresse lente et m’y laisse à demeure, désemparé de ne rien savoir de ce qui est, de ce qui vit, respire et se projette dans le corridor de l’avenir. Il fait si lourd dans la fosse abyssale et l’eau glauque cerne mes orifices d’une effroyable touffeur. Comme plongé dans le liquide putride d’une mangrove et les crabes déglutissant mes fragments avec la délectation propre aux jouisseurs et autres hédonistes. Mais que ne décillent-ils leurs yeux ? Que ne se décident-ils à voir toute la fantasmagorie qui habite l’univers, la folle gigue qui s’agite à la face des choses afin de mieux tromper, afin de mieux réduire à néant ? Combien pourtant il serait facile de sortir de sa caverne, de regarder le peuple des Errants et de les haranguer à la manière d’un Zarathoustra, leur enseignant la disparition de l’homme, la farce immémoriale qui inonde la songerie creuse des croyants et des naïfs. Vous vivez un rêve, vous dormez debout, ô vous armée pléthorique des hallucinés et des thaumaturges.

Voici. Depuis la draperie sombre de ma nuit, depuis l’obscur qui presse mes tempes et dissout ma volonté, une main a surgi dans l’étonnement de ce qu’elle est. Un battoir ouvert avec ses cinq sarments qui s’égouttent piteusement vers le sol de poussière. La main, la pince de crabe s’est essayée à saisir cela qui passait à sa portée. Une goutte d’eau, l’esquisse d’un nuage, le remous du vent emportant la feuille d’automne. Tout ceci qui est réel et joue sa partition à mieux nous confondre, à nous installer dans une duperie sans limite. Mais l’homme, mais la femme ? Ne serait-ce qu’un cheveu, l’extrémité d’un index, le frémissement d’une parole, le souffle chaud d’une haleine. Ceci aurait suffi. Ceci m’aurait installé dans l’être. Mais non, il n’y avait que le vent, la courbe anonyme du ciel, le silence faisant ses boules de gomme. Rien d’autre que moi, le poulpe distrait de soi au point de s’oublier et le temps qui partait à reculons par la bonde sans fin de l’aporie. Juste un glougloutement, une symphonie d’évier, une torsade, un vortex suceur : « Saisir, mais quoi ? » « Saisir, mais quoi ? » « Saisir, mais quoi ? ». Il fait si froid au fond de l’océan quand les tentacules brassent la vacuité éternelle de l’eau. Si froid !

Partager cet article
Repost0
18 avril 2026 6 18 /04 /avril /2026 07:42
Un monde flottant.

                                                        LA CIME DE L'EST.

                                   Œuvre de Livia Alessandrini.

                                            Villeneuve 2013.

 

 

 

 

   Nul ne pouvait plus voir.

 

  Le problème, car il y avait problème, c’est que nul ne pouvait plus voir cette scène de désolation. Sauf Voyante à la proue de son vaisseau de pierres, Sirène hautement tendue vers le ciel de l’improbable. Mais, d’abord, il faut parler de ceux qui sont absents, les Distraits, les Errants, tous les pauvres hères qui, tout au long de leur existence avaient fourbi les armes de leur étonnante destruction. C’est ainsi, les Vivants sont toujours en quête de leur propre mort comme s’ils voulaient hâter leur finitude et savourer les délices du Néant à même leur lourde inconséquence.

 

   Leur inextinguible curiosité.

 

  Ce qu’avait été leur cheminement sur Terre, voici : dès la pointe du jour alors que les herbes bleues s’éveillaient à la beauté du monde, que les biches buvaient l’eau limpide des sources, que l’épaule des collines frissonnait sous le premier vent, ils n’avaient de cesse de se répandre sur l’ensemble des territoires qui s’offraient à leur inextinguible curiosité. On les retrouvait partout. Tout au fond des vallées en longues caravanes pressées. Dans les nasses des villes, agglutinés tels des essaims de guêpes. Sur les plages de sable doré, corps mitraillés de soleil, vitre noires des lunettes pareilles à d’étincelants névés. Aux terrasses des cafés derrière des verres oblongs où dansait un soleil anisé. Dans les galeries marchandes et les Grands Magasins, à la queue-leu-leu, accrochés aux tapis roulants, telle une immense chenille processionnaire qui n’aurait même pas été consciente du nombre infini de ses pattes.

 

   Les éclats du paraître.

 

   « Inconscience », le grand mot était lâché, le sésame qui ouvrait à la compréhension de la condition humaine en son aveugle procession. Car vaquer à ses occupations, flâner le long des vitrines, être un chaland assidu à suivre le flot mouvant d’une rue, à se faufiler dans la foule dense des agoras, à mettre ses pas dans celui qui vous précède pour aller ici et là où se trouvent les éclats du paraître, ceci n’a rien en soi de répréhensible, à une condition, toutefois, que la conscience soit le moteur lucide des événements, non un simple accident parmi le flot agité d’une multitude.

 

  L’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Quelques esprits avisés avaient, à maintes reprises, tiré la sonnette d’alarme, montré le danger du moutonnement obséquieux, de la déraison singulière laquelle consistait à perdre sa singularité au milieu des confluences mondaines. Mais il y avait pire que cette simple divagation désordonnée. Oui, bien pire, toutes ces allés et venues les Humains les avaient accomplies en dehors du bon sens, semant ici une carcasse automobile rouillée, bâtissant là un viaduc enjambant l’écoulement du réel, abattant arbres et décimant terres pour y édifier les temples de la gloire consumériste. Sur Terre il ne demeurait plus un seul pouce carré qu’une herbe pouvait s’approprier, plus le moindre lieu capable d’accueillir l’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Partout le monde se fissurait.

 

   Cela a commencé une nuit dans le lourd sommeil des hommes. Comme un bruit d’orage, un roulement continu, le fracas d’un torrent sur l’étrave du rocher. De longues déflagrations qui faisaient leurs coups de gong jusqu’au centre bouillonnant de la lave. Parfois des hululements, des feulements pareils au supplice d’animaux entourés de feu dans les herbes jaunes de la savane. Dans les hautes maisons de ciment gris, dans les coursives des couloirs, dans les caves feutrées, le long du zinc gris des mansardes, sur les spires moquettées de rouge des escaliers, partout le monde se fissurait. Longues lézardes imprimant leur furie dans la matière torturée.

 

   Une invisible Conscience.

 

   C’était comme si une invisible Conscience s’était levée quelque part à l’horizon des hommes pour les ramener à la raison. Mais d’abord, il fallait le coup de semonce, la vigoureuse houle qui emportait avec elle la vanité, garrotait l’égoïsme, scindait la fierté, ligaturait la démesure, la folie expansive de ce peuple qui semblait privé de boussole et de sextant, livré aux gémonies d’une marche de guingois dans les ornières étroites d’une incompréhension généralisée. Oui, car errer de la sorte ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, à l’éviscération, à la diaspora, membres épars sur l’ensemble de la termitière qui gisaient, maintenant, parmi les gravats et les éboulis de toutes sortes.

 

    Ramure en plein ciel.

 

   Mais ce paysage de désolation, ces scories de l’Ancien Monde, ces pierres richement sculptées en train de rendre un dernier soupir, ces portiques démantelés, ces échelles suspendues dans le vide, ces réseaux de fenêtres vides, cette ramure d’arbre en plein ciel, telle une plainte, ce clocher médusé tendant son cône esseulé en direction d’un dieu invisible, cette conflagration du réel, tout ceci était certes tragique, moins cependant que la mesure anthropologique décimée à l’aune d’une vision inadéquate de ce qui, pourtant, s’annonçait comme refuge et abri, possibilité de progrès et de ressourcement. On ne scie jamais mieux la branche sur laquelle on est posé qu’à la mesure du confort qu’elle nous offre, du luxe dont elle pare notre assise. Mais cette constatation n’arrive qu’à l’issue de la crise. Il est rare qu’elle la précède.

 

   L’exténuation des choses.

 

   Le jour vient de se lever. Le premier jour après le Déluge. Voyante est tendue à la proue de son navire hauturier. Les vagues sont de pierre. Le ciel de cendres. Le lointain de boue et d’argile. Autrement dit un genre « d’extase matérielle » qui cherche la voie de sa prochaine profération, le chemin d’un langage qui devienne compréhensible. Surgir de l’exténuation des choses, prodiguer une ouverture, entailler la densité de ce qui est afin qu’une voie soit possible qui dise l’incomparable présence de l’être.

 

   Le lieu de leur vérité.

 

  Loin, très loin, un triangle de pierre, une étrange météorite qui brille de ses facettes de mercure, de ses aplats de nickel, de ses arêtes de chrome. Un monde immensément métallique troué de cratères où se laisse entendre la voix du mérite des hommes car, ici, sur le rocher échoué en plein ciel qui vient de les accueillir, les Invisibles, les Silencieux ont gagné le domaine de leur exacte parution, soit le lieu de leur vérité.

 

    Sublime poésie blanche.

 

   Ils habitent mers et océans. Mer des Nuées, des Pluies. Ils n’ont cure d’eux-mêmes, seulement du temps qui passe en fin brouillard, en minces nébulosités. Mer de la fécondité. Féconds en leur esprit qui se suffit du luxe de penser. Océan de la Tranquillité. Nulle agitation, seule la palme d’une méditation, l’efflorescence d’une contemplation et la moindre fleur aperçue, la moindre corolle en son épanouissement sont des sources inépuisables de beauté. Mer de la Sérénité. Ils sont au centre de l’écume radieuse du lotus, ils en sont le dépliement, la sublime poésie blanche qui chasse la démesure de l’ombre. Sont enfin parvenus à la pointe avancée de leur être et leur regard s’ouvre immensément sur l’infini spectacle des phénomènes.

 

   Ecouter son chant intérieur.

 

   Existent-ils vraiment ? Ou bien est-ce simplement le peuple de notre imaginaire projeté sur l’écran du cosmos ? Est-ce la vertu du regard de Voyante qui les a fait s’accomplir là dans la dérive de la galaxie cependant que la Terre dort dans son linceul de pierres, dans son tumulus de gravats ? Est-ce … ? Mais rien n’épuiserait la question car le mystère de l’être est trop grand qui interroge celui du monde. Alors il faut demeurer en soi et écouter son propre chant intérieur comme le premier venu, celui qui nous guide dans cet univers flottant dont nous supputons l’existence mais que nous ne pouvons déduire de rien d’autre que de notre propre sentiment d’exister. Mais écoutons la belle parole de l’ukiyo-e nous dire en mode subtil ce qui nous hante à la manière d’un ineffable visage du temps, d’une impermanence qui, tantôt nous trouve ici sur Terre, tantôt là-bas sur ce Monde inouï qui nous questionne de son étrange présence :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo ».

 

***

 

   Vivre, est-ce simplement cela, dériver au fil de l’eau dans l’attention à soi, à la fleur, à la feuille, devenir calebasse que le courant emporte pour une étrange planète. Est-ce cela ?

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 07:17
Dans l’approche indécidée de l’être

 

Léa Ciari

 

***

 

 

D’où venons-nous ?

Où sommes-nous vraiment ?

Vers où notre hésitant chemin ?

Les choses sont si indistinctes

sur le dépoli de la mémoire,

si floues à l’horizon nu du monde.

Certes, nous avançons.

Certes nous progressons.

Mais comme les aveugles,

mains tendues vers l’avant,

paumes auscultant les failles d’air,

 doigts crochetant quelque bribe infime du réel,

corps se frayant une impossible voie

dans la glu dense de l’exister.

Mais pourquoi donc n’existe-t-il

un Grand Livre de la Vie

dont nous pourrions feuilleter

les pages avec certitude ?

Combien, au lieu d’obscurs hiéroglyphes,

nous souhaiterions apercevoir les signes

de notre propre avancée,

une manière de sentier de lumière

bordé de joies simples,

ouvragé des belles dentelles du jour !

 

Au lieu de ceci une superposition

de strates limoneuses,

un empilement de manuscrits anciens,

un erratique palimpseste raturé, surchargé de doute,

suintant d’irrésolutions.

Le pire, sans doute, pour nous les hommes,

n’être qu’une tache,

une feuillée de cendre,

un illisible chiffre

parmi la pullulation mondaine.

Nous avons beau jouer des coudes,

bomber le torse, emplir nos poumons

des alizés du projet, rien n’y fait

et nous ne faisons que procéder

à notre propre enlisement,

nous distraire de nous

et ne plus savoir qui nous sommes.

Il faudrait, tels d’insouciants et candides enfants,

faire confiance à la joie de l’heure,

cueillir ici un brin de mousse étoilée,

là un rameau poudré de lichen,

plonger dans la première eau claire, limpide, lustrale

dont, sans doute, nous ressortirions

renaissant à nous-même,

les yeux lavés des scories

qui obscurcissent le monde.

 

Mais nous savons que ceci n’est

que la courbe d’un songe,

la réitération circulaire d’une pure obsession,

le retour sur soi d’une tragique cantilène.

Non, nous ne pouvons prétendre à nulle liberté,

puisque notre présence ici, sur terre,

 n’est que le fruit du hasard,

non la résultante de notre volonté.

C’est pourquoi nous nous sentons

si esseulés,

si exilés

au milieu des marées existentielles,

 tellement remis à notre propre destin,

cette peau de chagrin qui,

chaque jour un peu plus,

connaît l’étroitesse de sa condition.

 

Voici, nous regardons cette image.

Nous la trouvons belle

mais ne savons nullement pourquoi.

Joue-t-elle avec nous quelque partition

qui nous serait commune,

celle, par exemple, d’une infinie tristesse

que nous pourrions partager,

d’un chagrin dont nous ferions le don à une altérité,

laquelle, en retour, ferait un peu partie de nous,

s’immiscerait dans la faille à peine ouverte

de notre subjectivité ?

C’est sidérant cette proximité des Sujets,

le fait qu’ils se tutoient constamment, s’effleurent,

parfois s’entrepénètrent et que la solitude fasse toujours

son bruit de lancinant bourdon.

Je t’aime, tu m’aimes et, entre nous,

la part maudite d’une chair

qui ne sera jamais en partage.  

Etranges solipsismes dont la verticalité s’accroit

de la dimension outrancière de l’aporie.

 

Je vois ta géographie.

Je vois ton casque de cheveux roux.

Je vois la fulgurance de ta peau

comme au travers d’un prisme.

Je vois ta blanche vêture,

on dirait un habit de Novice

dans la lumière en clair-obscur d’une chapelle.

Je vois l’ombre tout autour

que ton corps découpe afin de paraître.

Je vois ton égarement

de n’être point reconnue

telle qui tu es, singularité se détachant

de la pléiade des autres singularités.

Faut-il donc que nos vies soient

étrangement anonymes

pour que leur essence se dissolve ainsi

 dans cette invisible charnière de l’angoisse.

Vois-tu, j’essaie de sortir de mon strabisme,

d’annuler mon astigmatisme,

d’aiguiser la gemme noire de mes pupilles

mais je demeure en moi,

 tu es encore plus loin

à l’aune de ces vains efforts.

 

Ce matin, me levant,

 j’ai essayé de saisir un flocon de réalité.

Sais-tu ce qu’il est advenu de mon aventure ?

Le flocon a fondu,

ne laissant en mes mains glacées

ni son étoile de cristal,

ni la trace d’un bonheur

dont il aurait pu être prodigue à mon endroit.

J’ai regardé dans la coursive étroite de la rue.

Les Passants passaient et repassaient

comme à travers eux,

comme multiples de leur propre être

et il ne demeurait dans les volutes de vent

qu’un sillage bien vite refermé,

la queue éteinte d’une comète.

Alors, je suis descendu dans la rue

de manière à éprouver son bruit,

à connaître la pente de son aventure.

 C’était étrange, cette longue perspective

pareille à un tableau de la Renaissance,

deux lignes de fuite à n’en plus finir,

ma silhouette multipliée à l’infini

comme si je découvrais en un seul instant

les stances du temps,

hier, aujourd’hui, demain

en un seul et même creuset.

 

Comme personne ne paraissait nulle part,

je me suis parlé à moi-même,

je me suis palpé,

j’ai accéléré la cadence afin de me regrouper,

de me savoir unitaire,

relié à ma propre personne,

rassemblé en un seul endroit de l’espace,

une seule entité du temps.

Eh bien échec et mat.

Rien ne me visitait qu’une bizarre diaspora.

Mes pieds étaient en arrière de moi,

mes jambes suivaient à quelques pas, près du caniveau,

mon bassin se balançait comme en sustentation

sans lieu bien déterminé,

ma poitrine se tenait au-devant,

 penchée dans la recherche des bras,

la boule de ma tête

- mes yeux exorbités étaient pareils à ceux d’un caméléon -,

 ma tête donc était la figure de proue

qui tachait de déchiffrer le monde,

 mais le monde était un écran blanc,

un bloc de gélatine où toi, l’Inconnue,

semblais vouloir me rejoindre.

Mais nos efforts à tous deux étaient risibles,

nous avancions l’un vers l’autre

dans l’attitude des mimes habiles à faire du sur-place,

à mouliner l’espace immobile de leurs pieds

comme s’ils voulaient signifier l’impossibilité d’être :

d’être à soi,

d’être à l’autre,

 d’être au monde.

Qu’en penses-tu, toi la Lointaine,

toi l’Hallucinée ?

Existes-tu au moins ?

N’es-tu ma propre image

que tu aurais capturée, phagocytée

afin que, me connaissant,

 tu pus, toi aussi, te connaître ?

Oui, le monde est étrange qui vibrionne,

loin, très loin,

au-delà des billes des yeux,

 au-delà du massif étroit du corps,

au-delà de la feuille fragile de la conscience !

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
17 mars 2026 2 17 /03 /mars /2026 08:26
Floriane

Barbara Kroll

 

***

 

 

   « Floriane », quel étrange nom, n’est-ce pas en ces contrées d’habitudes natives, en ces lieux où rien ne bouge que le tremblement des feuilles, les coulées d’air dans les rues désertes. Non, ne cherchez nullement, vous ne me connaissez pas. D’ailleurs comment le pourriez-vous au regard de cette absence que je suis aux yeux du monde, parfois à mes propres yeux. Je crois bien que je suis en fuite de moi-même, que je ne supporte ni mon image dans le miroir ni les conciliabules étroits en vis-à-vis avec ceux qui voudraient me cerner mais qui n’y parviennent jamais. Croient-ils me saisir, ces naïfs, que déjà je suis loin, au large d’eux, abrité de leur regard inquisiteur, soustrait à leur récurrente curiosité. Mon imaginaire est là qui me sauve de bien des déboires.

   Je ne suis donc pas connu de vous mais, de vous, je porte plus qu’une empreinte en moi, laquelle serait vite effacée au gré du temps qui passe. De vous, c’est la brûlure que je retiens, celle de votre regard que je n’ai jamais croisé et c’est pour ceci qu’il enfonce sa vrille au plein de ma chair, qu’il attise mon esprit toujours éruptif, une lave, un jet de soufre au plus haut du ciel. Vos yeux, pour moi, demeurent un mystère, aussi fulgurent-ils, aussi enflamment-ils mon esprit qui, jamais, ne connaît de repos. De vous, seul ce nom de Floriane qui fait ses boucles, jette ses anneaux dans l’espace, ils reviennent à moi et je les saisis dans la conque de mes mains tel le don le plus précieux qui m’ait été un jour octroyé.

   Voyez-vous combien il est rassurant de nommer quelqu’un, une Inconnue telle que vous, de lui attribuer un lieu sur cette Terre où la rejoindre, fût-ce en rêve. Tout le long du jour, écrivant ou lisant ou buvant une absinthe - ô son vert aquatique, sa touffeur de profonde alcôve, son goût de péché -, je susurre dans l’arc de mes lèvres, dans l’interstice blanc des dents, comme on le ferait dégustant un mets délicat, je chante donc en sourdine votre bel attribut, ainsi « Floriane », puis détachant une à une les syllabes « Flo-Ria-Ne », accentuant les consonnes initiales afin que, de leur énergie, naisse quelque chose comme un vertige, parfois une simple épellation, chaque lettre isolée de la précédente ou de la suivante, mille petits coups de gong reçus par mon cœur, mille percussions hérissant la toile de ma peau.

   Mais, Floriane, savez-vous au moins que vous m’appartenez, malgré l’infinie distance qui nous sépare, que nul emplissement ne comblera, savez-vous que vous êtes à moi bien mieux que l’Amante à son Amant ? En quelque sorte, plus que mon double, ma réverbération, mon simple écho, vous êtes une partie de qui je suis, indissolublement liée, votre sentiment de juste liberté se rebellât-il, manière de doublure, de seconde peau, vous respirez en moi, souffrez en moi, vous enthousiasmez en moi et il s’en faudrait de peu que nos deux natures n’en fassent plus qu’une en un genre de merveilleuse métamorphose dont ni vous, ne pourriez revenir, ni moi l’annuler, ma motivation fût-elle grande, ma volonté farouche.

   Mais que je vous rassure, Floriane, cette fusion de deux en un nous dépasse comme un acte transcendant s’exhausse bien au-dessus de celui qui en a favorisé l’apparition. Croyez-vous vraiment que l’Artiste ait créé, LUI-MEME, cette oeuvre sublime qui le toise de haut et menacerait de le réduire à sa merci si le soudain désir se manifestait en elle de commettre un geste définitif. Certes l’Artiste a prêté son bras, a mis en branle son intelligence, a œuvré longuement, patiemment afin qu’une forme voie le jour et rayonne ainsi à l’infini du temps, à l’infini de l’espace.

   Tout Artiste est un médiateur, un passant, un prête-nom. L’Artiste n’est que l’exécutant de l’Art, sa main, son œil, son geste. C’est seulement en ceci qu’il peut y avoir transcendance car il faut toujours recevoir de plus haut ce qui nous est adressé telle une faveur, un don des dieux, un éclair qui ne brille, une foudre qui ne tonne qu’à être les correspondants d’un mystérieux « Être », laissons-le en son anonymat, dans sa belle indétermination qui est peut-être, d’une façon purement logique, la totalité du réel trouvant en un foyer singulier, un lieu de pure félicité,  la possibilité de son effectuation.

   Mais je ne veux point m’égarer, Floriane, ne point me perdre dans des divagations de songe-creux. Je veux simplement vous avoir en moi comme j’ai mon souffle, ma sueur, mes larmes, mes rires, mes sautes d’humeur, mes cataractes de joie, mes effusions les plus soudaines et les plus vives. Il est nécessaire que vous m’apparteniez sans essai de diversion, sans que la moindre esquive ne traverse votre belle tête. Devenez-donc cet être sans épaisseur, ce pur joyau de transparence, cette vibration de cristal ou de diapason s’animant dans la cathédrale de glace d’un lointain et boréal iceberg.

   Oui, je crois que vous commencez à sentir là où, exactement, ma plus verticale inclination veut vous amener : à être moi plus que je ne puis l’être moi-même. En quelque sorte à procéder à mon « egocide », à vous laisser glisser dans la faille de mon Moi, tel le spéléologue s’enfonçant dans les lèvres grasses de la terre, gagnant, mètre par mètre, au gré de ses reptations, la crypte d’amour dont il est en quête, devenant en sa sourde avancée cette matrice dont il ne veut plus être que la forme indistincte, manière de chrysalide invaginée dans le luxe de son cocon. Oui, Floriane, devenez cette chrysalide, le cocon de mon désir vous est entièrement acquis, il ne laissera nulle place à qui ne serait nullement vous.

   Disparaîtriez-vous au hasard des jours et des heures, les caprices de l’exister sont si confondants, si atterrants, et je crois bien que je serais au bord de l’abîme, mains crochetées au rebord de poussière, visant cet Enfer dantesque dont j’ai toujours eu la présence plaquée dans mon dos. L’avers de ma pièce de monnaie, face brillante qui sourit au monde des Vivants. Mon revers, figure d’ombre qui s’ouvre au chant lugubre des Morts. Où donc mon lieu, si ce n’est sur cette fragile tranche, sur cette étroite carnèle qui reflète, tout à la fois, le feu de l’adret, la nuit de l’ubac ? Le savez-vous, au moins Ma Floriane - oui, vous aves remarqué ma possession subite de vous, cette emprise qui, peut-être, ne vous lâchera plus, pas plus qu’elle ne se distraira de moi -, nous ne sommes que cet étrange clignotement entre deux réalités également aporétiques. Trop de lumière, pas de lumière, c’est toujours l’aveuglement qui résulte des deux principes opposés, ce qui veut tout naturellement dire que, d’avance et pour la suite des temps, nous sommes condamnés, Floriane.

   Alors nous ne serons nullement de trop, deux-en-un pour faire face à cette vérité qui nous étreint, que nul ne veut voir, qui nous donne l’illusion d’être debout alors que nous ne sommes que des gisants couchés dans la nuit d’une crypte. Oui, la nuit d’une crypte. Non, ne me quittez pas Floriane, sinon, amputé de vous, comment donc pourrais-je ne pas vaciller, ne pas m’éteindre dans le crépuscule qui point et hésite ? « Floriane, Flo-Ria-Ne, Flo-Ria, Flo… », voici que je demeure sans voix à la limite du précipice. Que ne sautez-vous avec moi, Floriane. Ah, oui, j’oubliais, c’est bien étrange ces bords du rêve qui se rapprochent. Le cube blanc de la chambre étrécit soudain. Y aura-t-il suffisamment de place pour deux, pour Moi, pour vous Floriane, ma Douce-Folie ? Pour deux ? De la place !

  

Partager cet article
Repost0
28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 08:57
ONIRIA

Source : Doctissimo

 

***

« Les salamandres habitent la région du feu ;

les sylphes, le vague de l'air ;

les gnomes, l'intérieur de la terre; 

et les ondins ou nymphes, le fond des eaux.

Ces êtres sont composés

des plus pures parties

des éléments qu'ils habitent. »

 

M. Caron, S. Hutin

 « Les Alchimistes »

 

*

 

   Le soir, après avoir accompli nos tâches quotidiennes, après avoir lu des ouvrages, après avoir regardé les images de la Planète Cybernétique, nous regagnons la plaine livide de nos draps dont nous souhaitons qu’un paysage onirique s’en détache, effaçant les images du jour, ou plutôt les synthétisant, ou bien encore, et c’est ce qui est le plus plausible, en inventant de nouvelles, insues, inédites, inouïes, inconcevables en quelque sorte. Car c’est un univers bien étrange qui hante nos rêves, où se mêlent, pêle-mêle, en un genre de tohu-bohu mi-joyeux, mi-tragique, des icones que jamais notre imaginaire, fût-il fertile, n’eût jamais supposées, au motif que c’est notre inconscient qui a la main et n’en fait qu’à sa tête. Et cette formule « en faire à sa tête », n’est nullement gratuite. Que Celui, Celle qui ont déjà guidé leurs rêves, les infléchissant de telle ou de telle manière, y faisant figurer tel ou tel personnage connu (projection de quelque fantasme entretenu à l’état de veille), veuillent bien se signaler, nous en aurons vite réalisé l’inventaire. Car ici est bien l’essence de tout rêve en sa plus juste autonomie, en sa liberté la plus efficiente. Certes, des choses y figurent que nous connaissons, ce qui nous inclinerait à penser qu’il ne s’agit que d’une liberté relative, en réalité attachée à notre existence, manière de queue de cerf-volant flottant à la suite, et non domaine exilé de tout contact avec qui-nous-sommes.

   Et pourtant, je crois qu’il faut faire la thèse soit d’une surréalité, soit d’une méta-réalité qui seraient hors de toute pensée déterminative, un genre de satellite dont l’orbite est si éloignée de sa planète, qu’il lui devient totalement étrangère. Et c’est bien pour ceci que toute activité onirique est fascinante et qu’au sortir d’une nuit agitée le sol terrestre nous semble si paradoxal que notre marche ressemble bien plutôt à celle de quelque automate qu’à la progression d’un individu conscient de ses propres moyens. Loin d’être seulement instinctif, attaché à une fonction symbolique inconsciente possédant des attaches avec le réel, il me semble utile d’attribuer au Songe, en sa plus profonde signification, une abyssalité cosmologique, autrement dit, c’est un Monde Nouveau qui se crée dont nous ne connaissons, ni le mode de fonctionnement, ni les codes secrets, pas plus que le langage crypté qui pourrait se comparer à ces signes sumériens, à ces étranges inscriptions cunéiformes qui ornent les pierres mésopotamiennes, leur conférant une étrange puissance d’aimantation.

 

Être entièrement au Songe est ceci :

métamorphoser son corps,

 en faire une matière souple, ductile,

une sorte d’argile infiniment malléable,

capable des formes les plus diverses,

des pliures les plus étonnantes,

des chorégraphies les plus acrobatiques.

  

   Car, s’il s’agit bien d’une « représentation de l’esprit », selon la définition canonique, mais il existe en cette formule un vice de naissance au terme duquel nous affirmerons qu’il ne s’agit nullement d’une « re-présentation », autrement dit d’une simple réverbération d’une expérience antérieure (ce qui supposerait la présence d’un lien concret, démontrable à l’aune du principe de raison, entre l’état de veille et l’état de léthargie qui est le nôtre lorsque nous flottons sur les rives aériennes du rêve), alors que rien ne relie le Monde Réel au Monde Halluciné, si ce n’est un soi-disant Inconscient qui, par nature, ne saurait nullement se confondre avec quelque tâche de liaison que ce soit. Si nous pouvons supposer que l’Inconscient « existe », et sans doute existe-t-il à titre de thèse, il ne peut qu’être foncièrement coupé du Réel, faute d’en être partie prenante. Or, en fonction du principe de non-contradiction, une chose ne peut être elle-même et son contraire. Je poserai donc, comme foncièrement non-miscible, Conscient et Inconscient, accordant à la seule dimension cosmologique le pouvoir de pénétrer et animer nos rêves à la façon d’un processus originaire venu du plus loin des âges, se déclinant sous les espèces de l’Archétype, ce « Principe antérieur et supérieur en perfection aux choses, aux êtres qui en dérivent. »

   Car c’est seulement en vertu de son indétermination que l’Archétype sera libre de revêtir toute forme, de s’exprimer selon le langage qu’il aura choisi, de nous imposer les images qui seront les siennes, dont nous serons les Voyeurs éblouis. Là seulement est la souveraineté du Rêve en sa plus parfaite illimitation. Limiter le rêve, c’est lui ôter la partie la plus noble de son essence et donc le ramener à la simple condition d’un faubourg du réel. Posant ceci, nous ne faisons que décrire une autre réalité, à savoir celle du « Rêve éveillé » dont les attaches avec l’empirie est évidente, acte demi-conscient, demi-inconscient. Or, si ceci possède une réelle valeur en matière de thérapie (surtout d’auto-thérapie, la seule qui soit vraiment digne de ce nom), ce pseudo-rêve ne peut entretenir nulle parenté avec le Vrai Rêve, avec le prodige du Songe en sa chimérique substance. Car la valeur du « Vrai rêve », sa vertu, sont bien fondées sur de telles Irréalités. Raison pour laquelle j’adhère totalement aux propos des deux Auteurs des « Alchimistes » lorsqu’ils désignent la réalité élémentale sous les formes visionnaires, hautement fantaisistes, hallucinatoires, de la Salamandre, des Sylphes, des Gnomes, des Ondins et des Nymphes.  Comme si, successivement, le Feu, l’Air, la Terre, l’Eau ne pouvaient trouver à se dire que sous le lexique d’un bestiaire fantastique qui nous plongerait, d’emblée, dans la zone opaque, nébuleuse, fuligineuse d’une troublante Origine dont seulement des feux affaiblis de luciole viendraient jusqu’à nous avec toute leur charge de mystère et de sombre attirance.

   Parvenant sur les rives du Songe, c’est comme si, à la force du soudain, du moment subit, sous le brusque surgissement de l’instantané, de l’exaíphnēs, ἐξαίϕνης platonicien nous nous trouvions « subitement », « hors de », c’est ceci que donne à penser le mot en sa décomposition morphologique. Car ici, nous quittons notre sol habituellement terrestre pour gagner ce que je nommerai, à défaut d’autre vocable, « éthéré », « céleste », non dans une optique religieuse mais simplement dans une dimension ontologique, de changement d’un territoire connu, pour un territoire inconnu. Dans cette Nouvelle Contrée qu’il faudrait définir à l’aune d’un langage renouvelé, plus aucun paradigme antérieur de compréhension n’aura plus cours. Il s’agira au sens le plus immédiat, le plus fort de « dépaysement », un Nouveau Cosmos sera désormais le cadre de nos percepts, de nos affects, de notre intellect. C’est maintenant ce « subitement hors de », que je voudrais essayer d’aborder, ou plutôt d’effleurer, en ayant recours à l’allégorie d’un Songe, uniquement traversé d’imaginaire.

  

Rêve-Songe dans sa plus étrange étrangeté

 

Quiconque s’aventure ici court le danger

de ne nullement se retrouver

 

   La pièce est grande, dans les tons bleutés. Dans les tons, à la fois célestes, à la fois maritimes. Des notes de milieu de gamme, Saphir, que traversent des Bleus Électriques, qu’obombrent des Bleus de Nuit. Des Bleus Spirituels, on les dirait venus de nulle part, n’allant nulle part. Je suis au milieu de la pièce, hors la Pièce. Je suis le Voyeur-Vu. Je suis incarné au-dehors, désincarné au-dedans. Je suis Lumière hors cadre, Ombre dans le cadre. Je suis la pièce qui est moi. Je suis les Figures Féminines présentes et Moi plus que Moi en la conscience attentive de mon Être. Une étrange musique monte de mon corps.

 

Une fugue, de mes doigts.

Un adagio, de mon centre.

Une complainte, d’une zone illisible

de mon anatomie flottante,

uniquement flottante.

  

  Je sens les doigts de l’air qui glissent sur ma peau. Je sens la brûlure de la fièvre qui glace mon âme. Le jour est un jour d’aube qui n’en finit pas de monter de la nuit. Des cris, parfois, des hululements. Sont-ils ma Parole ?  Ou bien la voix du Monde en sa diffuse clarté ? Quatre, oui Quatre, comme la quadrature des Choses. Oui, Quatre taches de chair. Sensuelles, troublantes, plus vraies que vraies. Mes doigts-ventouses s’échappent de moi, forent l’espace, forent les corps des Suppliciées. En chœur, elles gémissent-jouissent et leur souffrance-félicité avive la flamme de ma joie. Serais-je soudain devenu le Maître de ces corps infiniment disponibles ?  Je suis leur Loi, elles sont les Servantes de la Loi.

 

Harem, leur servitude,

Harem ma torture,

mon tourment, ma croix,

 c’est elle qui me fait avancer,

c’est par elle que j’évite de chuter.

 

   Mais je sens que je chute infiniment au creux le plus ténébreux des abysses, je suis l’Aliéné qui ne se relève jamais qu’à mieux retomber. Ce sont les Quatre qui sont les Maîtresses et moi celui qui subis leur Loi.

  

Les Quatre de la Quadrature :

 

   Femme-Compotier aux jambes de bois noir exotique. Yeux grands, ovales, ils fixent le Rien avec une étonnante acuité.

   Femme-Miroir en laquelle mon reflet revient vers Moi et accomplit la partie manquante de qui-je-suis.

   Femme-Sofa aux bras relevés derrière la tête, Femme au compas des jambes ouverts, à la toison pubienne hérissée, pour quel étrange rituel ? Serais-je de la fête, de la Nuptialité ici consommée pour l’Éternité ? Oui, l’Éternité est là en sa Nature la plus réelle, la plus incarnée, le sexe est le centre du brasier. Je m’y abreuve comme à la Source Plurielle.

   Femme-Cariatide, elle tient haut les fruits de ses seins, des perles de résine incarnat en étoilent les aréoles. Le corps est pure argile, donation de soi au plus près de soi, réceptacle de l’Amour et les jambes fécondées, les jambes-nectar coulent doucement vers le sol de planches. Disjointes, éminemment disjointes. Serait-ce le trou du Souffleur par lequel il nous dirait le Rôle Terminal qui nous est imparti de toute éternité ? Parfois, les Quatre de la Quadrature entonnent des chansons de Mortelles et leurs chants résonnent longtemps, montent vers les étoiles, frôlent les dieux absents et regagnent l’horizon incendié de la Terre.  Elles sont les Mortelles-Immortelles au lieu de leur plus haute présence.

   Dans le plein du luxe immémorial, lustres de cristal de Bohème, plafonds de stuc chantournés, armoriés, plancher de chêne poli par les siècles, dans l’immobile du temps, des traversées d’Automates-Humains,

 

le Verbe se fait Chair,

la Chair se fait Verbe,
 

   des trajets de draisiennes en forme de reptile, des visages rieurs s’échappent des portes dorées des coches en bois, ils parlent, ils rient et leurs visages sont troués de leurs rires aigus, Cour des Miracles des Boiteux et des Bouffons, hoquets des calèches aux capotes de cuir noir, elles abritent un Peuple de Gueux, Femme-Cariatide laisse sortir de sa poitrine étroite le long sanglot de la misère Humaine, Des grappes de Quidams aux visages de Néant sont accrochés aux porte-bagages des diligences à vapeur, le jour monte dans les bleus, se décolore,

 

vire en gai Tiffany,

en Sarcelle joyeuse,

les couleurs sont à la fête,

en Givré de banquise,

 

des Joyeux Lurons en goguette

festoient bruyamment

portés par les ailes blanches,

 aériennes des torpédos.

  

   Les corps sont au centre du pandémonium, Je suis les Quatre qui sont Moi. Je métamorphose et m’échange avec qui-je-ne-suis-pas. Les murs sont les Quatre que je suis. Je suis les murs qui sont les Quatre que je suis, tout en ne les étant pas. La pelote de ficelle s’emmêle, se brouille, la fin est le début, le début est le milieu et la fin, le milieu est qui-je-suis et aussi les Quatre, chacune à son tour et, parfois en une seule forme réverbérée par les mille miroirs de l’Âme Infinie du Monde.

 

Ô miroir, féconde qui-je-suis,

fais que je sois Moi en mon unité confondu

et que je sois le Monde en son immensité,

en son illimitation, que je sois,

en une seule et unique mesure,

Femme-Sofa et Femme-Cariatide,

tous les Continents réunis,

tous les Tropiques,

tous les Méridiens,

 

Rêve-Souverain, Songe-Merveilleux,

ôte-moi des mors de la contingence,

porte-moi au plus haut,

que je puisse admirer la Terre,

qui-je-suis-sur-la-Terre,

cet infinitésimal,

cette diatomée perdue parmi

le peuple de cristal

des autres diatomées,

Ô Rêve-Songe,

réunis-toi en un Seul

et sois mon Unique Souci !

Mon Unique !

Mais j’entends une Voix,

je perçois le doux susurrement

de mots de miel.

Serait-ce Toi, Lectrice

qui te pencherais

sur le lieu de mon Rêve ?

Serait-ce Toi, Lecteur

qui t’inclinerais

vers mon Songe ?

Il fait si doux dans

ce monde duveteux !

Ne le crois-tu, Lectrice ?

N’en es-tu pas

convaincu,

Lecteur ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
27 février 2026 5 27 /02 /février /2026 08:04
Comme une image

           Œuvre : Barbara Kroll.

 

    Une scène de théâtre

 

   C’est vraiment étonnant, parfois, combien le réel semble se confondre avec une scène de théâtre. On est assis sur un fauteuil de velours rouge, dans la pénombre, parmi la foule de spectateurs muets, fasciné par le jeu qui se déroule sur la scène. Seulement cela qui compte, la scène et nulle autre manifestation ne saurait mieux nous convaincre de sa présence tangible, palpable. Un monde fermé sur sa propre logique, une topologie si exacte qu’elle semble correspondre au lieu même de nos affinités. Ecrin dont, jamais, l’on ne voudrait sortir. Il est si rassurant de penser qu’on a enfin trouvé un site propice à la halte, au repos, peut-être à une salutaire méditation. Mais le réel, est-ce ceci qu’on invente alors que l’imaginaire tisse sa toile, que le désir bâtit ses décors de carton-pâte ou bien possède-t-il une consistance particulière, une forme singulière, des prédicats auxquels il ne pourrait se dérober ? Mythe ou réalité ?

 

   Ineffaçable chiffre

  

   Mythe ou réalité ? C’étaient ces réflexions qui m’agitaient, la plupart du temps, alors que cheminant vers le Journal, je m’absorbais dans de creuses pensées qui n’avaient pour fondement qu’une nature fantasque dont le destin m’avait attribué l’ineffaçable chiffre : une idée sûre des choses le matin, que midi décolorait, que le crépuscule prenait en son sein, la métamorphosant, la rendant méconnaissable. Par exemple le réveil me surprenait dans une forme de romantisme fleuri que midi réaménageait en violent expressionnisme alors que le déclin de la lumière me trouvait dans une attitude proche de la contemplation, à l’orée de quelque symbolisme ouvrant les rivages sombres de la nuit. A dire vrai, je crois que je me sustentais de cette nourriture à demi mythique, à demi réelle, laquelle convenait à mes divagations, à mes états d’âme toujours en mouvement. Sans doute est-ce pour cette raison, d’un capricieux métabolisme, que le Journal m’avait confié l’écriture des articles relatifs aux manifestations artistiques, expositions, pièces et autres spectacles qui étaient autant d’oreillers moelleux, d’épaisseurs d’ouate contre lesquels les mouvements du Monde venaient s’amortir avec un bruit de feuille morte chutant sur le sol d’automne.

 

   Vagabonder

 

  Tous les matins, je longeais les murs imposants, recouverts de lierre sombre, d’un ancien couvent récemment transformé en Hôtel, belle bâtisse qui surgissait des brumes - le lac en contrebas les alimentait -, à la manière dont une figure se hisse d’un songe dont elle était prisonnière.  Rien n’y semblait réel que le glacis des tuiles vernissées coiffant les toits, les grappes de glycines blanches faisant leur luxe d’odeurs, les vitraux des fenêtres à meneaux que traversait une clarté couleur de miel et d’ambre. Un genre de Conte des Mille et Une Nuits venu d’Orient, qui aurait trouvé le site de son accueil dans cet Occident tellement versé dans les mailles étroites de l’expérience immédiate, de la connaissance objective des choses, sans délai, sans intercession aucune. On aura compris que mon cœur inclinait vers le rêve d’Orient, négligeant, le plus souvent, les considérations par trop rationnelles dont mes coreligionnaires étaient affectés jusqu’en leurs rêves certainement, tellement Descartes avait imprimé en eux les préceptes du « Discours de la méthode ». Ils considéraient la Science comme l’art le plus subtil qu’il se pût imaginer. Il s’agissait plus, pour moi, d’une existence se coulant dans le lacis primesautier d’un layon forestier que d’une marche catégorique ne se fiant qu’aux règles du bon sens. Vagabonder m’était plus agréable que suivre ces chemins bordés de concepts et envahis des ronces urticantes de la logique.

 

   Quelques lignes flexueuses

 

   Ainsi lorsque, dans le demi-jour, je progressais dans l’étroite Rue des Feuillantines que cernaient les ombres des hauts remparts, la tête encore dans les flux et reflux des rêves non encore dissipés, ma vue se troublait, ma conscience aussi sans doute et je ne prenais, des choses présentes, que quelques nervures, quelques lignes flexueuses dont je meublais mon cheminement solitaire. A cette heure, peu de passants. Parfois un chat sauvage fuyant au ras du sol avec l’allure d’une illusion. Avait-il au moins existé le temps d’un clignement d’œil ?  

   Comment, un jour, levant les yeux en direction des mansardes qui chapeautaient les hautes murailles, votre image m’apparut-elle, je ne saurais le dire, sauf peut-être décrire la vague trace qui entoura votre présence du prestige de l’absence ? Oui, voici ce qui était étrange au plus haut point, vous étiez, tout à la fois, cette belle figure matérielle dans le cadre de la fenêtre, mais aussi sa fuite éternelle dans une sorte d’astigmatisme qui brouillait tout, reconduisait aux abîmes l’apparition tout juste naissante. Insolite impression qui reprenait d’une main la vision dont l’autre m’avait fait le don, comme si, de vous, seulement l’inconnaissable pouvait se donner à voir.

 

   L’Inconnue de l’Hôtel

 

  Ici, maintenant, il faut se livrer à une description. Non point tant pour éclairer le lecteur que pour proposer à l’énigme qui m’habite quelques points de repère dont elle fera sa rapide topologie. C’est ceci qui devenait indispensable : des abscisses et des ordonnées, un graphique, le surgissement d’une géométrie. Cette Raison que je m’ingéniais à fuir, voici qu’elle s’imposait à mon esprit comme la seule ressource m’évitant de m’égarer en de bien troublantes divagations. Vous, l’Inconnue de l’Hôtel, il me fallait vous cerner de plus près et comment donc y parvenir si ce n’était en prenant, partout où cela était disponible, quelques indices concourant à délimiter l’assise de votre être ? Mais, procédant à un essai de description, les choses semblent déjà se dissoudre, m’échapper comme un objet précieux, un cristal, manifestant sa fragilité et les mains tremblent déjà d’en perdre le contact, cette pureté que nul ne saurait imiter, que nul artisan ne saurait façonner en un autre endroit qu’en son imaginaire. Parfois la réalité est si labile, indéfinissable, qu’elle est toujours en fuite, empreinte d’un oiseau blanc dans le silence du ciel. Mais il ne faut renoncer. Mais il faut persister en votre être autant qu’en le mien puisque, à présent, nos destins sont liés par une rencontre sans doute fortuite, distante, mais l’espace parle si peu en ce domaine, mais le temps se dissipe si vite quand la brûlure de connaître est si vive qu’aucune eau n’éteindra.

 

   Cette fuligineuse ébène

 

   Le maquis de votre chevelure est cette fuligineuse ébène, ce bois odorant, tropical, tressé des fibres du mystère, on n’en perçoit que la ténébreuse énergie, le doux enveloppement, cette soie qui bruisse et se retire à la fois. Votre visage, un biscuit à peine patiné, une lueur dans la nasse d’une crypte, une diffusion que dissimule, sans doute, une volonté de demeurer dans le retrait, de ne point offenser le jour, de loger l’idée dans un étui si semblable à ces théâtres de poupées avec leurs rideaux cramoisis, les festons dont ils sont ourlés, la rumeur dans laquelle ils s’enfoncent comme pour mieux se prêter aux rêves du puéril, de l’innocence, de l’attente d’une révélation, souvent d’une simple joie, élémentaire, se suffisant de ce mensonge du jouet, de son artifice, de sa comédie s’animant à bas bruit.

   Votre main en coupe, en nacelle sur laquelle repose l’étrave inaperçue de votre menton. Ce geste est-il chagrin, douleur ou bien repos après une épreuve, soutien consécutif à un abattement, ou encore le reflux d’une joie bien trop tôt évanouie ? Voyez-vous, vous me réduisez à ne vivre que de conjectures, à ne me nourrir que d’hypothèses. Sans doute seraient-elles vite balayées à l’aune de la connaissance du réel qui est le vôtre ! Supputations, approximations que les pensées que nous projetons sur un continent inconnu. Il y a tant de sentiers qui conduisent aux êtres quand on n’est guidé que par l’ignorance, l’affirmation gratuite, le transfert de fantasmes qui, le plus souvent, s’étiolent dès que le but approche, que la terre devient visible, le paysage se dessine.

  

   Cette avancée vers le Néant

 

  Et le triangle de ce coude rouge, cette avancée vers le Néant, cette presqu’île dont on perçoit à peine l’architecture, est-il objet de lassitude, renoncement, rassemblement d’une force avant qu’un acte soit accompli ? Votre attitude est si semblable à celle du lanceur de poids, cette puissance qui va se déployer, cette fureur athlétique qui veut dire son règne et l’auréole de son glorieux destin. Mais non, voici que je déraisonne et fabule, un pied dans la rue où s’écoule la vraie vie, un autre dans le théâtre où ne s’agitent que les ombres qu’un démiurge a construites pour éviter de faire face, pour ne se donner que des représentations complaisantes, des fuites, des dérobades.

   Voyez-vous il est si difficile de s’assumer en tant qu’homme et de ne pas céder à la tentation de se retirer dans un genre d’empyrée avec ses mannequins de brume, ses marionnettes de bois coloré dont on tire les ficelles, spectateur ému de sa propre facétie, de son allégeance au cabotinage, en sorte une échappatoire en direction de la facilité, du désengagement, de l’être ramené à la portion congrue que lui trace une coupable fantaisie, un effort de moindre envergure, un envers du décor se substituant à la pesanteur de toute factualité, de toute contrainte existentielle.

  

   Quelque élégance osée

 

   La toile de votre jupe est-elle un simple fourreau qui dissimule votre désir, la marque de quelque élégance osée, le refus de vous conformer aux instincts de votre classe ? L’Hôtel qui vous accueille est si huppé, si aristocratique qu’il me renvoie aussitôt aux préoccupations de ma « basse caste », peut-être celle des Intouchables qui longent les murs en les rasant et ne regardent jamais les Brahmanes, ceux qui leur sont supérieurs à l’aune de leur naissance. Êtes-vous d’essence sublime, d’une culture élevée dans l’ordre du savoir, d’une « gentry » logeant dans quelle inaccessible forteresse ?

  

   Une énigme

 

   Les piliers de vos jambes sont musculeux, tendus, sans faille apparente. Êtes-vous sportive ? Comment d’ailleurs pourrais-je le savoir, vous que je n’ai jamais aperçue ailleurs que dans ce cadre de fenêtre, dans cette identique posture qui paraît éternelle à force d’être une simple présence qu’on dirait hiératique ? Vous êtes une énigme et, à ce titre, vous hantez chacun de mes rêves, vous en envahissez la scène, vous êtes, à la fois l’Actrice, le Régisseur, le Souffleur qui me dit mon rôle et me cantonne à n’être qu’un Figurant parmi la foule des Nombreux et des Déshérités.

  

   « Garçon au gilet rouge »

 

   Pas plus tard que cette nuit vous m’êtes apparue sous les traits du « Garçon au gilet rouge » de Cézanne. Même attitude indolente, même visage abandonné, même obéissance du menton à l’étai d’un bras salvateur, même posture méditative qui, de son mystère, ne laisse rien percevoir qu’une transparence, l’image d’un ailleurs qui semble vous délivrer de vous-même en même temps qu’il vous dérobe au regard des autres. Oui, sans doute, votre apparence est-elle plus dynamique que celle du personnage de Cézanne mais, en son fond, il y a convergence en cette manière de profondeur qui semble creuser ses sillons dans les deux œuvres. Car, c’est bien cela, vous êtes une œuvre, rien qu’une œuvre ? Je le savais, mon imagination m’aura encore distrait du réel.

  

   Un hiver précoce

 

   Mais voici que le ciel se charge, que tombent les premières gouttes de cette pluie d’automne qui ressemble aux souvenirs dilués au fond d’un illisible passé. Je remonte le col de mon blouson. Le vent fait tourbillonner les feuilles, les assemble en de curieux itinéraires, en de capricieuses directions. Comme si, d’un instant à l’autre, tout pouvait soudain changer, un Intouchable devenir Brahmane avec tous les égards attachés à son haut rang, à son invincible dignité. La porte du bureau n’était pas verrouillée. Me voici bien distrait en cette saison finissante. Augure-t-elle quelque mauvais présage ? Un hiver précoce, une froidure, les jours qui se précipitent vers leur perte ?

   Il y a tant de symboles partout suspendus. Au faîte des arbres, dans le creux sinueux des caniveaux, dans la moindre brindille que le souffle disperse sans s’y attacher comme si, déjà, sa perte prononcée, il ne convenait que de poursuivre son imparable trajectoire.

 

   Rencontres étranges

 

    Quelques feuilles éparses sur mon bureau. Des notes prises au hasard des lectures, au confluent de quelques idées. Tiens, comme certaines rencontres sont étranges, peut-être prémonitoires, à moins qu’il ne s’agisse que de la réactivation de quelque réminiscence enfouie au plus loin des ans. Un article découpé dans la Presse : un Lanceur de poids athlétique dont les muscles brillent tel l’acier. Et puis cette illustration à même un livre de Beaux-arts demeuré ouvert : « Garçon au gilet rouge » et, à côté, Cézanne à la barbe fournie, une photographie de jeunesse. Quelques commentaires au stylo dans la marge.

   Je vais rassembler quelques intuitions, les mettre en forme. Cet article sur La « Sainte Victoire », voici que je souhaite le mettre en perspective avec ce « Garçon ». Il doit y avoir des osmoses, des fusions, des nœuds de sens. Les œuvres sont contemporaines, les couleurs presque identiques, cette palette réduite à trois tons fondamentaux, adoucis, qui s’interpénètrent, jouent entre eux, ces rouges éteints, ces bleus à peine appuyés, ce blanc surtout qui fait surgir le silence, aère le lexique, le rend vraisemblable, cette respiration de l’œuvre qui la porte en dehors d’elle et la tient en sustentation. Et puis cette identique figure de la présence humaine, de la présence géologique. Deux immenses patiences venues du fond des âges qui disent l’unique sentiment d’exister, cette subtile vibration de la peinture que rien ne vient troubler, qu’unifie encore ce bleu-vert de la végétation, le même que celui où repose le coude du Jeune Garçon, apparente sérénité que rien ne semble pouvoir altérer.

 

  VOUS, là, sur le seuil

 

  Mais voici qu’on frappe à la vitre. Je sors sur le pas de la porte. VOUS, là, sur le seuil, simplement vêtue de votre fourreau de toile blanche, ce haut rouge sombre qui vous va à merveille, ce teint de porcelaine doucement ambré, ces cheveux en chignon, cette lisse et souple ébène ramenée sagement sur votre nuque, ces mains si longues qu’elle ne paraissent jamais en finir de vous annoncer telle la Mystérieuse que vous êtes.

  

   VOUS, assurément !

 

 

 

  

 

 

 

 

  

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : fugues & contrepoints
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher