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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 08:57
ONIRIA

Source : Doctissimo

 

***

« Les salamandres habitent la région du feu ;

les sylphes, le vague de l'air ;

les gnomes, l'intérieur de la terre; 

et les ondins ou nymphes, le fond des eaux.

Ces êtres sont composés

des plus pures parties

des éléments qu'ils habitent. »

 

M. Caron, S. Hutin

 « Les Alchimistes »

 

*

 

   Le soir, après avoir accompli nos tâches quotidiennes, après avoir lu des ouvrages, après avoir regardé les images de la Planète Cybernétique, nous regagnons la plaine livide de nos draps dont nous souhaitons qu’un paysage onirique s’en détache, effaçant les images du jour, ou plutôt les synthétisant, ou bien encore, et c’est ce qui est le plus plausible, en inventant de nouvelles, insues, inédites, inouïes, inconcevables en quelque sorte. Car c’est un univers bien étrange qui hante nos rêves, où se mêlent, pêle-mêle, en un genre de tohu-bohu mi-joyeux, mi-tragique, des icones que jamais notre imaginaire, fût-il fertile, n’eût jamais supposées, au motif que c’est notre inconscient qui a la main et n’en fait qu’à sa tête. Et cette formule « en faire à sa tête », n’est nullement gratuite. Que Celui, Celle qui ont déjà guidé leurs rêves, les infléchissant de telle ou de telle manière, y faisant figurer tel ou tel personnage connu (projection de quelque fantasme entretenu à l’état de veille), veuillent bien se signaler, nous en aurons vite réalisé l’inventaire. Car ici est bien l’essence de tout rêve en sa plus juste autonomie, en sa liberté la plus efficiente. Certes, des choses y figurent que nous connaissons, ce qui nous inclinerait à penser qu’il ne s’agit que d’une liberté relative, en réalité attachée à notre existence, manière de queue de cerf-volant flottant à la suite, et non domaine exilé de tout contact avec qui-nous-sommes.

   Et pourtant, je crois qu’il faut faire la thèse soit d’une surréalité, soit d’une méta-réalité qui seraient hors de toute pensée déterminative, un genre de satellite dont l’orbite est si éloignée de sa planète, qu’il lui devient totalement étrangère. Et c’est bien pour ceci que toute activité onirique est fascinante et qu’au sortir d’une nuit agitée le sol terrestre nous semble si paradoxal que notre marche ressemble bien plutôt à celle de quelque automate qu’à la progression d’un individu conscient de ses propres moyens. Loin d’être seulement instinctif, attaché à une fonction symbolique inconsciente possédant des attaches avec le réel, il me semble utile d’attribuer au Songe, en sa plus profonde signification, une abyssalité cosmologique, autrement dit, c’est un Monde Nouveau qui se crée dont nous ne connaissons, ni le mode de fonctionnement, ni les codes secrets, pas plus que le langage crypté qui pourrait se comparer à ces signes sumériens, à ces étranges inscriptions cunéiformes qui ornent les pierres mésopotamiennes, leur conférant une étrange puissance d’aimantation.

 

Être entièrement au Songe est ceci :

métamorphoser son corps,

 en faire une matière souple, ductile,

une sorte d’argile infiniment malléable,

capable des formes les plus diverses,

des pliures les plus étonnantes,

des chorégraphies les plus acrobatiques.

  

   Car, s’il s’agit bien d’une « représentation de l’esprit », selon la définition canonique, mais il existe en cette formule un vice de naissance au terme duquel nous affirmerons qu’il ne s’agit nullement d’une « re-présentation », autrement dit d’une simple réverbération d’une expérience antérieure (ce qui supposerait la présence d’un lien concret, démontrable à l’aune du principe de raison, entre l’état de veille et l’état de léthargie qui est le nôtre lorsque nous flottons sur les rives aériennes du rêve), alors que rien ne relie le Monde Réel au Monde Halluciné, si ce n’est un soi-disant Inconscient qui, par nature, ne saurait nullement se confondre avec quelque tâche de liaison que ce soit. Si nous pouvons supposer que l’Inconscient « existe », et sans doute existe-t-il à titre de thèse, il ne peut qu’être foncièrement coupé du Réel, faute d’en être partie prenante. Or, en fonction du principe de non-contradiction, une chose ne peut être elle-même et son contraire. Je poserai donc, comme foncièrement non-miscible, Conscient et Inconscient, accordant à la seule dimension cosmologique le pouvoir de pénétrer et animer nos rêves à la façon d’un processus originaire venu du plus loin des âges, se déclinant sous les espèces de l’Archétype, ce « Principe antérieur et supérieur en perfection aux choses, aux êtres qui en dérivent. »

   Car c’est seulement en vertu de son indétermination que l’Archétype sera libre de revêtir toute forme, de s’exprimer selon le langage qu’il aura choisi, de nous imposer les images qui seront les siennes, dont nous serons les Voyeurs éblouis. Là seulement est la souveraineté du Rêve en sa plus parfaite illimitation. Limiter le rêve, c’est lui ôter la partie la plus noble de son essence et donc le ramener à la simple condition d’un faubourg du réel. Posant ceci, nous ne faisons que décrire une autre réalité, à savoir celle du « Rêve éveillé » dont les attaches avec l’empirie est évidente, acte demi-conscient, demi-inconscient. Or, si ceci possède une réelle valeur en matière de thérapie (surtout d’auto-thérapie, la seule qui soit vraiment digne de ce nom), ce pseudo-rêve ne peut entretenir nulle parenté avec le Vrai Rêve, avec le prodige du Songe en sa chimérique substance. Car la valeur du « Vrai rêve », sa vertu, sont bien fondées sur de telles Irréalités. Raison pour laquelle j’adhère totalement aux propos des deux Auteurs des « Alchimistes » lorsqu’ils désignent la réalité élémentale sous les formes visionnaires, hautement fantaisistes, hallucinatoires, de la Salamandre, des Sylphes, des Gnomes, des Ondins et des Nymphes.  Comme si, successivement, le Feu, l’Air, la Terre, l’Eau ne pouvaient trouver à se dire que sous le lexique d’un bestiaire fantastique qui nous plongerait, d’emblée, dans la zone opaque, nébuleuse, fuligineuse d’une troublante Origine dont seulement des feux affaiblis de luciole viendraient jusqu’à nous avec toute leur charge de mystère et de sombre attirance.

   Parvenant sur les rives du Songe, c’est comme si, à la force du soudain, du moment subit, sous le brusque surgissement de l’instantané, de l’exaíphnēs, ἐξαίϕνης platonicien nous nous trouvions « subitement », « hors de », c’est ceci que donne à penser le mot en sa décomposition morphologique. Car ici, nous quittons notre sol habituellement terrestre pour gagner ce que je nommerai, à défaut d’autre vocable, « éthéré », « céleste », non dans une optique religieuse mais simplement dans une dimension ontologique, de changement d’un territoire connu, pour un territoire inconnu. Dans cette Nouvelle Contrée qu’il faudrait définir à l’aune d’un langage renouvelé, plus aucun paradigme antérieur de compréhension n’aura plus cours. Il s’agira au sens le plus immédiat, le plus fort de « dépaysement », un Nouveau Cosmos sera désormais le cadre de nos percepts, de nos affects, de notre intellect. C’est maintenant ce « subitement hors de », que je voudrais essayer d’aborder, ou plutôt d’effleurer, en ayant recours à l’allégorie d’un Songe, uniquement traversé d’imaginaire.

  

Rêve-Songe dans sa plus étrange étrangeté

 

Quiconque s’aventure ici court le danger

de ne nullement se retrouver

 

   La pièce est grande, dans les tons bleutés. Dans les tons, à la fois célestes, à la fois maritimes. Des notes de milieu de gamme, Saphir, que traversent des Bleus Électriques, qu’obombrent des Bleus de Nuit. Des Bleus Spirituels, on les dirait venus de nulle part, n’allant nulle part. Je suis au milieu de la pièce, hors la Pièce. Je suis le Voyeur-Vu. Je suis incarné au-dehors, désincarné au-dedans. Je suis Lumière hors cadre, Ombre dans le cadre. Je suis la pièce qui est moi. Je suis les Figures Féminines présentes et Moi plus que Moi en la conscience attentive de mon Être. Une étrange musique monte de mon corps.

 

Une fugue, de mes doigts.

Un adagio, de mon centre.

Une complainte, d’une zone illisible

de mon anatomie flottante,

uniquement flottante.

  

  Je sens les doigts de l’air qui glissent sur ma peau. Je sens la brûlure de la fièvre qui glace mon âme. Le jour est un jour d’aube qui n’en finit pas de monter de la nuit. Des cris, parfois, des hululements. Sont-ils ma Parole ?  Ou bien la voix du Monde en sa diffuse clarté ? Quatre, oui Quatre, comme la quadrature des Choses. Oui, Quatre taches de chair. Sensuelles, troublantes, plus vraies que vraies. Mes doigts-ventouses s’échappent de moi, forent l’espace, forent les corps des Suppliciées. En chœur, elles gémissent-jouissent et leur souffrance-félicité avive la flamme de ma joie. Serais-je soudain devenu le Maître de ces corps infiniment disponibles ?  Je suis leur Loi, elles sont les Servantes de la Loi.

 

Harem, leur servitude,

Harem ma torture,

mon tourment, ma croix,

 c’est elle qui me fait avancer,

c’est par elle que j’évite de chuter.

 

   Mais je sens que je chute infiniment au creux le plus ténébreux des abysses, je suis l’Aliéné qui ne se relève jamais qu’à mieux retomber. Ce sont les Quatre qui sont les Maîtresses et moi celui qui subis leur Loi.

  

Les Quatre de la Quadrature :

 

   Femme-Compotier aux jambes de bois noir exotique. Yeux grands, ovales, ils fixent le Rien avec une étonnante acuité.

   Femme-Miroir en laquelle mon reflet revient vers Moi et accomplit la partie manquante de qui-je-suis.

   Femme-Sofa aux bras relevés derrière la tête, Femme au compas des jambes ouverts, à la toison pubienne hérissée, pour quel étrange rituel ? Serais-je de la fête, de la Nuptialité ici consommée pour l’Éternité ? Oui, l’Éternité est là en sa Nature la plus réelle, la plus incarnée, le sexe est le centre du brasier. Je m’y abreuve comme à la Source Plurielle.

   Femme-Cariatide, elle tient haut les fruits de ses seins, des perles de résine incarnat en étoilent les aréoles. Le corps est pure argile, donation de soi au plus près de soi, réceptacle de l’Amour et les jambes fécondées, les jambes-nectar coulent doucement vers le sol de planches. Disjointes, éminemment disjointes. Serait-ce le trou du Souffleur par lequel il nous dirait le Rôle Terminal qui nous est imparti de toute éternité ? Parfois, les Quatre de la Quadrature entonnent des chansons de Mortelles et leurs chants résonnent longtemps, montent vers les étoiles, frôlent les dieux absents et regagnent l’horizon incendié de la Terre.  Elles sont les Mortelles-Immortelles au lieu de leur plus haute présence.

   Dans le plein du luxe immémorial, lustres de cristal de Bohème, plafonds de stuc chantournés, armoriés, plancher de chêne poli par les siècles, dans l’immobile du temps, des traversées d’Automates-Humains,

 

le Verbe se fait Chair,

la Chair se fait Verbe,
 

   des trajets de draisiennes en forme de reptile, des visages rieurs s’échappent des portes dorées des coches en bois, ils parlent, ils rient et leurs visages sont troués de leurs rires aigus, Cour des Miracles des Boiteux et des Bouffons, hoquets des calèches aux capotes de cuir noir, elles abritent un Peuple de Gueux, Femme-Cariatide laisse sortir de sa poitrine étroite le long sanglot de la misère Humaine, Des grappes de Quidams aux visages de Néant sont accrochés aux porte-bagages des diligences à vapeur, le jour monte dans les bleus, se décolore,

 

vire en gai Tiffany,

en Sarcelle joyeuse,

les couleurs sont à la fête,

en Givré de banquise,

 

des Joyeux Lurons en goguette

festoient bruyamment

portés par les ailes blanches,

 aériennes des torpédos.

  

   Les corps sont au centre du pandémonium, Je suis les Quatre qui sont Moi. Je métamorphose et m’échange avec qui-je-ne-suis-pas. Les murs sont les Quatre que je suis. Je suis les murs qui sont les Quatre que je suis, tout en ne les étant pas. La pelote de ficelle s’emmêle, se brouille, la fin est le début, le début est le milieu et la fin, le milieu est qui-je-suis et aussi les Quatre, chacune à son tour et, parfois en une seule forme réverbérée par les mille miroirs de l’Âme Infinie du Monde.

 

Ô miroir, féconde qui-je-suis,

fais que je sois Moi en mon unité confondu

et que je sois le Monde en son immensité,

en son illimitation, que je sois,

en une seule et unique mesure,

Femme-Sofa et Femme-Cariatide,

tous les Continents réunis,

tous les Tropiques,

tous les Méridiens,

 

Rêve-Souverain, Songe-Merveilleux,

ôte-moi des mors de la contingence,

porte-moi au plus haut,

que je puisse admirer la Terre,

qui-je-suis-sur-la-Terre,

cet infinitésimal,

cette diatomée perdue parmi

le peuple de cristal

des autres diatomées,

Ô Rêve-Songe,

réunis-toi en un Seul

et sois mon Unique Souci !

Mon Unique !

Mais j’entends une Voix,

je perçois le doux susurrement

de mots de miel.

Serait-ce Toi, Lectrice

qui te pencherais

sur le lieu de mon Rêve ?

Serait-ce Toi, Lecteur

qui t’inclinerais

vers mon Songe ?

Il fait si doux dans

ce monde duveteux !

Ne le crois-tu, Lectrice ?

N’en es-tu pas

convaincu,

Lecteur ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 février 2026 5 27 /02 /février /2026 08:04
Comme une image

           Œuvre : Barbara Kroll.

 

    Une scène de théâtre

 

   C’est vraiment étonnant, parfois, combien le réel semble se confondre avec une scène de théâtre. On est assis sur un fauteuil de velours rouge, dans la pénombre, parmi la foule de spectateurs muets, fasciné par le jeu qui se déroule sur la scène. Seulement cela qui compte, la scène et nulle autre manifestation ne saurait mieux nous convaincre de sa présence tangible, palpable. Un monde fermé sur sa propre logique, une topologie si exacte qu’elle semble correspondre au lieu même de nos affinités. Ecrin dont, jamais, l’on ne voudrait sortir. Il est si rassurant de penser qu’on a enfin trouvé un site propice à la halte, au repos, peut-être à une salutaire méditation. Mais le réel, est-ce ceci qu’on invente alors que l’imaginaire tisse sa toile, que le désir bâtit ses décors de carton-pâte ou bien possède-t-il une consistance particulière, une forme singulière, des prédicats auxquels il ne pourrait se dérober ? Mythe ou réalité ?

 

   Ineffaçable chiffre

  

   Mythe ou réalité ? C’étaient ces réflexions qui m’agitaient, la plupart du temps, alors que cheminant vers le Journal, je m’absorbais dans de creuses pensées qui n’avaient pour fondement qu’une nature fantasque dont le destin m’avait attribué l’ineffaçable chiffre : une idée sûre des choses le matin, que midi décolorait, que le crépuscule prenait en son sein, la métamorphosant, la rendant méconnaissable. Par exemple le réveil me surprenait dans une forme de romantisme fleuri que midi réaménageait en violent expressionnisme alors que le déclin de la lumière me trouvait dans une attitude proche de la contemplation, à l’orée de quelque symbolisme ouvrant les rivages sombres de la nuit. A dire vrai, je crois que je me sustentais de cette nourriture à demi mythique, à demi réelle, laquelle convenait à mes divagations, à mes états d’âme toujours en mouvement. Sans doute est-ce pour cette raison, d’un capricieux métabolisme, que le Journal m’avait confié l’écriture des articles relatifs aux manifestations artistiques, expositions, pièces et autres spectacles qui étaient autant d’oreillers moelleux, d’épaisseurs d’ouate contre lesquels les mouvements du Monde venaient s’amortir avec un bruit de feuille morte chutant sur le sol d’automne.

 

   Vagabonder

 

  Tous les matins, je longeais les murs imposants, recouverts de lierre sombre, d’un ancien couvent récemment transformé en Hôtel, belle bâtisse qui surgissait des brumes - le lac en contrebas les alimentait -, à la manière dont une figure se hisse d’un songe dont elle était prisonnière.  Rien n’y semblait réel que le glacis des tuiles vernissées coiffant les toits, les grappes de glycines blanches faisant leur luxe d’odeurs, les vitraux des fenêtres à meneaux que traversait une clarté couleur de miel et d’ambre. Un genre de Conte des Mille et Une Nuits venu d’Orient, qui aurait trouvé le site de son accueil dans cet Occident tellement versé dans les mailles étroites de l’expérience immédiate, de la connaissance objective des choses, sans délai, sans intercession aucune. On aura compris que mon cœur inclinait vers le rêve d’Orient, négligeant, le plus souvent, les considérations par trop rationnelles dont mes coreligionnaires étaient affectés jusqu’en leurs rêves certainement, tellement Descartes avait imprimé en eux les préceptes du « Discours de la méthode ». Ils considéraient la Science comme l’art le plus subtil qu’il se pût imaginer. Il s’agissait plus, pour moi, d’une existence se coulant dans le lacis primesautier d’un layon forestier que d’une marche catégorique ne se fiant qu’aux règles du bon sens. Vagabonder m’était plus agréable que suivre ces chemins bordés de concepts et envahis des ronces urticantes de la logique.

 

   Quelques lignes flexueuses

 

   Ainsi lorsque, dans le demi-jour, je progressais dans l’étroite Rue des Feuillantines que cernaient les ombres des hauts remparts, la tête encore dans les flux et reflux des rêves non encore dissipés, ma vue se troublait, ma conscience aussi sans doute et je ne prenais, des choses présentes, que quelques nervures, quelques lignes flexueuses dont je meublais mon cheminement solitaire. A cette heure, peu de passants. Parfois un chat sauvage fuyant au ras du sol avec l’allure d’une illusion. Avait-il au moins existé le temps d’un clignement d’œil ?  

   Comment, un jour, levant les yeux en direction des mansardes qui chapeautaient les hautes murailles, votre image m’apparut-elle, je ne saurais le dire, sauf peut-être décrire la vague trace qui entoura votre présence du prestige de l’absence ? Oui, voici ce qui était étrange au plus haut point, vous étiez, tout à la fois, cette belle figure matérielle dans le cadre de la fenêtre, mais aussi sa fuite éternelle dans une sorte d’astigmatisme qui brouillait tout, reconduisait aux abîmes l’apparition tout juste naissante. Insolite impression qui reprenait d’une main la vision dont l’autre m’avait fait le don, comme si, de vous, seulement l’inconnaissable pouvait se donner à voir.

 

   L’Inconnue de l’Hôtel

 

  Ici, maintenant, il faut se livrer à une description. Non point tant pour éclairer le lecteur que pour proposer à l’énigme qui m’habite quelques points de repère dont elle fera sa rapide topologie. C’est ceci qui devenait indispensable : des abscisses et des ordonnées, un graphique, le surgissement d’une géométrie. Cette Raison que je m’ingéniais à fuir, voici qu’elle s’imposait à mon esprit comme la seule ressource m’évitant de m’égarer en de bien troublantes divagations. Vous, l’Inconnue de l’Hôtel, il me fallait vous cerner de plus près et comment donc y parvenir si ce n’était en prenant, partout où cela était disponible, quelques indices concourant à délimiter l’assise de votre être ? Mais, procédant à un essai de description, les choses semblent déjà se dissoudre, m’échapper comme un objet précieux, un cristal, manifestant sa fragilité et les mains tremblent déjà d’en perdre le contact, cette pureté que nul ne saurait imiter, que nul artisan ne saurait façonner en un autre endroit qu’en son imaginaire. Parfois la réalité est si labile, indéfinissable, qu’elle est toujours en fuite, empreinte d’un oiseau blanc dans le silence du ciel. Mais il ne faut renoncer. Mais il faut persister en votre être autant qu’en le mien puisque, à présent, nos destins sont liés par une rencontre sans doute fortuite, distante, mais l’espace parle si peu en ce domaine, mais le temps se dissipe si vite quand la brûlure de connaître est si vive qu’aucune eau n’éteindra.

 

   Cette fuligineuse ébène

 

   Le maquis de votre chevelure est cette fuligineuse ébène, ce bois odorant, tropical, tressé des fibres du mystère, on n’en perçoit que la ténébreuse énergie, le doux enveloppement, cette soie qui bruisse et se retire à la fois. Votre visage, un biscuit à peine patiné, une lueur dans la nasse d’une crypte, une diffusion que dissimule, sans doute, une volonté de demeurer dans le retrait, de ne point offenser le jour, de loger l’idée dans un étui si semblable à ces théâtres de poupées avec leurs rideaux cramoisis, les festons dont ils sont ourlés, la rumeur dans laquelle ils s’enfoncent comme pour mieux se prêter aux rêves du puéril, de l’innocence, de l’attente d’une révélation, souvent d’une simple joie, élémentaire, se suffisant de ce mensonge du jouet, de son artifice, de sa comédie s’animant à bas bruit.

   Votre main en coupe, en nacelle sur laquelle repose l’étrave inaperçue de votre menton. Ce geste est-il chagrin, douleur ou bien repos après une épreuve, soutien consécutif à un abattement, ou encore le reflux d’une joie bien trop tôt évanouie ? Voyez-vous, vous me réduisez à ne vivre que de conjectures, à ne me nourrir que d’hypothèses. Sans doute seraient-elles vite balayées à l’aune de la connaissance du réel qui est le vôtre ! Supputations, approximations que les pensées que nous projetons sur un continent inconnu. Il y a tant de sentiers qui conduisent aux êtres quand on n’est guidé que par l’ignorance, l’affirmation gratuite, le transfert de fantasmes qui, le plus souvent, s’étiolent dès que le but approche, que la terre devient visible, le paysage se dessine.

  

   Cette avancée vers le Néant

 

  Et le triangle de ce coude rouge, cette avancée vers le Néant, cette presqu’île dont on perçoit à peine l’architecture, est-il objet de lassitude, renoncement, rassemblement d’une force avant qu’un acte soit accompli ? Votre attitude est si semblable à celle du lanceur de poids, cette puissance qui va se déployer, cette fureur athlétique qui veut dire son règne et l’auréole de son glorieux destin. Mais non, voici que je déraisonne et fabule, un pied dans la rue où s’écoule la vraie vie, un autre dans le théâtre où ne s’agitent que les ombres qu’un démiurge a construites pour éviter de faire face, pour ne se donner que des représentations complaisantes, des fuites, des dérobades.

   Voyez-vous il est si difficile de s’assumer en tant qu’homme et de ne pas céder à la tentation de se retirer dans un genre d’empyrée avec ses mannequins de brume, ses marionnettes de bois coloré dont on tire les ficelles, spectateur ému de sa propre facétie, de son allégeance au cabotinage, en sorte une échappatoire en direction de la facilité, du désengagement, de l’être ramené à la portion congrue que lui trace une coupable fantaisie, un effort de moindre envergure, un envers du décor se substituant à la pesanteur de toute factualité, de toute contrainte existentielle.

  

   Quelque élégance osée

 

   La toile de votre jupe est-elle un simple fourreau qui dissimule votre désir, la marque de quelque élégance osée, le refus de vous conformer aux instincts de votre classe ? L’Hôtel qui vous accueille est si huppé, si aristocratique qu’il me renvoie aussitôt aux préoccupations de ma « basse caste », peut-être celle des Intouchables qui longent les murs en les rasant et ne regardent jamais les Brahmanes, ceux qui leur sont supérieurs à l’aune de leur naissance. Êtes-vous d’essence sublime, d’une culture élevée dans l’ordre du savoir, d’une « gentry » logeant dans quelle inaccessible forteresse ?

  

   Une énigme

 

   Les piliers de vos jambes sont musculeux, tendus, sans faille apparente. Êtes-vous sportive ? Comment d’ailleurs pourrais-je le savoir, vous que je n’ai jamais aperçue ailleurs que dans ce cadre de fenêtre, dans cette identique posture qui paraît éternelle à force d’être une simple présence qu’on dirait hiératique ? Vous êtes une énigme et, à ce titre, vous hantez chacun de mes rêves, vous en envahissez la scène, vous êtes, à la fois l’Actrice, le Régisseur, le Souffleur qui me dit mon rôle et me cantonne à n’être qu’un Figurant parmi la foule des Nombreux et des Déshérités.

  

   « Garçon au gilet rouge »

 

   Pas plus tard que cette nuit vous m’êtes apparue sous les traits du « Garçon au gilet rouge » de Cézanne. Même attitude indolente, même visage abandonné, même obéissance du menton à l’étai d’un bras salvateur, même posture méditative qui, de son mystère, ne laisse rien percevoir qu’une transparence, l’image d’un ailleurs qui semble vous délivrer de vous-même en même temps qu’il vous dérobe au regard des autres. Oui, sans doute, votre apparence est-elle plus dynamique que celle du personnage de Cézanne mais, en son fond, il y a convergence en cette manière de profondeur qui semble creuser ses sillons dans les deux œuvres. Car, c’est bien cela, vous êtes une œuvre, rien qu’une œuvre ? Je le savais, mon imagination m’aura encore distrait du réel.

  

   Un hiver précoce

 

   Mais voici que le ciel se charge, que tombent les premières gouttes de cette pluie d’automne qui ressemble aux souvenirs dilués au fond d’un illisible passé. Je remonte le col de mon blouson. Le vent fait tourbillonner les feuilles, les assemble en de curieux itinéraires, en de capricieuses directions. Comme si, d’un instant à l’autre, tout pouvait soudain changer, un Intouchable devenir Brahmane avec tous les égards attachés à son haut rang, à son invincible dignité. La porte du bureau n’était pas verrouillée. Me voici bien distrait en cette saison finissante. Augure-t-elle quelque mauvais présage ? Un hiver précoce, une froidure, les jours qui se précipitent vers leur perte ?

   Il y a tant de symboles partout suspendus. Au faîte des arbres, dans le creux sinueux des caniveaux, dans la moindre brindille que le souffle disperse sans s’y attacher comme si, déjà, sa perte prononcée, il ne convenait que de poursuivre son imparable trajectoire.

 

   Rencontres étranges

 

    Quelques feuilles éparses sur mon bureau. Des notes prises au hasard des lectures, au confluent de quelques idées. Tiens, comme certaines rencontres sont étranges, peut-être prémonitoires, à moins qu’il ne s’agisse que de la réactivation de quelque réminiscence enfouie au plus loin des ans. Un article découpé dans la Presse : un Lanceur de poids athlétique dont les muscles brillent tel l’acier. Et puis cette illustration à même un livre de Beaux-arts demeuré ouvert : « Garçon au gilet rouge » et, à côté, Cézanne à la barbe fournie, une photographie de jeunesse. Quelques commentaires au stylo dans la marge.

   Je vais rassembler quelques intuitions, les mettre en forme. Cet article sur La « Sainte Victoire », voici que je souhaite le mettre en perspective avec ce « Garçon ». Il doit y avoir des osmoses, des fusions, des nœuds de sens. Les œuvres sont contemporaines, les couleurs presque identiques, cette palette réduite à trois tons fondamentaux, adoucis, qui s’interpénètrent, jouent entre eux, ces rouges éteints, ces bleus à peine appuyés, ce blanc surtout qui fait surgir le silence, aère le lexique, le rend vraisemblable, cette respiration de l’œuvre qui la porte en dehors d’elle et la tient en sustentation. Et puis cette identique figure de la présence humaine, de la présence géologique. Deux immenses patiences venues du fond des âges qui disent l’unique sentiment d’exister, cette subtile vibration de la peinture que rien ne vient troubler, qu’unifie encore ce bleu-vert de la végétation, le même que celui où repose le coude du Jeune Garçon, apparente sérénité que rien ne semble pouvoir altérer.

 

  VOUS, là, sur le seuil

 

  Mais voici qu’on frappe à la vitre. Je sors sur le pas de la porte. VOUS, là, sur le seuil, simplement vêtue de votre fourreau de toile blanche, ce haut rouge sombre qui vous va à merveille, ce teint de porcelaine doucement ambré, ces cheveux en chignon, cette lisse et souple ébène ramenée sagement sur votre nuque, ces mains si longues qu’elle ne paraissent jamais en finir de vous annoncer telle la Mystérieuse que vous êtes.

  

   VOUS, assurément !

 

 

 

  

 

 

 

 

  

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22 février 2026 7 22 /02 /février /2026 08:04
Seule et le Soleil

 

Edward Hopper

« Une femme au soleil »

Source : Edward Hopper -

Peintures, biographie et citations.

 

 

***

 

 

 

 

   Savez-vous combien il est indécent d’observer une femme nue qui ne se sait ni nue, ni vue. Savez-vous combien il est troublant depuis sa propre sculpture de chair, tendue à la manière d’un arc, de pénétrer l’intimité d’une Abandonnée. Oui, Vous la Droite, dans cette venue à vous de la lumière mon regard a croisé toute la surface de votre anatomie sans même que vous en ressentiez la pointe de braise. J’avais fort mal dormi il faut dire et mon métier de journaliste inquiet offrait à mes nuits de belles perspectives d’insomnie. J’avais plus d’une énigme à résoudre dont, sans doute, je ne viendrais nullement à bout. Peut-être même eût-il été plus sage de renoncer à entrer dans les arcanes d’une vie complexe, tumultueuse, cette existence d’un Ecrivain dont on n’avait découvert les manuscrits qu’après sa mort. En quelque sorte il ouvrait de nouvelles voies à la littérature, raison pour laquelle on voulait connaître les moindres détails de sa biographie, les motifs qui l’avaient conduit à ne rien publier de son vivant. Les plus curieux et les moins avertis des conditions de la création pensaient pouvoir trouver dans un événement ou bien un autre la clé de compréhension de cette œuvre si singulière. Sans doute étaient-ils naïfs, cependant ils avaient le droit de l’être.

   L’été dévoile tout juste le bout de son nez. Après un printemps maussade, le soleil consent enfin à donner de ses nouvelles. Tôt levé, dès cinq heures du matin, nullement sorti du sommeil dans lequel je n’étais entré, sans doute hirsute, au milieu d’un fatras de notes et le cendrier plein de mégots, j’ouvre la fenêtre sur une campagne riante où des collines courent jusqu’à l’horizon. Un moutonnement vert propice à la méditation, une ouverture à la sérénité. Nul bruit si ce n’est une persistante rumeur qui m’est familière, mon sang bat dans mes oreilles au rythme d’un tamtam : ma journée sera certainement tout sauf apaisée. Les collines n’y pourront rien.

   Je reste longtemps sur le balcon de bois à sentir les derniers effluves de la nuit. Rien ne m’aurait alerté de votre discrète présence si la fumée de cigarette à l’odeur de miel n’était venue frapper mon visage à la façon d’un vent léger. Tournant légèrement la tête vers la gauche, me voici ébloui par tant de généreuse lumière. Derrière un rideau que l’air fait à peine flotter, VOUS dans la clandestinité de la pure nudité. Immobile telle la cariatide qui soutiendrait des volutes d’absolu. Voudrais-je me soustraire à cette vue qu’aucune volonté ne m’aiderait à le faire. Telle est la fascination que mon corps entier devient une étrange banquise à la dérive. Que faire d’autre que vous dévisager, autrement dit vous ôter tout visage, annuler votre épiphanie humaine, porter  votre image sur des fonts lapidaires. Vous ne pouvez être qu’une concrétion minérale, une émanation du sol, un genre de glaise qui aurait durci au contact de l’air.

   Diariste dans l’âme que me reste-t-il donc si ce n’est de tracer les contours de votre apparence ? Dire le lieu que vous êtes, en inventorier les formes, en préciser la nature. VOUS êtes tel l’insecte cloué sur la planche du taxidermiste, offerte à tous les supplices, immolée dans votre être même. Peut-on connaître sort plus tragique ? Mais ici, sur ce balcon qui s’allume des premières ardeurs solaires, en regard de l’Inconnu (e), que me reste-t-il d’autre que ce face à face silencieux dans un temps qui se fige, ne divulgue rien de son essence ? VOUS êtres offerte dans le même mouvement qui vous tient en réserve et m’ôte toute possibilité de vous connaître sauf dans la distance, l’approche, jamais l’intime au bout duquel pourrait s’offrir une relation. Ô douleur plurielle. De vous voir et de demeurer en moi. D’être vue et de ne pouvoir infléchir, vous-même, votre destin. Il est entièrement placé sous l’acte de ma vision qui, malgré les précautions dont je l’entoure, ne peut que vous aliéner, c'est-à-dire vous dépouiller de votre seul bien, à savoir cette nudité qui semble être ce par quoi vous figurez au monde.

   L’ombre vert sombre des murs dessine comme un infranchissable dais, presqu’un décor de théâtre aux personnages absents. Tout à la fois vous êtes l’actrice, la costumière, la maquilleuse, le souffleur à la voix aphone, le régisseur assis sur son fauteuil de pourpre, sans doute l’auteur qui a écrit la pièce, qui vous confie son âme corps et bien le temps d’une représentation (d’une existence ?). VOUS êtes si mystérieuse dans votre drapé hiératique. On dirait la volupté d’un Rubens que les morsures du temps auraient affaiblie, que les griffes de l’amour aurait entamée, que les lignes de la vie aurait prise au piège ne laissant percevoir que cette effigie dépouillée de ses principaux attributs : joie de vivre, exultation du corps, rayonnement de la chair hors de son enceinte de peau. Parfois même je me demande si vous êtes un être réellement matériel ou bien une hallucination qui serait venue visiter un esprit bien embrumé, cette enquête littéraire est si éprouvante qui ne dit son mot qu’en énigme, en clignotements, en vacillement si près de s’éteindre.

   Vous prendre en mon enceinte pourrait-il seulement consister à demeurer derrière une vitre et faire silence ? Mon intérieur est si agité, des paroles y font leur sabbat, des pensées s’y emmêlent tels les longs filaments des poulpes, mouvement océanique que rien ne pourrait arrêter. La raison de mes questions, leur incessant tournoiement, je n’en connais même pas les fondements (un tellurisme intime, l’enquête à poursuivre en direction de ce ténébreux Ecrivain qui habite dans la mansarde de ma tête depuis au moins ma naissance), ces interrogations donc, j’en ignore la destination, je les vis comme par procuration à défaut d’en connaître leur sombre commanditaire. Ceci s’appelle selon toute vraisemblance, angoisse, confrontation à l’absurde, pulsion et propulsion de soi en direction de ce monde si lointain qu’il pourrait se donner selon les caprices d’une fantasmagorie.

   En quelque sorte je VOUS rejoins en votre solitude qui pourrait aussi bien rimer avec hébétude. Il y a tant d’invraisemblance à être parmi les hommes, dans le sillage de leur seule folie. Car vous en conviendrez, Être des lointains, Parution de brume, Oscillations du rêve au-dessus d’une méridienne lagunaire, vous êtes sertie du plomb dont on fabrique les vitraux. Sans doute ductile à chaud, dans le vif du vivre, mais rigide, à la limite de la cassure lorsque dépossédée de vous-même vous flottez quelque part alentour de votre corps, aura, cercle magnétique cherchant son Nord, ne trouvant qu’une giration de boussole et nulle direction à emprunter que celle d’une éternelle divagation. Pourtant il ne tiendrait qu’à vous de vous saisir du cadre de cette fenêtre grand ouverte sur le libre accueil de l’espace. Quelle invisible main vous retient donc en arrière de vous ? Auriez-vous peur de l’épreuve de la liberté ? C’est vrai, je vous rejoindrai si tel était le cas, être libre est courir le danger en permanence de la perdre cette liberté, de lui substituer cette aliénation aux semelles de mercure qui nous réduit, le plus souvent, à la posture d’étranges culbutos. Nulle progression. Ni vers l’avant, ni vers l’arrière. Nulle propension à surgir dans le passé, nul bond vers le futur qui appelle et incendie la meute de foin de nos esprits.

   Faut-il, tout de même que votre condamnation au surplace ait été prononcée par d’implacables juges. Vous êtes là, dans la posture d’une jeune femme nubile avant qu’elle n’entre dans la case de boue sociale, qu’elle n’en colmate toute fissure afin que, promise, elle ne puisse point faillir à sa tâche. Voyez-vous, vous n’échapperez pas plus au grappin de votre servitude que moi au boulet qui me lie à cet Ecrivain fantoche qui ne brille guère plus maintenant que par ces feuillets tachés d’encre qu’un Editeur cupide a décidé de faire imprimer, non en raison d’une gloire posthume agissant tel un baume, simplement l’occasion d’arrondir une bourse et d’inviter au vernissage quelques Importants de son cercle d’intimes. Quant à ce cadre accroché au mur (êtes-vous chez vous ou bien dans un meublé quelconque, une chambre d’hôtel, le réduit d’une maison de passe ?), ce cadre parle-t-il de vous ? Y êtes-vous photographiée (ce piège qui vous métamorphose en animal de laboratoire !), toute petite fille aux tresses facétieuses, adolescente avec le rouge du désir aux joues, femme mûre avec l’aplomb de cet âge qui paraît éternel mais déjà les premières rides, déjà les premières fatigues des amours consommées en pure perte), ou bien est-ce l’image d’un ancien amant, la mise en scène d’un riant paysage avec lequel vous vous sentez en affinité ? Il y a tant de fine vapeur qui s’exhale de ce décor de cinéma. Ce rectangle de lumière dans lequel vous surgissez en tant que possible offrande à la lumière, que nous dit-il en termes scéniques ? La verticalité de votre solitude ? La proie en attente de son prédateur ? La dévotion à quelque divinité ? L’accueil d’une vérité qui ne pourrait se dire que selon la belle métaphore de la lumière ? Toutes ces ficelles sont si usées qu’elles ne tiennent, sans doute, que par défaut, par une faillite de l’imaginaire, une absence d’énergie à produire de la vraie pensée !

   Cependant que j’échafaudais mes creuses hypothèses, voici que je m’identifiais à ce Songe que vous êtes car il y a en vous cette prémonition du sommeil, cette disposition à glisser dans les mailles serrées du deuil nocturne, à vous confondre avec la tache bleutée de la Lune, les points évanescents des étoiles. Alors si ma divagation a quelque chance de tutoyer le réel, qu’apercevez-vous donc à titre de symbole dans ce Soleil présent à titre d’allusion ? L’archétype du Père, une brillante icône rayonnant du haut de son empyrée, la promesse d’un éblouissement amoureux, le visage aveuglant d’un dieu antique, votre propre présence qu’une pure joie dilaterait de l’intérieur ? Si plurielles sont les pistes de l’inconnaissance ! Car vous ne m’offrez que cela. L’amande de votre sexe dont j’aurais pu faire une ambroisie, même à distance, vous la dissimulez dans le golfe de votre fière féminité.

   J’ai quitté le balcon le temps d’aller chercher une cigarette, de craquer une allumette, de revenir sur les planches disjointes, de souffler dans l’air qui crépite deux ou trois volutes pareilles à une écume marine. Et voici que la scène est vide, que ne demeurent du spectacle que des murs de carton-pâte, des enfilades en trompe-l’œil, des décors que l’on démonte, des bruits de voix qui ordonnent, des cliquetis, des chuintements mécaniques, des rotations de treuils, des glissements de poulies. Toute une distribution de Comédie Humaine qui replie ses tréteaux, tire sa révérence. Le soleil est maintenant tout près du zénith. Sa goutte blanche gonfle et jette son fin nectar qui partout retombe. Il n’y a plus que lui qui soit réel dans tout ce chaos du monde. Je m’assois à ma table de travail, à ma table de crucifixion. Les pages blanches sont éparses comme après un orage et son vent agité, tourbillonnant. Mes notes dansent devant mes yeux tels des phalènes dans un cône de lumière. Les pleins percutent les déliés. Les mots jouent à saute-moutons. Les [S] sifflent, les [R] roulent comme des galets dans le lit d’un torrent. Les [L] bouillonnent, on dirait des feuilles liquides dans l’œil d’un cyclone. Les (T - D - N] font leur souffle court, les [G] leurs gutturales profondes. Plus rien n’est guère en pays de connaissance. Et l’Ecrivain, ou est-il l’Ecrivain, moi qui suis à sa recherche depuis presque la nuit des temps ? Voici qu’il m’échappe. Voici que je m’échappe, que je ne saisis même plus les bords de mon être. Peut-être l’Ecrivain, la Fille dans le pli du soleil, Moi dans cette chambre au balcon de bois qui donne sur le VIDE ! Peut-être ne sommes-nous que des spectres à peine issus du NEANT ? A peine issus. A peine …

  

  

 

 

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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 18:26
Joy et l’Hydre

Source : Pinterest

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   Ceci, cette pliure du temps et de l’espace, ceci, ce chamboulement de l’univers en son entier, bien des Mages l’avaient prédit, bien des Cassandre en avaient tracé la possible figuration. Bien évidemment sur Terre, peu nombreux ceux qui croyaient aux prédictions de ces oiseaux de mauvais augure. On était humains, totalement humains, ce qui veut dire que l’on n’en faisait qu’à sa tête. Constamment, l’on vivait dans le paradoxe, constamment l’on se manifestait dans le genre d’un comportement contradictoire. Nous disait-on de rouler moins vite, de moins consommer et, évidemment, chacun se piquait de battre des records et d’acheter sur des étals pléthoriques, tout ce qui passait à portée des yeux. Contre les vertus de la sédentarité, l’on jouait les Filles de l’air et l’on sillonnait la Planète selon tous ses méridiens et équateurs. L’on se chauffait plus que de mesure, se targuant de recréer une manière de serre chaude dans le cocon de son appartement. Des navires de croisière, hauts comme les tours aux innombrables étages, sillonnaient les océans dans un double sillage d’eau blanche et de fumée noire. L’on conseillait de ne se nourrir que d’aliments dont on connaissait l’innocuité et l’on se précipitait sur d’innocentes créatures, pangolins ou chauve-souris, au prétexte de leurs pouvoirs aphrodisiaques, tant la possession d’une libido luxuriante présentait aux yeux de certains un précieux patrimoine.

   Des laboratoires, prétendus de haute sécurité, jouaient les apprentis sorciers, réalisant des cocktails de virus dont ils prétendaient faire la pharmacopée du futur. Nul ne savait d’où étaient venus la peste et le choléra réunis, mais peu importait l’origine du Mal, L’hydre avait envahi tout l’espace de ses lacets mercuriaux, de ses écailles coupantes, telle la lame du yatagan. Toute la journée, des escadres fournies de ‘Gardiens de la Vie’, sillonnaient villes et campagnes, hurlant dans des porte-voix nasillards, l’injonction suivante : « RESTEZ CHEZ VOUS. CONFINEZ-VOUS ». Le message était si récurrent qu’on en avait les oreilles qui bourdonnaient telle une ruche sous les feux déjà vifs du printemps. Nul ne se hasardait plus à sortir dans les champs ou à faire une promenade au hasard des rues. Des escouades de ‘Nourrisseurs du Peuple’, livraient les provendes à domicile de manière à ce que la condition humaine puisse voir encore quelques aubes lumineuses, quelques crépuscules dorés du soleil généreux de la finitude.

*

HISTOIRE DE JOY

 

   Maintenant, je vais vous conter l’Histoire de Joy, Joy jeune femme prise au hasard parmi le fourmillement de la multitude. Joy est dans la force de l’âge, la quarantaine éclatante, une santé solaire, une intelligence vive, une beauté altière. Grande, brune, les cheveux coupés à la garçonne, poitrine menue mais ferme, portée haut, longues jambes, vêtue le plus souvent de tailleurs près du corps, chaussée d’escarpins qui lui font le mollet fin et l’allure distinguée. Elle est célibataire mais non exempte d’aventures amoureuses pour la simple raison qu’elle est humaine et évidemment désirante. Seulement elle ne veut nulle accoutumance, nulle habitude qui empièteraient sur sa liberté. Elle est, au sens moderne du terme, ‘indépendante’, sans pour autant négliger ses amis des deux sexes.

    Le métier de Joy ? Une passion. Elle est Hôtesse de l’air. Constamment dans des avions ou des aéroports, d’Hanoï à New-York ; de Sidney à Oslo et, lors des escales, une halte en France, à Paris où elle habite, près du Canal Saint-Martin. Depuis une année entière, Joy n’a pu réaliser que quelques vols, son activité limitée par les agissements de l’Hydre, toujours aussi vigoureuse malgré les précautions de l’Académie de Médecine et divers traitements dont semble bien se moquer celle qui devrait en souffrir, sinon succomber. Mais voilà, l’Hydre paraît aussi entêtée que le genre humain, ce qui laisse augurer de joyeuses perspectives à l’horizon du vivre. Et si personne ne s’aventure plus à franchir le seuil de sa porte, Joy est logée à la même enseigne, consignée qu’elle est dans son appartement de cent mètres carrés. Heureusement pour elle, habitant au troisième étage d’un immeuble dit ‘bourgeois’ (façade de briques couleur saumon, linteaux des fenêtres en pierre), sa vue, depuis sa verrière en encorbellement, plonge directement sur les arbres qui bordent le Canal et, sur l’autre rive, c’est le Jardin Villemin qui se laisse apercevoir avec ses pelouses vertes, son kiosque à musique, ses allées gravillonnées, ses bancs peints en vert cru.

   Joy se plaît dans ce quartier habituellement calme, sauf les fins de semaine où des badauds, des touristes, des groupes de jeunes envahissent les quais dans un genre de joyeux tumulte. Parfois, des amoureux, le soir venu, restent de longs moments plongés dans le clair-obscur des eaux miroitantes, ne se décidant à partir qu’aux premières lueurs de l’aube. Souvent Joy se poste derrière sa verrière, observant avec attention les mouvements qui pourraient survenir. Depuis que le confinement a été décrété, le Quai de Jemmapes ressemble à ces lieux interlopes des proches banlieues, ces espaces qui font penser à des terrains vagues, que seuls connaissent quelques marginaux et des vendeurs de drogue. Le plus souvent des silhouettes de chats qui glissent au milieu des feuilles. Les chalands se font rares, cependant certains Subversifs bravent l’interdit, viennent à des heures dont ils pensent qu’elles les protègent des contrôles. De temps en temps des Vigiles en maraude les interpellent, les font monter dans leurs fourgons grillagés. Joy s’étonne de ces comportements qui font la part belle à l’Hydre qui n’attend que quelques corps accueillants pour y déposer sa semence mortifère et ainsi, continuer à rayonner, à faire fructifier les germes de la Mort.

    ‘De la Mort’, car l’Hydre ne connaît que les couleurs du sépulcre, ne fréquente que les allées dantesques de l’Enfer, là où la condition humaine pourrait chuter, la civilisation connaître ses ultimes soubresauts. Jamais, dans l’Histoire, ne s’est révélée une période plus tragique, marquée au coin d’une si vive aporie. La pandémie est galopante sur tous les continents et rien ne semble l’arrêter. Les traitements sont inopérants, les vaccins s’essoufflent à courir après la Faiseuse de Néant. Elle a toujours un coup d’avance et invente un nouveau variant à chaque tentative de l’homme de l’endiguer. Joy écoute les nouvelles à la radio. En cette période de folie, l’irrationnel prend souvent le pas sur la conscience éclairée. Très loin est le ‘Siècle des Lumières’ avec sa belle profession de foi en l’efficacité de la Raison, sa puissance à juguler les idées reçues, à couper à la racine les superstitions, à abattre les dogmes religieux qui, parfois, ne sèment que le vent de risibles et enfantines certitudes. Oui, l’Homme est en fâcheuse posture. Beaucoup croient aux informations diffusées par les Complotistes dont la règle souveraine est de détruire la société en instillant en son ‘grand corps malade’ le venin qui lui donnera son coup de grâce. Dans les médias, sur les redoutables Réseaux Sociaux, tournent en boucle les mensonges les plus grossiers : l’Hydre, ce sont les Tyrans qui possèdent le Pouvoir qui l’ont inventée et lâchée sur le peuple afin de prendre le contrôle des états, du monde, de l’univers. L’Hydre, c’est tout simplement la figure du Capitalisme Mondial qui se nourrit grassement de la vente des masques, des gels, des protections et autres adjuvants dont on ne vante les miracles qu’à s’engraisser soi-même de la crédulité populaire.

    Et contre ceci, contre cette confondante tendance à accorder plus de crédit aux ragots, aux rumeurs infondées qu’aux déclarations de la Faculté, il semble que toute logique doive capituler pour ne laisser la place qu’au triste privilège d’une naïveté coupable de renoncer à ce libre arbitre qui fait la beauté de toute conscience. C’est ceci à quoi pense Joy lorsqu’elle écoute les nouvelles, plus affligeantes les unes que les autres. Un malheur ne suffit pas, il faut encore l’amplifier de la désolation d’esprits aussi faibles que malfaisants. Mais faire l’inventaire des aberrations et extravagances qui parcourent la planète serait une tâche aussi encyclopédique qu’exténuante à laquelle notre Hôtesse ne saurait se résoudre. A la constatation des faiblesses du monde, elle préfère le chemin lumineux du projet, le sien qui pointe à l’horizon sous la figure de la JOIE.

 

Chemin de la joie

 

   Ici, chacun aura reconnue en ‘Joy’, l’équivalant anglais de ‘Joie’. Car Joy serait le porte-étendard de cette vertu aussi bien de ce côté-ci de la Manche que sur les rivages de la blanche ‘Albion’ et, identiquement, sur le reste de la Terre, tant la félicité assumée en sa plus haute faveur est universelle. Nous la suivrons donc dans sa ‘retraite’, sur tous les sentiers qu’elle explore à la manière dont on défriche une brousse pour y tracer le cercle d’une rayonnante clairière. Ici, la métaphore, comme toujours, pose devant nous sa propre évidence : le feu d’une clarté s’ouvrant dans la densité et l’ombre d’une forêt maléfique où se dissimule le Malin. Sans doute cette vision présente-t-elle l’inconvénient de faire surgir un abrupt manichéisme, mais au moins a-t-elle la valeur de ce qui est net et tranché : d’un côté le souverain Bien, de l’autre le harassant Mal. D’un côté l’Ange, de l’autre la Bête.

  

   La quête de soi

 

   Jusqu’ici, le cheminement de Joy, semblable à la plupart des trajets humains, s’était effectué dans une manière d’étrange confusion. Son Moi, en quelque sorte, se dissolvait au contact des autres. Elle était un genre de rameau pris dans l’emmêlement végétal. Rien ne la différenciait guère de ses semblables avec lesquels elle échangeait la sève qui la nourrissait, l’air qu’elle respirait, l’eau qu’elle buvait. Souffrait-elle de ce partage, de cette communauté ? Certes non car son esprit en avait posé l’indispensable accomplissement. Si bien que son propre corps flottait au rythme des autres, que ses pas s’inscrivaient dans les pas de ceux qui la précédaient, que ses mouvements étaient la réplique des allées et venues des Existants au hasard des rues. Y avait-il bonheur à vivre de cette manière ? Habitude plutôt que contentement. Comme le fragment d’étambot se laisse entraîner sur le courant marin parmi ses congénères, ne se connaît nullement en tant que différent.

   Ce qui affleure ici, c’est la notion de singularité opposée à celle d’altérité. Si, de façon sûre, sa propre identité ne peut s’assurer de soi qu’à se confronter à une différence, il est indispensable que ce Soi ait été suffisamment consolidé avant même de migrer en direction de qui n’est nullement lui. Ce prérequis existentiel, Joy en avait ressenti l’urgente manifestation tout au long de ses voyages au cours desquels, si elle appréciait la présence de la communauté des passagers, leur convivialité, cependant elle ne pouvait guère trouver à se ressourcer que, seule, dans sa chambre lors de l’escale, isolée de la foule, des bruits et des mouvements dont, toute la journée, elle était assaillie. Au début, lors de ses premiers vols, elle s’était grisée de la présence de l’Autre, elle en palpait la douceur de velours, elle en éprouvait la source directe comme si un mince ruisseau ininterrompu la reliait à ce qui n’était nullement elle : les Voyageurs, les membres d’équipage mais, aussi bien, ce cocon suspendu en plein air de la carlingue qui était son logis devenu habituel. Cintrée dans son tailleur bleu (il dessinait la forme de ses hanches, gonflait sa poitrine, soulignait le fuseau de ses jambes), elle se savait hautement désirable, manière d’icône flottant dans le vaisseau des airs. Il n’était pas rare que la gent féminine qui était à bord n’entretienne quelque jalousie à son endroit, que les hommes ne projettent en elle les fantasmes qu’elle faisait naître, sans doute inconsciemment et, parfois, elle devait le reconnaître, d’une façon consciente car il y avait volupté à se sentir exister au centre d’une passion, fût-elle passagère et hautement mortelle comme tout ce qui, sur cette Terre, ne dure que l’instant de l’éclair.

   Cependant elle ne faisait montre d’aucune perversité, lovée qu’elle était en elle-même, au creux le plus intime de sa nature. Elle était telle la feuille emportée par le vent, suivant ses caprices, ne les contrariant jamais. Bien évidemment cette inclination à ses penchants originels l’avait entraînée, son corps consentant, à de bien étranges aventures dont elle jouait bien plus qu’elle n’en tirait quelque intérêt. Dans ses jeunes années, chaque escale à Honolulu ou à Pékin se soldait, le plus souvent, par des nuits fiévreuses en compagnie d’un Amant de passage, dans ces hôtels intercontinentaux sis près des aéroports dont elle aimait le luxe aussi bien que la discrétion. Puis, les années passant, elle avait fini par se lasser de ce qui devenait un rituel, lequel finissait plus par se donner comme contrainte et non comme liberté.

   Joy pensait que les humains s’éparpillaient trop, que leur existence n’était tissée que de l’étoffe diaprée d’un syncrétisme, une idée saisie ici, une attitude là, une mode, une influence, une recette du jour, un amour, un voyage plus loin, si bien que l’unité dont tout un chacun devait être en quête pour parvenir à la forme accomplie de son être, jamais ne pouvait être réunie, les conditions d’essence jamais rassemblées. Les gens vivaient dans le genre d’un tableau pointilliste, chaque point de la toile jouant pour soi le thème de la division. Aussi le genre humain affichait-il, le plus souvent, une lourde tristesse. Il n’en fallait nullement chercher ailleurs la cause que dans cette fragmentation tueuse d’une possible synthèse.

   Depuis que le confinement s’était imposé en tant que seule forme possible de paraître, Joy avait constaté en elle de nombreuses métamorphoses ou peut-être plutôt des révélations car ce qui se montrait maintenant, cet attrait de la solitude, elle le portait en elle de toute éternité. Rien n’apparaît jamais de soi et la fleur au milieu du désert ne doit son fleurissement après la pluie qu’à sa présence celée au plein de ce sable qui la supporte et la laisse éclore lorsque son heure est venue. Donc elle ne faisait que mettre à jour, tel un patient archéologue, les tessons de poterie qui la constituaient. Parfois elle pensait à la similitude qui existait entre la jarre antique et la condition humaine. Nous n’étions, les uns et les autres, que des images d’Epinal reconstituées, des puzzles dont, parfois, quelques pièces manquaient, des textes avec leurs ruches de mots qui bourdonnaient, venus du plus loin du temps. Sa propre présence, ici et maintenant, dans ce temps qui s’éternisait au motif qu’il était devenu la lenteur même dont chacun édifiait ses heures et ses jours n’était que la suite logique d’une aventure déjà ancienne.  

   Joy était-elle affligée de cette demeure à domicile, de cette durée qui, jamais, ne semblait pouvoir parvenir à son terme ? Non, étrangement Joy se tenait en elle-même avec le sentiment d’une plénitude dont, jusqu’à présent, elle n’avait aperçu que de brèves lueurs alors que son séjour actuel se déroulait sous les auspices d’un immédiat bonheur. Soi face à soi dans un dialogue généreux, prolixe. Elle n’avait plus à ruser, à se déguiser, à se réfugier dans des compromis, à jouer la comédie afin de coïncider avec ce que les autres attendaient d’elle. Elle se souvenait toujours de la remarque sartrienne qui postulait l’édification de notre propre trame existentielle à l’aune du regard de l’Autre. En effet, combien notre conduite était modelée par les attentes sociales, les conventions, la tyrannie de la mode, les manières contemporaines d’être ! Elle pensait encore, toujours dans l’optique de l’inventeur de l’existentialisme, au jeu auquel se livrait le Garçon de Café qui, dans ‘L’Être et le Néant’, se confond avec son rôle à tel point que nous n’apercevons plus que son emploi et non sa nature même, sa profondeur, son authenticité. Le Garçon de Café ment et se ment tout à la fois. Il est le support de cette fameuse ‘mauvaise foi’ qui met des masques sur les visages des hommes et les réduit à ne connaître que les rets d’une constante aliénation. Elle, Joy, à sa manière, placée dans son uniforme d’Hôtesse n’avait été que le jouet d’elle-même, mais aussi du regard des autres, ces étranges rayons qui pouvaient aussi bien l’éclairer que la laisser dans l’ombre et, en quelque sorte, la nier.

   Oui, elle devait se l’avouer, la relation à l’autre était toujours un problème. Ou bien elle pêchait par excès et l’on devenait sa banlieue, et l’on dépendait d’une autre conscience, ou bien par défaut et l’on s’enfonçait dans un solipsisme sans réelle possibilité d’en sortir. En réalité tout était question d’équilibre et le métier de funambule était toujours risqué car, trouver la juste mesure, n’était nullement question de logique mais de continuelles et parfois oiseuses transactions. Être un être social exigeait de grandes vertus. Faisant avancer sa réflexion sur le statut de la solitude, Joy pensa soudain à la visite qu’elle avait faite, lors d’une escale à New York, au Metropolitan Museum’. Elle était allée y voir une exposition sur des estampes de la période de ‘L’ukiyo-e’ ou « image du monde flottant ».

 

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Joy et l’Hydre

‘La Grande Vague de Kanagawa’

Hokusai

Source : Wikipédia

 

   Elle était arrivée dès l’ouverture du Musée afin de profiter de l’exposition dans les meilleures conditions. Elle était entrée dans une vaste salle où se détachaient, sur un beau fond gris, les œuvres des artistes Japonais. Une estampe de petit format avait retenu son attention, ‘La Grande Vague de Kanagawa’. Elle en admirait la belle facture hyperréaliste qui figeait la Nature en sa plus exacte saisie. Joy avait l’impression d’être là, au milieu de ces vagues océaniques arrêtées en plein ciel, là sur ces lames d’eau qui imitaient les montagnes, avec la neige éblouissante de leur écume, leurs revers d’un intense bleu-nuit, les nervures qui délimitaient les tresses d’eau, les gouttes en suspension qui semblaient immobilisées pour l’éternité. Joy était atteinte en plein cœur par cette sublime vision du monde. Elle n’était plus en son corps de chair, mais dans cette manière de substance aérienne, immensément éthérée, subtile, qui se mêlait au Mont Fuji à l’arrière-plan, qui se confondait avec le ciel couleur de thé ambré. En suspension, ôtée à elle-même, à ses soucis du quotidien, reportée au lieu même de ses rêves les plus merveilleux. Etrange sensation de se sentir planer au-dessus de son corps, de se fondre avec ceci même qui est représenté, ce don de l’Art que rien ne saurait dépasser. Intime jouissance qui ne supporte nul partage, nulle dissonance, nul écart.

   Le réel est loin, bien au-delà des murs, les contingences abolies en quelque endroit secret de la Terre. Puis, c’est l’éclat soudain, la brusque irruption, le tonnerre qui gronde, les nuées qui se déchirent et versent des flots de pluie glacée. Les Visiteurs sont arrivés en masse, genre de hordes jacassant et sillonnant la salle sans même regarder ces estampes qui sont la beauté même. Chute, chute infinie de Joy à l’intérieur d’elle-même, à l’intérieur du monde, à l’intérieur des choses. Plus aucune place pour l’idée, la pensée, plus de place pour l’esprit qui s’abîme douloureusement dans la matière sourde, muette, dense, dépourvue de quelque transparence que ce soit. Univers abyssal où nagent les poissons aux yeux éteints, où les Hydres laissent flotter leurs lianes tentaculaires. C’était l’arche immense de la liberté, c’est la nuit des geôles pareilles à ces ‘Prisons imaginaires’ de Piranèse avec leurs architectures démentes suspendues dans le vide.

    Partout l’on marche. Partout résonnent les cliquetis des escarpins. On bariole le réel, on macule les murs de paroles inopportunes, on jette des gestes désordonnés dans l’espace, on regarde peu, bouge beaucoup. Des vols de freux noirs s’exhalent des bouches, des griffes lacèrent l’air, les rhizomes des cheveux voilent ce qui est à voir, les grilles des mains dissimulent le Mont Fuji, la chorégraphie des coudes aigus drosse les vagues hors de leurs cadres. Plus rien n’existe qu’un chaos avec son inextinguible bruit de fond. On est pris dans les mailles révulsives du non-sens, on se débat dans les marécages sans fin de l’absurde. On baisse la tête afin d’éviter les shurikens étoilés, les dagues effilées qui sifflent, le tranchant des sagaies, les pointes affutées des javelines, les projectiles de l’altérité qui fusent et, sur leur passage, entaillent et biffent la vie de ceux et celles qui, en silence, veulent connaître un peu de félicité, éprouver la douce consistance d’une onction balsamique. 

   Joy est sortie du ‘Metropolitan’, avec un genre de nausée (encore Sartre), avec l’étrange impression d’avoir été soustraite à cet éther onirique qui l’avait habitée avant que ne déferle la vague des Distraits, des Egolâtres, des Attila qui moissonnent tout sur leur chemin, pratiquent la politique de la terre brûlée. Depuis ce jour de mémorable aventure, Joy a regardé ses commensaux avec un œil différent. Certes, elle ne voulait nullement les condamner à la suite de ces comportements davantage motivés par une sorte d’inconscience que par une volonté délibérée de semer le mal. Sans doute elle-même, parfois, s’était-elle conduite avec humeur, superficialité, peut-être même paranoïa, les faits et gestes des humains sont si variables, complexes, imprévus, plus brodés parfois d’instinct que de rationalité. Cependant Joy depuis lors, se tient davantage sur ses gardes, inspecte longuement les êtres avant de leur accorder cet indispensable blanc-seing qui est la marque d’une estime réciproque. Il arrive même que notre Réfugiée se considère comme sa propre altérité. C’est de ceci, le différent en soi dont il faut partir pour connaître adéquatement la communauté des hommes. Rien n’est jamais semblable à soi, tout est toujours en évolution, en réaménagement, en lutte métamorphique. Nous sommes construits sur de la lave, agités de tellurismes, scindés par des séismes.

   Il n’était nullement rare qu’en des moments de vague à l’âme (douée d’une joie naturelle, pour autant elle n’était nullement exempte de chutes), elle se mît à méditer quelque phrase bien pensée du Professeur Henri-Frédéric Amiel, telle celle-ci tirée de son ‘Journal intime’ en date du 6 octobre 1877 :

   « Ne serait-ce point l'instinct de conservation et de préservation qui nous rend si insociables, si difficiles à contenter et à associer ? Il nous faut toujours remettre de l'air entre nous et les autres, fussent-ils nos collègues, nos parents, nos amis ; nous ne pouvons les supporter à la continue, parce qu'ils ne satisfont quelque chose en nous qu'au détriment d'autre chose, c'est-à-dire parce qu'ils ne favorisent pas l'essor de tout notre être. Réciproquement, nous les fatiguons et les ennuyons assez vite. »

    Combien ces paroles étaient vraies. Combien celui qui les proférait passait sans doute pour un ennemi du genre humain. De telles assertions pouvaient trouver le lieu de leur évocation uniquement dans des carnets secrets dont seul leur Auteur était le destinataire. Ce qui revient à dire que toute vérité n’est pas bonne à énoncer. « Il faut de l’air », oui, il faut de la distance entre les Vivants et Joy s’en rendait compte depuis le lieu de son recueillement. Jamais elle n’avait mieux éprouvé la réelle valeur de la solitude. Le confinement avait été l’événement d’une rencontre avec elle-même, son propre fond, ses intimes ressentis. Elle se demandait jusqu’où pouvait aller cette expérience. Intelligente, elle se doutait des limites de l’exercice. Elle savait, en profondeur, que Robinson ne pouvait vivre qu’à proximité de Vendredi. Tous les Vendredis du monde brasillaient au loin tels des astres sur le point de s’éteindre, de disparaître dans l’étrange nuit cosmique. S’en réjouissait-elle ? Certes oui, il serait toujours temps de rejoindre la foule sur quelque agora du vaste monde !

 

Rêve de Joy

 

   Derrière la vitre de la verrière, la nuit décline lentement, se décolore, vire au gris que, bientôt, un bleu pâle remplacera de son à peine insistance. Joy s’éveille dans ce flux si peu perceptible. Elle s’étire doucement, laisse pénétrer en elle les effluves légers du jour. C’est toujours un grand bonheur que de se sentir exister en marge de soi, appelé par cette vie qui bat alentour et demande à être fêtée. Joy fait une rapide toilette puis s’installe près de la fenêtre, croque une pomme. Depuis des jours déjà, c’est son poste d’observation. Elle est à distance du monde qui ne la requiert qu’à la marge, dans cette zone d’indistinction où le regard s’éveille lentement à ce qui n’est pas lui. Le temps est clair, lumineux, parfois traversé par les nuages, le vent, animé des giboulées de Mars. Tout est conforme à ce qui doit advenir dans une exacte logique. Rien ne semble différer de soi. Les arbres sont les arbres, le canal est le canal, l’existence cette longue parenthèse entre la naissance et la mort. Tout est si naturel et l’on se sent si proche des choses, sa propre peau tout contre le tissu de l’exister. Il suffit de se laisser aller, de ne nullement résister aux phénomènes, de les endosser avec sérénité. Joy est Joy jusqu’à la pointe extrême de son être.

    En elle, la plénitude, l’excès de sens, la complétude pareilles à une ruche bourdonnant d’un clair pollen. La Jeune Femme est-elle étonnée de ceci ? Non, pour la raison que ce qui est en elle est son entière possession, que rien ne l’exile hors de soi, que nul écart ne peut l’atteindre qui la ferait douter de qui elle est dans ce présent dont elle assume la totalité du réel avec confiance. Un genre de douce fatalité empreinte cependant de la liberté d’une conscience ouverte à l’infinie variété des choses. Joy flotte longuement en soi, elle médite des pensées belles et entières que ne vient tronquer ni la lame d’un souci, ni l’ombre d’une peur. Joy est dans cette manière de cocon douillet, placée à la juste place lumineuse d’une conscience affermie en soi, autarcique, indivisible, indissoluble. C’est la première fois depuis bien longtemps que ce sentiment extatique s’empare d’elle et la porte au seuil d’un possible Eden.

   Joy allume une cigarette, aspire la fumée, la rejette en deux longs fuseaux qui coulent de ses narines. Un nuage envahit la plaine de la verrière, y dessine des moirures, des zones aquatiques, y trace de brefs arcs-en-ciel. En bas, sur le quai, elle perçoit des formes étranges, des formes humaines-inhumaines. Etiques effigies dressées contre le ciel d’étain et de plomb. Immobiles, comme Eternelles. Ce sont des momies, d’anciens Subversifs qui ont bravé les interdits pour gagner un peu d’éternité sur terre, happer quelques miettes de bonheur, saisir d’ultimes provendes que leurs corps réclamaient, que leurs esprits appelaient comme s’il s’agissait du dernier sursis avant le Grand Saut Définitif. ‘Les Gardiens de la Vie’ avaient eu beau s’égosiller, hurler dans leurs porte-voix de tôle leur itérative injonction : « RESTEZ CHEZ VOUS », les Désirants n’avaient eu de cesse de sortir de leurs casemates de ciment, de gagner les corridors des rues, de se ruer sur les rives du Canal qu’ils identifiaient en tant que leur libre possibilité d’être. Et voilà que l’Hydre avait lancé ses assauts. Le pire, chez elle, c’est qu’elle constituait un ennemi invisible. On l’attendait ici et elle surgissait là, fulguration d’une écaille de mercure parmi les nuages, jet de flamme confondu avec l’éther, griffes acérées lacérant l’air, le réduisant en minces bandelettes. De l’extrémité du Quai de Jemmapes, comme s’ils avaient été hélés par leurs compagnons d’infortune, ce sont d’autres grappes de Subversifs, des pelotes de Complotistes et quelques Etourdis pris dans la tourmente qui arpentent le ciment des quais avec méthode, résolument, pareils à une Armée qui gagnerait héroïquement, fièrement, le champ de bataille, autrement dit le champ d’honneur.

   Venus du plus loin du ciel, des éclairs fusent, des meutes de tonnerre grondent, des catapultes de glace se précipitent vers le sol avec une furie inextinguible. Tous les Vivants, sans exception sont immédiatement réduits à n’être plus que de minérales concrétions, des genres de dolmens cloués au peuple aérien, des stalagmites aux orbites vides. Non, ils ne sont nullement déconcertants, terribles à voir, ils sont devenus des pierres suspendues, des jets de fronde ne connaissant nullement leur cible, des pièces de monnaie frappées de l’invisible poinçon qui les fixe à demeure. Joy jouit du spectacle sans arrière-pensée, tout comme, d’une loge de théâtre, on observe au bout de sa lunette le jeu sublime des acteurs. C’est identique à une partie d’échecs avec ses Rois, ses Reines, ses Fous, ses Cavaliers, ses Tours, si ce n’est que le jeu est suspendu, rivé à son Echec et Mat. Immuable. Fixe parmi les Fixes qui, au ciel, font luire leur lumignon d’absolu.

   Mais quelle est donc cette lueur inhabituelle, cette bande de phosphore qui teinte de chromatiques boréales les eaux du Canal ? Ne serait-ce la substance même des ossements des Anciens Vivants qui migrerait longuement, continu et inévitable écoulement héraclitéen en direction du Tartare, là où le Feu les digèrera, les assimilera à sa propre nature ? Tout est si beau dans cette figure de l’extrême dénuement ! Joy lève lentement les yeux, balaie la ligne d’horizon de la Grande Ville. Vision fantastique, entièrement chiriquienne, si près de ce que pourrait être la Forme Idéale si elle pouvait trouver sur Terre, dans la texture du sensible, matière à sa propre projection. Il n’y a plus ni rues, ni places, ni immeubles haussmanniens bordant de larges et élégantes avenues. Il y a seulement le réel réduit à sa portion congrue, le plus petit dénominateur commun dont la traditionnelle fierté humaine pourrait s’enorgueillir. Quelques bâtiments blancs comme du talc dressent leurs façades tout contre la dalle vert-bouteille du ciel. S’y découpent des arcades régulières, décroissantes, dont la ligne de fuite se glisse dans la fente de l’horizon. De hautes cheminées d’usine dressent leurs fûts sombres et inutiles dans un air avaricieux, troué de lianes bleu-marines. D’anciens Existants, figés dans leur bloc de résine. D’autres Spectrales Figures dessinant des sculptures en pied, hiératiques, illuminées de l’intérieur d’une lumière glauque, abyssale. Avant-goût de la Fin du Monde, mais rien de bien inquiétant et Joy se réjouit à l’avance de ce désert si vide et si plein en même temps.

    Un avion, chargé de ses essaims humains traverse le ciel avec lenteur, suivi de ses deux colonnes de vapeur. Cela fait sourire l’Observatrice. A quoi bon ce suprême voyage puisque tout, bientôt, sera réduit en cendres et que nul Phénix ne pourra revivre de sa poussière ? Tout sera au Néant. La radio demeure définitivement muette. Plus de Subversifs, plus de Vigiles. Les Gardiens de la Vie se sont tus. Les Nourrisseurs du Peuple ne nourrissent plus personne, eux-mêmes non plus. C’est la Grande Dévastation Universelle, le Cataclysme Final par lequel l’Humanité connaît ses dernières heures, si ce ne sont ses ultimes secondes. Joy fume longuement. La fumée se dissipe au contact de l’air. Puis, plus rien !

 

    Interprétation du rêve et du réel de Joy

 

   Sans doute la vision survenue au cours du rêve paraîtra-t-elle surréaliste, fantastique, mais c’est bien là l’essence de l’activité onirique que de se détacher des habituelles factualités qui tressent notre ordinaire. De les sublimer, d’offrir ce que jamais l’existence ne nous offre, à savoir le large et lumineux horizon d’une entière liberté. Il ne vous aura nullement échappé, Observateurs du rêve de Joy, que ce dernier, pour violent qu’il apparaît, sous les auspices d’une destruction totale de la condition humaine, non seulement ne contient nulle haine vis-à-vis de celle-ci mais, qu’à l’opposé, elle doit s’envisager à la manière d’une chance inouïe offerte au monde des Existants. Oui, disparition qui suppose, en une sorte d’Eternel Retour, la possibilité d’une précieuse palingénésie au terme de laquelle l’Espèce Humaine, dans son ensemble, après avoir connu les cendres du Phénix, se verra dotée d’une renaissante Vie Nouvelle qui, ayant effacé les traces du Passé, découvrira les conditions mêmes d’une vie heureuse ouverte aux perspectives les plus inespérées. Car, si vous avez été attentifs à l’histoire de Joy, aux événements qui ont émaillé sa vie, vous n’aurez pas été dupes du fait que cette belle personne poursuit avec assiduité un vœu qui lui est cher, de nature idéale-édénique, laquelle se traduit par la refonte du système de l’humain, fonctionnement auquel se substituera un Principe de Perfection Absolue, le Bien ayant définitivement terrassé le Mal. Mais n’allez nullement croire que cette pensée est entachée d’erreur, que l’Homme est définitivement rivé à ses vices, que son destin ne peut être qu’aporétique.

   Certes la foi en l’humain a besoin de se renouveler profondément, ce qui suppose le passage par une manière de cataclysme, dont Joy est en quête, tout simplement pour éradiquer le Mal jusqu’à la racine. Ce qui signifie, qu’une fois la palingénésie opérée, les Nouveaux Existants n’auront nul souvenir de leur vie antérieure, que la beauté de quelque réminiscence de faits anciens, de quelque nature qu’ils soient, heureux ou malheureux, leur sera ôtée. Le Peuple Nouveau vivra uniquement dans le temps présent, à l’intersection de l’instant le plus punctiforme qui se puisse imaginer, genre d’étincelle qui brasille et illumine ceux qui en sont les témoins. Oui ceci est possible et il faut abonder dans le sens des idées de Joy, cette pure JOIE qui s’allume à seulement évoquer son nom. Le projet que nous adresse l’Hôtesse de l’Air (un autre nom pour l’Idéal), n’est rien moins que la redite, à la virgule près, d’une des grandes pensées qui ont émaillé le parcours singulier des Civilisations.

   Rejoignons Dante et sa belle et irremplaçable ‘Divine Comédie’. Mais laissons-nous guider par le poème. Nous traversons les flammes de l’Enfer, nous y voyons les Damnés subir les tourments les plus terribles, leurs corps châtiés à la hauteur de leurs vices. Puis nous empruntons un souterrain qui débouche sur une haute montagne qu’entourent de larges eaux, et c’est le Purgatoire qui nous accueille avec un peu plus de douceur que l’Enfer n’en avait manifesté à notre endroit. Nous montons lentement jusqu’à atteindre un point lumineux dont nous savons qu’il s’agit du Paradis Terrestre, du Jardin d’Eden dont, au plus profond de nous-mêmes, nous portons l’image pareille à un glacier étincelant, situé bien au-dessus de la Terre, bien au-dessus du souci des Hommes. La vision s’illumine soudain d’une pure beauté : Béatrice-Joy (deux êtres réunis en un seul, prodige de l’étonnante fusion des altérités), se tient au seuil de cet Eden qui n’est autre que ce Nouveau Monde qui, de tous temps, était annoncé comme le bien le plus précieux de la conscience humaine. Mais les humains trop distraits, trop occupés d’eux-mêmes, n’en avaient nullement perçu le chant de source. Voici que tout s’éclaire, voici que Dante-Virgile, ces émissaires des dieux, ces porteurs du Verbe essentiel, celui du Soleil en tant que Souverain Bien, ce rayonnement sans fin, cette inaltérable source de vie, cette pure essence qui irradie jusqu’au plus profond, ces Poètes donc nous font l’offrande du présent le plus précieux, cette Vérité qui fait nos corps transparents et nos yeux traversés du chant des étoiles.

   Voici, notre interprétation n’ira au-delà de cette fable, de ce mythe si vous voulez. Mais détrompez-vous, le mythe n’est pas assimilable au mensonge, il en est l’envers, il est plus vrai que le réel soumis au hasard et aux aléas de toutes sortes qui en sont les chutes les plus mortifères. Le mythe a grande valeur au simple motif que c’est notre conscience qui y imprime la marque de sa volonté. Mais une volonté douce, positive, seulement préoccupée de chasser les ombres, de faire surgir la lumière, sa plénitude, son efflorescence sans pareille. Autrement dit notre imaginaire nous a déposés au point le plus haut qui pouvait nous être remis, à savoir créer les conditions de notre propre liberté. Car le Monde qui apparaît devant nous, les arbres qui s’y sont levés, les rivières qui y coulent, les montagnes qui s’y projettent en direction du ciel, c’est bien nous qui les avons tous portés sur les fonts baptismaux de l’exister. Autrement dit, ce sont nos affinités les plus vives qui ont dressé leurs concrétions dans l’air teinté de bleu. Nullement une minéralisation, une réification comme celle qui affectait les Hommes atteints par le Mal radical de l’Hydre. Mais à elle il nous faut revenir et connaître son destin.

 

   Réalité de Joy

 

   De l’Hydre nous parlions comme de ce fléau qui paraissait éternel. Mais voici que l’Hydre a été vaincue. Les Hommes les plus valides, les plus ingénieux, ceux qui restent, dont l’intelligence n’a été atteinte par les flèches de curare déversées par le Monstre sur l’Humanité entière, donc les Existants ont assemblé leurs forces et leur génie afin de laver la Terre de l’affront, des continuels assauts qu’elle a subis. Ils ont convoqué toutes les ressources de l’Intelligence Artificielle, ont fabriqué une ingénieuse Catapulte qui lance ses rayons mortels sur la moindre lueur d’écaille, le plus minuscule mouvement de l’air, l’infime rayonnement suspect s’imprimant au revers des nuages. De grands lambeaux de peau sont tombés du ciel, des monceaux d’écailles argentées ont semé les trottoirs des villes, des langues anciennement de feu se sont éteintes, inutiles lianes parsemant les sillons de terre au fin fond des campagnes, sur la plaine lisse des plages, sur les boulevards dépeuplés des villes.

   Alors, après que le cataclysme a eu lieu, le Peuple des Valides s’est relevé, celui des Blessés s’est régénéré, celui des Morts a ressuscité. La Planète s’est couverte de forêts pluviales profondes où des oiseaux polychromes poussent leurs trilles enchantés. Les mers se sont couvertes d’une belle écume blanche posée sur des reflets d’émeraude. Le ciel s’est vêtu d’une transparence du cristal. Les hauts immeubles des villes ont astiqué leurs falaises de marbre. Les Femmes ont revêtu leurs plus beaux atours, les corolles de leurs robes flottant gaiement autour d’elles à la manière d’un essaim de brillants insectes. Les Hommes ont arboré des costumes clairs, un œillet à leur boutonnière disant leur joie intime, leur contentement d’être ici, parmi les éclats du jour, la permanence de l’heure, le temps long qui semble éternel.

    Depuis son cocon en plein ciel, Joy a repris ses voyages intercontinentaux. Souvent elle se surprend à admirer le tableau étincelant de la Terre, tout en bas où vivent les myriades de Vivants. Souvent ses yeux parcourent le ventre épanoui des nuages, le lisse de l’éther, l’infinie variété du monde et cette vision se nomme ‘Joie’, se nomme ‘Joy’ au plus haut de sa présence. Aujourd’hui Joy est arrivée à New York. Aujourd’hui Joy visite le ‘Metropolitan Museum’. De sa dernière venue en ce lieu elle ne conserve nulle empreinte puisque ce Monde est Nouveau, entièrement Nouveau, que la mémoire n’existe pas, que les souvenirs ne font partie que du Monde Ancien évanoui à tout jamais.  Sur les murs du Musée des estampes de la période ‘ukiyo-e’ dont elle se surprend à aimer les images d’une manière totalement passionnée.

   L’exposition dans son ensemble est consacrée au ‘Tôkaidô de Hiroshige’, Elle observe avec une grande attention le parcours mythique de cette « route de la mer de l’Est » qui relie Edo (anciennement Tokyo) à Kyôto, la capitale impériale. Elle est seule dans la grande pièce baignée d’une douce lumière. Tout à sa joie d’admirer ces œuvres si étonnantes qui témoignent du génie particulier des Japonais, de leur culture si singulière. Quelques mouvements derrière elle, les premiers Visiteurs. Leur venue est si discrète, c’est à peine si Joy s’est aperçue de leur présence.

 

***

 

 

 

Joy et l’Hydre

‘Sanjō Ōhashi’

‘Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō’

Hiroshige

Source : Wikipédia

 

   Elle s’arrête longuement devant la ‘55° Station’ qui est la dernière du long périple des Voyageurs. L’estampe porte le titre ‘Le grand pont de la troisième avenue’, ‘Sanjô ô Hashi’ en japonais. Ce que l’illustration représente : un grand pont de bois en dos d’âne enjambe la rivière Kamo dont les eaux sont de teinte bleu-clair, déclinant jusqu’à une touche d’ivoire fine. Des bancs de sable en traversent le cours tranquille. Des piliers de bois soutiennent l’arche dans une architecture régulière qui en illustre le cours comme s’il s’agissait de rendre le temps concret, de lui donner des assises terrestres. Sur la rive opposée, les maisons de la Capitale avec leurs toits bleus et rouges. On distingue un habitat urbain recelant de multiples trésors, riches palais, jardins raffinés, sanctuaires et temples. Plus haut, les reliefs du mont Hiei avec, à sa base, le vert soutenu de ses arbres puis, vers le haut, les taches claires d’une végétation plus clairsemée. Au-dessus, jusqu’à l’horizon qui s’éclaire de lueurs vernissés, solaires, la montagne Higashiyama. Tout est pris dans une atmosphère si éclatante en même temps que simple et dénuée de tout artifice, une climatique heureuse dont Joy pense qu’il pourrait s’agir d’une contrée utopique, peut-être d’un Paradis sur Terre pour des ‘hommes de bonne volonté’. Tout est si calme, si plein dans le jour qui luit de son propre bonheur.

   Les Visiteurs se sont rapprochés. Eux aussi regardent, fascinés, l’estampe au gré de laquelle ils semblent accomplir un voyage intérieur qui les élève au plus haut d’eux-mêmes. Leurs visages d’étain sont éclairés du dedans. Leurs fronts sont des falaises où glisse la palme d’une lente clarté. Sous leurs vêtures légères, presque diaphanes, Joy devine des corps de métal, cuivre et platine mêlés, souples malgré tout, disposés à toutes les métamorphoses qui pourraient leur dire le mot de la joie. Joy est étonnée et ravie à la fois.

    (Le Lecteur aura fait le parallèle avec la première visite de Joy au ‘Metropolitan’, au cours de laquelle les spectateurs, plus touristes qu’esthètes, avaient perturbé sa vision des choses, la laissant sur le bord d’un doute au sujet de la condition humaine.  Elle pensait que nul progrès, demain, ne pourrait plus avoir lieu, seulement des parcours hasardeux, erratiques, soudés au ventre de la Terre sans qu’aucun Ciel ne vînt en tempérer la lourde rusticité. Cependant un genre de miracle a eu lieu qui a transformé le plomb en or. Les Distraits d’hier sont devenus les Attentifs d’aujourd’hui, les Bavards des Discrets, les Agités des Calmes, les Agressifs des Pacifiques, les Barbares des Civilisés. Oui, c’est assez incroyable. Il a fallu la tragédie de l’Hydre pour que l’homme réalise qu’il faisait fausse route, qu’il s’égarait en dehors de son essence, qu’il préférait les atteintes du Mal aux faveurs du Bien. L’Hydre a été l’électrochoc qui les a rendus lucides, les a amenés à recouvrer un libre arbitre, ils en avaient perdu la trace. Maintenant ils commençaient à sorti de cette tyrannique ‘Cour des Miracles’ avec ses chapelets de gueux qui ne pensaient qu’à détrousser d’autres gueux, leurs frères en misère, en désarroi. Enfin le Peuple des Existants redressait la tête. Enfin ils renonçaient aux instincts primitifs qui les faisaient, parfois, plus proches de la Bête que de l’Homme. Enfin ils renonçaient à leur système limbique-reptilien pour se doter d’un brillant néocortex. Enfin ils portaient sur l’Art les ‘yeux de Chimène’ et troquaient la cognée contre la brosse du Peintre).

   Aux Nouveaux Attentifs, aux Nouveaux Esthètes, Joy s’est mêlée. Eux et elles ne font plus qu’une seule et même ligne continue qui monte en direction du ‘Sanjô ô Hashi’, ce ‘grand pont de la troisième avenue’ qui se donne pour l’allégorie d’une félicité surgissant à l’aube des consciences lorsque celles-ci, sortant de l’ornière et de l’inconnaissance, découvrent la pure lumière d’une Idéalité. Oui, il faut sortir de soi, s’extraire de son étroite tunique, connaître son exuvie, tel le reptile qui change de peau au printemps et inaugure une Nouvelle Vie. Il faut faire table rase du passé, désigner l’instant présent en tant que lieu de la manifestation du ‘carpe diem’, mais cette jouissance à soi n’est nullement gratuite, logée en quelque facilité. Elle suppose l’exercice d’une lucidité quotidienne, la reconnaissance de l’Autre, le respect des choses et du monde.

   Dans le flux zénithal de l’immémoriale lumière, Joy et ses Co-existants se sentent pareils à des bourgeons en train d’éclore. Ils sont identiques à des feuilles tendres s’ouvrant au délicieux caprice du jour. Sur les larges travées du pont de bois, ils avancent en direction de leur futur, au plein d’une sensation qui les fait pures totalités à même l’étincelle temporelle qui les accueille en son sein sans aucune réserve. Ils sont condensation du temps, goutte suspendue de la clepsydre, grain de silice dans la gorge du sablier. Ils se fondent dans le flot continu des Pèlerins qu’ils découvrent à la manière d’un miroir, à la façon d’un écho de qui ils sont. Et ils ne sont nullement étonnés de cette onde qui court d’eux aux autres avec naturel, des autres à eux, avec facilité.

   A proprement parler, ils n’ont plus de frontières, plus de limites. Ils se sentent exister dans le genre d’une substance unitive nullement séparée du monde ou de leurs Coreligionnaires mais bien plutôt imbriquée dans leur présence, comme une forme gigogne s’emboîte en son autre sans différence, une fusion seulement. Les Discrets, les Calmes, les Civilisés, tantôt se découvrent vêtus de kimonos teintés de bleu pastel, arborant de larges ceintures obi fleuries de motifs polychromes, leurs pieds chaussés de sandales de chaume zöri qui chuintent doucement en glissant sur les lames polies du bois de sycomore, abritant leurs yeux sous des ombrelles en parchemin ou des chapeaux d’herbe sugegasa. En réalité, ils sont eux et les autres, ils sont eux et le monde. Sans césure. Sans partage. C’est une manière de symphonie qui prend tout en son ensemble afin que, de ce rassemblement, puisse naître la valeur d’une harmonie. Et le processus joue en sens inverse, si bien que les Pélerins, par exemple une Akemi peut devenir une Estelle, un Akinori un Lucien, une Emiko une Joy. C’est ceci la grande fraternité du Peuple Nouveau. Maintenant que l’Hydre maléfique a été éliminée, il semble qu’elle ait emporté avec elle les éruptives tentacules du Mal qui se nomment indifféremment Lucifer, Méphistophélès, Satan, Belzébuth mais, aussi bien, Indifférence, Egoïsme, Orgueil et bien d’autres subtilités dont le genre humain est prodigue à l’envi.

   Maintenant, Joy a suffisamment empli ses yeux de cette beauté. Elle sort du Musée, à la rencontre d’autres beautés encore. Le Mal vaincu, il ne demeure que de larges agoras où glisse le vent de la félicité. Un alizé si léger, on le dirait de mousse et d’écume. Partout le Peuple Nouveau sillonne les avenues avec confiance. Les Existants sont libres d’aller où bon leur semble sans contrainte. Il y a dans les volutes d’air comme des souffles embaumés. Oui, car la Nature s’est régénérée, oui car la Nature veut vivre au rythme des Hommes, partager leur gaieté, la susciter là même où c’est possible. Les grands glaciers, au loin, brillent de mille feux. L’eau des Océans est gonflée, dilatée, comme pour dire le merveilleux langage qui s’abrite en leur sein. Les sillons de terre luisent au soleil. Les trilles des oiseaux poinçonnent le jour de leur insouciance. Tout est placé sous le signe du renouveau, tout se ressource à sa propre essence. Ce qui est le plus manifeste, une prospérité partout répandue, un ravissement qui emplit les yeux des Femmes, flamboie telle une braise dans les yeux des Enfants. Chacun comprend les mille et un langages de Babel sans qu’il soit utile d’en effectuer une traduction. C’est ainsi, un Univers d’infinie rencontre des choses, cela se donne avec générosité, cela répand ses spores à qui veut bien en saisir le rare, cela exulte et diffuse à l’entour ce qui, de soi, ne saurait se retenir en une seule et unique conscience. Les consciences sont inclusions mutuelles, échanges subtils, alchimie sécrétant au grand jour les secrets de la pierre philosophale. Vivre ? Se laisser aller tout simplement à ce qui vient dans la sérénité. Vivre sur le mode de l’Ukiyo-e, tel que suggéré par Asai Ryōi dans ‘Les Contes du monde flottant’ :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... »

 

    C’est ceci dont Joy était en quête, que ce Monde Nouveau lui offrait. C’est ceci, identiquement, qu’attendaient tous les Existants, mais ils ne le savaient pas ou n’osaient se l’avouer. Avaient-ils peur que, cherchant le bonheur, sollicitant la joie, les Autres eussent pu tourner en ridicule leur ingénuité, leur naïveté ? Sans doute y avait-il de cela.  Le Monde d’Avant était si empêtré dans ses multiples contradictions que tout ce qui déviait de la règle commune était voué aux gémonies. Le Siècle avait répudié la Poésie, elle était trop ingénue, témoin d’esprits de doux rêveurs ne vivant que dans d’illisibles marges. Le Siècle avait renié toute approche sensible, sentimentale, des choses, leur préférant l’exactitude des chiffres, la rutilance des gains, la richesse éblouissante au bout du chemin. Le Siècle avait condamné les Lettres et les Arts pour ne retenir, de l’aventure humaine, que les certitudes matérielles dont ils pensaient qu’elles les sauveraient du désastre. Ce faisant, leur esprit s’était racorni, leurs âmes étrécies à un espace si étroit, elles n’avaient plus que la taille du ciron. La Métaphysique, ils l’avaient raillée car ils n’accordaient de crédit qu’à ce qu’ils voyaient, ils ne retenaient et n’entendaient du monde que ses espèces trébuchantes et sonnantes. En définitive et d’une manière totalement paradoxale, c’était une figure du Mal, l’Hydre redoutable en l’occurrence, qui leur avait ouvert les yeux, leur offrant par son sacrifice final, l’une des vertus les plus estimables, ce Bien qui les avait rendus à eux-mêmes dans la plus exacte perspective de leur humanité. Un avenir lumineux se montrait qui effaçait tous les miasmes anciens, abolissait toutes les erreurs passées, gommait tous les comportements inadéquats.

 

   EPILOGUE

 

   L’avion dans lequel Joy effectuait ses voyages, s’il traversait parfois encore des ciels agités et si, sur la Terre, des exhalaisons non totalement résolues faisaient, ici et là, leurs taches ombreuses, il n’en demeurait pas moins que les Terriens, après avoir été légers et inconscients, avaient grandement progressé, renonçant peu à peu à leur égocentrisme, ne se considérant plus comme le nombril du Monde, prenant soin de la Planète et des Autres. Bien évidemment, Lecteur, la connotation morale ne t’aura nullement échappé. Mais sans règle éthique, l’existence n’est qu’un désert où ne poussent que des plantes amères, desséchées, où le peuple des Hommes ne peut trouver de site accueillant sa longue marche. Les Nomades se guident grâce à l’observation du ciel étoilé, au sein de cette généreuse Nature, notre Mère à tous. Ils se servent de ‘L’Etoile du Berger’ pour orienter leur destin. Première étoile apparaissant le soir, dernière étoile s’éteignant le matin. Comme une allégorie infiniment lumineuse encadrant la nuit de l’inconscience et, sans doute, l’éclairant de loin. N’est-ce pas une Vérité que ceci, deux éclats du Bien de part et d’autre d’une ombre maléfique ? Les Bergers, de tous temps, ont été hommes d’une grande sagesse. Puissent-ils nous inspirer quant au chemin à suivre, nous les Distraits qui avançons sans le savoir vers notre être, n’en percevant ni les limites, ni l’immense effusion qui en brode l’essence ! Toujours il y a plus à voir que ce que nous voyons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 juin 2025 3 11 /06 /juin /2025 16:54
Venue du plus loin de la nuit

Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   C’est à peine si le jour faisait sa trace bleue dans le continent étrange de ma tête. J’étais encore sur la pente qui hésitait entre rêve nocturne et clameur diurne. Il me fallait demeurer dans cette posture ambiguë, ne pas me hisser trop tôt vers la clarté, laisser mon corps reposer dans ses bandelettes de momie. Voyez-vous, chaque matin, surgir au monde est un effort presque insoutenable, à la limite d’exister, une naissance aux forceps. La nuit douce, souveraine, maternelle, j’en sens la chair généreuse intimement façonnée  à l’image de ma propre pulpe. Nul partage, seulement un genre de récitatif antique qui coulerait des étoiles et me draperait dans les mailles invisibles d’une soudaine ablution. Comme si j’étais Fils de la Nuit, que je m’y fonde dans une exactitude salvatrice. Je serais indubitablement au centre du réel, dans le nombril du monde, dans le refuge qui se nommerait « accueil en l’éternité » dont personne ne pourrait me  distraire, sauf au risque de commettre la violation d’une loi singulière. Nul ne se hasarderait à m’arracher à la matrice mondaine dont je suis l’un des légataires. Oui, c’est ceci dont il faut m’assurer, une vie au plus près de l’origine, le plus longtemps possible, avant que de faire effraction dans la brûlure de la lumière. Ne prendrais-je quelque précaution et la cécité me clouerait en plein ciel, me ramenant à cette ombre que, trop tôt, j’aurais désertée. Or, avant d’être être de la lumineuse blancheur, je suis être des ténèbres. Aussi bien pourrait-on me nommer « Le Ténébreux », rien ne serait plus exact. Et, ainsi, je me perdrais dans les arcanes du temps, me dissoudrais dans la toile néantisante du non-paraître.

    Voici, je m’éveille. J’étire la voilure de mon corps. Des rémiges  largement ouvertes de chaque côté. Mes pieds sont des battoirs qui appuient sur la courbure de la nuit. Mes mains des griffes qui entaillent les plis d’ombre. Mon sexe un dard qui rougeoie. Mon ombilic une graine qui sème aux quatre vents son désir de germination. Mes genoux des boulets pareils à des gueuses de fonte. Fonte tire vers le bas. Boulets font leur cantique de lourde pesanteur. Anatomie scindée, en partage, une partie noire, une partie blanche. Nouvelle race d’existant aux zébrures inquiètes, angoisse polymorphe posée sur une joie innocente, blafarde. Mains qui hésitent, louvoient, saisissent l’insaisissable. Mains-griffes-de-sorcière, ce qu’elles happent, sitôt se disloque. Yeux pareils à des braises avec, tout autour, l’émail blanc, éblouissant de la sclérotique.

   Embryon-de-nuit. Homme-de-jour. Ne sais plus qui je suis dans le tumulte des termitières humaines. Partout de glaireuses glossolalies. Partout de rugueux borborygmes. Partout des hiatus qui soulèvent mon corps de plein désarroi. Cheveux pareils à des queues de comètes. Pensées de chrome et de platine. Ça y est, ça commence à fuser dans les cerneaux gris de ma tête. Idées-boules-de-chanvre qui n’en finissent de tisser leurs cocons filandreux. Sentiments à la pointe de l’être, amour puis désamour en de sombres guerres intestines. Fusion des sensations dans un convertisseur pourpre. Arcs tendus de la révolte. Teintes boréales de l’optimisme. Jets de soufre de l’hostilité. Torches vives de l’euphorie. Orifice excréteur de la noire inquiétude. Feux de Bengale de la félicité. Tout s’entrecroise. Tout se mêle dans un luxueux maelstrom. Tout se donne dans la perspective d’un pli oxymorique. Visage comme masque. Vérité comme fausseté. Liberté comme aliénation. Cime en tant qu’abysse. Nadir en tant que zénith. Aporie en tant que sens. Oui, la seule vérité : oscillation, flux et reflux, geste syncopé de l’amour, rythme du nycthémère ; été/hiver ; diastole/systole ; instant/durée ; Vie/Mort en leur enlacement tumultueux.

   Mais qui donc se penche au-dessus de mon berceau ? Serait-ce la Nuit ? Serait-ce le Jour ? Mes géniteurs donneurs de bonheur et d’angoisse ? Ou bien un être hybride, une « inquiétante étrangeté » ? De la Mort elle a le teint cireux, les orbites vides, les mains aiguës tels des harpons. Ses cheveux, pareils au Fleuve Léthé, pourquoi s’appliquent-ils au rocher de mon visage avec la volonté d’en effacer la timide figure de proue ? Serait-ce une Femme-Squale au museau fouisseur, à la bouche rose largement ouverte, hérissée de canines pareilles à un vagin denté ?  Lui, le carnivore,  pourrait m’émasculer à la force de ses dures mâchoires, manduquer mon sexe, le renvoyer dans les fosses carolines de l’Histoire et je ne serais plus alors qu’une sorte d’histrion comique ne possédant même plus les clés de sa propre genèse. Et ses yeux, les avez-vous vus, ces deux billes de carbure dont l’une brille (sous l’effet de la malice ?), dont l’autre est maculée de suie (en direction de quelle âme égarée dont le signe même serait aboli ?). Et cette bouche, cette fleur noire, cette « Queen of night », de quel royaume funeste est-elle l’envoyée ? Et à quelle autre fin que de me conduire à trépas ? De me ramener dans mon antre originel, mais dépourvu de destin, privé de figure humaine, simple bactérie flottant dans la soupe primordiale, dense, obtuse, inconnaissable par nature ?

   Mais VOUS, qui m’apercevez tout au fond du boyau de ma détresse, que ne venez-vous à mon secours avec, dans les mains, un bouquet de lotus ou de lys blancs afin que, reconnu, je puisse enfin exister, faire un pied de nez au Néant, dire « merde à Vauban », « Bagnard je suis chaîn' et boulets/ Tout ça pour rien ». Oui, tout ça pour rien !   C’est à peine si le jour fait sa trace bleue dans le continent étrange de ma tête. Va-t-elle durer, cette trace, plus que le tremblant photophore de la luciole dans la savane d’été ? Dites moi une vérité rassurante. Une seule. Par exemple : « Oui, vous êtes » et je vous laisserai en paix pour le reste de vos jours. En paix !

 

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7 avril 2025 1 07 /04 /avril /2025 17:12
Mille corps en UN.

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

 

  

   Présent.

 

   C’était étonnant tout de même cette vision confuse des choses. C’était comme si le regard, soudain, avait migré dans la boule pléthorique du Cyclope. Une grotesque représentation du monde, une aberration fondamentale de tout ce qui existait ici et là. Tout se focalisait en une seule image dans laquelle se superposaient des corps anonymes, s’emmêlaient les lianes pendantes des bras, progressait une forêt de jambes, surgissaient des maelstroms vestimentaires. On avait peine à suivre cette foule bariolée, indifférenciée, à se saisir d’une scène qui pût refléter une logique, à percevoir autre chose que cette sourde rumeur qui montait des êtres pareille au spectacle échevelé d’une fête foraine avec ses scenic-railways, ses montagnes russes, ses labyrinthes de verre, ses châteaux hantés où vous poursuivaient des monstres de carton-pâte et des araignées au ventre dodu hérissé de poils. C’était une sorte de Luna Park, de Tivoli avec ses carrousels, ses manèges volants, ses grottes ombreuses, ses dédales de verdure où l’on se perdait dans la touffeur des charmilles et les entrecroisements  végétaux.

 

   Passé.

 

   On avait perdu l’image du passé, les antiques palimpsestes étaient usés jusqu’à la trame, les manuscrits illisibles, les cartes et portulans avaient brouillé leurs lignes et il n’en demeurait plus que des amas de couleurs, des confluences de lignes, des percussions de signes. Du temps d’autrefois, du moins ce que « l’oublieuse mémoire » en conservait, c’étaient quelques fugaces impressions liées au concept de modernité. Il y a peu encore, sous l’irrésistible poussée de l’autonomie, l’individualisme avait produit ses gerbes irisées, avait jeté ses feux de Bengale dans l’espace des hommes jusqu’à les atomiser, les diviser, les placer dans des cellules étroites identiques à des geôles, leur vue devenue ombilicale ne percevant plus que leur propre anatomie que décoraient les fleurs vénéneuses des tatouages, que trouait l’acier des piercings, que lustraient les lotions du luxe à fleur de peau. Chacun vivait à part de l’autre dans les couloirs étroits de sa termitière. Son miellat on le gardait précieusement pour soi, uniquement pour soi, on le mettait en sécurité dans un coffre-fort de tôle verte, à la rigueur on aurait pu, à longueur de journée, lustrer ses mandibules sur cette thésaurisation sans différer de soi, de sa possession si précieuse.

  

   D’étranges boîtes.

 

   Dans les tunnels de boue et de brindilles des habitats insecticoles, pareils aux boyaux du métropolitain, on rivait ses yeux à d’étranges lueurs venues de non moins étranges boîtes sur lesquelles on pianotait la journée durant, la nuit venue et jusqu’aux premières décolorations de l’aube. Sur les feuilles charnues des oreilles on posait l’écrin d’un casque avec ses deux tiges noires qui faisaient penser à quelque insecte saisi d’une brusque mutation. On ne le voyait nullement mais on imaginait l’interminable train d’ondes qui forait le peuple gris du cortex, emmaillotait les blanches amygdales, ligaturait les plis du cervelet, corsetait les pendeloques du chiasma optique.

  

   Tant d’urgence à être soi.

 

   Dans les ornières des rues on progressait à la manière des somnambules, yeux révulsés sur soi, massif de la tête sans doute plié dans un songe creux. Les Termites adjacentes on ne s’en occupait guère. On ne les regardait pas, ne les saluait pas. Il y avait tant d’urgence à être soi jusqu’au vertige, jusqu’à l’ivresse. On était soi et l’ambroisie qui portait le soi à sa propre incandescence. On avait renoncé aux drogues de toutes sortes, aux alcools alambiqués, à toutes ces simagrées qui, somme toute, étaient extérieures, étrangères, manière de peuple diasporique perdu dans l’immensité du réel.

  

   Comme fin en SOI.

 

   A soi, on était tout à la fois son peyotl et son LSD, son haschich et sa Noire Idole, son absinthe et sa liqueur anisée. On voulait le goût de soi sans partage. On voulait l’intime conviction de son être. On voulait la monade celée sur son propre secret. On voulait l’ego comme seul principe, comme seule prémisse de l’exister, comme fin en SOI. On était début et fin dans un même geste de la pensée. On s’embrassait à même sa propre étreinte. On était le microcosme et le macrocosme, la totalité faite ultime projet de l’être.

 

 

   Futur.

 

   Mais voilà, c’est toujours pareil avec la condition humaine. Vérité un jour, fausseté le lendemain. Ainsi naissent et disparaissent, telles des comètes, les brillantes civilisations qui avaient essaimé sur l’entièreté du globe. Donc la logique était respectée qui retournait sa calotte et portait au plein jour ses viscères purpurins, ses grises aponévroses, ses glaires qui filaient le long de l’hébétude du monde. Voici que l’on était arrivés, sans coup férir, d’un bond d’un seul, dans l’éclatante galaxie de la postmodernité. Le problème avec les mouvements de l’histoire c’est qu’ils portent toujours en eux le tissu urticant de leur révolution, qu’ils secrètent l’invisible filière qui les aliène et les fait partir en sens inverse comme si le futur contenait toujours, en filigrane, les empreintes du passé.

  

   Le SOI aux orties.

 

   Donc on avait jeté le Soi aux orties, voué aux gémonies les petites manies individuelles, ligaturé les trompes du désir narcissique, aboli toute liturgie personnelle. Maintenant les Termites étaient au grand jour, antennes déployées, corps annelés disposés dans la pléthore d’un sens uniquement collectif. On avait banni les messes basses, on avait condamné les rituels solitaires, relégué les amours clandestines au fin fond d’une fondrière de la pensée, dans les rets d’un boudoir inaccessible. Jamais de Termite seule à la terrasse d’un café, dans les travées lumineuses des Grands Magasins, jamais de solitude, jamais d’individualité dont on aurait brandi l’oriflamme à titre de glorieux emblème. Jamais de présence ineffable dans la fuite d’une insaisissable esquisse, le grisé d’une estompe, la transparence d’un glacis.

  

   Mille corps en UN.

 

   On voulait du compact, de la masse, on voulait mille corps en un, mille esprits dans une même glaciation, mille âmes soudées dans une identique congère. On émettait une idée et elle se transmettait à l’ensemble du grand corps vivant, tel un tremblement de gélatine qui aurait parcouru l’épiderme d’une sensibilité unique. Voulait-on aimer et les copulations étaient libres et les vibrations de la pléthore sentimentale s’épanchaient ici et là en mares intensément volubiles.

  

   Singularité dans l’universel.

 

   Enfin le grand égarement anthropologique avait trouvé le lieu de son rassemblement. Enfin le monde parlait d’une seule voix, mettant à mal l’essai de profération multiple de la faune babélienne. Enfin l’antique et très chrétienne notion d’agapè, d’oblativité, de don de soi sans limite se lovait à merveille dans le site parfait de son actualisation. Plus de débats sans fin, de polémiques stériles, de diatribes contre l’autre. Un identique parcours qui fondait la singularité dans l’universel.

  

   On était SOI et L’AUTRE.

 

   C’était comme la confluence de mille ruisseaux qui s’étalaient en larges rivières, se multipliaient en fleuves, se dispersaient à l’infini dans le vaste delta des espaces infinis. Nul ne sentait plus son corps enserré dans des limites, cerné des liens de l’impossible, contraint dans d’iniques et incompréhensibles frontières. On était soi et l’autre, l’autre et le monde. Certes on avait l’apparence du chaos, l’aspect de l’emmêlement, de l’enchevêtrement  mais tout ceci n’était qu’aberration de la vision et projections de l’intellect à l’aune d’anciennes habitudes, de simples réflexes, d’attitudes rémanentes qui, ici et là, poussaient leurs inauthentiques efflorescences.

  

   Un immédiat et inépuisable bonheur.

 

   Toute autre était la réalité qui s’habillait des vêtures de nouveaux prédicats : harmonie, fusion, osmose, convergence des affinités électives, assemblage dans un même moule de métaux liquides, de liqueurs séminales, de fragrances associées. Empathie coulée dans l’empathie. Plénitude enroulée dans la plénitude. Effusion de soi dans l’autre, de l’autre en soi. Depuis des millénaires des générations de savants fous, de cosmographes éthérés, de mages étranges, de prédicateurs volubiles, de géomanciens avisés, d’astronomes étoilés, de philosophes intègres, d’alchimistes alambiqués s’étaient abîmés dans d’épuisantes recherches d’un immédiat et inépuisable bonheur.

  

   La pierre philosophale.

 

   Eh bien, voici, la pierre philosophale était maintenant à portée de main, la gemme précieuse avait été extraite des ténèbres terrestres, une comète brillait en plein ciel avec sa queue resplendissante et ses lueurs d’aurore boréale. L’impossible avait enfin montré l’envers de son visage et les virtualités s’ouvraient telles des grenades, les puissances dispensaient leur rayonnement, les ressources l’inépuisable validité de leurs prodigieuses prodigalités. Ainsi tout paraissait se dérouler « dans le meilleur des mondes possibles » et l’humanité était assurée d’un riche devenir au sein de cette boule compacte où il n’y avait plus de différence, où un homme égalait une femme qui valait un enfant qui équivalait à une personne âgée qui pouvait vivre le restant de ses jours dans une allégresse réjouie d’elle-même dans une équanimité d’âme que nul n’avait plus connu depuis la sagesse immémoriale des anciens Grecs.

 

   Ce qu’on voyait.

 

   Ainsi déambulaient, dans les rues des villes, des amas de chenilles processionnaires, des grappes de moules soudées à leur bouchot, des compagnies d’étourneaux dont nul n’aurait pu altérer la joie souveraine, entamer l’optimisme, scinder l’admirable unité. On devinait dans cette joyeuse résille quelques phénomènes d’antan, un body noir à bretelles sur un corsaire bleu, l’éclair d’un bustier blanc jouant avec la discrétion d’un jean délavé, une toile claire d’été, un short puis une forêt de jambes multiples qui faisait penser à une progression de quelque cloporte dans le secret velouté d’une ombre. Mais l’impression globale était surtout celle d’un seul organisme vivant habité par une cohorte d’individus tous assemblés dans l’exécution d’une cause commune, image soudée de révolutionnaires pacifiques portant à eux tous le poids d’une tâche commune. En réalité, plutôt que de percevoir un agrégat de formes et de matières diverses, la vue s’accommodait d’un flou élégant qui synthétisait l’image en lui donnant une valeur de système accompli dont nul ne se serait hasardé à rompre la belle communion.

 

   Epilogue.

 

   Voici, des temps ont passé, des quantités de temps non quantifiables, peut-être des siècles sous les meutes solaires, les gelures d’hiver, le basculement des arbres dans la rouille automnale, puis le renouveau printanier avec sa sève bleue, ses subtiles germinations, ses fleurs qui font des déflagrations roses à la cime des pêchers. Et voici que ceci qui était à craindre est survenu d’une manière si sournoise que même les esprits les plus avisés n’auraient pu en cartographier la confondante réalité.

 

   Les convulsions blanches de l’éther.

 

   Il y a eu au fin fond de la galaxie humaine un bruit sourd, un genre de big-bang qui a secoué la membrane de la terre, l’a retournée, ne laissant que ses racines apparentes, ses tapis de rhizome exsangues, ses radicelles convulsives et nues. Que voit-on en fragments, en éclisses, en copeaux disséminés, en bigarrures, en éparpillement polychromes, en dispersions archipélagiques, en ilots semés au hasard des océans bleus, en freux divisés au sein des courants aériens, en moutonnements d’altocumulus, bref en perdition d’eux, en miettes pléthoriques, en puzzles déconstruits, en feuillets aux signes éparpillés dans  l’immensité de l’espace avec une promesse de désorientation infinie, d’exode sans but, de migration privée d’amer, d’errance multiple, polyphonique avec des meutes de cris qui se perdent dans les convulsions blanches de l’éther ?

 

   Nul ne reconnaît ni Soi, ni L’Autre.

 

   Que voit-on sinon la longue procession d’un peuple insensé qui a perdu jusqu’à l’empreinte de sa propre identité. Nul ne se reconnaît plus en soi, ni ne reconnaît l’autre, le vis-à-vis, celui qui fait face, autrement dit qui offre visage et, au gré de son épiphanie,  parvient à sa propre présence alors même qu’il déplie la nôtre comme l’exigence d’être ce qu’elle est jusqu’à une compréhension complète de ce passage ici et maintenant, sur les chemins de poussière, sous la courbe nécessaire du ciel. Que voit-on sinon ces doryphores casqués environnés d’une bogue de silence, ces mantes aux crochets arboricoles qui fauchent l’air pour n’avoir rien saisi des beautés du monde pourtant à portée de la main ?

 

   Archive dévastée des têtes ?

 

   Que voit-on sinon ces oryx à la cuirasse luisante, corne furieusement dressée dans l’épaisseur du temps afin qu’aucune onde ne leur échappe de la rumeur mondaine, que pas une image ne fasse défaut dans l’archive dévastée de leur tête ? Que voit-on sinon ces étiques chrysalides embobinées dans leur tunique de soie qui n’écoutent que leur propre fugue à jamais privée d’un sens plus haut que le sien propre ? Que voit-on sinon la pose hiératique de momies millénaires enduites de l’ennui du quotidien et des tissages de bandelettes si étroites que le jour ne parvient même plus à proférer sous la dalle occluse du sarcophage de pierre ?

  

   L’hymne du sens retrouvé.

 

   Que voit-on sinon une longue désolation dans l’irrémédiable éparpillement des choses ? Mais où est donc passée la joyeuse foule bariolée qui, il y a un instant, comblait notre vue du luxe d’une incroyable apparition ? Où sont ces formes pleines de vie qui chantaient l’hymne du sens retrouvé, qui entonnaient le seul refrain audible, celui de la rencontre, celui de la fête de l’altérité, du regard de celui, celle qui viennent à vous avec le feu de l’espoir arrimé au milieu du corps ? Où sont-ils donc ces phares qui clignotent dans la nuit? Où sont-elles donc ces hautes lumières qui balaient l’horizon de leur faisceau rassurant, ces langages qui disent l’homme en son incommensurable présence ?  Où donc ? Je n’ai pas rêvé, n’est-ce pas ? Elle existe bien encore la meute initiale, la fraternité canine, museau enduit de lait nourricier tout contre le ventre chaud de la mère ? Dites, elle existe bien ? Une réponse, vite, sinon tout ceci, cette existence, n’aura servi à rien et le monde sera désert. Oui, DESERT.

 

 

 

 

 

 

 

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28 mars 2025 5 28 /03 /mars /2025 18:34
Un monde flottant.

                                                        LA CIME DE L'EST.

                                   Œuvre de Livia Alessandrini.

                                            Villeneuve 2013.

 

 

 

 

   Nul ne pouvait plus voir.

 

  Le problème, car il y avait problème, c’est que nul ne pouvait plus voir cette scène de désolation. Sauf Voyante à la proue de son vaisseau de pierres, Sirène hautement tendue vers le ciel de l’improbable. Mais, d’abord, il faut parler de ceux qui sont absents, les Distraits, les Errants, tous les pauvres hères qui, tout au long de leur existence avaient fourbi les armes de leur étonnante destruction. C’est ainsi, les Vivants sont toujours en quête de leur propre mort comme s’ils voulaient hâter leur finitude et savourer les délices du Néant à même leur lourde inconséquence.

 

   Leur inextinguible curiosité.

 

  Ce qu’avait été leur cheminement sur Terre, voici : dès la pointe du jour alors que les herbes bleues s’éveillaient à la beauté du monde, que les biches buvaient l’eau limpide des sources, que l’épaule des collines frissonnait sous le premier vent, ils n’avaient de cesse de se répandre sur l’ensemble des territoires qui s’offraient à leur inextinguible curiosité. On les retrouvait partout. Tout au fond des vallées en longues caravanes pressées. Dans les nasses des villes, agglutinés tels des essaims de guêpes. Sur les plages de sable doré, corps mitraillés de soleil, vitre noires des lunettes pareilles à d’étincelants névés. Aux terrasses des cafés derrière des verres oblongs où dansait un soleil anisé. Dans les galeries marchandes et les Grands Magasins, à la queue-leu-leu, accrochés aux tapis roulants, telle une immense chenille processionnaire qui n’aurait même pas été consciente du nombre infini de ses pattes.

 

   Les éclats du paraître.

 

   « Inconscience », le grand mot était lâché, le sésame qui ouvrait à la compréhension de la condition humaine en son aveugle procession. Car vaquer à ses occupations, flâner le long des vitrines, être un chaland assidu à suivre le flot mouvant d’une rue, à se faufiler dans la foule dense des agoras, à mettre ses pas dans celui qui vous précède pour aller ici et là où se trouvent les éclats du paraître, ceci n’a rien en soi de répréhensible, à une condition, toutefois, que la conscience soit le moteur lucide des événements, non un simple accident parmi le flot agité d’une multitude.

 

  L’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Quelques esprits avisés avaient, à maintes reprises, tiré la sonnette d’alarme, montré le danger du moutonnement obséquieux, de la déraison singulière laquelle consistait à perdre sa singularité au milieu des confluences mondaines. Mais il y avait pire que cette simple divagation désordonnée. Oui, bien pire, toutes ces allés et venues les Humains les avaient accomplies en dehors du bon sens, semant ici une carcasse automobile rouillée, bâtissant là un viaduc enjambant l’écoulement du réel, abattant arbres et décimant terres pour y édifier les temples de la gloire consumériste. Sur Terre il ne demeurait plus un seul pouce carré qu’une herbe pouvait s’approprier, plus le moindre lieu capable d’accueillir l’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Partout le monde se fissurait.

 

   Cela a commencé une nuit dans le lourd sommeil des hommes. Comme un bruit d’orage, un roulement continu, le fracas d’un torrent sur l’étrave du rocher. De longues déflagrations qui faisaient leurs coups de gong jusqu’au centre bouillonnant de la lave. Parfois des hululements, des feulements pareils au supplice d’animaux entourés de feu dans les herbes jaunes de la savane. Dans les hautes maisons de ciment gris, dans les coursives des couloirs, dans les caves feutrées, le long du zinc gris des mansardes, sur les spires moquettées de rouge des escaliers, partout le monde se fissurait. Longues lézardes imprimant leur furie dans la matière torturée.

 

   Une invisible Conscience.

 

   C’était comme si une invisible Conscience s’était levée quelque part à l’horizon des hommes pour les ramener à la raison. Mais d’abord, il fallait le coup de semonce, la vigoureuse houle qui emportait avec elle la vanité, garrotait l’égoïsme, scindait la fierté, ligaturait la démesure, la folie expansive de ce peuple qui semblait privé de boussole et de sextant, livré aux gémonies d’une marche de guingois dans les ornières étroites d’une incompréhension généralisée. Oui, car errer de la sorte ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, à l’éviscération, à la diaspora, membres épars sur l’ensemble de la termitière qui gisaient, maintenant, parmi les gravats et les éboulis de toutes sortes.

 

    Ramure en plein ciel.

 

   Mais ce paysage de désolation, ces scories de l’Ancien Monde, ces pierres richement sculptées en train de rendre un dernier soupir, ces portiques démantelés, ces échelles suspendues dans le vide, ces réseaux de fenêtres vides, cette ramure d’arbre en plein ciel, telle une plainte, ce clocher médusé tendant son cône esseulé en direction d’un dieu invisible, cette conflagration du réel, tout ceci était certes tragique, moins cependant que la mesure anthropologique décimée à l’aune d’une vision inadéquate de ce qui, pourtant, s’annonçait comme refuge et abri, possibilité de progrès et de ressourcement. On ne scie jamais mieux la branche sur laquelle on est posé qu’à la mesure du confort qu’elle nous offre, du luxe dont elle pare notre assise. Mais cette constatation n’arrive qu’à l’issue de la crise. Il est rare qu’elle la précède.

 

   L’exténuation des choses.

 

   Le jour vient de se lever. Le premier jour après le Déluge. Voyante est tendue à la proue de son navire hauturier. Les vagues sont de pierre. Le ciel de cendres. Le lointain de boue et d’argile. Autrement dit un genre « d’extase matérielle » qui cherche la voie de sa prochaine profération, le chemin d’un langage qui devienne compréhensible. Surgir de l’exténuation des choses, prodiguer une ouverture, entailler la densité de ce qui est afin qu’une voie soit possible qui dise l’incomparable présence de l’être.

 

   Le lieu de leur vérité.

 

  Loin, très loin, un triangle de pierre, une étrange météorite qui brille de ses facettes de mercure, de ses aplats de nickel, de ses arêtes de chrome. Un monde immensément métallique troué de cratères où se laisse entendre la voix du mérite des hommes car, ici, sur le rocher échoué en plein ciel qui vient de les accueillir, les Invisibles, les Silencieux ont gagné le domaine de leur exacte parution, soit le lieu de leur vérité.

 

    Sublime poésie blanche.

 

   Ils habitent mers et océans. Mer des Nuées, des Pluies. Ils n’ont cure d’eux-mêmes, seulement du temps qui passe en fin brouillard, en minces nébulosités. Mer de la fécondité. Féconds en leur esprit qui se suffit du luxe de penser. Océan de la Tranquillité. Nulle agitation, seule la palme d’une méditation, l’efflorescence d’une contemplation et la moindre fleur aperçue, la moindre corolle en son épanouissement sont des sources inépuisables de beauté. Mer de la Sérénité. Ils sont au centre de l’écume radieuse du lotus, ils en sont le dépliement, la sublime poésie blanche qui chasse la démesure de l’ombre. Sont enfin parvenus à la pointe avancée de leur être et leur regard s’ouvre immensément sur l’infini spectacle des phénomènes.

 

   Ecouter son chant intérieur.

 

   Existent-ils vraiment ? Ou bien est-ce simplement le peuple de notre imaginaire projeté sur l’écran du cosmos ? Est-ce la vertu du regard de Voyante qui les a fait s’accomplir là dans la dérive de la galaxie cependant que la Terre dort dans son linceul de pierres, dans son tumulus de gravats ? Est-ce … ? Mais rien n’épuiserait la question car le mystère de l’être est trop grand qui interroge celui du monde. Alors il faut demeurer en soi et écouter son propre chant intérieur comme le premier venu, celui qui nous guide dans cet univers flottant dont nous supputons l’existence mais que nous ne pouvons déduire de rien d’autre que de notre propre sentiment d’exister. Mais écoutons la belle parole de l’ukiyo-e nous dire en mode subtil ce qui nous hante à la manière d’un ineffable visage du temps, d’une impermanence qui, tantôt nous trouve ici sur Terre, tantôt là-bas sur ce Monde inouï qui nous questionne de son étrange présence :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo ».

 

***

 

   Vivre, est-ce simplement cela, dériver au fil de l’eau dans l’attention à soi, à la fleur, à la feuille, devenir calebasse que le courant emporte pour une étrange planète. Est-ce cela ?

 

 

 

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26 mars 2025 3 26 /03 /mars /2025 11:46
Vivre selon soi

                                                            Archeologia dell'anima.

                                                                          Vivere

                                                                Livia Alessandrini

                                                                    Roma 1998

                                                                         coll.pr.

 

 

 

 

                                                               Le 3 Mars 2018

 

 

 

 

               Toi, venue du passé.

 

 

   Que je te dise, malgré l’épaisseur du temps, la faible distance de toi à moi. La géographie n’est rien, l’éloignement si peu, les sentiments beaucoup. C’est comme si hier était là, venu au présent avec sa belle cohorte de souvenirs. Sans doute les êtres ont-ils besoin d’avoir recours au labyrinthe de la mémoire, à la fuite des événements, au flou d’anciennes sensations afin que, séparés, ils en viennent à appeler l’autre comme le fragment dont ils sont, depuis toujours, démunis. Rien ne remplace ceci. Vois donc : des amis ne se sont vus depuis de longues années. Ils conviennent d’un rendez-vous. D’abord une belle émotion les étreint, le rose monte aux joues, les cœurs battent à l’unisson, mais plus vite, plus ardemment. Voici qu’ils échangent, dans une sorte de fièvre, plein de menus faits qu’ils possèdent en commun. Ils devisent autour d’un vin rare, ils dégustent des mets précieux, ils SE racontent chacun leur tour. Leurs yeux sont brillants, leurs lèvres humides, leurs mains émues de s’être serrées. Quelques heures passent. Des nuages glissent dans le ciel. Des mouvements dans la rue proche. Des nouvelles à la radio. Des courses faites en ville dans la gémellité retrouvée.

   Deux ou trois jours ont passé. Bien des propos échangés. Parfois, entre deux confidences, le souffle blanc du silence. Une nostalgie fuit que, bientôt, recouvre un ennui. Des flux de spleen, des tons fondamentaux qui se diluent, des enthousiasmes qui se posent, des spontanéités qui s’émoussent. Bientôt des banalités : le temps qu’il fait, la politique, les modes, la dernière lubie consumériste. Vois-tu, Sol, combien il est difficile de maintenir le cap, de cingler vers la haute mer, de hisser haut le pavillon de la liberté, de faire du foc cette toile tirant à soi la proue du bateau. Oui, tout s’épuise, tout lasse et s’enfuit dont il ne reste jamais que quelques traces sur le tissu lâche de l’exister. C’est bien là l’usure de toute rencontre après que son point d’orgue a été atteint. Le quotidien abrase tout de sa récurrente lame et, parfois, ne s’informe plus qu’une esquisse dont on ne sait si elle pourra durer.

   Au-delà des vitres, de lourdes caravanes de nuages blancs. Leurs ventres érodent les pierres sèches des murs qui courent sur le large plateau du Causse. Parfois même, je croirais entendre leur éboulis, un genre d’écho se perdant dans l’arrondi d’une doline. Ici, sais-tu, il y a si peu de bruit, si peu de mouvement. Des moutons paissent, là-bas, au loin. Je devine le glissement du vent dans la toison de leurs boucles grises. Rien que de bien ordinaire. Rien que de l’infiniment reproductible parmi les mailles serrées du temps. Alors, dans cette souple monotonie, souvent convient-il d’introduire le coin d’une petite fantaisie, le sursaut d’une rencontre, d’y agrandir l’heure au moyen de l’imaginaire. Une œuvre récemment découverte - je vais t’en préciser bientôt les tonalités -, sera le prétexte à ma correspondance. Peut-être t’ai-je déjà entretenu de cela, je suis depuis toujours fasciné par les lieux d’utopie, leur paysage inattendu, la magie qui en émane, le curieux sentiment de liberté attaché à ceci qui, selon de singulières inventions, peut prendre l’aspect du caméléon, à savoir se vêtir du prodige des métamorphoses. Alors prends garde à ceci, la peinture qui va nous occuper, j’en fais mon unique et inentamable possession. Combien ce rapt est étrange. L’artiste est nu. Je suis vêtu. Regarder une œuvre en son fond, en éprouver la douceur de soie, s’y sentir à demeure et il n’y a plus l’épaisseur d’un cil. Je suis l’œuvre tout comme elle est ma propre identité. Fusion et le monde alentour n’existe plus.

   Donc voici la texture de ce « non-lieu » puisque ce qui va apparaître est pure décision de ma conscience, source ineffable de ma rêverie. Evoque simplement un édifice pyramidal à l’étonnante texture : mélange de terre et d’écume, de poudre de lave et de stuc, enfin une matière si étrange qu’elle semblerait venir d’une autre planète. Sa couleur pourrait évoquer celle, métallique, d’une météorite que son entrée dans l’atmosphère terrestre aurait brûlée, dans le genre d’une croûte de pain. A la base, pareille à l’entrée d’une grotte ou d’un abri sous roche, une ouverture en arc donne accès à un monde si secret que nul ne pourrait y entrer sans avoir été, au préalable, initié. A l’utopie il faut cette démesure, cet écart à défaut desquels elle ne serait qu’un site ordinaire, autrement dit une pochette-surprise sans surprise.

   Ce que l’on ne saurait définir avec précision, cette structure extérieure à l’aspect de pierre ponce, c’est ce qui semble ressortir au naturel, à l’artificiel, ce qui est architecture voulue, ce qui est hasard géologique qui en aurait édifié le cône à la manière d’un volcan. Je t’en ai déjà souvent entretenu, l’une de mes anciennes vocations, dont il reste quelque empreinte aujourd’hui, un vif attrait pour la roche sous toutes ses formes, le visqueux d’un magma, les éruptions qui incendient le ciel, les fleuves de feu qui se précipitent dans l’océan en grondant, toute cette sublime activité tellurique qui fait confluer les puissances célestes et chtoniennes dans une même énergie décuplée. Oui, tu reconnaîtras mon éternel lyrisme, ce romantisme mâtiné de sublime, teinté de lueurs mythologiques, animé en son fond de l’éclat des braises fauves de l’inconscient. Une nature volcanique sous des aspects certes policés. Ne sommes-nous pas, nous tous les Terriens, des êtres frappés au sceau d’une belle complexité, une pincée de glaise, une touche de granit, une efflorescence de feu et de soufre, un manteau de glace qui vient en atténuer la rigueur ?

   Ce qu’il te faut discerner maintenant, quelque chose comme un chemin de ronde escaladant sous la forme d’une spirale cette masse alvéolée, trouée en maints endroits. Sans doute est-elle le poumon grâce auquel l’intérieur communique avec le vaste cosmos. A intervalles réguliers mais, pour autant non systématiques, des ouvertures en plein cintre que quadrillent des ferrures, tout en légèreté. Ici et là quelques autres portes se laissent deviner. Des volées d’escaliers relient les espaces escarpés les uns aux autres. Ce qui est ici en tous points remarquable, c’est la belle impression d’unité qui se dégage de l’ensemble. Teintes et volumes se fondent dans une harmonie qui paraît en être l’un des caractères essentiels.

   Et parmi les sentes et les stries d’ombre, comme par l’effet d’une simple distraction, des formes humaines, elles me font penser à ces peintures rupestres du Tassili, ces élancements de sanguine s’enlevant sur les grès rouges du Sahara. Rien de plus beau que cette rencontre de l’homme et de l’environnement qui l’accueille et l’abrite. Ici, dans cette vivante archéologie, tout s’anime et se vivifie dans la simple donation des choses. Tout semble naître de tout. Rien n’excède ce qui est dans le voisinage. Tout semble s’engendrer sous l’effet de la confluence des affinités. Alors c’est une grande satisfaction pour les yeux, un comblement de l’âme que d’être le témoin d’un genre de civilisation apaisée, seulement affairée au luxe d’exister comme si un immédiat bonheur sourdait de la pierre même, se communiquait  à ses hôtes, les imprégnait d’une invisible parole partout répandue, genre d’hymne dont ils seraient les notes inaperçues mais combien présentes à même leur destin, ouvert, lumineux, poudroiement avec lequel ils n’auraient jamais fini d’être en relation.

   Mais, attentive Solveig, combien je te sens inclinée à forer les choses de l’intérieur, à tâcher d’en deviner la pulpe nourricière, à en extraire la moindre ambroisie. Il y a tant de beauté vacante, partout, sur la corolle de la fleur, la joue aimée, la goutte de rosée appelant à elle depuis le grain de sa modestie. L’inventaire n’est nullement terminé. L’utopie est sans limite, ce qui fait son attrait en même temps que sa constante évanescence. Comment en décrire la richesse alors que tout, continûment, se réaménage dans une manière de fable sans fin ? Tu me rejoindras : l’utopie en son essence est fugacité, transition, impression furtive. Faute de ceci elle ne serait que le réel en son opacité. Que pourrions-nous en tirer d’autre qu’un destin commun qui s’effacerait à même sa feuillaison ?

   Fais le vœu, seulement un instant, d’être cette silhouette presque confondue avec la falaise qui se dresse vers le ciel. Quelle serait alors ta sensation sinon celle d’être confrontée à la vastitude ? - les lointains feraient leur étonnant vacillement, là-bas, à la limite d’une brume solaire -, d’illisibles vestiges surgiraient du sol, équilibres de pierres, frontons armoriés, arcs de calcaire, voûtes romanes, ogives gothiques, cirques aux gradins usés, empilements de colonnes doriques, bas-reliefs faisant rouler dans la poussière leurs héros de plâtre. Comment pourrait-il en être autrement ? Utopie est cette démesure ou n’est rien. Alors il faut dilater ses yeux, y engranger ces mille visions qui feront du corps un théâtre antique avec ses chœurs, ses haillons, ses couronnes d’or, ses péplos bariolés, ses guenilles, ses défroques, ses cothurnes de bois qui poinçonnent le sol et l’air, soudain, s’emplit de l’écho de la tragédie, ses masques de terre cuite de Tanagra aux boules des yeux dilatées, immensément énigmatiques. Tu aperçois, Sol, combien il est nécessaire de forcer un peu sa nature, de la convoquer devant le mystérieux, de la confronter à l’ouvert en son illimité. Sortir de soi, autrement dit, pour mieux se retrouver en soi mais avec la dilatation qu’opère une connaissance nouvelle.

   Alors, habitée de ces impressions dont tu ignorais jusqu’à l’existence, tu n’auras de cesse de progresser vers ce sommet qui t’appelle et t’effraie à la fois. Quel vent y souffle-t-il ? Les dieux en toisent-ils la pointe acérée ? La foudre en frappe-t-elle l’éperon ? Y dépose-t-on les condamnés afin que leurs yeux soient dépecés par le bec de quelque rapace ? L’éclair y précipite-t-il son éclatante lumière ? Oui, toutes ces interrogations sont bien vaines. Puisque c’est toi qui décide de la forme de ton utopie - utopie est liberté -, sans doute en feras-tu, sinon « Le Jardin des délices », réplique du Paradis, du moins un espace à ta convenance.

   Pour moi, parvenu au sommet, laisse-moi te dessiner le chemin de ma progression. Eh bien cette étrange Tour de Babel - tu en avais reconnu la sobre élégance -, non seulement bruit de milliers de vocables étranges mais c’est bien son architecture intérieure qui est la plus déroutante en même temps que fascinante. Sans doute rien ne sera plus approchant que la structure d’une termitière avec ses galeries tracées au sein de ce curieux amas d’argile rouge, de sable, de lignite, tous ces matériaux liés  de salive solidifiée. Une impression de légèreté en même temps que d’abri sûr, de demeure intime. Donc me voici tout en haut d’une cheminée verticale qui traverse de part en part cet édifice, avec ses diverticules axiaux (on se croirait au cœur même de la grotte de Lascaux avec son riche bestiaire ornant les parois), des tunnels droits ou bien en pente, des carrefours où l’on se croise en silence, des vestibules à la lumière purpurine, des corridors, des antichambres, des salles aux hauts plafonds, des stalactites en descendent avec leur résille de gouttes claires, parfois de minuscules lacs scintillant dans l’ombre, des barrages de moraine en ralentissent le cours, puis de sourdes cascades progressent vers l’aval dans une manière de glacis translucide comme si le liquide s’était métamorphosé en lent miellat. Bien sûr, tu auras pensé à la vie des fourmis, à celle des termites et, certes, tu n’auras pas tort. Ma première impression a été identique.

   Mais que je te dise, les humanoïdes (j’ai longtemps hésité quant à leur nomination tant leur aspect emprunte à la bête, mais également à l’homme en voie d’accomplissement), ces humanoïdes donc, ont l’allure de scarabées à la tunique luisante, lustrée ; ils progressent debout, leurs mandibules sont en agitation constante comme s’ils méditaient quelque idée profonde en laissant apercevoir seulement une pensée affectée de concrétude, une rumination matérielle, un métabolisme psychophysique de la plus étrange apparence. Les observant longuement, j’ai appris à décrypter leur idiome qui tient de celui du mime, du sourd-muet, de celui des ouvrières dans la ruche tellement leurs parcours itératifs semblent ressortir à un apprentissage, sinon à un pur conditionnement. Savoir ce qu’est cette expérience où la pensée se laisse apercevoir sous les espèces d’une habile mécanique, comment pourrais-je en témoigner ? Une minutieuse horlogerie, un emboîtement de rouages, une symphonie de barillets, une fugue de palettes, un enchaînement de balanciers,  Ceci est tellement sidérant ! Peut-être te suffira-t-il de fixer les mystérieux hiéroglyphes : certains, paraît-il, consentent à chanter, il faut seulement aiguiser le lumignon de sa conscience, le métamorphoser en un dard par la vertu duquel s’opère la désocclusion du secret.

   [Mais, ici, une incise paraît devoir figurer. Sans doute auras-tu perçu la rupture introduite par ce peuple mi-insecte, mi-homme qui habite à l’intérieur, alors qu’à l’extérieur se laissent deviner des formes entièrement humaines. Plus que d’une bizarrerie, il s’agit d’une simple loi d’évolution. Si les humanoïdes à l’intérieur de la « termitière » sont affectés de primitivisme dans leur aspect, dans leur activité, c’est en raison d’une station dans un mode archaïque de développement. Uniquement centrés sur eux-mêmes, entièrement remis à une vie tribale, grégaire, ils ne se dissocient guère encore de la matière qui les entoure, comme s’ils n’en étaient qu’une immédiate sécrétion. Matériellement arrimés ils ne se détachent de leur tunique qu’à en projeter quelques signes graphiques, quelques essais de représentation de la nature qu’ils perçoivent au travers des oculus : animaux dans la savane, humains gravissant les parois après que leur sortie a eu lieu, les projetant dans la sphère anthropologique. Plus ils sont éloignés de l’abri originel, plus leur degré de liberté augmente, plus leur humanité s’affirme.]

   Puisque je parlais d’écriture, autant évoquer la présence, sur toutes les parois, de milliers de calligraphies, d’idéogrammes, de pictogrammes pareils aux tablettes mésopotamiennes, des incisions comme sur les bâtons-messages, de mystérieux signes tels que ceux que l’on trouve qui creusent le calcaire des calendriers d’agriculture. Sans doute me poseras-tu la question de savoir comment ces créatures, mi-insectes, mi-hommes, parvenaient-elles à élaborer un tel alphabet, à l’organiser en des structures nécessairement signifiantes, si ce n’est pour nous, du moins pour elles ? Tu vois, c’est une telle interrogation dont nous sommes saisis à seulement nous confronter à l’impensable. Nous qui pensions l’homme au-dessus de toutes les espèces vivantes, voici qu’il se donne à nous dans ce bizarre métamorphisme, dans cette culture que nous retrouvons inscrite tout le long des galeries. Comment ne pas être émus par cette imagerie d’inspiration préhistorique : profusion de mammouths, bisons, chevaux, cerfs, bouquetins qui s’entremêlent aux représentations humaines, déesses, vulves, hommes en érection, mains positives et négatives ? Bien évidemment, ceci n’est nullement inscrit dans la moindre réalité puisque c’est mon imaginaire qui fabrique, de toutes pièces, ce décor qui pourrait ressembler à une allégorie. Son but ? Peut-être, resituer la place de l’homme dans le concert de l’univers. Lui qui occupe la position centrale, l’obliger à une nécessaire modestie qui le conduira à une posture intermédiaire, à peine dégagée de l’animal, non encore parvenue à sa totale épiphanie, balbutiant, en une certaine manière, s’essayant aux alphabets, à la magie de l’écriture, aux premières projections de l’art sur les parois de sa Babel d’argile et de salive. Une sorte de retour à l’origine, d’immersion dans un état d’innocence dont il ferait le tremplin de ses aventures futures. Ceci, ma passion pour les lettres, les alphabets, les premières manifestations d’une culture, tu en connais la forme obsessionnelle et ne t’étonneras nullement que mon projet utopique en porte la vivante empreinte. Voilà pour les justifications.

   Mon utopie ne pouvait « tenir » qu’à convoquer cet entre-deux, à réaliser ce suspens entre un lointain passé et un futur proche, à initier une origine à partir de laquelle deviner la trame qui s’y dissimule en creux. Ainsi évite-t-on l’aporie d’une génération spontanée. Ainsi pose-t-on un fondement. Je ne souhaitais nullement créer des entités d’extra-terrestres. Pour fonctionner adéquatement, l’imagination, fût-elle fertile, ne saurait s’abstraire d’une généalogie dont nous figurons, aujourd’hui, les figures de proue. Que te préciser encore qui pourrait donner corps à cette cité du songe ? Eh bien, vois-tu, le ventre de cette motte de terre est constitué de dizaines et de dizaines d’alvéoles, toutes semblables, faisant immanquablement penser à des cellules monacales, enduites de blanc, une mince meurtrière laissant percer le jour, n’autorisant cependant nulle distraction, sa taille réduite étant un puits de lumière, non une ouverture commise à l’observation de l’espace environnant. Ainsi chaque cellule est un lieu de méditation, de recueil sur soi, de recherche de ce qui est l’essentiel.

Vivre selon soi

    Tablette pictographique sumérienne

     Source : Dinosoria

 

 

   L’essentiel, ces premiers signes par lesquels l’humain se manifeste en tant que doué de raison : cette main, cet arbre, ce végétal, cette fourche, ces triangles et ces points qui symbolisent, dotent l’intelligence des outils nécessaires à son expansion, son rayonnement. Là et nulle part ailleurs est l’essence insigne de l’homme. Se dire, dire le monde par quelques traces qui deviennent le matériau fondateur du SENS. Oui, Sol, du SENS en Majuscules, tant ceci a de valeur dans le parcours singulier des êtres que nous sommes. Nous disons un seul mot : « Pomme » et le fruit est immédiatement là, disponible, reconnaissable, entouré de prédicats qui le déterminent et lui assignent un lieu dans la vastitude du monde.

   Je dis « Sol » et tu es là près de moi, toi aux yeux où pétille le brun, toi à la peau mate tel le parchemin, toi dont le visage est la parure par laquelle se dit la beauté. Vois-tu, en définitive, tout est histoire d’amour. Non le frelaté, le convenu, le mondain. Non, le vrai, celui qui s’écrit dans des tablettes d’argile, se grave dans les écorces des arbres, s’encre dans la pulpe du papier. Il n’y a pas d’autre vérité. Ecrire, aimer : une seule et même écriture qui dit en un unique élan le lieu de notre être, le lieu de l’altérité qui est notre propre écho, le miroir dont nous procédons afin que notre complétude soit atteinte. Je ne suis moi que par toi qui me donnes acte, qui m’accomplis tel que je suis. Je trace une lettre sur une page et je fais se lever une réalité, la seule qui soit. J’initie un cycle dont le terme sera une efflorescence à partir du rien. Rien n’était présent, tout est présent.

   J’écris « S » et déjà se profile « O » dans son bel ovale et déjà se présente « L » à l’exacte géométrie, cette jonction de l’horizontale et de la verticale, rencontre du nadir et du zénith, conjonction de la terre et du ciel. J’écris « SOL » et déjà se dessine « VEIG », afin que les choses soient dites de toi, du monde. J’écris « SOLVEIG » et, dans le même intervalle, j’écris « Chemin de Soleil » : Sol, Soleil, Veig, Chemin. Sais-tu, graver ton nom, et voilà que se lève l’astre du jour, que s’ouvre le chemin grâce auquel tracer la voie d’une joie. Tous les jours nous disons ou écrivons des milliers de mots sans autre souci que de les évoquer puis nous les oublions sitôt prononcés. Faisant ceci, nous nous dérobons à notre condition d’hommes, d’êtres-parlants, nous clouons au silence ce qui est son prolongement car toute parole s’en détache afin de devenir visible, de n’y pas retourner. Toute voix porte avec elle son coefficient d’éternité. Une chose meurt. Jamais le langage ne trouve sa fin. Par destination il est immuable. Dites une fois « Je t’aime » et ceci ne s’effacera jamais. Le corps à qui il est destiné, les yeux qui le reçoivent, les oreilles qui en attestent l’émission sont infiniment corruptibles, nullement le mot qui aura transcendé tout l’espace du réel pour atteindre  la région des illisibles, des invisibles, là où se recueille toute valeur en son unique et indépassable destin. Dante n’est plus, ses mots sont toujours là, présents, infiniment présents dans sa « Divine comédie ». Comment l’enfer, le purgatoire, le paradis (qui sont plus des états d’âme, des ressentis, des projections de l’esprit que de pures effectivités), pourraient-ils voguer vers leurs fins dernières alors même que leur nature est d’être des fils arachnéens dont nous tissons notre mémoire ? Dante et sa Béatrice ne sont plus, leur amour oui, EST.

   Mais revenons à nos humanoïdes dans le clair-obscur de leur chambre. A quoi donc s’occupent-ils à longueur de journée ? Je parlais « d’essentiel », je parlais de langage. Les termes sont interchangeables. Représente-toi ceci, Sol, ces infatigables ouvriers (ils te font penser à la ruche, n’est-ce pas ? Oui, c’est une ruche où se distille le jour durant, un précieux miel, où s’élabore un nectar, où se diffuse cet irremplaçable gelée royale, breuvage des dieux, breuvage des hommes s’ils savent en deviner le précieux, le non-substituable), donc ces ouvriers sont des scribes qui, à menus coups de stylet, à infimes pressions de poinçons impriment dans la glaise les indices de la vie, ses emblèmes, ses traces de feu ou bien ses étoiles de givre. Toute existence, Sol, se décline sous les deux figures de la prose et du poème. Poème les jours fastes. Prose les jours sans gloire. Patiemment, notre aventure terrestre incise en nous les stigmates qui nous font être ce que nous sommes : une joie, une peine, un amour, une création, une surprise, une rencontre. Nous sommes la résultante de ceci. Nous sommes un livre empli de chiffres et de lettres, de caractères multiples, une confluence de pleins et de déliés, un espace comblé de minuscules typographies auxquelles nous n’avons plus accès, eût-on entrepris un patient travail d’archéologue.

   Les scribes  du passé, il leur faut archiver, le long de milliers d’heures, l’émergence de l’humain en son unique tâche, en ce qui devrait être son ultime préoccupation, témoigner de ce passage, tracer son sillage de feu. Comment sortir de l’obscur des espaces infinis, dépasser les trous noirs, être présence au monde hors des signes qui nous constituent ? Il serait bien vain de chercher une autre voie, elle ne tracerait qu’une ligne d’ornières dans le chaos primitif. S’extraire du chaos, donner visage à l’univers, comment cela se ferait-il hors du verbe, de sa puissance de profération, de sa capacité d’éclairement ? Dire un seul mot, c’est trouer la nuit, y allumer une étoile, y inscrire le brillant trajet de la comète. Solveig, « chemin de soleil », imagine ceci : une assemblée d’hommes dans un temple. Ils sont de toute origine, plébéiens, patriciens, descendants d’esclaves. Leurs visages luisent dans la pénombre tels des masques d’étain. Ils sont tous en quête du dieu, ils brûlent de l’intérieur. Ils veulent que leurs voix soient prières, incantations, peut-être sacrifices offerts à ceux de l’Olympe. Ils veulent proférer, chanter, crier, exulter, gonfler leurs poitrines de paroles sacrées au travers desquelles les divins se sentiront honorés.

   Mais rien ne sort de leurs gorges qu’un souffle court, quelques halètements et soupirs, nul son qui initierait le message en direction des célestes. Alors combien le désarroi de ces officiants est patent, palpable à la façon d’une corde qui les enlacerait, les retiendrait dans l’espace étroit d’une geôle. Ne parlant pas, ne pensant pas, ils sont de lourdes colonnes, telles celles du temple, qui soutiennent le portique sans même avoir conscience de leur nature. Ils sont de sourdes matières que nul esprit ne traverse, nulle âme n’anime. Ils sont de simples diversions du temps, des anecdotes de l’espace. Autrement dit, ils n’ont de lieu où reposer leur être puisque celui-ci est privé de sa source originelle, ce murmure qui s’élève des corps avec l’élan de la conscience, traverse de muettes parois puis, soudain, connaît le mystérieux isthme de la glotte, devient vibration humaine, infiniment humaine. Ces hommes ne parleraient-ils pas, leur prière intérieure serait tressée de mots. Pas de pensée sans mots. Pas de présence. Seulement une coquille vide parcourue de l’haleine grise de l’ennui.

   Arrivée à ce point de ma fiction, je le sais, tu auras compris le sens profond de mon discours dont la métaphore constitue la clef de voûte. La termitière est l’édifice qui se montre tel le corps des vivants, avec les fenêtres des yeux, la porte de la bouche, ces effigies humaines qui sont les affleurements de la conscience. Edifice-Babel ou la texture langagière de notre condition. A l’intérieur travaillent les scribes, ce sont les mains ouvrières archivant dans la mémoire les signes de notre présence : mots, voix, paroles, onomatopées, chiffres, signes, cercles et triangles de notre propre architectonique. Ce sont nos nervures, les lignes de force qui nous déterminent, les aimantations, les polarités sans lesquelles nous ne serions que des totons fous, des culbutos privés d’amers.

   Initialement, abyssalement, nous ne sommes destinés qu’à l’errance, vêtus des habits d’Arlequin aux pièces aussi multicolores que les diapreries de la folie. Bien loin d’en faire l’éloge tel Erasme de Rotterdam. Se livrer à ceci, faire de la démence le site d’une joie, il faut avoir dépassé l’opacité de son massif de chair, avoir reconnu dans les grimaces et pitreries de la fantasmagorie un possible signe de salut. On dit, communément, la proximité de la folie et du génie. Certes. Le génie est celui qui a maîtrisé sa propre folie. Le fou celui qui a succombé au poids de son génie. La carnèle est mince qui sépare les deux. Sur son étroit cordon s’inscrit sa légende en toutes lettres, le langage dont elle fait  usage en signe de reconnaissance de sa valeur. On y indiquait autrefois le peuple, la ville, les noms des divinités locales, des magistrats, des rois. Toutes indications chargées de sens dont on faisait une nourriture pour l’intellect afin que, pourvu d’une direction, il ne se dissipât dans d’aventureuses voies. Comprends-tu, jamais on n’excipe de ceci : nous sommes êtres de langage. Toute autre considération serait non seulement inopportune mais travestirait notre essence.

   Maintenant, à bien considérer l’image, à voir se détacher sur un fond noir la pyramide de terre - ce colosse aux pieds d’argile : tout fondement humain repose sur cette évidence -, à y discerner cette pluie de neige compacte qui envahit le ciel, nous devinons que nous parvenons aux limites de l’utopie, que, bientôt, le réel reprendra son droit, qu’aura lieu le réveil, que le rêve tarira pour ne laisser percevoir que des décors de carton-pâte. Certes, utopie est illusion. Certes utopie en son sens étymologique est « non-lieu ». Toute chose créée part nécessairement d’un non-lieu. Aussi bien le vase façonné par le potier, la statue libérée de sa gangue de pierre, la parole s’élevant du silence. Peut-être ce que nous prenons pour un déluge de flocons n’est-il que la mise en musique d’un langage que Babel aurait libéré, l’essaimant dans l’éther afin qu’il connaisse son devenir universel, sa destinée cosmologique. Autant de minces particules que les scribes, mi-insectes, mi-humains (tout est toujours en métamorphose), jettent aux étoiles pour dire la beauté de ce qui est, ici, plus loin, là-bas, au plus profond de l’espace-temps, intime courbure que nous imprimons aux choses. Le monde est un vivant palimpseste où s’inscrivent les strates  de l’être, ces mots qui sont prose, que nous souhaiterions poème. Oui, Sol, le poème dont nous sommes toujours en deuil. A peine l’avons-nous écrit, lu, prononcé et déjà il sonne à la manière d’un cristal et, déjà son diapason n’est plus qu’un illisible.  « Archeologia dell'anima », reprenons-nous en écho avec l’artiste. Oui, toujours revenir aux sources, là est le lieu de la vérité avant que ne s’emparent d’elle les artifices, les déplacements, les altérations. A bien y réfléchir, l’utopie  ne serait-elle le seul lieu dont nous disposons pour arriver à ce qui nous est le plus propre ? Ainsi nommons-nous les « affinités électives ». Elles déterminent notre habitation sur terre.

 

           Je viens d’allumer ma lampe. Le Causse, petit à petit se couvre de brume. Sous peu il fera nuit. Nous rêves se rejoindront-ils par-delà la distance ? Nos rêves d’utopie ? A toi dans l’obscur qui vient. A te lire bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 février 2025 1 03 /02 /février /2025 21:30
Ces arbres traversés de lumière

     Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

(Petite fantaisie néo-fantastique

A la mémoire du très fabuleux VINCENT)

 

*

 

 

Ces arbres traversés de lumière

quel langage tenaient-ils

à ton âme inquiète ?

Tout le jour tu errais

d’une colline à l’autre

sans même savoir le but de ta quête,

sans même te savoir, toi,

sans t’approcher de qui tu étais en réalité,

dont tu ne te doutais même pas

qu’une présence, un jour, pût exister.

 

Tu cultivais la carte de l’exil

comme d’autres leur jardin

et girais dans la vie

à la recherche de ta propre étoile.

Un signe au ciel qui t’eût rassurée,

qui t’eût dit le chemin

 à emprunter afin que,

lestée d’une possible pesanteur,

tu parvins enfin à assembler

le contour de ton être

et en jouir,

si tout au moins,

ceci était possible.

 

Mais ta complexité était grande

qui ne laissait guère de place

à quelque illusion.

L’on te cherchait ici

et l’on te trouvait là,

dans l’aire ouverte

du VIDE.

 

Dans le district l’on te disait folle.

L’on disait ta silhouette nocturne

qui frappait aux portes des masures

comme le font les chauves-souris,

se heurtant au métal de la nuit

dès que l’ombre tombe

sur leur vol erratique, éparpillé.

 Un tourbillon à jamais

qui ne se nourrit

que de sa propre ivresse.

 

Longtemps, moi aussi,

 j’avais couru

par monts et par vaux,

 espérant que mon étrange

pérégrination

me sauverait de moi

et de mes rêves hallucinés.

Et puis, je dois bien l’avouer,

je cherchais une âme sœur,

une compagne de voyage

dont l’essentielle vertu

eût consisté

à habiter mes jours

de sa propre densité,

cette dernière dissimulant

à mes yeux

les chausse-trappes du temps

qui s’ingéniaient toujours

à me reconduire dans cette manière

de NEANT

qui me persécutait

 et annulait tous mes gestes

 à mesure qu’ils sortaient de moi,

 étranges vols de freux

qui tournoyaient longuement.

 

Parfois, pris d’une soudaine fureur,

 j’en saisissais un vol

que je déchiquetais

avant même

qu’il n’ait pu réaliser

son destin en forme de croix.

Cela m’arrivait souvent

de jouer à ceci :

attraper une lame d’air,

la placer tout contre

le double globe

de mes yeux

et lui poser la question

qui me taraudait l’esprit

depuis la nuit de ma naissance :

Que faisais-je sur terre ?

Quel était donc le but

de mon étrange mission ?

Mon existence, avais-je

à la construire,

pierre à pierre

ou valait-il mieux

qu’une lézarde s’insinuant

entre ses murs,

l’édifice vînt à s’écrouler

tout seul,

ravi enfin que ma perte

consommée,

je pus devenir

 

PERSONNE

 

et renoncer à toute cette comédie

qui ne cessait de m’envoyer

par le fond ?

 

Parfois, les arbres ou bien les haies

chuchotaient à mon oreille

d’avisés et sinistres conseils :

 

« Précipite-toi dans l’abîme

tête la première.

Bois, tel Socrate,

un grand bol de ciguë

et prends ton envol

pour le ciel des Idées.

Pratique, tel le magnifique samouraï,

le seppuku,

entaille ton abdomen

 avec la lame aiguë d’un wakizashi

et regarde avec contentement

ton sang couleur de rubis

qui s’étend en minces filets,

fait sa course puis s’étale

en rhizomes incarnat

jusqu’au delta

de ton propre destin. »

 

Tout.

J’avais tout essayé,

 la corde,

le saut de l’ange,

 la poignée de champignons

 vénéneux

mais l’au-delà

ne voulait de moi

et je demeurais

dans mon linceul de peau

sans que rien ne se passât

que d’ordinaire

et de tristement contingent.

 J’en déduisis qu’il ne me restait plus

qu’à endurer mon sort,

à le rendre aussi étroit

que le fil du rasoir,

à longer les coursives fragiles

de la vie,

à demeurer dans l’ombre

des coulisses

et à ne regarder la pantomime

qui s’agitait sur la scène

que d’un œil vaguement distrait.

 

Finalement, je me serais bien vu

doté d’un destin à la Van Gogh,

vivant de rares subsides,

me sustentant de peu,

tirant de ma pipe

de longs nuages blancs,

faisant de brefs séjours à l’asile,

y recevant des injections

supposées atténuer mon mal,

peignant de l’aube au couchant

 des vols de corbeaux noirs

 essaimant la fureur

de leur condition

 au-dessus de champs de blé

écrasés de soleil.

 

Le soir venu

et jusque tard dans la nuit

je scrutais le pullulement des étoiles,

je buvais leur étrange ambroisie,

écoutais leur entêtante stridulation,

certaines entraient par mes orbites  

et faisaient leur sabbat

dans mes rivières de sang.

 

Un matin, revenant

d’une longue promenade

parmi les broussailles

et les terres grasses,

vêtu d’un coutil bleu élimé

et chaussé de godillots de paysan,

au détour d’une haie,

je t’aperçus,

oui, je te vis toi

la FILLE-TOURNESOL

empêtrée dans la danse

de saint Guy

de ta folie ordinaire.

Tu dansais et hoquetais

parmi le déclin immédiat du monde,

tu brandissais ta crécelle de pestiférée,

étais vêtue d’un habit d’Arlequin,

des pièces manquaient

qui révélaient des pans entiers

de ta nudité,

 

tu les appelais, ces manque-à-être,

 

« les guenilles de la Mort »,

 

tu sentais la Grande Absente,

 ses baisers acides

qui glaçaient ton sang

en même temps que ton corps

se réjouissait

de cet attouchement céleste.

 

Tu me disais,

lorsque je peignais,

sans relâche,

avec la hâte que seule

la folie peut octroyer,

 ma chambre à Arles,

mon lit de bois clair,

les lattes du plancher

lissées de lumière,

le petit guéridon

avec ses objets de toilette,

sa chaise paillée,

tu me disais :

 

« Vincent, viens

et faisons l’amour,

c’est notre seule chance

de demeurer en vie ».

 

Je te faisais l’amour

comme je le faisais jadis

aux prostituées de Provence,

avec une noire passion

dont je pensais

qu’elle pouvait extraire

de ma tête violentée,

de mon oreille ensanglantée,

la poix qui s’y était accumulée

depuis que le destin

 m’avait fait l’offrande

de ce poison mortel,

de ce violent opium

qui n’arrivait à avoir raison

de mon être,

du moins ce qu’il en demeurait,

ces coups de pinceaux sauvages,

ces coups de brosse funestes

 au gré desquels je criais

la douleur de vivre,

la crucifixion

de chaque respiration,

le coup de dague

dans le vif de ma chair

de chaque seconde

tel le terrifiant coup de gong

avant-coureur

de ma disparition.

 

MOI-LE-FOU de Saint-Rémy

de Provence,

le cloîtré volontaire

de l’Asile Saint-Paul

de Mausole,

le pensionnaire hagard

peignant jour et nuit,

sans relâche

ces iris - les dernières fleurs -,

cette Nuit étoilée - la dernière nuit -,

cet Autoportrait - le dernier Vincent -,

je procédais à ma propre manducation,

 je m’auto-boulottais

car ma folie était patente

et rongeait mon cerveau,

détruisait ma moelle,

 transformait mon corps

en ce champ de déluge

pareil à celui

 de ces oiseaux noirs,

les corbeaux,

qui moissonnaient le blé,

qui détruisaient la vie.

 

Alors, TOI-LA-FOLLE,

que mon esprit incandescent

 a inventée

afin que je puisse trouver

un écho

à ma propre démence,

je t’en supplie,

depuis la tombe

où je repose

- enfin - depuis la modeste stèle

qui orne une modeste terre,

viens donc me rejoindre et,

sur ce minuscule talus,

 

faisons l’amour,

 

fêtons EROS dignement

ce sera notre dernière FOLIE,

celle qui nous sauvera

de la MORT ou nous dispensera

d’en subir le cruel regard.

 

Oui, faisons l’amour :

 

le dernier mot avant

 

le NEANT !

 

 

 

 

 

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16 janvier 2025 4 16 /01 /janvier /2025 21:51
Là où surgit le sublime.

" De la beauté de nos tempêtes... "

 

« Elle souffle depuis bientôt une semaine

et je m'accroche... »

 

Jetée de Calais .

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, sur la grande plaine d’eau.

 

   D’elle, la tempête, on savait la présence depuis plusieurs jours déjà. Cela avait commencé par une manière de rumeur, de sourd bourdonnement. Comme un essaim de guêpes ou bien une nuée de criquets qui auraient envahi le ciel, loin là-bas où n’habitent pas les hommes. En plein milieu de la désolation. Sur l’immense plaine liquide prise de hoquets et de soubresauts. Parfois une faille s’ouvrait dans l’onde et l’on voyait jusqu’au cœur de l’océan, tout près des abysses et les yeux des poissons aveugles s’illuminaient un instant puis replongeaient dans leur mutité native. De grandes lames d’eau couleur d’améthyste se mêlaient à des cataractes de gouttes blanches, à des tourbillons couleur de lave, aux cheveux des anémones et des algues qui se tordaient sous la meute hurlante.

 

   Puis plus rien n’avait lieu ni temps.

 

   Le vent s’était levé depuis le centre du ciel. Un vent gris aux arêtes tranchantes, un vent acide qui attaquait tout sur son passage. Ses tourbillons fouettaient l’eau tels des squales pris de frénésie. L’eau se mêlait à l’air qui faisait ses geysers, ses longues fumées pareilles à des solfatares. On entendait, parfois, entre deux rafales, des cris qu’on croyait être ceux des grands oiseaux à l’immense voilure, goélands, mouettes rieuses qui disparaissaient dans l’œil du cyclone. Longtemps leur agonie faisait ses remous dans un infini concert de bulles. Puis plus rien n’avait lieu ni temps que ce long hululement proféré à la face du monde, immense défi, intense conflagration des éléments qui semblaient écrire la dernière fable de la manifestation. La terre n’était plus qu’un limon illisible teinté d’effroi. L’eau avait la cruelle densité du plomb, sa forme de destin irrémédiable. L’air était cette dalle compacte qui se fissurait et on entendait ses feulements jusque sur les rivages peuplés de galets. Le feu ? Le feu tombait de l’éther en zigzags sulfureux, en éblouissants kaléidoscopes, en glaives rutilants comme l’acier bleui à la flamme. La surface des flots était parsemée d’une jonchée de racines arrachées au socle de la terre, d’écorces venues d’on ne sait où, de planches et d’éclisses de bois qui s’assemblaient en convois, étranges Radeaux de la Méduse que seule la peur semblait avoir réunis en bizarres liens siamois.

 

   Dans les chambres d’écho.

 

   Et les hommes ? Les Hommes étaient des lianes sombres réfugiées dans leurs nasses étroites. Leurs corps ? Des amas indistincts qu’on aurait pu sans peine rapprocher de l’indistinction des cordes d’anguilles tapissant le fond de quelque marais. Ils avaient si peu de mouvements. Ils n’avaient plus de paroles. Seulement, de loin en loin, des sortes de vagissements, des borborygmes dont on aurait pu supputer qu’ils étaient l’écho affaibli de leur vie amniotique, dans cet océan primitif que mimait l’immémorial balancement des contrées marines. Un désarroi contre l’autre. Destins croisés qui disaient, en termes de Nature, en termes d’Homme la douleur d’exister sous le ciel pris de stupeur. Son irrecevable anatomie on la dissimulait au creux des draps, rassurante toile d’araignée dont on occupait le centre afin qu’un mince fil de soie, un fil d’Ariane pût soustraire à la mortelle condition. On confiait ses membres disjoints à la natte d’ennui sur laquelle on gisait, insectes pris dans la glu incontournable d’un habile prédateur. On n’attendait rien d’autre que la mort. On en sentait le souffle délétère, on en pressentait l’étreinte définitive, le baiser glacé, le rire possesseur de qui était commis à servir ses basses œuvres. Morts ? On l’était déjà. Par les fentes sidérées des volets étaient entrés les mots définitifs qui prononçaient l’oraison funèbre des Vivants, leur dernier jeu sur l’aire ludique, leur ultime pirouette sur le castelet de l’existence. Déjà on démontait la scène. Déjà on pliait les tréteaux. Déjà les marionnettes de bois et de chiffon regagnaient le sombre logis d’un coffre anonyme qui éteignait toute prétention à paraître. Déjà le parc humain était vide de ses esquisses de carton-pâte, de ses épouvantails de chiffon. Déjà !

 

   Hissés du rêve.

 

   Du rêve ? Ou bien du cauchemar ? Dans le profond de leurs casemates de ciment les Curieux frottent leurs yeux desquels coulent des larmes de résine. Le reste des coagulations nocturnes. On s’habille chaudement. On boit un café brûlant. On dissimule ses mains dans des moufles, on cache son visage sous des cagoules de laine. On ouvre la porte avec précaution. Nuée de feuilles, danse des brindilles, gigue de la poussière qui frappe les sclérotiques, y sème une rivière de gouttes. Venues de l’océan, les rafales sont blanches, anguleuses. Elles pénètrent la forteresse de toile, s’insinuent dans les méandres du corps, y dessinent de cruels feux-follets. Cela vibre. Cela infuse jusqu’aux plis du sang devenus des congères bleues, des aiguilles de glace. On pourrait demeurer sur place, rivés à cette démesure qui percute et saisit. Mais non, on avance, pliés contre le barrage de l’air. On sait que tout est à voir, que renoncer à poursuivre sa course folle reviendrait à priver sa conscience d’une ouverture en direction de ce qui se manifeste avec la rareté des choses précieuses. Luttant contre les éléments, on se bat contre soi, on protège son intérieur d’un extérieur menaçant. Mais on sent bien qu’on n’est nullement isolés, que le dehors et le dedans ne sont que les deux faces d’une même médaille, que notre compréhension du monde ne peut faire l’économie d’aucune des deux perspectives. Vivre c’est déjà accepter d’aller au devant des choses. Exister c’est forer la coque du réel, pénétrer dans le dense et l’invisible, chercher à en décrypter le sens. Nulle pause dans cette quête fiévreuse, nulle hésitation qui nous déporterait hors de notre hâte à connaître, à étancher notre soif de savoir. Car nous ne vivons pas uniquement du métabolisme du corps, mais aussi de celui de l’esprit qui est peut-être encore plus exigeant, demandeur, impatient de soulever le voile du réel, mais aussi de l’irréel, de l’imaginaire, du magique, du fantastique.

 

   Ici est la demeure du Sublime.

 

   Fantastique. Bientôt, au milieu des larmes qui inondent les yeux, la Nature telle qu’en son étonnante présence. Toute-puissance qui ne saurait trouver d’équivalent. Le ciron humain face à la mesure immense du ciel, de l’eau, du vent qui envahit tout de son incomparable rage. La plage est lissée, poncée jusqu’à l’âme. Les grains de mica se percutent, s’enroulent les uns aux autres, font leurs écheveaux couleur d’argile qui criblent la digue de leurs milliers de trous d’épingle. Et l’océan ? Le spectacle est si beau de cette folie en acte. Gratuite. Immense. Nulle volonté d’un démiurge qui en armerait les flots. Image de la liberté en son déferlement. Oui, en sa confondante royauté. Ce que doit être toute liberté dès qu’elle atteint au rivage escarpé de l’Absolu. Oui, ici est la demeure du Sublime. Autrement dit de l’indépassable, du sans-référence, de l’incommunicable présence dont on ressent la force aveugle qui transcende tout ce qu’elle touche et nous place dans la position périlleuse de celui qui ne sait plus qui il est, où il est, quel est le sens de son cheminement, ici, tout contre le mystère de ce qui apparaît en son ombre énigmatique. Objet. Réification de notre être comme si la majesté du spectacle nous enjoignait de rejoindre la première immanence venue, simple copeau dont le vent jouerait à sa guise.

 

   Hommes esseulés.

 

   Hommes esseulés. Limités face à l’illimité. Fragments que toise la Totalité du haut de son regard surplombant, aliénant. Car nous ne saurions nous soustraire à son emprise. Nous sommes en sa dépendance. Elle qui décide, qui nous maintient en vie mais qui, au seul motif de quelque caprice, pourrait décider de notre effacement. Vision sublime de ceci qui ne peut être rapporté à aucune forme sensible comme si l’hiatus était infini qui se creusait entre elle et nous. Nous les Modestes qui devons faire acte d’humilité, accepter cette grandeur qui n’est rien moins que celle que nous visons dès que notre projet s’ourle de hauteur, d’anticipations justes, d’exigences reposant sur la précision d’une vérité. Que nous disent ces flots écumeux, ces barres d’eau qui pourraient tout emporter sur leur passage, sinon l’incroyable candeur de notre vanité humaine ? Nous qui nous prenons pour des rois et n’en sommes que les modestes sujets.

 

   Un autre monde est là.

 

   Jamais notre imaginaire, fût-il des plus fertiles, telle figure d’une nature agitée n’eût pu s’inscrire à la cimaise pensante de nos fronts. Or c’est bien parce qu’un tel phénomène est à proprement parler irreprésentable, non symbolisable qu’il nous émeut, nous bouleverse, nous dérobe à nous-mêmes pour nous remettre au bord de l’abîme qu’est tout sublime. Le sublime n’existe nullement en lui-même, telle qu’apparaît la montagne en sa massive évidence. Il n’est que l’histoire de notre rencontre entre notre esprit soumis aux règles habituelles de l’entendement, de la perception, de la sensation et cet inconcevable qui lui fait soudain face en tant qu’ultime limite des réalités terrestres. Incommensurable écart qui se creuse de notre conscience à ce phénomène qui outrepasse nos propres capacités de synthèse. Un autre monde est là qui nous place en situation d’êtres sidérés, sans voix, sans pensée, sans le moindre bourgeonnement qui viendrait manifester notre compréhension de cela qui nous affecte à la manière d’une vision apocalyptique.

 

   Le lieu d’une immense joie.

 

   Le ciel est immense, lavé, étendu. Pareil à la toile située derrière la scène d’un théâtre qui occulte à nos yeux de spectateurs les secrets des acteurs, la nature des intrigues qu’ils développent, le sens en filigrane de toutes ces gesticulations qui pourraient bien n’être que des parodies, de la poudre aux yeux, peut-être une simple hallucination dont nous aurions habillé leurs gestes. La digue est noire qui fait avancer sa proue en direction des flots, symbole d’une étrave destinée à connaître mais que la rumeur liquide recouvre toujours de sa chape lourde, inviolable. Le phare, haute silhouette noire et blanche qui pourrait bien se révéler en tant qu’allégorie de la présence humaine. Position de finistère qui toise l’immensité, s’essaie à scruter l’infini alors que l’absolu fait son continuel roulement de vague lointaine, d’insaisissable hiéroglyphe. Combien ce luxe offert aux Existants, cette confrontation entre ce que nous sommes et ce qui nous dépasse de sa haute stature devient le lieu d’une immense joie ! Le Tout nous serait-il connu et nous disparaîtrions à même sa densité, son mystère. Or un mystère mis à jour est toujours une désolation qui se substitue à une question. Nous voulons questionner ! Nous voulons voir la tempête, son déchaînement, son inaltérable puissance. A défaut de quoi l’ouragan sera en nous qui fera ses creux, ses dépressions et alors nous ne nous appartiendrons plus, comme dévastés par ce qui, de tous temps, s’habille de la vêture de l’inconcevable.

 

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