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12 octobre 2026 1 12 /10 /octobre /2026 09:41
Où le Bien ?

« Esquisse »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Nous nous plaçons face à cette image et, au premier chef, quelque chose nous intrigue, peut-être même nous dérange. Certes il s’agit d’une esquisse mais une esquisse porte toujours, en soi, les motifs qui feront d’elle une œuvre accomplie. Notre souci ne vient nullement de ce que nous pourrions nommer une « anomalie esthétique » et, ni forme, ni couleur particulières ne nous affectent en propre. Les choses de notre réel ennui sont bien plus souterraines que cette superficialité formelle, elles tiennent bien plus d’une approche métaphysique de la représentation que de sa texture simplement physique, de sa structure interne.

    Si nous entreprenons, sans délai, de nous aventurer dans la description de cette toile, bien vite apparaitront les lignes de force selon lesquelles notre pressentiment de l’existence de principes souterrains explique les linéaments complexes de notre soudain malaise. Donc nous parcourons lexicalement l’image. Le Sujet (quoi de plus banal que ce Modèle féminin posant pour l’Artiste ?), le Sujet nous fait face, posture assise, jambes croisées, ce qui est l’attitude élue de la plupart des Quidams qui cherchent quelque repos dans la pénombre d’une chambre. Le mur du fond est totalement charbonneux qu’encadrent deux murs à la teinte Mastic. Le plancher, lui aussi, verse dans des teintes de suie qui se laissent difficilement lire, selon lames contiguës ou surface unie. Le fauteuil est noir lui aussi et ces noirs indifférenciés paraissent jouer le jeu d’une dramatisation voulue. L’une des chaussures baigne également dans cette mare obscure. Volontairement avons-nous gardé « Mystérieuse » (ainsi la nommerons-nous) pour la fin, laquelle présence, du reste, loin d’être définitive, n’est que provisoire pour la simple raison que, de manière entièrement intuitive, nous sentons que bien des choses bourgeonnent sous la ligne de flottaison existentielle de ce Sujet dont nous percevons, avec peine, quelque frémissement presque inapparent.

   Le visage, tels les deux pans de mur jaunes de la pièce, semble se retirer en cette teinte opaque, sourde aux bruits et aux mouvements du Monde. L’on peut d’emblée signifier que l’utilisation de cette pleine pâte biffe volontairement l’épiphanie de « Mystérieuse », lui ôtant, de cette manière, toute prétention active de revendication de l’essence humaine. L’antonyme de l’humain est bien le sans-visage, cette surrection du Néant venant tout gommer de la Vie, la ramenant au simple statut d’un mouvement amorphe, sinon larvaire, s’ébattant dans les eaux glauques d’un sombre marigot. Visage ovale que l’on peut volontiers rapporter au 0 (zéro) néantisant toute prétention à être. Le haut du corps laisse paraître une vêture indistincte, couleur Lie de vin mêlée des mêmes touches pâteuses dont, plus haut, nous dénoncions la confondante inanité. Une sorte de perte dans l’emmêlement de la matière, une manière de galimatias parmi le peuple des voix confuses du réel. Les jambes sont gainées de Bleu-Gris, teintes aussi givrées qu’hivernales évoquant le frisson bien plutôt que le confort douillet d’un intérieur bourgeois. Donc le chiffre qui vient à nous, se produit sur le mode du dénuement, du retrait de Soi, du manque-à-être.

   L’hypothèse, qu’ici nous voudrions dresser, est celle-ci : « Mystérieuse » en son cruel paraître n’est en voie-de-Soi que de façon soustractive, comme si quelque vice rédhibitoire la condamnait à végéter en cet état de chrysalide à défaut de pouvoir, de manière ouverte, accéder au rayonnement d’un Soi parvenu à se dégager de la nasse des apories que constitue, toujours, la venue au Monde depuis un registre de l’exister nécessairement nocturne et abyssal.  Tous nous provenons de cette nuit matricielle dont il nous faut nous arracher afin que, libérés de nos chaînes originaires, l’espace de la liberté puisse s’ouvrir pour nous. Ceci implique la formulation d’une seconde hypothèse :

 

c’est le Mal qui est initial,

le Bien n’étant,

en tout état de cause,

que l’effaçure de ce Mal,

la décoloration de ses ondes fuligineuses

de manière que la lumière,

libérée de ses entraves,

puisse nous offrir la Clairière de l’Être

en sa plus effective et étincelante réalité.

 

 

 De façon entièrement instinctive (limbico-reptilien en action), nous supposons le Bien telle cette sublime entité existant depuis toujours (scotomisation du néo-cortex), tel un céleste fruit suspendu à l’Arbre du Bien (cette stupéfiante fiction) dont nous pourrions nous emparer avec le naturel le plus déconcertant qui se puisse imaginer. Le Bien-à-portée-de-la-main si l’on veut, la pochette surprise de papier glacé dont il suffirait de délier les faveurs, les étincelants rubans, afin de découvrir, en son fascinant abri, le joyau recherché depuis l’éternité. Nous cherchons le Bien comme beaucoup cherchent l’Amante, leur désir immédiatement exaucé les transportant en ces lieux de féerie dont même le plus imaginatif des Êtres n’aurait pu soupçonner la radieuse existence.

  

   Mais il nous faut briser les reliefs par trop commodes de cette image d’Épinal, en ramener la sotte prétention à une perspective plus conforme à sa propre essence. Car, vous l’aurez compris, c’est pure fantaisie de postuler le Bien à la façon d’une chose (le réifier donc) ce Bien se donnant à nous dans la plus naïve des facilités qui soit. S’il existe une nature du Bien, une seule, elle consiste en ce profil ontologique se dérobant constamment à l’imperium de notre curiosité, s’effaçant à même l’ombre portée de notre désir. Le Bien est cette infinie réserve de donation ne s’accomplissant qu’à avoir entrepris un long et harassant cheminement au terme duquel, quelque chose comme une lumineuse félicité tracera, dans l’ombre, quelques trous de clarté. Donc, si nous postulons cet étrange Bien (et comment pourrions-nous en faire l’économie ?), ceci ne saurait s’accomplir qu’à convoquer son contraire, l’aporétique Mal, celui qui, métaphoriquement, pourrait s’illustrer sous la figure végétale de « griffes de Sorcières », cette énigmatique « Carpobrotus edulis », plante invasive destructrice de la biodiversité. Et, pour filer plus avant la métaphore, si la Terre Vierge douée de maints prestiges (l’idée même du Bien) se trouve contrariée par l’idée du Mal (ces exubérantes griffes manducatrices de pure beauté, de pure innocence), nous percevrons sans difficulté aucune que découvrir le parfait, le vertueux, le moral en soi (Le Bien), ne se peut concevoir qu’à confondre et éliminer dommages, préjudices, vices (Le Mal). Ôtez les griffes de Sorcières, l’excellence d’un sol généreux se révélera à vous dans ce que le Poète nommait « La multiple splendeur ». 

  

   Trop de visions encore édéniques, teintées de dogmatisme religieux (cette mythologie !), nous livrent le Bien tel ce fruit brillant dans cet Arbre du Bien évoqué plus haut, fruit qui n’attendrait que d’être cueilli. Quiconque aura suivi avec attention la logique de notre propos aura perçu, d’emblée, que la voie en direction du Mieux et de l’Accompli sera semée d’obstacles, que chaque bribe de Bien saisie résultera d’un combat contre le Mal en sa contagieuse fureur.

 

Dès ici convient-il que nous postulions

 la nécessaire analogie existant

entre la théorie hégélienne désignant l’Esprit

comme le reflux de la Matière

et Le Bien considéré  

tel le  reflux du Mal.

  

Si donc l’on souhaite établir

un possible parallélisme entre

 

la théorie hégélienne de l’Esprit

se détachant de la Matière

et le point de vue phylogénétique

posant les différentes étapes de la Préhistoire

en tant que lutte incessante contre le Mal

et, conséquemment un accès au Bien,

voici de quelle manière cette analogie

pourra faire signe :

  

Å l’Esprit Subjectif hégélien

focalisé sur l’intériorité de la conscience individuelle

correspondra, au Paléolithique Ancien,

l’émergence du Bien pouvant se lire

comme le rejet des pulsions et des instincts.

  

Å l’Esprit Objectif hégélien

repérable dans les institutions, les lois,

et ce faisant à l’émergence de la Liberté,

correspondra au Paléolithique Moyen,

l’idée du Bien se donnant sous la figure

de l’égalitarisme, de droits humains identiques

pour tous les Membres d’une même communauté.

  

Å l’Esprit Absolu hégélien,

lequel atteint une Vérité Totale

en laquelle il peut se reconnaître,

fera écho, au Paléolithique Supérieur,

le Bien à l’aune de la Médiation Symbolique

et au Néolithique, le Bien se montrera

sous la lumière de l’Ordre Moral

et de l’Institution Juridique.

  

Une rapide synthèse

de l’évolution des conduites

en direction du Bien en sa forme achevée

s’illustrera sous le schéma suivant :

 

Rejet des pulsions  (du Mal)

>>>

Naissance de l’égalitarisme   

(Position intermédiaire, médiatrice entre le Mal et le Bien)

>>>

Accès au Symbole, à la Morale, à la Loi (accès au Bien)

« Dans cette perspective préhistorique, le Bien n'existe que parce qu'il s'est construit, strate après strate, comme une digue culturelle et cognitive pour contenir l'océan du Mal biologique. »   (Note IA)

 

Si le canevas hégélien, mettant en perspective

la transition de la Matière

vers l’Esprit est totalement pertinent,

 

une approche des évolutions humaines,

lors de cette même Préhistoire,

nous permettra de mieux mettre en lumière

cette marche progressive vers le Bien.

  

Ainsi la bipédie et la libération des mains,

l’apparition du Langage,

la spécialisation progressive des Outils,

la performance Mimétique,

la domestication du Feu

seront autant d’étapes précieuses

en direction d’une autonomie, d’une liberté,

d’une prise de décision autonome,

d’une inclination en direction

des activités symboliques, culturelles, imaginaires,

lesquelles feront le lit du Bien et le faisant,

assureront la Transcendance de l’Homme

par rapport à tout cet univers contingent

dont il a la charge de s’exonérer afin que

son singulier destin s’accomplisse en son entier

au mieux des intimes possibilités de son Essence.

 

De cette manière, ce que dessine

la métamorphose de la longue lignée anthropologique,

depuis l’Homo Habilis jusqu’à l’Homo Sapiens,

en passant par l’Homo Erectus et l’Homo Neanderthalensis,

n’est rien de moins que la mise en lumière

du bond prodigieux grâce auquel l’Humain

tente de s’arracher aux lourdes griffes chtoniennes du Mal

afin de prospérer dans la libre venue d’une conscience

ouverte aux vastes espaces ouraniens,

là où le Bien rayonne de ses multiples,

infinies et immenses faveurs.

 

   Selon une habitude d’écriture qui est la nôtre, nous sommes partis de l’image de « Mystérieuse », avons fait un long détour interprétatif, pour enfin revenir au Sujet dont nous sommes en quête.  Elle, « Mystérieuse », est là qui nous attend, postée dans cette manière de clair-obscur avec qui, pour un peu, elle se confondrait, genre de nébuleuse entité se refusant à porter en pleine lumière l’indice de son chiffre. Plus haut, avons-nous dit

 

le NOIR en tant que figure incontournable du MAL

Avons-nous dit également

le BLANC comme manifestation ouverte du BIEN.

 

    Nous avons disserté tout autour de ces motifs, semblable en ceci à l’abeille butinant le pollen rayonnant de la fleur. Maintenant, nous faut-il consentir à avancer

 

et nous porter du Particulier que nous sommes,

à l’Universel que sont les Autres

en leur vertigineuse présence.

 

Vous qui lisez, nous qui écrivons,

ceux qui ne lisent ni n’écrivent,

Toutes, Tous, aimerions

nous être transportés,

sans quelque souci que ce soit,

vers un en-dehors de l’aliénation,

aliénation en quoi consiste le Mal,

nous être orientés vers une

merveilleuse autonomie

qui nous ferait Hommes, Femmes,

immensément assurés de pouvoir guider

nos propres destins selon notre guise

et selon notre guise seulement.

 

Mais, incessamment, force nous est imposée

de nous exonérer de cette trop facile utopie.

Toutes, Tous, figurons-nous

 tel ce mystérieux sortilège

à nous remis en des temps immémoriaux

qui nous fait Êtres d’un confondant nouage,

lianes du Bien se mélangeant à celles du Mal,

sans qu’il nous soit possible, en aucune façon,

d’en discerner l’origine, les points d’attache,

les curieux et toujours déconcertants chiasmes,

enlacements par lesquels nous nous sentons

les Filles et les Fils de ce chaos primordial,

originaire qui tisse, en nous,

chaque jour qui vient,

les mailles complexes et indéchiffrables

de notre harassante progression existentielle.

  

   Et maintenant, si nous nous référons aux images archétypiques qui glacent notre inconscient (de bien étranges et dérivantes banquises !), que voyons-nous de ce vaste paysage boréal dont nous pourrions faire notre profit si, par extraordinaire, nous étions en mesure d’en déchiffrer les pullulants hiéroglyphes ?

 

Ce que nous verrions ?

Rien de moins que la gigue bariolée

et infiniment contrariée d’un Dionysos exultant,

tenant à bras le corps,

un Apollon ivre de cette incessante

et abyssale giration.

 

Ce que nous verrions au travers

de ces hautes Figures mythologiques,

le Mal terrassant le Bien,

puis le Bien domptant le Mal.

 

Mais jamais nous n’apercevrions

une ligne assurée de soi,

un paysage certain de ses propres orients,

un visage incliné en sa majestueuse sérénité.

 

Rien d’autre ne nous serait remis

que ce genre de pandémonium infernal

faisant alterner les fragments

polychromes d’un kaléidoscope,

vision, une fois de l’Enfer,

vision, une autre fois du Paradis,

ceci se résolvant parfois,

et de manière aussi aléatoire qu’imprévisible,

en un Purgatoire dont nul mode d’emploi

ne nous aurait été remis, complice de notre salut.

 

La leçon est claire :

parfois situés au sommet du Mont Kailash,

inondés de lumière spirituelle,

rien ne nous sera épargné quant

aux lois de notre mortelle condition

et, déjà, certes éclairés mais troublés

jusqu’au tréfond de l’âme,

nous ne ferons qu’initier notre cruelle chute,

identique à celle de l’infortuné Icare,

voyant avec effroi s’approcher

les gouffres infinis de Charybde et Scylla.

 

Une fois de plus nous faut-il affirmer

que nous sommes des êtres en partage,

des manières de jarres antiques

en lesquelles le dieu Éole parfois

dispense son doux zéphir,

parfois son vigoureux aquilons.

 

Tels cette énigmatique « Mystérieuse »

qui, jusqu’ici, nous a occupés,

nous avançons sur cette

dangereuse ligne de crête,

devenant à nos corps défendants,

de Lumineux Adrets, puis,

dans l’instant qui suit,

de Ténébreux Ubacs !

 

« Esquisse », telle était la vague nomination

attribuée par Barbara Kroll

à sa création en devenir.

« Work in progress »

ou « WIP » pour sacrifier

à l’anglomania galopante,

oui, nous sommes

les « Travaux et les jours »

pour reprendre la terminologie

hésiodique.

Ce célèbre mythe basé

sur la discorde et la dispute

entre deux frères nous renseigne

sur notre statut humain :

 

Esquisses en discord,

voici l’incontournable lieu

de nos Êtres.

 

 

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