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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 08:34
Du corps éthéré au corps matière

 

***

 

Œuvres de Barbara Kroll

 

*

 

  

Station terminale : Rayonnante

 

   Elle, qui prend son envol sur la feuille de papier, nous pouvons la nommer, sans peine, « Rayonnante ». Nul ne s’étonnera de cette nomination au motif que l’image déploie le corps qui est sien à la manière dont une fleur ouvre son calice pour libérer le nuage jaune de son pollen. « Rayonner » veut dire partir de son centre, de son foyer, coloniser l’espace en une manière de geste diffusif se perdant à même la nébulosité de l’éther. Å rayonner, il n’y a guère d’effort à fournir dès l’instant où, une maturité acquise, les choses se développent et suivent leur cours d’identique façon à la course paresseuse d’un fleuve, selon boucles et méandres, chutes et cascades, étincelles et éblouissements. Donc « Rayonnante » se donne à notre regard avec ce genre de légère grâce qui est le signe distinctif des âmes libres d’une chair qui les retiendrait prisonnières à trop persister dans le temps. Sentiment de liberté à seulement percevoir la nature irradiante de cette fine anatomie.

  

   On la dirait déliée de toute attache terrestre, tellement le phénomène de l’allégie en traverse la diaphane présence. Tout fait sens dans une immédiateté sans entraves. Le visage surgit d’une broussaille sanguine, sans s’y empêtrer cependant, sans en être dépendante. Comme si « Radiante » (affectons-lui ce second patronyme) se levait soudain d’un sang primitif, sans doute celui de la naissance, pour faire effusion sur la large scène mondaine avec ce charme qu’ont les tout jeunes enfants à s’ébattre dans leurs jeux sans souci d’autre chose que ce jeu lui-même. Le visage est calme, reposé, légèrement incliné comme pour une longue rêverie, songe de Soi à la lisière du monde. L’arc des bras est haut levé en berceau qui encadre le visage comme si un voyage hors du sol et des préoccupations mondaines devait, ici, prendre son essor. La mince colline de la poitrine est doucement bombée, souvenir, peut-être, d’une lactescence adolescente. Tout le reste du paysage féminin, depuis la gorge jusqu’aux pieds, semble taillé dans le translucide biscuit d’une porcelaine à venir.  Quelques lignes rouges, éphémères, à peine esquissées sont la résille naturelle où s’enclosent les formes de l’aventure humaine qui pourraient faire image dans une poétique chorégraphie, ornement d’un désir de vivre porté au plus haut de son rougeoiement.

 

Tout est dans l’éclat,

dans le positif,

dans le développement harmonieux

d’un Soi hélé aux joies multiples,

diaprées, de l’exister.

  

   Or, jusqu’ici, qu’avons-nous fait, sinon attribuer des prédicats distinctifs à Celle qui nous interroge ? C’est sur la sûreté et l’entièreté impartageable de ces qualifications que nous avons dressé la cartographie d’un possible cheminement parmi les travées et coursives plurielles de l’expérience terrestre. Ceci veut signifier que, bien plutôt que de laisser « Rayonnante » dans un anonymat qui l’annulerait, nous nous sommes servis de son anatomie à des fins de symbolisation, nous avons utilisé ses postures à des destinations narratives. Et si narration il y a, nous pouvons, de façon totalement imaginaire, lui attribuer un décor, par exemple celui d’une chambre blanche s’ouvrant sur un paysage vallonné, une ligne de cyprès-chandelles laissant courir sa souple forme noire jusqu’à la limite de l’horizon.

  

   Ainsi, bâtissant l’architecture d’une fiction, nous aurons procédé à la détermination suffisamment exacte de Celle qui, en première approximation, ne nous livrait que le visage d’un Quidam parmi la foule des autres Quidams. En quelque manière, nous l’avons extraite d’un néant silencieux, nous l’avons dotée d’une parole, cette dernière fût-elle simplement charnelle, bourgeon apparent d’une péripétie en train de déroules ses intimes volutes. Parvenus à ce point de notre fable, nous finissons par oublier la réalité matérielle de « Rayonnante-Radiante », ce corps de chair et de sang, ce roc ouvert aux plaisirs et aux douleurs, cette substance réelle, pour lui substituer le fugitif et le précaire d’une allégorie.

  

   Et si nous pouvions attribuer une existence concrète à cette effigie, l’on percevrait combien ladite effigie, elle-même, n’aurait plus guère souvenance de ses stances temporelles antérieures. Comme si son histoire actuelle avait effacé, irrémédiablement, toutes ses positions formelles successives :

 

corps en voie de devenir,

dépliement, efflorescence d’une chair

et, de manière encore plus primitive,

simple bourgeon organique encore lové en soi,

dans cette nuit archaïque précédant

la prétention de toute ouverture,

à quelque clarté.

 

   Ce qui veut dire que notre fiction n’accordait d’intérêt qu’à ce corps-éthéré, renvoyant dans l’ombre ce corps-matière, fondement de l’autre corps dans la logique genèse du vivant.

Toujours la matière précède l’éther,

chronologiquement,

symboliquement,

existentiellement

  

Chronologiquement : le corps est le lieu indubitable

à partir duquel surgit l’esprit.

Symboliquement : le corps dans sa pesanteur est le socle

d’où peut s’élever le sentiment d’une possible liberté.

Existentiellement : le corps s’expérimente bien avant

que le symbole ne fasse son apparition

et ne se substitue à lui dans l’ordre de la représentation.

  

Donc, ce que nous retenons en tant que

nervure essentielle de la parution de « Rayonnante »,

cet évident surgissement de Soi

sur la peau vacante de la Terre,

cette pure élévation de Soi

en direction d’un Ciel dardant

ses flammes sémantiques,

ce diapason vibrant de Soi pour Soi

afin qu’une confirmation en son Être,

non seulement soit possible,

mais fulgure à la façon d’une évidence.

 

Station intermédiaire : « Transitive »

 

   « Évidence », certes, mais les motifs de satisfaction arrivent toujours trop tôt que le réel réaménage sans cesse à sa façon, réorganisation qui nous installe, le plus souvent, dans la vive pliure de la contrariété. La venue à Soi de « Radiante » ne consiste nullement en l’écoulement d’un « long fleuve tranquille », bien plutôt une éruptive cascade faite de  soubresauts, de sauts de carpe, de rebondissements dont, toujours, l’on se demande s’ils ne sont le signe avant-coureur d’une finitude acharnée à en détruire le cours. Si l’on porte son regard sur l’ébauche avant-courrière de l’œuvre prétendument terminée, l’on sera saisi au plus vif de sa nomination, épelant Celle qui vient à nous, sous l’étiquette approximative, floue, irisée, de « Transitive » ou bien de « Médiée », ce vocable désignant la position entièrement métamorphique d’un genre de Nymphe à la recherche de son Imago.

 

Du corps éthéré au corps matière

   Posture imaginale si l’on veut. Indétermination. Forme de passage d’un état à un autre. La forme qui vient à nous n’est rien moins

 

qu’humaine en sa biffure,

qu’humaine en sa supposée future destination,

qu’humaine par défaut d’être.

 

   Rien ne s’y affirme encore qui nous conduirait sur la voie sûre d’une énonciation sans retrait, sans ombre. Réalité entièrement monadique, façonnée au sein même de sa propre cellule, contenue dans le pli de son intime substance. Inémergence de ceci même qui pourrait se dire mais qui, faute de posséder un Verbe suffisant, se résout à un sourd borborygme à lui-même sa native incompréhension. Volute de chair enfermée en sa volute de chair, autrement dit tautologie accusant sa cruelle non-vérité. La confusion, le chaotique sont les seules prémisses au gré desquelles quelque chose comme un proto-langage pourrait exister, simple signe prédictif d’une possibilité anthropologique. Mais combien troublante. Mais combien semée des irréels linéaments d’une métaphysique floue. Mais combien sidérante pour les Voyeurs de l’ombre que nous sommes, si peu assurés des êtres qui devraient nous appartenir en propre, nous n’en sentons que la brume native en fuite de soi.

  

Babil indistinct,

bruissement celé,

chuchotis microscopique,

rumeur chétive,

grésillement lilliputien.

 

   Ça grouille dans le vestibule de chair, ça fait ses complexes ondulations dans le corridor anatomique, ça phosphore dans le blanc calcaire des os. Cette lente floculation, cet insane grésil, cette glaise convulsive sont pareilles à l’étrange équivocité, à la mesure totalement sibylline montant de l’énergie primaire, éruptive, des champs phlégréens, guirlandes de bulles, danse erratique des gaz, explosions vibrantes des solfatares, sourdes émanations de soufre. Étonnante parturition du sol, bizarres commotions, hoquets et brusques syncopes avant même que la matière ne parvienne à son état stable, manière de diapason qui aurait cessé de vibrer, accédant soudainement à la fréquence stabilisée de son énigmatique figure.  Par essence, tout équilibre est fragile, tout comme le fléau de la balance a du mal à trouver son point d’accord définitif car la chute est toujours possible sur l’un des deux versants du réel : le soleil de l’adret, l’ombre de l’ubac.

  

   C’est essentiellement en demi-teintes, dans le grisé instable du jour que s’inscrit ce corps qui ne l’est qu’à chercher sa voie et, peut-être, à ne jamais la trouver que dans cette oscillation qui pourrait être sublime si elle était fondatrice de joie, mais le plus souvent ne fait que sombrer dans les douves irrésolues des patiences déçues.

 

La tête (mais est-ce une tête,

cette oblongue forme sans contours ni précisions ?),

la tête est privée des signes qui font sens,

ni yeux, ni bouche, ni oreilles, une simple venue

du néant en sa primitive inconsistance.

Les bras (mais s’agit-il encore de bras au regard de

ces deux segments courbes sans origine, ni fin ?),

les bras pendent vers un improbable sol

qui, vraisemblablement, ne pourra

que se dérober sous la poussée digitale.

L’abdomen (mais s’agit-il de ceci en cette forme

sans réel contenu ?), l’abdomen étique est semblable

à celui de ces fragiles insectes qui viennent se cogner

contre la vitre brûlante de la lampe.

Les jambes (mais peut-on les nommer ainsi au motif

de leur visible dénuement ?),

les jambes dessinent un étrange cadre

traversé en son centre par l’hébétude d’un avant-bras,

genre de rameau peu sûr de sa propre matière,

mise en scène de la privation, de l’incomplétude,

de l’infini lorsqu’il décide de porter l’estocade à ce fini

qui, décidément, porte bien son nom.

 

   L’on voit bien, ici, que « Médiée » ne constitue en rien une présence à Soi qui serait pleine et entière. Loin de toute auto-révélation, loin de toute autopoiësis ordonnatrice de Soi, loin de toute confirmation ontologique qui la configurerait selon l’architecture humaine, elle ne possède aucune liberté, dépendante qu’elle est de sa posture antécédente totalement hermétique, totalement racinaire, subordonnée qu’elle est à sa posture subséquente, laquelle si elle possède l’avantage d’une postériorité chronologique, ne peut que présenter ce déficit abondamment décrit plus haut, cet épuisant effort à devenir ce qu’elle pourrait être : une forme accomplie, alors qu’elle ne semble que pouvoir végéter dans l’obscur marigot des indécisions et inachèvements manifestes.

 

Source archaïque : « Saillie Primitive »

 

   Ici, Chacun s’apercevra que, depuis la première forme rencontrée, celle de « Rayonnante-Radiante », jusqu’à la forme antécédente de « Transitive-Médiée », la régression est entière, radicale, nous faisant volontiers penser à la nécessaire aporie constitutive de l’humain dans l’optique de sa chute terminale. Mais il faut résumer et synthétiser. Tracer les contours de « Rayonnante-Radiante », c’est l’envisager sous la perspective sémantique contenue dans deux propositions singulièrement éclairantes de sa phénoménalisation :

      « On la dirait déliée de toute attache terrestre, tellement le phénomène de l’allégie en traverse la diaphane présence. »

   « Tout est dans l’éclat, dans le positif, dans le développement harmonieux d’un Soi hélé aux joies multiples, diaprées, de l’exister. »

   Et, en regard de ceci, aborder l’ontologie particulièrement déficiente de « Transitive-Médiée » sous l’éclairage suivant :

      « C’est essentiellement en demi-teintes, dans le grisé instable du jour que s’inscrit ce corps qui ne l’est qu’à chercher sa voie et, peut-être, à ne jamais la trouver que dans cette oscillation qui pourrait être sublime si elle était fondatrice de joie, mais le plus souvent sombre dans les douves irrésolues des patiences déçues. »

   Ce qui, d’emblée est apodictique, l’écart irrévocable qui s’installe entre les deux phases successives d’une existence unique. L’on passe, avec un genre de brusquerie, du geste conflictuel de « l’allégie », de « l’éclat » à ce qui joue en tant que verticale antinomie, cette demi-existence qui sombre « dans les douves irrésolues des patiences déçues. » Dès lors l’on conçoit combien la frustration est grande dans l’ordre de l’involution, de la récession vers un passé charnel qui se confond avec les sourdes convulsions d’une primitive matrice dont nous ne parvenons nullement à évoquer la troublante image.  Convocation qui ne saurait avoir lieu sans quelque effroi, sans quelque crainte qu’à la seule pensée de cette confondante exploration, nous ne pourrions, nous aussi, Voyeurs insanes, que nous précipiter dans les limbes qui nous sont propres, c’est-à-dire nous jeter dans ce confusionnel, dans cet incohérent, ce disparate dont, le plus souvent, nous n’émergeons qu’à grand peine, notre vie fût-elle tressée des lauriers les plus exacts, les plus brillants.

Du corps éthéré au corps matière

Donc, dans un dernier saut herméneutique, force nous est demandée d’interpréter plus avant, si ceci est cependant possible, l’informe qui nous fait face, comme se présenterait à nous, dans le plus vil des visages qui se puisse imaginer, une dionysiaque posture humaine si proche d’une Nature primitive, qu’elle ne s’en dégagerait qu’avec peine, aspect pierreux, silex mal dégrossi, manière de lourd percuteur de calcaire confié à une main aussi invisible que grotesque, sorte de fureur quasiment orgastique, mais dans la manière, l’on s’en doute, la plus fruste, la plus indigente qui soit. Par goût d’une directe homophonie, nous pourrions dire, de cette incongrue surrection, qu’elle n’est qu’un des aspects d’un élément-terre, (Chacun aura compris « élémentaire »), lourde glaise à elle-même sa sourde convulsion. La vision de Celle (mais existe-t-il encore trace infinitésimale de l’humain ?) donc de Celle qui se donne à la façon d’un confus rébus nous impose de la prédiquer selon la surprenante formule de « Saillie Primitive ». Amusant oxymore qui nous donne d’une main cette « saillie », cette sortie de l’anonyme Néant, et la reprend de l’autre, badigeonnant la venue à l’être d’un enduit originaire dont nous ne pouvons rien tirer d’autre qu’un questionnement entraînant un autre questionnement.

    

   Le fond est rouge, pareil à un feu lointain, un rouge Rosso Corsa qui retient en lui les motifs de sa teinte, bien plutôt qu’il ne les livrerait à notre naturelle curiosité à des fins d’heureux décryptage. Un rouge qui, en réalité, nous retient captifs, incapables que nous sommes d’en comprendre les enjeux. Peut-être n’est-il qu’un prétexte enveloppant, qu’un genre de subterfuge présent à seulement phagocyter la figure qui s’y inscrit, dès lors, comme la proie promise à son prédateur. Comment ne pas s’apercevoir que nous sommes maintenant immergés dans cette sorte de mélasse, dans ce genre d’huile lourde, dans cette glauque paraffine qui nous prive de nous, tout en nous soustrayant tout ce qui n’est nullement nous dont nous espérions tirer quelque secours, mais cet espoir est sans finalité, ce paysage sans lumière ni perspective.

    Nous sentons confusément, que nous sommes sur le bord d’un mystère dont nous supputons qu’il nous demeurera inaccessible comme le sont les fruits convoités qui clignotent de saveur et de plaisir tout en haut de leurs légères ramures. Nous nous devinons exclus de cette mutique et emmêlée perplexité, nous sommes hors du jeu, seulement conviés à en observer quelque immobile stase, comme si l’ordre du Monde, le nôtre, soudain refluait dans une catatonie dont rien d’autre ne serait à tirer que notre vision hagarde de ce qui paraît et ne mérite d’autre nom que

 

« non-sens », « absurde », « apagogie »,

à savoir, précisément,

le non-savoir en son irrésolution

la plus manifeste

 

   Corps-grisé replié sur lui-même. Corps gris de cendre comme si un feu couvait à l’intérieur mais ne voulait nullement se dire, demeurer au sein même de son aberrante consomption. Tout est dans l’à peine visible.

 

Bras-poitrine-jambes : une seule et même réalité,

mais plutôt devrions-nous dire

une unique et troublante irréalité.

 

Nous voici plongés, immergés dans ce que

l’antéprédicatif présente de plus étrange,

à savoir tout ce qui précède,

tout ce qui est avant,

tout ce qui reçoit le préfixe rétro-temporel « anté »,

autrement dit ce qui, sur la scène mondaine

est privé d’unité, encore non fixé,

tout ce qui, de l’ordre du chaotique

dérive au sein de lui-même,

marche fluctuante, brimbalante,

autrement dit nullement encore accomplie,

nullement déterminée dans les

limites d’une essence propre,

imprescriptible

 

   Bien évidemment, nous serions désorientés à moins, perdus que nous sommes dans un vaste océan dépourvu d’îles, où rien d’autre ne flotte que les débris épars d’un écueil que la vue ne peut même pas inclure dans son singulier champ perceptif.  

  

   Et, pour jouer encore de la puissance métaphorique, nous pourrions dire que ce sol massif, grisé, ténébreux, refermé, nous renvoie, inconsciemment, à la situation « antéprédicative » de la tâche amoureuse en ses prolégomènes les plus primaires lorsque l’Amant, alerté de la présence proche de l’Amante, perd ses points de repère. Alors il est reconduit à la résille dense, non productique de sens, de ses sensations primaires, genre de remuements internes sans logique ni ordre, seulement une vaste giration dont il est le jouet bien involontaire. Pour ce faire, nous convoquerons la figure du Gemmeur (L’Amant), accomplissant sa tâche, prélever la précieuse résine (l’Essence de l’Amour) à même l’âme du Pin (L’Amante) en une manière de labeur exalté au sein duquel, le vaste Monde est ignoré au point qu’il serait à même de ne nullement exister.

  

Donc le Gemmeur est arc-bouté,

dans la plus vive des tensions

qui se puisse imaginer,

sur l’objet de son obsessionnelle visée.

Il vit totalement, en son naturel emportement,

à la mesure étroite de l’antéprédicatif pré-verbal,

il est identique à ce tronc qui monte du sol,

colonise le ciel dans la parfaite inconscience

du travail qui se donne en lui,

ce métabolisme de la Nature

en son plus profond mystère

  

Les blanches écailles du bois volent en tous sens,

elles sont le crépitement du désir

en sa plurielle effervescence.

Ce moment de l’œuvre (dont nous rappelons qu’il est,

symboliquement œuvre de l’Amour s’accomplissant),

ce moment est purement charnel, instinctif,

lié à l’anatomique qui commence

à s’ouvrir sous les coups

de boutoir répétés du hapchot.

 

Ce brusque surgissement de l’être

en ce qui n’est nullement Soi

mais le complète et le révèle à Soi relève,

s’il pouvait y avoir un Voyeur de la scène,

d’une pure intuition sensible,

d’une perception quasi matérielle

de ce qui fait encontre.

 

On l’aura compris, en cette phase

préliminaire de plus hautes valeurs,

c’est le primitif, le replié sur soi, l’archaïque

qui « mènent le bal » si l’on peut s’autoriser

cette analogie chorégraphique.

C’est de l’ordre d’un pas-de-deux,

mais d’un pas limité à son ordre,

ne débordant nullement de lui-même

en direction d’un sens à cueillir hors de qui il est.

 

Sphère intimement monadique où les Amants

ne sont ce qu’ils sont l’un pour l’autre

qu’à l’aune d’une soudure étroite

de leurs corps propres.

 

Et maintenant, si nous filons

la métaphore plus avant,

nous serons vite conscients bientôt que,

de la puissance percutante du hapchot,

s’écoulera bientôt cette

sève quintessenciée, radieuse,

marque par laquelle l’Amour manifeste

sa joie et son impartageable essence.

 

Dès lors la sphère charnelle

se métamorphosera

en sphère idéelle seulement prise en compte

par cette sublime intuition intellectuelle,

laquelle est seule capable de déborder,

de dépasser la lourde manifestation du réel,

de le porter à la dimension ouvrante du Verbe,

de l’inscrire dans une rhétorique au long cours,

de le projeter dans l’exception d’une narration

tout auréolée de la gloire du symbole,

douée d’images belles,

tout empreint de la vocation

spirituelle de l’allégorie,

de le confier à la puissance imaginaire,

légendaire et idéalisée du mythe.

 

Dès ici l’on pourra déduire de cette métaphore

l’existence de deux plans du réel vivement opposés :

celui de l’indistincte et sourde rumeur antéprédicative

(les choses sont des choses sans qualités,

tout comme cet "homme sans qualités"

du roman de Rober Musil,

cet homme sans caractère propre

qui est le sort mondain

de la plupart d’entre nous),

 

et l’autre plan qui lui répond en écho,

mais en écho opposé,

ce prédicatif totalement déterminé,

totalement accompli,

totalement assumé langagièrement,

toutes qualités qui posent

la Haute Figure Humaine

délestée de ses vices et hantises diaboliques

lesquelles, la plupart du temps,

le transforment en cet être approximatif

nullement assez assuré de son humanité.

 

  Si nous avons choisi de placer l’Amour

au centre de la métaphore,

c’est bien au motif que l’Amour,

la plus haute des résolutions humaines,

est celle au gré de laquelle

la nature anthropologique se définit

en tant que l’exception qu’elle est :

cette ipséité à elle-même

sa propre Vérité.

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