***
De l’instant présent,
Durci en moi,
Un vrai diamant
Qui flamboie
Dans mon corps. »
*
« L’Extase matérielle »
J.M.G. Le Clézio
*
Ce « diamant » dont parle l’Auteur, nous ne saurions l’aborder directement qu’au risque de l’éblouissement, peut-être même d’une stupeur dont nous mettrions longtemps à nous remettre. Comment, en effet, nous approcher de cet « infini jouissable », autrement qu’à tourner longuement tout autour, à tirer de ces multiples orbes quelque chose comme un chiffre secret qui nous en donnerait l’accès ? Il en est ainsi, des choses précieuses, des choses rares, qu’il faut hanter leurs contours avec patience, tutoyer leu pellicule lisse, se confondre en quelque manière avec qui elles sont, ces choses, tirant de notre soudaine analogie, de notre étonnante ressemblance, un laisser-passer, un pouvoir de franchir cette barrière que nous estimions négative alors qu’elle recèle, en sa présence même, les ressources nécessaires à notre plus intime joie. Se frotter à leur enveloppe extérieure, c’est déjà anticiper notre propre surgissement en cette douce et pulpeuse chair qui est comme leur essence plénière, la plus accomplie.
Donc ce « diamant » ne se laissera percevoir qu’à la suite d’une méditation approfondie à son sujet. Ce qui, d’emblée, est à souligner et à soumettre à la lame de notre curiosité, cet « instant présent » qui recèle en soi nombre de significations discrètes dont nous devons nous faire les patients et obstinés Explorateurs si, du moins, nous souhaitons participer à sa juste efflorescence. « L’instant présent », nous proférons à bas bruit, en nous, cette formule qui, bien vite s’ourlera des teintes d’une haute magie. Et puisqu’il s’agit du TEMPS en son abstraite figure, il ne nous sera guère autorisé de faire l’économie des mots célèbres de saint Augustin :
« Qu’est-ce donc que le temps ?
Si personne ne m’interroge, je le sais ;
si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. »
Cette « ignorance » que nous pourrions qualifier de « docte ignorance » tant Celui qui l’émet est un haut Penseur, force nous est donnée de la tourner et de la retourner sans cesse au sein même de notre massif de chair. C’est en notre essence matérielle que les choses auront lieu sous la forme du « ou bien ou bien ».
Ou bien ce Temps ne creusera rien en nous, s’invaginant à même notre derme, y faisant son lit, y mourant de « sa belle mort ».
Ou bien une cavité se creusera, une lumière se lèvera de l’obscur, un dépli s’accomplira qui nous offrira une vue sur ce mystérieux Temps, le rendant concret en quelque façon, le rendant palpable, au moins au bout de la pulpe de notre esprit qui lui attribuera forme et sens. Oh, certes, cette connaissance sera bien superficielle, d’abord de l’ordre de l’intuition sensible qu’il nous appartiendra de métamorphoser en intuition intellectuelle si cette pure grâce nous est donnée de forer le réel jusqu’en ses plus dissimulés abysses.
Cependant Chacun comprendre que, méditer sur le Temps à l’aune de subtiles abstractions, ne nous conduira nullement à en éprouver la secrète architecture. Seulement une suite de vols grâcieux se limitant à leur invisible empreinte dans une atmosphère guère plus saisissable que le motif qui y a imprimé, temporairement, (dans l’instant) son évanescente forme. Comme bien souvent au cours de nos écrits, et ceci n’est nulle fuite, nulle pirouette, nous aurons recours à la force expressive de la métaphore, uniquement dans le souci de donner de tangibles vêtures aux Idées. Idées qui, si elles sont sublimes, pour autant se refusent à se donner en une pure évidence, c’est bien là, du reste, ce retrait, cette réserve, qui constituent leurs motifs les plus raffinés. Donc nous prendrons comme fondement, cette Idée devenue concrète sous la forme d’une métaphore au gré de laquelle nous tâcherons de donner quelques appuis à ces trop rapides et brèves intuitions s’évanouissant, la plupart du temps, dans le songe vaporeux de notre inconscient. Cette allégorie de la temporalité, affectons-lui un nom, « Strokkur », attribuons-lui une image telle que figurée ci-dessous, laquelle correspond à l’éruption de ce Geyser dans le champ géothermique de Geysir en cette Islande volcano-géologique à la stupéfiante beauté.
Certes, il peut paraître étonnant que le phénomène si complexe du Temps, avec son aspect trinitaire emmêlé des stances du Passé, de l’Avenir, du Présent, donc que ce pur concept se puisse résumer à ce modeste nom, à cette géographie strictement localisée. Alors, dès maintenant, il nous faut bâtir une narration et lui donner quelque consistance, escomptant de cette dernière pouvoir tirer autre chose que les nuées d’un « songe-creux ». Å propos de la toponymie de « Geysir », retenons ce que nous en dit Wikipédia :
« Il est l'éponyme de ce type de source chaude jaillissante et intermittente, et dont le terme vient du verbe islandais gjósa signifiant « jaillir »
Ce qui doit retenir notre attention avec le plus grand intérêt, ce « jaillir » dont le sens joue avec le sens synonyme de « l’Instant » auquel nous reviendrons bientôt comme à l’un des moments forts de cette narration qui vous est promise.
Si nous décomposons le Temps en
deux visages concomitants, nous obtenons
la Durée qui se développe selon un axe horizontal, linéaire, continu ;
alors que l’Instant émerge de cette linéarité à la manière d’un plan orthogonal,
lequel se dresse à la verticale,
pur surgissement de soi à partir d’une Durée
qui se vit telle une matière inerte, amorphe, à l’illisible texture.
Donc au gré d’un travail de notre imaginaire, plongeons dans les profondeurs mêmes de ce mystérieux « Strokkur », de cet antre alchimique en qui se déroulent de bien étranges processus. Imaginons ces nappes de liquide en fusion, ces rivières magmatiques sans fin, ces deltas ignés, ces confluences de gaz et de lave, leur complexité, leur illisibilité, leur emmêlement même sont le visage de ce Temps-Durée qui se dissout et cache son visage dans ce qu’il a été, dans ce qu’il est, dans ce qu’il sera. Temps-Mystère, Temps retiré en soi comme un hiéroglyphe qui ne voudrait nullement que son secret ne fût mis à jour, révélé. Temps d’effacement, de dissolution, de fusion en soi dont rien, ni personne, ne pourrait transgresser le tumultueux océan avec ses profonds abysses, ses cavités dissimulées, ses anfractuosités où la Raison se perd à l’aune de ses inutiles prospections. Du Temps tel qu’il a été, nous nous accommoderions volontiers de faire le deuil, du Temps tel qu’il sera nous pourrions effacer la fuyante silhouette sans que quelque remords ne soit attaché à ce renoncement. Par contre, le Temps tel qu’il est, toujours nous nous plaignons de ne pouvoir l’enfermer en une lanterne magique d’où son rayonnement nous atteindrait dans une manière de grâce dont il nous serait fait le don à la seule puissance de son magnétisme. Ceci veut dire que l’Instant, ce point fixe parmi la sidérante vitesse du cosmos, nous voudrions nous en rendre maîtres, le fixer comme l’Entomologiste crucifie la cuirasse de son insecte mordoré sur le lit de liège qui devient, en quelque façon, son éternité.
Mais, cette possible éternité, nous allons lui donner corps, au seul motif métamorphique de notre rêverie. Donc le Magma-Durée remonte dans la cheminée qui est son propre destin, sa naturelle viscosité diminue, devient lave infiniment liquide, devient gaz aérien, devient nuées ardentes, devient ce jet bouillonnant, jaillissant qu’est le Geiser « Strokkur », image soudain fixe de cet Instant qui se symbolise sous la forme de ce mince bourgeon blanc fusant, de ce flux érectile pareil à de la glace, de cette éclosion de ce surgeon quasi minéral en lequel se cristallise, sous la puissance de l’exister, tout ce qui, jusqu’ici était fuite, était perte de soi, était absence. Donc cristallisation des basaltes qui se donnent sous la forme
des éclats vitreux et adamantins du Corindon,
sous les modalités de l’argenté Zircon,
sous la braise du rouge Grenat,
sous l’ombre verte de la Kimberline,
sous la dense nit de l’Obsidienne.
Bien évidemment, Chacun aura reconnu, au travers de l’énumération de ces différentes gemmes, la multiple déclinaison du « vrai diamant qui flamboie dans mon corps », selon la belle expression de Le Clézio. Énoncer, à la suite, que l’Instant adéquatement contextualisé ne peut être que « cristallisation », c’est-à-dire « conceptualisation » de la Durée, ceci sonne comme un simple lieu commun qu’il convient d’abandonner à son insuffisance native.
Donc cet « infini jouissable »,
dont il convient de mentionner
la cruauté oxymorique au motif
que le « jouissable » ne saurait,
en aucune manière,
s’éployer de l’Instant,
lequel est le signe, s’il était besoin
d’en confirmer l’essence,
du soulignement de notre finitude,
alors que, au moins d’une
manière contemplative,
l’Éternité, l’Infini ne se
peuvent concevoir
qu’à l’aune de la Durée.
Mais c’est bien là licence d’Écrivain que de transformer un mensonge en vérité, que de médiatiser avec le sublime véhicule de la Langue, que d’assurer le passage, au seul rythme des mots, d’une Clôture de qui-nous-sommes, effigies de la Finitude, en une Ouverture Infinie au gré de laquelle nous sauverions, au moins provisoirement, la situation toujours en détresse de notre Humanité.
Et, si nous ne souhaitons demeurer sur ce rivage d’incertitude qui nous condamnerait à trépas, suggérons cependant la possibilité d’une alternative, sinon joyeuse, du moins suffisamment claire, afin que notre vision ne s’obscurcisse nullement des ombres funestes d’un effectif nihilisme. Cet Instant que l’on vient de relier à la Finitude, attribuons-lui un plus vaste horizon au titre de l’événement heureux qui, parfois, se dissimule en ses plis et ne demande qu’à faire florès. L’événement majeur qui sculpte dans le réel cet « infini jouissable » se trouve entièrement contenu dans la belle et inépuisable idée du « Sublime ».
Le sublime en tant que
surgissement, jaillissement
de ce sur quoi il fait fond,
la contingence ordinaire,
le prosaïque sans élan,
le factuel en sa plus étique parure.
Et, si nous revenons à notre métaphore antécédente, nous verrons immédiatement que cette lave amorphe, adynamique, inconsistante, cette sorte de guimauve élastique portant en elle, comme sa famélique et chétive parure, les stases indifférenciées d’une temporalité passée-présente-future, autrement dit de sa Durée se perdant dans les rives floues de ses lentes fluences,
nous apercevrons donc, par contraste,
le clair faisceau,
le panache éblouissement
du Geyser « Strokkur »,
nous livrant, dans le
prodige du Pur Instant,
ce que, depuis toujours
nous attendions,
notre propre révélation
à qui-nous-sommes
face à une Réalité Transcendante,
laquelle mobilise notre Être
bien-au-delà de tout
ce qui est concevable,
infini transport de Soi
hors de ses frontières,
à savoir rutilance de
son infinie liberté.
Être face au Sublime et se laisser transporter en lui, voici le secret de son propre dépassement, de son propre accomplissement. Nos méditations, reportons-les à la belle toile de Caspar David Friedrich, « Le Watzmann » qui représente ce massif vu depuis Berchtesgaden
Imaginons-nous
face à ce haut pic neigeux
éblouissant de blancheur,
face à cette pyramide vert sombre
qui en dissimule une partie,
face à ces chaos re rochers
organisés selon un étonnant cosmos,
face aux sombres amoncellements
sombres du premier plan.
De prime abord, nous ne pouvons nullement dire que le « Sublime » soit logé de manière évidente en nous, pas plus qu’il ne s’élève « naturellement » du massif minéral. Car le Sublime n’est pas une propriété du Sujet, pas plus que celle de l’objet qui vient à notre encontre.
La Montagne n’est pas Sublime,
je ne suis pas Sublime.
Ce qui veut dire qu’il n’y a pas d’autonomie du Sublime déposé dans les choses à la façon d’un simple prédicat logique. Il ne va nullement de soi qu’un pic soit immédiatement admirable, suréminent, grandiose, héroïque. Pas plus que ces qualificatifs ne pourraient d’emblée s’appliquer au Sujet que je suis. Donc le sentiment du Sublime n’est pas dans les choses, il est porté en elles par un acte de volition et d’amour du Sujet, lequel, se focalisant entièrement sur le paysage qui lui est offert au titre de sa vision, le place dans la situation favorable d’une effective transcendance.
Ce faisant, et par le simple jeu d’une rétroaction spontanée, le Sublime rejaillit en moi et me métamorphose au point que ma propre esquisse se confond avec la prestigieuse silhouette qui m’accueille et me transit. Ce jeu d’écho, de réverbération qui fait de deux réalités au départ adverses, une seule et même chose, pourrait se résumer au titre, pour Qui-je-suis, d’une auto-hétéro-affection.
Affecté par la Haute Altérité
qui me toise du haut de son immensité,
une égale qualité naît en moi
qui me touche au plus vif,
me bouleverse au sens strict,
m’émeut au point que mon ego,
d’habitude si visible, si exigeant,
se perd dans le mouvement même
de cette sublimation inattendue
autant qu’énergiquement souhaitée,
surgissement à même le potentiel
le plus effectif de ma conscience.
Avant l’événement sublime, la Durée s’éternisait dans une manière de flux et reflux sans relief, de monotonie proche d’une possible catatonie. Puis le féérique survient avec la rapidité et la fascination de l’éclair, le temps, de dilaté qu’il était à l’infini, se contracte, se condense si bien qu’il devient cette pointe, ce dard, ce point sans ombre ni projection, ce point à lui-même son propre rayonnement, sa propre effectuation.
Lorsque le sublime s’efface, autrement dit lorsque l’Idée, car c’était bien l’Idée et elle seule en sa pure transcendance
qui faisait signe depuis le pic blanc,
depuis la pyramide d’ombre,
depuis le chaos de rochers,
depuis le sombre du premier plan,
lorsque donc cette Idée rétrocède, des Essences précitées du Pic, de la Pyramide, du Chaos, du premier plan, il ne demeure que leur dolent exister, à savoir cette durée en laquelle ils s‘abîment faute qu’un Regard Fécondateur ne vienne les tirer de leur immémorial somme, de leur longue et confondante léthargie.
Et le médiateur de ce processus complexe
qui fait sortir les choses de leur
bogue naturelle, sourde,
celée aux purs mystères du Monde,
c’est bien la pure effectivité
de notre Conscience Intentionnelle,
de notre Puissance Constituante
qui se manifeste en tant qu’instituant
ce Monde-intimement-pour-nous
du sublime éprouvé du fond
même de notre Être.
Ceci signifie que
l’épreuve de la Vérité
ne se lève nullement
du contingent
et de l’ordinaire,
qu’il faut perforer la croûte
résistante du réel en vue
qu’il apparaisse, ce réel,
comme l’exception,
comme cette Vérité,
laquelle ne peut être que la nôtre
à l’Instant de la rencontre décisive.
Et ce « décisif » fait signe en direction du concept « d’exaiphnès », tel qu’utilisé par Platon, à travers quelques 36 occurrences dans ses Dialogues. Donc « exaiphnès » tel que cité par le Fondateur de l’Académie dans la « Lettre VII » :
« C'est quand on a longtemps fréquenté ces problèmes […],
que la vérité jaillit soudain (exaiphnès) dans l'âme,
comme la lumière (φῶς) jaillit de l'étincelle,
et ensuite croît d'elle-même. »
« Il [Platon] ajoute, donc, l’article neutre τὸ à l’adverbe ‘’exaiphnès’’ pour décrire et indiquer non plus le « soudainement », mais « l’instant ». Cet « instant », dont Platon dit qu’il est simultanément dans et hors du temps, désigne ici le moment du passage, où une réalité devient tout à fait autre. » (« Exaiphnès en tant qu’apex de la dynamique qui nous amène au « Beau » chez Platon » - Stanislao Allegretti )
« Le moment du passage, où une réalité
devient tout à fait autre » :
pourrait-on donner meilleure définition du Sublime comme hétéro-affection de ce Paysage romantique, de la Nature en son fond d’obscure mais lumineuse « Phusis », mais aussi du Sublime comme auto-affection du Sujet qui s’y abîme au double titre,
d’une fascination en même temps que,
d’une crainte et, parfois même d’un effroi
constitutifs de la soudaineté
d’apparition du Sublime :
cette déchirure de la toile du Réel,
cette incision comme nulle autre
de la Beauté en Soi,
cette vive inquiétude.
Sitôt qu’apparue, cette Beauté
pourrait nous être soustraite,
laissant grand ouvertes les portes
de la Finitude au gré desquelles
la Durée ne serait plus Durée,
ni l’Instant, Instant,
seulement la radicale vacuité
en notre saisissement le plus propre.
« J’ai cet infini jouissable
De l’instant présent,
Durci en moi,
Un vrai diamant
Qui flamboie
Dans mon corps. »
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