« Ce qui demeure »
Hué, Thừa Thiên-Huế, Viêt Nam
Photographie : Hervé Baïs
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« Ce qui demeure », nous propose le Photographe en épigraphe de son image. D’emblée avons-nous affaire avec le subtil et jamais résolu problème de la temporalité. Cet insaisissable si bien décrit par saint Augustin, cette cruelle indécision du temps qui, de facto, entraîne la nôtre indécision, si bien que, glissant entre nos doigts à la manière d’un filet d’eau, nous ne pourrions que consonner avec l’Auteur des « Confessions » :
« Si personne ne me le demande, je le sais,
mais si on me le demande,
et que je veuille l’expliquer,
je ne le sais plus… »
Å l’évidence, ici, le plus important consiste dans le non-savoir, dans ces trois points de suspension qui ouvrent l’abîme du non-sens. « Suspension » qui joue, familièrement, avec « suspens », dans sa valeur étymologique de « laisser dans l'incertitude, l'indétermination ». Certes, c’est bien au vertige de « l’indétermination », cette absence de fondements, cette privation de sol, que nous confronte ce « paysage » qui, au reste, loin d’être un « paysage », se
donne comme un non-lieu, un non-temps,
ou bien alors comme un temps si abstrait
qu’il nous rencontre dans le retrait,
nous traverse sans que notre conscience
n’en soit autrement affectée,
sans que notre peau ne tressaille à son contact,
sans que notre mémoire ne puisse l’inscrire
au titre de quelque réminiscence.
C’est comme une étoffe libre d’attaches, comme un nuage sans réelle provenance, comme une fumée ne s’élevant de nul feu. C’est pareil à un langage sans mots dont il ne demeurerait qu’une fugue à elle-même son intime et inéluctable perte.
Face à cette très belle image, c’est bien la qualité de notre situation existentielle qui, à tout instant, est convoquée, sans que l’un d’entre eux, ces instants, ne paraisse prévalent, ne paraisse donner matière à notre soif d’éprouver et de connaître. Nous sommes hors de l’image et, de façon entièrement paradoxale, dans l’image, ou bien plutôt sur la fine tranche du papier photographique qui en supporte la sublime lactescence. Sentiment d’étrangeté comme si notre corps, flottant dans des vêtures trop grandes, était en un seul et même geste, vêtu et dévêtu.
Abrité dans sa dévêture même.
Condamné à une ubiquitaire flottaison,
être de l’espace, de la nuée,
de la roche, de l’eau, du bois,
sans jamais être totalement
ni l’un ni l’autre,
simplement une forme de passage
d’une entité à l’autre,
une relation, une transition.
Oui, nous pensons que
toute œuvre prétendant se situer
dans les parages de l’art est, par essence,
innommable, invisible, intouchable,
genre de percée dans l’inédite touffeur
des mailles indistinctes des choses,
surgissement dans l’interstice entre les mots,
vibration inaperçue dans le motif
polyphonique des sensations-perceptions.
En serait-il autrement, à savoir une vision claire, un toucher concret, un goût affirmé et alors, nous serions immergés dans la tension du réel, nullement dans la bulle imaginative promise par toute esthétique digne de ce nom.
L’art est totalement irréel
ou bien il n’est nullement.
Mais si nous prétendons l’art innommable, le commentaire l’affectant, lui, est de l’ordre de la pure nomination. Il faut bien que quelque chose paraisse, condition de possibilité de notre propre parution, de notre singulière énonciation. Donc il faut dire ce qui, de prime abord, lie cette image à son pur motif esthétique. Il nous faut dire ce qui vient sur le mode du « si » dont l’affirmation confirmera notre hypothèse d’une appartenance de l’œuvre à la signification artistique.
Si l’Orient est bien l’auroral, l’origine en leur pleine effectuation, à savoir faire naître, sous nos yeux, la vérité foncière des choses avant que leur perte ne soit consommée dans les brumes crépusculaires de l’hespérie,
Si l’architecture de l’image est bien l’exactitude selon laquelle elle vient à notre rencontre et nous confirme en notre propre configuration existentielle,
Si la dialectique du Noir & Blanc est la seule note à deux temps qui imprime, dans la photographie, ses repères essentiels,
Si l’exaiphnès est bien cette soudaine profusion de l’instant, cet invisible entre-deux qui révèlent la substance des choses, tout comme l’intervalle entre les mots les accomplit en leur nature de significations,
Si le kairos ou moment décisif est celui qui décide du saisissement de l’évènement non reproductible, en cette fulguration qui ne saurait avoir ni avant, ni après,
Alors nous affirmerons que cette œuvre porte en elle, tels ses sèmes immédiatement reconnaissables, ces multiples et belles épiphanies qui en font une œuvre en tant qu’œuvre, autrement dit une juste exception parmi la pluralité confuse du Monde. Et si nous reprenons et condensons nos précédents concepts, nous pouvons affirmer la présence, en cette figuration :
d’un Orient,
d’une Architecture,
d’une Dialectique,
d’un Exaiphnès,
d’un Kairos,
toutes dimensions prédictives
d’un travail de création
porté à son apex, à son zénith.
Bien évidemment, nous comprenons parfaitement que, pour ceux et celles qui ne sont nullement initiés à ces notions de Dialectique, d’Exaiphnès, de Kairos, ces termes puissent paraître surfaits, affectés, sinon empreints de quelque obscurité. Cependant ils sont les seuls qui, à notre avis, puisent être convoqués pour l’évocation de cette image à valeur d’icône.
Aussi, afin d’étayer la motivation de notre propos, reprendrons-nous, en les commentant, un à un , les points ci-dessus évoqués.
Orient de l’image. Image naissante, portée sur les fonts baptismaux de l’être en sa révélation même. Il ne saurait y avoir d’antécédence de cet Orient, sauf à chuter dans les plis convulsifs du Néant. Tout, ici, naît de soi, tout se connaît de soi à soi dans une belle et irréfragable autonomie. Tout vient au jour de l’œuvre dans une prodigieuse économie de moyens. Exactitude de chaque chose en son ingénuité manifeste, en sa primitive innocence. Enfance du Monde en tant qu’il est Monde vrai, nullement encore affecté des plaies et cicatrices des contingences partout présentes, partout affirmées. Chaque chose manifeste se suffit à elle-même comme chose venant au jour de sa présence. Nul besoin d’un ailleurs. Nul besoin d’un passé, pas plus que d’un futur.
Tout en tout dans le pur bonheur d’être,
de figurer au plein de son essence.
Architecture de l’image. Ni perspective renaissante, ni précision du clacissisme, bien plutôt composition conceptuelle à la manière mathématique-géométrique d’un Vassily Kandinsky, où chaque élément de l’image trouve ses abscisses et coordonnées par rapport aux formes contiguës. Chaque proposition plastique est le répondant d’une forme qui lui correspond. Le noir du ciel joue avec le noir du portique (un tori ?), le blanc du nuage joue avec le blanc de l’eau. Alors, ici, pourrait-on faire l’économie des « Correspondances » baudelairiennes dans « Spleen et Idéal » ? :
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent
On aura cependant soin de substituer, par l’imaginaire, aux « parfums, couleurs et « sons » les valeurs bitonales Noir/Blanc qui en tiennent symboliquement lieu.
Dialectique du Noir & Blanc. De manière à ne redoubler les remarques précédentes, nous nous bornerons à indiquer l’irréprissible force du contraste entre ces deux valeurs fortement antagonistes trouvant leur réverbération dans la célèbre coïncidence des opposés ou « coincidentia oppositorum », conception pythagoricienne selon laquelle les contraires s’attirent. Ces qualités hautement polémiques constituent un lexique minimal itératif, la répétition de deux notes fondamentales éliminant la possibilité de toute autre.
Exaiphnès. Ce terme rare se trouve chez Platon, avec la valeur « d’illumination », donc de « soudaineté », se référant parfois à l’idée de « feu », de « scintillation » et de « lumière », motifs tels que décrits dans dans la « Lettre VII » :
« C'est quand on a longtemps fréquenté ces problèmes […], que la vérité jaillit soudain (exaiphnès) dans l'âme, comme la lumière (φῶς) jaillit de l'étincelle, et ensuite croît d'elle-même. »
Or, dans cette œuvre d’Hervé Baïs, ne retrouve-ton ces soudaines impulsions de « lumière », cette douce et écumeuse « scintillation » strictement interne, cette retenue oxymorique en définitive qui n’est nullement sans faire penser à la vérité sous sa forme « d’aléthéia », ce dévoilement relatif à un voilement originaire, ce fier degré de vérité s’opposant aux faussetés des apparences, opinions et autres doxas relevant bien plutôt du domaine de l’inconscient que du conscient. Si cette image nous frappe par sa vérité, c’est bien que la soudaineté exacte de son propos nous atteint en plein cœur. Bien évidemment, le « soudain », « l’illumination » nous orientent vers cette intuition du sensible, ce paysage qui nous fait face dans sa posture quasiment « biblique », cette dernière ne tardant guère à se métamorphoser en intuition intellectuelle, idéelle, cette scène en tant que vêture d’un Idéal dont, tous, toutes, nous sommes à la recherche, le sachant ou à notre insu.
Kairos ou moment décisif. Le kairos, fût-il d’essence universelle au titre de sa temporalité ne se donne nullement au titre d’une entière autonomie. Il n’y a pas un ciel du Kairos auquel serait opposée une terre du Sujet. Le Sujet, le Photographe est entirement partie prenante du phénomène de surgissement qualitatif d’un moment non reproductible, d’un moment hissé tout à la pointe de son essentielle singularité.
C’est bien au croisement
de la conscience intentionnelle-constituante du Sujet (le Photographe)
et de l’objet (la Nature en sa manifestation)
que prend naissance la rareté d’un temps à nul autre pareil.
Ce temps est, à soi-même, sa pure exception, il est cette condensation ontologique qui pourrait se comparer à la naissance d’une nouvelle étoile au sein du vaste cosmos, sa soudaine brillance, puis son rapide évanouissement. Si bien que celui qui aurait été le Voyeur de cette éclosion-déclin en serait marqué à jamais, manière de stigmate imprimé au plus vif de sa conscience.
Et c’est bien parce que le « moment décisif » du Photographe aura coïncidé avec cet autre « moment décisif » du Paysage que le « déclic » aura eu lieu, aussi bien technique (la prise de vue), que psychologique (l’empreinte de ce qu’il faut nommer « âme », faute d’un lexique plus neutre, plus approprié). C’est dans la convergence des présences supposées adverses, c’est dans l’intime processus affinitaire que se réalise cette étrange fusion du Même et de l’Autre comme si cette rencontre, envisagée depuis l’origine des temps, avait attendu l’opportunité de sa nécessaire effectuation. N’est-il pas étonnant, tout de même que ce point de temporalité nommé « moment décisif », fasse se conjoindre deux impératifs décisionnels, celui du Sujet en toute hypothèse, auquel il faudrait rapporter, en une manière de mimétisme, celui de la Nature, comme si cette dernière, au titre d’un possible panthéisme, portait en soi le motif d’une volonté au moins égale à l’anthropologique.
Et maintenant, laissons cours à une description interpétative au plus près de cette image.
Le noir du ciel est dense, impnétrable au simple motif que l’empyrée des dieux, jamais ne se révèle aux hommes, se signale seulement par des signes qu’il leur faut savoir interpéter. Ciel de pure noirceur, d’autant plus désirable et désiré qu’il se refuse, d’emblée, à toute ouverture. Et si ouverture il peut y avoir, elle ne pourra résulter que d’un acte transcendant de l’homme au regard de ce qui le dépasse :
appeler le Langage,
appeler l’Art,
appeler la Philosophie,
appeler l’Absolu,
ce dernier fût-il relatuf à l’existence en sa profusion, sans que quelque arrière plan méta-théologique ne se fasse sentir. Sans doute le Moi Absolu est-il substance nécessaire et suffisante à la constitution de sa propre essence. Au moins de celui-ci, ce Moi qui bourdonne et grésille à fleur de peau, sommes-nous assurés dans une forme « claire et distincte », Notre Province est ce qui nous est, par nature, le plus directement accessible.
La Montagne, cette pure transcendance du sol, cette soudaine élévation à elle-même son chiffre demeure, tout comme le Ciel qu’elle essaie de rejoindre, pur mystère, entière inconnaissance.
D’un mystère l’autre
Et les nuages, cette allégresse d’écume, ce précipité de blancheur, cette frise de vérité, cette légéreté semblent posés là, uniquement à pratiquer la désocclusion de ce qui nous demeure celé, le Ciel-Montagne en son énigme jointive, réunie, opposée à tout mouvement de défloration. Toujours le voilé, le secret se manifestent comme des éléments polémiques venant nous dire le nécessaire effort dont tout exister sur terre est le dur recel.
Traverser la paroi, du Réel, du Mystère,
tel est le motif le plus noble
qui se puisse envisager.
Méditation, Contemplation ne sont nullement ces conventionnelles images d’Épinal dont nous abreuve l’inconséquence mondaine actuelle.
Nulle Arcadie sans peine.
Nulle ataraxie sans ascèse.
Nulle joie sans pugilat.
Cette image est un champ de constants affrontements, des valeurs tonales, des formes, des matières et cependant une unité s’en dégage, ce qui fait sa force et confirme son essence.
Et cette vaste Plaine immobile d’Eau, cette lagune silencieuse qui doit abriter en son ventre mille vies inaperçues, mille fourmillements indistincts, mille floculations aussi lentes que précieuses.
Et cet Étrange Portique, étrange plus qu’étrange, manière de Tori tel qu’on le trouve à l'entrée des sanctuaires shintoïstes, son signe le plus effectif est de marquer la limite entre le monde profane des hommes et le monde sacré du sanctuaire, censé déboucher sur la « voie des dieux ». Vibrant animisme fêtant la Nature, présence inaperçue des Kamis, ces figures des Ancêtres valeureux vivant dissimulés à notre monde, « dans un espace parallèle qui est le reflet du nôtre. »
Å l’évidence, ce Tori est l’élément central, le foyer, le point nodal autour duquel tout rayonne et justifie son être. Sa posture savamment inclinée, l’exactitude de ses segments noirs en forme de H lui confèrent bien plus qu’une simple esthétique.
Il devient l’Ordonnateur de l’ensemble du système des signes,
le Régulateur de toute énergie,
le Configurateur ontologique selon lequel
tout n’a lieu que par lui,
grâce à lui,
en fonction de lui.
Étonnante puissance idéelle de l’Homme métamorphosant de simples bâtons de bois en cette sublime valeur iconique qui, dans l’instant (l’exaiphnès) du regard devient l’essentiel à la mesure de quoi toute autre chose apparaît quasiment infinitésimale, un simple ris de vent à la face du vaste et jamais exploré Océan. Oui, ici se donne, en un unique lieu, un unique temps, cette phosphorescence du sentiment qu’il est convenu de nommer « océanique »,
cette extase de Soi qui,
face à la vastitude,
l’espace d’un brusque Exaiphnès/Kairos,
connait sa propre vastitude.
Ceci est beau au-delà de tout discours.
Les choses grandes et exactes sont silencieuses.
« Ce qui demeure » :
le Soi face à Soi,
vertige de l’énigme !
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