L’ami ôté.
Vous ne me voyez pas,
vous marchez avec hâte,
vers vos bureaux,
vos automates.
Vous ne me voyez pas,
vos pensées sont trop hautes,
elles n’aiment pas la terre
et son peuple-cloporte.
Vous ne me voyez pas
et pourtant vous connaissez
mon existence
qui occupe un recoin
de votre conscience.
Tout petit,
il est vrai.
Je suis l’homme-boîte
du caniveau trente-huit,
Rue de l’Amirauté.
Le domicile m’y a élu,
sans doute pour la vie,
pour la mort aussi,
qui, souvent, me défie.
Normal, me direz-vous,
la boîte qui m’abrite
est un avant-goût
du bois de sapin
qui habille les morts.
Ajustée à mon corps
elle en a la forme,
elle est l’évidence
du néant qui rôde
aux moments de silence.
Les jours de gelée blanche,
quand la place est déserte,
des voyageurs égarés
s’assoient sur le banc esseulé
en face de chez moi.
De ma lucarne
je les observe,
c’est mon spectacle,
mon loisir à moi.
Ils déplient une carte,
allument une cigarette
transie de froid.
Ils se réchauffent
à la fumée bleue.
Ils font craquer leurs doigts,
leurs jointures engourdies
font comme une mélodie
aux matins de noroît.
Ils voient, en face,
le café au rideau de perles.
Ils iront, tout à l’heure,
boire un moka
qui leur dira
qu’ils sont encore vivants,
qu’ils ont des amis de fortune,
des solidarités opportunes,
que la solitude,
ça n’existe pas.
Ils se réchauffent
à l’idée
de l’amitié
qui gravite à leur front.
Il suffit d’un café
et la vie
a des couleurs de fête.
Je vois, dans leurs yeux gris,
passer les flammes de l’espoir,
il y a de la buée
sur les vitres du troquet,
sans doute
des "je-t’aime"
sur des banquettes usées,
des mots qui flirtent
entre deux tasses de café.
Je vois tout cela
qui s’inscrit dans votre tête,
ça fait, autour de vos cheveux,
des bannières d’amour,
des guirlandes de feu.
Du fond de ma boîte noire
je ne suis pas jaloux,
votre bonheur
me fait du bien,
vous avez l’air
d’un Type sage
qui a quitté les siens
l’espace d’un voyage.
A vous voir, comme ça,
sur votre banc,
J’ai pour vous
l’estime d’un amant.
Oh, non, ne croyez pas,
j’ai pas d’idées tordues,
je vous aime seulement
pour la lumière
qui brille
à vos pupilles.
Et puis, je vais vous dire,
j’aimerais pas être
à votre place
car alors
je n’aurais plus l’audace
de vous imaginer,
de sentir vos pensées,
de voir votre bonheur.
C’est un sentiment si rare
d’être l’observateur
des tropismes du cœur.
Oh, non, pas encore,
ne partez pas,
laissez-moi
faire le plein
de cette joie
qui, aujourd’hui, m’échoit.
Vous ne le savez pas
mais vous avez
ensoleillé
mon rectangle de bois
qui est mon chez-moi
comme vous avez
un chez-vous
où, j’en suis sûr,
il fait très doux.
Vous avez décroisé vos jambes,
regardé votre montre,
vous allez partir,
laisser votre place vide.
D’une pichenette
votre cigarette
fait, dans l’air,
une pirouette.
Vous avez
bien visé,
ayant aperçu,
avant de vous lever,
cette étrange boîte
au bord du caniveau.
Vous avez bien visé,
le mégot est entré
par la cheminée,
est tombé
entre mes pieds,
m’a un peu brûlé.
Je n’ai pas bougé
car, alors,
vous auriez deviné
une vie paumée,
une mélopée
de raté
dans ce nid
d’infortune.
Je ne sais pourquoi,
mais je vous prête
un grand cœur.
Vous m'auriez proposé
d’échanger
nos places
et vous seriez entré
dans mon palace
sans l’ombre d’un regret.
Alors, pour moi,
le monde aurait basculé,
je l’aurais
vu de haut,
habité
de gens normaux.
Je serais, moi aussi,
devenu
un homme pressé
qui ne prend plus
le temps de regarder
à ses pieds
battre le sang
des opprimés.
Je n’aurais eu,
pour horizon,
que l’espace
de mes ambitions.
Je serais devenu
trace infime
parmi le peuple anonyme,
privé d’identité,
foule
parmi la foule.
La porte du café
s’est refermée.
La vie,
un instant oubliée,
vous a repris
au cœur de la cité.
Le mégot est éteint.
J’en garde
la brûlure,
blessure
hagarde
en souvenir
de vous.
Jamais
vous ne le saurez,
mais, Rue de l’Amirauté,
au caniveau trente-huit,
dans sa boîte de bois,
un ami vous attend,
revenez
sur le banc
le faire rêver,
faute de quoi
la rue perdra
sa lettre quatrième
pour l’éternité.