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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 09:16

 

     L’ami ôté.

 

       ami 

 

Vous ne me voyez pas,

vous marchez avec hâte,

vers vos bureaux,

vos automates.

 

Vous ne me voyez pas,

vos pensées sont trop hautes,

elles n’aiment pas la terre

et son peuple-cloporte.

 

Vous ne me voyez pas

et pourtant vous connaissez

mon existence

qui occupe un recoin

de votre conscience.

Tout petit,

il est vrai.

 

Je suis l’homme-boîte

du caniveau trente-huit,

Rue de l’Amirauté.

Le domicile m’y a élu,

sans doute pour la vie,

pour la mort aussi,

qui, souvent, me défie.

 

Normal, me direz-vous,

la boîte qui m’abrite

est un avant-goût

du bois de sapin

qui habille les morts.

 

Ajustée à mon corps

elle en a la forme,

elle est l’évidence

du néant qui rôde

aux moments de silence.

 

Les jours de gelée blanche,

quand la place est déserte,

des voyageurs égarés

s’assoient sur le banc esseulé

en face de chez moi.

 

De ma lucarne

je les observe,

c’est mon spectacle,

mon loisir à moi.

Ils déplient une carte,

allument une cigarette

transie de froid.

Ils se réchauffent

à la fumée bleue.

 

Ils font craquer leurs doigts,

leurs jointures engourdies

font comme une mélodie

aux matins de noroît.

 

Ils voient, en face,

le café au rideau de perles.

Ils iront, tout à l’heure,

boire un moka

qui leur dira

qu’ils sont encore vivants,

qu’ils ont des amis de fortune,

des solidarités opportunes,

que la solitude,

ça n’existe pas.

 

Ils se réchauffent

à l’idée

de l’amitié

qui gravite à leur front.

Il suffit d’un café

et la vie

a des couleurs de fête.

 

Je vois, dans leurs yeux gris,

passer les flammes de l’espoir,

il y a de la buée

sur les vitres du troquet,

sans doute

des "je-t’aime"

sur des banquettes usées,

des mots qui flirtent

entre deux tasses de café.

 

Je vois tout cela

qui s’inscrit dans votre tête,

ça fait, autour de vos cheveux,

des bannières d’amour,

des guirlandes de feu.

 

Du fond de ma boîte noire

je ne suis pas jaloux,

votre bonheur

me fait du bien,

vous avez l’air

d’un Type sage

qui a quitté les siens

l’espace d’un voyage.

 

vous voir, comme ça,

sur votre banc,

J’ai pour vous

l’estime d’un amant.

Oh, non, ne croyez pas,

j’ai pas d’idées tordues,

je vous aime seulement

pour la lumière

qui brille

à vos pupilles.

 

Et puis, je vais vous dire,

j’aimerais pas être

à votre place

car alors

je n’aurais plus l’audace

de vous imaginer,

de sentir vos pensées,

de voir votre bonheur.

C’est un sentiment si rare

d’être l’observateur

des tropismes du cœur.

 

Oh, non, pas encore,

ne partez pas,

laissez-moi

faire le plein

de cette joie

qui, aujourd’hui, m’échoit.

 

Vous ne le savez pas

mais vous avez

ensoleillé

mon rectangle de bois

qui est mon chez-moi

comme vous avez

un chez-vous

où, j’en suis sûr,

il fait très doux.

 

Vous avez décroisé vos jambes,

regardé votre montre,

vous allez partir,

laisser votre place vide.

D’une pichenette

votre cigarette

fait, dans l’air,

une pirouette.

 

Vous avez

bien visé,

ayant aperçu,

avant de vous lever,

cette étrange boîte

au bord du caniveau.

 

Vous avez bien visé,

le mégot est entré

par la cheminée,

est tombé

entre mes pieds,

m’a un peu brûlé.

Je n’ai pas bougé

car, alors,

vous auriez deviné

une vie paumée,

une mélopée

de raté

dans ce nid

d’infortune.

 

Je ne sais pourquoi,

mais je vous prête

un grand cœur.

Vous m'auriez proposé

d’échanger

nos places

et vous seriez entré

dans mon palace

sans l’ombre d’un regret.

 

Alors, pour moi,

le monde aurait basculé,

je l’aurais

vu de haut,

habité

de gens normaux.

 

Je serais, moi aussi,

devenu

un homme pressé

qui ne prend plus

le temps de regarder

à ses pieds

battre le sang

des opprimés.

Je n’aurais eu,

pour horizon,

que l’espace

de mes ambitions.

Je serais devenu

trace infime

parmi le peuple anonyme,

privé d’identité,

foule

parmi la foule.

 

La porte du café

s’est refermée.

La vie,

un instant oubliée,

vous a repris

au cœur de la cité.

 

Le mégot est éteint.

J’en garde

la brûlure,

blessure

hagarde

en souvenir

de vous.

 

Jamais

vous ne le saurez,

mais, Rue de l’Amirauté,

au caniveau trente-huit,

dans sa boîte de bois,

un ami vous attend,

revenez

sur le banc

le faire rêver,

faute de quoi

la rue perdra

sa lettre quatrième

pour l’éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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