Photographie : Hervé Baïs
***
Le peu et le presque rien,
il faut les dire en murmures,
juste du bout des lèvres.
Il faut se retirer de soi
jusqu’à l’absence.
Il ne faut sentir
ni son corps,
ni son âme.
Il faut rester
tout au bord
d’une vision.
La lumière n’est encore
nullement venue.
Elle est un bourgeonnement,
une poudre,
un nectar.
Elle est une question.
Elle est une énigme.
Le peu et le presque rien,
toujours nous en cherchons
la trace
mais ne le savons pas.
Cela fait son bruit
de douce crécelle,
quelque part
sur la faïence du jour,
Cela vient sur
des « pas de colombe »
dans le rameau de l’heure.
Soi, le Soi si glorieux
est en sommeil.
On est juste sa peau,
une toile tendue
sur l’immense mystère du monde.
C’est comme si l’on n’était plus
que vibration intime,
étincelle sous la cendre,
faîtière de plomb
dans la suie vacante du ciel.
Nulle clarté et les choses
n’ont de forme
que leur propre silence.
On est seul
sous la chute immobile
des secondes.
On est seul au désert,
dans la vastitude des dunes.
On pourrait être aussi bien
statue de sel,
rose des sables,
pointe de flèche
parmi la mémoire éteinte
des hommes.
On diffère si peu de soi,
léger hiéroglyphe
perdu dans la mare chiffrée
d’un palimpseste.
Le peu, cet horizon sans horizon.
Le peu, la fuite de l’Aimée,
un sillage qui meurt,
un texte qui se clôt.
Le peu c’est la brume
que sème toute mélancolie.
Le peu, un signe d’encre
sur le blanc de la page.
Le peu, le trait noir
d’une hirondelle.
Le rien, une note
sur le journal intime.
Le rien, une ligne de fusain
se perd
dans la trame du papier.
Le rien, un souvenir s’évanouit
dans le passé.
Le temps est arrêté
qui nous précède
et nous attend.
Nous sommes en retard
sur notre propre effigie.
Une manière d’exil nous saisit
qui nous prive soudain du natal.
Nous sommes sans racine
et nous cherchons
le fin et précieux rhizome,
il nous rattachera
à l’invisible des choses,
à leur langage muet.
Devant nous,
l’espace se creuse,
il demande
sa propre fécondation.
Ce réel, là-devant,
tellement teinté d’onirisme,
est-ce nous qui l’hallucinons ?
Est-ce lui qui se manifeste
dans la pure évidence ?
Il y a tant de prétextes
à s’égarer soi-même,
à ne plus saisir
ses propres limites,
à peut-être disparaître
dans le premier abysse venu.
A la fois, nous voulons
le tout du paraître,
l’événement et le peu,
cette fuite à jamais,
et le rien, ce néant qui s’ourle
des franges de la pure beauté.
Car il y a une sorte d’ivresse
à frôler le néant,
à se draper dans son vaste
suaire blanc.
Épiphanie du soi
à même sa biffure.
Oui, combien il serait heureux
d’être et de n’être point,
de jouer avec les mailles
de l’existence,
d’en détisser les fils,
d’en connaître le secret.
Bientôt le jour se lèvera.
Les hommes dans la stupeur,
le monde dans sa torpeur.
Nul poème ne sera
encore proféré.
Le rien de la nuit
offrira le peu du jour.
Du rien du rêve
se lèveront
les premières étreintes,
l’amour fera son bruit de râpe
sur la margelle vive des secondes.
L’irréversible du temps scandera,
sur la grande horloge existentielle,
les irrévocables décisions
du Destin.
Avant que le jour ne bascule
dans l’irrémissible,
dans l’aporétique gel
du quotidien,
dans le non-sens
d’hasardeuses allées et venues
– bien plutôt des égarements,
des pertes –
il faudra se résoudre
à vivre dans le phénomène inapparent
qui est don plutôt que privation.
Voir le gris de l’eau grise.
Et demeurer le long
de ce fragile témoignage.
Voir le rameau à peine levé,
nervure de lumière,
chant discret de l’oiseau.
Et demeurer sur cette nervure,
elle est écho de notre ligne de vie,
elle est douceur de céladon,
une trop vive clarté
pourrait le briser.
Voir ces branches
de peu et de presque rien,
leur sourde présence,
leur appel à venir à nous,
à nous émouvoir,
à nous situer
au plein de notre être.
Le peu et le presque rien,
il faut les laisser
à leur pauvreté native,
à leur manifeste indigence,
à leur complet dénuement.
C’est bien parce que
le peu est peu,
le rien est rien
qu’ils nous atteignent si fort
dans notre enceinte de chair.
C’est du peu et du rien
que surgissent
les premiers mots.
C’est du peu et du rien
que s’avivent
les feux de la joie.
C’est du peu et du rien
que nous venons,
que nous disparaissons
à chaque souffle,
à chaque battement
de sang,
à chaque oscillation
de l’amour.