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10 août 2025 7 10 /08 /août /2025 08:12
Désir et Vacuité

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Parfois, au lever, on vacille, on avance dans l’exister pas très sûr de Soi, on fait ses premiers pas dans le monde comme au milieu d’un songe, on a quelque peine à dessiner ses propres contours, à savoir où l’on commence, où l’on finit. On est aux choses dans la distraction, dans l’égarement de Soi, on est pareil à la feuille d’automne portée par le vent sans que l’on sente sa provenance, que l’on estime sa direction et son but. La conscience est encore dans les limbes, les perceptions sont floues, les sensations s’évanouissent, les jugements et concepts ont si peu de présence, juste une faible lueur à l’orée de ce qui, vacillant, paradoxal, ne paraît avoir de réalité que par défaut, peut-être en raison d’un excès de notre propre imaginaire. On est déporté de Soi, situé sur une lisière nullement fixée, une sorte d’anneau de Moebius s’enlaçant et retournant sur soi, si bien que l’on douterait de son intime existence, de sa présence raisonnée parmi les confluences d’une innommable multitude. Si, à l’évidence, l’on ne manifeste nulle intention vis-à-vis de quoi que ce soit, ce qui du moins est assuré, c’est que la puissance de notre désir est identique à l’évanescence d’un follet, d’un farfadet, un filet d’eau glissant entre les doigts, disparu avant même qu’on n’en perçoive la lustrale fraîcheur.

   

   Mais puisqu’on a un corps, un semblant d’âme, il faut bien vivre, s’abreuver à la source du jour, fût-elle étique, se confier à l’instant qui vient, nullement avec certitude, seulement faire semblant d’y croire, le postuler, en quelque sorte, à la manière d’un possible. Donc on marche sur le bord de Soi, donc on voit à défaut de regarder, donc on se laisse approcher par les choses plutôt que d’en anticiper la venue. Et, dans cette hésitation de Soi, des Autres, du Monde, dans cette multiple confluence des significations voilées, non encore parvenues à maturité, on découvre, à l’angle de sa vision, une Forme si Subtile, si peu présente à soi, elle s’imprime à peine sur la toile de fond du jour, une forme qu’il faudrait dire « in-forme », comme si elle procédait de quelque néant en attente de la reprendre, de la diluer, de l’effacer parmi les hasards du destin. D’en faire un véritable non-être, sans doute une simple hallucination, une fantasmagorie à elle-même sa provenance et sa destination. De la Forme que-je-suis, à l’In-forme-qu’elle-est (en réalité deux In-formes se faisant face), nulle épaisseur, nulle distance, comme si je fondais en elle qui fondait en moi. Une annulation réciproque, si l’on veut. En ma qualité de factualité informelle, en sa qualité strictement homologue à la mienne, ce sont exactement deux carences qui se reflètent l’une en l’autre, deux fugues qui se répondent, deux disettes qui se nourrissent à un identique rien.

  

    Nous sommes pareils à deux cercles qui se tangenteraient par leur périphérie, parfois se superposant au point de se confondre, de s’annuler. Mais, ici, de manière à s’extraire des trop vives complexités d’une abstraction, il faut incarner le débat, il faut envisager de se correspondre peau à peau, bouche à bouche, sexe à sexe, autrement dit donner lieu et contour au désir sans lequel, non seulement une vie n’est pas une vie, mais elle n’est même pas envisageable à titre de simple hypothèse. Il s’agit donc de mon propre désir face à ce supposé désir de Celle-qui-me-pose-énigme (nommons-là « Énigme », pour la commodité de la nomination), donc Énigme demande à être extraite de son cocon, sortie de sa nature de chrysalide afin qu’une possible imago d’elle puisse trouver le temps et l’espace de son effectuation. Une sorte de Paon du Jour aux ocelles colorées, une forme humaine presque humaine, enfin la lisière en laquelle poser les qualités d’une substance élémentaire.

  

   Si nous tentons de décrire les esquisses selon lesquelles Énigme se donne (ou plutôt ne se donne pas !), nous nous apercevons vite que notre désir de la faire venir au langage se heurte vite à l’écueil d’une réelle inconsistance. C’est un peu comme si Énigme, possédée d’un simple désir blanc, presque incolore, en faisait une dimension performative affectant mon propre désir, le réduisant à une quai inexistence. Un désir annulant l’autre, ce qui revient à constater la rencontre de deux chimères nullement adverses, de deux consomptions nullement opposées, bien au contraire, deux non-désirs gommant tout relief existentiel.

 

Ton propre mirage venant

percuter ma propre fiction

 

   Comment pourrait-on mieux définir la confondante et insoluble « quadrature du cercle » de l’être-en-vie, qu’en faisant se rencontrer

 

deux désirs inexaucés,

deux désirs atrophiés,

deux désirs pliés sous le faix

de leur propre néantité ?

  

   Il me faut donc me résoudre à évoquer Énigme dans la forme la moins atone qui soit, à tirer de sa naturelle opacité quelque prédicat ne sombrant par avance dans l’illisible marigot de l’insignifiance. Passer, en quelque sorte, de la théorie à la pratique et jongler de l’une à l’autre car il n’existe pas d’étanchéité entre les catégories, sinon au prix des gratuites hypothèses que nous formulons à longueur de temps, les prenant pour des vérités définitives. L’existence, toujours, fait son étonnante jonglerie, allant du rêve à la réalité sans césure aucune, allant du pur imaginaire à la plus compacte concrétude, sans interruption. Donc Voyons Énigme en sa supposée authenticité, ou, du moins, dans une approche de ce qu’elle pourrait être. Å partir d’ici, c’est du symbole qu’il faut manier, de l’interprétation qu’il faut convoquer sur la seule pente qui soit nôtre, celle de la subjectivité au motif que l’objectif est un artifice, un simple et risible « miroir aux alouettes ».

  

   C’est du haut de la peinture qu’il nous faut partir, de son ciel si vous voulez, là où les significations se font les plus urgentes, les plus dignes d’intérêt. Le domaine d’une idéalité, toute matière jouant par rapport à son essence, le rôle d’une simple hypostase, d’une euphémisation du sens. Donc la tête. Donc les cheveux. La chevelure, son lent écoulement est rouge. De Rosso Corsa à Ponceau avec des touches d’Andrinople. Une manière de Sanguine, peut-être même de rivière de sang dégoulinant le long du cou, sur l’épaule de Celle qui pourrait figurer en tant que Parturiente, s’extrayant de Soi pour donner site à une destinée parmi d’autres, une destinée de douleur et de souffrance. On ne s’extirpe nullement du Néant avec facilité. Ce lacis de sève Purpurine est rien moins qu’étonnant.

 

Il est figure du DÉSIR

 

en sa fluence la plus extrême,

en son impudique résurgence,

en sa monstration la plus vitale.

 

C’est ceci, le Désir,

la pure rubescence mettant

la crudité de ses viscères à jour

 

   Comme un caillot sacrificiel qui viendrait dire l’innommable se faisant signe, se faisant hiéroglyphe en voie de déchiffrement. Nul désir ne saurait être exposé, placé sur l’étal du vivant comme on le ferait d’une marchandise, d’un pur article de consommation.

 

Nécessaire secret du Désir.

Nécessaire cèlement du Désir.

Nécessaire dilution du Désir

 

   en des mouvements serpentins qui le dissimulent aux yeux des Curieux avides de sensations, des Thaumaturges qui pensent traduire l’affect en miracle, des Thuriféraires qui croient encenser l’Amour à en seulement montrer la pudique résille.

 

Car le Désir, jamais ne se montre.

S’évoque parfois.

Se mentionne sous l’allusion.

Se figure sous le voile de l’infigurable.

 

   Or ici, vous en conviendrez, ce qui se donne à la vue, est bien plus qu’un simple filet d’eau fossile brillant au creux de l’humus, il est exposition triviale de soi, tracé pourpre d’une libido qui déborde Celle-qui-l’abrite, fait saillie dans le cru du temps, mêlé aux multiples contingences mondaines.

  

   L’habileté de la peinture est de créer deux domaines contigus situés en radicale opposition, deux milieux irréductibles l’un à l’autre,

 

le Rouge Désir s’affrontant

à ce qui, toujours l’alimente

et se décrit tel son envers,

 

cette Vacuité Blanche dont le corps

est ici le rayonnant emblème.

 

   S’il y a désir, et il y a visiblement désir, ceci se laisse clairement lire dans cette vive polémique d’une chevelure désirante faisant face à ce qui l’anime souterrainement, cette vacuité sans laquelle le désir ne serait nullement désir, seulement une envie de luciole, une faible phosphorescence dans l’herbe nocturne semée du reflet des étoiles d’un lointain amour. Et, si ce Désir se donne en tant que réellement tangible, c’est parce qu’il se montre sous les deux sources de sa manifestation :

 

la Sanguine du visage,

la Sanguine des mains.

 

Le Désir, avant d’être manuel, corporel, concret,

est bien plus idéel, intellectif,

logé au creux même de ce qui réfléchit,

anticipe, fomente des projets,

échafaude des plans ;

 

   la chair est seconde, sa brûlure consécutive à la braise conceptuelle qui jamais ne s’éteint, entretenue qu’elle est par cette immuable volonté de l’Existant, de l’Existante, de parvenir à leurs fins qui, toujours et prioritairement, sont des satisfactions, des plénitudes du corps, cette matière brute livrée à la sauvagerie des instincts, cette effervescence liée au problème même de la survie, autrement dit

 

le Désir en lieu et place

de cette finitude

 

   qui martèle de ses coups sournois l’architecture de nos anatomies depuis le jour de notre naissance.

 

Le Désir comme palliatif

provisoire de la mort.

 

   C’est bien évidemment en ces termes crus que doit s’énoncer cette question dont nous connaissons l’issue sans bien en vouloir tracer les limites, en figurer le portrait. Si Énigme est au repos, mains sagement croisées devant la bannière pliée de son sexe, si son visage est presque celui d’une Madone, cependant que nul n’aille se fier à cette eau qui dort, les eaux de lagunes, parfois, sous l’effet du vent (du Désir), se muent en violente tempête, semant la désolation sur leur passage.

 

Cette image tire toute sa force de l’intensité

dialectique de sa représentation :

 

le Désir attend, campé à l’adret du corps,

cette zone hautement solaire, éruptive, foisonnante,

avant de fondre sur l’ubac, cette dissimulation,

cette neutralité blanche, cette longue patience

en attente d’être fécondée par qui

la justifie et l’accomplit en totalité,

la Vie en sa lumineuse expansion.

 

Toujours le désir naît de la vacuité

et s’y rapporte comme l’Être

à sa pliure originaire.

 

Pour qu’il y ait cri,

il faut le silence.

Pour qu’il y ait lumière,

il faut l’ombre.

Pour qu’il y ait amour,

il faut le désamour.

Pour qu’il y ait joie,

il faut le danger.

 

POUR QU’IL

Y AIT DÉSIT

IL FAUT…

 

 

 

 

 

 

     

 

 

  

 

 

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