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16 août 2025 6 16 /08 /août /2025 08:05
Où l’Être en son ultime présence ?

« Dialogue »

 

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   Cette œuvre n’est rien moins que fascinante, ce que la suite de cet article s’essaiera, modestement, de rendre apparent. D’autant plus fascinante que, visant cette image depuis la lumière issue de notre conscience, nous sommes d’emblée confrontés à cette insolite luminescence, à cette étonnante phosphorescence émanant des deux Personnages. Comme si ces derniers, venus du plus loin d’une outre-vie, se signalaient à la manière paradoxale de spectres, ces êtres fantastiques tissés d’une clarté entièrement métaphysique qui viennent à nous sur le mode de l’offrande, tout en se retirant en un lieu de bien étrange texture. Don d’une main que l’autre vient biffer au titre d’une incompréhensible volonté. Donation/retrait qui ne font que faire croître cette ambiance de mystère, laquelle nous plonge dans une manière de contemplation heureuse faisant fond sur une bien légitime source d’inquiétude. « Chimères », tel sera le prédicat que nous leur attribuerons, assez flou, assez indéfini, lequel nous donnera la liberté d’y inclure toutes les qualités possibles selon les variations de notre naturelle fantaisie. Mais aussi les vacuités, les indéterminations, les inconsistances d’une condition que nous dirons « surhumaine » au motif d’une évidente « surréalité » dont ils constituent le vacillant foyer.

   Sur un plan strictement formel, qui donc ne serait nullement étonné d’apercevoir ces deux Formes en des postures si insolites qu’elles sembleraient venues d’un indéfinissable ailleurs. Gestes à proprement parler strictement statuaires, positions existentielles frappées de pur onirisme, attitudes troublantes, à la limite d’une catatonie, telle qu’identifiée chez des Schizophrènes lors de leurs périodes de prostration. Et si nous parlons de cette zone d’inquiétante fluctuation, de cette lisière flottante entre normalité et folie, ceci résulte entièrement de ce sentiment de malaise qui résulte de notre propre confrontation à ces abyssaux paradoxes que sont, pour nous, ces états seconds, ces sortes de somnambulismes venant percuter de manière troublante l’équilibre de notre psychisme. En quelque manière nous sommes happés par ces figurations d’un Autre Monde, nous sommes phagocytés et il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions spectres nous-mêmes. C’est ceci, la fascination, ne plus s’appartenir, devenir la simple proie consentante sous l’invincible puissance du Prédateur.

   Mais il nous faut préciser, autant que faire se peut, l’imprécisable, car c’est bien ce sentiment de flottement, d’incertitude qui habitent ces spectrales images. Et pourtant il nous faut nous décider sur leur sort, à défaut de quoi nous demeurerions dans l’expectative qui est la position la plus inconfortable qui soit.

  

Le Personnage de gauche, nous le dirons

Moine-Shaolin pratiquant le kung-fu.

Le Personnage de droite, nous le désignerons

telle Philophrosyne, « déesse de la bienveillance, de la bonté,

de l'amitié, de la bienvenue et de la gentillesse ».

 

   Et ce partage des tâches ne sera l’effet de nulle gratuité mais le résultat d’une intuition venant en droite source des poses « suggestives », et des sèmes imprononcés qui y résident telles d’irrécusables essences.  Une évidence nous gagne à mesure que notre observation s’ouvre à la profondeur, s’autorise d’une possible vérité.

  

   Et, dès ici, ce sera une litanie de surprenants paradoxes qui sera énoncée, litanie jouant en tant que cette vérité sous-jacente à la surface de l’image, à son aspect purement illusoire, frappé, si l’on veut, d’une empreinte d’allégorie. Allégories que ces raideurs d’airain (les Chimères sont comme dans une glu, comme incluses en un bloc de résine translucide), ces raideurs, ces tensions donc qui nous mettent au défi de tirer, de la réalité faisant face, des principes moraux dont cette dernière, la réalité, doit être, le vivant reflet. Notre « morale », en la matière, consistera à dévoiler, sous le masque des apparences, ce qui s’y dissimule et nous provoque d’autant mieux au gré de cette fuite, de cette lacune, de cette fissure ouverte dans le flux régulier des jours, dans la chorégraphie continue des secondes.

  

   Paradoxe que cette rencontre improbable d’un Moine Shaolin et d’une Déesse antique. Double improbabilité au motif d’un nécessaire anachronisme des présences, au motif, de surcroît, qu’un Moine-Guerrier pratiquant le kung-fu ne saurait séduire une Déesse à l’immense douceur : improbabilité de classe et d’inclinations affectives. Et pourtant une rencontre est possible au moins sur le plan esthétique :

 

hauteur de la Figure Guerrière

dont la Hauteur Divine

revendique une égale possession.

 

   La Guerre rejoint l’altitude de l’Empyrée et ce geste singulier suffit à sceller une union par-delà le temps, par-delà les conventions sociales et les imprescriptibles chartes divines. Coalescence des impossibles au terme de laquelle peut s’opérer la fusion des contraires, vieux mythe de la coïncidence des opposés, « coincidentia oppositorum », selon laquelle les contraires s’attirent et finissent par s’assembler. Voir le philosophe Théon de Smyrne :

 

« Les pythagoriciens affirment

que la musique est une combinaison

harmonique des contraires,

une unification des multiples

et un accord des opposés. »

 

    Ici, une harmonie nait-elle de l’immédiate proximité de Chimère I, de Chimère II, comme si un unique corps originel avait été scindé en deux, cette scission gardant encore en elle le souvenir d’une indéfectible et fondatrice alliance ?

  

   Paradoxe que la mise en relation de l’achromatisme affectant le spectre guerrier (il est une simple variation de gris-blancs-noirs) et du chromatisme sépia soulignant les nervures de la Déesse. Et puisque nous osons les couleurs, que dire de cette bande Bordeaux-Falun, de ce rouge éteint, de cette coagulation sanguine qui départage les deux territoires, on croirait à un violent combat initial qui aurait fait s’affronter, en une manière de sombre dramaturgie humaine, l’Énergie Guerrière, la douceur teintée de réceptivité de la Figure Divine.

 

Immémorial combat

des dieux et des Hommes.

 

    Et il est devenu inévitable que nous reprenions cette Bande Rouge à titre de symbole, tâchant d’y deviner quelque signification souterraine. Paradoxe que l’assemblage de ces deux images qu’une barrière, une frontière paraissent placer en une adversité, une antinomie inconciliables, créant deux univers parallèles incapables, à jamais, de se rejoindre. Et pourtant le regard de la Déesse, évidemment doué de pouvoirs divins, traverse la Rouge Compacité, peut-être même est-ce lui, ce regard,  qui crée ce halo de lumière subtile en lieu et place de la tête du Moine-Shaolin, jaillissante spiritualité nullement étonnante de la part d’un Religieux dont l’attitude guerrière, en toute hypothèse, se donne en tant que combat contre le Mal et les forces obscures de l’âme. Cette Bande Falun est à point venue et, bien plutôt que d’être séparation, elle est homologie de deux facultés à poser sur un identique plan :

 

le Spirituel rejoignant

le Divin.

 

   Donc le paradoxe ne serait que de surface et nous ne le percevrions tel qu’au prix de l’insuffisance de notre regard humain. Peut-être la perception des choses n’est-elle que la résultante d’une qualité de la vision : celle qui, loin de viser la multitude des prédicats du réel, essaie d’en percer l’essence, la nature secrète.

  

   Paradoxe, enfin, (mais l’est-il vraiment ?), du sous-titre de la photographie : « Dialogue ». Certes, l’on ne peut qu’être décontenancé par cette désignation qui paraît dire le contraire de ce que l’image propose. Å première vue, l’impossibilité du dialogue se résumerait sous les traits simples et évidents de signes que tout semble contraindre à ne nullement fusionner en une unique parole :

 

achromatisme vs chromatisme,

Guerrier vs Déesse,

divergence des regards des Protagonistes

destinés à se fuir plutôt que de s’assembler.

 

Et la Bande Falun vient renforcer cette impression de deux domaines antagonistes, sinon définitivement inamicaux. Certes, l’impressionnel de premier niveau est de cet ordre de la division qui surgit telle une incontestable réalité-vérité. Mais notre intention, loin de se faire « l’avocat du Diable », posera un second niveau à partir duquel faire s’inverser la logique apparente des choses. Si le pari de Léa Ciari est osé (et il l’est de pure évidence, ceci étant simple condition de possibilité de donner site à une œuvre véritable), si les contrastes sont vifs, si les oppositions sont tranchées, si la perspective dialectique est abrupte, c’est seulement afin de nous tirer de notre léthargie de Voyeurs indolents, rassasiés dès notre premier regard. Le motif sous-jacent à l’œuvre (la thèse d’une causerie amicale, d’un colloque unitaire des deux Présences, d’un naturel conciliabule transitant de conscience à conscience), tout ceci se serait-il affirmé avec la plus claire évidence que, saturés d’emblée d’une signification en forme de truisme, il y a fort à parier que nous nous serions vite détournés de l’image, cette dernière ayant épuisé les possibilités de son être en un seul empan d’une donation sans reste.

  

Car il faut de l’énigme,

il faut de la surprise,

il faut de possibles lignes de fuite,

d’hypothétiques perspectives

 

   pour donner le change à notre inextinguible soif de nous abreuver aux sources plurielles et infinies du sens. Cette belle image recèle en elle tous les ingrédients constitutifs d’une quête intellectuelle nous portant au-delà même de sa généreuse apparence. Et ce sont bien tous les motifs de « contrariété » qui nous aiguillonnent à vif, qui lacèrent notre chair avide d’être comblée, qui créent des points de suture en lieu et place de ces larges fissures en lesquelles se dissimule une inquiétude quasi constitutionnelle de l’humain en chemin vers-qui-il-est.  C’est bien là le moteur du dessein esthétique que de nous extraire de notre bogue, de nous ouvrir à la multiple beauté du Monde.

  

   L’incomplétude du premier niveau, ou supposée telle, se voit comblée par toutes ces décisions artistiques qui se donnent en tant qu’inversion des valeurs :

 

tout en effet dialogue et ceci tient

à la magie des mises en relation,

le Gris appelle le Rouge,

le Rouge appelle le Sépia de la Déesse,

la Déesse appelle l’esprit du Moine,

le Moine appelle la bande Falun,

le Falun appelle  le Gris de la bande

sur laquelle les Protagonistes prennent appui

 

et c’est à la manière d’un cercle herméneutique

que le lexique, en des ondes concentriques,

fait naître une sémantique unitaire

où tout est en écho,

en correspondances,

en liaisons.

 

   La déliaison initiale s’est retournée à la manière de la calotte d’un poulpe et, au lieu du chaos des viscères, c’est bien un cosmos qui nous est donné avec sa douce et harmonieuse « Musique des Sphères ». Existerait-il en matière d’évocation de la Totalité, plus belle icone que la Sphère qui contient en elle le tout de son Être ? C’est cette plénitude et le sentiment de félicité qui lui est attaché dont Léa Ciari nous fait le don dans cette œuvre singulière. Elle, l’œuvre, que l’on pensait, au titre de son mystère, devoir nous vouer aux gémonies, voici qu’elle brille d’un étonnant éclat constitutif de notre être en mouvement, lui qui, le jour durant et ceux qui suivent, ne cherche que la possible réassurance de qui-il-est en son fond. Or nous voici rassurés, bien plutôt que cette image n’éclate selon les fragments d’une douloureuse diaspora, elle assemble ses sèmes qui semblaient épars, en une unique sémantique, laquelle, par effet de simple rebond, est le miroir de la nôtre.

 

Le Monde signifie,

en nous, pour nous,

le Monde est une graine dont

nous sommes le germe,

tout comme le Moine, la Déesse,

sont une unique source d’où tout jaillit

dans la même effervescence heureuse.

 

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