Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
21 août 2025 4 21 /08 /août /2025 08:27
En quoi Philosophie et Poésie se rejoignent

La philosophie trône parmi les sept arts libéraux

— illustration extraite de l'Hortus deliciarum

de Herrad von Landsberg (XIIe siècle).

 

***

 

Toujours ce qui vient à nous,

cette coupe de fruits,

cet Ami que l’on n’attendait pas,

cette œuvre d’art surgie d’un musée,

ce paysage au détour du chemin,

 

    tout vient à nous au terme d’une médiation qui n’est rien moins que matérielle, de l’ordre de la saisie, de la préhension.

 

Cette coupe de fruits, ce sont nos yeux

qui l’ont amenée devant nous.

Cet Ami, c’est notre ouïe

qui en a révélé la discrète présence.

Cette œuvre d’art, ce sont nos mains

qui en ont théoriquement esquissé la saisie.

Ce paysage, c’est notre peau

qui en a ressenti le souffle naturel.

 

   Donc, du Monde et de ses contenus, à nous qui observons, toujours une distance, toujours une étrangeté à combler au moyen de nos sens. C’est comme si, depuis notre menhir de chair, nous lancions, en direction de l’altérité, des grapins retenus par un fil   et que ces grapins ayant touché leurs cibles revenaient à nous avec le motif de leur moisson.

 

Mais alors, qui perçoit,

nous en notre essence la plus intime ?

Ou bien ces manières d’excroissances

de qui-nous-sommes

 

   qui ne seraient, en réalité, que des artefacts, des outils commis, parfois, souvent, à nous tromper, à nous induire en erreur en raison même de prédéterminations dont ils seraient porteurs, telle visée selon un type particulier inscrite, en tous temps dans le derme des choses et alors notre liberté serait tronquée et, du réel qui nous fait face, nous ne percevrions que des genres de spectres ou, au mieux, que des opinions toutes faites, des doxas qui, non seulement ne nous apporteraient rien, mais nous berneraient si bien que nous vivrions en un Monde d’illusions fabricatrices de décors en carton-pâte.

 

Le problème viendrait

en droite ligne

de notre adhérence au réel,

de notre dépendance

à sa concrétude,

du fait troublant que nous n’en serions

que des prolongements,

des fragments,

des satellites.

  

   Si nous voulons témoigner de quelque chose en vérité, il nous faut aller, par le plus droit chemin, à ces essences,

 

de la nature morte,

de l’Autre en sa coprésence,

du tableau en sa profondeur,

du paysage en son phénomène le plus réel.

 

   Alors, me direz-vous avec raison, si l’on supprime tous ces naturels médiateurs que sont l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher et la vue, que reste-il de ce qui nous est adverse, si ce n’est la pure désolation de ce qui ne peut témoigner ni de sa forme, ni proférer quelque langage que ce soit, ni se manifester au titre d’une représentation ? Certes, faire abstraction de ceci même qui nous détermine en tant qu’Observateurs du réel, n’est chose guère aisée et il se peut que nous renoncions à comprendre nos propres entours avant même d’avoir tenté quelque autre possibilité que la perception ordinaire qui se donne comme la seule voie d’accès à ces étrangetés dont le Monde est un vivant inventaire.

  

   Cependant, nous ne pouvons demeurer sourds-muets, affligés d’une mutilante catatonie face à ce Monde dont nous supputons la présence, à défaut de pouvoir la prouver, mais c’est égal, nous partirons de notre ego cogito, celui qui, prioritairement philosophe au travers de ses multiples cogitations, mais aussi bien partirons-nous de cet « Homo Aestheticus », cet « Ego-esthéticien » tel que défini par Luc Ferry dans l’un de ses livres. Donc celui qui se donne selon la pente des intuitions poétiques, celui qui, par opposition aux trop vives rationalisations, se fonde sur les affinités, ces mystérieuses entités au gré desquelles ce qui se propose à nous le fait en une telle évidence assurée de soi

 

qu’il n’y aurait plus alors de distance

de l’Objet visé au Sujet qui le vise,

à savoir Soi.

Le Soi-des-Choses en tant que Soi-de-l’Être.

Le Soi-de-l’Être en tant que Soi-des-Choses.

 

    Et, ici, loin d’être une formule, cette coïncidence des Soi, ce versement de l’Un en l’Autre, ces étonnants vases communicants n’ont nul besoin d’une propédeutique qui les présente, n’ont nul besoin d’inférences logiques, d’explications des conséquences au regard des causes qui seraient leur origine, nul besoin d’une sémantique résultant d’un long travail herméneutique afin de faire surgir un Sens qui serait toujours-déjà-là, une disposition originaire ne trouvant qu’en-Soi, dans la plus pure autonomie qui soit, le fait même de sa présence. Ceci exprimé d’une manière tautologique :

 

l’Essence au regard de l’Essence.

L’Essence de l’Altérité faisant écho

à l’Essence de la Mienneté.

  

   Ce que nous voulons exprimer ici, c’est qu’à défaut de nos sens, (mettons-les provisoirement entre parenthèses), il nous faut bien un outil, un dispositif afin que ce Monde qui nous fait face prenne forme et couleurs, s’adresse à nous selon la pente naturelle de son être. Alors, délaissant à la fois les voies d’une perception simplement physique, « anatomique » du réel si nous pouvons dire, délaissant à la fois nos modalités pratiques usuelles de le rencontrer, faisant allégeance à la seule abstraction, au concept philosophique, mais aussi bien à l’intuition poétique, ce réel, nous l’approcherons d’une manière Idéale puisque, de façon identique, méditations philosophiques et hauteurs poétiques ne se donnent que dans l’écart par rapport aux choses de la quotidienneté. Et c’est bien dans cet écart, cette fissure, cette béance (si le thème réflexif ou poétique est poussé assez loin) que s’inscrit, en une manière d’invisibilité, sinon d’étrangeté, le geste intellectif par lequel témoigner de ces « choses » par définition indéfinissables puisqu’elles sont de l’ordre de l’esprit, de l’âme, du pur entendement, parfois du pur imaginaire.

  

   Tout ce long préambule n’a pour objet que d’être une manière de paradigme introductif à l’abord des extraits qui vont suivre, poétique et philosophique, chacun constituant le miroir de l’autre selon la thèse que nous défendons ici. Selon nous,

 

il y a homologie entre une méditation métaphysique élevée,

celle d’un Martin Heidegger

et la description mythico-lyrique d’un fragment de Nature

tel qu’évoqué, par exemple, sous la plume

du Romantique allemand Jean-Paul Richter.

 

   Deux extraits tirés du corpus de ces deux Auteurs suffiront à mettre en lumière cet investissement lexico-sémantique admirable, qui peut faire penser, en tous points, à une identique confluence des projets d’écriture : décrire la Beauté telle qu’en elle-même. Afin de mettre en perspective le langage commun, ordinaire, celui de la quotidienneté et celui au registre élevé, Poésie, Essai métaphysique, nous convoquerons la force évocatrice de la métaphore. Pour employer une métaphore ophtalmologique, nous dirons volontiers que la relation du quotidien, telle que réalisée concrètement chaque jour dans le cadre de nos activités, correspondrait à la dilatation pupillaire minimale de la myose, alors que la contemplation poético-philosophique ferait intervenir l’ouverture pupillaire maximale de la mydriase. De là la difficulté de passer d’une forme à une autre, laquelle difficulté, loin d’être purement physiologique, s’accentue au motif qu’il existe un abîme se creusant entre un langage suréminent et un langage prosaïque, ne fonctionnant, la plupart du temps, que sur le mode du « on » : « on a dit ceci », « on a fait cela ».

  

Première évocation, tirée de « Choix de rêves », sur la prose de Jean-Paul Richter :

 

(les accentuations lexicales dans les deux textes sont de mon fait)

  

   « Réellement heureux, exalté dans mon corps et mon esprit, il m’est arrivé parfois de m’élever tout droit dans le ciel étoilé, saluant de mes chants l’édifice de l‘Univers. Dans la certitude, à l’intérieur de mon rêve, de tout pouvoir et de ne rien tenter, j’escalade à tire d’ailes des murs hauts comme le ciel, afin de voir par-delà apparaître soudain un immense paysage luxuriant ; car (me dis-je alors), selon les lois de la représentation et les désirs du rêve, l’imagination doit recouvrir de montagnes et de prairies tout l’espace d’alentour ; et chaque fois elle le fait. Je grimpe sur des sommets, afin de me précipiter par plaisir ; et je me souviens encore de la jouissance toute nouvelle que j’éprouvai, lorsque, m’étant jeté du haut d’un phare dans la mer, je me berçai, fondu parmi les ondes écumantes à perte de vue. »

 

   Seconde évocation tirée des « Chemins de pensée » de Heidegger en direction de l’Être :

 

   « Quand, dans le silence de l'aube, le ciel peu à peu s'éclaire au-dessus des montagnes...

L'assombrissement du monde n'atteint jamais la lumière de l'Etre.

Nous venons trop tard pour les dieux et trop tôt pour l'Etre. L'homme est un poème que l'Etre a commencé.

Marcher vers une étoile, rien d'autre.

Penser, c'est se limiter à une unique idée, qui un jour demeurera comme une étoile au ciel du monde.

[…]

   Quand, dans un ciel de pluie déchiré, un rayon de soleil passe tout à coup sur les prairies sombres...

Nous ne parvenons jamais à des pensées. Elles viennent à nous.

C'est alors l'heure marquée pour le dialogue.

Il rassérène et dispose à la méditation en commun. Celle-ci n'accuse pas les oppositions, pas plus qu'elle ne tolère les approbations accommodantes. La pensée demeure exposée au vent de la chose.

[…]

   Quand, aux premiers beaux jours, des narcisses isolés fleurissent, perdus dans la prairie, et que sous l'érable la rose des Alpes sourit...

Magnificence de ce qui est simple.

[…]

   Quand le torrent, dans le silence des nuits, raconte ses chutes sur les blocs de rocher...

Ce qu'il y a de plus ancien parmi les choses anciennes nous suit dans notre pensée et pourtant vient à notre rencontre.

[…]

   Quand, sur les pentes de la haute vallée que les troupeaux parcourent lentement, les cloches des bêtes n'arrêtent pas de sonner...

Ce caractère de la pensée, qu'elle est œuvre de poète, est encore voilé.

[…]

Mais la poésie qui pense est en vérité la topologie de l'Etre.

A celui-ci elle dit le lieu où il se déploie.

Quand le soleil du soir, débouchant quelque part dans la forêt, revêt les fûts...

Chanter et penser sont les deux troncs voisins de l'acte poétique.

Ils naissent de l'Etre et s'élèvent jusqu'à sa vérité.

Leur relation nous donne à méditer ce qu'Hölderlin chante des arbres de la forêt :

" Et les fûts voisins, tout le temps qu'ils sont debout, demeurent inconnus l'un à l'autre. "

Les forêts s'étendent

Les torrents s'élancent

Les rochers durent

La pluie ruisselle.

Les campagnes sont en attente

Les sources jaillissent

Les vents remplissent l'espace

La pensée heureuse trouve sa voie. »

Confluences formelles et thématiques

 

(Jean-Paul Richter – JPR)

 

« Réellement heureux, exalté dans mon corps et mon esprit. »

« la jouissance toute nouvelle que j’éprouvai »

 

(Martin Heidegger – MH)

 

« Il rassérène et dispose à la méditation »

                                              « Magnificence de ce qui est simple. »

                                               « La pensée heureuse trouve sa voie »

 

*

 

JPR : « m’élever tout droit dans le ciel étoilé »

« Je grimpe sur des sommets »

 

MH : « le ciel peu à peu s'éclaire au-dessus des montagnes »

« Marcher vers une étoile »

« une étoile au ciel du monde »

« dans un ciel de pluie déchiré »

 

*

 

JPR : « saluant de mes chants l’édifice de l‘Univers »

 

MH : « ce qu'Hölderlin chante des arbres de la forêt »

« Chanter et penser sont les deux troncs voisins »

 

*

 

JPR : « un immense paysage luxuriant »

 

MH - : « Les forêts s'étendent »

« Les torrents s'élancent »

« Les sources jaillissent »

« Les vents remplissent l'espace »

 

 

Les Métaphores

 

 

JPR : « l’édifice de l‘Univers »

« des murs hauts comme le ciel »

 

MH : « la lumière de l'Etre »

« L'homme est un poème »

« La pensée demeure exposée au vent de la chose »

« la rose des Alpes sourit »

« Quand le torrent, (…) raconte ses chutes »

« chanter et pensée sont les deux troncs voisins »

 

 

Les marqueurs de la transcendance

 

  

   Entre la méditation philosophique et l’exaltation poétique, il n’y a nulle réelle différence. Toutes deux, en leur essence, s’abreuvent à une identique source transcendante qui est élévation de Soi en direction de ce « ciel étoilé » cité, conjointement, par le Poète Jean-Paul Richter et le Philosophe Martin Heidegger. Deux hautes pensées qui confluent et communient en une manière de fusion où la matière se spiritualise, connaît son allégie, devient éphémère, impalpable sinon au gré d’une disposition de l’âme intellective à se laisser transporter en elle-hors-d’elle, genre de diffusion à l’échelle cosmique, la seule dimension qui convienne à son tropisme supra-lumineux.

   Nous prendrons le terme de « Transcendant » tel que défini étymologiquement, vers 1405, par Christine de Pisan, Philosophe et Poétesse française (les deux domaines qui nous occupent):

 

« Transcendant » : « dont la qualité propre est de dépasser le naturel ou l'ordinaire. »

  

   Or, ce « dépassement de l’ordinaire » est un souci constant de nos deux Auteurs. Nous en citerons le riche lexique relatif à ce « dépassement » qui, loin de se limiter aux choses et à la nature,

 

est élévation de Soi en direction de ce qui,

doué d’un sens suréminent,

accomplit la conscience humaine

bien au-delà de ses supposées possibilités.

 

    Prenant la Parole en lieu et place de ces deux Auteurs, nous autorisant à emprunter leur vocabulaire, nous proposerons une manière de synthèse des contenus poétiques et philosophiques afin qu’une clairière s’ouvrant, la nuit du désarroi et de la peur recule, laissant place à une illumination de l’intellect.

 

« J’avance sur le Chemin

de Pensée et de Poésie.

Le paysage est luxuriant,

partout où porte mon regard,

ce ne sont que dimensions

qui s’étendent,

arbres qui s’élancent,

sources qui jaillissent,

vents qui remplissent

et fécondent l’espace.

 

Heureux, exalté,

 je grimpe sur des sommets.

 Tout s’éclaire au-dessus.

Tout chante.

 Jouissance, magnificence

sont partout.

 En Moi. Hors de Moi.

Moi dilaté à l’échelle de l’Univers.

 

Peu à peu je m’élève dans le ciel étoilé.

Peu à peu se révèle,

pareil au halo d’une comète,

l’éblouissante Lumière de l’Être.

Je suis-qui-je-suis

et l’Être

en un seul

et même élan

 de méditation Poétique,

de contemplation Philosophique.

 

Je suis

 et demeure

 au Ciel du Monde. »

 

   Mais en tant qu’épilogue, nous ne saurions demeurer sur ce « balbutiement poétique » qui ne fait, en quelque sorte, que plagier une Haute Poésie, une Grande Pensée. Et afin de remettre une véritable dimension transcendante, dans le mouvement de réflexion, qu’il nous soit permis de citer cet extrait d’un excellent article de Patrick Marot dans « Senancour ou le sublime paradoxal » :

  

   « Le cœur de la lettre est consacré à l’évocation de l’ascension de la Dent du midi. L’écrivain s’y tient continûment dans le registre du sublime – fait rare chez lui – et en l’occurrence d’un sublime qui mêle intimement l’esthétique burkienne de l’immensité illimitante, de l’éblouissement aveuglant et de la désorientation, et un sublime longinien du ravissement et de l’élévation morale :

    

   « Là l’éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l’immensité sans borne ; au milieu de l’éclat du soleil et des glacières, chercher d’autres mondes et d’autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l’atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne. »

   « Là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel : là, l’homme retrouve sa forme altérable mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

  

   L’expérience sublime est ici vécue comme un acte, porteur d’un héroïsme qui arrache Oberman (ici bien nommé) (« l’homme des hauteurs ») à la condition servile et ordinaire des « plaines » ; elle jette un appel à être où le rapport à l’« univers » est intégrateur et comme tel pleinement légitimant. »

 

   Ce texte, que nous avons proposé, voudrait montrer l’artifice, sinon le danger que constitue toujours la délimitation stricte des disciplines, le fait de tracer des frontières à l’intérieur de la Pensée. Certes, si les contenus dévolus à la Poésie et à la Philosophie, respectivement l’affect à la première, le concept à la seconde, sont aussi réels qu’historiquement et théoriquement situés,

rien ne serait plus dommageable que d’isoler leurs domaines, d’édifier entre les deux des parois étanches infranchissables. Pour user encore d’une métaphore, nous préférerons, quant à la coexistence de la Poésie à la Philosophie, ne les envisager nullement désunies, divisées mais bien plutôt situées en un constant échange, parfois une osmose comme si un fragile papier huilé, plutôt que de les séparer, les maintenait intimement liées.

 

Nous plaidons pour une Poétique Philosophique,

pour une Philosophie Poétique.

 

En dehors de cette belle réalité,

toute conduite située à l’extérieur

ne serait que pur dogmatisme.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : ÉCRITURE & Cie
  • : Littérature - Philosophie - Art - Photographie - Nouvelles - Essais
  • Contact

Rechercher