Ligne de Vie
***
« Notre fragilité est abstraite.
Mais quel roc que nos fondements ! »
« L’extase matérielle »
J.G.M. Le Clézio
*
On marche sur sa propre Ligne de Vie, comme l’on progresserait sur une ligne de crête avec, de chaque côté, le vertigineux abîme de versants quasiment illisibles, leur socle se perd dans une manière de brume vaporeuse, diaphane. On avance, peu assuré de Soi. Comment le serait-on, puisque notre vue si basse foule l’espace de notre procession dans le sans-distance, dans l’égarement de Soi qui est le prix à payer de tout Vivant sur cette Terre aux contours flous, elle est trop grande, elle est trop lointaine. Si bien que l’on n’en sent que l’éthérée percussion, à la manière de boules de laine qui viendraient dérouler, sous la plante de nos pieds, cette façon de tissage mou, sans réelle texture. Cependant, comme poussé par quelque mystérieux mouvement interne, peut-être un simple mécanisme d’horlogerie, nous progressons et chaque pas en entraîne un autre, chaque pas se déduit du précédent et accomplit le suivant, sorte d’immémorial principe dont on ne saisit que l’effet terminal à défaut d’en surprendre la cause. Avançant, se pencherait-on d’un côté ou de l’autre que l’on percevrait, certes confusément, nullement quelque objet chargé de nous apaiser, de donner quelque gage à nos interrogations sans réponse. Avançant donc, osant regarder en-dehors de nous,
ce qui vient à nous sous l’horizon de notre Ligne de vie,
deux tons fondamentaux :
le Noir avec sa complexité ombreuse,
le Blanc avec son intensité lumineuse.
Et n’allez nullement croire que ces deux tentatives de figuration de ce qui vient juste au-dessous de notre présence « en chair et en os », ne parvienne à se revêtir de quelque sens pour nous. Nullement.
Chaque site de couleur porte en soi
la même charge de pure négativité.
Le Noir regardé et c’est chute
immédiate dans la faille d’Ombre.
Le Blanc regardé et c’est soudaine
exposition à la blessure d’une trop vive Clarté.
Alors on se résout à poser ses pieds
sur cette Ligne Grisée, cendrée,
poudreux et déconcertant caractère
qui nous reconduit
à nos natives interrogations
résonnant dans le Vide,
s’abîmant dans le Rien,
se perdant dans le Néant.
Blanc, Noir, Néant sont des Absolus qui diffèrent de nous tout comme la vivacité de l’éclair fait contraste sur le fond ténébreux du nuage dont il surgit. Des Absolus donc, sur lesquels les Humains que nous sommes faisons fond dans le genre de purs Relatifs. Et si nous sommes Relatifs, nous le sommes par rapport à l’Absolu, tout comme le mensonge s’enlève de la netteté de la Vérité. Mais l’on est en droit de s’interroger sur l’intérêt de ces méditations totalement métaphysiques, sur la valeur dont elles seraient investies, peut-être à notre insu, dans une manière de langage crypté trouvant en soi sa justification en même temps que sa fin. Certes, mais il n’en faut nullement demeurer à ce cercle d’illusions dont nous ne pourrions sortir. Il faut franchir la paroi comme le ferait le Méditant d’un Salon de Thé, corps éthéré transgressant la mince pellicule huilée et se retrouver hors-de-Soi afin, paradoxalement, (mais le paradoxe n’est qu’apparent !) de mieux être Soi. Toute distance est la condition de possibilité de capture de son propre Soi, afin de le placer sous la lumière de la Conscience, de le mettre à sa disposition et d’en déterminer l’être.
Tout ce long préambule n’avait d’intérêt qu’à amener progressivement dans la clarté cette « fragilité abstraite » que l’Auteur nous signale comme faisant fond sur « le roc de nos fondements ». L’hypothèse que nous bâtissons, à charge de pouvoir la vérifier plus tard, consiste en ceci :
Le Fragile, c’est la Vie-même
en son essence quasi biologique
contre laquelle nous ne pouvons rien
au motif que nous ne disposons nullement
du pouvoir d’en infléchir le cours.
Le Roc, l’Assuré c’est l’Existence
en son essence même,
en son essentielle Liberté puisque,
aussi bien, nous en énonçons le postulat,
cette Existence n’a de sens qu’à la condition
de cette suprême autonomie au travers de laquelle
notre Moi peut s’énoncer en tant que Réel,
nullement cette conjecture creuse qui n’en ferait
que le sillage d’une évanescente fumée.
Si, de cette méditation nécessairement abstraite (qu’est-ce que la Vie, qu’est-ce que l’Exister ? interrogations abyssales que celles-ci !), nous tâchons de nous exonérer en vue de lui donner des assises plus concrètes, afin de lui attribuer quelque valeur métaphorique, nous pourrions dire ceci. Imaginons un Personnage dont l’étrange nom sonnerait de cette manière : « Eachtránaí », ce qui, en Irlandais, signifie « Aventurier », imaginons-le en ce beau et mystérieux pays d‘Irlance, peuplé d‘eau et de pierres, invitons-le, tout d‘abord, à se risquer au bord de quelque lac, par exemple au bord du « Loch Garman », de grosses congères flottent à l‘horizon mais le proche n‘est qu‘un friselis de givre ayant une à peine consistance. Faisons-le s‘avancer sur ce miroir bleuté aussi fascinant que fragile. La suite n‘est guère difficile à concevoir, Eachtránaí éprouvera jusqu‘à sa disparition proche cette fragilité consubstantielle à la Vie en son essence la plus réelle.
Et, maintenant, changeons radicalement de cadre. Transportons Eachtránaí dans le comté d'Antrim, sur cette large dalle d’orgues basaltiques nommée « Chaussée des Géants », par opposition à la situation précaire précédente, nous voyons Aventurier fouler le sol de pierre avec l’assurance de quelqu’un qui sait où il va, de quelqu’un qui a pris la ferme résolution de progresser dans son destin, marche après marche, bloc après bloc, jusqu’au sommet de cette pyramide où l’Exister se donne comme cette exemplaire sortie du Néant, puisque, aussi bien, l’étymologie « d’exister » signifie « ek-sister », sortie de Soi en direction du Monde, un se donner en tant que cette authenticité qui est singulière et unique Présence de l’Existant, certitude inentamable en quelque sorte. Certitude comme gage de sa propre Liberté.
Et, maintenant, si nous reprenons à nouveaux frais la proposition leclézienne, nous pouvons la formuler avec l‘ajout d‘un sens qui en approfondit l‘initiale valeur :
« VIE : Notre fragilité est abstraite.
EXISTER : Mais quel roc que nos fondements ! »
Alors qu’en est-il de la Vie, de notre Vie, dont le concept métaphysique nous dit qu’elle est pure fragilité ? Il nous faut donc lui donner un cadre symbolique, attacher à son illusoire puissance, les motifs au gré desquels son versant abstrait se métamorphosera en pure concrétude. Mais en concrétude qu’il nous faut porter cependant au concept car, autrement, nous n’énoncerions qu’un chapelet d’évidences qui ne pourraient nous soustraire à la vive inquiétude de vivre. Car vivre est ceci qui, déjà, a été évoqué, glisser le long de Soi sans que quelque certitude ne nous effleure jamais de réintégrer la citadelle même de notre corps. Des constations antécédentes nous pouvons tirer ceci :
le Néant, le Vide, le Rien s’insinuent
à même notre anatomie à bas bruit,
si bien que nous n’en sentons nullement les sourdes reptations. C’est une manière d’invisible, inaudible, inodorant gaz faisant ses orbes au sein de notre chair, la boulottant de l’intérieur en quelque sorte, creusant ses sombres cavités si bien qu’au terme de ce long travail de sape, le négatif a tellement envahi notre dedans que, de notre site somatique réduit à la portion congrue, il ne demeure guère qu’une outre de peau dilatée à l’extrême, genre de ballon captif dont nous occuperions à peine la niche de la nacelle, balancés que nous serions par le Noroît glacé de la Finitude.
La Vie, en son étrange générosité ne nous promet que ceci, l’espace d’une obstinée corruption ayant maille à partir avec la moindre de nos cellules, la moindre flaque de sang, la plus illisible éclisse d’os. C’est à partir de ceci, de cet appauvrissement, de cette dégénérescence somatique que notre individualité ne paraît que sous la forme de l’illusion, identiquement à ces étranges feu-follets dont on aperçoit le faible scintillement, jamais la cause qui en anime l’étonnante ignition. Considérés sous le seul angle de la vie, nous ne différons guère du mouvement strictement amorphe de l’amibe ou de la paramécie, pulsations réitérées à l’infini-moins-le-quart de mouvements à eux-mêmes leur propre entente, succession pathétique de diastoles en lesquelles s’inscrit la possibilité de quelque espoir que vient aussitôt ruiner la percussion de systoles acharnées à défaire ce qui vient tout juste d’être fait, écroulement d’une Tour de Babel dont la glaise se dissout sous les coups de boutoir d’un Déluge universel. Le processus vital souffre de sa trop grande vassalité par rapport à la matière dont nul esprit ne vient féconder l’inertie, relancer les stases mortelles, réanimer les processus parvenus au faible clignotement d’un irrémissible étiage.
Le problème de la Matière en tant que Matière, c’est que nul élan ne peut se lever d’un contenu purement amorphe, que chaque grain qui en compose la structure est réduit à sa propre stupeur, manière de poulpe blotti, transi au fond de son antre dont nulle lumière ne pourrait venir mobiliser la sourde catatonie. C’est pour cette unique raison que les purs Vivants, Ceux et Celles qui ne fonctionnent qu’au rythme de leurs flux et reflux internes, ne peuvent nourrir nul dessein d’échapper à leur congénitale aliénation, confondus qu’ils sont avec leur geôle corporelle, corset en lequel ils s’enferment, ne connaissant d’un possible progrès que cette occlusion en forme de renoncement à ce qui bourgeonne, se lève de Soi et fait efflorescence sous la pure grâce de la pluie de photons, cet hors-de-Soi qui confirme et accomplit le Soi. Sans doute n’y a-t-il d’autre alternative d’une hypothétique félicité que de percer au travers des parois de sa monade ces meurtrières, lesquelles, tout comme l’espace entre les mots, sont configuratrices d’une brillante sémantique. La Vie est à elle-même son propre essoufflement, sa mesure exsangue, son inévitable syncope.
Si le fragile trouve son site dans la Vie, il faut, à ce fragile, attribuer quelques prédicats qui en précisent la forme. D’abord sur le plan de nos sens. La Vie-Fragile se décline sous la nature de l’ouïe qui ne perçoit des sons qu’à distance, sons bien vite noyés dans l’environnement immédiat, lui aussi tissé d’un constant bruit de fond. C’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé, ces sons, que les ondes acoustiques n’aient été que pures inventions de notre esprit. Égale déclinaison sous la figure de l’odorat qui ne retient presque rien des fragrances qui en visitent l’oublieuse mémoire. Quant à la vue, elle qui porte au loin, elle que le multiple, le divers, le bigarré assaillent en permanence, identiquement à un essaim de piqûres percutant la pupille, chaque impulsion visuelle recouvrant l’autre, il ne reste à la fin, en manière de conclusion ophtalmique, qu’une impression de trouble et d’égarement, de confusion. En guise de sensations, pour ce qui est de l’élémental, l’altérable, le fugace, l’inconsistant se donnent au travers de cet air qui n’a de cesse de s’effacer à mesure que Noroît ou Mistral disparaissent à même leur folle course spatiale qui ne semble n’avoir nul but. De même pour le feu dont la pure consomption s’épuise sous la forme d’étincelles puis, sous celle d’une définitive extinction. De tout ceci, de tous ces phénomènes purement disparaissants, nous pouvons déduire cette labilité vitale qui est l’empreinte même de ce qui s’abrite sous le sceau instable de la biologie.
Par opposition à ceci, par simple contraste par rapport au fragile, combien la force du roc est rassurante. Les sens qui la concernent, cette existence, le goût d’abord, au motif que ce dernier, fût-il sucré, salé, acide, amer, rien ne saurait mettre en doute son exister, les mécanismes qu’il déclenche en nous, de l’ordre du plaisir, parfois du non-plaisir, cependant jamais l’installation dans un genre d’indifférenciation qui en détruirait la réelle effectivité. Et le toucher, le sublime toucher, le contact étroit de la peau avec ce qui vient la visiter, le tressaillement de la pulpe des doigts, le frisson parcourant la plaine de notre dos, les mille picotements qui, parfois, grêlent notre visage d’une nuée de sensations légères, irremplaçable toucher, à l’évidence le sens inscrit le plus intimement dans la texture du réel, ce fameux réel dont l’essence la plus immédiate est de résister, de lever, à notre encontre, les infinies barrières et limites au-delà desquelles ne se diffuse plus, dans une sorte d’insaisissable imaginal, que les orbes d’un songe qui, toujours, se dérobe à nos essais de préhension, fussent-ils intuitifs, conceptuels. L’élémental, lui, se résume à l’eau qui, elle aussi, peut servir de recueil à notre corps et singulièrement à la terre, cette substance à nulle autre pareille, cette déclinaison du roc dont, nécessairement, nous sentons la dure, abrupte et souvent rebelle matière. Sorte d’immémorial combat au terme duquel, elle, la terre (le Corps), s’oppose le feu (l’Esprit) comme, tout à la fois, son opposé et sa révélation même au motif qu’à son apparente inertie s’affronte la plus vive ignition, cette fuite à jamais, cette fulgurance illuminant le tout de l’Être, le révélant comme l’Unique qu’il est, l’Incompréhensible, le Distant, l’Inapprochable. Cependant que nul n’aille s’imaginer que les Majuscules à l’Initiale de ces mots ne feraient que dissimuler, habilement, la figure de dieux antiques ou du Dien de la religion monothéiste. Ces Majuscules ne manifestent le souci que de faire apparaître des Essences, de porter à la clarté de la compréhension ces significations qui, le plus souvent, se vêtent d’inaperçu, se soldent par de l’inapparent.
Et maintenant il faut parler du couple Homme-Terre, de leur nécessaire cooriginarité, de leur indispensable liaison. Et, d’abord il faut sonder l’étymologie du mot « Homme », la rapporter donc à sa signification initiale, là où réside son sens complet avant que de nombreuses altérations n’en viennent amoindrir er modifier l’usage :
« Le mot latin humus désignant la « terre » est cité par Curtius (Ier siècle) comme provenant d'un mot grec signifiant « à terre », locatif d'un substantif hors d'usage.
Le mot latin humus, comme d'ailleurs le mot homo « homme », provient de la racine indo-européenne *dh(e)ghyōm- qui signifie terre. » (Wikipédia)
Nous sommes donc avertis, nous ne sommes qu’une provenance de la Terre, autrement dit de la Nature, une simple origine qu’il serait simpliste de nier pour des raisons de fierté, d’autonomie, sinon d’orgueil. Souvent nous retranchons-nous derrière notre Esprit pour justifier notre juste éloignement de ce sol élémentaire, prosaïque dont, sans doute, sa position si basse signifie, pour nous, une rusticité, une roture qui nous font ombre, nous réduisent à la figure d’une simple concrétion de glèbe. Mais d’où vient donc que nous revendiquions cet Esprit, un peu comme si, étant nous-mêmes nos propres démiurges, nous en avions forgé l’être de nos propres outils, le désignant en tant que mérite strictement anthropologique ? Mais ceci est une position aussi naïve qu’illogique. Provenant en droite ligne de ce fondement matériellement terrestre qui nous désigne tel l’œuvre de la Nature, si l’Esprit existe, il est, tout simplement, Esprit de la Nature, nullement Esprit d’une Surnature dont notre fantaisie aurait brodé le concept. Esprits de la Nature, voici ce que nous sommes au plus près de qui-nous-sommes et nul Panthéisme ne nous sauvera de nous car, sauf à rencontrer pleinement ladite Nature, cette dernière ne dissimule nullement en quelque pli mystérieux une Figure Divine qui guiderait en secret notre Destin. Bien plutôt que de Panthéisme, cette illusion d’un Dieu présent en toutes choses, préférons-lui la vision certes totale, certes holiste d’une Panlogisme, d’un Panrationnalisme, énonçant en ceci l’emblème hégélien :
« Ce qui est rationnel est réel,
et ce qui est réel est rationnel »,
édictant en cette formule en chiasme une pensée
« dont l'ambition aura été de surmonter
la déchirure entre l'esprit et le monde
et de réconcilier définitivement la raison et le réel. »
(Philosophie Magazine)
Donc humblement, modestement nous sommes invités à nous inscrire dans la travée étroite mais intimement fondatrice de ces sillons de Terre qui nous ont portés en germe jusqu’au site de notre éclosion, de notre ouverture au Monde.
Sorte de Terre-Miroir
en nous,
reflétant
la Terre-Matricielle
en tant que proche
et promise altérité.
Aussi convient-il, qu’afin de faire s’élever l’hymne Humain, nous puissions largement déployer les vertus signifiantes de la Langue, sondant, ici et là, la plongée de nos racines dans cet univers chtonien qui cache en sa native obscurité une lumière, celle du Monde, la nôtre, au gré desquelles clartés un signifié pourra se lever de la masse indistincte et pourtant hautement productive des signifiants. Ainsi, nommons donc, dans la perspective humaine, ces mots d’argile qui résonnent en nous et nous intiment l’ordre de devenir Humains totalement Humains. De ce beau mot de « Terre », nous ferons l’inventaire de quelques synonymes, déclinaisons plurielles d’une même unité matérielle, tâchant de les regrouper par familles constitutives d’un sens pour nous.
Monde - Globe -Pays - Région :
Nous en tant que placés face à la vastitude universelle
d’une présence hautement réelle, tactile, palpable.
Champ -Terroir - Sol - Humus - Glèbe - Terreau - Limon :
Nous en tant que limités par
cette perspective située au nadir de notre vision,
mais aussi au zénith de notre pouvoir désirant.
Car, ce que de l’Autre nous désirons,
c’est seulement
cette Chair-Glèbe,
cette Chair-Terreau,
cette Chair-Limon.
Domaine - Propriété - Fonds - Bien :
Nous en tant que Possesseurs symboliques
de cet élémental dont nos pieds foulent la matière
sans jamais la réduire à une ultime jouissance.
Nous sommes des Possédants dépossédés,
des manières d’Usufruitiers qui se délectent
de ce qu’ils voient,
de ce qui leur appartient en tant qu’horizon,
en tant que possible, nullement
en tant que pure effectivité.
Territoire -Terrain - Parcelle :
Nous en tant que catégorisant
un réel sans limite, le portant à l’unité
d’un lieu enfin saisissable.
Perdus dans l’immensité du Cosmos,
nous sommes requis à tracer,
tout autour de nous,
un cercle, de nous inscrire en un clos
qui soit notre rassurante habitation.
Å ce point de notre méditation, nécessité se fait sentir de reprendre l’exclamative de l’Écrivain :
« Mais quel roc que nos fondements ! ».
Énoncé si pleinement assertorique qu’il semblerait qu’on ne puisse lui opposer quelque jugement contraire. Et pourtant, les plus vives assertions portent en elle un « défaut de la cuirasse » par où peut s’introduire la plus vive des polémiques. Si nos fondements peuvent, sans motif négatif apparent, accepter le prédicat de « roc » donc, par allusion de sens, se donner en tant que « certitude », manière de conviction inattaquable, loin s’en faut que cette énonciation puisse recevoir un accusé de réception sans reste. Ce qui devient indispensable, aussitôt après l’énoncé enthousiaste, c’est bien d’en modérer le cours en se reportant au simple fait « d’exister ».
Certes, nous existons à partir de nos propres fondements. Mais s’arrêter à cette constatation et la laisser prospérer en « rase campagne » ne nous avancerait guère qu’à ignorer l’aporie constitutive qui en tresse la fragile structure. En demeurer au fondement est synonyme de s’enclore en une matière dont la lourde passivité aurait vite fait d’abolir nos prétentions à Être. Le fondement en tant que fondement est une vision aveugle si nous pouvons nous autoriser l’usage de ce surprenant oxymore. « L’en-tant-que », autrement dit « l’essence » ne peut simplement être reportée à qui-elle-est, à savoir sa propre nature, sauf à sombrer dans la pure vacuité.
Il y a, bien évidemment,
condition nécessaire pour l’essence
de se réinscrire en qui elle n’est pas,
cette existence qui la hèle
comme son complément,
son visage adverse
constitutif de sens.
Le réel incarné, le phénomène en son entière visibilité, ne figure ni dans l’essence pure, ni dans l’existence pure, uniquement dans le passage de l’une à l’autre au titre de cette confrontation dialectique qui est la nature même du procès ontologique.
Donc sonder « l’exister » en le décomposant en ses deux significations essentielles : « ex + sistere », chaque palier, « ex » + « sisterer » se reflétant l’un en l’autre, se synthétisant en une réalité qui est supérieure à leur position séparée. Recours, comme toujours, au dictionnaire :
« ex- \ɛks\ », marque la sortie, la séparation, le point de départ
« sistere » : « Faire se tenir debout : poser, établir, placer, mettre, fixer, déposer. »
Donc le « sistere » positionnel, stable, fixé en tant que le fondement,
se voit dépassé et accompli par le mouvement du « ex » qui,
opérant la séparation, transcende le pur immanent du fondement
en l’amenant à l’ouverture du paraître, au déploiement lumineux du phénomène.
« Notre fragilité est abstraite.
Mais quel roc que nos fondements ! »
L’abstrait, le fragile, c’est le mouvement inaperçu du « ex »,
lequel s’exonérant du « roc du fondement »
se rend semblable à la nuée d’eau invisible qui monte,
à l’aube, de la plaque liquide
immobile de la lagune.
Tout ce qui, pour nous, se décrète au motif d’une simple évidence, comme si une logique immémoriale des choses avait depuis toujours présidé à leur venue est une simple vue de l’esprit. Placés face à l’eau de la lagune comme le « Voyageur contemplant une mer de nuages » dans le célèbre tableau de Caspar David Friedrich,
nous sommes, le « Voyageur » et nous
dans la posture de ceux qui,
au gré du pouvoir constituant
de leurs consciences (que symbolise le « ex »)
tirent du fondement de la Nature,
ce pur esprit qu’est la signification totale
de leurs présences réunies.
La soi-disant division ontologique du réel n’est qu’une vue biaisée de notre irraison qui n’a d’autre alternative sensée que de s’arrimer à la claire et assurée structure de la Raison. Hors ceci, pure dérive dans les sentiers bourbeux qui ne sont que des « miroirs aux alouettes », des terres que l’esprit n’a encore nullement fécondées.
Toujours est-il temps de faire se tendre le ressort du « ex »,
ceci est en notre pouvoir bien plus que nous ne le supputons !
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