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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 09:39
« Émotion profonde et vitale »

Carte du Monde Antique

 

***

 

« N’existe-t-il pas d’autres possibilités

d’entrer directement en rapport avec le monde (…)

Une espèce d’intelligence immédiate,

venue des sens (…)

Esprit proche de la mystique,

fascination, émotion profonde et vitale

dont l’aboutissement est dans le tout ineffable,

grandiose, un tout si vaste et si vibrant

qu’il en devient voisin du rien ? »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Face à cette question abyssale posée par l’Écrivain, question de notre position dans le Monde, laquelle n’est rien moins qu’une des interrogations métaphysiques les plus redoutables traduite par Martin Heidegger dans « Introduction à la métaphysique » de manière décisive selon la formule

 

« Pourquoi donc y a-t-il l’étant

et non pas plutôt rien ? »,

 

   nous nous apercevons combien notre propre mesure par rapport à celle de l’Univers est microcosmique, infinitésimale, si bien qu’il faudrait chausser les yeux de notre Esprit de lunettes quasi astronomiques afin, qu’y voyant enfin plus clair, nous ne fussions contraints de demeurer dans cette large marge d’indécision qui nous ferait Êtres-à-demi, bien plutôt qu’une Totalité à laquelle nous pourrions légitimement aspirer, du moins à l’aune de notre coruscant désir.  Car ce que nous voudrions, bien entendu, c’est,

 

une fois seulement, arriver

tout au bout de notre Être,

 

   combler ces vides aussi bien intérieurs qu’extérieurs qui menacent à tout instant de nous précipiter dans ce redoutable Néant que, certes nous avons connu dès avant de notre naissance, que nous connaîtrons de nouveau après notre mort, mais dont nous souhaiterions écarter les lèvres bleues et froides de manière à ce qu’une respiration nous fût accordée en laquelle « Vivre » ne serait nullement un slogan creux mais une réelle effectivité comblée de pure évidence, une manière de phrase à trous dont des mots lourds de sens viendraient colmater la terrible faille.

  

    Cependant, où que nous regardions, en quelque direction que notre vision balaie l’espace et le temps, toujours un troublant interstice, toujours une inquiétante césure, toujours un écart, un blanc, un abîme nous rappelant que nous sommes des Individus en dette, que cette dernière ne sera soldée que le jour où nous ne serons plus là pour en constater la radicale et exorbitante exigence. Toujours placés sous les « fourches caudines » de ce tragique inaccomplissement, il ne nous reste plus qu’à courber l’échine, à dévier les flèches létales dont le but est de nous atteindre en plein cœur, de nous crucifier sur cette invisible croix dont les montants attendent que nous capitulions, leur but, de toute éternité, n’est que ceci, nous ôter toute possibilité de mouvement, cette mouvementation qui est l’essence même du vivre en sa plus visible expression. Mais ici se clora le logos sentencieux sur la crucifixion, car aller au-delà serait pure délectation à regarder le tragique au loin sans s’y confronter en quelque façon que ce soit.  

  

   Que faire dès lors, si ce n’est commenter au plus près les phrases de l’Auteur, cherchant à y débusquer un sens qui, peut-être n’y figure nullement à titre de projet, simple projection subjective de notre conscience prioritairement attentive à combler ses propres attentes à défaut d’en pouvoir satisfaire celles de ces Autres qui, parfois, fulgurent au loin, sans qu’il soit en notre pouvoir d’en rejoindre la concrète et matérielle réalité.

  

« entrer directement en rapport avec le monde »,

 

certes, un des slogans de la phénoménologie

s’exprime de cette façon quasiment chirurgicale :

 

« nous sommes toujours déjà en rapport avec le monde »

 

et encore

 

« Le Dasein est toujours pris par le monde,

il entre en commerce avec lui, le manipule et en jouit. »

 

   Mais cette « manipulation », mais cette « jouissance » supposent d’abord et avant tout que, du Monde, l’on se soit accaparé de façon suffisamment juste et satisfaisante pour y imprimer sa propre marque.  Que cette dernière devienne « performative », que nos actes prennent sens dans la quotidienneté concrète de l’exister. Or ceci ne se peut qu’à avoir déjà comblé nos failles, à avoir colmaté nos lacunes, au moins les plus gênantes, celles qui entravent notre marche vers demain. Ce souhait d’un surgissement « direct » à même le Monde, supposerait qu’une simple intuition du sensible mondain suffirait à le faire nôtre, ce Monde, à le confondre avec notre Être, genre d’alliance intemporelle postulée depuis l’aube des temps. Mais, bien évidemment, ceci est pure illusion. Nulle intuition, fût-elle « géniale », ne nous offre nullement le Monde comme un somptueux dessert clôturant de merveilleuses agapes.

  

   Notre rapport au Monde n’est nullement « immédiat », seulement médiatisé par un renouvellement de tous les instants de tâches harassantes, ne serait-ce que les plus élémentaires :  

 

manger est une tâche,

boire est une tâche,

aimer est une tâche

et c’est cette somme des tâches

qui se nomme « exister ».

 

   Erreur de croire que le Monde nous est donné d’emblée. Le Monde, résiste, se cabre, se mérite, se présente, s’esquive, reparaît au moment où l’on s’y attend le moins. Par « Monde », bien sûr, nous entendons « le Monde-pour-nous », qui est tout autant psychologique, spirituel que concret, ce paysage, cette nature, ce corps. Donc Esquive du Monde à l’aune de laquelle nous sommes esquive de nous-mêmes, dérobades et fuites (Voir « Le livre des fuites » de Le Clézio),

 

nous sommes subterfuges permanents,

lentes et sinueuses tergiversations,

jamais finis,

jamais arrivés au bout du chemin.

 

   Et c’est bien, paradoxalement ce « bout du chemin » atteint, « possédé », qui nous place en regard de la Totalité du Monde qui n’est jamais que Totalité-de-Soi, mais lorsque le Grand Jeu est terminé, que le Spectacle prend fin. Ceux et Celles dont l’introspection aura été conduite avec lucidité comprendront aisément que, sous son aspect tragique,

 

c’est bien cette définitive

clôture du chemin qui,

par un étrange chiasme,

se retourne en pure beauté.

  

   La Beauté, nous ne l’apercevons, nous ne l’appelons jamais qu’à la hauteur de cette Finitude qui, telle une falaise qui réverbère la lumière, la révèle et la justifie en tant que pur éclat des choses. C’est bien l’incomplétude du Monde en laquelle se reflète la nôtre propre qui, au motif des analogies signifiantes, donne sens, à la fois à ce qui nous est extérieur, ce Non-Moi, à la fais à ce qui nous est intérieur, ce Moi qui est notre seule vraie possession. Si, dans les mots de l’Auteur de « Désert », il y a, en filigrane, une évidente recherche de la joie, elle ne peut être que modérée, cet Écrivain nous ayant habitués, au cours de son œuvre, à l’exercice d’une belle et profonde lucidité. Si nous ne craignions de sauter dans un de ces paradoxes que l’on nomme « antinomie de la raison », nous pourrions risquer la formule d’une « joie relative » à atteindre malgré tout, malgré les obstacles, ou grâce à eux, car nulle félicité ne s’adresse à nous d’emblée et en ceci nous rejoignons la belle méditation de Frédéric Schiffter dans « Le charme des penseurs tristes », lequel prête à ces « philosophes d’occasion », à ces « esthètes épuisés », à ces « marquises cafardeuses », les vertus d’un scepticisme qu’il définit en ces termes :

  

   « D’un scepticisme à la fois féroce et poli, ils démystifient les doctrines qui prônent un illusoire art de vivre. Ils rappellent que la vie n’a rien d’un art mais d’une douleur continue ininterrompue par quelques moments de rémission, que nous ne choisissons pas de naître puis de vivre comme nous vivons ou comme nous souhaiterions vivre, que nous n’avons pas la moindre emprise sur nos passions, que nous ne changeons pas mais que nous aggravons notre cas. Ils nous tendent leurs opuscules comme des cartes de visite sur lesquelles figure l’invitation à la souriante volonté d’être tristes. »

 

   On ne saurait mieux dire l’incontournable et confondante facticité en laquelle, Tous, Toutes autant que nous sommes, nous débattons à la façon de ces saumons qui, périodiquement, remontent vers le lieu de leur ponte, franchissant cascades violentes, monstrueuses échelles à poisson, se débattant parmi la nasse des algues et autres herbes aquatiques, surgissant enfin dans ce qui, pour eux, est l’origine tant souhaitée, y trouvant la mort au terme d’un épuisant combat.

 

Ce voyage saisissant est, au poisson,

ce qu’est, pour nous Mortels,

la redoutable épreuve de la Finitude.

 

Épilogue en forme de vortex meurtrier contre lequel rien ne sert de pester, notre libération n’est payée qu’en « monnaie de singes ! »

 

   Donc, nous reprenons : « Une espèce d’intelligence immédiate, venue des sens. »  Ce qui voudrait signifier, selon l’Auteur, et ici nous reconnaissons la valeur du titre « L’extase matérielle », cette matière se donnant en lieu et place de facultés plus subtiles venant en droite ligne du libre imaginaire, de la puissance toute conceptuelle de l’entendement.  Non, une bien plus réelle et exacte concrétude, une illumination radicalement immergée dans le massif de la chair :

 

une vue intelligente,

un odorat doué de discernement,

un goût appelant l’esprit,

une ouïe compréhensive,

un toucher pénétré de réflexion.

 

Comme si notre jugement n’était que cette vision d’un paysage sublime,

notre odorat la mise en scène de cette douce fragrance se levant du blanc calice de la fleur,

notre goût la collecte de mille et un plaisirs purement esthétiques,

notre ouïe la conque de multiples et fécondantes symphonies,

notre toucher la préscience de faveurs charnelles pareilles à un vaporeux éther.

 

Alors nous serions uniquement

des êtres « incarnés »,

de simples animations matérielles,

seulement cette étonnante et oxymorique

matière-pensante aurait réalisé

 

la synthèse de notre peau et de nos facultés d’analyse de nos émotions,

la synthèse de notre chair et du jugement des sentiments qui s’y lèvent,

la synthèse de ce qui résiste, s’oppose à nous,

cette surdi-mutité du Monde et la fluidité,

la souple mouvance de notre liberté.

 

 

   Ainsi la très archaïque querelle des vertus respectives du sensible et de l’intelligible verrait-elle enfin sa résolution au titre d’une fusion des parties (notre corps éparpillé) et du tout (ce sentiment unitaire surgissant enfin du comblement de notre abîme existentiel originaire). Oui ce titre mettant en concurrence la matière et son opposé, cette enthousiasmante lévitation, cet enivrement d’une sublimation, ceci est tout à fait admirable au motif de ce soudain rapprochement des contraires, cette fameuse « coincidentia oppositorum », ou coïncidence des opposés qui fleurit tel l’espoir d’un bourgeon printanier gonflé de sève dans nombre de nos textes. Simple reflet d’une vision platonicienne du Monde telle que reflétée dans certains de ses dialogues :

   

   « Ces premiers éléments (le feu, l’eau, la terre et l’air) emportés au hasard par la force propre à chacun d’eux, s’étant rencontrés, se sont arrangés ensemble conformément à leur nature, le chaud avec le froid, le sec avec l'humide, le mou avec le dur, et tout ce que le hasard a forcément mêlé ensemble par l'union des contraires ».

   

   Méditant l’assertion du Fondateur de l’Académie, combien les Idéalistes (dont nous faisons évidemment partie), pourraient transposer ces mots du Philosophe en une symbolique unitaire dont les effets balsamiques sur le Monde métamorphoseraient ce dernier en une manière d’Atlantide qui ne serait plus cette vague illusion mythico-fabulo-onirique, mais une réalité tangible avec son Temple de Poséidon tapissé d’or et d’argent, avec ses vaporeuses sources d’eau chaude, projection sur Terre, en cette Île chimérique, abritée de tous les dangers, de cette sphère Édénique que l’on pensait irréelle alors qu’elle pourrait s’actualiser à la seule hauteur de la bonne volonté des Hommes, de l’énergie qu’ils emploieraient à combattre les Ombres, à révéler le motif sans pareil de la Lumière.

  

   Qu’il nous soit au moins permis de rêver quelques secondes en introduisant le scalpel de notre esprit dans cette chair du Monde devenue, en nos temps actuels, sinon totalement folle, du moins atteinte d’absurdité en maints de ses endroits. Et pour reprendre la symbolique élémentale, accordons-là, imaginativement, aux souhaits les plus vifs dont l’Humanité ferait bien de s’inspirer, sauf à vouloir sombrer dans de sombres marigots.

 

Posons la chaude cordialité en lieu et place

de la froide indifférence.

Substituons à la sécheresse des sentiments,

l’humidité des yeux embués de pure félicité.

Renversons la mollesse des convictions

en la consistance de décisions porteuses de sens.

 

Certes, nous comprenons combien tout ce catalogue de « bons sentiments » peut prêter à sourire, le réel est si éloigné de cette vision idyllique ! Certes le froid, la rigueur, le dénuement prolifèrent bien plus vite que leur envers, la volupté, la douceur, l’abondance. Ce qui, cependant, est requis de l’Homme de conscience, qu’il se dispose aux plus hautes valeurs, qu’il précipite au profond des oubliettes toutes les supercheries, les compromissions, les faux-semblants au terme desquels seule une inhumanité peut se montrer avec sa face hideuse.

   On pensait les guerres terminées, on pensait l’impossibilité du retour de la Shoah, on pensait la disparition de la pauvreté en des coffres obscurs dont on aurait vigoureusement scellé le couvercle. Or il n’en est rien et l’on est en droit de s’affliger

 

du retour de la Guerre froide ;

du fleurissement, ici et là,

des confondants génocides ;

de la multiplication à l’infini du paupérisme

alors que le patrimoine des Riches

s’est accru honteusement,

de façon exponentielle.

 

   Et les nouveaux périls sont nombreux qui portent le nom des excès de la Technosphère avec sa capacité de nuisance hors du commun. L’on n’a plus guère affaire à des Humains mais bien plutôt

 

à des Automates conditionnés,

à des foules se prosternant devant

les stupides créations de l’Intelligence Artificielle

(l’intelligence n’a jamais aussi mal porté son nom !),

à des kyrielles d’Individus pianotant en chœur

sur les touches quasiment létales de leurs fascinants écrans.

 

Mais où donc est l’Homme là-dedans ?

Mais où donc est la Conscience

dans ces ridicules simagrées ?

Mais où donc est le sens

dans cette mare putride du non-sens ?

 

   Sans doute, à des fins d’endiguer cette Marée-Tueuse, est-il nécessaire d’opérer un radical sursaut, un brusque retournement, un saut de carpe existentiel.  

  

   « Indignez-vous », telle était l’injonction de Stéphane Hessel, Humaniste-Diplomate de la race de Ceux qui substituent au luxe des plaisir faciles, la pratique d’une lucidité rigoureuse. Alors à cette injonction de bon sens, convient-il d’en ajouter quelques autres, les Admirateurs d’Écrans et autres Limousines rugissantes en fussent-ils marris ! Donc les injonctions de la Raison :  

  

Jetez vos Écrans au fond de sombres corridors.

 

Vos prétentieux Crossovers et autres SUV,

fermez-les à double tour dans une termitière.

 

Faites des luxueux et fumants Ferries

qui sillonnent les mers, des « Titanic ».

 

Cessez de lustrer vos egos Selfiques.

 

Substituez à l’IA dévoreuse d’énergie,

la naturelle.

 

Faites de vos chambres

le lieu de Voyages intimes.

 

Abattez les Hautes Tours

de la paranoïa universelle.

 

En un mot, soyez Humains

au plein de votre essence.

 

   Certes le constat est sévère. Certes le remède est douloureux. Mais il en va de l’équilibre et de la survie du Monde lui-même. Bien évidemment, nul n’est Leibniz en personne, lui qui parlait du « meilleur des mondes possibles » par quoi il affirmait le fait que « le monde réel est le meilleur de tous les mondes possibles ». Ce qui suppose que, Tous, Toutes,

 

nous revenions du lénifiant Principe de Plaisir,

là où brille notre seul ego,

pour donner espace au Principe de Réalité,

là où se donne la Seule Vérité,

si, du moins, nous avons pour projet

de substituer à l’aporie du Mal,

la félicité d’un Bien qui ne pourra

être acquis que de haute lutte.

  

En lieu et place de nos petites vanités consuméristes,

ordonner notre monde, celui qui s’inscrit dans le Grand,

 

à la manière d’un brillant Cosmos,

nullement d’un ténébreux Chaos.

 

   Que notre discours prenne la forme d’un impératif éthique est bien sûr inévitable si, du moins l’on souhaite que l’authenticité prime l’approximation et le simulacre qui, aujourd’hui, se donnent comme l’alpha et l’oméga des conduites humaines. Sans doute y a-t-il à espérer mieux que cette navigation à l’estime qui confine à la cécité.

 

Être lucides, c’est dilater

les yeux de notre esprit

jusqu’à la mydriase.

 

Ouvrons-les !

 

Les fermer à la triste réalité du Monde

est le condamner à trépas,

ce Monde dont il ne demeure

que de bien étiques nervures !

 

 

« Esprit proche de la mystique, fascination, émotion profonde et vitale. »

 

   La formulation est haute, grave, prise d’un sentiment de pure transcendance. Rejet de toute immanence au motif que cette dernière ne relève, en toute hypothèse, que de cette vaine « enstase » ne pouvant que nous précipiter dans les avanies d’une « mondanité » sans gloire, dans les remous et les immersions d’une bien encombrante facticité. La décision leclézienne du « rapport au Monde » est d’une redoutable exigence et, en ce domaine, nulle concession, nulle dérobade ne sont possibles. En une certaine façon, sans qu’il ne soit aucunement question de se détacher du réel, cependant convient-il de prendre distance, d’occuper un genre de position de surplomb, seule manière d’y voir plus clair et, partant, de donner à sa propre conscience de plus substantielles nourritures. Si la sensation, le contact direct avec la matière sont sollicités, nullement reniés cependant, encore faut-il que l’autonomie de la pensée soit suffisante de manière à s’affranchir des rituels prescrits par la société, de s’écarter des opinions trop tôt émises, de réaliser les conditions de sa propre liberté d’envisager le réel de telle ou de telle manière.  

   Considérer les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles se donnent en un genre de naïveté première, de simplicité, n’autorise, néanmoins nulle indifférence à leur égard, comme s’il ne s’agissait que d’un dû dont on pourrait s’exonérer sitôt perçu et, d’un même mouvement, délaissé. Faire face au Monde, à son Être, jamais ne saurait se réaliser dans la pure gratuité. Si nous-sommes-au-Monde, ceci veut dire que nous y sommes immergés corps et bien, que le prendre en compte, que le considérer, en ce cas de figure, ne peut consister qu’en une affirmation de son hétéronomie foncière, l’Être-du-Monde et le nôtre fussent-ils reliés dans la grande aventure ontologique qui nous est, par essence, commune.

   Je suis au Monde par le Monde. Le Monde n’est Monde qu’au motif de sa constitution par l’activité de ma conscience. Alors, bien évidemment, en cette nécessaire corrélation du Monde et de mon Ego, s’insinue tout le jeu des attractions-répulsions, une sorte de pas-de-deux qui, tantôt relie les Danseurs, tantôt les éloigne pour la simple raison d’une chorégraphie qui, loin d’être lisse et unitaire, comporte bien des sauts, bien des dysharmonies, succession de douces mesures apolliniennes que viennent biffer les brusques assauts de la démesure dionysiaque. Ainsi se succèdent, comme sur les creux et les bosses des Montagnes Russes, beauté des « fascinations », abysses des « émotions », tout ceci en une logique « vitale » constamment tissée de ces nœuds, de ces déchirures, de ces empiècements qui font de l’exister tout sauf un « long fleuve tranquille ».

 

« Esprit proche de la mystique,

fascination, émotion profonde et vitale »

 

   Cette intelligence immédiate, appelée à la rescousse, se teinte d’une coloration particulière, si bien que la perspective « mystique » ne saurait être niée, même si, en la matière, c’est bien à une manière d’irrationnel auquel l’esprit se livre. Et, comme toujours, le dictionnaire sera le fondement de notre méditation. De ses multiples définitions, au sujet du « mysticisme », nous éliminerons la valeur péjorative traduite comme « sentimentalisme religieux très marqué, voire exacerbé »,

 

pour n’en retenir que la simple connotation philosophique en tant que

 

« tendance à s'élever au-dessus du réel

pour atteindre un idéal supérieur. »

 

Quant au mot « mystique », nous pointerons en direction

de sa valeur étymologique telle que précisée de cette manière :

 

« Empr. au lat. mysticus, « mystique,

relatif aux mystères », empr. au gr. μ υ σ τ ι κ ο ́ ς

« qui concerne les mystères, mystique »

 

Et, à propos de « mystère » nous choisirons

sa signification canonique étymologique de

 

« chose obscure, secrète,

réservée à des initiés »

 

 

Ce qui, énoncé de manière synthétique,

se donnera sous la forme ramassée de :

 

« idéal supérieur visant les mystères,

obscurs et secrets,

tels que réservés aux Initiés. »

 

   Ce qui, d’emblée se laisse apercevoir, cette manière de contradiction qui paraît s’installer entre « l’idéal réservé aux seuls Initiés » et les « choses secrètes et obscures » qui, en toute bonne logique, sollicitent l’imaginaire de Chacun, de Chacune, y compris Ceux et Celles qui, non-initiés, se définissent en tant que Profanes. Ce que nous souhaitons exprimer par-là, c’est la coexistence de deux niveaux d’implication au regard de la « mystique » :

 

un premier niveau qui serait celui

de Ceux et Celles atteints d’une profonde religiosité

qui les placerait en un inatteignable site

pour le commun des Mortels.

 

Cependant, le second niveau,

le plus répandu en raison de

son caractère d’universalité,

est bien celui d’une « mystique »

que nous qualifierons de « profane »

au motif qu’elle ne nécessite la croyance

en quelque Divinité que ce soit,

simplement l’existence, en Soi, au plus profond,

en une couche archaïque inconsciente

d’une naturelle disposition au « mystère »,

au « secret », à « l’obscur ».

 

   Ce qui, par conséquent, exprimé autrement, veut signifier que, quoique la plupart s’en défendent, nous sommes des êtres partiellement métaphysiques puisque nous avons au moins un esprit à défaut, parfois d’avoir une âme, que notre conscience, tel le brillant iceberg, repose sur un inaccessible fond d’inconscience, que l’inconnu excède de beaucoup notre connu, que nous n’accédons que de manière très imparfaite et fragmentée à notre Ego, que ce dernier ne survit jamais au passé qu’au titre de bien capricieuses réminiscences.

  

    Si les Sciences dites « exactes » paraissent s’exonérer d’une mystique et d’une métaphysique, ceci n’est que vision de pure surface.

 

Mais que vont donc chercher les Astronomes

derrière l’épaule du big-bang ?

 

Que vont chercher les Biologistes qui

serait dissimulé tout au fond de leurs éprouvettes ?

 

Que vont chercher les Géologues qui

se tapirait dans le secret de la glaise et des roches ?

 

Que vont chercher les Spationautes qui

serait inscrit à titre d’hiéroglyphe

dans les glaces de l’univers sidéral ?

 

Que vont chercher les Botanistes

dans le cœur des plantes,

sinon leur invisible essence ?

 

Que vont chercher les Sociologues,

sinon la relation (cette énigme)

unissant les Individus entre eux ?

 

Que vont chercher les Mathématiciens

dans leurs équations qui

ne serait que la pure abstraction,

donc l’autre côté du visible,

cet invisible qui nous requiert sans cesse

afin que nous donnions sens au Monde

qui nous accueille et, parfois,

 nous rejette avec une rare violence ?

 

Tous nous sommes

des Chercheurs d’Infini et d’Absolu,

Tous des déchiffreurs d’énigmes,

Tous des scrutateurs de secrets.

Tous des prospecteurs d’arcanes,

d’allégories, d’imaginaire.

 

   Que Le Clézio, dans sa belle langue, traduise cette incessante quête sous la forme « esprit proche de la mystique, fascination, émotion profonde et vitale », ceci n’a rien d’étonnant, ceci s’inscrit même dans la trajectoire du fait humain, dans sa genèse.

 

D’où venons-nous, sinon de cet océan

d’inconnaissance, d’inconscience,

d’archétypes nullement décryptés,

 

   nous qui, il y a peu, étions certes des Sapiens à l’aube d’un savoir, mais aussi et peut-être surtout, de rustiques Erectus, des Habilis mal équarris, des Australopithèques ou « Singes du sud » dissimulant sous l’épaisse falaise de leurs fronts, cet irréductible silex limbico-reptilien qui nous distingue si peu de la Bête que, pour un peu, nous pourrions y retourner sans même que notre conscience en prenne acte et ne s’en offusque en quelque manière. La planche sur laquelle nous avançons est couverte d’algues, de mousses, de lichens si bien que la chute est toujours possible, la rétrocession le danger permanent qui nous guette, la plongée dans l’antédiluvien et le primitif toujours une hypothèse vraisemblable.

 

   Il reste un dernier point à regarder, et non le moindre. Donc, selon l’Écrivain, l’intelligence espérée ne saurait se résoudre que dans ce

 

« tout ineffable, grandiose, un tout si vaste

et si vibrant qu’il en devient voisin du rien ? »

  

   D’emblée, nous le sentons, la simple mystique est dépassée qui, encore, pouvait conserver quelques attaches avec le réel, le concret ordinaire, mais un saut a été franchi comme s’il s’agissait de cette Chaussée des Géants, cet étonnant peuple de colonnes basaltiques hexagonales dont la base se perd dans le déluge d’un temps amorphe, sans contours nets, manière d’informe originaire inconscient, alors que le sommet tutoie l’invisible du ciel là où vivent, sans doute les dieux antiques et, peut-être quelques entités sans nom hors de notre portée.

 

Autrement dit :

 

d’une métaphysique l’autre,

d’une métaphysique originaire faisant signe

en direction du pur mystère céleste.

 

   Nul ne saurait douter du fait que ces mots si élevés, dilatés de pure transcendance ne trouvent leur naturel fondement dans une attitude de quasi religiosité nous orientant vers le « tout ineffable » de quelque divinité dont l’abyssale expansion spatiale ne peut qu’évoquer ce rien en tant que Néant. Bien entendu, ici, nous sommes hissés hors-de-nous, en un domaine dépourvu d’attaches terrestres, manières de légères baudruches ou bien de montgolfières dans la nacelle desquelles nous paraissons à la manière d’une forme finie lilliputienne confrontée à cet Infini, cet Absolu qui nous aimantent, nous fascinent en même temps qu’ils nous désespèrent de ne jamais pouvoir les connaître.

 

Peut-être est-ce cette insupportable tension,

cet écartèlement de-qui-nous-sommes,

tirés à hue et à dia entre deux irréalités irréconciliables,

une pure Physique,

une pure Métaphysique

qui justifie cette belle et obscure expression

« d’Extase matérielle »,

 

   cette manière d’ontologie indéfinissable dont aucune entreprise épistémologique, fût-elle savante, ne saurait venir à bout, cela même qui est visé est trop vaste, trop hors de portée de nos sens irrémédiablement saisis d’une concrétude qui les rive à la massivité, à la surdi-mutité de nos corps de chair, ces genres de Moaïs immobiles qui scrutent le Ciel de leurs yeux vides :

 

un Vide en questionnant un autre,

dont nulle autre réponse ne peut surgir

qu’à entraîner dans son sillage,

une autre question,

une autre question

et ainsi de suite,

alternance de Sens

et de Non-Sens sans fin,

sauf le motif,

nullement arachnéen,

celui-ci,

nullement éthéré,

nullement diaphane

de notre Finitude,

seule certitude

lestée du poids-même

d’une incontournable

Réalité-Vérité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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