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31 mars 2026 2 31 /03 /mars /2026 08:19
Regarder : ouvrir le Monde

 

« La Moisson »

 

Pieter Brueghel l'Ancien

 

***

 

« Non, non, ce qui comble, ce qui culmine sur la joie

et peut-être même sur une manière d’extase incompréhensible,

c’est le REGARD.

Non pas le regard du contemplateur, qui n’est qu’un miroir.

Mais le regard actif, qui va vers l’autre,

qui va vers la matière et s’y unit.

Le regard de tous les sens, aigu, énigmatique… »

 

*

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   Ici, nul ne pourrait dire que le regard cèderait sa prééminence dans l’ordre des perceptions, aux autres sens, ouïe, toucher, goût, odorat, nécessité première du REGARD que Le Clézio souligne à la hauteur de lettres Majuscules. Mais, dans une manière de vérité oxymorique, dans un genre d’abaissement de la prétention de la vision à éliminer tout ce qui n’est pas elle, l’Auteur précise : « Le regard de tous les sens, aigu, énigmatique », marquant par-là, les évidentes corrélations au titre desquelles les cinq sens forment une impartageable totalité. Nul regard qui ne convoque en un endroit de sa vaste spatialité, l’harmonique d’un son, la délicatesse d’un doigté, l’éclectisme d’un goûter, la fragrance d’un sentir. Le caractère le plus pertinent du réel consiste en son indivision, en la pluralité de ses sèmes, en la polyphonie des sensations qu’il nous adresse en tant que son chatoyant langage. Merveilleuse polysémie de ce qui s’offre à nous dans la « multiple splendeur » pour citer le titre d’un ouvrage d'Émile Verhaeren, le Sens des choses inclus dans les Cinq Sens. Belle et troublante homologie du SENS faisant SENS : complétude infinie de l’énoncé tautologique.

  

   Afin d’illustrer notre commentaire des méditations lecléziennes, nous avons choisi d’étayer notre approche du sensitif, sinon de la sensualité, à l’aune d’une œuvre de Pieter Brueghel l'Ancien, « La Moisson ». Le choix de Brueghel repose sur le motif des représentations universelles d’un Monde constamment et activement traversé du vertige des sensations dont il est l’habile metteur en scène. Chez lui, la narration peut être qualifiée « d’épidermique », à preuve l’inépuisable climatique que l’on trouve à foison dans ses « Quatre Saisons », lesquelles se donnent tel le fourmillement inépuisable des forces de la Nature, ses manifestations plurielles n’étant jamais que la mise en musique, le déploiement harmonique d’un sensualisme débordant, d’un incroyable vitalisme se ressourçant à ses propres puissances. Ces tableaux du Peintre Flamand sont la VIE même en ses fécondes floraisons, cycles infinis de métamorphoses où le sens produit du sens, où les sens font écho aux autres sens en une manière de farandole existentielle qui semble n’avoir pas de limites. Un genre de prodige du réel, de fertile corne d’abondance où chaque sujet se lève de soi, pour soi, mais aussi s’alimente et se multiplie au contact des altérités qui, en réalité, ne sont que ses propres prolongements, ses propres effectuations en partage, son lexique soumis aux multiplications du dialogique, de la rencontre, du jeu des affinités électives.

  

   Ce que nous essaierons de montrer au cours de l’hypothèse qui suit : la gradation constante qui part d’une sorte de sens originaire, le Toucher, se majore dans le Goûter, se renforce dans le Sentir, se déploie dans l’Entendre pour connaître son apothéose dans le Voir. Toucher, Goûter, Sentir, Entendre seraient les moments analytiques successifs dont Le Voir serait la synthèse, en quelque sorte le « mot de la fin ». Et, si nous nous plaçons face à cette scène en tant que simples « Contemplateurs », pour reprendre le terme de Le Clézio, tout ce qui vient à nous, à partir de « La Moisson », Êtres, comme Choses ne sont nullement des motifs décoratifs à accrocher à quelque cimaise, mais leur fonction est, bien au contraire, constituante de notre propre identité, ordonnatrice de notre propre ipséité, étrange singularité de ce qui, hors de nous, ces mystères apparitionnels, ces présences iconiques,  nous confirment dans notre être, bien plus que ne le laisserait supposer un regard distrait. C’est bien là la nature transcendante de toute œuvre qui nous requiert, nous emporte au-delà de nous-mêmes, dans ce vol hauturier qui nous fait transcendants à qui nous sommes, soudain munis d’un Regard Panoptique capable de dévoiler tous les horizons, outre les horizons mondains, en direction de cette sublime allégie.  L’Écrivain nous parle de « joie », « d’extase incompréhensible », or la joie est notre entour le plus manifeste lorsque surgit le Sens, or l’extase et notre propre sortie, cette « grande admiration » au sens étymologique, ce « fait d'être hors de soi ; peur, stupeur ; folie, transe ; extase (mystique) » tous termes signifiant en direction de ce sublime dont, le plus souvent l’on parle sans en bien connaître le contenu. Le connaîtrait-on en sa définition « (d'une chose) qui est très haut dans la hiérarchie des valeurs, admirable, parfait », que, d’emblée une manière d’Idéale Arcadie nous accueillerait en son sein et nous ne ferions plus nulle différence avec les motifs de ses paysages bucoliques, comme si notre Être foulait enfin le sol de son propre fondement.

 

TOUCHER - 1° degré dans l’ordre du sens

 

Regarder : ouvrir le Monde

   Afin d’illustrer le thème du Toucher, nous allons confier notre ressenti à ce PAS du Moissonneur, lequel pourrait paraître quelconque sur le plan de la signification et qui, pourtant, servira de fondement aux étapes qui suivront notre cheminement sémantique. Focalisons notre attention sur ce pas du pied gauche qui semble conduire la manifestation du marcher. Le pas est lourd, affirmé, qui circonscrit un territoire singulièrement étroit : contact de la semelle avec le sol. Ici, l’espace est réduit à sa plus simple expression. Le dialogue est minimal tout come l’est celui, discret, de la main de l’Amant et de la peau de l’Amante. Tout comme l’est la touche digitale du pianiste avec la touche d’ivoire de l’instrument. Tout comme l’est l’effleurement de l’index contre la soie d’un végétal qui l’accueille. Le Toucher se suffit du contact de l’intime, du limité à l’aire étroite de ce qui, un instant, lui correspond. C’est le particulier qui compte, le singulier qui relie Touchant et Touché. C’est une simple et étroite meurtrière qui s’ouvre faiblement sur le Monde. Et cette évocation n’est pas sans nous faire penser au tableau « Une paire de chaussures » de Vincent Van Gogh et au brillant commentaire phénoménologique que lui destine le travail herméneutique de Martin Heidegger.

Regarder : ouvrir le Monde

 

« Dans l’obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s’étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s’étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. A travers ces chaussures passe l’appel silencieux de la terre… »

 

   Dans ce somptueux élan poético-philosophique de l’Auteur de « L’origine de l’œuvre d’art », se retrouve, au milieu du verbe exalté, le même degré de dénuement premier, le même lien unissant la Chaussure à son répondant, la Terre. C’est ceci même, cette étroitesse de la dépendance, l’indéfectible ajointement de deux destins soudés par une identique unité qu’expriment ces lumineux segments de phrase : « l’obscure intimité », « la rude et solide pesanteur », « la solitude du chemin de campagne », « l’appel silencieux de la terre ».

 

L’unique lié à l’unique par une communauté de destins.

 

GOÛTER – 2° degré dans l’ordre du sens

 

   Si le Toucher était circonscrit à son champ le plus étroit, voici que le Goûter en dilate la native structure. Le Goûter diversifie l’horizon des sensations, lesquelles, de primitives et cloisonnées, commencent à connaître un domaine de plus grande extension. Le Toucher était mono-focal (cet étroit motif de peau, cette touche exacte du piano, cette soie circonscrite du végétal), le Goûter devient pluri-focal au titre d’une essence bien plus diversifiée. Avec le repas frugal des Moissonneurs, nous entrons immédiatement dans l’univers polyphonique des saveurs.  

Regarder : ouvrir le Monde

 

   Ce qui demeurait celé dans une geôle, (ces grumeaux de glaise adhérant aux semelles) se voit ici soudain dilaté à la mesure de l’éblouissement du palais.  Les bourgeons gustatifs des papilles se livrent à un inventaire multiple, le salé le dispute au sucré, l’acide se revendique par rapport à l’amer. Dégustant avec les Travailleurs de la terre ce lait écumeux tapissant les parois des écuelles, une manière de vertige nous gagne, une sorte d’ivresse s’empare de nous et nous ne tardons guère à reconnaître en ces superbes exhalaisons, certaines « Petites Madeleines » du temps jadis, admirables réminiscences qui métamorphosent un temps morne et quotidien en une temporalité largement ouverte, comme si de larges fenêtres ouvertes sur le Monde nous en livraient subitement l’immédiate possession. Cet accroissement inespéré de notre propre dimension existentielle, nous pourrons en faire l’épreuve de manière identique en nous délectant à l’avance de la chair juteuse et sucrée de ces fruits oblongs suspendus aux branches à la manière de l’offrande généreuse d’une Nature infiniment prodigue, toujours disponible, se renouvelant en permanence selon mille perspectives dont, le plus souvent, nous ignorons la belle et infinie profusion.

Regarder : ouvrir le Monde

SENTIR – 3° degré dans l’ordre du sens

 

   Du Toucher au Goûter, les degrés quantitatifs et qualitatifs s’accroissement que le Sentir multipliera encore au regard de sa capacité à s’enquérir d’une spatialité accrue, de perspectives étendues. Le Toucher était relation au sol, le Goûter contact avec le lait et le fruit, le Sentir, en quelque façon reprend en lui ces thèmes primitifs afin d’en sublimer la sommaire valeur. Donc à l’amplitude du Sentir, nous attribuerons la perception de la fragrance épicée des meules de paille, l’arome chlorophyllien des bouquets d’arbres, la pâle effluence des étendues aquatiques. L’on voit bien ici que l’on a gagné la conception d’un territoire autrement étendu : la meule de paille fait signe en direction du champ en sa totalité, le champ appelant le peuple des autres champs et ainsi, à l’infini des terres maîtrisées par la main de l’homme. Le bouquet d’arbres réalisera sa propre inclusion dans le vaste massif des forêts. La mare d’eau jouera avec le miroitement des lagunes, avec le reflet des fleuves, avec l’immensité des océans.

 

Regarder : ouvrir le Monde
Regarder : ouvrir le Monde
Regarder : ouvrir le Monde

Le Sentir, en sa naturelle volonté d’expansion prépare le terrain à la dimension polyphonique de l’Entendre, dernier degré de l’analytique avant que ne soit atteint l’ultime synthétique du Voir.

ENTENDRE - 4° degré dans l’ordre du sens

 

   De manière à bien saisir la progressivité du processus de perception-sensation en ses vertus sémantiques, nous partirons spatialement du proximal pour nous diriger vers le distal en matière de bruits : d’abord le geste discret du Moissonneur, puis le sourd roulement du chariot, puis les sons ludiques du jeu humain, enfin le carillon atténué s’élevant du clocher du village. Donc quatre stations sur le chemin d’une plus sûre et plus exacte compréhension des environnements successifs qui nous concernent, nous les Hommes dans notre aventure de Passants de l’étrange temporalité qui nous affecte en propre. Nous décrirons, successivement, la façon qu’a le Monde de s’ouvrir à l’horizon de notre conscience scrutatrice de sens.

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Ce que d’abord, notre ouïe reçoit comme signal premier, le sifflement de la faux qui tranche le peuple de paille en un geste aussi sûr que décisif. Mais ce bruit, manifestement, ne va pas seul. Il consonne avec le vent du souffle rapide du Moissonneur et il s’en faudrait de peu que nous ne pussions saisir, en un genre d’écho, le claquement sec des articulations des Travailleurs. Tout, ici, commence à se fondre :  soi des choses en ces autres choses qui sont comme des accusés de réception. Et, au plus vif de notre attention, c’est l’air chaud lui-même dont nous pourrions entendre le large battement, comme si les voiles atmosphériques s’affalaient sur l’or des chaumes avec l’empreinte d’une volupté toujours renouvelée.

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Puis l’aire circonscrite du chaume cède la place à un plus large univers. Ce que nous percevons, parmi la touffeur naturelle des sons partout présents, le grincement de fer de l’essieu du chariot portant sa charge de paille. Et sans doute ce motif nous relie-t-il aux autres ébruitements mécaniques qui ne peuvent manquer de paraître : fer battu par le serrurier, glissement sec de la pierre ponce sur la lame de la faux, acharnement de quelque scie à débiter le bois rugueux d’un tronc. Dès ici, et c’est bien là la force de l’entendre, sa volonté d’expansion qui sollicite notre imaginaire, exige son vaste déploiement, dès ici donc le champ de la conscience se voit dilater en une manière de profusion dont rien ne pourrait la soustraire. Essence même de la conscience en son exigence de multiplication du sens, d’accroissement infini de son aire herméneutique.

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   Et si le thème des « travaux et des jours » vient se révéler dans la conque de nos oreilles, bien évidemment, il ne saurait ignorer la dimension humaine qui en sous-tend l’exister. Nul paysage sans présence de l’Homme, au moins à titre d’évocation. Si, jusqu’ici, les sons demeuraient de nature simplement matérielle, voici qu’ils s’amplifient de la belle rumeur humaine. Comme s’élevant du motif terne du sol d’argile, le bruit d’une course, le bruit d’une poursuite, le frappement sec des semelles sur la terre durcie et, couronnant le tout décidemment bien anonyme, la clameur des voix des Joueurs, lesquels paraissent se divertir à chat dans une joie toute simple. Entendre le bruit humain, c’est aussi entendre l’infinie polyphonie des colloques pluriels qui essaiment le monde. C’est entendre le chant de la félicité que troue, parfois, la complainte de la finitude.

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   Enfin, c’est le joyeux carillon venu d’un clocher qui couronnera en beauté l’hymne du monde humain. Alors nous n’aurons guère de difficulté à forger, en nos têtes, une manière de guirlande d’églises semant à la volée, tel le geste du Moissonneur dans son champ d’épis, les mille variations de ces cognements sourds d’airain, mais aussi les trilles cristallins tissant dans l’air d’été la symphonie d’une inépuisable félicité.

   Et maintenant, si dans un souci de symbolisation, de visée métaphorique, nous ramenons chaque sens à un mode d’ouverture architecturale, nous pourrons attribuer au Toucher l’étroitesse d’une meurtrière, au Goûter la claire-voie d’une jalousie, au Sentir l’ajour d’un moucharabieh, seuls l’Entendre et le Voir se donnant en tant que baies s’ouvrant sur un ample panorama. Les trois premières mentions, Toucher, Goûter, Sentir relèvent d’un mode d’approche du réel analytique, à quoi s’oppose le mode synthétique de l’Entendre et du Voir.

 

VOIR - 5° et ultime degré dans l’ordre du sens

 

   Tout, ici, dans notre enquête visuelle, se donne d’emblée à la manière d’une seule et unique totalité. Nous n’apercevons pas successivement les mille et un détails et fragments qui composent le tissu complexe du réel, tel Moissonneur, puis tel Clocher, puis telles Gerbes, puis telle Eau, mais l’ensemble constitué par l’entièreté du champ perceptif. Une impression de cohérence, d’harmonie que nous pourrions qualifier de « visionnaire », au sens second que lui attribue le dictionnaire : « Celui, celle qui perçoit ou qui croit percevoir la réalité profonde des choses, au-delà du visible, de l'immédiat ; p. ext., auteur, artiste qui rend cette perception dans son œuvre. » Oui, c’est bien une vision multipliée, transcendant les objets qui s’y rapportent, que Le Clézio nous propose comme la seule possible afin que voir ne soit nullement limité au chosique, à la dimension étroite de la réification de ce qui vient à nous, « le regard actif, qui va vers l’autre, qui va vers la matière et s’y unit », mais ne nous y trompons pas, l’union, si elle est souhaitée est dépassée au moment même où elle s’y destine, nullement à titre de quelque vassalité, bien au contraire dans l’optique de cette « extase », certes « matérielle », mais c’est l’extase qui est l’opérateur de la matière et non l’inverse.

Regarder : ouvrir le Monde

Le regard de l’Auteur est si exercé à décrypter l’essentiel du réel, à y déceler ce qui a du sens, qu’il serait erroné de croire à la fixation et à la perte de l’œil dans les accidents de la substance sans pouvoir s’en délier. Et ce regard polyphonique, symphonique, se situe au carrefour d’une sensorialité quintessenciée, où rien n’est laissé de côté, où tout joue avec tout en une manière de paysage sublime. Ici, nous nous permettons de citer un long extrait d’un de nos articles intitulé : « TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière », publié en son temps dans les colonnes du Site « Exigence-Littérature » :

  

   « "Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

   Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l’indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d’exigence, de profondeur, plus d’acuité. Il faut une manière de propédeutique, d’initiation qui nous fournisse des outils d’interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d’apprendre les chemins d’une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l’appui de l’air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d’un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l’explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l’odeur de tabac dans le cube d’une chambre cernée par la blancheur. D’une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu’on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l’espace d’un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S’appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d’un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s’approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu’occulte en permanence l’égarement de l’homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines ; langage brûlant du soleil ; vision du monde enfermée dans un dessin d’enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l’amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude ; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime ; épier l’enfer hurlant des foules ; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure ; boire jusqu’à l’ivresse le plus inapparent : les éclairs des parebrises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s’éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu’à l’étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L’espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d’un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s’enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex. »

  

   Donc, reprenons, tout se donne d’emblée dans une manière de juste et heureux syncrétisme comme s’il s’agissait de faire venir la lumière au premier plan, de faire reculer les ombres dans une manière d’oubli actif.

 

Donc face au tableau synthétique de Pieter Brueghel l'Ancien,

je suis là, sur le bord vacant des choses.

Je suis là depuis mon corps de chair

qui est le motif d’aube

depuis lequel s’ouvrira la première lumière,

légèrement bleutée, puis l’éclair blanc au zénith,

puis le ciel couleur de terre de Sienne

dans la passée du midi déclinant,

puis le cuivre du crépuscule,

puis la teinte d’améthyste comme

signe avant-courrier de la délicieuse nuit.

 

Je suis là dans l’immobile

du temps qui n’est jamais

que la vive étincelle de l’instant.

Je suis là, en attente de ce qui va venir,

de ce qui va se déployer au large de mes yeux,

me dire qui je suis en ce temps, en ce lieu :

une infinitude en attente de sa finitude.

Incrustation d’un heureux hiéroglyphe

sur le parchemin de ma peau qui se sent

vivant, infiniment vivant ce parchemin,

parcelle de ce paysage qui fait florès

tout contre moi et m’invite tout autant

à être Lui-le-Paysage,

qu’à être un

Je-devant-le-Monde.

 

L’azur est gris Ardoise, couleur d’infinie mélancolie

et, pourtant, cette peine ne m’affecte

 ni ne me résout à la tristesse,

bien plutôt elle dispose mon âme

 à recevoir le présent

en une manière d’obole infigurable

mais combien présente,

combien active, productrice

d’une joie simple et directe.

 

Au loin, près d’une mare d’eau givrée,

se laisse deviner un clocher.

Ses cloches sont silencieuses et, cependant,

j’en entends le joyeux carillon

au centre même de qui je suis,

un ébruitement interne qui me met en présence

de cette vaste altérité qui me fait face.

Elle, l’altérité est elle

et, identiquement,

elle est moi, sans partage,

en un seul et unique mouvement

jamais interrompu.

  

Tout à droite, un arbre élève sa colonne

d’écorce et de liège en direction

d’une large ramure

qui flotte sous la douce pression

occidentale du zéphyr.

Cet arbre est lui-même

et, aussi, étrangement,

ma propre respiration

lovée au plein du réel.

L’oscillation des fines feuilles me touche,

la vaste ramure est la ramure même de mon corps,

le dessin de mes intimes nervures.

  

Le goût de miel et de safran des douces collines

dépose à la face de mon épiderme

cette légère fragrance qui me dit Vivant,

tout comme ce qui ici fait sens

dans sa mesure de généreux végétal.

Les lignes vert sombre des boqueteaux,

Anglais aérien, Malachite soutenu,

Mousse écumeuse tracent

à mon corps consentant

les lignes de vie de ce qui est mien,

que je tiens en partage

avec ce qui,

hors de moi,

me hèle à la fête

plénière du jour.

  

 

Puis là, au centre de la vision,

ce large champ de blé à la si douce consistance,

on dirait l’allégorie de toute volupté

faite tiges, faite épis, faite chaume

où ruisselle l’or de l’heure.

Sentiment ambré, pailleté qui se décline

sous mille formes magiques :

le Cobalt me ravit, le Nankin m’illumine,

le Topaze m’éblouit, le Chrome me dispose

à la joie pleine et entière du miracle

de voir, de sentir, d’éprouver jusqu’à

la racine intime de l’exister,

cette sève lumineuse, phosphorescente

qu’est le Soi à la rencontre de ce qui le comble,

le ravit, l’extasie, le porte hors de qui il est

jusqu’à la plus haute sémantique

qui se puisse imaginer.

 

L’archet du vent a trouvé ses cordes

parmi le peuple serré des tiges,

c’est comme une fugue qui connaîtrait

soudain la totalité de son essence,

c’est comme un subtil adagio joué

par la plainte d’un violoncelle qui attendrait

le signal d’une symphonie concertante,

singularité jointe au multiple

dans l’effusion inattendue

d’une soudaine osmose.

Ruissellement des cuivres,

battement des percussions,

souffle continu du hautbois,

murmure léger des flûtes.

 

Oui, ce paysage est une musique,

c’est à dire un dialogue instauré

entre qui il est, la Nature en sa plénitude,

et l’âme humaine qui est comme

son vibrant écho,

son destinal destinataire.

 

Et ces âmes ne sont seulement

de pures virtualités,

elles sont incarnées,

elles sont des mouvements, des sensations,

des impressions, des ressentis,

des émotions, des félicités contenues.

Je sens la peine qui courbe le corps du Paysan

portant la lourde cruche

emplie d’une eau scintillante.

J’entends et éprouve,

en mes feuillets de chair,

l’ahan d’effort du Moissonneur

dont la faux coupe la paille.

Sa sueur est la mienne.

Mon affliction à l’observer

dans sa tâche harassante

est le prix de son labeur si dur,

lié au seul remerciement du geste

qui abat les épis et nourrit

la conque épuisée des corps.

 

Je suis aussi, sans délai, sans séparation,

ce Dormeur à la chemise blanche

qui répare sa fatigue, appuyé

 contre le tronc de l’arbre.

Je suis Celui qui, penché,

tranche la large miche de pain,

son odeur de froment vient jusqu’à moi

avec son fumet si rassurant, si rassasiant.

 

Je suis Celle qui mâche sa tartine de fromage,

j’en éprouve la douce onctuosité

en arrière de la barrière de mes lèvres,

je sens l’abri de sa coiffe à la chinoise.

 

Je suis Tous Ceux et Celles qui ont trouvé

leur site d’élection dans cette toile

qui n’est plus toile que par défaut,

tellement le prodige de

sa présence est indiscutable,

posé devant moi, en moi,

tout comme l’est ce stylo que tient ma main,

qui trace ses pleins et ses déliés, ses arabesques

sur la neige éblouissante de la page.

 

Je suis, à la simple grâce

des analogies et correspondances,

ce Glaneur au gilet rouge penché

sur l’aire étroite de sa tâche,

sous mes genoux la terre dure et sèche

imprime ses rêches stigmates.

  

Je suis aussi, simultanément, sans rupture,

ces Glaneuses aux lourdes jupes grises

qui tissent, tout autour d’elles,

leur étouffante gangue de chaleur.

Et combien les triangles

réguliers de ces meules

viennent à moi dans la pure beauté

de leur souple architecture,

je perçois leurs crépitements sous

les coups de boutoir de la chaleur.

 

Je suis, toujours et encore

ces Moines nus qui, plongés dans

cette manière d’eau lustrale,

revivifient leurs corps,

en même temps qu’ils

accordent leurs âmes

à l’immense complétude

du Monde.

  

Je suis cette procession de Paysannes

qui tracent le chemin de leurs destins

au milieu du sentier étroit ouvert dans la paille,

et, tout aussi bien, je suis aussi

ces faisceaux couleur d’éteule blonde

qui reposent sur la mince

colline de leurs épaules.

 

Et ces cailles qui prennent leur envol

tout à la limite du champ du visible,

qui sont-elles ?

Sont-elles seulement qui-elles-sont

en leurs motifs de plumes et de rémiges

ou bien sont-elles, aussi,

la course du zéphyr

sur l’océan orichalque

mâtiné des signes luxuriants

des Auréolins, des Ambrés, des Indiens,

toutes ces variations effusives

qui sont les palpitations,

les frémissements,

les froissements mêmes de la vie

en son exubérante manifestation ?

 

Ces flèches rapides, ces sublimes vecteurs

unissant la Terre et du Ciel,

combien je sens en eux

le bourgeonnement

de mon étonnante présence parmi

le peuple infini des choses.

 

VOIR cette toile en sa dimension d’apothéose,

c’est la Toucher au plus réel de qui elle est,

c’est en Goûter la belle et infinie saveur,

c’est Sentir le merveilleux

bouquet d’exhalaisons

qui s’en détachent,

c’est Entendre le crépitement même

des épis sur le fondement

silencieux du subjectile,

 

c’est Être-Soi-plus-que-Soi,

fécondé par les invisibles

puissances de l’œuvre.

 

C’est d’un saut, d’un seul ;

d’un bond, d’un seul,

prendre essor de Soi et,

à partir de l’apex

de sa vue démultipliée,

métamorphoser

la monosémie

en polysémie,

faire transiter le singulier

en direction de l’universel,

transmuter les cassures et les fragments

en cette uni-totalité qui est bien

leur être au plus profond

de qui elles sont, ces cassures,

de qui ils sont, ces fragments,

de simples notes égarées

au hasard des chemins

que la force de notre

conscience-assemblante

se doit de porter au plus haut,

à savoir réaliser les conditions

d’une fusion symphonique

du divers, de l’éclaté, du dispersé,

tellement notre Ego mondain se focalise

sur les éléments au plus près

alors que si nous faisons l’expérience

d’un Ego transcendant,

d’un Ego pur,

tout devient évident

qui est uni, rassemblé,

allié au motif

d’une indestructible affinité.

 

Car c’est bien le phénomène

de la liaison qui est originaire,

ce grain infiniment condensé de matière

dont, à mesure que le temps évolue,

nous ne percevons plus que

le confondant éparpillement

au travers du voyage sidéral

qui les affecte en propre,

tout comme il nous affecte,

nous les Hommes

à la vue basse, à l’échine courbée,

aux pas si lourds, si hésitants.

 

Regarder adéquatement cette œuvre,

c’est la pénétrer jusqu’à son

point le plus incandescent,

c’est confier la pupille de ses yeux

à la belle et inépuisable

 tâche de la mydriase,

de la dilatation pupillaire

qui est aussi, qui est surtout,

ouverture de « l’œil de l’âme »

selon l’inouï concept platonicien

d’une « pensée de l’œil »,

tel que développé dans le dialogue

cosmologique du Timée.

 

Notre long article verra son point de chute

dans la citation de ce bel extrait tiré

 de l’ouvrage de Michail Maiatsky

 

« Platon, penseur du visuel » :

 

  « On constatera encore, avec Timée, que la vision était la plus intelligente des perceptions. C’est aussi vrai dans le sens où, à force de se comparer avec la pensée, la vision s’explique par la pensée, elle se ‘’comprend’’ mieux que les autres sens. Dans une mesure non moindre que la pensée est un ‘’œil de l’âme’’, la vision est une sorte d’intellect du corps. (…) Par l’âme, la vision dans le sens dit propre et la vision dans le sens figuré se trouvent intimement liées ; elles se nourrissent mutuellement. »

 

‘’L’intime liaison’’ :

voici l’affaire éminente,

 décisive, de la vision.

 

 

 

 

 

 

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