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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 08:55
Sortir de sa nuit

***

 

« L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde.

Il nous invite à suivre son regard, à participer à son aventure.

Et c’est uniquement lorsque nos yeux se portent vers l’objet

que nous sommes soulagés d’une partie de notre nuit. »

 

« L’extase matérielle »

 

J.M.G. Le Clézio

 

*

 

   La photographie-titre nous parle du Monde, nous parle de son réveil, nous invite à nous pencher sur la lumière naissante après que les dernières ombres de la nuit se sont évanouies dans un néant sans épaisseur ni écho. Certes, nos yeux s’abreuvent à cette source lumineuse sans quoi ils ne seraient que des photophores éteints condamnés à errer indéfiniment en des territoires sans nom. Certes, cette frange de clarté rose et bleue nous indique, déjà, une possibilité, pour nous, de nous installer en un univers finalement lisible pour peu que nous lui accordions une attention suffisante. Certes, tout ceci est exact mais il ne nous faut nullement partir de cette aube dans l’instant de sa révélation, il nous faut nous installer dans l’en-deçà de cette représentation de l’univers et en chercher le soubassement, le fondement, dans ce qui précède notre lever. Donc dans ces plis de ténèbres dont nous provenons, hagards, peu assurés de qui nous sommes, en quelque manière étrangers à nous-mêmes, avec un corps dans le genre de l’immatériel, de l’illimité. C’est comme si le roc de notre anatomie pouvait, à tout instant, se confondre avec ce curieux non-moi qui, non seulement le borde mais le déborde au sens strict, ce qui veut dire l’étrange confusion en laquelle notre condition se perdrait, en ceci semblable à ces brillantes comètes qui disparaissent à même le multiple éclat du cosmos.

  

   Dans notre naturelle relation au réel, nous avons la fâcheuse habitude de ne considérer que le temps immédiatement présent, à focaliser notre regard sur cette verte forêt végétale, sur l’oriflamme éployée de l’arbre à l’horizon, sur ces zones discrètement colorées du ciel, pensant en ceci détenir la totalité du sens de ce qui vient à nous. Mais ceci est pure illusion pour la raison que, nous abreuvant seulement à l’écume des choses, nous pêchons par omission, nous rejetons dans d’infructueuses coulisses les nervures de l’actuel et du manifeste. Et ceci à défaut d’en interroger les racines, leurs souterrains et silencieux trajets, leurs arcanes secrets.  En eux se tapissent les motifs de leur plus évidente raison d’être sans quoi nous sommes démunis quant à leur rencontre, laquelle se trouve dépourvue d’une architectonique qui en structurerait la forme. Faire retour, rétrocéder en direction du passé, parcourir notre propre genèse à reculons, curieuse marche inversée, tel le vol du colibri qui s’éloigne du précieux nectar à la force vibratoire de ses rémiges.

  

   Donc l’aurore, donc l’aube, donc l’à-peine clarté encore teintée des dernières vagues nocturnes. Donc la nuit en son abyssale profondeur. Mais la nuit n’est nullement seule, comme si elle n’était qu’un fragment d’un définitif absolu. En elle, au plus intime, au plus nébuleux, quelques mouvements indolents et inaperçus, semblables, métaphoriquement, à la lente chorégraphie des tentacules des poulpes qui sortent à peine de leurs antres cavernicoles, éprouvent la teneur de l’eau, son élasticité, sa nervosité parfois. Toujours dans la retenue, dans l’équivoque posture qui se donne tout en se retirant. Mouvement à double détente qui signe l’indécision de tout individu, quel qu’il soit, à surgir de sa coquille, à faire phénomène dans cette pluie de phosphènes, pure bénédiction, mais aussi pure malédiction.

 

Bénédiction : l’évidence faite pur événement.

Malédiction : le doute d’être et le renvoi sur le bord tranchant de l’abîme.

 

   Voyez la complexité, la densité de la nuit, à la façon d’une coquille de noix renfermée sur le pur mystère de ses cerneaux. Nulle lumière n’y est réellement présente, symbolique seulement pouvant naître, à tout moment, de l’énigme de ses scissures.  Comme si, du plus noir du noir pouvait s’élever son pur contraire, cette limpidité en attente d’elle-même, cette transparence promise à être ce qu’elle doit devenir, à savoir un chiffre limpide se levant du nébuleux, s’exonérant de l’opaque, y imprimant, contre toute attente, le signe patent d’un possible, la griffure incisive d’un projet.  Y gravant aussi la simplicité d’un savoir originaire destiné à être plus qu’il n’est, à éclore au plein jour d’une intelligible faveur, dans l’éclat d’une beauté dont nul ne pouvait soupçonner la capacité à se révéler du plus profond d’une lacune, à se faire fraîcheur sur les cendres d’une lassitude. Mais ici, nécessité pour nous d’orner ces abstractions de plus tangibles figures, si, tout au moins, l’espace onirique peut se donner en tant que palpable-saisissable.

  

   Imaginons un rêve avec son inévitable emmêlement, avec sa confondante dialectique, avec ses inouïs clairs-obscurs, avec ses banlieues interlopes, avec ses brusques fulgurations qui, parfois, se résolvent en de sibyllines dérobades. Le fond du songe, si du moins il existe, se retire dans un noir dense, genre de toile à la Soulages, manière d’Outre-Noir dont on aurait retiré « l’outre », il ne demeurerait que « le Noir en tant que Noir », autrement dit une fermeture qui ne pourrait dire son nom. Avec cette intensité de sourd bitume, notre corps se confond comme s’il ne pouvait exister qu’à se différencier, à s’extraire de cette jungle tragiquement chromatique, à se distancier de ce qui le retient en une geôle pré-existentielle.

   Donc, depuis le massif encore celé de notre anatomie, nous percevons, tout autour de nous, une sorte de décor à la De Chirico, un ciel vert-de-grisé avec des reflets de soufre, un sol de terre brune strié de vagues lignes de fuite, une large bâtisse de briques éclairée d’une immatérielle lueur, de hautes tours aux angles, puis une autre bâtisse teintée d’une ombre pareille aux eaux glauques des aquariums, un Spectre s’en détache à peine, tête oblongue, bras demi levés, plis architecturés d’une vêture ceinturant son corps ; puis une autre bâtisse avec un dôme en forme d’œuf ; puis une autre bâtisse encore, à la façade blanche, surmontée de deux hautes cheminées rouges,  sang de bœuf. Puis, au premier plan, comme surgissant du motif de la toile, un autre Simulacre dont on ne voit que le buste blanc drapé d’un linge, une sorte d’écharpe en résille, enfin et surtout, une tête également oblongue qui « joue » avec la forme homologue du Spectre précédemment évoqué. Les prétextes à exister, donc à se détacher d’un Néant originaire, sont minces, pour ne pas dire illusoires, chimériques. De ce réel quasi irréel, rien ne semble pouvoir paraître qu’à l’aune d’un immédiat retour à l’abîme, à « l’in-signifiance ». L’envers du signifié, l’opposé du sens, la volte-face au regard

 

de tout ce qui sculpte dans l’informe, les mérites de la Parole ;

de tout ce qui dessine dans les massifs d’ombre, des silhouettes de clarté ;

de tout ce qui imprime au cœur même du silence

un chant pareil au geste d’incantation des Sirènes,

celui-ci fût-il suggestif et seulement doué d’intentions maléfiques.

  

   Mais si nous regardons avec toute l’attention nécessaire l’esthétique de ce rêve, nous prenons conscience, qu’en lui, au plus secret de ses apparents abysses, parmi ce décor réifié, parmi ces Mannequins d’osier et de plâtre, ce théâtre d’Ombres en quelque sorte, quelque chose s’élève identique au faible murmure de la source sous le couvert des mousses.

 

Parmi la verte désespérance,

parmi la fermeture Malachite,

parmi l’Olive avare, retenue,

parmi Sarcelle à peine plus affirmée,

une once de nitescence se lève,

certes sur le mode mineur,

des lignes vaguement humaines,

Spectre, Simulacre, Mannequin,

donnent le change, nous touchent au plus près,

une pré-humanité rencontre une humanité, la nôtre,

et cet infime mouvement se suffit à lui-même

pour faire naître en nous,

dans le nœud le plus essentiel qui soit,

 

la lumière d’une chair future avec la plénitude

de son possible accomplissement.

 

C’est comme si de cet étonnant face à face,

épiphanie contre épiphanie,

 altérité contre altérité,

comme si d’un Silence l’Autre,

un Hymne pouvait avoir lieu,

connaître son propre rythme,

épeler son intime cadence,

initier son propre flux-reflux,

animer cette diastole-systole,

phénomène de toute vie en sa force expansive,

en sa puissance potentielle car nous ne sommes

que par cette sublime mouvementation,

par cette palpitation antédiluvienne,

cette syncope universelle qui,

depuis le règne éternel du vivant,

nous font être ce que nous sommes,

d’épisodiques et continus frissons,

de rutilantes et d’obscures palpitations,

de saisissantes et insignifiantes commotions.

  

   Ce qu’il convient de bien apercevoir, en toute chose du règne ontologique, c’est que, de prime abord, toute œuvre, toute manifestation, toute existence sont nécessairement de provenance symboliquement nocturne,

 

au motif que nos yeux ne peuvent

nullement embrasser la totalité de l’univers,

que derrière l’adret lumineux,

toujours se révèle un ubac ténébreux,

au motif que la naturelle limitation

de notre connaissance ne perçoit

jamais du Monde observable

qu’un infime fragment,

au motif que ce qui se donne

sous la figure de l’Être

se confronte toujours à l’infinie

vastitude du Néant.

 

   C’est ceci la pesanteur et la grande fatigue de l’humaine condition, grimper la pente de la montagne avec, toujours en ligne de mire, cet énorme rocher de Sisyphe qui, d’un instant à l’autre, peut réduire à néant notre prétention à exister, à créer, à aimer.

 

 Mais dès ici et puisque « L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde », suivons donc cette indication digitale et voyons en quoi quelques œuvres, précisément du monde esthétique, peuvent, adéquatement lues, nous délivrer « d’une partie de notre nuit », et nous conduire ailleurs que dans un paysage qui serait à lui-même sa propre finitude.

 

« Sortir de la nuit » - Première posture : « La Mésentente » - Jean Dubuffet

 

Sortir de sa nuit

   Tout d’abord, penchons-nous sur « La Mésentente » dans « Théâtres de mémoire » de Jean Dubuffet. Au premier regard, ce n’est que du confusionnel, de l’égaré, de l’errance qui se manifestent d’un bord à l’autre de la toile. En un premier geste de la vision donc, c’est un curieux chaos qui nous fait face et nous sommes comme le nouveau-né sortant soudain de sa nuit intra-utérine pour surgir dans le monde éblouissant de la pure blancheur, de la violence des couleurs, de l’intrication incompréhensible des formes qui ont l’air d’une conspiration bien plutôt que d’un accueil. Donc les motifs nocturnes sont nombreux qui nous font perdre nos orients. Nous sautons d’une variété l’autre sans vraiment nous repérer en quelque façon dans cette manière de stupéfiant maelstrom. Un peu comme si, débarquant sur une planète inconnue, ce serait un pur lexique hiéroglyphique qui nous rencontrerait. En nous serions un Champollion aux mains vides. Mais, l’instant de la surprise passé, nous accommodons, nous décillons notre regard et alors quelques faibles lumignons se mettent à clignoter ici et là. Bientôt, nous serons en terrain de connaissance, une fratrie s’annoncera, une amitié se lèvera, une liaison prendra racine. Et d’où viendra le « miracle » ? Mais bien évidemment, des présences humaines contiguës qui tisseront tout autour de nous un cocon de joie. Reconnaissant ces sublimes Altérités, du même coup c’est notre identité qui sera confirmée, c’est notre possibilité d’être qui recevra un magistral accusé de réception.

  

   Certes ces mises en scène de l’anthropos se révéleront en tant que théâtrales (« Théâtre de mémoire »), mais aussi en tant, peut-être que pures réminiscences (mémoire d’un théâtre) d’un passé se dissolvant dans la résille floue de jours qui, aussi bien, peut-être, n’ont jamais existé que dans les entrelacs de l’imaginaire. Mais peu importe qu’il s’agisse d’une représentation, d’une métaphore, d’une esthétique, du début d’un concept : seule la Présence compte. Elle confirme la nôtre, lui confère ses assises les plus sûres. Car, à l’évidence, ces étranges Personnages de la « Mésentente », l’Artiste nous en a fait le don de la même manière qu’il aurait confié le soin de nos propres existences à la disponibilité de l’Ami, à la générosité du Compagnon de route.

   Ces minces Effigies prêtent tout à la fois à sourire, comme le feraient d’aimables Marionnettes, prêtent tout à la fois à prendre en compte le tragique faisant effusion de ces visages barbouillés, balafrés, presque biffés. Tous ces traits de pinceaux, toute cette confusion de lignes, ces effets de transparence des corps nous disent le fragile de notre Condition et, partant, le prêt qui nous a été consenti, qu’un jour il nous faudra solder. Obscur du Destin sur qui fait phénomène l’esquisse d’un sourire, l’efflorescence d’une possible félicité. La force picturale de « La mésentente » consiste à se figurer sous la forme du puzzle, avec ses fragments vivement colorés, teintes chaudes, solaires, que viennent rabaisser d’autres fragments crépusculaires, nuiteux, couleurs froides qui versent en direction du noir et de sa fermeture. Mais quoi qu’il en soit de ces contrariétés, un premier lambeau de nuit aura été effacé. Certes l’aube est encore loin qui grésille depuis l’impatience de son futur. Attendre est la seule posture qui, ici, soit possible.

 

« Sortir de la nuit » - Seconde posture : « Danseurs du désert » - Karel Appel

 

Sortir de sa nuit

   Si nous mettons en relation « La mésentente » de Jean Dubuffet et « « Danseurs du désert »  de  Karel Appel, nous trouvons un certain degré de familiarité. La valeur formelle du dessin, dans une oeuvre comme dans l’autre, se fonde sur un flou, un brouillage de l’acte perceptif. Si bien que chez Appel, les formes, à la fois humaines et animales, ne sont nullement clairement déterminées, comme si l’Artiste, mêlant les lignes, voulait nous priver de points de repère, au point que ses « Personnages » ne sont, de prime abord, que des gribouillis semblables à ceux que produisent de tout jeunes enfants. Ce n’est qu’à l’aune d’une attention soutenue que nous pouvons décrypter les signes les plus évidents de ce que l’on pourrait nommer une « fantaisie graphique ». Un peu à la manière dont nous interprétons, parmi la complexité des nuages, tel visage, tel corps, telle silhouette. L’impression visuelle se dégageant de cette seconde œuvre est, de façon convaincante, plus ouverte, plus rayonnante que la précédente, les desseins nocturnes y sont moins affirmés, presque inapparents, parvenus à leur étiage. Du reste le titre de cette peinture ne nous laisse nul doute sur le fait que le Peintre du mouvement Cobra ait joué sur la tension jouant nécessairement entre un « Désert » de nature sauvage aussi illisible que peut l’être le retirement de la Nuit, tension donc avec la figure des « Danseurs », teintée d’allégresse et de bien-être. Si l’Ombre n’est pas totalement vaincue, elle ne paraît que dans un léger filigrane annonciateur d’une aurore à venir.

 

« Sortir de la nuit » - Troisième posture : « Convergence » - Jackson Pollock

 

Sortir de sa nuit

   Si, jusqu’ici, notre argumentation de l’effacement nocturne a consisté à mettre en évidence la Posture Humaine en tant que sémantique chargée de sens et de vie, l’on se questionnera à bon droit sur le choix de la peinture de Pollock, « Convergence ». En une première approche, l’illisible se donnant en tant que seul mode de compréhension de l’œuvre, cette dernière paraît être rapportée au sujet traité de manière purement décalée. Et pourtant, loin s’en faut que cette image ne soit hors-champ. En serait-il ainsi que, de toute manière, la trace humaine y serait inscrite au titre du geste de l’Artiste dont ce dripping est le vivant témoignage. L’on peut aisément affirmer que c’est le corps même du Peintre qui est ici projeté, sorte de vivant Test de Rorschach faisant apparaître l’énergie pulsionnelle attachée à ce type de graphisme spontané, instinctif. Au prix d’un simple effort de l’imagination, l’on pourrait apercevoir, arc-bouté sur sa tâche, Pollock, pinceau en main, laissant s’égoutter la peinture, longs filaments imprimant sur la toile l’étonnante aventure de l’art en train de se faire.

Sortir de sa nuit

Mais il y a plus que cette évocation de l’énergie créatrice clairement visible, il y a, de toute évidence, chorégraphie et, essentiellement dans les trajets initiés par la peinture blanche, nous pouvons deviner des formes strictement humaines, un genre de farandole à l’œuvre, ceci faisant écho aux « Danseurs du désert » de Karel Appel. Ici, la nuit originaire consent à régresser, à laisser la place à cette large effusion cosmologique, à ce brouillage céleste tel qu’il résulte d’une vision panoptique qui se laisserait aller à prendre en compte, dans une manière de glissement temporel, la totalité du firmament en sa lente dérivation, pullulation de la Voie Lactée au travers de l’emmêlé tapis des constellations.  

 

Mais, en guise de conclusion, reprenons une partie de l’énoncé leclézien :

 

« L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde »

 

   Et tâchons de voir en quoi ces parcelles mondaines-humaines nous aident à y voir plus clair dans le versant nocturne-métaphysique qui est notre lot le plus réel, celui du destin qui nous est alloué avec l’itératif clignotement de ses marges en clair-obscur.

 

Ou bien le clair domine et c’est la joie.

Ou bien l’obscur domine et c’est l’affliction.

  

    Le Monde de Jean Dubuffet se présente à la manière d’un champ mêlant, tout à la fois, ses zones unies, vivement colorées, ces rouges Ponceau, ces bleus profonds, ces Terres de Sienne.  Tout un « Paris Circus » au milieu duquel le peuple finalement triste, immobile, affligé de vivre de ses Effigies paraît être à la recherche, de son propre Soi.  Quête d’un peu de lumière qui viendrait rehausser les parages contingents d’une existence aux prises avec les affres du quotidien. Sorte de fresque ironique affairée à sa propre dialectique, geste d’infini clignotement qui, en un même mouvement, donne et retire, offre et soustrait, rend grâce et ignore.

 

   Le Monde de Karel Appel, contrairement à l’impression première produite par la vision de l’œuvre de Dubuffet, se montre immédiatement à la façon d’une puissante irradiation solaire dont on tirera la logique déduction que la lumière étant d’emblée présente, nul n’est besoin d’en chercher ailleurs la confirmation. Tout y paraît sous le signe d’une pure béatitude Mais ce jugement trop hâtif ne retient que le lumineux, à défaut de percevoir l’ombre qui s’y dissimule intérieurement. Chez l’Artiste de Cobra, la représentation de la figure humaine est presque toujours contrariée par la violence du trait, son constant éparpillement, l’émergence de ses formes toujours remises en question par la force d’une biffure paraissant vouloir constamment détruire ce qui vient tout juste d’être construit. Manière de félicité qu’obombre la décision d’une Moire dissimulée, dont on ne perçoit que le geste castrateur, l’intention dévastatrice. Ce qui existe est, par définition, en même temps, ce qui, déjà, n’existe plus.

 

   Le Monde de Jackson Pollock inonde le Voyeur d’un tel fourmillement, d’un tel foisonnement, que la sensation qui émane de ses toiles semble se résumer à cet étrange vertige illisible, identique à l’écriture d’un texte dont les mots sans séparation confineraient au pur non- sens, savane colorée où le mélange, la confusion, l’emmêlement constituent le seul et unique motif d’être. Ce n’est qu’avec du recul et une volonté inquiète de trouver quelque fil rouge que l’Observateur se sort provisoirement de l’embarras qui l’assaille. Ici, la lumière n’est nullement unie et aisément repérable, elle est une sorte de figure en pointillés, un genre de crépitement d’étoiles dans le sombre d’un ciel si éloigné de Soi qu’on le penserait au-delà de la conscience humaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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