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30 août 2026 7 30 /08 /août /2026 07:27
Les heures de Grise Incertitude

Photographie : Léa Ciari

 

***

 

   « Les heures de Grise Incertitude » énonce le titre avec un air de troublante énigme, sinon de total mystère. Oui, car tout est Gris Majuscule, tout est dans la manifeste Incertitude des choses qui ne brillent qu’à mieux s’éteindre aux regards des Curieux et des Inquisiteurs de Sens. Sens Majuscule. Mais le Sens Majuscule existe-t-il au moins, ne serait-ce qu’à l’illisible mesure d’un sens minuscule dont nous serions en quête depuis la nuit des temps sans en jamais pouvoir saisir la moindre bribe ?

   « Faculté de connaître, de comprendre, d'apprécier de façon intuitive et immédiate (un ordre de choses, des valeurs) », nous précise le dictionnaire à propos du « sens ». Mais, en réalité, que connaissons-nous des Autres, du Monde, à commencer par nous-mêmes ?

 

Ce SOI si peu assuré de son être qu’il ne paraît avoir,

clin d’œil homonymique, que la texture d’un fil de SOIE

dévidant son arachnéenne présence

dans une manière de vide sidéral,

un vide sans centre ni périphérie,

un vide en tant que vide.

 

Et cet étonnant AUTRE,

ne serait-il que notre intime projection

en écho sur cette fuyante Esquisse

si vite éclipsée que nous doutons

qu’elle n’ait jamais existé.

 

Et le MONDE, cette entité métaphysique

dont nul ne peut connaître les contours,

que nul ne peut tracer au graphite, sur le vierge du Vélin,

ellipse tournoyante, infini vertige

qui s’empare de nous dès que nous quittons

notre Monde minuscule pour nous confronter

au Majuscule à l’infinie amplitude.

 

Et les CHOSES, le flou volontaire de cette nomination

ne dissimule-t-elle, en son sein,

la prétention idiote que nous avons, impatiemment,

à nous en emparer comme s’il allait de soi

que les CHOSES soient nôtres en leur verticale concrétude.

 

Et les VALEURS, elles que le génie de Nietzsche

a comburées à la flamme de sa pensée dionysiaque,

ce coup de marteau philosophique

qui brise sans ménagement les idoles

de la « Reine des Sciences ».

 

Créer de nouvelles VALEURS

à la hauteur de la Volonté de Puissance.

Mais qui possède Volonté,

qui possède Puissance,

si ce n’est un Démiurge caché

qui guide notre bras, fait s’agiter

nos doigts dociles à la hauteur

de l’imperium qu’il manifeste

à notre encontre, cet étonnant Démiurge ?

 

Voyez-vous, plus on essaie de pénétrer

dans le cercle du Savoir,

plus une irrésistible force centrifuge

nous en éloigne à la vitesse des comètes.

 

  Et puisque les profondes considérations métaphysiques semblent se refuser à nous, tournons-nous, provisoirement, vers un essai de poétiser ou, du mois de conférer aux choses une sorte d’aura qui en atténue la trop évidente rigueur. Alors nous disons au contact de cette belle image :

 

CENDRE

LAVE

GALET

 

   Nous disons ceci au simple motif que le GRIS, ce Médiateur sans égal des choses, nous livre sa profondeur selon ces trois dimensions lexicales, toutes les autres échouant à décrire ce qui fait face.

 

   Cendre est la mesure impalpable de ce sidéral espace qui s’interpose entre deux Silhouettes dont, pour l’instant, nous renoncerons à préciser forme et identité.

   Lave est la lumière aurorale qui se diffuse tel un lent magma sur les flancs de bien étranges Présences.

   Galet est la douceur même, que nous imaginons ovale, cette forme parfaite qui unit deux Itinéraires se voulant celui d’une unique et assemblée Communauté.

 

LAVE

GALET

CENDRE

 

GALET

CENDRE

LAVE

 

Comme si un immémorial Destin

s’était inscrit à la cimaise des fronts

 en ces trois variations

qui ne sont que répétition du Même

à l’infini du Temps, giration de l’Espace

 en son foyer le plus étroit.

 

   Nous sortir de ce vague onirisme cosmopoétique afin que, nous plaçant au centre même de la représentation, quelque chose puisse se dire s’ajointant au familier, à l’usuel, au quotidiennement rencontré.

 

   Le jour, encore imprononcé, est une infinie courbure ne pouvant trouver le lieu de sa chute.

   Le jour peine à se dire tant la Nuit souveraine, accrochée à ses basques, le retient captif, en-deçà de qui il est. Nuit noire, compacte tout autour, Nuit-matrice qui retient tout en ses nébuleux et fuligineux arcanes. Cadre nocturne dont nul ne paraît pouvoir se soustraire. Comme si les deux Silhouettes présentes sur le mode mineur ne paraissaient que dans l’instant de notre incisif regard, elles ne tarderont guère à rétrocéder en de mystérieuses fosses abyssales comme si, brusquement, mises en abyme, elles n’avaient eu la prétention que de luire l’espace d’une courte vanité. « Trois p’tits tours et puis s’en vont ».

 

Risible madrigal,

drolatique samba,

burlesque madison.

Valse à deux temps :

UN, le Clair de la Présence,

DEUX, Le Nocturne de l’Absence.

 

Entre les deux,

juste un éclair,

juste une étincelle,

juste un javelot de lumière

lancé en direction de l’Infini.

Nul retour espéré.

« Fin de partie » à la Beckett.

  

   Certes, me direz-vous, « vos assertions sont obscures, sinon tragiques et le monde est affecté de si nombreux maux que rien ne sert d’en rajouter ! » Mais, chers Lecteurs, je ne brode nullement, je ne fais nul projet sur la comète, je me contente, depuis le retrait de ma mansarde, de viser le Monde, de jauger l’Image, parmi la profusion d’Images médiatiques, à l’aune de ce qu’elles présentent, à savoir le couperet d’une dialectique, Noir/Blanc, dont Nous-les-Voyeurs ne sommes que les invisibles et inopérants ordonnateurs. Les choses nous dépassent du haut de leur destinale empreinte et il ne nous reste que le parti, sinon d’en rire, du moins d’en prendre acte, puis de nous retirer sur la pointe des pieds en un lieu de quasi solitude. Et puisque je nomme « Solitude », ces deux Présences/Absences, ne sont-elles le lieu de son actualisation la plus patente, l’espace de son accomplissement le plus radical ?

  

   Mais quelle allégorie nous est ici contée ? Divertissons-nous au jeu des interprétations immédiates. Par définition, elles sont toujours fausses, ces projections conceptuelles, pour la simple raison que le réel, en son confondant fourmillement, se livre sous tant d’esquisses différentes qu’il faudrait être soi-même placé sous l’autorité d’une loi implacable nous délivrant, toujours, le sceau d’une unique et insubstituable Vérité dont nous serions les Détenteurs pour la suite des temps à venir. Or loin s’en faut que ce fameux réel nous soit remis avec la claire évidence d’une certitude ! C’est pour ce motif que cet article se place sous le registre de l’incertitude. En différer serait acte de pure inconscience, sinon profession de foi d’une vanité sans bornes.

  

   Nous n’avons encore guère dit des deux Entités Humaines qui occupent le centre de la photographie et, du reste, la suite en sera la vivante illustration, seul le Silence conviendrait mais, par essence, l’Homme est bavard à qui le Verbe a été remis avec une certaine légèreté, sinon avec pure inconséquence.

 

Peut-on parler du vent invisible couché

sous la lame transparente du ciel ?

Peut-on parler du sourd bruissement des feuilles,

quelque part, en automne, dans le

clair-obscur d’un sous-bois ?

 

Peut-on parler de la couleur d’un sentiment

dès lors que celui-ci se confond avec la goutte

d’une larme au bord d’un cil ?

 

   Sachez-le, et d’une manière définitive, nous ne pouvons proférer que des meutes de bruits blancs, tellement le réel, toujours en-deçà ou au-delà de nous, se refuse à nos curieuses paroles, elles ne sont que de laine et de coton qui se fondent dans le troublant anonymat

 

des anecdotes sans intérêt,

des conjectures gratuites,

des contingences sans épaisseur.

  

   Sans doute me direz-vous, avec raison, prends-je plaisir à mystifier, à égarer, alors que ces deux formes n’ont d’énigme que ma lourde tendance à tout verser au compte de la Métaphysique dont, au cours du temps, j’ai fait le seul orient vers lequel diriger mes regards, la seule perspective selon laquelle bâtir une fragile et chancelante herméneutique. Certes, certes, mais encore ?

  

   Au risque de vous contrarier, j’affirme que ces deux Silhouettes Humaines, une Femme au premier plan, un Homme au second, n’ont nulle réelle existence, qu’ils ne sont que des prête-noms pour des considérations bien plus souterraines, plus occluses. Les corps ici présents, du moins figuralement, métaphoriquement, sont de pures hypothèses ; ils sont, au sens propre, « méta-physiques », en dehors, en-deçà-au-delà de la stricte et concrète physique, éloignés d’une nature déterminée qui en délimiterait les contours.

 

Ils sont de purs onirismes flottant

au large de notre imaginaire,

ils sont de simples évanescences,

des figures allégoriques semblables

à La Faucheuse personnifiant

l’acte de privation de la Vie.

Ce sont des manières d’auras

entourant, de leur chape d’invisibilité,

l’architecture du visible.

  

   Et, soudain, si j’évoque, devant vous, les noms sans doute troublants d’Éros et de Thanatos, vous ne tarderez guère à percevoir, comme en filigrane de mon obscur discours, ces deux versants ontologiques de l’être humain, cette énergie nécessairement bipolaire qui anime nos pulsions fondamentales, cette fragile ligne de crête sur laquelle nous cheminons, toujours susceptibles de verser dans le naturel tragique du non-exister alors même que nous luttons farouchement afin de persévérer en nos êtres, afin de célébrer le mérite du futur et du toujours-renouvelé.  Dès ici, suspendus que vous êtes entre Éros-Lumineux et Thanatos-Ténébreux, vous sentez bien monter en vous cette sorte de raphé médian, cette diaclase qui vous scindent en deux parties quasi égales, vous vous percevez donc comme l’étrange siège de l’ENTRE-DEUX, autre nom pour le Vivant toujours placé sous l’empire de l’entropie, c’est-à-dire constamment exposé à la finitude alors qu’il ne rêve que d’infinitude. Si nous reprenons le triptyque lexical précédent,

 

CENDRE

LAVE

GALET

   

   nous prendrons rapidement conscience que, faute d’être de simples choses, ces états de la Nature sont de purs intermédiaires entre deux états, le Vivant et le Non-Vivant :

 

Cendre est l’entre-deux du bois et de sa destruction

Lave est l’entre-deux du feu et de sa dissipation

Galet est l’entre-deux de la pierre et de sa dissolution

 

   Munis de ce viatique interprétatif, c’est à nouveaux frais que notre regard se livrera à la désocclusion de ceci même qui se refuse, d’emblée, à notre compréhension. Ni lui, l’Homme-énigmatique, ni elle la Femme-nébuleuse ne sont les personnifications d’Éros et de Thanatos. Aucun des deux ne saurait prétendre endosser la vêture exclusive du Vivant ou bien celle du Non-Vivant.

 

Chacune des deux figures

est en partage, poinçonnée qu’elle est

nécessairement d’Éros-Lumineux,

de Thanatos-Ténébreux.

 

Chacune des deux figures est en dette, pourrait-on dire,

d’une mesure joyeuse de l’exister,

d’une mesure triste du non-exister.

 

« Bonheur fragile » disait autrefois le titre d’un livre d’Alfred Kern.

 

Ce titre, à lui seul, est comme la mise en abyme

du Bonheur dont Éros est la figure solaire,

lequel bonheur ne peut que faire fond sur

la Fragilité dont Thanatos est l’emblème terrible

et, semble-t-il nécessaire,

au motif que tout avers d’une monnaie

appelle le revers comme son complément.

  

   C’est moins en chacun de ces « Personnages » que se lit l’intensité du drame humain, que dans le style vigoureusement contrasté que Léa Ciari (coutumière du fait avec bonheur, ici assumé), a adopté en cette confrontation sans dérobade aucune,

 

d’un Blanc-virginal en lequel

nous pouvons aisément reconnaître

la projection chatoyante d’Éros,

face riante opposée

au Noir-funeste

de Thanatos

lequel ne fait que nous acculer

à notre condition mortelle

sans que quelque fard ne vienne

en atténuer le terrible éclat.

 

   Toujours, nous-les-Humains vivons sous ce double régime existentiel qui, des cimaises de la pure beauté nous précipite, de Charybde en Scylla, en ces fosses carolines dont nous redoutons le caractère irréversible.

 

Là s’arrête le mouvement dialectique

continuel du jour et de la nuit.

Là s’interrompt la pulsion diastole-systole

qui anime nos cœurs.

Là se tarit le rythme à deux temps

de l’acte d’amour.

   Triste certitude d’un chemin barré d’une croix. Et, étonnamment, c’est bien parce que le chemin est barré qu’il prend valeur, nous délivrant à intervalles réguliers, tel l’égrénement continu des gouttes d’eau se détachant d’une margelle pour plonger dans le mystère sombre de la gorge du puits, nous délivrant donc des notes claires, cristallines, qui font de nos courtes joies des instants de pur émerveillement !  

 

   Léa Ciari possède ce talent discret de nous accompagner, en des contrées de métaphysique teneur, ménageant cependant, à la mesure d’un art photographique infiniment maîtrisé, ces icônes en Noir & Blanc qui, longtemps, habitent nos inconscients,

 

manières de photophores presque inaperçus,

genres de scintillements stellaires

forant de leur œil bienveillant

la nuit compacte partout répandue.

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