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3 septembre 2026 4 03 /09 /septembre /2026 07:23
Fascination de la touche pointilliste

« Les îles d’or » (1891-1892)

 

 

***

 

Sur Henri-Edmond Cross :

 

 

   « Installé dans le Midi dès 1891(…) fasciné par le flamboiement des couleurs solaires, Cross a été l’un des précurseurs du fauvisme, en liaison avec Matisse. Celui-ci était venu travailler en sa compagnie, dans le Var, pendant l’été 1904, et composera, l’hiver suivant, ‘’Luxe, calme et volupté’’, l’un de ses rares tableaux pointillistes.

   L’élégance, la fraîcheur et l’exquise liberté des toiles de Cross ont assuré le succès d’un peintre finement intuitif. Ses œuvres reflètent une analyse lyrique de la lumière, une euphorie qu’il a exprimée notamment en évoquant des sujets mythologiques païens, comme s’il avait voulu marquer de panthéisme sa relation avec la nature. Vers la fin de sa vie sa peinture fait même preuve d’une exaltation libérée par l’envie de s’y fondre. »

 

(L’Aventure de l’Art au XX° siècle)

 

*

 

Synthèse IA :

 

Évolution Artistique et Style

  •  

   « Les débuts réalistes : À ses débuts, il adopte un style plutôt académique et naturaliste aux tons sombres. Pour éviter toute confusion avec le célèbre peintre Eugène Delacroix, il choisit en 1881 de traduire son nom en anglais et signe désormais « Cross ».

    Le tournant néo-impressionniste : Co-fondateur de la Société des artistes indépendants en 1884, il se lie d'amitié avec Georges Seurat et Paul Signac. Il adopte pleinement la technique du pointillisme (ou divisionnisme) au début des années 1890.

   La libération de la couleur : Établi dans le Var (au Lavandou) pour des raisons de santé, la lumière de la Méditerranée transforme radicalement sa palette. Cross abandonne progressivement les points minuscules de Seurat pour de larges touches rectangulaires, semblables à des mosaïques. Ce style mosaïque, caractérisé par des couleurs pures et vibrantes, influencera profondément le fauvisme naissant après une visite de Matisse à son atelier en 1904. »

*

 

   Afin de pénétrer l’essence même de l’œuvre de Cross en ses variations les plus subtiles, nous procèderons à partir de trois de ses œuvres en les lisant de manière antéchronologique,

  

d’abord la toile de 1902-1905, « Ponte San Trovaso »,

puis nous nous arrêterons sur l’œuvre de 1899 « Un canal à Venise »,

et terminerons notre tour d’horizon avec  « Les îles d’or » de1891-1892

  

Notre interprétation de ces œuvres présentant la caractéristique visuelle suivante :

Fascination de la touche pointilliste

Cette manière de représentation synthétique ne sera pas sans rappeler la technique du « fondu-enchaîné » ce « montage visuel ou sonore où une première image (ou un son) s'estompe progressivement tandis qu'une seconde apparaît à sa place. » (IA) Ceci veut symboliser l’idée d’une continuité créatrice à l’œuvre tout au long d’une carrière artistique. Si nous reprenons ici l’analyse citée plus haut, nous pourrions dire que :

 

« Ponte San Trovaso » correspond à la manière Réaliste,

« Un canal à Venise » illustrerait la touche Néo-Impressionniste

Alors que « Les îles d’or » seraient l’acmé de la Libération de la Couleur

 

   Et nous faisons l’hypothèse que ces subtiles nuances, loin d’être de simples marquages grapho-picturaux, sont bien davantage le chemin d’un progrès quant à la qualité même du regard que nous qualifierons de « philosophico-phénoménologique »,

 

le réel perdant progressivement de sa substance, de sa matérialité,

pour se diriger vers une touche médiane mêlée d’irréalité,

pour se conclure en cette vision quasiment imaginaire

empreinte d’un vibrant onirisme.

 

   Disant ceci, nous mettons en exergue de notre méditation, l’effectivité d’un art porté à l’extrême pointe de son mérite (« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible »), selon la célèbre assertion de Paul Klee), considération pleinement paradoxale en apparence, puisque

 

c’est bien l’effacement de la touche, son irisation,

sa qualité éphémère-évanescente,

sa presque annulation qui révèlent l’Art

en sa manifestation certes voilée

mais saisie de manière finement intuitive,

aussi bien par la vision crossienne des « Îles d’or »,

qu’à la mesure de la vision des Voyeurs

qui doit se faire quasi rimbaldienne,

affirmant que  « Le Poète se fait voyant par un long,

immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».

  

   Le Poète-Artiste ou l’Artiste-Poète, ceci est hautement réversible, ménageant au creux même de sa vision des choses cette singularité optique qui fait l’économie des sens usuels, pour lui substituer ce que nous pourrions nommer

 

un « sixième sens »,

cette manière de sens surnuméraire

forant la dure carapace du réel

afin de lui substituer une sorte « d’illumination »

(toujours l’esprit de Rimbaud à l’entour

de la magie opératoire métamorphosant

l’ordinaire en « extra-ordinaire »).

 

Dès lors c’est l’ordre logique du Monde

qui se trouve qualitativement modifié :

 

le simple et brut Percept devient Affect,

le simple Affect encore poudré de primitivité

devient Concept, considéré en tant que

plus haute effectivité d’une conscience attelée

à la rude tâche de saisir le monde

en son épaisseur-profondeur la plus exacte,

la plus révélatrice de signification.

 

Lors de ce processus au long cours,

la Matière se défait de sa bogue urticante

pour se vêtir de la diaphanéité chatoyante de l’Esprit ;

la sublime Idée se propose en lieu et place du têtu Factuel ;

la Pesanteur le cède à l’Allégie ;

l’Opaque se résout en pure Transparence.

 

   Lors de ce bref périple, nos Lecteurs et Lectrices habituels (ils sont rares et d’autant plus précieux !) auront saisi notre naturel tropisme quant à notre constante volonté de barrer l’Immanence afin de libérer la Transcendance, d’appeler l’Idéel et l’Idéal comme seuls moyens d’échapper au registre sinistre des apories et autres non-sens qui accablent la Planète et la réduisent au statut peu enviable du presque néant. Toujours, à des fins de simple prophylaxie mentale, convient-il que nous tentions de nous soustraire aux dures lois des évidences ordinaires pour nous en remettre à des perspectives de bien plus haute valeur.   Que Certains, Certaines définissent cette conduite sous les termes fâcheux de pur solipsisme, de paranoïa intellectuelle, ceci nous importe peu au simple motif que nous ne pouvons agir que sous l’emprise d’un geste qui nous est strictement naturel, « congénital » si nous osons ce lexique singulier.  Exciperions-nous de cet ordre que nous risquerions le naufrage permanent et que nous préférons le cabotage le long de nos propres côtes, loin des prétendues navigations hauturières dont nous ne percevons l’intérêt qu’a minima. (Refermons la parenthèse).

 

   Dès ici, et dans l’esprit de ce « pèlerinage aux sources », pour parodier le titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, nous décrirons successivement chaque toile à la lettre, et, ce faisant, nous nous rapprocherons progressivement de cette forme d’Art que nous jugeons de la plus haute intensité, laquelle se définit en tant que « Libération de la Couleur », qu’à notre tour nous avons affectée des termes, laudatifs s’il en est, de « Fascination de la touche pointilliste », souhaitant indiquer par le vocable de « Fascination », ces états qui, pour être « seconds », n’en sont pas moins de haute tenue, nous convoquons « l’Attirance qui subjugue », « l’Enchantement » selon les définitions du dictionnaire.

 

*

 

« Ponte San Trovaso »

 

   Certes, nombreux, nombreuses ceux et celles qui relèveront le flou évident qui monte de cette toile soi-disant « Réaliste ». Bien évidemment tout est relatif et cette toile, envisagée dans sa confrontation aux deux autres, se dote d’une représentation conforme aux exigences du réel. Chaque chose est à sa place de chose. Le rapport entre elles, les choses,  est bien le rapport conventionnel qu’établit toute vision claire de ce qui nous fait face. Que le trait de peinture se donne selon des formes tremblantes, frémissantes, n’enlève rien au caractère affirmé de chaque élément du tableau. Tout y est aisément reconnaissable, aussi bien les motifs paysagers que les humains. Å preuve, quiconque pourrait facilement bâtir une narration à leur sujet, décrire la scène comme étant celle de la vie quotidienne avec ses minces événements, ses rencontre fortuites, ses ambiances exactement mondaines.

Fascination de la touche pointilliste

Observant cette œuvre, nul doute ne se fait jour dans notre esprit quant au contenu manifeste de la représentation. Ramené à la dimension de l’élémental, nous pourrions dire que ce parti-pris artistique est strictement de nature terrestre, chtonienne, avec la précision de son architecture, le souci de ses détails, la qualité des enchaînements logiques qui attachent, les uns aux autres, les différents secteurs de l’image. Tout s’assemble selon les règles d’un mérite mondain, du souci habituellement manifesté au regard de notre environnement le plus familier.

 

*

 

 

« Un canal à Venise »

Fascination de la touche pointilliste

   « Un canal à Venise » s’inspire de règles de composition formelles bien différentes de ce qu’elles étaient dans « Ponte San Trovaso ». Le lexique pictural diffère en tous points. D’une façon évidente l’assurance réaliste s’estompe pour gagner ce qui a été qualifié, plus haut, de « Néo-Impressionnisme ». En effet, le pinceau est devenu plus léger, plus fluide, abandonnant l’élément terrestre pour gagner l’aquatique, l’uligineux, l’instable, le mobile. Maisons, eau, gondoles sont suggérées bien plutôt qu’affirmées. L’irisation optique n’est pas sans nous faire penser à l’image-titre de l’Impressionnisme « Impression soleil levant » de Monet.  Tout y devient le peu assuré de soi, tout se dissimule derrière un genre de floculation, tout participe à la confusion, à l’emmêlement des présences qui, à la limite, ne sont que les bords de l’absence.

   D’aliénée qu’elle était, la brosse se découvre infiniment mobile, pourvue d’une liberté nouvelle qui la fait danser au rythme improvisé de la main de l’Artiste, la facture de l’œuvre important moins que l’effet qu’elle produit sur le plan des affects des Regardeurs, sur leur sensibilité, sur la semence qui se répand à leur insu dans le germe de leur vie intérieure. Comme s’il existait une manière de « Fil de la Vierge » reliant l’âme du Visiteur à celle du tableau et, par voie de conséquence, à celle du Producteur de sens qui pose sur la toile le lexique d’une passion contenue mais bourgeonnante, mais captivante, mais subjuguante. Regardant, c’est un peu, sans doute beaucoup même, de notre conscience qui s’invagine dans cette sorte de « marine » songeuse dont on penserait que, peut-être, c’est notre propre esprit qui en a conçu la naissance puis sa perdurance, tout au moins le temps de l’observation.

 

*

 

« Les îles d’or »

 

Fascination de la touche pointilliste

   Là, nous sentons bien que nous sommes parvenus au terme d’un processus (bien évidemment ceci ne saurait s’envisager qu’à l’aune de la lecture, encore une fois, antéchronologique, que nous faisons du travail de Cross).

 

Si « Ponte San Trovaso » manifestait ouvertement ses assises terrestres,

si « Un canal à Venise » témoignait de son nimbe aquatique,

la certitude se fait dans notre esprit que « Les îles d’or »

sont totalement nuées d’aérien,

sortes de foisonnement léger de « choses »

qui ne le sont plus, « choses », mais plutôt

genre d’êtres diaphanes,

émanations de rien,

dentelles du vide,

buées du néant,

 

comme si le tout du Monde

avait subi une métamorphose

le reconduisant à une sorte

de confusion, de chaos originaires.

 

Mais nullement de façon péjorative,

bien au contraire,

 

dans un élan de soi du natif, de l’initial, de l’inchoatif

ne songeant que de se dire sur le mode

du retrait, de l’indicible, du silence,

 

laissant aux Regardeurs le champ totalement libre

de leurs mouvementations intimes, comme si, naissant à l’œuvre,

 

les Regardeurs en question naissaient à Eux,

s’ouvraient au Monde dans l’harmonie

la plus subtile qui se puisse imaginer.

 

   Vieux rêve idéaliste que cette fascination autoriserait, fusion du Sujet en l’Objet placé, non plus en vis-à-vis, mais partie prenante de qui-il-est, lui le Défricheur-Déchiffreur du hiéroglyphe humain, ce mystère qui n’existe qu’à être entretenu. Or cette vision des « Îles d’or » nous entretient en ce mystère au prix de ces touches en fin camaïeu qui ne sont autres que le symbole de nos états d’âme flottant au large de qui-nous-sommes, y revenant toujours à la manière d’un refrain existentiel, il serait notre seule certitude.

  

   Ce qui paraît caractériser en premier le style des « Îles d’or » (au rebours des représentations antécédentes), c’est que le sujet principal de l’œuvre, loin de s’imposer à nous, vient occuper la cimaise de la toile en une manière d’éphémère, de fugitif, d’insaisissable, de presque disparition au regard des Voyeurs. Tout est en touches légères, aériennes (il nous faut y revenir), en un délicat pointillé disant la présence des choses en un souci d’effacement, comme si le réel, frappé de stupeur, rétrocédait afin de faire la place, nullement à un empire de l’évidente et trop encombrante manifestation, car ce toucher à la pointe du pinceau ressemble bien plus à la scintillation illocale d’un imaginaire qui, par définition, ne vit qu’à faire se succéder une kyrielle d’images sans jamais s’arrêter sur aucune en particulier. Évoquant cette infinie mobilité, nous dressons, par la même occasion, le portrait d’une Liberté à l’œuvre, laquelle renonce à s’attacher à la factualité des objets, lui substituant

 

ce choix illimité,

cet horizon sans bornes,

cette perspective se renouvelant

à même sa propre source.

  

   « Pointillisme » a-t-il été dit de cette manière picturale. Chaque point paraît doué d’autonomie alors que, paradoxe extrême, il semble se fondre dans le point contigu et, ainsi de suite, la couleur adoubant une identique forme d’exister dans la transition, le passage effleuré, la nuance presque imprononcée. Le Bleu-Givre du bas de la toile se métamorphose, insensiblement, en un Denim plus soutenu, mais dans la continuité chromatique, lequel Bleu le cède à un Bleu-Charrette dont les Îles se parent (Or-Bleu n’existant qu’à hauteur d’imaginaire), le haut du ciel reprenant en son sein le Bleu-Givre initial. Ainsi se boucle le cercle chromatique-herméneutique en une osmose, en une affinité, une alliance qui donnent à cette peinture, non seulement sa gloire immédiate mais l’installent au centre heureusement médusé de notre fascination. Le signe d’une Grande Œuvre est bien ceci : la regardant, nous demeurons captifs pour longtemps, immergés que nous sommes en cet océan doucement polychrome qui sonne à la manière d’un doux et pénétrant adagio.

 

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