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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 10:44

 

  "De la Place du Marché", tel pourrait être le titre d'un ambitieux essai sur la toponymie, la fonction symbolique des lieux, la socialité naturellement investie dans les objets du quotidien que nous n'apercevons plus faute de trop les avoir sous les yeux. Une vraie thèse de sociologie que viendraient étayer des arguments psychologiques, peut-être même la projection de quelque nouveau philosophème. Ainsi métamorphosée en Principe philosophique, La Place serait-elle regardée différemment par les habituels chalands qui la traversent sans même s'apercevoir qu'une simple Place, ça parle, que des Bancs réfléchissent, que les Platanes se livrent à une dialectique ascendante, alors que les Trottoirs, pour immanents qu'ils paraissent, n'en sont pas moins le sol sur lequel Aristote-le-pigeon, roucoulant et fiantant, élabore, depuis l'éminence de ses caroncules, quelque nouvelle théorie à même de poser les bases d'une singulière éthique, peut-être même d'une épistémologie renouvelée. Car toute connaissance, pour être reconnue en tant que telle, souvent, pour ne pas dire toujours, procède par accumulations de fait empiriques, concrets, journellement éprouvés, afin qu'un savoir juste, incarné puisse se faire jour en lieu et place des sombres ruminations instinctives dont la tyrannie du "on" ( on pense comme Untel, on juge comme Tel Autre, on bâtit des hypothèses sur les croyances communément admises) finit par faire des systèmes complets à valeur soi-disant universelle.

  C'est tout de même étrange cette cécité des humains face au réel. Ils ne le perçoivent qu'à la mesure d'une masse compacte, souvent abstraite, simple rotondité, assemblage d'angles, percussions de lignes, polygones emboîtés, architectures muettes, cubes de Lego, vissages  de pièces de Meccano, empilements de baguettes de Mikado. Et, alors, comment s'y prendre pour faire fonctionner le tout, matière contre matière, boulons sur boulons, rivets sur rivets. Toute une théorie de pièces ne jouant qu'à la mesure d'une théorie mécaniciste. Simplement juxtaposition de corpuscules et d'atomes. Ainsi relié à une fonction simplement objectale, le Vivant se réduirait, de pas sa perception des choses, au seul statut d'homme-machine.

 

"Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?..."

 

Lamartine - "Milly ou la terre natale."

 

 

  Et, ici, comment ne pas faire référence aux vers célèbres de Lamartine, le chantre de l'âme, lui qui disait de la poésie qu'elle était « de la raison chantée », merveilleuse formule par laquelle les choses ne se révèlent pas seulement à nous par leur côté orthogonal, géométrique, quadrangulaire, cet aspect dont la raison fait son ordinaire; mais aussi par leur "chant", autrement dit par leur voix, leur langage, leur côté inclinant à l'imaginaire, au rêve, à la dimension archétypale du monde, car le monde n'est pas seulement cet objet-ci, cet objet-là en leur unicité, leur occlusion mais tous ces modèles d'objets idéaux, ces parangons auxquels, par nature, nous nous référons inconsciemment afin de percevoir ce réel, précisément dans sa singularité. Avant de percevoir cette pomme-ci en tant que signifiant, nous en avons une nécessaire précompréhension en tant que signifié, la pomme en tant que telle.

  La Place du Marché; Milly, il s'agit toujours pour l'homme de se situer par rapport à un lieu investi de significations particulières, d'en tirer ce fameux "chant raisonné" qui, seul muni de ces deux faces explicatives, nous délivre la force intime et mystérieuse du lieu, sa puissance. 

"Montagnes; vallons, saules; vieilles tours; murs noircis par les ans; coteaux, sentier rapide, fontaine; chaumière, toit", ne brillent pas seulement de l'extérieur, à la manière d'objets séparés du Poète. Le Poète, ce lieu natal, il l'a investi dans le moindre repli de chair; il l'a lié à son souffle, accordé au rythme de ses battements de cœur, à l'allure de ses pas. En termes psychanalytiques, on dirait qu'il a introjecté tous ces objets afin que le signifiant métabolisé devienne du signifié, à savoir de l'essence, de l'âme. La Montagne n'est plus simplement forme, élévation dans l'espace d'une géologie, adret et ubac. La Montagne est cette projection fantasmatique dont le Regardant métamorphose la naturelle apparition. D'objet simplement posé devant soi, la Montagne devient Sujet à part entière, c'est-à-dire langage, c'est-à-dire conscience si l'on veut être cohérent dans son analyse. La Montagne vit, parle, éprouve, ressent et peu importe si tout ceci résulte d'une projection anthropologique faisant de la pierre un objet vivant, existant peut-être même. La compréhension du monde n'est jamais qu'une hypothèse que nous faisons en sa direction avec notre inévitable interprétation subjective. Les choses ne sont pas fixées comme si une loi d'airain les concernant avait été gravée à la manière d'un quelconque décret humain ou bien même divin.

  C'est notre regard qui esthétise le monde, lui attribue telle ou telle forme, telle couleur, telle fonction, tel aspect. Le monde en-soi ne se modèle qu'en fonction de l'idée que nous nus faisons de lui. Le monde, nous le sculptons. Toute conscience vise l'objet et l'assigne à sa propre vision. S'il en était autrement, que les choses fussent immuables, alors la vision du monde rétrécirait comme peau de chagrin et le regard de tous les individus de la Planète serait contenu dans la même nasse étroite. Or, bien évidemment il n'en est rien. Chaque être, de par sa singularité, habille le monde selon sa propre liberté.

  La montagne pour moi, jamais ne sera la montagne pour toi. Tout simplement parce que chaque expérience la concernant l'a investie d'une pluralité de sens, par essence, différents. "La Montagne magique" de Thomas Mann, n'est pas "Le Mont analogue" de René Daumal, lequel n'est pas l'Annapurnade Maurice Herzog.

  La Place du Marché, pour la bande de Branquignols, se décline d'autant de façons qu'il y a de regards s'appliquant à en faire l'inventaire. La Place de Simonet-le-penseur n'est pas la Placede Pittacci-le-voyeur. Sans doute cette rapide démonstration était-elle superflue. Cependant il y a nombre de portes que l'on croit ouvertes alors qu'on y bute souvent. La Place du Marché est de telle nature qu'elle appelle une polyphonie des voix, une multiplicité des regards. Il suffit de s'y laisser aller !

 

 

 

 

La Place du Marché. (1)

 

 

  Bellonte, Sarias, Pittacci et tout le reste de la Compagnie on a fait partie du même troupeau lorsqu'il s'est agi de commencer la longue transhumance qui allait devoir nous conduire des portes de la retraite jusqu'à celles, que nous espérons encore très éloignées, de notre ultime demeure. La retraite, on en parlait depuis longtemps entre nous, un peu comme on parle d'une utopie, à la façon dont devait méditer, vers les années 1602, depuis sa prison napolitaine, Tommaso Campanella quand il écrivit "La Cité du soleil", radieuse cité solaire, idéale, égalitaire et communiste, qui devait avoir pour fonction première de lui faire oublier les sombres murs de la geôle.

  Mais n'allez pas croire, pour autant, que l'analogie est telle que la Manu ne nous apparaissait qu'à la façon d'un bagne dont nous n'aurions cherché qu'à nous soustraire. Que nenni, la Manu, nous l'aimions un peu comme une femme, une mère, une maîtresse à laquelle nous étions attachés depuis toujours, prêts à consentir en sa faveur tous les sacrifices que l'entendement peut imaginer, même si, en retour, notre dévotion n'était parfois récompensée que d'une forme d'ingratitude. Cependant, nos Patrons et Actionnaires ne nous en demandaient pas tant quant à nos états d'âme et, lorsque notre tour est arrivé, un beau matin, nous avons trouvé dans les casiers respectifs qui nous étaient affectés au vestiaire, sept lettres identiques qui nous informaient, en termes clairs et sans ambiguïté, qu'en ces temps de dure compétition internationale, il convenait de dégraisser - oh, on nous laisserait tout de même assez de laine sur le dos -, et que nous serions mis prochainement à la retraite, par anticipation, la plupart d'entre nous oscillaient entre cinquante six et cinquante huit ans.

  Faut dire, les conditions de départ, on les remplissait tous haut la main : débuts chez les arpètes à l'âge de 14 ans, des annuités à revendre, la Carte du Parti couplée à la Carte du Syndicat et, sans doute, pour la plupart d'entre nous, une silicose insidieuse qui devait progresser à bas bruit dans nos replis pulmonaires, attendant de ressortir à l'air libre sous des formes éthérées et joyeuses ayant pour nom, "insuffisance respiratoire", "emphysème", "tuberculose", etc..., lesquelles, pour le moment, se dissimulaient sous les figures plus douces de la toux, de bronchites fréquentes et d'expectorations à répétition.

  Au juste, je sais pas exactement qui, parmi les membres du "Club des 7", a eu le premier l'idée d'établir notre état major sur la Place du Marché. Faut dire, qu'à la réflexion, dans tout Ouche, y a pas mieux comme emplacement pour, tout à la fois, voir et être vu, entendre et être entendu, toucher et être touché, sentir et être senti, s'informer et être informé et c'est même un vrai coup de génie que, sur cette Place si importante pour les Ouchiens et les Ouchiennes de tout bord, de toute confession, de toute obédience, on ait réussi à trouver, du premier coup, l'endroit exact, précis, incontournable, "absolu", en quelque sorte, à partir duquel on puisse tenir fermement les manettes, avoir sous les yeux tous les clignotants, les écrans de contrôle et même être investis d'un étrange pouvoir, comme si dépendait de notre seule volonté commune et indivisible, l'incroyable capacité d'appuyer sur le "bouton rouge", le bouton secret, avec un code confidentiel connu seulement des membres de la Confrérie, cette simple et décisive action nous mettant en position de régner sur le destin de nos concitoyens, même les plus influents.

  Bien malgré nous, nous avions hérité d'un pouvoir quasiment "nucléaire" que nous devions à notre propre intuition à débusquer le lieu hautement symbolique, à la fois catalyseur et diffuseur d'énergie et, comme au tout début de notre nouvelle vie de titulaires d'une pension nous n'investissions l'aire cimentée qu'avec crainte et circonspection, plantés à la façon de poireaux qu'on aurait érigés sur la place d'un sol gelé et hivernal, l'un d'entre nous eut l'idée bien naturelle -mais encore fallait-il y penser ! -, de rendre visite à Charles d'Estillac, le Maire d'Ouche, porteur d'une requête aussi simple que facile à satisfaire. Nous voulions obtenir de notre "Cher Elu", qu'il nous octroie un banc sur lequel nous pourrions nous asseoir, plutôt que de nous figer dans une pose éternelle qui, si elle convient aux flamants, ne saurait satisfaire aux exigences de la morphologie humaine. Pour des raisons purement esthétiques, le Maire n'avait pas voulu d'un tel mobilier urbain sur la Place entièrement rénovée, mais notre acharnement à faire son siège - si l'on peut dire -, eut raison de ses dernières irrésolutions.

  Le banc demandé, on l'obtint. Vert, pour faire dans l'écologie. Avec quatre pieds, pour faire dans l'équilibre. Avec un dossier incliné, pour faire dans le médical. Les Employés Municipaux avaient à peine fini de boulonner les pieds sur les dalles de pierre reconstituée, que chacun d'entre nous s'essaya à la meilleure assise possible et comme nos fessiers aussi bien que nos lombaires et nos coccyx purent se loger sans peine et sans douleur sur la nouvelle assise, nous en déduisîmes, à l'unanimité, que ce banc était bon pour la Communauté et, qu'en quelque sorte, nous en ferions le siège de notre nouvelle Confrérie.

  Cependant notre contentement immédiat n'était qu'à la mesure de notre naïveté et de notre incompétence dans le calcul arithmétique. Car, s'il y avait bien un banc muni de quatre pieds et d'un dossier, peint en vert, émaillé au four et si l'on ne pouvait aucunement douter de la qualité de son assise, il y avait un élément, et non des moindres, qui nous avait échappé. Quoique nos morphologies fussent fort différentes, et certaines fort minces d'ailleurs, que la bonne volonté de chacun ne pût être mise en doute, que la fraternité fût grande, à l'évidence nous ne pouvions être tous logés à la même enseigne et, quand quatre d'entre nous étaient assis, trois étaient debout, ce qui, notamment, avait pour inconvénient :

1°) de ne permettre aucunement un face à face visuel;

2)° d'engendrer une réelle fatigue chez ceux qui devaient adopter la position debout et de torturer les vertèbres cervicales de ceux qui restaient assis;

3)° enfin d'entraîner un véritable "jeu de chaises musicales", et c'est l'avisé Bellonte, expert en amitié et en stratégies relationnelles qui eut l'idée, somme toute simple mais parfaitement symétrique, genre d'idée en "miroir", qui lui permit de nous déclarer un jour :

 "J'ai trouvé, pour le banc, il nous en faut deux, l'un face à l'autre", " élémentaire mon cher Watson" il rajouta, juste pour nous amener un brin de culture côté Sherlock Holmes, "et demain, je vais aller voir d'Estillac pour lui en toucher deux mots".

  Le surlendemain, les Communaux boulonnaient un second banc, peint en vert, laqué au four, à un mètre vingt du premier, et, à peine posé, nous savions que les bases de notre territoire venaient de recevoir leurs limites et leur coordonnées intangibles, et que, désormais, nul n'y dérogerait. Il ne nous restait plus alors qu'à fêter dignement l'évènement. Le lendemain, le mousseux coulerait à flot entre les deux assises si vertes qu'on les aurait crues recouvertes de mousse ou de gazon semblable à celui qui pousse sur le terrain de sports tout près de la Leyze.

 

 

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