L'Autre, comment le percevoir adéquatement ?

Source : AVOIR-ALIRE.COM.
L'Autre, ce fameux continent inconnu, comment procéder afin, qu'un jour, il devienne visible? Un peu comme si, devant soi, on avait un bloc d'argile, que l'on se munisse d'une mirette ou bien d'une spatule et que, patiemment, à petits coups, l'on dégage des pellicules de terre afin de parvenir à découvrir la sculpture qui s'y occultait. Ou bien que l'on se saisisse d'un crayon, d'un Conté un peu gras, par exemple, faisant sur des grandes feuilles de Canson des esquisses à partir desquelles nous pourrions saisir un peu de cette réalité extérieure que nous tend l'Autre sans que nous puissions bien en prendre la mesure.
La méthode utilisée par Jules a essentiellement consisté, d'abord, à bien regarder ses Copains - La Place du Marché est une manière de lieu idéal -, à scrupuleusement noter les nervures, creux, dépressions et dolines dont ses Amis lui faisaient quotidiennement l'offrande, une manière de géologie à ciel ouvert, puis jetant quelques notes sur des feuilles quadrillées. "Quadrillées", cela a-t-il tellement d'importance ? Mais bien évidemment, quand on connaît le Jules. Pensez seulement à son ancien métier de Magasinier à la Manu et, déjà, vous aurez un début de réponse. Le Jules, du temps du boulot, classait journellement des milliers de pièces, ressorts et autres clavettes, dans des centaines de tiroirs : les fameuses catégories d'Aristote, si l'on veut. Quand on essaie de rationnaliser, c'est toujours de la même façon que l'on procède. Le réel, que nous percevons d'abord sous la forme d'une masse profuse, plurielle, luxuriante, un peu comme la forêt pluviale dense se montre à l'explorateur égaré, ce réel donc, nous sommes contraints de le découper, comme avec un simple cutter, puis, posant les pièces du puzzle devant nous, nous reconstruisons ce puzzle.
C'est tout juste ce qu'a fait ce bon Jules Labesse. Ses Copains, il les a un peu démantibulés, a placé, d'un côté la tête et le cou; d'un autre les membres, façon Ravaillac; puis le torse; puis le reste des pièces détachées et, ainsi, comme le faisait Picasso avec ses modèles, les amenant à éclater sous la poussée plastique du cubisme, disposant devant lui les aires anatomiques selon son bon plaisir, disjonction du visage, diaspora des membres, fragmentation des seins, du sexe, le tout devenant disponible, immédiatement préhensible, aussi bien dans l'ordre du fantasme que dans celui de la visée artistique. Mais, vous l'aurez compris, Labesse n'était pas Picasso, pas plus que Jules n'était Pablo. Mais peu importe, l'on peut vivre sans forcément être né sous le soleil de Malaga et se prendre pour le Minotaure lui-même.
Donc Jules ayant étalé ses Copains devant lui, avait tout le loisir de les observer sur toutes les coutures, aussi bien les extérieures, les corporelles, mais aussi les intérieures, le caractère, les mœurs, les pensées, l'esprit, les fantasmes et aussi bien l'âme parce que, lorsque vous la cherchez adéquatement, vous finissez par mette la main dessus. Enfin, façon de parler, vu qu'elle est infiniment mobile et que, lorsque vous pensez l'apercevoir dans quelque pli, le foie, la rate, elle se débine aussitôt dans un autre secteur, la tête, le sexe ou bien au mitan de la glande pinéale.
Car, voyez-vous, l'âme, avant d'être un bout du corps, aussi intime fût-il, c'est surtout de la mobilité, du passage, de la fuite, de la translation, du vent, du souffle, du déplacement, du voyage, de la pérégrination, une zébrure, un changement coloré, une métamorphose, une imago, un écoulement, un ruissellement, une onde-corpuscule, un phosphène, du brouillard au-dessus du marais, un glissement, un sillage, une spirale, une ligne sans fin, une voie vers l'horizon, un éther, la courbure du cristal, la vibration du grain de silice, l'amplitude du quartz, le vol de l'éphémère, la goutte de rosée, le scintillement au bout des herbes, la persistance du givre, le cristal de neige, le gaz au-dessus de la tourbière, la part des anges, le glacis de la toile, le tain du miroir, la quadrature du cercle, la sphère céleste, l'eau des abysses, le clignotement des étoiles, l'éclipse, la queue coruscante des comètes, l'éblouissement, l'instant d'avant le jour, la couleur lisse de la perle, le gris, le gris, le gris, l'écume sous le vent, la respiration du monde, l'ellipse sans fin des mots, l'arcature du jour, l'enclin du soir, la nuit souveraine, le chant de la Lune, le balancement du nycthémère, la diastole-systole, le gonflement du cardia, les yeux, la pupille, l'occlusion ouverte de l'obsidienne, la courbure du galet, l'ambroisie, la gemme des mots, le susurrement, la confidence étoilée, le secret polychrome, l'estompe du temps, la Petite Madeleine, les rivages lagunaires, les Syrtes, le glissement sur la lame d'eau, le souffle du marais, le bleu de l'iceberg, le peyotl, les météores, l'île, l'utopie, les chants polyphoniques, la voix voilée, le regard de Picasso, l'outre-noir de Soulages, l'extase matérielle de Le Clézio, les lieux de Duras, la flûte au sommet des Andes, la laine des vigognes, la mémoire oblitérée de Modiano, l'odeur des incunables, la rencontre, les affinités électives, les chants maldororiens, la folie artaudienne, les moustaches de Nietzsche, la démence de Zarathoustra, la fée aux miettes, le nuage, les gouttes de pluie, les visages de cuivre des Indiens, la main tendue, les guillemets, l'apostrophe, la coupure dialectique, la césure du soir, les matins bleus, les mains du vent dans l'olivier, le balancement du palmier, l'épaule des dunes, la fuite de l'eau dans les acéquias, l'agitation menue des oyats, le poème du feu, le rayonnement de l'âtre, les escarbilles, les feux de Bengale, la musique des astres, l'amour platonicien, les sphères, les sphères, les sphères, le signe de l'infini, le delta, les lettres, la ponctuation, la divine comédie, Thélème, la vision panoptique, les fragments colorés du kaléidoscope, la mutation du caméléon, la brise marine, le sommet des montagnes, la canopée multiple, les seuils, les portes, les clés, les embouclements du langage, la question, la question, la question, l'instant Métaphysique, le silence, le silence, le silence et encore plein de dilatations, de gonflements, d'éploiements, d'efflorescences, de conques ouvertes, de cornes d'abondance, de dépliements de crosses de fougères, et encore plein de pleins de pleins de pleins, c'est tout cela l'âme, c'est tout cela que Jules Labesse cherchait à comprendre parmi les circonvolutions, diapreries et autres arabesques que faisaient, à longueur de temps, ses Amis sur la Place du marché et aux alentours d'Ouche. C'est cela même qu'il essayait de mettre en musique par ses tableaux, ses graphiques, ses milliers de gribouillis, c'est cela qui le faisait avancer, le faisait croire à un possible avenir. C'est cela, cette complicité, cet assemblage étroit, comme le font les moules sur leurs bouchots, qui permettait aux Copains de naviguer d'une rive à l'autre de l'existence avec du sens accroché entre les bornes, l'originelle, l'ultime. C'est cela que vous, Lecteurs, Lectrices, cherchez si, d'aventure, vous avez eu le courage de cheminer à mes côtés jusqu'ici. C'est du SENS dont vous êtes en quête. Et peu importe qu'on l'appelle amitié, amour, art, esprit, âme, peu importe. L'essentiel est d'être en chemin vers plus illisible que soi et d'essayer, patiemment, méticuleusement, d'extraire cette fameuse "chair du milieu" (attention : marque déposée) dont nous sommes construits et que, souvent, nous n'apercevons pas, faute qu'elle soit dressée devant nous à la manière d'un menhir.