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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 16:56

 

PERPETUUM MOBILE (3)

 

Il leur suffira de penser et les ondes aussitôt se répandront sur la surface de la Terre, coloniseront l’air, l’espace, se glisseront dans tous les sillons, toutes les failles, les moindres fissures et l’écorce terrestre sera habitée d’une immense clameur universelle et il y aura alors une grande et seule pensée unique qui remplira l’univers et les hommes n’auront plus le temps de fabriquer des armes, d’organiser des combats, d’imaginer d’habiles stratégies. Il n’y aura plus de place pour les manigances, les calculs, il n’y aura plus de pièges, de chausse-trappes, de culs-de-basse-fosse, de meurtrières, de couleuvrines, de barbacanes ; les armées n’auront plus à s’affronter en des combats fratricides, Hannibal n’aura plus à déplacer ses colonnes d’éléphants et ses cent mille hommes, Ibères et Africains, de franchir les hauts cols des Alpes pour soumettre les Romains ; Charles Martel n’arrêtera pas à Poitiers l’invasion musulmane dirigée par Abd Al-Rahman, il se souciera peu  de dominer l’Aquitaine, la Bourgogne et la Provence et il pourra mourir, l’âme en paix, entouré de ses deux fils aimants que seront Carloman et Pépin le Bref ; tous les peuples de la Terre seront devenus des conquistadors paisibles, des explorateurs généreux et humanistes, des Albuquerque renonçant à leur titre de Vice-Consul des Indes ; des Bernal Diaz Del Castillo défaisant la conquête du Mexique, se livrant à l’autodafé de la « Historia verdadere de la conquista de la nueva Espana » ; des Juan Ponce de Léon libérant les Portoricains de la domination espagnole ; des Lope de Aguirre avouant leurs crimes, faisant leur deuil de la conquête de l’Eldorado et prêtant à nouveau allégeance à Philippe II D’Espagne ; tous ces Seigneurs et Maîtres de la Terredeviendront des Magellan bienfaiteurs des îles des Epices ; des Simon Bolivar réconciliés avec les Espagnols ; des Christophe Colomb affrétant des navires humanitaires destinés aux populations autochtones des îles Dominique, Marie-Galante ; des Amérigo Vespucci bienfaiteurs du Nouveau Monde et alors les peuples de Nègres et d’Indiens, ceux d’Océanie ; les Primitifs de Nouvelle-Guinée ; les Aborigènes d’Australie, mais aussi les Blancs, tous les hommes à la peau claire et lisse, lustrée par des siècles de civilisation et de bonnes manières auront une langue et une couleur communes, des cultures habilement métissées, des mets identiques recouvriront leurs tables, des fleurs de tiaré orneront leur chevelure aux teintes bleutées comme l’indigo, des colliers à l’odeur de monoï tresseront autour de leurs cous des guirlandes parfumées, il n’y aura plus de frontières, de douaniers aux uniformes sévères et aux airs inquisiteurs, il n’y aura plus de distance, d’écart, d’abîme entre les hommes. Il leur suffira de penser et la grande communion universelle se répandra sur les peuples à la façon du déluge sur les immenses étendues bibliques, et les hébreux n’auront plus à traverser à pied les eaux de la Mer Rouge, conduits par Moïse, pour rejoindre la Terre Promise et il y aura un seul et même murmure au dessus des océans, des montagnes, des hauts arbres de la canopée et les animaux seront embarqués dans cette mélopée comme dans une étrange Arche de Noé qui cinglera vers des horizons nouveaux et les yeux de tous les humains se rempliront en même temps des merveilles du monde comme s’ils parcouraient d’un même regard le livre chargé d’enluminures de Marco Polo, « Le Devisement du Monde » et qu’ils y découvraient Kubilay Khan remettant aux frères Polo la table d’or du Commandement et ce serait comme si, eux-mêmes, pouvaient lire sur chacune des faces de la tablette le texte en mongol dont ils auraient tiré une extrême sagesse, et ils verront, tous les "Mobilomanes",  les profondeurs des abysses sous-marines, les hauts sommets himalayens, les canyons du Colorado, les pyramides d’Egypte, le Colosse de Rhodes ; le Temple d’Artémis à Ephèse ; la Tourde Pharos irradiant ses mille feux du haut de ses 135 mètres ; les Colosses de Memmon et l’image d’Aménophis III sera tout à fait semblable à leur propre image ; ils déambuleront auprès de la tombe du Roi Mausole, accompagnés par Artémise II en personne, et nul ne s’étonnera plus de cette parole quasiment divine qui cimentera les peuples, il n’y aura plus besoin de diplomates, d’assemblées, de congrès, le monde sera une immense agora où chacun pourra, tour à tour, être Socrate lui-même, Platon, Diogène hors de son tonneau répandant sa substance intime à tous les passants de bonne volonté, les yeux des hommes seront remplis de merveilles, de tableaux aussi beaux que les Masaccio, les Piero Della Francesca, les Boticcelli et les musiques célestes tomberont du ciel en de larges aurores boréales à la couleur de miel et plus personne ne s’étonnera, il n’y aura plus de mystères, plus de failles à explorer, plus d’espace à découvrir, les hommes seront un seul et même corps, une seule et même pensée à l’unisson et les langues se mêleront, et les chairs se confondront, et les oreilles se rempliront des mêmes hymnes et les trompettes de Jéricho feront tomber les hauts murs qui séparaient les hommes et les hommes seront une seule et unique masse, une immense baudruche gonflée de liquides visqueux et mobiles, une immense tache irisée parcourant l’éther et l’océan et il n’y aura plus, sur le globe, aucun interstice, aucune vallée inconnue, aucune faille secrète et les bouches des hommes s’agiteront sans cesse et leurs tentacules se déploieront  dans tous les recoins de l’univers, ils seront l’amplitude du big-bang originel, ils avaleront les étoiles, ils boiront les trous noirs, la poussière stellaire, ils aspireront les queues des comètes, et ils parleront, ils parleront et leurs voix seront immenses dans le ciel et résonneront jusqu’à l’Olympe et les dieux se boucheront les oreilles à la façon d’Ulysse résistant à Circé mais leurs gestes seront vains et bientôt les dieux eux-mêmes boiront les paroles des hommes comme une ambroisie, un liquide sacré à eux destiné et les dieux seront les hommes et les hommes seront les dieux et il n’y aura plus de miroir, plus d’onde où Narcisse pourra refléter son image ; seuls les hommes seront spéculaires, ils seront la mesure de tout et leur bavardage sera immense, accroché à l’infini, bien au-delà des années-lumière et ils ne se reconnaîtront plus en tant que singuliers et rien ne leur appartiendra plus que ce grand corps pléthorique et indistinct et ils chercheront, au milieu des tourments de leur langage à retrouver, tournant et retournant leur peau comme un tégument de caoutchouc, à retrouver l’étrange, l’autre, le différent mais l’autre ils l’auront phagocyté, digéré, et dans leur métabolisme fou ils ne reconnaîtront même plus sa trace, tellement infinitésimale, tellement fondue dans leur corps de graisse et de brique, d’argile et de poussière, immense Tour de Babel où les langues se mêlent, où les cris se confondent, où les étages n’existent plus sous la poussée de l’unique, de l’identique, où personne ne sait plus qui il est, où les limites sont abolies, où tout est pareil à tout, où les paroles sont prises à leur propre piège, livrées au cannibalisme, à l’autophagie, à la manducation de tout ce qui vibre et résonne, el la grande machine infernale broiera sans cesse, les molaires écraseront, les canines s’enfonceront dans la chair friable, les incisives déchiquèteront et la grande clameur ne sera bientôt plus qu’une agitation de mandibules, une intersection de pièces buccales, un furieux remuement d’antennes et la Manta Religiosis à la robe verte, aux pattes courtes et griffues, aux yeux globuleux en quête de nourriture, prédatrice d’elle-même, fauchera l’air de ses crochets mortels et il n’y aura plus, sous les convulsions de l’écorce terrestre que des cris étouffés, des murmures de moelle, des plaintes de tendons, des gémissements de ligaments, des claquements ossuaires.

 

 

                                                                                                                        A suivre...

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 16:53

 

PERPETUUM MOBILE (2)

 

 Oui, Cécile, t’as raison, je crois qu’on va un peu attendre, on sait jamais, les Mobiles de 5° génération on aura même pas à les acheter, on aura même pas à se les faire greffer sur l’os temporal, on les aura directement dans la tête, il suffira de penser et tous tes amis, les nouveaux et les anciens, tes concitoyens, même ceux qui sont en dehors des frontières, tous les Blancs, les Jaunes, les Métis, les Siamois, tous les habitants de la Terre, tu les auras dans le creux de ton oreille, les Abyssiniens, les Afghans du fond de leurs grottes souterraines bourrées de TNT ; les Congolais de la forêt équatoriale, les Australiens et les Malgaches du bush ; les Amazoniens tapis au creux des mangroves, les Altaïques turcs, mongols et toungouses ; les Arcadiens du Péloponnèse ; les Arméniens de la diaspora, tous les échappés des grands génocides ; tu vibreras aux sons des dialectes des Bavarois et des Tyroliens ; les habitants du Béloutchistan te raconteront les merveilles de la civilisation de l’Indus ; tu écouteras le bengali venu du lointain Bangladesh ; le bolivien et le bosniaque ; le cafre du peuple Bantou ; les hottentots ; les Bochimans à la peau claire, à la petite taille te parleront de leur exode jusqu’au désert du Kalahari ; tes tympans vibreront aux rythmes de la musique arabe venue de Cordoue et de Grenade ; tu seras traversée des voix des Castillans, des Chypriotes, des Dalmates ; tu entendras parfois le gaëlique venu d’Ecosse, le son aigrelet des cornemuses que rythment les rapides tambourins ; tu danseras sur l’air de la sardane ponctuée des sons des cinglantes coblas ; tu seras entourée de tous les langages, du finnois, du flamand, du galicien aux accents portugais qui te fera penser au nostalgique fado ; tu entendras le yupik et l’inupik modulés par les voix graves des Eskimos ; le créole haïtien au parfum de rhum et de papaye ; le cocktail anglo-polynésien des Bichlamars du Vanuatu ; les paroles bibliques des Iduméens qui auront traversé l’espace et le temps ; le bavonjajour des Javanais ; le tamazight rocailleux des Berbères ; le laconien parlé à Sparte ; le caucasique, le cherokee des Indiens Iroquois ; l’afrikaner des Boers ; le pali répandant le canon bouddhique au Sri Lanka et en Birmanie ; le syriaque et l’araméen des peuples sémitiques ; le sanskrit védique des textes sacrés des véda et des brahmana ; oui, Cécile, avec ton Mobile de 5° génération, oui, c’est ça, celui qui ne s’arrête vraiment jamais, qui ne connaît aucun repos, qui existe peut-être depuis toujours et existera de toute éternité, bien après que la terre aura cessé de tourner, épuisée par la vanité et l’inconscience des hommes, eh bien sur ton Méga-Génial-Mobile, tu les entendras toutes ces langues anciennes dont le nom est si beau car le langage de ta minuscule machine est universel, il transcende les peuples et les frontières, il transcende le temps, il transcende l’Histoire et tu pourras, seulement en pensant, écouter le chant yiddish des Klezmers d’Europe de l’est, ce chant aux voix cuivrées qui vient de très loin, d’avant l’holocauste et qui, bientôt, disparaîtra faute de mémoire ; le malais aussi te parviendra, venu des rizières en terrasse de Singapour ; de l’île Obi Latu en Indonésie partiront en ta direction les cris sinistres de la purification ethnique et religieuse des Moluques en fuite vers les Célèbes, oui, Cécile, c’est atroce mais c’est ainsi, le Grand Communicateur du XXI° siècle n’épargne rien ni personne, il ne veut dire que la vérité, celle de la beauté mais aussi celle de la peur, de la haine, de la soumission, de la torture et c’est pour cette raison que ton cortex sera continuellement bombardé, assailli, par exemple par les cris des fillettes excisées dans les huttes de branches et de boue du Mali ; par les plaintes muettes des mariages forcés dans les tribus archaïques d’Afrique Noire ; par les mélopées des esclaves noirs dans les plantations de café brésiliennes ; par les rumeurs du peuple des favelas de Rio de Janeiro ; par la douleur démesurée qui suinte par tous les pores de ses cabanes de planches et de goudron, de ses ornières où croupit l’eau saturée de soleil ; par les chants des réfugiés tibétains au Népal ; par les cris des hordes Hutus lancées à la poursuite sanglante du peuple Tutsi et de son demi-million de morts ; par l’insupportable silence des léproseries où les nodules gonflent sournoisement sous la peau, où le visage devient difforme et léonin, où les cartilages s’effondrent sans bruit, où la bouche n’articule plus qu’une absence de sons comme une longue plainte malade d’elle-même ; par la longue dérive des Noirs exclus par l’apartheid des anciens immigrants hollandais qui, dans leurs églises calvinistes, puisaient dans la Bible leurs arguments en faveur de la ségrégation raciale ; oui, Cécile, ce monde est MOBILE, extrêmement MOBILE, perpétuellement MOBILE et il y a tout autour de la terre cette immense toile d’araignée qui, par le fait de notre seule volonté, peut se transporter en tous lieux en abolissant le temps et il y a partout, sur les sommets des immeubles de béton, des collines, des gratte-ciels de New-York et de Hong-Kong, de hautes tours d’acier pourvues de larges disques de métal, grandes oreilles écoutant la rumeur des villes et des peuples, grands yeux qui scrutent sans cesse les mouvements, les déplacements, les translations, et nous sommes vraiment comme l’araignée arrimée à sa toile et nous vibrons à chaque vibration et nous souffrons à chaque souffrance mais nous n’en sommes guère conscients et nous nous réjouissons aux bonnes nouvelles mais, comme des enfants gâtés, nous ne sommes jamais rassasiés et nous demandons encore et encore et quand notre vision commence à être saturée des spectacles de guerres, d’horreur, d’apocalypse, nous détournons nos oreilles et nos yeux, nous orientons nos Mobiles vers des images sereines, des sons semblables à des louanges et dès lors plus rien ne peut nous détourner de notre conviction et de nos désirs et ce monde tellement mobile se peuple de vertus paradisiaques semblables aux peintures joyeuses de Gauguin dans les îles du côté de Papeete ou de Mataïea et nous ouvrons toute grande notre conscience aux humeurs festives et les clameurs de la fête couvrent bientôt les plaintes des gueux et des sans-logis, des exploités, des prostituées, des hôpitaux où l’on meurt à chaque seconde avec des tuyaux qui colonisent le nez et la bouche, des galeries des mines où les Gueules Noires tombent sous les coups de grisou, des loqueteux exploités par les propriétaires des filons d’or dans les sombres corridors des forêts amazoniennes et alors il n’y a plus que les bruits lumineux, les paillettes et le strass dans des tavernes éclairées de rouge ; les bruits étouffés des bouchons dorés qui s’extraient des bouteilles vertes où perlent les gouttes d’eau comme autant d’infimes diamants ; les bruits de glissement de yachts milliardaires sur les eaux bleues des lagons ; les bruits de l’amour dans les chambres somptueuses de Las Vegas ; ceux très onctueux et voilés des palaces où l’on parle en chuchotant ; ceux des tapis verts où s’amassent les dollars ; les paroles des croupiers comme des vérités ultimes ; le langage de la Bourseoù l’argent virtuel coule dans d’étranges vases communicants, toujours les mêmes ; ceux des Banquiers qui thésaurisent pour le plus grand bien de l’humanité ; ceux du show-biz qui consacre l’une de ses précieuses soirées à une cause humanitaire ; ceux encore des culs-bénits bien-pensants qui comptent leurs sous entre deux Pater-Noster et deux Ave Maria ; ceux qui écrasent de leurs luxueuses limousines les pieds des mendiants qui traînent le long des caniveaux ; ceux, très pommadés, des Agences de cosmétiques qui prennent votre argent parce que cela va de soi ; ceux qui animent les cercles des sociétés secrètes et autres sectes où l’on manipule, où l’on contraint, où l’on décérèbre et éviscère, où les adeptes ne sont plus guère qu’un sac d’os entouré de peaux converties et serviles, oui, tous tes amis je dis bien Cécile, dès que tu penseras, ils entendront ton message et ils pourront à leur tour te répondre.

 

                                                                                                                          A suivre...

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 16:47

 

PERPETUUM MOBILE (1)

 

 Prologue

 

 

Immergés dans le grand mouvement perpétuel de la vie, les Hommes finissent par l'oublier, la vie, la confondant parfois avec ce qu'elle a de plus éloigné d'elle, à savoir les excès de la technique. Constamment arraisonnés par ses prouesses, sollicités par les minuscules boîtiers au centre desquels fourmillent de bien étranges mouvements corpusculaires, nous devenons, par une sorte d'étrange inversion, les Serviteurs de la Machine plutôt que d'en demeurer les Maîtres. Ainsi le discernement dont l'homme, par essence, ne peut qu'être atteint finit, parfois, souvent, par s'occulter sous les récurrents sédiments du monde virtuel. Le bruit de fond des inventions modernes contribue à dissimuler le message que le monde est venu nous adresser, le merveilleux langage des choses, le fastueux déploiement de la nature, auxquels il nous faut bien répondre afin de ne pas sombrer dans une compacte immanence.

  Il va de soi que la nature de la condition humaine diffère sensiblement de celle de ses inventions, celles-ci fussent-elles "géniales", pour employer un facile néologisme. Ces inventions ne sont que son artificiel prolongement, lequel médiatise l'environnement afin que puissent s'ouvrir, en sa direction, d'infinies ressources. Jamais les piquants de l'oursin ne pourront se confondre avec l'intérieur de sa bogue, là où se dissimule son essence.

  Mais il est un fait indubitable aujourd'hui, lequel reçoit le prédicat de "fait de société", celui de faire du hérissement de nos antennes dardées en direction du monde une manière de fin en soi. Combien, parmi la multitude, ne paraissent recevoir leur oxygène que du seul petit boîtier collé contre le rocher temporal. Ne serait-ce pas là l'illustration "amusante" du mythe de Sisyphe, rocher à l'assaut continuel d'un autre rocher, lequel serait sourd à ses vaines tentatives, puisqu'aussi bien ces dernières semblent ne jamais s'épuiser ? Mais n'est-ce pas ici, sous cette métaphore, l'illustration d'une insularité, d'une solitude confondante à laquelle nous tenterions d'échapper, logeant laborieusement dans la conque de nos oreilles la rumeur continue de l'humain ?

  La fiction ci-après, par le biais de multiples circonlocutions, par le recours à quelques unes des multiples langues qui peuplent la Tour de Babel humaine, voudrait faire émerger cette constante et fiévreuse recherche de l'Existant, sorte de mouvement perpétuel inextinguible, lequel, en définitive, quel que soit le chemin emprunté, n'est que la mise en musique d'un sens parfois perdu. 

 

**********************

 

 

  Ce matin Henri a traversé la rue. Il avait des problèmes avec son Mobile. Il n’arrivait pas à faire entrer dans son joujou, un peu ancien quoique repliable, les quatorze numéros de sa recharge Mauve. Comme je suis plus jeune que lui il en a déduit que, pour moi, l’informatique devait aller de soi. Sa supposition était toute relative, et, pour tout vous avouer, les machines et moi ça fait deux et c’est tout juste si j’arrive à faire courir la souris sur le tapis et à produire un double clic correct pour ouvrir une image. Pour autant je pensais qu’il n’y avait pas péril en la demeure et que, d’une façon ou d’une autre, je finirais bien, grâce à la méthode des essais et tâtonnements, par trouver le sésame qui lui permettrait de pianoter à nouveau sur son clavier magique. Au fait, j’oubliais un détail, je n’ai pas la moindre idée de la façon dont fonctionne un Mobile. Ça fait trois ou quatre ans que Cécile et moi on se tâte et se retâte, on se dit que c’est pas mal de pouvoir appeler qui on veut quand on veut, et puis on constate que c’est plutôt les Autres, les « bien intentionnés », ceux qui veulent nous débusquer où que nous soyons qui nous le recommandent chaleureusement, le Mobile. Mais c’est toujours pareil, au moment de passer à l’acte, on a toujours autre chose à faire, une pile de livres à ranger, les rosiers à tailler ou la poubelle à vider. A moins, des fois, qu’on ait vraiment rien à faire et qu’on préfère rien faire que d’aller écouter les sornettes des vendeurs sur les appels décomptés à la seconde, les appels intra-France Métropolitaine pour un minimum d’une demi-heure dans le mois calendaire et autres économies réalisées entre le tarif de base linéaire et le tarif dégressif, économies recréditées par tranches de trente minutes sur notre compte Dupont-Mobile. Cécile et moi on aime pas trop que les Types des supermarchés noient le poisson, surtout qu’en l’occurrence le poisson c’est nous et qu’en définitive on aimerait pas trop l’avoir le fil-à-la-patte-Mobile.

  Imaginez donc une catastrophe plus réellement concrète que celle d’être joignable 24 heures sur 24, un scénario pire que d’être obligé de décrocher son Mobile dans la salle chaude et calfeutrée d’un cinéma, au beau milieu d’un film de Bunuel ou d’Antonioni, tout cela pour entendre votre amie Chantal vous dire qu’elle s’est enfin décidée, que pour le mariage de Robert et d’Octavie, elle portera un tailleur de soie grège cintré à la taille, qu’elle aura des talons hauts et une capeline rose sur la tête avec un brin de dentelle qui retombera sur son épaule gracieusement dénudée.

  Imaginez donc votre contentement lorsque, admirant les études de Picasso pour "Les Demoiselles d’Avignon", dans le Musée de la rue de Thorigny, en plein cœur du Marais, vous apprendrez, toujours au bout de votre Mobile, de la vois sucrée et doucereuse de Tante Amélie, que sa voisine Artémise, mais oui, tu la connais, celle qui tire les cartes, eh bien, le caniche abricot d’Artémise vient de mettre au monde trois adorables chiots à la truffe couleur de cannelle, même que votre Tante aimerait vous en offrir un exemplaire de l’adorable caniche pour votre anniversaire qui, sauf erreur de sa part, ne saurait tarder, même qu’on fera un repas entre nous avec de la galantine de volaille et du pâté truffé de chez Alphonse.  Imaginez donc, alors que, pierre à pierre, vous vous ingéniez à édifier un cairn sur les dalles noires et trouées, face aux cubes blancs des maisons de Cadaqués, au milieu des effluves d’eucalyptus et de mimosa, imaginez la voix de cette connaissance du temps très ancien du Collège, cette voix que vous identifiez à peine tant elle a vieilli et qui vous invite au repas des Anciens de Clément Marot, aux retrouvailles fraternelles de 14-18, ça sera sympa tu sais, on parlera des cordons de stores qu’on faisait brûler dans les tiroirs du Prof de maths, il s’appelait Delmont, je crois, et puis tu me raconteras ce que tu es devenu ; tu as des enfants ? … ah, oui, moi aussi, mais tu sais, c’est toujours des soucis les enfants, petits soucis quand ils sont mômes, grands soucis quand ils sont adultes, enfin la vie c’est comme ça, on peut pas la changer !, alors dis, Philippe, on t’appelait « Phil », je crois entre potes, ah c’était le bon temps, tu sais, on peut compter sur toi pour la soirée du 21 Juin ?, t’es tellement boute-en-train, ça serait dommage que tu fasses faux bond, et blabla et blabla…

  Imaginez cela, ce cocon qu’on tisse autour de vous, ces paroles qui s’emmêlent et font des écheveaux, ces voix qui passent et repassent comme une navette au milieu des nappes de fils, ces multitudes de courants sonores comme des rivières qui tressent des gouttes d’eau le long de vos bras, de vos jambes, ces effusions vocales qui surgissent de partout et habillent votre corps de couches superposées de bandelettes et vous réduisent à l’état de momie. 

 

                                                                                                                            A suivre...

 

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