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21 janvier 2023 6 21 /01 /janvier /2023 10:51
Du Noir au Blanc, l’espace  d’une venue à l’Être

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

Il faut partir d’un Noir

primitif, archaïque,

d’un Noir pur si l’on peut dire.

Le Noir est entièrement à lui,

sans que quelque différence

ait pu se longer en son sein,

le souci d’une flamme,

le déploiement d’une clarté,

l’amorce d’un sens qui,

en quelque manière,

le feraient étranger

 à lui-même,

doué de quelque prédicat

dont il n’aurait

souhaité la venue.

 Le Noir pour le Noir

 en sa fermeture

la plus radicale,

la plus absolue.

 

Le Noir voulant

se connaître jusqu’en

son abîme même.

Le Noir qui cogne

contre ses propres parois.

Le Noir reclus

en son domaine

 qui est absence de visibilité,

 maculation de la Parole,

taie posée sur

les yeux des Voyeurs

qui n’en peuvent

pénétrer le secret.

 Le Noir du Bitume.

Le Noir de la Suie.

 Le Noir en sa ténèbre

la plus profonde,

la plus énigmatique.

 Le Noir et rien au-delà

qui dirait le Monde

 en sa multiple parution,

qui dirait le rivage de la Mer

avec ses étincelles de lumière,

qui dirait la Beauté faite Femme,

des yeux d’opale,

une joue poudrée de rose,

la perle menue de l’ombilic,

 la fente adorable du sexe

pliée en son tissage de soie.

 

Le Noir ne veut rien

que cette immense solitude,

que ce Désert aux

barkhanes mystérieuses,

que cette Nuit que

ne troue nulle étoile.

Le Noir veut cette Monade

 sans portes ni fenêtres

 car à quoi servirait

 de différer de Soi,

de s’ouvrir à l’altérité

avec ses masques,

ses meurtrières,

ses faux-semblants ?

 Il y a trop de risques

à un décalage de Soi

qui pourrait

 bien s’avérer suicidaire,

sinon mortel.

 Il faut demeurer au sein

même de sa crypte,

tendre l’oreille et n’écouter

que ses déflagrations intimes,

ses borborygmes

pour seul langage,

son immobilité

 pour seul chemin.

 

Le Noir n’est le Noir

 qu’à demeurer dans

ce trait d’invisibilité,

dans cette gerçure

 à elle-même

sa propre profération.

Le Noir n’est le Noir

qu’à la mesure

de son autarcie,

de son autisme

où les questions

sont des réponses

où les réponses

s’abreuvent

aux questions.

Nul besoin d’être

ailleurs qu’en Soi.

 Et, du reste,

un ailleurs existe-t-il,

n’est-il seulement

dérive à l’infini

d’une méditation

sans objet ?

 

***

 

Le Blanc.

Le Blanc sur le Blanc.

 Le Blanc comme la neige.

Le Blanc comme l’écume.

Le Blanc comme le silence.

Le Blanc ne dit rien,

le Blanc demeure en Soi

au pli même de sa virginité.

Le Blanc comme a priori,

comme ce qui précède

toutes choses,

annonce leur venue depuis

une haute sphère d’invisibilité.

Rien n’existe

encore et le Blanc

est une vague rumeur,

une comptine en sourdine,

une fugue à peine plus haute

qu’une réserve, qu’une pudeur,

le Blanc est tout ceci

qui pourrait advenir

mais se retient encore

en d’inaccessibles limbes.

Le Blanc ne le sait pas encore,

au motif de sa pensée

lilliputienne,

microscopique,

mais il ne pourra jamais

advenir à son propre être

qu’à être relié,

qu’à être taché

en quelque sorte

par quelque chose

qu’il ne connaît pas encore,

 qui lui est extérieur,

qui lui est totale distance,

complet éloignement,

clignotement inaperçu

au large de qui-il-est,

dissemblance qui, pourtant,

sont tous les signes

qui l’accompliront

au-delà même

 de ce qu’il pourrait

imaginer

de plus étonnant,

de plus inouï.

 

Depuis l’Origine où il sommeille,

le Blanc ne peut rien formuler,

ne peut appeler les mots,

 les organiser en phases,

les édifier en pensée.

Le Blanc est pur silence

et, par opposition au Noir

 totalement refermé

sur son fondement,

 il est, à son insu, demande,

il veut connaître des signes,

s’ourler de caractères,

s’armorier de lettres

et d’espace entre les lettres,

 il veut que son immense

 Plaine Blanche

devienne le lieu

du Pur Langage,

qu’un Sens se lève

de ce qui, autrement,

ne serait

que le sombre

visage de la dévastation,

la figure du dénuement

en sa plus verticale angoisse.

Ceci ne serait-il envisageable,

une terreur se dresserait

qui le clouerait à trépas

pour le reste de l’Éternité.

LE BLANC VEUT LE NOIR,

comme l’Enfant veut le Jeu,

comme l’Amante veut l’Amour,

comme le Ciel veut le Terre.

 

Volonté qui, inconsciemment,

forge les objets de sa

propre désocclusion,

de sa sortie dans le monde

des significations plurielles.

Du fond même de son

attente silencieuse,

le Blanc sent comme

 une fermentation,

un à peine remuement,

une inaudible floculation.

Mais voici que ce qui

demeurait en retrait,

qui sommeillait

lourdement

au plein de son

opaque matière,

voici que Le Noir,

simple ligne d’abord,

puis belle efflorescence

 de signes,

 le Noir s’anime au sein

même de la Pure Blancheur.

Ce sont les premières

« Noces barbares »

de principes qui,

 jusqu’ici, s’ignoraient,

se tenaient à distance

 sur des « Monts Éloignés »,

 tel l’intervalle qui sépare

la Poésie de la Pensée.

Mais la Poésie n’est rien

sans la Pensée.

Mais la Pensée n’est rien

sans la Poésie.

Mais le Blanc n’est rien

 sans le Noir.

Mais le Noir n’est rien

sans le Blanc.

   

   Enfin la rencontre a lieu qui initie les premiers balbutiements d’une Genèse. Nullement biblique, seulement langagière, profération des Mots à la hauteur desquels l’Homme existe et existe seulement à l’aune de ceci :

 

PARLER – LIRE – ÉCRIRE

 

L’Homme n’est que ceci :

une suite de Mots,

un enchaînement de Phrases,

un empilement de Textes.

 

   L’Homme est strictement Babélien, c’est pourquoi il use de signes, c’est pourquoi, sur l’ardoise Blanche et livide du Jour, il trace avec application les Graphies nocturnes du Sens.

 

HOMME = LANGAGE = SENS

 

   Nul autre mystère à éclaircir que de lire, dans l’immense livre du Monde, l’Histoire des Hommes et des Femmes, les traces qu’ils déposent sur la croûte attentive de la Terre.

 

Être Homme,

être Femme, ceci :

 tracer, jour après jour,

les contours de qui-l’on-est,

 ici déposer la douceur d’un chant,

là imprimer un geste signifiant,

là encore poser son pied dans l’argile

afin que, de Soi, quelque chose

témoigne dans la merveilleuse

 aventure anthropologique.

  

   Le Noir veut le Blanc (car c’est une nécessité, une Loi dialectique). Le Blanc veut le Noir, c’est ce que nous dit, en termes métaphoriques, cette esquisse de Barbara Kroll mais c’est nous les Hommes qui restons fermés aux signes de l’image au motif que notre naturelle torpeur, sinon notre paresse, ne veulent guère s’enquérir de ce qui gît au-delà de l’horizon et, pourtant, là est notre avenir, ce pour quoi nous sommes venus à la Lumière alors qu’encore notre dos connaît la ténèbre, y retournerait pour peu que notre vigilance baisse, que nos yeux se ferment à la clarté du jour, cette dimension du SENS qu’il nous est intimé de connaître. C’est là notre Destin le plus heureux, le sillage que nous pouvons laisser dans le sourd massif des ombres qui toujours nous menacent et pourraient nous reconduire au Néant si nous perdions notre position de Vigie tout en haut de la proue de cette frêle embarcation qui se nomme « VIE », dont, le plus souvent, nous ne percevons que la surface et les flots courent en direction des abysses sans même que leur clapotis ne nous alerte.

   Mais maintenant, il nous faut dire à propos de l’image car nous ne saurions la laisser en friche. Car toute image n’est riche de significations qu’à l’aune de ce que nous y semons et, plus tard, de ce que nous y récolterons, qui ne sera jamais que l’écho de notre propre image.

 

Se connaître soi-même

 est connaître le Monde.

Connaître le Monde est

se connaître soi-même.

C’est curieux, tout de même,

ces enchainements logiques,

ces retours en forme de chiasme,

ces significations qui appellent

d’autres significations selon

un incroyable cercle

herméneutique.

 

Cheveux noirs.

Visage noir.

Vêture noire qui fait

sa sombre cascade

tout le long du corps.

Les yeux ?

Où sont-ils ?

Ils émergent si peu

de la confusion

qui les entoure.

Le nez n’est sollicité

par nulle fragrance.

La bouche : à peine un pli

à la commissure des lèvres.

 

   A voir ceci, ce spectacle de pure incompréhension, nous sommes égarés, nous ne savons plus qui nous sommes en notre être. Mais quel est-il ce domaine nuitamment reconduit à sa marge d’invisibilité ? Ne serait-il simplement la figure dissimulée de l’INCONSCIENT, lui dont on parle, dont on ne sait s’il existe vraiment sous la ligne de flottaison existentielle ? Ici est l’espace sans nom des choses informelles, un simple grouillement, une soupe de particules d’où rien ne monte qu’une confondante angoisse. Ici, nous sommes dans l’innommable, dans la pure digression fantasmatique, bien plutôt des ombres que des mots. Ici gît, telle une sourde matière, le roc biologique en sa mesure la plus étroite, en sa posture la plus réifiée. Nul mouvement, si ce n’est un genre d’activité uniquement cellulaire, peut-être une translation égale à l’arc réflexe du batracien cloué sur la planche d’anatomie du laboratoire. On est immergé dans le tissu glauque de la mangrove (métaphore récurrente dans mon écriture), avec les sinistres enlacements de ses racines noires, avec son eau à la teinte de goudron, avec le tohu-bohu des crabes à la cuirasse d’acier. On est tout en bas de la forêt pluviale avec son humidité, le cri lancinant d’aras inaperçus, on est si loin du vertige de la canopée où fulgure la belle lumière. On est un Soi nullement encore parvenu à la lucidité d’un Soi plein et entier.

   Puis un plastron blanc. Certes un blanc un peu éteint pour la simple raison que le noir y diffuse sa mortelle potion. Le blanc est semé de traits : les premiers mots qui vont dire la présence de l’Être à la face du Monde. Une épiphanie en appelle une autre.

 

Sans le monde nous ne serions pas.

Sans nous, le Monde ne serait pas.

 

   Dans son opposition frontale au Noir, que peut donc être le Blanc sinon la lame ouverte de la CONSCIENCE, sa belle floraison à l’horizon des yeux ?

   Ici est le lieu du vaste altiplano avec la marée de ses herbes jaunes, avec la laine des lamas qui flotte au vent, avec ses « salars » de minéraux étincelants, ils portent jusqu’au Ciel le message d’espoir de la Terre.

   Ici nous sommes sur le miroir des rizières qui, de terrasse en terrasse, comme un accroissement de Soi, s’extraient de la lourde Matière, se métamorphosent en pur Esprit, ce rayonnement sans fin qui, d’espace en espace, de temps en temps, se donne comme image de la Liberté la plus exacte.

   Cette image est belle car elle nous situe dans le plein d’une Métaphysique, d’une Philosophie, elle nous étonne et nous reconduit à la seule Question qui vaille :

 

QUI SOMMES-NOUS ?

 

   Toutes les interrogations qui en découlent ne sont que des conséquences, des hypostases de cette position essentielle face à l’exister. Cette image est forte pour la simple raison qu’elle s’imprime en nous avec la puissance d’un cyclone.

 

Là, au centre du corps qui est nôtre,

elle fera ses vastes marées,

ses flux et ses reflux,

 ses brusques équinoxes,

elle tracera en nous,

au pli intime de qui-nous-sommes,

ses méridiens les plus exacts,

elle tracera ses lignes de feu,

elle installera ses longues diaclases,

ses failles tectoniques,

elle fera surgir une lave

incandescente dont le feu,

jamais, ne s’altérera.

 

   L’Art en son geste le plus accompli a ceci de remarquable qu’il sème en nous d’irrémissibles germes, qu’il loge en nous quantité de spores, que ces germes et spores parcourent notre psyché à bas bruit, qu’un jour viendra où les épis seront mûrs, qu’il faudra moissonner, réduire en un prodigieux froment. Ce dernier sera pareil à un levain faisant gonfler la pâte de l’exister, lui donnant son plus bel essor, le délivrant du « péché » de la lourde matière (il n’était que véniel, mais combien réducteur !),

 

le lançant en plein ciel,

 là où soufflent les

vents de la liberté,

où brillent les

rayons de la joie,

où se diffuse le nectar

d’un mince bonheur.

  

   Oui, il y a bien des raisons d’être lyrique, de se dire en tant que pures délibérations de qui-nous-sommes, d’ouvrir la trappe de l’espoir et de déserter tous ces espaces clos, enduits de Noirceur et de porter au-devant de Soi, telle la flèche de l’arc tendu vers sa cible glorieuse, le trajet s’un Soi plus loin que Soi, autrement dit la pluralité lumineuse d’un SENS qui nous attend et s’impatiente de ceci.

 

Du Blanc au Noir,

du Noir au Blanc,

se dit la lisière,

se dit l’intervalle

d’une félicité.

Elle est en nous comme

la goutte est au ruisseau ;

le rayon au soleil ;

la brume au lac.

 

De ce constant clignotement,

de cette belle alternance

nous sommes les

 Gardiens privilégiés.

 Du Noir hissons le Blanc.

Du Blanc appelons le Noir.

Ainsi s’épanouissent,

depuis les éclatantes corolles,

les pétales de la signification !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

R
du positif au négatif, du yin au yang, des contrastes et des oppositions, jouer des frontières ( et les franchir ), des portes de la perception, aux variations infimes: un Malevitch ,un Soulages, un Ryman, un champ de neige ou de lave obscure...
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B
Merci. JPV.

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