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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 08:46
Aux confins du désêtre

« Archive »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Archive » nous dit le titre. Le dictionnaire, guère disert en la matière, ne nous est pratiquement d’aucun secours :

 

« Recueillir, déposer, classer dans une collection d'archives ».

 

   Cependant, si l’on ramène à Soi, à sa propre genèse, cette définition, voici qu’elle s’éclaire d’une singulière lumière, laquelle mettant en exergue « le recueillir », « le déposer », « le classer », commence à projeter, en notre esprit, les ombres du Passé. Oui, du « Passé » car l’archive a ceci de particulier que son actuelle vision, que la recherche de quelque document, sentent le vieux papier, la feuille parcheminée ensevelie parmi les feuillets sans mémoire d’un livre qui, aussi bien, pourrait n’être constitué que de l’éclat sourd de pages vierges. Le Blanc en tant que Blanc selon une formule récurrente tout au long de mes écrits. L’archive est sans mémoire et c’est à nous de lui en attribuer une, de donner sens à chaque strate qui se dévoile à mesure que nous avançons dans la collecte d’informations. Le registre de notre exister est si vaste, le fourmillement factuel si dense, que nous ne percevons, la plupart du temps, qu’un confus galimatias qui, en première approximation, nous laisse sur notre faim.

  

   De manière à combler notre curiosité, à satisfaire notre vital besoin de satiété, il n’est nullement rare que nous ne bouchions les lacunes de l’information en ayant recours à la fonction balsamique de la fiction. Autrement dit

 

le Présent nous désespère

dont le Passé ne comble

quelque lacune que ce soit,

dont le Futur n’annonce rien en son

éternelle forme d’énigme.

 

   Nous voyons bien ici, qu’au centre de notre méditation sur l’archive, c’est bien le problème central de toute position d’existence qui se pose, à savoir celui de cette temporalité qui nous enlace, tel le chèvrefeuille la branche du coudrier dans le lai du même nom, où ni Tristan, ni Iseult ne peuvent vivre l’un sans l’autre, sauf à chuter dans l’abîme sans fond du non-sens.

  

   Et si nous nous disons Tristan, ne découvrant rien en l’archive qui évoque Iseult, sans motif donc sur lequel faire fond, sans écho, sans retour, notre propre parole s’épuisera vite, tel le mince filet d’eau bu par le sable du Désert. Cette allégorie veut dire

 

la nécessité d’installer

entre deux Signifiants :

Nous et notre Passé,

une immédiate et

significative passerelle,

le Signifié,

 

faute de quoi notre capacité existentielle

se réduira à son ombre.

L’archive n’aura « accouché que d’une souris ».

 

 

   Mais ces considérations très générales, nous allons les appliquer à Celle qu’en l’occurrence, nous nommerons « Iseult », une Iseult provisoirement dépeuplée au motif que Tristan, sans voix, ni corps, ni présence, se donne telle la vision d’un indescriptible Néant. Sur cette condition d’une Iseult sans repères, il faudrait inventer le néologisme de « néantitude », celui-ci indiquant une irremplaçable nécessité d’essence de Celle-qui-désertée-d’Amour, ne peut que végéter dans des marais d’illisible irrésolution.

  

   Si nous fixons, suffisamment de temps, notre regard sur cette œuvre ancienne de Barbara Kroll, un sens se fait vite jour : « Iseult », dans sa pose énigmatiquement dubitative, nous questionne au plus profond, sur la lisière métaphysique de notre être, et du sien, bien évidemment. Nous pourrions, condensant la pensée que nous avons d’elle, affirmer

 

« qu’elle est sans

être réellement. »

 

   Mais que veut donc signifier cette existence biffée à même sa représentation ? Il n’y a guère que son inventaire qui nous livrera les motifs selon lesquels nous procéderons à l’annulation de-qui-elle-est, la décrétant, en quelque façon, « nulle et non avenue ». Oui, c’est bien ce retrait, cet effacement, cette claustration à l’angle de l’image qui paraissent le mieux faire signe en direction de ce conflit, de ce combat qui se livrent en elle. Si le titre annonçait « aux confins du désêtre », cet étrange « désêtre », il nous faut le cerner de plus près. Ce sont les caractères formels de cette œuvre, son esthétique « contrariée » qui l’installèrent, Elle, Iseult, en cette possible présence qui, en réalité, n’est qu’une non-présence, un évident absentement à Soi. Il faut commencer par Elle dans notre tâche de recensement d’une ontologie se dessinant, mais ne perdurant guère au-delà de ces quelques coups de pinceau : des griffures, des assombrissements, des giclures de sanguine dont nous parlerons bientôt.

   

   La forêt des cheveux est un inquiétant emmêlement de nocturnes futaies. Dans l’intervalle de ces dernières, du clair apparaît que remet aussitôt en question la tonalité tragique de la peinture.

   Le visage en son entier, quant à lui, est un plâtre blanc, une impénétrable façade de Blanc d’Espagne, d’Albâtre, de Lunaire, de Céruse, de Saturne, toutes ces variations infinies d’un unique Néant qui semble n’avoir pour dessein que de boulotter Celle-qui-prétend-à-l’exister sans guère avoir les moyens d’y parvenir. En réalité, une tentative pathétique d’épiphanie que vient constamment contrarier la neige d’une palette éteinte, morne, excluant toute possibilité de recours à la richesse des couleurs, cette effusion de la vie en son bel éploiement.

   Les yeux, cet éclat de la conscience au plein du jour, les yeux, ce fondement de la mydriase-lucidité, les voici condamnés à être vitreux, à ne nullement permettre à la lumière d’éclairer le continent intérieur, de le déterminer en ce qu’il a de plus précieux, lui, au contact de-ce-qui-n’est-nullement-lui.

   Le double bourrelet des lèvres est fermé, en signe d’éternel silence.

   Le menton repose lourdement sur la fourche des mains. Nullement des mains qui caresseraient, rassureraient, mais des mains inaptes à sculpter la chair du Monde, à commencer par celle d’Iseult.

  

   La partie gauche de l’image, parcourue dans la douleur, dans le possible deuil affectant Iseult en sa solitude essentielle, ne le cède à la partie droite, qu’en un fond d’identique nature, un vide s’y lève que vient obturer, mais dans une souffrance supplémentaire, un noir profond, quelques empreintes de sanguine. Ce noir de Suie enserre le visage, lui affectant la place étroite d’une geôle, donc d’une privation de liberté. Visage acculé à n’être que la figure d’une absence à toute altérité, qu’il s’agisse du Monde, de l’Autre et, par un simple effet de retournement, de réflexivité, fugue de Soi comme si avait été proférée, à l’origine de cet être, l’imprécation d’un destin défavorable ne trouvant nulle possibilité d’accueil, de diffusion en cet espace de rémission, de pure perte. Sur le fond gris de congère, comme la projection nocturne d’un cruel déficit, l’ombre spoliatrice d’une possibilité minimale d’être-à-Soi, rien-que-pour-Soi. Et ce n’est nullement la suite de notre exploration de ce paysage figuratif qui nous rassurera. Les graffitis de sanguine, bien plutôt que de constituer un art mural doué de quelque positivité, se donnent comme une lèpre, un ensauvagement du représenté, le conduisant hors-visage, c’est-à-dire hors-signification-humaine.

  

   Sans doute notre parcours sur le chemin du drame, se fera de plus en plus subjectif, privilégiant la noirceur à la clarté, lorsque nous désignerons les quatre lignes du motif rouge en tant qu’illustration des jambes du Modèle, des jambes inversées comme chez les Personnages peints par Georg Baselitz, cet Artiste néo-expressionniste souhaitant, par ce subterfuge, créer un sentiment de malaise et d’angoisse chez les Spectateurs. Or, dans le cadre de notre méditation totalement ténébreuse-métaphysique, cette inversion du type Humain signifierait rien de moins que la fonte du motif anthropologique et, à terme, la nullité complète, l’impossibilité de faire présence, d’agiter ses bras, inutile et pathétique sémaphore à l’illisible, incompréhensible gesticulation privée de quelque arrière-plan que ce soit.  

  

   Iseult, privée du regard d’une conscience lucide, libre de ses mouvements, ne parvient jamais à coïncider avec l’Être-Soi dont elle diffère toujours, comme le soleil diffère de l’ombre qu’il projette sur la terre. Son Être-Soi ne possède nul fondement stable.

 

Son Passé lui échappe au titre

d’une mémoire trouée,

insuffisante à réorganiser les événements

qui ont eu lieu jadis,

dont il ne demeure guère de trace signifiante.

Son Présent en lequel elle eût voulu

inscrire sa propre présence se limite

à un point extrêmement étroit,

sans amarre possible ni dans l’Hier évanoui,

ni dans le Demain pas encore né.

Le Futur ne saurait prendre profil satisfaisant,

ne pouvant prendre appui

sur un Passé amorphe, pâteux,

ni sur un Présent qui se dérobe

constamment sous ses pieds.

 

   Iseult n’est Iseult que par défaut, eu égard à ce cruel absentement de Tristan, sa ligne de mire, laquelle n’est plus qu’illusion, un genre de brasillement se perdant dans la rumeur solaire, comme si son Amant n’avait été

 

qu’un simple jouet,

la fumée d’une hallucination,

le brouillard d’un songe.

 

Iseult telle qu’en elle-même

nul temps ne la portera

à-qui-elle-est.

Ou plutôt à-qui-elle-n’est-pas

car, pour être,

il faut au Signifiant-Iseult,

l’autre Signifiant-Tristan,

la relation des deux créant

la seule chose possible, espérée,

ce précieux Signifié sans quoi

le zénith lumineux rejoint

le nadir ténébreux.

 

Alors Être = Désêtre.

 

   

 

 

 

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