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23 décembre 2025 2 23 /12 /décembre /2025 08:58
Être Soi en tant que Soi

« Masque en main, visage absent :

ce que nous appelons intériorité

est-il un mythe ou une nécessité vitale ? »

 

France Culture

 

***

 

   « Ne peut-on me laisser être moi-même, ne peut-on me laisser souffrir, vivre, manger, dormir, vibrer dans la joie ou dans l’angoisse ? Je ne veux pas de cette paix. Je ne veux pas de cette accalmie. J’ai trop mal après, quand je me rattache à la réalité. »

 

                                                   « L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio 

 

*

   « être moi-même », la grande obsession de Le Clézio en laquelle, nous les Humains, Tous les Humains nous confondons car le souci de vivre, avant toutes choses, consiste à se connaître d’abord, ensuite à coïncider avec qui-nous-sommes en notre essence, ce fragment singulier, impartageable, cette ipséité absolue dont, sans doute, nous pourrions retrouver les traces dans l’horizon inchoatif de notre prime enfance si, au titre d’une infaillible mémoire, les premiers instants de notre vie, nous pouvions en dessiner les formes, au calame et à l’encre de Chine, sur un document vierge qui serait l’attestation de notre Être-même. Vieux rêve de l’Humanité poursuivi depuis l’aube des temps, lequel songe ne connaîtra jamais son terme au prétexte que ce territoire intime que nous brûlons de sonder demeure celé à notre curiosité, se repliant, au fur et à mesure que nous tentons de l’investiguer en des plis qui, pour nous, sont ceux de « l’in-connaissance », ce dernier mot scindé de manière à faire apparaître, en relief, le « in »privatif, spoliation ferme et définitive d’un savoir qui, en réalité, ne nous est nullement accessible. Et c’est bien cette perspective de fermeture, d’insolubilité qui fouette notre conscience au vif, la rend impatiente et frustrée, manière de vibrato incessant qui s’agite en nous comme si nous étions placés sous la férule d’un diapason qui nous imposerait une unique valeur tonale, la sienne, à l’exclusion de la nôtre.

  

   Si, ici, nous reprenons les attentes plus que légitimes de l’Écrivain, « vivre, manger, dormir, vibrer dans la joie ou dans l’angoisse », nous ne serons guère longtemps privés de nous apercevoir que ces revendications, si elles peuvent paraître « primaires » dans l’optique des besoins élémentaires humains, n’en sont pas moins d’évidentes fondations de nos êtres, lesquels sont d’abord, des corps, des fonctions, des sensations. Choses vivantes, inscrites au plus profond de notre soma, de notre psyché, intimes remuements dont nous sentons bien les sourdes reptations à défaut de pouvoir les porter à la lumière du jour et, partant, de la raison.

  

   Et ce sentiment de ce que nous pourrions nommer « ipséité ombilicale », comme si notre ombilic était le centre même d’irradiation de notre être, nombre d’autres Écrivains et Poètes en ont manifesté l’existence de chair au point que cette préoccupation en éclipserait bien d’autres. Philippe Sollers, dans « Désir », ne traduit-il cette impatience d’être-en-Soi sans partage, sans que rien n’en vienne troubler l’impérieuse manifestation :

  

   « Je me suis senti de tout temps un si grand penchant pour la voie intime et secrète que la voie extérieure ne m’a pas autrement séduit, même dans ma plus grande jeunesse. Mon œuvre tourne tout entier du côté de l’interne. »

 

   Et, encore, de ce brillant sondeur d’âmes, à commencer par la sienne, qu’était Sollers, ces quelques notes sur le « Ton fondamental » dans « Un vrai roman – Mémoires », sous le thème "Façon inconsciente de corporer" :

  

   « C’est votre façon inconsciente de corporer qui est en jeu, votre présence jusqu’en vos absences. Votre manière de celluler, de sanguer, de chromosomer, de respirer, de digérer, de résonner, d’écouter, de dormir, de rire, de reculer, d’avancer, de hocher, de regarder, de parler, d’écrire, de remuer, de ne pas bouger, de rêver. […] Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite [les autres] au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

  

   L’itération de la forme verbale « corporer », « celluler », « sanguer », en lieu et place de la substantive (corps, cellule, sang), indique, s’il en était besoin, cette fondation intimement dynamique qui vous détermine, Vous qui me lisez, moi qui écris, cette forme originaire donc qui nous « crée », nous « enfante », (les termes sont forts, gravés à même la profondeur de notre derme), cette forme donc nous marque au fer rouge, en quelque façon, éliminant d’emblée les sottes prétentions d’un libre-arbitre, bien plus théorique que réel, nous sommes des libertés en geôle, geôle dont nous n’avons décidé ni de la forme, ni du moment où elle ouvrira ses portes, si jamais elle les ouvre. Ces mots de Sollers sont précieux en ceci même, qu’en eux, est enclose la nature même du destin humain.

 

   Et, maintenant, sondons plus avant cette « intériorité », ce champ continuellement parcouru, jamais totalement déchiffré, jamais complètement défriché, cette intériorité revendiquée qui paraît constituer un des moteurs essentiels en lequel la motivation de l’écriture trouve son fondement le plus évident. Toute écriture, en son fond est « Journal Intime », « autobiographie », et cette exigence d’une réelle et inévitable introversion n’est nullement exclusive du motif de l’écriture, elle en déborde de toutes parts le sublime halo, l’étendant aux limites extrêmes de la tâche de vivre.  C’est dire l’intériorité en tant que socle indispensable sur lequel reposer, à défaut de quoi l’exister ne serait qu’un cheminement amorphe dépourvu de sens.   

  

   « Ne peut-on me laisser être moi-même ? », la formulation est forte, manière de geste désespéré, de message d’imploration envoyé en direction de toute Altérité nécessairement captatrice de ce Soi que Chacun, Chacune veut abriter des actes de Ceux et Celles qui, en leur conscience, veulent le plus Grand Bien de leurs Commensaux, les réduisant cependant à « la portion congrue », tellement la socialité est réductrice de la liberté de l’Être. Liberté du « souffrir », de « l’angoisse » nous dit l’Auteur de « Désert ». Désert, oui, la solitude y est immense, ne pouvant faire surgir, chez l’Ermite réfugié en ses sables, que l’extrême du pathos humain dont « souffrance » et « angoisse » constituent les deux pôles à la limite, en lesquels se réverbère, à la manière d’une onction salvatrice, la pure joie d’Être en un lieu d’intégrale Vérité. Car, ici, au milieu de « nulle part », l’on n’a rien ni Personne derrière qui se dissimuler en un jeu de faire-semblant qui atténuerait en quelque façon, soit sa propre ascension au zénith, soit sa chute en quelque nadir de totale obscurité. La vraie solitude est à ce point exigeante qu’elle n’admet guère, autour d’elle, quelque jeu que ce soit qui en atténuerait la nécessaire rigueur. On l’aura évidemment compris,

 

« l’être-Soi-même » est corrélatif

de « l’être-en-sa-solitude »

  

   Plongé au milieu de la foule, assistant en chœur au Grand Spectacle du Monde, l’on ne saurait « être-Soi-même » que sur le mode mineur, à savoir n’être que cet infime rouage d’une immense commedia dell’arte, manière d’Acteur vibrant à l’unisson des Autres Présences, sorte de risible copeau d’une pièce de bois bien près de se réduire, bientôt, en simple nuage de sciure. Et ceci n’est nulle affirmation gratuite. Si nous nous constituons de façon certaine au contact de l’Autre - ce non-être que nous ne sommes pas -, si donc notre possibilité d’être est liée à autre-que-Soi, de manière symétrique cet Autre peut réduire la prétention du Soi à exister, peur le laminer, le biffer du visage du Monde. Témoins : les luttes fratricides, les polémiques sans fin, les guerres, les exterminations diverses en lesquelles l’Homme est expert, si bien que l’on pourrait penser que, chez lui, les forces du Mal sont de puissance bien supérieure à celles du Bien.

  

   Å partir d’ici, nous essaierons de trouver les traces irréfutables de « l’être-Soi-même » coïncidant avec  « l’être-en-sa-solitude » dans quelques fragments « de l’âge d’or de la poésie classique chinoise », discipline s’il en est d’un infini sondage de l’âme humaine au travers du Taoïsme qui « chante la communion totale avec la nature et les êtres », du Confucianisme qui « exprime le destin douloureux de l’homme, mais aussi sa grandeur », mais aussi des méditations spirituelles du Bouddhisme, voies telles que décrites par François Cheng dans « Entre source et nuage ».

 

Buvant seul sous la lune

 

« Pichet de vin au milieu des fleurs.

Seul à boire, sans un compagnon.

Levant ma coupe, je salue la lune :

Avec mon ombre, nous sommes trois. »

 

   Pourrait-on mieux dire l’extrême solitude intérieure de l’Être qu’au travers de cette libation adressée à la lune, cette pure abstraction cosmologique flottant sans attache en un éther sans limite, si flou à « en-visager », que l’on échouerait à lui attribuer quelque épiphanie vraisemblable, si loin, hors de portée des yeux et du cœur ?  

  

Extrême dérision de ce « nous sommes trois »,

comme si ce « trois »

désignait en réalité trois absences :

 

une Lune inaccessible,

une Ombre intouchable,

un Moi sans contours précis.

 

La nature humaine face

à la Grande Nature,

l’innommable,

elle est trop plurielle,

elle est trop foisonnante,

elle est trop irréelle.

 

***

 

Chiang et Han

 

« Sur le Chiang et la Han, le voyageur rêve du retour

  • Lettré démuni errant entre ciel et terre.
  • Minces nuages : toujours plus loin, dans l’espace.
  • Longue nuit : plus solitaire avec la lune. »

 

   Comme un écho du poème précédent.  « Le voyageur », n’est-il, simplement, « Conquérant de l’inutile » ?  Le « retour », n’est-il la simple réitération d’un retour en soi, seul territoire habitable, seul accueil, seul refuge face à l’immensité du Monde, face à cette longue « errance entre ciel et terre » que prononce ce « démuni du Lettré » ?  Ce chercheur d’abîme, celui qui ne vit que de mots, d’images, de métaphores, de rythmes, de pensées solitaires, ces « minces nuages » sans consistance, ces nuées de l’espace tissées de rien. Et la « Longue nuit » que ne ponctue, pour le « Solitaire », que l’énigme d’un paysage sans lumière, une manière d’invisible Néant, ce « comble » de la solitude portée à même la dimension de son exténuation.

 

***

Mon refuge au pied

Du mont Chung-nan

 

« Au milieu de l’âge, épris de la Voie.

Sous le Chung-nan, j’ai choisi mon logis.

Quand le désir me prend, seul je m’y rends :

Seul aussi à jouir d’ineffables vues… »

 

   Combien ici, la voix est mélancolique, comme si elle résonnait dans le vide dont aucune falaise présente ne renverrait l’écho à son Émetteur. La voix qui rime avec cette « Voie » du Tao, cette marche solitaire en direction de l’invisible. Isolement choisi, exil volontaire au simple motif que Celui du « milieu de l’âge », celui qui a beaucoup vu et expérimenté sait que ne s’offrent à ses yeux « d’ineffables vues » qu’à la hauteur de ce Soi réfugié au plus haut, au plus profond de-qui-il-est.   

 

***

 

Improvisé durant mon séjour

En montagne

 

« Calme solitude derrière la porte de bois close.

Face aux lueurs du couchant dans l’immense paysage.

Sur les hauts pins partout nichent les grues ;

Rares sont ceux qui fréquentent les logis rustiques. »

 

   Ce poème est, sémantiquement, d’une richesse infinie. Extrême solitude renforcée par « la porte de bois close », indice s’il en est d’un enfermement volontaire du Lettré à des fins de connaissance intime. Ce Lettré qui, dans la culture chinoise, investit de manière essentielle le « Jardin-Paysage », lui conférant la valeur d’un monde idéal au gré duquel asseoir sa quête de spiritualité sur une matérialité transcendée, aérienne, symbole, bien plus que réalité terrestre. Cette idée d’élévation, de pure transcendance se retrouve dans « les hauts pins » où « nichent les grues », ces grues indiquant l’ascension de l’esprit en direction des espaces célestes délestés de toute pesanteur. Quant aux « Rares » investissant « les logis rustiques », comment ne pas y voir la projection du Lettré-même en cette rusticité, équivalent du dénuement, de la pauvreté, du silence, de la noble intériorité, tous ingrédients indispensables à tracer le chemin en direction de la Voie, cette « mère du monde », celle qui est au fondement de tout ce qui fait présence, énergie sans pareille qui coule tout le long de la plurielle beauté de l’Univers.

 

   Si, jusqu’ici, les extraits des poèmes précédents se sont focalisés sur la Solitude, sur celui qui suit, nous porterons notre attention sur cet inévitable caractère d’ipséité qui se lève immanquablement de la recherche d’intériorité.

 

Envoi à Wang Wei

Lors de ma randonnée au Wang-ch’uan

 

« Jamais lassé de la marche dans la montagne

Ainsi j’avance au gré de mes seuls plaisirs,

M’égarant volontiers dans de verts sentiers,

Ma pensée tendue vers la cime auréolée.

Une cigogne me guide pour traverser l’eau ;

Un singe m’appelle du fond du bois.

Je lave mon habit dans la source limpide

Et chaque pas m’apporte une nouvelle fraîcheur.

Noble ami, où est-il en cet instant ?

Hors des nuages, coqs et chiens se font entendre.

M’arrêtant, je cueille une tige de chanvre ;

La lune veillera à notre rencontre !

 

    Ce que nous souhaiterions faire apparaître ici, le jeu radical, insubstituable, d’une mienneté à l’œuvre chez l’Émetteur du Poème, d’une mienneté entière qui n’admettrait nulle aura, nul nimbe, nulle diffraction en direction de quelque Altérité que ce soit, à la lumière de la seule exigence suivante :

 

c’est le Soi-en-tant-que-Soi

et nulle instance qui lui serait extérieure

qui est en voie vers une intime

possession de ce Soi,

 

   condition de possibilité de toute atteinte d’une spiritualité pleine et entière. Toute effraction hors-de-Soi serait synonyme de renoncement du motif immanent de sa quête. Car c’est bien à l’intérieur de ses propres limites que le Chercheur d’Absolu prétend pouvoir en trouver la trace, nullement dans un extérieur problématique qui ne ferait que l’éloigner du foyer de sa quête.

 

Tout comme l’Ermite se cloître en sa grotte,

l’Écrivain en sa citadelle de mots,

le Peintre en son subjectile de toile.

 

   Le texte que nous examinons est truffé de ces notations qui, non seulement annoncent le Soi, mais le portent à une sorte d’état d’incandescence où une fusion du Soi avec Soi devient possible, où une pure coïncidence

 

de Celui-qui-pense et

de Celui-qui-est,

 

   crée les conditions même d’une Uni-Totalité absolument impartageable. Les quelques commentaires suivants tâcheront de mettre en lumière

 

ce concept d’un rayonnent du Soi

comme fondation de la réception

sans reste du Poète en tant,

à la fois, que centre de la signification de ses mots,

centre de la signification de qui-il-est :

 

   « j’avance » : en direction de cette intime faveur où scintillent « mes seuls plaisirs », lesquels ne peuvent qu’être miens « une façon de corporer, de chrosomer », selon la belle expression de Sollers.

    « M’égarant volontiers » : seul je peux décider de mon propre égarement, de ma propre fantaisie de suivre tels « verts sentiers », plutôt que tels autres.

   « Ma pensée tendue » : visant cette « cime auréolée », à la manière d’une gloire, c’est MA pensée et nulle autre qui pourrait décider de la sublimité de l’instant qui ME touche et ME métamorphose en Moi-plus-que-Moi : mienneté augmentée, dilatée aux confins mêmes de l’Univers.

   Dans la traversée de l’eau en tant que MON épreuve, « une cigogne ME guide », car c’est MOI et uniquement MOI qui suis en question dans cette « traversée » et nous pensons, inévitablement à cette « Traversée des apparences » de Virginia Woolf, laquelle est uniquement pour Chacun et nullement pour Quiconque dont la propre « traversée » est nécessairement séparée, différente.

   « Du fond du bois », c’est à -dire depuis la confusion mondaine, du chaos dont je suis un survivant, « Un singe m’appelle », me désigne en tant que Celui situé comme Seul face à l’indéterminé, afin qu’une détermination naisse de Ma propre nécessité.

   Quant à la « nouvelle fraîcheur », c’est MON pas qui me l’apportera car personne ne marchera à MA place sur le chemin de la vie.

   Pour ce qui est du geste du cueillir, ce rassemblement de l’épars et du divers, seules MES mains en feront l’expérience, MA cueillette n’étant nullement celle d’un Autre.

 

Question de ressentis uniques,

d’affinités électives,

d’inclinations particulières.

 

C’est le JE qui s’arrête

et lui seul

car cueillir est être responsable

du rassemblement

du multiple en l’unique.

  

   La dimension de l’altérité n’est convoquée que deux fois, sur un mode que l’on pourrait dire minimal, sinon ascétique. Le « noble ami », comme si le « noble » tenait l’ami à distance. Quant à la « rencontre » elle n’a lieu que sous le sceau d’une lune bien distante, bien distraite.

 

   En tant qu’épilogue de ces quelques réflexions, il nous faut reprendre à nouveaux frais la question posée par France-Culture :

 

« Masque en main, visage absent :

ce que nous appelons intériorité

est-il un mythe ou une nécessité vitale ? »

 

Commençons par citer un extrait d’article intitulé

« Dialogue du moi et de l'inconscient »,

tiré de « L’Universalis » :

 

   « D'une façon très générale, la persona est le masque que tout individu porte pour répondre aux exigences de la vie en société. La persona donne à tout sujet social une triple possibilité de jeu : « apparaître sous tel ou tel jour », « se cacher derrière tel ou tel masque », « se construire un visage et un comportement pour s'en faire un rempart. » 

 

   Pourquoi le masque, symbolique bien plutôt que réel, est-il indispensable pour la personne ?  Mais, bien évidemment, pour la protéger des atteintes de l’extérieur, pour lui offrir, en son intime monade, les lois selon lesquelles son existence sera déterminée de l’intérieur même de-qui-elle-est, nullement par un sombre décret venu de cet extérieur toujours menaçant qui pourrait l’envahir, réduire son identité à néant. L’expression « masque en main, visage absent » est, à sa façon, une sorte de formule obligée, au motif que le masque, en toute hypothèse, suppose toujours la dissimulation du visage, il est son paravent, son abri, son refuge. Nul masque ne saurait être ôté, sauf à mettre l’intériorité à nu, ce qui serait une mesure contre-nature, nature Humaine s’entend.

   

   L’une des métaphores dont j’use parfois afin de mettre en perspective intériorité et extériorité, est celle du poulpe dont on retourne la calotte, seulement on ne la retourne nullement pour lui donner vie, uniquement pour la lui ôter à des fins de dégustation. Ce qui revient à dire que retourner son intériorité, mettre ses viscères à nu, vider son encre consiste à le néantiser purement et simplement. Et ce qui est vrai du poulpe l’est autant de la personne humaine. Retournerait-on notre calotte (symboliquement s’entend) que nous serions, nous aussi, soumis au rythme fou de la dévastation.

  

Å l’exister, comme à Janus,

il faut deux faces,

l’intérieure,

l’extérieure,

comme à la montagne

il faut le lumineux adret,

le sombre ubac.

  

   Ces deux réalités ne sont nullement miscibles. Selon chaque tempérament, ce fameux « Ton fondamental » magistralement décrit par Sollers, selon chaque affinité avec le dedans ou le dehors, ainsi se divisent les comportements du site anthropologique en deux paysages bien distincts,

 

posant d’un côté les Introvertis,

de l’autre les Extravertis.

 

   Cependant personne ne pourrait vivre totalement en introversion, ignorant l’extraversion et inversement.  Nous sommes foncièrement, nous les Hommes, des Êtres bifides, des Réalités paradoxales qui oscillons constamment autour d’un axe ivre, lequel, le plus souvent, nous désaxe, nous déporte de nous, nous fait douter de la qualité de nos choix et, partant, de nos existences mêmes. Avançant sur le chemin de la vie avec une marche peu assurée d’elle-même, « dubitative » pourrions-nous dire, si tant est que notre locomotion ait les moyens de douter.

 

De l’Intérieur selon nos Cœurs,

à l’extérieur selon notre Raison,

la distance est grande mais

nullement infranchissable.

 

   Certes, ce qui paraît tel un « Grand Écart », semble nous situer dans une position schizophrénique indépassable. Certes, nous vivons sur le tranchant de l’exister, et si, par le plus grand des hasards, tel que l’annonce Hölderlin,

 

« l'homme habite naturellement la terre en poète »,

 

alors il nous faut entendre la parole de

Pierre Reverdy dans « Le Gant de crin » :

 

« Le poète est, dans une position difficile

et souvent périlleuse,

à l’intersection de deux plans

au tranchant cruellement acéré,

celui du rêve et

celui de la réalité. »

 

Si l’on a bien suivi notre cheminement pensif,

l’on ne s’étonnera guère de l’affirmation suivante :

 

l’Introverti est celui qui, par nature,

est penché sur ce monde intérieur du rêve,

dans la dimension du Cœur ;

alors que l’Extraverti est celui qui, par nature,

est en prise directe avec la réalité,

dans la dimension de la Raison.

 

    Le mixte des deux est, bien évidemment, la situation la plus courante. Ces intimes ou bien ouvertes déterminations ne sont nullement du ressort de notre volonté, sans doute même nous précèdent-elles au titre d’une provenance originaire entièrement teintée de passivité, totalement immergée dans cet inconscient sur lequel nous flottons tels de risibles coques de noix parmi les chaotiques et impétueux flots de destins ne nous confiant jamais la gouverne qu’à titre provisoire.

 

Intériorité du cœur,

extériorité de la raison.

 

Mais qui donc pourrait

nous dire notre position exacte ?

 

« Le cœur a ses raisons

que la raison ne connaît point »,

 

nous ne pouvons guère que nous en remettre

à ce bel aphorisme de Blaise Pascal,

lequel en son mystère, maintient

pour nous la question ouverte.

 

La question de l’exister.

 

La question de-qui-nous-sommes.

 

 

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