Photographie et suivante : Léa Ciari
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Il en est ainsi du destin de la Nuit,
de demeurer dans l’ombre,
de ne faire fond que sur de
l’invisible-impréhensible,
de se dissimuler au sein de qui elle est
en une manière d’autarcie monadique
qui la soustrait aux rudes épreuves du Jour.
Il en est ainsi du destin de la Nuit,
d’être Nuit et nulle autre chose qui pourrait
en pervertir l’essence,
en dégrader l’intime nature,
cette réserve de soi dans
les marges du venir-à-l’être.
Car l’on n’est Nuit qu’à se refuser aux Hommes, à leur regard en forme de lame de couteau. Les Hommes sont curieux qui veulent forer le réel jusqu’en ses plus abyssaux fragments, désir de domination de toute altérité, désir du Soi qui veut régner sur la totalité du visible, mais aussi sur son envers invisible. Or, lorsque l’invisibilité vous habite, elle devient le bien le plus précieux au motif que tout égalant tout,
le Noir valant le Noir,
le Gris valant le Gris,
le Blanc valant le Blanc,
rien ne servirait d’en franchir les limites, d’opérer un tremblement, une infinie variation de ces notes fondamentales pour en faire des visibilités, autrement dit des objets mondains dont tout un chacun pourrait se rendre maître, profiter à l’excès. Et tout alors, ce dissimulé-en-so,i perdrait sa vérité, se trouverait propulsé hors de-qui-il-est, devenant
cette banalité-ci,
cette contingence-là,
cette aporie en voie de constitution
qui s’effondrerait à même
son immense et irrémissible vacuité.
Mais alors, comment sortir de l’ornière de l’improféré si, Tout égalant Tout, Rien ne ferait Sens au titre d’une différence de ce-qui-est, fût-ce de manière microscopique ?
Demeurer au sein de la Nuit
dans l’ouate de suie,
s’y lover et rien
ne se dira des choses
sauf leur infinie occlusion.
Demeurer dans l’éclat du Jour,
dans son rayonnement blanc
et le risque sera grand
d’une cécité qui
biffera tout horizon,
le réduisant à néant.
Ici l’on voit bien que, de la Nuit,
en son essence la plus repliée,
l’on ne tirera rien qu’une
infinie et troublante mutité.
Ici l’on voit bien que du Jour
en son essence plénière,
l’on ne tirera rien qu’une
haute parole mutilante de Soi.
Quel autre recours nous reste-t-il que de nous situer
sur cette fragile ligne de crête
entre l’Adret rutilant,
l’Ubac obscur,
de cheminer sur ces fins tropismes,
de nous immerger dans cet océan
des qualia innommables,
non symbolisables,
ces feux-follets, ces rayons-X,
ces rayons-gamma, ces rayonnements
de la conscience phénoménale,
ces ineffables, ces irisations d’une ontologie
qui peine à dire son nom
tellement ces discrètes nutations,
chair invisible de la lucidité,
grésillent telles de transparentes phalènes
à contre-jour du lumineux Esprit.
Pris dans les remous d’une méditation purement conscientielle, sans fondements stables, de quelle autre alternative disposons-nous que de nous en remettre à ce réel - s’il existe, s’il n’est pure affabulation de notre esprit, manigance de quelque « malin génie » ? -, à ce réel donc qui nous provoque comme notre naturel et indispensable vis-à-vis,
certes sur les franges indistinctes,
certes sur les liserés flous,
les lanières vaporeuses,
les seuils indécis,
comme si nous flottions longuement entre deux signifiants, dans l’intervalle entre deux mots, pour en mieux saisir le signifié, cette fuite à jamais dont nous ne faisons que grappiller, ici et là, quelques valeurs, baumes immédiats nous sauvant, au moins temporairement, d’une toujours possible et active désespérance. Donc le réel, nullement en sa pâte compacte, nullement en cette glaise qui enserre la Noire Racine, dans le jardin de Bouville, sous le banc amorphe où est assis Roquentin, cette noueuse racine existentielle de laquelle naît l’idée d’une irrémédiable contingence, de laquelle naît « La Nausée » en sa plus effective performativité.
Non, le réel qui folâtre,
le réel qui s’ébroue,
le réel qui flâne et papillonne
tout le temps qu’il n’a pas encore
pris conscience,
au-dedans de-qui-il-est,
de cette irrémédiable faille,
de cette cassure,
de cette déchirure
qui métamorphosent tout destin en son envers, à savoir ce retour en direction du Néant qui est le chemin qui lui a été octroyé, à ce destin, ce « fatum », cette fatalité, bien avant même que notre naissance ne s’annonce sur la lisière du Monde. En conséquence de quoi, les descriptions des belles photographies qui suivent, se dérouleront sur arrière-fond de tragique, cette nécessité humaine, le laissant, ce tragique, momentanément en repos, ne prélevant que les bourgeons de surface, les lianes aériennes, les hautes ramures de la canopée, à défaut d’apercevoir cet horizon grouillant d’une indéchiffrable mangrove, tout en bas, dans la fange en laquelle l’être se débat dans le but de connaître de plus consistantes et heureuses séquences du risque de vivre, mais de vivre au-dessus de ce marigot dont nous voulons oublier jusqu’à la moindre parcelle d’existence.
Donc ce réel-ci en sa transposition iconique
Noir le ciel en son énigme la plus résolue. Noir plus que Noir comme s’il voulait, le ciel, demeurer ce territoire inconnu lourdement arrimé à nos pensées les plus abyssales. Noir de Rien et de Tout qui profère sans proférer, qui prospère sans prospérer. Un pur mystère lesté au-dessus des quatre horizons du Monde. Un refuge en soi comme si l’Empyrée, définitivement nous demeurait celé, lourdement invisible, questionnement dont nulle réponse ne pourrait jaillir.
Plus bas, se rapprochant du territoire où sommeille la pesante condition des Hommes et des Femmes, une amorce de clarté, un fin liseré de cendre comme pour nous annoncer, à Nous-les-Distraits, une inaccessible dimension dont nos têtes trop étroites ne pourraient contenir la belle et unique émergence. Fermée est la Porte des Secrets. Bâillonnée est la parole qui vient de loin, part loin, n’ayant cure de nous délivrer un message que, de toute façon, nous ne comprendrions pas. Le Langage des dieux est crypté et seuls quelques rares Mages pourraient y avoir accès au terme du déchiffrage de longs et laborieux hiéroglyphes.
Noire aussi la Montagne qui gagne le Ciel, s’adosse à sa confiance. Son contenu, identiquement au Céleste, est inaccessible. Nul ne pourrait deviner ce qui se trame dans la clandestinité, dans le dédale minéral de son essence.
Puis, à mi-distance du Ciel et de la Terre, l’on devine la silhouette d’un village, les cubes gris de ses maisons drossées les unes contre les autres. On y suppose des corps alanguis pliés sur des nattes strictement métaphysiques : un bout de conscience tutoyant le Réel, un autre bout s’immergeant dans l’Irréel, arcanes de l’Inconscient, là où végètent mille formes souveraines, mille halos, mille nimbes, mille auras dont les Dormeurs font leur lit, comme le torrent le fait de sa meute de cailloux, dans l’aveuglement le plus complet, placés qu’ils sont sous la haute juridiction des Archétypes, ils volent trop haut, les Archétypes, à la vitesse des Comètes. Cependant, sortie à peine de la torpeur ambiante, une Maison est là qui ouvre sa forme aux exigences du Réel, mais dans l’approximation, l’approche seulement :
s’agit-il de la mystérieuse « Maison de l’Être » ?
Et si oui, l’Être, qui est-il ?
de la « Maison de Charbonnier », Maître chez lui ?
Mais est-on jamais Maître de quoi que ce soit ?
de la « Maison du Père », céleste, éternelle ?
Et le Père, où est-il, existe-t-il au moins ?
de la « Maison de Prière » ? Et nous serions exaucés
et nous gagnerions notre part de Paradis ?
de la « Maison-Foyer », maternelle,
giron absolu, douce et voluptueuse matrice
dont jamais nous ne nous détachons vraiment ?
Serait-ce simplement la « Maison en tant que Maison »,
Le recueil en soi de toutes les significations du monde
A commencer par la nôtre ?
Certes, en position centrale cette Habitation fait figure d’Orient et elle nous fait inévitablement penser aux paroles extatiques du Poète Hölderlin dans la poésie « En bleu adorable » :
« Telle est la mesure de l’homme.
Riche en mérites, mais poétiquement toujours,
Sur terre habite l’homme »
« Extatique », oui car Poète accompli, peut-être le plus Haut des Poètes, Hölderlin vivait en un état d’extase quasi permanent, si bien qu’en lieu et place de la lourde factualité humaine, il pouvait lui substituer cette diaphane transcendance qui lui faisait soupeser la dignité de ses Commensaux au trébuchet d’une poétique habitation. Il la leur attribuait, au terme d’une Idéalité inaccessible aux Distraits qu’ils étaient, ces Hommes, eux qui visaient bien plutôt la pesante Terre, les reliefs contingents, alors qu’ils auraient dû, à la pure grâce d’une allégie, flotter indéfiniment en direction de cet Éther porteur des plus effectives et méritantes joies.
Cette image, que nous pourrions volontiers interpréter en tant qu’allégorie, pourrait nous dire la très visible absence de l’Homme réfugié en son abri, sourd et muet aux mouvements syncopés et aux impératifs légitimes du Monde. Plié en son cocon, à la façon de la chrysalide qui ne connaît encore nullement la force de la lumière, son haut coefficient de révélation d’une Vérité inscrite partout où l’on veut bien la voir. Or, en lieu et place de la dimension anthropologique c’est le végétal, cette touffe de quenouilles claires, ces herbes folles de savane qui endossent la symbolisation d’une éclaircie, d’une clairière en lesquelles trouver un peu de l’exactitude du Monde, de son évidence, à l’endroit même où les essences affleurent pour nous dévoiler la justesse des choses, la nécessité qu’il y a à les reconnaître urgemment. Cette soudaine luminescence du sol de la photographie est belle au double titre,
de son symbole,
de son esthétique
Nécessairement, les regards des Voyeurs se focaliseront sur l’émergence de cette singulière manifestation-signification, ici tout faisant présence sous le régime d’une compréhension interne de ce-qui-vient-à-nous sur le mode, certes du questionnement, mais déjà le voile obscur commence à se lever au gré duquel la noirceur archaïque originaire fend son armure pour exposer, en ce clair-obscur, un peu de son être-vrai.
Or, en nos contemporaines latitudes nous manquons dramatiquement de cet « être-vrai », lequel se terre au profit d’opinions aussi vite nées qu’elles sont frappées d’une lourde inanité. Notre époque indigente se complaît à faire fleurir le mensonge en des lieux qui, pourtant, exigeraient la rigueur, la netteté d’une conscience éclairée. « Les Lumières » sont loin qui brasillent depuis ces invisibles siècles, le dix-septième, le dix-huitième, on penserait qu’ils n’ont jamais existé.
Où sont les Descartes, Spinoza, Locke, Bayle ?
Ce siècle, le nôtre, est si obscur, si entaché d’erreurs, de constants fourvoiements qu’on le penserait à l’agonie. Le cri du Poète Paul Valéry, alors, résonne si fort sur la scène mondiale :
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »,
dans le livre bien nommé « La crise de l’esprit ». Où est-il l’esprit, dans cet immense capharnaüm, dans cette immense commedia dell’arte, peuplée de bouffons, de Zannis incultes, de Polichinelles masqués, d’Arlequins superficiels, de Mezzetins habiles en fourberies, de Pantalons lubriques, de Capitaines matamores ? Où est-il l’esprit ? Ne vaudrait-il pas mieux parler d’affligeant prosaïsme, de consternante naïveté. Certes, de Beaux Esprits existent encore qui nous font croire en l’Homme, mais leur voix est si faible, à la limite de l’extinction !
Mais ici, dans le souci du titre, « L’à peine venue sur la lisière du Monde », nous faut-il convoquer une autre belle image de Léa Ciari.
Certes, sauf à ne nullement vouloir voir le sens du réel, « l’à-peine venue », loin d’être une lointaine brume, l’effet d’une simple métonymie, surgit paradoxalement comme s’il s’agissait d’une haute déclamation. Comme quoi le mystère phénoménal contient en lui, au motif de sa toujours fuyante silhouette,
une fois sa positivité,
une fois sa négativité.
Autrement dit « l’à-peine-venue » se donne sous les espèces d’une Pleine Venue dont nous ne pourrions soustraire quoi que ce fût qu’au prix d’une conscience aveuglée.
C’est bien là le Destin de toute Vérité
en son Voilement-Dévoilement
d’enfiler les vêtures du paradoxe,
de se dissimuler aux yeux des Distraits
tout le temps qu’ils n’auront reconnu,
sous la pluie le Nuage,
sous le rocher la Montagne,
sous la Source la pluralité
bienveillante de l’Eau.
Alors, comment dire cette image sans en trahir le sens interne ?
Avancer sur le mode léger du tropisme,
de son étrange clignotement,
un Noir, une faible lueur, un Gris,
une encore faible lueur, un Blanc
et ainsi de suite jusqu’à ce que
la Parole devenue Silence
puisse proférer bien plus haut
que n’importe quelle voix,
fût-elle douée d’une infinie puissance.
C’est Gris dans le Ciel, mais un Gris hauturier qui renonce presque à être pour être une simple nuance pareille au flottement du sentiment.
Puis Gris se décolore, s’éclaircit en sa touche d’aube
et nous pensons à la belle inclination mélancolique hugolienne,
cette irisation romantique cueillie
du bout des lèvres,
encensée du bout du cœur :
« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne… »
Ici, nous avons la pâleur de l’aube.
Ici, nous avons l’heure blanchie du doute.
Doute de Soi.
Doute du Monde.
Ici, nous avons le mouvement du partir,
mais du partir sédentaire,
cette belle immersion au plein
de sa conscience intime, indévoilée.
Ici, nous avons la Forêt
en la guise de ces deux arbres
à la limite d’une parution.
Le « partir » est plus un songe qu’une réalité.
Ici, nous avons la Montagne,
cette élévation noire qui part
de l’Hespérie déclinante
pour gagner l’Orient acquiesçant,
celui qui consent à s’ouvrir,
à dire « OUI » à la Vie,
à dire « OUI » à l’Exister sous
ses formes les plus réelles,
incarnées, matérielles.
« l’à-peine-venue »,
cet infime tressaillement,
cette indiscernable palpitation,
ce long et invisible frisson,
« l’à-peine-venue » donc
a gagné en amplitude,
s’est étoffée au contact
du Paysage Sublime,
s’est accrue du signe vacant des choses
dont le monde est habité à profusion.
Car le Réel est un Tout indissociable en lequel nous rangeons, comme en des boîtes, cette Maison, ces Quenouilles, ces Arbres, ce Ciel, cette Terre, les Autres et Soi, alors qu’en vérité toute ce bavardage du Multiple, c’est Nous qui lui donnons acte et consistance au motif que, Vivants sur Terre, nous devons donner voix à nos entours.
Seulement de cette manière nous rendons le Monde visible, y compris ce Soi que nous jetons en avant de nous sans bien savoir quel sera son destin ! La gémellité iconique ci-dessous voudrait, de manière simplement formelle,
donner Sens à cette insécable Unité,
contraire à cet éparpillement continu
en lequel nous jette la tâche de la temporalité.
Ici-nous-sommes-indubitablement.
Ce qui veut signifier
que notre présence,
la conscience que nous en avons
sont une Nécessité,
un Absolu.
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