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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 09:30
La chair veut sa part

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

[L’on donnera sens et espace aux réflexions

concernant cette peinture de Barbara Kroll

en faisant l’hypothèse que cette œuvre

met en opposition les contraires suivants :

Physique/Métaphysique – Chair/Esprit.]

 

*

 

   Barbara Kroll nous a habitués, de longue date, à multiplier esquisses et œuvres terminées à un rythme qui force l’admiration. Ces œuvres ont fait l’objet, de notre part, de très nombreuses publications. Depuis toujours, nous leur avons accolé le prédicat de « métaphysiques », ces peintures concernant, à notre avis, bien plus l’invisible que le visible.  Ces décisives projections sur la toile, le plus souvent, fortement expressionnistes, nous exposant à la question existentielle en sa plus grande profondeur. Nous sommes littéralement secoués, extraits de notre naturelle torpeur, cherchant, sous les strates successives de couleur, quelque sujet philosophique (problème de la Liberté, de la Vérité) dont nous pourrions faire la cible de notre méditation. Et il semble bien, qu’en ce domaine des ressources pour la pensée, les motifs soient quasiment inépuisables. Ce que nous souhaiterions mettre en lumière, aujourd’hui, le surgissement, sous la pellicule Métaphysique,

 

de la densité Physique,

visiblement

et voluptueusement

charnelle,

 

   rugissement de la matière corporelle en quelque sorte, revendication à paraître sous la lourde chape spéculative qui, d’habitude, en constitue le sens essentiel. Comme le plus souvent, nous nous bornerons à une pure description phénoménologique, laquelle, en son fond, ne pourra que déboucher sur des concepts dont nous pensons qu’ils sont inclus en l’œuvre à titre de fondements, mais de fondements cryptés. En faire l’économie reviendrait, simplement, à biffer le contenu du projet artistique, le réduire à une simple gestuelle gratuite, laquelle, serait, dans ce cas, dénuée de tout intérêt.

  

   Une préalable indication de lecture consistera à montrer, en l’œuvre, deux faces opposées, lesquelles se déclineront de la manière suivante (que nous argumenterons chemin faisant),

 

Visage totalement inclus en sa

puissance « physique », matérielle ;

tout le reste de l’image (chevelure, vêture, main)

ressortissant d’une saisie purement « métaphysique ».

 

   La chevelure, premier pli métaphysique, son long écoulement de suie, dessine selon une façon tragique, le territoire des ombres, celui où grouillent tout un peuple racinaire, tout un fouillis de fins rhizomes, toute une horde de radicelles sibyllines, toute une meute brumeuse, indéterminable, nous faisant penser à l’exotique faune des mangroves (métaphore récurrente dans nos écrits), étranges crabes à barbe pinces haut levées, mollusques et crustacés se différenciant à peine les uns des autres, curieux périophtalmes, poissons hissés tout au bout de leurs nageoires en une épileptique progression parmi la vase et autres entremêlements ligneux. Bien évidemment, comment ne pas penser, ici, au bizarre bestiaire traversant les coursives de l’inconscient humain ? Cette zone interlope que nous n’atteignons jamais réellement, mais qui pour autant n’est nullement muette, nous en percevons le constant bruit de fond, la ritournelle, si l’on veut, jamais le contenu précis des paroles.

  

La chair veut sa part

   La vêture, second pli métaphysique, non seulement ne prête à nos corps (par phénomène de simple mimétisme) quelque artifice pour le recouvrir, mais, bien au contraire, le dévêt, le met à nu, le cloue au pilori car sa projection en nous, est projection d’une abstraction dont nous ne pourrons rien tirer, si ce n’est la longue désespérance de qui attend de l’exister quelque signe positif, des armatures selon lesquelles conduire son chemin, des esquisses, des amers, des orients sur qui faire fond de manière à ce qu’un sens pût s’inscrire en nous, nous devançant en quelque sorte, allumant une lumière au bout du tunnel en lequel nous sommes engagés.

 

Le Blanc ne dit rien, si ce n’est

l’ample mesure du vide.

Le Jaune ne dit rien, si ce n’est

décrire la teinte blafarde d’une Lune gibbeuse.

Le Noir ne dit rien, si ce n’est

ouvrir la dimension d’un vertigineux gouffre.

 

Donc la vêture est bien plus

dépouillement

que développement, accroissement, décuplement.

Découvrement en lieu et place du recouvrement.

  

La chair veut sa part

   La main, troisième pli métaphysique. La main, cette naturelle disposition à saisir, flatter, caresser, la main en son artisanale mesure, la main habile virevoltant en tous lieux de l’espace, la voici reconduite à la portion congrue, genre de sculpture marmoréenne rigide, froideur minérale, dimension étique sépulcrale faisant davantage signe en direction d’une décisive finitude plutôt que d’ouvrir un horizon, d’y inscrire une perspective polychrome, multi-sémantique, plurielle activité commise à être l’éclaireur de pointe du génie humain.

  

   Donc, considérées de façon synthétique, chevelure, vêture, main, non seulement ne se donnent nullement, mais se retirent en une manière de zone originaire où ne peuvent régner que la confusion massive, l’emmêlement primitif, la lourde passivité dont nul effort humain ne pourrait arriver à bout, le chaos étant son ordre, le mutisme sa parole, l’immobile sa loi. Assurément, ici, nous sommes bien dans l’étrange domaine du « métaphysique », du « méta » excédant toute venue à l’être en sa dimension « physique ». Et si l’on pouvait oser, afin de décrire la situation de ces trois absences, le mot de « réalité », nous pourrions dire que cette dernière est raclée jusqu’à l’os, que plus aucune adhérence du genre de l’anatomie ne s’y laisse dévoiler, que la blancheur ne peut qu’être éclatante en termes de signification, ce qui veut dire que l’on atteint ce mystérieux « après », ce non moins énigmatique « au-delà », domaine des objets totalement abstraits situés hors de toute expérience.  

   Et nous pensons, de façon spontanée

 

à l’Être, à l’Essence,

à la Substance, à l’Âme,

à Dieu-l’inévitable

 

   et nous pensons à plein de « choses » dont la nature même est d’être angélique, chaste, idéaliste, immatérielle, platonique spirituelle, surnaturelle, tous les synonymes que l’on veut dont nous retiendrons essentiellement le prédicat de « désincarnée », puisque l’objet de notre méditation tourne, avant tout, autour de la chair.

 

De la chair en sa négation : la Métaphysique.

De la chair en sa présence : la Physique.

 

    Et maintenant, après cette digression nécessaire de façon à faire apparaître les deux régions irréconciliables de l’exister tout juste citées, nous pourrons affirmer que la peinture de l’Artiste allemande est d’inclination « métaphysique », nous donnant « à ne pas voir » (comment pourrait-il en être autrement ? donc « à ne pas voir » cet invisible qui nous taraude, à ne pas repérer cette absence qui nous déstabilise, à ne pas toucher cet insaisissable qui nous déconcerte. Certes, tout se conjugue sur le mode du « ne pas », mais avec une forte intention dialectique, laquelle nous offre, en lieu et place du non-être, l’infinie plénitude de qui-se-sent-exister depuis la racine de ses nerfs jusqu’à la plaine immense de sa peau, cet écho de la lumière, ce diapason des sons, ce réceptacle de la caresse et de l’effleurement amoureux.

  

   Or, nous prétendons qu’ici et là, parfois à la façon d’un éclair dans le sombre du ciel, à la manière d’une exclamation se levant de la foule, dans le genre d’un frisson soudain picotant la surface de la peau, une pincée matérielle vient s’immiscer dans la trame du tissu immatériel, ouvrant un horizon insoupçonné dont la moelle intime n’est rien moins que charnelle, voluptueuse, promise au luxe de la jouissance, à l’élégance d’un épiderme touché de la marée heureuse d’un pur désir. Ici, dans l’œuvre envisagée, c’est la surprenante et totalement  

La chair veut sa part

surgissante épiphanie du visage qui vient s’incruster au plein d’un désert métaphysique dont nous désespérions, un jour, de ne pouvoir trouer la têtue compacité. Oui, ce visage surgit, se révèle à la façon d’un coup de fouet, s’impose au plein de la vie avec une belle assurance qui est, de prime abord, sa revendication singulière à foncièrement exister et, en seconde instance, renforce et accomplit notre propre venue au Monde, au motif précieux, pour la connaissance intime de notre destin,

 

que ce qui, pour l’Autre,

Celle-de-l’image,

se donne comme possible

nous affecte en propre

de manière identique.

 

Prodige ontologique de la Rencontre :

Je m’accomplis en Moi

grâce à Toi qui me donnes acte

et raison d’espérer.

 

 Et, bien évidemment, la réciproque serait également vraie si, au lieu d’être image, Celle-qui-est-là, s’incarnait comme mon naturel Vis-à-vis, présence gémellaire si l’on préfère.

 

Chair contre chair

 

   Cette peinture conceptuelle, qui fait la part belle à l’esprit, alors que la chair meurt de n’avoir que sa part congrue, force lui est imposée de devenir, par endroits, sous la forme du clignotement sémantique, ce subtil sémaphore dont les bras mobiles ne s’agitent que pour Ceux et Celles qui,

 

sous l’activité de la chair,

perçoivent, à l’œuvre,

la vitale et infinie pulsation de l’Être.

  

   Sous la lourde armature de la noire chevelure, sous son poids « métaphysique », lequel nous désoriente, comme il dérange, interloque, déboussole Celle-sur-qui-nous-dissertons, donc sous la pesante chape nocturne, à la jonction aliénante du col de la vêture identique à une camisole de cuir blanc, Celle-que-nous-visons cherche à s’extraire des mors métaphoriques de cet irréel qui toujours dérape, toujours échappe,

 

se disposant à accueillir une liberté

strictement matérielle,

 

   concrète, facilement identifiable, que n’annulerait nulle ombre fomentant de ténébreux desseins, puissance intentionnelle du Sujet s’affirmant sous les traits infiniment visibles, infiniment présents, infiniment pigmentés, d’une unique et performatrice couleur : le Rose.

 

Ce rose à peine insistant,

pareil au rose éclatant et licencieux

des joues de la Courtisane,

ce rose-signe-de-Vie,

signe-de-Bonheur,

signe-d’Amour.

 

Ce rose aux subtiles gradations qui,

du rose-Dragée léger,

se mue en rose-Saumon plus soutenu,

se métamorphose en rose-Pompadour

plus affirmé, plus épicé,

se diapre de ce rose-Incarnat,

qui, son nom l’indique,

est l’inimitable teinte de Ceux et Celles

qui s’adonnent, sans arrière-pensée,

à l’existence immédiate

aux jouissances multiples,

manière d’arc-en-ciel irisé

diffusant la pure Joie,

la Félicité d’être présents ici,

en ce temps, sur ce coin de Terre.

 

Surgissante présence à Soi

qui constitue l’exact contretype

des ruminations, ressassements

et retranchements métaphysiques.

 

Cette dernière partie de notre exposé fait la part belle

 

au Physique sublimement incarné,

 

   comme si la Chair avait précellence, dans toutes les situations, sur cet invisible « Méta », cet « Après », cet « Au-delà » qui font le champ mystérieux et plein d’attraits de la métaphysique. Cependant, déduire cette supposée précellence, serait aller trop vite en besogne. Si, dans l’œuvre de Barbara Kroll quelque chose vient à nous sous les auspices d’une Vérité, c’est bien au motif du saisissement, de la tension interne de l’œuvre que l’on pourrait dire « écartelée », mais dans un sens positif, entre ses deux pôles opposés. Tout comme l’existence qui est la nôtre ne prend sens qu’à être reliée à l’Infini de notre origine, à la Finitude de notre crépuscule.

 

C’est ainsi, tout sens ne se donne

pour ce qu’il est

 

qu’à mettre en vive opposition les contraires

que sont Joie et Peine,

Heur et Malheur,

Retrait et Ouverture.

 

   Nous souhaiterions conclure cet article en publiant une autre image de cette Artiste allant dans un sens identique, à savoir d’une revendication de l’exister face au non-exister qui est toujours son risque, sa possibilité d’annulation.

 

La chair veut sa part

   Les attendus sont les mêmes, certes sous des traits différents, du moins en apparence. La « Métaphysique » s’y illustre dans cette zone nocturne partout répandue qui nous plonge en pleine énigme. Le « Physique » quant à lui est revendiqué par ce visage certes blafard, laiteux, anonyme en quelque sorte, lunaire, aspect que vient « sauver », en dernier ressort, cette balafre sanguine du bourrelet des lèvres.

 

Si la Chair, indéniablement, est signe de vie,

le Sang en son invisible trajet physiologique

en constitue l’évident fondement.

 

Chair-Sang faisant fond

sur du pur Nocturne,

 

voici ce qu’il fallait que la brosse

s’enquît de saisir au plus vif

de ses applications.

Et, à l’évidence, ceci est saisi

avec la plus inflexible autorité.

On ne pourrait guère être plus affirmatif

dans le geste esthétique,

sauf à aller

« après »,

« au-delà » !

 

 

 

 

 

 

 

 

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