Peinture : Barbara Kroll
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Certes, nous pouvons prendre le parti de décrire cette image selon la pente d’une évidence qui en serait le naturel fondement. Tout en haut, la découpe claire, un bleu délavé, de deux panneaux vitrés anonymes qui ne nous renseignent guère sur le lieu de leur manifestation. Panneaux que prolonge dans une teinte Ivoire, un pan de mur de faible intérêt. Faisant saillie sur ce fond neutre, une Femme est assise sur une chaise aux montants noirs. On n’y prête guère attention pour la simple raison que son attitude, strictement banale, monotonement quotidienne, n’énonce rien en nous qui pourrait faire florès. Ample vêture blanche. Visage posé sur la fourche des doigts en une inclinaison songeuse. Devant elle, une table recouverte d’une nappe rouge Sang, ses rabats pliés en direction d’un invisible sol. Nous avons pris soin de décrire au plus près de l’image, de n’y introduire nul motif subjectif qui aurait pu en pervertir le sens. Pour autant, sommes-nous satisfaits de ce qui se montre sous la terne épiphanie d’un fragment mondain sans relief ni couture, un simple constant de ce-qui-vient-à-l’encontre ? Et, si nous avons pris soin de relier les derniers mots à l’aune de tirets, loin d’être pure gratuité, ce geste graphique veut indiquer la compacité de ce réel, sa face obstinée, sa volonté de tenir en réserve, sans doute, quelque signification cachée.
Car, de ce fameux réel il en est comme de l’iceberg : le visible est de peu d’intérêt, c’est dans l’invisible, sous le miroir de l’eau, que sommeille ce qui a à être vu et, étant vu, mobilise, de facto, la nécessité d’une interprétation. Que cette dernière soit toute personnelle, subjective, fondée en irraison, voici la perspective qu’il faut lui destiner à la manière d’une nécessité interne, une nécessité d’essence. Le but : faire coïncider sa propre essence, avec celle, somme toute hypothétique (mais peu importe) de l’apparition qui-vient-à-nous avec toute la puissance de son crypté tellurisme. Oui, c’est bien une secousse qu’il faut imprimer à la représentation muette, afin que, de cette succussion, de cet ébranlement, quelque chose de vraisemblable, au moins pour nous-qui-regardons, puisse se dire, ensemencer notre esprit de la levure au gré de laquelle l’amorphe se métamorphosera en énergique, l’inactuel en actuel, l’irréel en réel.
Ce qui importe, en cette mince herméneutique de l’image, mettre en exergue l’excès qui, toujours, s’y dissimule, faire paraître ce débordement auquel elle aspire, favoriser ce rayonnement de ce qui croît en silence et mérite d’être dévoilé, tout comme la Vérité surgissant, soudain, de ses voiles d’ombre. Donc, présentement, nous est-il demandé de nous focaliser sur certaines zones de la représentation, visage, table, d’en extraire quelque suc possible, d’émettre des hypothèses qui, à l’évidence, ne seront reconnues et validées que par nous qui écrivons et, écrivant, prenons le « parti des choses » de telle manière qu’un Autre porterait au jour, sous des couleurs inévitablement différentes, peut-être totalement opposées. Il est au pouvoir de notre conscience, en son horizon de pure constitution d’un monde-pour-nous, de décréter un nombre infini d’esquisses qui, en toute objectivité, n’auraient de valeur que leur singulière désocclusion de ce-qui-fait-face et nous intime l’ordre d’en forer, autant que faire se peut, le derme compact, incompréhensible au premier abord. Il en est toujours ainsi, de toute nouvelle vérité se montrant en sa pure ingénuité, qu’elle ne nous propose qu’un visage de naturelle innocence, parfois même de simple puérilité avec lequel, cependant, il nous faut composer, tâchant de trouver du sens là où, pour nous, il s’atteste en cette façon dont nous ne saurions contrarier la venue.
Dès l’instant de l’agrandissement de l’image, cette belle et inattendue surrection du visage, nous prenons conscience d’une dimension qui nous avait échappé. C’est bien l’énigme du visage qui nous interpelle et nous met en demeure d’en happer, comme au vol, quelque bribe nous informant, aussi bien sur l’étrangeté de toute Altérité et, partant de la nôtre. De la nôtre puisque, de façon corrélative, toujours sommes-nous un Autre pour Celui, Celle qui nous rencontrent, dans l’étonnement, bien évidemment au motif que
toute jonction de deux Êtres,
ne saurait être que déflagration,
onde se propageant à l’infini
avec ses intimes modulations,
ses inouïes réverbérations,
ses phénomènes d’échos
purement imprévisibles.
Être, entre autre considération,
c’est rencontrer :
rencontrer l’Autre ;
se rencontrer Soi
puisque, si nous sommes attentifs aux fins tropismes de notre exister, parfois, sinon toujours, sommes-nous un Autre-pour-nous,
tellement de zones dissimulées en nous,
tellement de districts inconnus en nous,
tellement de projets en nous,
disparus de notre horizon.
Nous sommes, indéniablement
des Explorateurs de l’Infini !
Mais il devient urgent, pour nous, que nous donnions sens à ce visage dont, il y a encore un instant, nous ignorions la trace, simple possibilité d’être au large de qui-nous-sommes, simple ris de vent parmi les incessants et complexes tourbillons du Noroit et autres Tramontanes. Un détail, somme toute, qui ne nous aurait nullement inquiétés, fixés que nous sommes sur notre intime trajet existentiel.
Ce visage, c’est la loi de tout visage,
me saisit au plus vif,
me surprend,
me place en porte-à-faux,
lui qui n’est réductible à rien de connu,
lui qui est toute-puissance de l’altérité,
son signe le plus évident, le plus marquant.
Le visage, en lui sinue une empreinte de l’Infini, donc instille en nous cette sublime déchirure dont les bords ne seront jamais suturés. L’Autre ne peut être que l’Autre en son essence, motif pour lequel, toujours il nous échappe, excès d’un sens qui nous devient purement illisible.
Nous devrions dire,
si nous n’avions peur de
la force de toute négation : non-sens,
nous devrions dire : néant,
nous devrions dire : sans-fond.
L’on voit bien ici combien ce qui,
par rapport à nous est non-Être,
nous installe dans la plus tragique
des incertitudes puisque,
en un évident motif de retournement
de la question, pour tout Autre,
sommes-nous, nous-mêmes, un Néant.
« Elle », que nous avons volontairement nommée dans le vague d’un pur pronom, dans l’anonymat le plus complet, comment tracer une esquisse de qui-elle-est sans dessiner une esthétique du vide qui ne profère plus rien de compréhensible ? Il faut tâcher, car se refuser à nommer, reviendrait à créer une manière d’ontologie négative dont, nous-mêmes, nous ne pourrions nous relever. Sur fond blanc Livide, sur fond blanc Ivoire, se précise, mais dans l’indistinction, mais dans le tremblement, une forme possiblement humaine, possiblement féminine. Nous pourrions facilement l’énoncer sous les pointillés d’un morse, sous les étrangetés de quelque hiéroglyphe, sous les signes baroques de langues très anciennes, dont ne viendraient plus jusqu’à nous que quelques bizarres résonances, quelques échos affaiblis, quelque mutique parole au destin contrarié.
Les cheveux, mais s’agit-il vraiment de cheveux,
cette boule laineuse noire à l’approximative venue ?
Le front, les joues, le nez, mais s’agit-il de ceci,
en cet aspect de pâte plâtreuse,
on dirait une terre ancienne patinée
par la longue patience du temps ?
Les yeux, mais est-ce des yeux,
ces deux franges noires pareilles
à des abdomens d’insectes ?
La main, est-ce une main
cette griffe recourbée sur laquelle,
comme pour un ultime sacrifice,
le visage est posé en attente de succomber ?
Certes un détail a été mis de côté, confié au sourd bitume de la chevelure, est-ce une fleur, mais alors une fleur de sang qui ne parviendrait à nulle éclosion ? Voyez-vous, ici, tout sombre dans les fosses du drame sans possibilité aucune de retour à un réel supportable.
Et puisque le sentiment qui nous étreint au terme de ce parcours labyrinthique n’est rien moins qu’attristé ; puisque, par simple association d’idées, la possible fleur rouge se donne en direction de cet autre rouge sombre de la nappe, n’y aurait-il possibilité d’oser une interprétation, certes n’allant nullement de soi,
une simple vision symbolique
de cette nappe en tant
que figure du destin d’Elle ?
Un destin visiblement contrarié, un destin ne charriant que des « nappes » de sang, un sang obscur ayant parcouru la totalité du territoire « d’Elle » sans y trouver quelque repos, terrible stagnation, devant qui-elle-est, ou plutôt qui-elle-n’est-pas. Comme si ce rouge touché de nuit, ce rouge Falun, ce Bordeaux, ces teintes virant à Grenat, si ces rouges donc signaient la pure perte « d’Elle », lui ôtant jusqu’à son étique Prénom-Pronom. Ne pourrait-on lire ceci dans cet événement sur le point de se conclure ? Ou bien est-ce nous que le non-sens affecte au prix de notre possible disparition ? Tout semble sur un tel point de bascule, comme au bord d’un vertigineux précipice.
Interprétant ainsi,
avec cette visible inclination
au tragique,
ne sommes-nous pas,
nous-mêmes,
sur la dernière lèvre
avant l’abîme ?
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