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10 décembre 2025 3 10 /12 /décembre /2025 08:57
Penser, telle est la question

« Le Penseur »

 

Auguste Rodin

 

***

 

« To be, or not to be,

that is the question »

 

William Shakespeare, Hamlet

 

*

 

   [Remarque préliminaire – Dès l’instant où l’on évoque aussi bien le Langage que la Pensée, c’est l’événement total résumé sous l’intitulé Homme-Conscience-Langage-Pensée qui vient à nous sur le mode unitaire, indivisible. Que ces essences, Homme, Conscience, Langage, Pensée  se présentent à nous en une manière de fragmentation, de parcellisation, ceci résulte de notre vision strictement humaine et mondaine pour qui le temps se présente à la façon d’un éternel et long clignotement. Ainsi, dans cette « optique », ces essences s’invitent-elles dans la successivité, l’Homme précédent la Conscience, celle-ci le Langage, celui-ci la Pensée. Et ceci n’est nullement faux, compte tenu de notre position existentielle que nous parcourons pas à pas, au prétexte de nombreuses haltes.

  Il en va tout autrement si, abandonnant cette visée strictement anthropologique, nous la situons maintenant en une large vision cosmique totalisatrice de tous les espaces-temps. Telle l’explosion de matière surgissant une seconde après le Big-Bang, il y a comme une déflagration du motif Homme-Conscience-Langage-Pensée, cette simultanéité effaçant toute succession temporelle quant au temps de leur survenue. Ce que je souhaite exprimer par cette métaphore cosmique, c’est la nécessité d’essence de l’indivise présence de ces événements ontologiques qui impliquent, à chaque fois qu’ils sont « envisagés » (qu’ils prennent visage) l’indispensable gémellité de tous les autres. Ne le seraient-ils, qu’une scissure interviendrait au sein de leur unité et que ce serait l’essence même de l’Humaine Condition qui, non seulement serait remise en question, mais se dissoudrait à l’horizon d’un visible et confondant non-sens.

   C’est pourquoi les quelques méditations ci-après, si elles prennent en compte la dimension ontogénétique des destins singuliers des Hommes, elles ne le réalisent que sur fond phylogénétique de l’évolution de l’espèce, d’où le recours aux strates évolutives de la dimension Homo (Australopithèque, Habilis, Erectus, Sapiens, Sapiens sapiens), seules capables de rendre visible, au moins d’une façon théorique s’entend, l’événement fondateur de l’Aventure Humaine dont seule la Monade Homme-Conscience-Langage-Pensée, en sa signification d’Unité Primordiale, Originaire, peut rendre compte de manière satisfaisante. C’est de l’intérieur même de cette Monade que nous devons éprouver la pure validité de ces essences, y incluant nécessairement la nôtre, enfants que nous sommes, de la Conscience, du Langage, de la Pensée.]

 

Les remarques de Joël Moutel :

 

 

   « comment ça pense la pensée à quoi tu penses  qu'elle te demande et tu réponds à rien c'est normal que veut dire penser à quelqu'un ou à quelque chose  tu dis ou t'écris en me promenant j'ai vu un arbre magnifique et  t'essaies de dire de trouver les mots pour décrire cet arbre et préciser ce qu'il avait de magnifique mais quand tu l'as vu cet arbre tu ne t'es pas parlé à toi-même t'as pas réfléchi avec des mots des phrases tu t'es pas dit  réellement dit dans ta tête oh cet arbre est magnifique il est impressionnant etc non t'as pas parlé dans ta tête et pour en parler t'as pas cherché dans ta pensée parce que la  pensée cherche pas  donne pas les mots ce sont les mots qui cherchent dans la pensée qui la fouillent la traquent t'es pas du tout écrivain et pas du tout poète mais tu sais t'es sûr de ça tu cherches pas tes mots tu les trouves pas dans la pensée tu ne parles pas tu n'écris pas avec ta pensée mais avec les mots qui te viennent mais d'où viennent-ils tu sais pas mais t'es sûr que la pensée n'est pas un réservoir de mots la pensée pense pas avec des mots alors comment elle pense la pensée  c'est pas elle qui dit qui te souffle qui te dicte les mots que t'écris en ce moment c'est compliqué tout ça trop pour toi mais tant pis t'en as marre de te taire peur de dire ou d'écrire des conneries et pourquoi ce seraient toujours les autres qu'auraient raison tu sais pas comment ça pense la pensée y en a qui savent mais c'est pas sûr ça y est tu divagues encore oui et tu écris avec des mots mais y a au moins deux façons d'écrire tu peux écrire ou dire ce que tu vois un arbre un crayon l'eau l'oiseau etc tu mets un signifiant sur un référent tu nommes comme fait dieu dans la genèse et ce faisant tu prends possession du réel tes mots font exister les choses les êtres en les nommant tes mots  font exister les choses et les êtres  et dans le même temps les font disparaître et  tu peux donc aussi écrire sans référent juste avec les signifiants et leurs signifiés  c'est la littérature bon maintenant te voilà bien avancé tout ça te dit pas comment pense la pensée ça te dit pas d'où viennent les mots qu'écrit le poète et surtout d'où viennent les mots que tu prononces quand tu parles ou que t'écris où ils sont les mots qu'est-ce qu'ils sont les mots avant que tu les prononces avant de passer la frontière de tes lèvres pas dans la pensée dans la mémoire peut-être avec tes souvenirs des visages des paysages des objets  divers oh là là quel bordel .» (C’est moi qui souligne)

 

fragment (suite)

 

J'M

 

***

 

Mes commentaires à partir de quelques mots

de Joël Moutel mis en relief, lesquels posent

la vertigineuse question de la relation

du Langage et de la Pensée.

 

*

 

   Un peu comme si cette question hautement métaphysique rejoignait le fameux « To be, or not to be » du monologue d’Hamlet. Car, vis-à-vis du langage, aussi bien que de la pensée, pour ces deux motifs foncièrement humains qui nous déterminent en propre, il ne s’agit de rien de moins que « d’être ou de n’être pas » puisque, sans langage ni pensée, nous n’existerions simplement pas. Interrogation ontologique liminaire dont découlent toutes les autres, qu’il s’agisse d’art, de littérature, mais aussi bien du déroulement de la vie quotidienne. Tous ces domaines, fussent-ils transcendants, fussent-ils contingents, ne peuvent que s’abreuver à la source commune des mots et des idées. Mais sonder l’origine de ces deux essences me semble devoir se confondre avec la naissance et la genèse de l’humanité, depuis ses premiers balbutiements jusqu’aux concepts finement déployés (en principe), chez les Sapiens que nous sommes. Bien évidemment, nous nous situons, dans cette recherche, sur le rail flou de simples hypothèses mais comment pourrait-il en être autrement ?

   Tracer, à grands traits, le parcours de l’humain en direction de ce qui l’accomplit en son entier, voici, me semble-t-il, la tâche nécessaire à poursuivre.

   Au tout début, à l’origine du cosmos, le son est celui attribué à la « Musique des sphères », conception harmonique et musicale de l’Univers aperçu depuis les théories pythagoriciennes. Son entièrement matériel ne portant encore nulle trace de message en direction des Humains qui viendront plus tard.

   Puis lui succèdera le son articulé, la parole, recueil en l’humain des premières rumeurs, des premiers borborygmes encore aliénés, encore fondés sur une pure objectalité.

   Puis viendra le premier nom prononcé en secret, parce que sacré, proféré par quelques rares « élus ». Émettre le premier nom, c’est déjà avoir rapport à l’être, lui donner contour et forme, autrement dit privilégier l’émergence, sur le mode économique, de ce qui, ultérieurement, deviendra le sens, ce sublime médiateur entre mot et idée.

   Puis l’association des mots aboutira au langage, un langage encore très proche de ses fondements racinaires, matériels. Mais tout de même, Langage en tant que verbe, soudaine allégie, logos portant en lui l’insigne capacité à nommer le réel, à se distancier de lui, donc premier et important signe de la symbolisation. Dès ici le verbe s’autonomise, crée son propre espace en lequel viennent faire efflorescence les linéaments essentiels de la pensée. Certes, il faudra la lignée complète des Sapiens pour que ce couple Langage-Pensée parvienne à son statut le plus élevé, le plus digne d’être regardé comme la plus haute conquête de la longue et éprouvante geste humaine.

   Dans les remarques qui suivent, je voudrais montrer de quelle manière, au cours de la Préhistoire, le Langage-Pensée peut être interprété comme une lente et progressive libération de la Matière afin de gagner les hautes sphères de l’Esprit.  Au début, langage et pensée sont uniment agglutinés, inertes blocs de matière versant dans une manière d’in-signifiance absolue, indifférenciation radicale que le cycle continu de l’évolution portera à une fusion de l’un, le Langage en l’autre, la Pensée et réciproquement. Fusion ne veut pas dire perte de l’un au profit de l’autre, mais constant rapport dialectique dont chacun s’accroîtra d’un commerce ourlé des plus hautes valeurs. Si, en tant qu’essence, le Langage conserve encore quelque lien avec le réel, du moins en apparence, la Pensée, elle, sera identifiée au titre de la substance la plus libre, la plus éloignée des contraintes mondaines.  Donc si l’on considère la perspective humaine préhistorique, puis historique, l’on percevra facilement le passage d’un destin que je qualifierai de « pierreux », confusion primitive des sons et de ce qui pourrait constituer les prémisses d’une pensée, à un destin essentialisé au motif d’une libération de la pierre pour se consacrer au poudroiement de ce qui fait signe en direction d’une élaboration théorique de ce qui, jusqu’ici, végétait dans les ornières d’une pesante matérialité.

  

Les strates successives de l’apparition du Langage-Pensée

 

  

Première étape d’acquisition du sens selon l’axe génétique

 

 

   L’Australopithèque ou « singe du sud », se confond entièrement avec ses déplacements uniquement motivés par la recherche de nourriture, une posture instinctive, un intérêt primaire qui le font proche d’une aliénation quasi animale.

   Puis l’Homo habilis qui se socialise, vit en groupe mais ne sait pas encore parler. Il commence à fabriquer des outils et cette activité créatrice est, pourrait-on dire son premier « langage » qui l’éloigne de la matière, agissant sur elle par l’intermédiaire de l’artifice qu’il a inventé. « Premier langage » qui est aussi, au motif de l’invention, ébauche d’une pensée certes archaïque, mais ce geste est décisif.

   Puis l’Homo erectus accomplit un évident saut qualitatif, s’étant redressé, inventant le feu, commençant à parler, sans doute de façon élémentaire.

   Puis survient l’Homo sapiens ou « homme sage » qui domestique son environnement immédiat, y découpant des outils en pierre et en os. Le progrès de la fonction artisanale laisse deviner, sous le prosaïsme des réalisations, la naissance d’un brandon intellectuel qui couve sous la cendre.

   Et, tout au bout du processus, l’Homo sapiens sapiens (l’homme doublement sage), celui qui peint les signes élémentaires de la culture sur les parois des grottes, invente les premières formes d’art. Si l’on focalise son attention sur l’évolution générale des techniques et habiletés, l’on ne tardera guère à découvrir

 

qu’il y a une évidente homologie signifiante

entre les étapes du façonnage des pierres

(galet aménagé, nucléus, bifaces, pierre polie),

celles du langage

(sons, onomatopées, parole)

et celles de la pensée sous sa forme manuelle

(artisanat brut, techniques plus fines, formes élémentaires de l’art).

 

Toute signification est toujours relation,

relation d’une chose à une autre,

relation d’une forme à une autre,

relation d’un concept à un autre.

 

   C’est la raison pour laquelle, se mettre en quête de cette signification-relation, c’est, avant tout, la situer dans un rapport, une situation, une distance, une convergence, une différence de ce qui n’est nullement elle, mais en détermine la singulière position. Position historique, géographique, position au regard d’un système, d’une constellation de signes et de règles. Å cette fin, je procèderai à sa situation selon les deux axes classiques définis par tout énoncé langagier : l’axe paradigmatique et l’axe syntagmatique, le premier visant la chronologie du langage, le second son ordre par rapport à tout élément contextuel dans le cadre de la contemporanéité.

 

C’est cette double empreinte

de la signification conceptuelo-langagière,

qui nous orientera dans notre recherche de sens.

 

   Et, ici, faut-il partir de l’exemple que vous donnez, Joël, afin d’en tirer quelques enseignements :

 

« j'ai vu un arbre magnifique »

Seconde étape d’acquisition du sens selon l’axe paradigmatique

 

   « arbre », cette simple énonciation, au premier abord, nous n’en retenons guère que sa stricte forme phonétique, pur assemblage de sons, matérialité de sa forme externe. Mais, bien évidemment, en arrière-plan, commencent à se dessiner, dans une manière d’estompe, aussi bien le référent, l’arbre en sa matérialité ; aussi bien le signifié, l’arbre en tant que concept. Mais l’acquisition du sens ne s’opère nullement immédiatement, seulement médiatisée par des strates antérieures essentiellement reliées à la position de ce mot « arbre » par rapport à certains préliminaires.

    « arbre » s’inscrit dans la longue lignée, d’abord proximale, et apparaissent ainsi, comme par un phénomène d’écho, d’autres formes qui lui sont langagièrement et sémantiquement reliées : « chêne », « bouleau » ; « olivier », « aulne », etc…

   Puis vient à lui, l’arbre, une dimension distale, plus éloignée, une manière de modulation du sens dans laquelle font présence, aussi bien « ramure », « mousse », « résine », « sous-bois », « futaies », « forêts », « clairières, « lisières », « canopée » et, le champ lexical étant infini, nous pourrions rajouter « plaines », « collines, « vallons », « nature », étendant ainsi, par cercles concentriques successifs, la dimension herméneutique aussi loin que l’imaginaire peut la concevoir. Et, dans un nouvel élargissement, une extension signifiante du mot, nous découvririons aussi bien des valeurs métaphoriques, telles « Les arbres cachent la forêt » ; « C'est au fruit qu'on connaît l'arbre ». Mais déjà, ici, l’on sort du cadre strictement paradigmatique et annonçons, en une manière de transition, l’aube du syntagmatique.

 

Troisième étape d’acquisition du sens selon l’axe syntagmatique

 

    Mais cette indication topologique s’inscrivant dans le chronologique historique ne suffit pas à remplir la totalité du sens, il est nécessaire d’aller le chercher, ce sens, dans son contexte d’énonciation présent, contemporanéité oblige, en sa dimension horizontale, géographique si l’on peut dire.

 

Si le paradigmatique,

en sa représentation métaphorique,

se donnait pour une investigation verticale,

depuis les racines jusqu’à son étage sommital ;

la dimension syntagmatique travaille selon l’axe horizontal,

parcourant le vaste champ des ramures qui essaiment, au loin,

les significations internes de l’arbre.

 

Pour ce faire, nous passons du lexique simple, du mot isolé, à sa forme synthétique que seule la phase peut contenir. Nous reprenons votre formulation, Joël :

 

« j'ai vu un arbre magnifique »

 

   Nous sentons ici, de façon immédiate, l’évident accroissement du sens s’actualisant sous la forme qualitative, à la fois d’un Sujet, d’un Actant se positionnant comme orient, comme signe premier constituant de la signification, que le prédicat « magnifique » vient porter à son acmé.

 

Si l’arbre paradigmatique réclamait,

afin d’être situé dans l’énonciation,

et partant dans le réel,

d’autres présences adjacentes telles que

« bouleau », « clairière », « vallon », « nature »,

l’arbre syntagmatique, quant à lui,

reçoit son contenu de cet acte de totalisation

dont la phrase constitue le processus actif.

 

   Le « j'ai vu un arbre magnifique » n’a besoin de rien d’autre que ces six mots pour signifier l’expérience de l’arbre en son définitif accomplissement. Autonomie de l’acte d’annonce du réel en sa pure complétude. Liberté totale de ce qui est proféré qui ne nécessite nulle intervention externe, nul appel à quelque entité située hors d’elle. Bien évidemment, dans le souci de tracer un possible horizon à cette signification, nous envisagerions d’autres périphéries signifiantes, telles « on a admiré un arbre séculaire », mais alors ce serait simplement déborder, excéder la forme initiale, la projeter en un contenu n’ayant plus rien à voir avec son intention de signifier originaire.

  

Le paradigmatique, en son essence,

s’inscrit dans la dimension temporelle

qui suppose que le présent de l’énonciation

ne puisse avoir lieu

qu’à l’aune du passé,

qu’à la mesure d’une genèse langagière,

donc d’une hétéronomie,

d’une dépendance de ce qui n’est nullement lui.

 

A contrario, le syntagmatique

totalement contenu

dans l’instant de son énonciation,

dans la pure présence de son présent,

ne nécessite quelque déport que ce soit

qui le porterait à sa réalité même.

« j'ai vu un arbre magnifique » constitue

une énonciation unitaire

ourlée de sa propre évidence,

donc de sa vérité.

 

« Arbre »,

en son originel dénuement,

appelle des formes proximales

afin que, convenablement étayé,

il puisse se doter des motifs indispensables

à la compréhension dont un Auditeur attend

qu’elle se manifeste de manière suffisamment claire.

 

   Donc, le sens adéquatement envisagé me semble devoir s’abreuver à ces multiples sources que constituent, tout à la fois,

 

l’histoire de sa genèse aussi bien préhistorique qu’historique,

mais aussi sa dimension paradigmatique temporelle,

elle aussi, regroupement de toute une constellation lexicale,

mais aussi sa valeur topologique inscrite

en un point singulier de l’énonciation d’un Locuteur,

vous en l’occurrence, Joël,

 

   pour qui la vérité de l’arbre rencontré focalisait la totalité de son essence dans ce « magnifique » qui était, face à vous, la seule parole que l’arbre pouvait vous adresser, en ce lieu, en ce temps de la rencontre.

 

Donc, ce qu’il faudrait préciser au terme de ce court « essai »,

 

lorsque l’on dit « Langage »,

l’on dit aussi « Pensée »,

 

qu’il y a foncièrement coalescence de ces deux réalités qui,

au final, se résument à une seule et même chose.

 

Jamais de pensée sans langage

au motif que c’est bien le langage

qui fournit les briques élémentaires du concept.

 

Jamais de langage sans pensée

car si ce n’était le cas,

le langage tournerait à vide,

n’émettant que d’incompréhensibles

salmigondis dépourvus de sens.

 

  Mais la métaphore de « briques élémentaires », laquelle ferait penser à la précellence et à l’antériorité du langage sur la pensée, est simplement indicative. Dès l’émission du premier son (de la première éructation, motif plus organique que langagier), il ne s’agit pas encore de langage mais bien plutôt de l’une des formes de somatisation qui en précède la venue.

 

C’est seulement dès l’instant

où le processus expressif entre

dans le cycle de la symbolisation,

 

  dès que le cri exprime, en dehors de sa pulsion élémentaire et sous la visée d’une claire conscience, exprime donc le sentiment onéreux d’une souffrance, l’impatience d’une joie, la surprise d’un ravissement, que la signification s’installe au centre même de l’expression devient son principal opérateur. Il en va de même lorsque l’Homo sapiens sapiens découvre, dans les signes, leurs valeurs symboliques. Les grottes sont pleines de ces bourgeonnements significatifs qui sont, non seulement les prémisses de la symbolisation, les origines du langage, l’aurore de la pensée, mais aussi, et de manière bien plus décisive, la révélation à soi de la conscience humaine, autrement dit sa pure transcendance, son pur détachement de tout ce qui grouille et végète dans les strates complexes du processus de l’hominisation. Pour preuve de cet accès à « l’Homme-plus-qu’Homme », autrement dit « L’Homme-Symbolisant-Parlant-Écrivant », je citerai les propos très éclairants de Myriam Philibert, Archéologue, dans « La naissance du symbole » :

 

   « Le trait peut être prolongé par deux traits obliques en forme de flèche. Comme la flèche n’est pas encore inventée au début du paléolithique supérieur, il faut lui attribuer une valeur uniquement symbolique. Il a, comme le simple trait, un sens masculin avec une connotation de pénétration. C’est l’organe créateur qui ouvre pour féconder. Mais c’est aussi l’éclair de l’intuition. Il peut devenir un axe du monde, le moyen de l’ascension du chaman. C’est l’un des sens du bâton-oiseau de la scène du puits à Lascaux. Enfin, il a une relation avec le feu : il est la tige mâle que l’on frotte dans le bois tendre pour obtenir le feu par friction, qui est la reproduction de l’acte sexuel. »

 

   Cette brillante démonstration puise aussi loin que possible les motifs de son inspiration, en réalité dans l’immémorial des ressources de l’Humanité. Là, devient évidente la coalescence Langage/Pensée (que seule dissocie en deux domaines étrangers notre goût pour les catégories, pour les scissions, les partages, les divisions).  

 

Là, le symbolisme, mettant en relation

une Flèche en tant que Signifiant

et l’Acte Sexuel Fécondant en tant que Signifié,

le symbolisme donc,

cette fonction qui dote l’Homme

de pouvoirs aussi étranges que performatifs,

accomplit l’exploit de métamorphoser

une simple matière inerte,

à la limite de l’invisibilité,

en cette déflagration,

cet éclair de l’Esprit,

cette Sublime Intuition

caractérisant la transcendance du « JE »,

son immense pouvoir de saisir le réel,

mais aussi le symbolique,

mais aussi l’imaginaire

et de leur donner sens,

ce que confirme l’assertion suivante :

 

« En phénoménologie, l'intuition nomme les actes remplissant le sens : « en effet l'intuition donne l'objet lui-même, elle ne se contente pas de le viser elle l'atteint. »

  

   « Atteindre l’objet », c’est simplement le couronner de sens, l’amener au pur rayonnement de son être. Que la représentation d’une simple Flèche, au milieu du fourmillement des motifs rupestres, fasse signe en direction de la « scène primitive » (pour employer les termes de la psychanalyse), mais aussi de l’éclair intuitif en tant qu’horizon du concept, mais aussi de l’ascension du chaman vers le Sacré, cette inouïe démultiplication du champ signifiant spatio-temporel, orient primitif de l’Homme, tout ceci est aussi confondant qu’admirable.  Si la conscience humaine pouvait être métaphorisée (symbolisée) par la forme de la Jarre Antique, nous pourrions dire que les éléments qui étaient épars sur le sol, objets divers, bouts de tessons, fragments de parchemin semés dans l’in-signifiant, le nul et non avenu, hors-champ si l’on veut, ces divers éparpillements se mettent à traverser la paroi, soudain éclairés par la lumière de la conscience.  Celle-ci en fait des Signifiés dotés d’un sens jusqu’ici inaperçu et inapercevable par essence. Seule la force constituante de la conscience est capable d’un tel prodige. Å l’intérieur de la Jarre Humaine, tout devient transparent, diaphane, la simple pierre muette devient cristal vibrant à l’unisson de tous les autres objets transcendés en paroles fécondantes, en voix plurielles qui sont autant d’indications de chemins possibles pour qui veut s’extraire de la contingence et faire de l’unité Langage/Pensée, le mode selon lequel remplir sa propre condition humaine de reliefs exhaussant les paysages quotidiennement traversés à défaut d’être rencontrés.

   Ce qui est à percevoir, c’est que le couple binaire formé par Langage-Pensée doit tenir compte, à titre d’unité, d’un « tiers inclus » vaguement apparu au cours de mes remarques précédentes, à savoir ce Référent toujours présent au titre du visible-préhensible-audible, cet Arbre qui, loin d’être un universel abstrait, se décline en une infinité d’arbres singuliers, chênes, oliviers, érables, indéracinable réel qui sert de fondement à la plupart, sinon à toutes nos interrogations.

 

Prononçant, écrivant,

lisant le mot « arbre »,

c’est le Signifiant qui m’apparaît,

mais aussi bien et sans ordre prédéterminé,

le Signifié, le Référent « arbre » en « chair et en os »

 

   pour employer un lexique cher à Husserl, cet infatigable chercheur du fondement, de l’originaire, jusqu’en ses plus ultimes ressources, c’est-à-dire le sens des choses pour nous. Aussi longtemps que l’osmose Signifiant/Signifié/Référent ne sera pas réalisée, ceci indiquera que la genèse du sens n'en est encore qu’à ses strates préliminaires, que le rassemblement, la fusion seront pour plus tard, que la compréhension totale d’une chose, d’un système, d’un principe n’arriveront à échéance que lorsque la tripartition interrompra sa scission sous la forme de l’Unité.  Assertion véritative indépassable, certitude que le clair, le manifeste, sont posés là, devant nous, dans la pure épiphanie de l’arbre avec toute la profondeur de ses échos et réverbérations sémantiques.

  

   C’est, en quelque manière, la saisie strictement intuitive de l’essence « arbre » dont nous interrogeons le mystère, qui surgit et s’éploie dans toutes les directions du temps et de l’espace. Comme quoi dans le domaine des interrogations fondamentales, autrement dit métaphysiques, nous en revenons toujours au même point, au foyer strictement déterminé de la chose en tant que chose, de l’arbre en tant qu’arbre : évidence tautologique que « l’arbre pluriel » porte en lui, laquelle évidence le livre sans reste, l’arbre, aux yeux des infatigables chercheurs de trésors de Ceux, Celles qui méditent et contemplent. Or, Joël, je vous sais de cette race-ci, celle qui, sans relâche, remet sans cesse l’ouvrage sur le métier. Or, ici, comment ne pas conclure sur ces mots d’anthologie de « L’art poétique » de Boileau, lequel, je présume, fait partie de vos Classiques :

 

« Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

 

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

 

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

 

« Écrire », « penser »,

Langage, Pensée,

une seule et même tension de l’esprit

en direction de ce qui le fonde :

se signifier en signifiant le Monde.

 

Plus de face à face,

plus d’affrontement du Sujet et de l’Objet,

une seule manifestation qui coule de source.

L’interrogation muée en affirmation.

Pour un temps, au moins.

 

« Hâtez-vous lentement ».

 

 

 

 

 

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