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« Mais maintenant, j’en suis sûr,
Si je veux vaincre,
Si je veux arracher,
Si je veux déployer
Mon poids de terrible
grandeur,
C’EST Å MOI !
**
J.M.G. Le Clézio
« L’extase matérielle »
*
Parfois est-il nécessaire de se retourner sur son passé, nullement à titre de quelque heureuse réminiscence, pas plus que pour y découvrir un fait qui s’y serait dissimulé, non, se retourner pour tâcher de comprendre ceci même qui nous arrive lorsque nous vivons et essayons d’exister. Certes, nul ne doute que cette rétrocession en direction des jours anciens, ne se solde par une vision quelque peu de guingois, une manière de strabisme qui serait, en quelque sorte, l’inverse exact d’une ligne claire en laquelle notre destin serait inclus avec netteté, un peu à la façon d’un lumineux et mordoré scarabée illuminant, depuis le bloc de résine en lequel il repose pour l’éternité, tout ce qui vient à l’encontre. Que notre vue se dédouble, qu’elle sinue parmi un lacis de formes mêlées, indivises, l’une se donnant pour l’autre, l’autre pour l’une, qui donc pourrait s’en étonner, notre terrestre passage s’effectuant sous le signe d’une pluralité infinie, pelote dont ne pourrait être isolés, ni le fil originaire, ni le fil terminal que l’on nomme « présent », dont l’essentielle teneur est de glisser continûment entre nos doigts, si bien que nous éprouvons à son éphémère contact le sentiment d’une étrange vacuité. En même temps, en une seule et même décision, dans l’éclair de l’instant, nous possédons et dépossédons, nous tricotons et détricotons, maille après maille, en sorte que l’ouvrage qui en résulte est plus une addition de trous qu’une lente et savante élaboration d’une architecture destinée à témoigner de ce que nous fûmes l’espace d’un bref mais assidu tissage.
Nous en convenons, le ton est certes au moins sérieux, si ce n’est poudré de tragique, mais qui donc d’assez audacieux, ou bien de suffisamment inconscient, pourrait attribuer à notre vie dont le terme final se rapproche de nous chaque jour qui passe, un prédicat confinant, sinon à quelque joie, au moins à un effectif bonheur distillé chaque seconde, peut-être en silence, les choses précieuses se déroulant toujours à bas bruit, sous la ligne de flottaison presque inapparente de notre lent cheminement ? Qui donc pour témoigner de si frivoles sensations dissoutes bien avant d’être perçues ?
Qui ?
Nous-en-personne ?
Des Familiers ?
Des Étrangers sensibles
à notre étrangeté ?
« Étrangeté », voici le vocable qui sans doute prédique le mieux cette manière de « vague à l’âme » qui, depuis avant notre naissance, signe notre irrémissible appartenance à l’Humaine Condition, à savoir son essence aporétique dont, ni les Prolétaires, ni les Puissants ne peuvent modifier le cours tracé, à l’évidence, alors même que l’Homme n’était qu’un illisible point perdu dans l’océan cosmologique du devenir. Le « fatum », « l’irrévocable destin » à lui-même sa propre logique, son origine et sa fin.
Du vocable « Étrange », nous retiendrons sa forme étymologique :
« hors du commun, extraordinaire »
et si nous retenons ceci, c’est de façon à relier ce sentiment « d’extra-ordinaire », d’en-dehors du sens commun à ces modalités décrites par l’Écrivain en des mots dont l’extrême pesanteur ne peut que nous interroger, sinon nous terrasser : car « grandir », selon lui, ne se peut qu’à la condition de « vaincre », « d’arracher », d’éprouver son propre « poids », de connaître le « terrible ». Manière d’étrangeté où l’on devient étranger à Soi, comme si l’on était en-dehors de ce Soi, expulsé, et qu’y retourner ou tâcher de le faire, ne pourrait avoir lieu qu’à la hauteur d’un implacable sacrifice, d’une insupportable douleur, d’une épreuve au danger sans pareil.
Un seul instant, par la force de notre imaginaire, installons-nous au seuil de notre vie, Bambin certes « étonné » d’être-au-monde, mais nullement au titre d’une inquiétude métaphysique. Seulement dans une manière de Jeu dont, pure naïveté, pur jaillissement dans l’espace de la lumière, nous constituons le centre et la périphérie. Bambin donc, somme toute heureux de sa situation, expérimentant sa neuve temporalité, jamais cette dernière ne saurait se teinter de sombres tonalités de ce qui est vaincu, de ce qui est terrible, de ce qui pèse lourdement sur l’échine et menace de terrasser une existence à peine issue de son bourgeon natal. Non, le sentiment de l’originaire, si près de son surgissement, est toujours auréolé d’une grâce en tant qu’accueil d’un Joueur dont le destin est amplement ouvert à la connaissance du positif, à ce qui se laisse aborder sous les auspices d’un jour aux multiples et ineffables possibilités.
Être-en-Soi le motif même
d’un agrandissement,
d’un accroissement,
d’une augmentation
qui sembleraient ne jamais pouvoir épuiser la large gamme des actualisations, chaque instant portant en soi la dilatation de l’instant suivant et ainsi de suite, sans que le moindre doute ne vienne en assombrir le prodigieux déploiement. Les désillusions, les embûches, les pièges seront pour plus tard lorsque les masques seront tombés, qu’apparaîtront les figures de l’exister à nu, dépouillées de leurs fards, à vif. Comme une plaie qui était dissimulée sous plusieurs épaisseurs de gaze et qui, soudain, à la disgrâce d’un coup de vent, révèle ses ecchymoses, ses chairs meurtries, sa disposition à la corruption. Au printemps de la vie tout semble s’inscrire en motifs pleins, en expansions, nullement en retraits, en négations.
Ainsi au « vaincre » faudrait-il substituer le « triompher »,
à « l’arrachement » la « donation »,
au « poids » le « léger »,
au « terrible » « l’attrayant ».
Bien évidemment, ce qui est troublant au plus haut point, ce subit retournement du sens qui, au cours de la genèse existentielle métamorphose
le promis en retrait,
l’espéré en crainte,
la faveur en discrédit.
C’est ainsi, le passage de l’Aube au Grand Midi et du Midi au Crépuscule (nous pensons au « Crépuscule des dieux) se synthétise sous la forme d’une Chute dont le terme, à l’évidence, ne peut qu’être mortel.
Chaque instant de vie en tant qu’accroissement,
porte en son revers sa soustraction, son dépouillement.
Tout progrès porte en ses basques
le motif d’une décadence.
Après cette volontaire digression mêlant thèse (le Positif) et antithèse (le Négatif), convient-il de revenir au texte de l’Auteur, d’en épouser les assertions et même d’en amplifier la sémantique radicale si, du moins, ceci est possible. Et ce qu’il s’agit d’accentuer maintenant, après la vision éprouvante de ce qui réduit, contraint, oblige à se courber sous « les fourches caudines » des événements, ce qui donc est à observer avec la plus grande attention, la triple anaphore constituée par la formule :
Si je veux
Si je veux
Si je veux
manière d’irrépressible incantation à laquelle nul ne saurait échapper pour la simple raison qu’elle est constitutive de l’Humain en son plus essentiel fondement. Et encore, faudrait-il mettre en relief de façon plus décisive ce JE triplement proféré, ce solipsisme réitéré, cette eccéité strictement impartageable, elle qui fait du Soi la seule et unique possibilité d’un face à face de Soi avec Soi, toute autre perspective n’étant qu’une fuite, une dérobade. Ceci, exprimé en termes clairs, veut dire
que la position de tout Sujet est éminemment Solitaire,
que la Solitude est consubstantielle à son Être,
qu’il ne pourrait jamais s’en dégager qu’au terme
de sa propre disparition, de sa définitive annulation.
Se situer en dehors de son propre JE est, bien entendu, non seulement illogique, ontologiquement impossible, mais constitue l’essence même de l’aporie, le fleurissement de l’absurde en ce qu’il présente de plus confondant. Tout regard hors-de-Soi est nécessairement pris de vertige au motif que c’est le Néant-lui-même qui surgit de cette vision déportée de l’horizon qui est nécessairement le sien, à savoir cette ligne de mire existentielle, la seule à pouvoir être visée par les Étants que nous sommes, « en chair et en os ».
Dès ici, Hommes en tant qu’Hommes placés au sein de notre essence, nous n’avons plus de recul possible, nous sommes irrémédiablement Face à Nous-Mêmes, acculés à Être-qui-nous-sommes sans possible rémission. Nous sommes, à la lettre, « au pied du mur », tel l’Alpiniste face à son « terrible » Annapurna qui le fascine en même temps qu’il le désespère. Donc Condamnés à Être-qui-nous-Sommes, sans délai, là, sous l’invincible regard de la Paroi qui nous défie, en appelle à notre courage, peut-être même de façon plus déterminée à notre Inconscience car, pour vivre, pour exister, notre Conscience, notre seul et unique Bien, doit consentir, afin de franchir Gorges et Détroits, Goulets et Rétrécissements, consentir à s’annuler temporairement, à se mettre en berne, à faire la pari qu’une surdi-mutité sera la seule condition pouvant nous tirer de ces faux-pas successifs, de ces chausse-trappes qui se nomment « maladies » « épreuves », « deuils », parois aussi ce que l’on décrit en tant « qu’amours et désirs inexaucés » qui jalonnent le sentier sur lequel nous progressons avec peine comme si nous étions lestés de poids dont nous ne parviendrions nullement à supporter la charge.
Dès ici, donc, il nous faut sauter dans l’abîme et prononcer, de concert avec l’Écrivain, la funeste et pourtant accomplissante formule de notre Destin :
« Si je veux déployer
Mon poids de terrible
grandeur,
C’EST Å MOI ! »
en une manière d’abyssale lucidité qui serait notre « Fin dernière » en même temps que « Notre Terre Promise », curieux assemblage des Contraires, « mariage de la carpe et du lapin », confluence monstrueuse et salvatrice des antinomies de l’Exister. Combien l’expression oxymorique « Terrible Grandeur » est porteuse de sens, combien elle révèle en l’espace étroit de la confrontation de deux mots antithétiques,
le sentiment merveilleux de l’Infini
qui vient percuter de plein fouet
la certitude tragique de notre Finitude.
Et ici, ce n’est rien moins que la haute figure du Sublime qui est évoquée, nullement en filigrane, nullement sous le visage d’un doux euphémisme, mais, de façon verticale comme un couperet qui viendrait trancher notre cou placé sur le billot de l’invincible Bourreau dont, toujours, nous avons su, qu’un jour nous le rencontrerions, dont nous reportions au loin cette pernicieuse idée, idée dont nous supputions qu’elle nous mettait à l’abri de bien des déconvenues.
Donc nous reprenons le motif de Le Clézio :
Si je veux vaincre,
Si je veux arracher,
Si je veux déployer
Mon poids de terrible
Grandeur…
Affectant donc à cette « Terrible Grandeur » le coefficient absolu, ou presque, d’une confrontation du Sujet avec le Sublime, avec cette étonnante Transcendance qui le soumet à n’être qu’une invisible immanence perdue dans l’immense et illisible profusion du Monde. Alors le « C’EST Å MOI ! » prend soudain la valeur dramatique de Qui-face-à-son-Destin ne saurait nullement échapper aux dures, aux inflexibles décisions des Moires. La légendaire et virtuelle « Épée de Damoclès » sort de son suspens éternel et, vient, dans la lumière crue du quotidien, se disposer, peut-être, à trancher le cou d’un Existant qui se croyait hors d’atteinte à la seule force de son imaginaire, à la seule effervescence de ses rassurantes illusions. Mais ici, il faut faire la place à cette description du Sublime telle qu’interprétée par Edmund Burke dans son ouvrage « Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau » :
« Tout ce qui est propre à exciter les idées de la douleur et du danger, tout ce qui est en quelque sorte terrible, est source du sublime, c’est-à-dire capable de susciter la plus forte émotion que l’âme puisse ressentir. »
Bien étonnante quadrature lexicale
« douleur »,
« danger »,
« terrible »,
« émotion »,
dont les renvois en écho nous situent au centre-même d’un maelstrom qui, tout à la fois, se donne comme notre propre centre de positive irradiation, tout à la fois nous expulse de-qui-nous-sommes pour nous plonger dans le grand mystère de l’altérité, du Tout Autre, de ce qui, lesté de la Haute Figure de l’Infini, nous déboussole, nous désoriente car, face à la « Mer de nuages » (dont nous parlerons bientôt), comment pourrions-nous exister autrement qu’en nous immergeant totalement en ses blancs effluves,
comme s’il s’agissait
de l’archétype du Rien,
du parangon du Néant.
Étrangement, paradoxalement, une manière de vérité oxymorique monte de cette Nature abstraite, laquelle ne fait que se donner en se retirant, ce qui, sans doute, est l’affirmation du Sublime en son plus grand écart. « Tirés à hue et à dia », nous n’existons dans l’instant qu’à nous le rendre Éternel, comme si tout le Sens du Monde s’était condensé en cette brillante étincelle, en cette vive coruscation qui est l’accusé de réception de la combustion de notre âme, cette entité qui ne se lève jamais qu’à la mesure de l’excès ou bien à la mesure de son contraire, le frustrant retrait.
Alors, sans doute, le moment est-il venu d’attribuer au Sublime une valeur métaphorique au gré de laquelle, perdant sa valeur purement abstractive, il présentera ses esquisses concrètes, celles-là mêmes qui tissent le réel, jour après jour, de chaque Passant sur Terre. Une fois de plus, nous ferons appel au célèbre tableau de Caspar David Friedrich, « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », ce Voyageur étant l’écho-même de l’invisible Protagoniste hantant les pages de « L’Extase matérielle ».
Å ce curieux Personnage romantique à la noire redingote, nous attribuerons quelques autres mots de l’Écrivain en tant que ce dialogue intérieur qu’il pourrait tenir
face à la Nature,
face à la profonde énigme
de la surgissante Phusis,
face à qui-il-est,
ce Mystère sans fond,
cette Question n’appelant
nulle réponse puisque,
seule une clôture définitive
lui est promise en tant
qu’horizon ferme et définitif.
« La population basse est en moi. Et par-dessus tout, ce désert insultant qui tremble dans mon tréfonds comme un air chauffé, ce marécage infini, bien blanc, ce linceul de brûlures et de gel, ce grand diamant. Je les sens tous, ces fers plantés, je les vois, ces vautours. Ils font mal. Ils ruinent. »
Et c’est à la suite de ces mots qui creusent et forent leurs trous à même l’âme, que le Personnage fictif posé par l’Écrivain prononce ce lexique semé de l’impératif d’une tragique volonté :
« Mais maintenant, j’en suis sûr,
Si je veux vaincre,
Si je veux arracher,
Si je veux déployer
Mon poids de terrible
grandeur,
C’EST Å MOI !
Et par un subtil et progressif jeu
de réduction lexicale
Nous pourrions biffer le « C’EST »,
démonstratif qui ne fait rien d’autre
que de montrer en direction
de ce qui n’est nullement lui ;
ôter de même la préposition « Â »,
indiquant sans plus la possible attribution
Il ne demeurerait
Que
LE MOI
sans autre prédicat
Que d’être-qui-il est,
Cet Ego
Qui interroge
Qui pense
Qui doute
Lui seul
Est en mesure
De ceci
LUI
SEUL !
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