Ce qui demeure…
Bon Van Duy Vinh…
Vietnam
Photographie : Hervé Baïs
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Dans notre approche quotidienne du réel, notre inclination la plus commune consiste à partir du positif qui fait encontre, d’en décrire les formes, de dresser un tableau non seulement vraisemblable mais indubitable des présentes concrètes, nous les voudrions de simples reflets de qui nous sommes en nos naïves impressions-sensations. Alors, dans l’ordre du constat, fût-il simplement énumératif, fût-il poétique ou bien documentaire, nous dévidons le fil des apparitions pensant, de cette façon économique, dresser la toile du non-Moi, ce paysage, cette ville, cette montagne en leur plus exacte valeur. Faire de tous ces non-Moi de possibles cohabitations. Ce faisant nous nommons à propos ce qui nous interroge :
Le ciel est de haute texture, un semis de graphite tout en haut d’un blanc Velin. Merveilleuse granulation, sublime poudroiement des choses en leur venue à nous sur le mode du simple et, cependant, d’une heureuse esthétique. Les lourds nuages fécondés de ténébreuses valeurs perdent de leur consistance de suie à mesure que l’horizon prescrit sa ligne de plus généreuse clarté.
Et quelle ravissante vision que cette bande au gris léger, à peine l’insistance du jour à paraître, zone d’infinie médiation entre la lourdeur d’airain du sol, l’envol plein de mérites d’un éther à lui-même sa propre effectuation. Éther libre d’aller où bon lui semble, sans que rien n’en vienne troubler le nomade projet.
Et ce mince ourlet noir, cette dentelle finement ouvragée, espace mêlé de glaise humide, un vrai tchernoziom à la vie secrète que tutoie le peuple discret des arbustes, des racines, des tubercules à l’anatomie complexe.
Et cette immense plaque d’eau, un métal sombre aux doux reflets argentés. Un miroir absolu, le ciel s’y abîme en de liquides friselis. Union mystique de ce qui s’élève et croît à l’infini, de ce qui demeure et stagne pour l’éternité des choses terrestres que le monde aquatique enferme en ses plis les plus retenus, nébuleux.
Et l’à peine incision des perches de bois sur la lumière du mirage lacustre, on les dirait de simples lignes d’eau attentives à ne nullement troubler le paysage, à s’y inscrire à titre d’anecdote passagère, d’évènement furtif, comme, déjà, en retrait d’elles-mêmes, en partance pour de mystérieux voyages.
Et la trace presque invisible du carrelet, on le croirait alloué à ne happer que des pliures de zéphyr, à ne se soucier que d’inaperçues fragrances, à ne se sustenter que de longs et troublants frissons.
Et là, juste devant le globe le plus souvent infertile de nos yeux, ces explorateurs curieux de ce qui n’est nullement soi, ces iris qui scrutent l’ombre, cherchant à y découvrir ce qui, peut-être, ne peut pas être dit,
la fugue d’une impatience,
le rythme d’un espoir,
la chorégraphie d’un désir.
Là, deux barques jumelles, deux barques amies, deux gémellités qu’un destin commun a réunies à l’insu même de qui elles sont.
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »,
comme si le Poète Lamartine n’avait écrit ces « Harmonies » qu’à destination de ces eaux calmes, de ce gris partout régnant, de cette lueur d’étain montant de l’eau à la manière d’une intense ferveur des choses muettes.
Et voici qu’écrivant, méditant, a surgi sur l’écran de ma conscience, le beau et doux nom d’Alphonse de Lamartine et, avec lui, une grande partie de l’esthétique romantique attachée à son évocation. Alors, comme en filigrane, surgissent à nouveau les témoins de la positivité descriptive que je nommais, à l’initiale de ce texte, faisant référence à l’immédiateté des « présentes concrètes » s’affirmant au « fil des apparitions » : tel ciel, tel nuage, telle ligne d’eau, telle embarcation. Rien que la présence des choses présentes pour user d’une terminologie d’allure tautologique. Certes, ce que l’image nous délivre en relief, ce sont bien ces choses ordinaires qui essaiment notre regard de certitudes quasi assurées.
Nous ne nous penchons nullement afin de regarder, derrière l’image, sa « naissance latente ». Le terme rimbaldien est adéquat. Car tout ce qui est, tout ce qui fait face, tout ce qui fait figure se donne dans l’unique agrément d’une pause, d’une éclaircie au long cours. Notre paresse naturelle s’accommode de ces indolentes tergiversations. La plupart du temps, nous nous contentons, au titre d’une pure paresse, de ces atermoiements, de cette prise en compte de la seule surface, laissant, dans une manière de pénombre, les contours, les principes originaires qui en expliqueraient la fascinante venue. Car, oui, si nous sommes fascinés et gageons que nous le sommes c’est parce que nous sommes des humains nécessairement sensibles à d’autres signes humains. Insigne puissance des rencontres, des analogies, des correspondances. Regardant ce paysage, tous les paysages, il nous faut faire de la figure de l’absentement l’orient selon lequel nous disposer en l’être des choses qui, en définitive, n’est qu’un écho de notre être propre et de ceux qui, comme nous, constituent la multitude humaine.
Après tout ce positif, après toutes ces présences, après ces évidences renouvelées à chaque instant de notre vision, ces choses de la Nature qui nous parlent la belle langue de leur éclosion, il nous faut devenir attentifs à ce qui s’y dit en creux, à ce qui, sur leur lisière, se donne à la manière des « Paysages avec figures absentes », recueil en prose poétique de Philippe Jaccottet.
Ce qui se dit en creux est identique à cette parole muette, laquelle est notre intime incantation adressée à tous nos autres Récipiendaires, ces Compagnons de route qui tracent en l’ornière de poussière le secret espoir de devenir et de devenir, sans fin, pareils au déroulement d’une parole babélienne sans origine ni fin.
Nos Commensaux, le Peuple des Hommes qui essaime le Monde à la façon d’une intime rumeur,
se dit sans s’affirmer,
fait présence en l’esquive,
l’absence,
façon d’exister sous la ligne de flottaison de l’être. Rejoindre, au motif de sa propre pensée, les dentelles oniriques des titres évanescents des poèmes de Jaccottet : « Sur le seuil », oui, sur le seuil de Soi, il n’y en a guère d’autre. « Oiseaux invisibles », ce que nous sommes tous, tellement notre empreinte sur la Terre est identique à l’ombre portée d’un vol dont nul n’aperçoit le contenu, la disposition, la texture :
un vol de Soi en Soi pour Soi,
pure errance sur ses propres entours,
il n’y a pas d’autre vérité que cet absentement de Soi à Soi qui, telle la source secrète, nous creuse de l’intérieur et nous conduit là où nous ne voulons nullement aller, vers cette fin qui n’est nul commencement. Seuls les Naïfs le croient.
Chacun l’aura compris, ce sublime paysage d’Orient, lui qui me hèle à un genre d’aube virginale, sous chacun de ses signes s’anime la flamme humaine sans laquelle rien ne ferait sens qu’un vide porté à l’infini du non-sens.
Je dis Ciel et c’est « Vol de nuit » de Saint-Exupéry qui se présente, intense méditation du Pilote perdu dans la nuit stellaire quelque part du côté du Chili, du Paraguay, de la Patagonie. Nuit du Monde, nuit en l’Homme souvent lorsque la guerre gronde à l’horizon.
Je dis Nuages et c’est encore la poésie de Jaccottet qui s’éclaire au loin, « Nuages », titre aussi beau que simple sous lequel s’envisage, sous la vitre des apparences, une forme qui pourrait bien faire penser à celle de l’être en son insistance voilée, longue rêverie sans rives, planer tel le rapace au cœur des tourbillons aériens.
Je dis, en une communauté liée, Horizon-Terre-Sable et s’annonce à moi, comme en écho, « Terre des hommes », et c’est le retour de l’Aviateur-Philosophe Saint-Exupéry qui « apprend à habiter la planète et la condition d'homme », qui nous confie avec un peu d’amertume. « Nous habitons une planète errante. »
Je dis Eau et surgit « L’enfant et la rivière » d’Henri Bosco avec l’image de Pascalet, dans ce beau pays de Provence, rêvant de ces voyages enchantés au pays des Fées, qu’autorisent, toujours, les songes de la prime enfance.
Je dis Carrelet et je découvre, « Un carrelet sur l’île Madame », son Auteur Jean Bernard-Maugiron qui médite, en cette île de l’archipel charentais, une belle et lucide pensée de Pascal :
« Tout le malheur des hommes
vient d’une seule chose,
qui est de ne savoir pas
demeurer en repos
dans une chambre. »
Å l’issue de ce rapide inventaire bibliographique, Lecteurs et lectrices n’auront nullement été dupes que, bien plutôt que de désigner des Personnages réels peuplant ce lointain territoire d’Orient, j’ai préféré laisser libre cours à mon imaginaire, brodant de toutes pièces un univers tissé des fils mêmes que déterminent mes affinités. Peut-être cette notion métaphysique abstraite de « Monde », n’est-elle, à y bien réfléchir, que ce Monde-pour-Moi, que, sans cesse, je projette afin de me rassurer et de donner des assises à une méditation qui, sans ceci, serait une déambulation sans bornes, ni but, ni consistance. Me laissant aller à la mouvance de mes propres « lignes flexueuses », sans doute, inconsciemment, ai-je tracé, à ma façon, ce chemin singulier qu’empruntait Jean-Jacques Rousseau dans l’une de ses « Lettres à Malesherbes », en réalité un miroir constellé des étoiles rassurantes des amitiés électives, les seules qui soient aussi vraies que précieuses :
« Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur, et, chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. »
Ainsi prend fin cette contemplation du paysage, une façon de connaître la liberté, de m’y inscrire selon mes désirs (mes caprices ?), restes étranges d’une réminiscence enfantine qui accordait les choses aux exigences d’une passion inhérente à toute destinée humaine. Enfant je fus, enfant j’étais, enfant je serai, en une capacité d’émerveillement posée contre la face d’une planète sans points de repère. Au Soi revient la redoutable mais merveilleuse tâche de constituer ce qui doit l’être à l’aune des tendances les plus singulières qui nous animent. La voie d’accès, loin d’être pur geste d’égocentrisme, consiste à s’inscrire dans la recherche de ces « Figures absentes » qui ne sont nullement le négatif dont ou pourrait les accuser, bien plutôt le positif dont nous avons à édifier notre fragilité constitutive.
Le réel est là, dans sa résistance native, à laquelle opposer le sillon singulier en vertu duquel quelque chose comme une faveur nous visitera. Pour une fois les « Absents » auront raison ! L’autre grand Absent de cette habile composition, le Photographe, transparait en filigrane.
C’est ceci le style :
être Présent malgré et peut-être
grâce au motif de l’absentement.
Nul besoin d’une « présence en chair et en os » pour attribuer telle œuvre à tel Auteur. Hervé Baïs, en ses créations toujours renouvelées, en cette habile maîtrise du clair-obscur, en cette fidélité au monochrome, appose sa signature au bas de chaque document sans qu’il soit utile qu’il imprimee pour autant son paraphe de manière visible.
L’invisible présente bien plus
d’attraits, de possibilités d’effectuation
qu’un visible nécessairement limité
au terme de ses apparitions.
Et maintenant, place au rêve
et à la libre pensée.
Elle, la pensée,
qui va plus vite que les mots,
même si elle n’est constituée
que de ceux-ci.
Paradoxe du concept,
il renie cela même
dont il est tissé !
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