Ce qui demeure…
Bon Van Duy Vinh…
Vietnam 🇻🇳
à Thu Bồn River
Photographie : Hervé Baïs
***
L’on ne saurait entrer sans autre précaution dans cette œuvre de pure beauté. Toujours, autour des choses essentielles, faut-il tisser une manière de cocon afin que la chrysalide qui y sommeille vienne au jour dans le souci de paraître avec le plus de justesse possible. En réalité un genre de lente chorégraphie identique à ces belles et blanches girations des jupes des Derviches Tourneurs. Autour de quoi tournent-ils ? Vous l’aurez deviné : autour de la Beauté. Donc élargissons le cercle et situons-nous à la périphérie la plus lointaine du centre. Alors, deux mots surgissent sur la margelle de notre conscience, deux mots énoncés à la manière de deux gouttes cristallines suspendues dans la gorge d’un puits, attendant de leur chute quelque possible révélation. Ces deux mots, les voici :
JOLI
AGRÉABLE
Et, de façon à ne nullement les laisser au foyer de leur dénuement, attribuons-leur les définitions qu’ils méritent :
JOLI : « Agréable pour sa gentillesse, son enjouement, sa prévenance »
AGRÉABLE : « Qui plaît au sens ou à l'esprit »
JOLI se donne sans prétention aucune comme ce qui est aimable, ce qui attire la tendresse
AGRÉABLE fait signe en direction de ce qui charme, de ce qui satisfait.
Nous voyons bien ici que les sentiments convoqués par ces deux termes restent dans les limites de l’ordinaire et du convenu, que rien n’est transgressé qui pourrait réaliser une ouverture, déchirer la toile du réel et tirer, de cette incision, autre chose qu’une sensation coutumière.
Combien alors le saut est grand qui s’accomplit dans l’ordre du BEAU. Le Joli, l’agréable, pour reprendre la métaphore du Derviche, se satisfaisaient des prémices de la giration, le BEAU, lui, est la giration même en son essence la plus déterminée, une sortie de soi pour une sorte d’enchantement sans limites.
BEAU : « Qui cause une vive impression
capable de susciter l'admiration
en raison de ses qualités supérieures
dépassant la norme ou la moyenne »
Nul besoin de savants commentaires, les mots accentués trouvant en eux la substance de leur valeur insigne. Chacun aura saisi, ici, qu’il s’agit de pure transcendance en son exception la plus manifeste. Mais le sémantico-lexical doit maintenant laisser la place à l’esthétique éminente, à la giration immobile et pour ainsi dire « éternelle » d’une image dont nous sentons bien qu’elle se situe hors du commun au titre de ses qualités intrinsèques.
Dire à son sujet, s’annoncer par quelques mots à l’orée de l’image, c’est déjà la vivre de l’intérieur, c’est se mettre soi-même en jeu, c’est la rejoindre là où son essentialité se donne, à savoir ce rayon de Beauté qui vient à nous et nous fait, à notre plus vif ravissement, des Orphelins du Monde. Oui, des « Orphelins », car il est de la nature de toute Beauté de voiler tout ce qui n’est nullement elle, d’uniquement miroiter depuis son cœur vibrant, à la manière d’un cristal. Cette photographie vient de loin, de l’orient du Vietnam, autrement dit de la pure présence aurorale qui est l’Originaire en sa plus exacte manifestation. L’image nous rencontre et, d’un même mouvement que nous en prenons possession, nous assistons à sa naissance et confirmons la nôtre dans les parages non reproductibles de l’Art. L’image nous oblige depuis son impérieuse nécessité : être reconnue par nous à la hauteur de son mérite. Elle est là, immensément présente, muette cependant, immobile cependant, alors que notre esprit, nos sentiments, nos idées à son encontre deviennent quasi effervescents comme si un geyser depuis longtemps éteint se mettait à surgir de nouveau. Une pluie bienfaisante lave nos yeux, épure notre corps de miasmes qui en obéraient le juste déploiement.
Derrière la subtile trame des palmes, la lumière se fait insistance douce, comme au travers de ces persiennes qui, dans les pays de la Méditerranée, protègent des ardeurs solaires. Comment aussi, ne pas se transporter derrière ces cloisons ajourées des moucharabiehs, où, sans doute, se déroulent de bien étranges prières, de bien surprenantes incantations, peut-être des songes amoureux de bien insolite confection ? Ainsi notre vue est-elle apaisée, reposant à l’arrière de ce fin tissu palpébral.
On dirait des traits de fusain sur une toile,
des zébrures de graphite sur du Vergé,
peut-être la texture maîtrisée d’une encre
à la faveur de quelque monotype discret.
Ces ajours sont aussi, d’une manière analogique, des ajours de l’âme, manifestations intimes de ce qui, irrévélé, s’impatiente toujours de l’être, mais dans le retrait, la presque dissimulation, la frise à peine posée sur la lisière des choses. Ce ballet hiératique des ramures nous place, nous les Voyeurs, à l’avant-scène d’une représentation où des ombres chinoises (vietnamiennes) pourraient s’inscrire dans le genre d’un précieux palimpseste, genre d’antique papyrus sur lequel seraient inscrits les natifs hiéroglyphes du jour en leur hésitation première.
Puis une légère éclaircie à mesure que se profile la ligne d’horizon, juste un mot susurré entre de minces lèvres, le début d’une poésie, l’entame rassurante d’une ode venue du plus loin de l’espace et du temps. Tout repose en soi avec noblesse. Tout fait sens dans l’immédiateté d’une vérité. Nul cri qui blesserait le silence des choses dans leur neuve présence. Tout se déplie d’un invisible ombilic, mystère de l’être venant à paraître dans la plus illisible avancée et cependant,
tout est là, dans la pure évidence
et, jamais nous ne nous lassons de parcourir cette savane d’arbres, cette douce clarté naissant du fleuve, cette infinie phosphorescence de l’eau née de qui elle est, simple et admirable autarcie de ce qui sourd du rien et se donne en tant que le tout qui nous étonne, nous dépossède et nous enrichit paradoxalement.
Puis, la lumière de notre esprit, s’adonnant à l’observation de ce qui est pur événement, cette zone en clair-obscur qui donne et retient en même temps son offrande, territoire calmement transitionnel identique à celui qui se lève d’une crypte secrète,
griffures de jour sur une suie nocturne,
simples cristallisations végétales tracées
à la pointe d’un fin calame,
rares et diffuses pierreries prodiguant
ce dont elles sont intimement parcourues,
cette sève phosphorescente qui est
le miel des choses et bien plus encore.
Donc notre esprit, en sa pointe la plus avancée, se lie avec aisance à tout ce qui n’est nullement lui : cette efflorescence d’un sol fondateur de bien des joies, l’éclair d’un seul regard suffit à en parcourir l’entièreté. Son propre Soi fusionnel tout contre ce Soi du monde, ce discret microcosme qui accueille en son sein
la nacre souple des sentiments,
le safran lumineux des émotions,
le nectar à nul autre pareil de ce qui,
toujours recherché, ce mystère,
devient possible à qui veut en
surprendre la naissante éclosion.
Au plus bas de l’image, à son nadir le plus extrême, là où le sens des choses ne se distingue plus de leur forme, de leur matière, de leur texture, une alchimie sibylline se déroule à l’abri des yeux inquisiteurs. En une certaine manière, convient-il d’être Alchimiste soi-même, sans doute un peu Archimage et un brin Hermétiste pour voir surgir du rien ce qui y reposait en creux, ce raffiné diagramme, cette blanche tumescence, exactement et heureusement palmée, cet éventail virginal, cette effusion opaline, cette ferveur foliaire, cet élan de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’injonction muette à en rejoindre la subtile et heureuse présence.
Oui, nous décrétons cette image Belle
et entièrement accomplie, avec enthousiasme,
sur le ton parfaitement lyrique qui, seul, lui convient.
Belle photographiquement-esthétiquement
au titre de ses valeurs de lumière habilement étagées,
au titre de la précision microscopique
faisant ressortir l’essence même des choses,
au titre de son étrangeté visionnaire
qui donne lieu et sens à l’invisible,
au titre de son invite méditative-contemplative
qui est l’empreinte des Chercheurs de trésors,
au titre enfin de qui elle est en
cette mesure rarement atteinte :
tirer avec force et douceur,
en une touche mystérieusement
oymorique,
du Néant l’Être,
de l’Être le Néant.
Car toute Création vraie
est de cette nature qu’elle réalise
l’impossible fusion des contraires :
Être
et
ne pas Être
Or seule l’esthétique parfaite
communique ce frisson à fleur de peau :
tout est possible qui,
d’un même élan,
pourrait être impossible !
Å l’épilogue de cette spéculation, se justifie le titre
« Beauté en tant que voilement du Monde ».
Présence dévoilée de la Beauté
et c’est Joie,
uniquement Joie.
Absence voilée de la Beauté
et c’est Affliction,
uniquement Affliction.
/image%2F0994967%2F20260507%2Fob_225035_1-copier.jpg)