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10 mai 2026 7 10 /05 /mai /2026 07:56
Cette énigme sur la claire-voie du mur

« Courte histoire »

Crayon

 

Barbara Kroll

 

***

 

   Le Venir-à-Soi, toujours est une énigme. « Pourquoi donc y a-t-il l’étant », l’épilogue est connu « et non pas rien ? ». C’est bien le RIEN qui est en question, d’une façon plus manifeste que cet Étant dont, chaque jour qui passe, nous croisons la présence sans que ceci ne nous alerte outre mesure. En quelque sorte, aux yeux de nos consciences égarées, distraites, la plupart du temps inopérantes, c’est moins le quelque chose qui nous interroge que ce qui pourrait en être l’invisible écho, ce Néant de Chose réfugié on ne sait où, « existant » par-devers nous, se manifestant à bas bruit lorsque nous dormons, lors de nos « passages à vide », lorsqu’une sourde mélancolie nous atteignant, nous avons l’impression que tout bascule dans le vide, que nos mains ne saisissent que des éclisses de vent, que notre vision s’inverse laissant notre chiasma optique dans le noir absolu, lorsque, encore, démunis de ne voir nullement apparaître l’Amante, nous sommes livrés, « pieds et poings liés » à nos plus vives incertitudes et, nous questionnant, nulle voix ne vient à la rescousse afin de rassasier notre supposé désir de vivre.

  

   C’est ceci l’exténuation de ne faire présence qu’à défaut de soi, comme par inadvertance, comme si nous ne résultions que de l’exercice troué de quelque Démiurge pris de folie. Totalement perdus à qui nous sommes (ou plutôt à qui nous ne sommes pas), nous ne serions pas loin de penser que le Démiurge, c’est nous qui l’avons inventé afin que fasse encontre une mesure entièrement métaphysique à laquelle nous adosser afin de rendre notre essence vraisemblable, afin que le sol, sous nos pieds, ne devienne, instantanément, cette terre de nature étrange, identique à ces fumées et vapeurs montant des mystérieux et fascinants champs Phlégréens. Autrement dit, c’est notre-Rien-d’étant qui attise en nous ces vives braises, c’est lui-ce-Néant au souffle acide et continu qui anime en nous, au plus secret, ces fuligineuses flammes qui nous rongent de l’intérieur, nous boulottent constamment, si bien que « Colosses aux pieds d’argile » il s’en faudrait de peu, juste une pichenette d’un enfant espiègle, pour que notre fragile Cariatide ne s’écroule avec un bruit pareil à celui émis par un Muet, une vigoureuse supplique interne ne trouvant son possible qu’à se manifester contre soi, dans le pli improféré du pur inexister. Certes, nous vous l’accordons, ces méditations métaphysiques ne servent à RIEN, n’aboutissent à RIEN, si, comme nous l’avons évoqué plus haut, le RIEN est notre mesure la plus exacte, l’empreinte négative au gré de laquelle pouvoir un jour de pur faste, s’éprouver, nullement en tant que Vivant, ceci serait trop simple, mais seulement en tant que possibilité, éventuelle conjecture, osée supputation.

  

   Car, se définir comme Vivant, bien plus que d’être émission d’une évidente réalité, ceci est pure indécence, affirmation contre nature, injonction contradictoire ne pouvant guère résister à l’épreuve du factuel. Mais qui donc nous prouve que nous existons autrement qu’à l’aune de ces mots si peu assurés d’eux-mêmes, frêles et blêmes hésitations sur le Vélin virginal de la page ?

 

Qui nous assure de Quoi ?

Qui nous désigne dans le but de nous rendre présents ?

Qui effleure notre inconsistance afin de nous rendre un brin consistants ?

 

C’est bien le propre de toute aporie que de tourner en rond or, la seule évidence qui, ici, nous rencontre, c’est bien cette infinie giration tout autour du Vide, puissante énergie d’un vortex par où nos paroles aussi bien que nos hallucinations somatiques se trouvent aspirées sans espoir aucun, de retour.

  

   Que ce dessin rapidement griffonné de Barbara Kroll fasse naître en nous ce vertige, nul ne saurait s’en étonner. L’esquisse porte toujours, en elle, cette dimension d’inaccompli au gré de laquelle c’est notre propre venue à l’être qui souffre de quelque incomplétude native.

 

Esquisse vers quoi ?

Esquisse vers qui ?

Esquisse pour quoi ?

 

   Le cercle des questions est infini qui nous ramène incessamment au centre de ce que nous sommes supposés être : des substances en voie de constitution qui éprouvent bien plus la fatigue du chemin restant à parcourir que la certitude du chemin déjà tracé, lequel fuit loin, là-bas, vers ce qui, un jour, fut notre essentielle présence.

 

C’est le pas-encore-arrivé

qui nous fascine et nous cloue,

d’une certaine manière,

à cet instant actuel si impalpable

qu’il semble s’être constitué lui seul

d’un même mouvement

qu’il se retirait de nous.

 

   Le déjà-passé est un boulet attaché à nos chevilles, il entrave notre avancée vers demain et le poids des réminiscences, bien plutôt que d’être joie et allégie, est ce point noir qui macule notre fovéa mentale, la met au défi de trouver une raison, fût-elle microscopique, de justification d’une vie condamnée à trépas dès le premier souffle que nous avons émis dans la plus grande des naïvetés qui se puisse concevoir. Oui, vivre est un réel courage, une épreuve de tous les instants. Quant au fait d’exister, quelqu’un, ici, sur la Terre, en a-t-il déjà éprouvé le geste transcendant ? La possibilité que la réponse à cette question soit un néant de réponse, est bien l’hypothèse la plus vraisemblable. Nous nous exténuons tellement à vivre qu’il ne demeure, pour le fameux « exister », qu’une portion congrue, que quelques miettes se dispersant au vent mauvais.

  

   Et maintenant, après ces précautions oratoires, comment aborder cette œuvre en voie d’elle-même, autrement que dans la visée d’une teinte quasi métaphysique où tout, au lieu de se présenter, se dérobe, marche de travers identiquement à ces crabes aux pinces levés, simples hallucinations visuelles des mangroves tissées de clair-obscur, autrement dit de « métaphysique » ?

 

D’abord il n’y a RIEN

 

   Bien sûr, c’est difficile à penser pour nous qui pensons être des « quelque chose ».

  

   L’espace n’est pas encore l’espace, il n’y a nulle étendue, nulle assise pour une perspective, fût-elle la plus élémentaire.

  

   Le temps n’est pas encore le temps au motif que, dépourvu de tout ancrage à un espace, il ne peut faire sens sur rien, sauf à être un Vide lui-même.

  

   Il n’y a nul objet dont la silhouette ferait déjà penser à celle de quelque Anthropos, fût-il simplement archaïque.

 

En toute certitude,

il n’y a que du RIEN

se fondant sur du RIEN,

ou plutôt, fondant dans le RIEN,

se confondant avec lui.

  

 

   Mais remarquerez-vous avec justesse, il y a bien l’amorce d’une chaise, l’embryon d’une possible humanité. Certes, mais ce ne sont ni la chaise, ni l’humanité qui, ici, sont fondatrices d’une hypothétique compréhension. Ce qui importe le plus dans cette image venant à soi : « l’amorce », « l’embryon », et, soumettant ceci à votre attention, vous aurez facilement saisi la conséquence qu’il y a à tirer de cette creuse formulation. En lieu et place du positif qu’est toute vie en son essence,

 

c’est du pur négatif qui surgit,

 

   du négatif dont le travail naturel de réduction consiste à biffer tout ce qui vient à l’être ou tente de le faire. Réduction si totale, réduction de réduction, qu’au terme du processus négateur,

 

c’est le RIEN

et lui seul qui se donne en tant

que définitive possibilité.

 

Un jour se lève

qu’une nuit subite reconduit

dans l’antre des ténèbres.

 

Un soleil luit

qu’un nuage efface

de son aile grise.

 

Un château de sable s’édifie

qu’un flux réduit en

poussière infinitésimale.

  

  Alors, écarquillant les lourdes tentures de nos paupières, aiguisant le diamant noir de nos pupilles, forant au plus profond de notre mystérieuse nuit, ce corps opaque qui, jamais, ne nous dit la couleur de son chiffre, nous arc-boutant sur le résidu de lucidité qui luit, pareil à une braise en train de s’éteindre, nous tâchons de viser avec quelque acuité bordée d’intelligence, ces traits de graphite qui maculent la feuille. Sans doute le Néant s’est-il vêtu de certains oripeaux, peut-être du reste, afin de nous tromper, afin de créer, en nos esprits perturbés une fantasmagorie d’existence qui sera le seul viatique dont nous pourrons user dans le but de nous sentir quelque chose et non pas rien, se résout-il donc, ce Néant, à faire comme s’il était préhensible, audible-visible, au moins sur la résille hallucinée de notre imaginaire. Notre intuition explore le réel du parchemin avec une précaution qui serait hautement risible s’il n’y allait de l’essence même de notre présence sur cet écueil qui se nomme « Terre », mais une terre de faible consistance, une terre d’écroulement er de possible absence à elle-même.

  

   Un semblant d’espace bourgeonne, avec la percussion de ses lignes orthogonales, une mesure si pleinement géométrique qu’elle est bien plus pure essence que venue à l’être. Adossée à l’angle d’une cloison, ou ce qui en tient provisoirement lieu, le profil d’une chaise avec ses montants rapidement griffonnés, son assise ajourée de paille, ses pieds étrangement plantés dans un sol d’évidente précarité.  Nous sentons bien que cette chaise tronquée n’est qu’un prétexte, qu’une sorte de faire-valoir, qu’un tour de Mime et, bientôt, elle s’effacerait de notre horizon visuel que nous n’y prêterions guère attention.

   Et que proférer à propos de cette épiphanie inversée, un dos broussailleux de lignes emmêlées, comme si ne se donnait à nous que du confus, du nébuleux, de l’indistinct, de l’enténébré venant au paraître sur ce mode confusionnel qui nous égare et nous place, de facto, à nos propres contradictions, au tissu de mensonge qu’est notre corps, à la texture affabulatrice de notre esprit, à la complexion toute de mirage et d’imposture de cette âme que nous sommes censés avoir en tant qu’orient, cependant nous n’en ressentons nullement la présence, sauf à estimer ses desseins purement négatifs.

 

Négatif,

négation,

négateur,

 

voici le seul triptyque

qui s’offre à nous

en matière de

projet existentiel.

  

   Sur l’écran livide de cette supposée cloison, nous eussions voulu la représentation d’une Forme Humaine canonique, en tous points semblables à ce que notre Raison attend de la logique du Monde : par exemple l’harmonie de « L’Homme de Vitruve » tel que magistralement dessiné par le génie de Léonard de Vinci. C’est ceci, cette projection conceptuelle parfaite de l’Humaine Destinée qui nous eût rassérénés au motif de sa belle et inspirée exactitude : cette tête patricienne avec sa cascade de cheveux, ce regard franc et ouvert, ces bras musculeux, ce buste parfaitement galbé, cet ombilic placé au centre du jeu, l’évidence naturelle de ce sexe, la certitude des deux piliers des jambes et, à l’acmé de la représentation, cette étonnante et rassurante ubiquité somatique, laquelle place dans l’immobile même, l’essor de tout mouvement. Ceci est exemplaire. Ceci est Idéal. Ceci est l’absolu parangon de l’Anthropos accompli.

 

Cette énigme sur la claire-voie du mur

    Mais, loin de Vitruve, dans un genre de retournement du cosmos en ce chaos primordial qui couve sous toute réalité, ce contretype de l’harmonie, ce contresens de la cohérence, cette antinomie de l’eurythmie, autrement dit la venue à nous d’un désastre annoncé :

 

nous ne serons jamais Hommes

 

qu’à discipliner en nous toutes ces sourdes bacchanales,

qu’à biffer tous ces vertigineux hiatus,

qu’à annuler tous ces vibrants tumultes,

qu’à supprimer tous ces furieux charivaris,

qu’à inverser toutes ces vastes pulsions confusionnelles.

 

Tous signes d’une native incapacité, en nous,

d’instaurer un ordre,

d’instituer une règle,

de faire se dresser une Loi

capable d’endiguer l’amorphe,

de transcender l’opaque,

d’éclaircir l’ondoyant,

de dénouer les liens étroits

de l’inextricable.

  

   Bien évidemment, nous ne pouvons savoir si l’Artiste Allemande, en sa rapide esquisse, a voulu proférer le labyrinthique, l’indémêlable, le dédaléen du tortueux et sinueux parcours humain. Il n’y a pas forcément adéquation de l’intention créatrice et de la réception interprétative. Et c’est bien là la marge de liberté, aussi bien de la Créatrice, que du Receveur, que de pouvoir disposer d’un espace autonome en lequel placer les vues propres de sa singulière conscience.

 

Quoi qu’il en soit des attendus

respectifs des présences,

de l’Artiste attelée à sa tâche,

du Voyeur installé à son poste

de décryptage du sens,

ce qui seul en définitive importe,

que la question se pose,

qu’une possibilité lui soit ouverte,

au moins à titre d’hypothèse.

Et cette possibilité est belle en soi.

Elle est clairière dans la nuit

compacte et mystérieuse

qui brode ses secrets à l’orée

du sommeil des Hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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