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23 juin 2026 2 23 /06 /juin /2026 16:53
 L’abstraction peut-elle être lyrique ?

 

« Lyrique »

 

***

 

Afin d’introduire le thème de cet article, nous citons un extrait du texte de Wassily Kandinsky, « Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » :

 

   « Chaque artiste, comme serviteur de l’art, doit exprimer ce qui, en général, est propre à l’art. (Élément d’art pur et éternel qu’on retrouve chez tous les êtres humains (…) et n’obéit, en tant qu’élément essentiel de l’art, à aucune loi d’espace ni de temps. »)

 

   Nous souhaitons en accentuer quelques mots directeurs et les commenter brièvement de manière à saisir l’essentiel de la pensée de son Auteur.

 

   « ce qui, en général » : s’exonérer du particulier, s’écarter du sensible.

   « est propre à l’art », à savoir son essence.

   « élément d’art pur et éternel » : manière d’absolu en lequel l’art trouverait le lieu de sa manifestation.

   « chez tous les êtres humains » : caractère universel.

   « aucune loi d’espace ni de temps » : statut quasi métaphysique de ce qui échappe aux catégories ordinaires de l’entendement.

 

   Et si nous synthétisons encore, ne retenant que ce qui ne saurait être réduit, à savoir

 

« essence – absolu – universel – métaphysique »

 

   nous ne faisons que mettre en exergue les qualités du suprasensible, dessiner les contours mêmes de l’Idée dont l’Art est l’une des mises en image les plus parfaites dès l’instant où, s’écartant du réel, il devient cette pure abstraction que seul l’Intellect est en mesure d’intuitionner.  Ce que nous voudrions montrer, par rapport à la saisie de l’Art, le travail prioritaire du concept au détriment d’un abord strictement affectif et émotionnel que doit produire le Spectateur de l’œuvre, s’il souhaite en approcher le contenu d’une manière suffisamment convaincante. Liée à cette intention d’une considération essentiellement noétique de la peinture, nous ne ferions qu’en abaisser la prétention « lyrique », sinon en supprimer les effets,

 

substituant au titre « d’abstraction lyrique »

l’expression bien plus exacte, à notre sens,

« d’abstraction conceptuelle ».

  

   L’aspect « lyrique » proposé par Kandinsky, nous le reporterions à cette définition du dictionnaire quant au trait psychologique qu’il suppose :

 

   « qui porte à l'exaltation, à l'effusion de sentiments dans l'expression ou l'expérience artistique »,

 

   souhaitant démontrer que la peinture du « Cavalier », loin de mobiliser « l’effusion de sentiments », nécessite, bien au contraire, une rigoureuse économie psychologique au terme de laquelle c’est bien plutôt le fonctionnement de la Raison qui est sollicité avec son cortège habituel de déductions logiques et d’interprétations abstraites que seule une pensée organisée peut conduire.

 

   Nous définirons le « lyrisme » en le reportant, par l’imagination, à l’incandescente poésie de Jean-Paul Richter dans « La plus haute pensée humaine », texte que nous considérons en tant qu’archétype de cet enthousiasme romantique qui, depuis, n’a eu d’égal, seulement de bien pâles imitations. Écoutons les mots du Poète destinés à Julius à qui il vante cette mystérieuse « Immensité », sans nul doute d’origine religieuse, mais ici, ce n’est nullement la religion qui nous intéresse, seulement la confrontation de l’Homme à ce qui le dépasse, le ravit et le terrorise, à savoir ce Sublime à qui il se confronte :

 

« Nous sommes à genoux ici,

sur cette petite terre, devant l'Immensité,

devant le monde incommensurable

 qui est au-dessus de nous,

devant le cercle lumineux de l'Espace.

 

Élève ton esprit, et pense ce que je vois.

 

[…]

 

Puis regarde, tout autour de toi,

la voûte sphérique, parcourue d'éclairs,

lointaine, faite de soleils cristallisés,

à travers les fentes de laquelle la nuit infinie regarde,

et dans la nuit est suspendue la voûte étincelante.

 

[…]

 

Tu fermes les yeux, et te lances en pensée par- delà l'abîme

et par-delà tout ce qui est visible

 

Et, lorsque tu les rouvres, de nouveaux torrents,

dont les vagues lumineuses sont des soleils,

dont les gouttes sombres sont des terres,

t'environnent, montent et descendent,

et de nouvelles séries de soleils

sont face à face, à l'orient et à l'occident,

et la roue de feu d'une nouvelle Voie Lactée

tourne dans le fleuve du Temps. »

 

  

   Si cette haute injonction laisse percer, de façon évidente, une mystique lyrique, elle semblerait rejoindre le souci reflété par une vision identique de l’Initiateur de l’Art Abstrait, à ceci près que son expression, chez ce dernier, se fait bien moins ardente, bien moins visible, si bien que parfois, le mystico-lyrique reflue à tel point qu’il en devient une simple buée, une imperceptible traînée. C’est du moins ce qui paraît se dégager au contact de ce « Cavalier », plus « cartésien » que « spirituel ».

  

De manière à donner du corps à notre critique, nous opposerons, terme à terme,

 

les métaphores lyriques de Jean-Paul et

les représentations de Kandinsky,

 

   somme toute « réalistes », mais d’un « réalisme abstrait ou conceptuel » ainsi que nous l’avons nommé plus haut. Et, selon notre habitude, telle la méthode déjà utilisée antérieurement, nous extrairons les expressions les plus signifiantes de la rhétorique paulienne de façon à la mettre en perspective avec les images kandinskyennes. Nous mettrons en lumière

 

« devant l'Immensité »,

la voûte sphérique, parcourue d'éclairs »,

te lances en pensée par- delà l'abîme »,

«de nouvelles séries de soleils »,

«dans le fleuve du Temps. »

 

Å cette convocation de l’Immensité,

« Cavalier » oppose le cadre étroit

d’une topologie strictement terrestre,

sentiment renforcé par les limites

de l’enceinte sportive.

 

Å l’ample évocation cosmologique

d’une voûte super lumineuse,

« Cavalier » se contente d’offrir

le spectacle, somme toute contingent,

d’un simple événement du quotidien.

 

Å l’élancement par-delà l’abîme,

« Cavalier » se satisfait bien plutôt

d’un roturier saut d’obstacle,

mérite d’entraînements

successifs et laborieux.

 

Å l’espoir suscité par l’avènement

de nouveaux soleils,

Cavalier nous propose

la reconduction des girations

infinies d’une même Planète.

 

Å l’infinie fluence de la temporalité,

« Cavalier » adosse la réitération

mille fois recommencée d’un geste rituel.

 

   En définitive, à l’ample cosmo-poétique déployée devant nous à des fins de ravissement par le Génie paulien, se substitue, en une manière de rétrécissement sémantique, le marquage d’un sol étroit, sinon purement ascétique, lequel, dans notre esprit, ne consiste ni en une dévalorisation de l’œuvre peinte, ni en la démonétisation des travaux de Kandinsky. Bien plutôt qu’un jugement de valeur, ceci est l’énoncé de vérités formelles dont il nous semble difficile de remettre en question les évidences qui s’y manifestent. Å proprement parler, et abstraction faite de la cinétique inscrite dans la toile, le mystico-lyrique, à notre avis, s’y trouve privé d’un réel élan, toutes choses clouant cette image au réel dont elle est certes, l’évocation abstrait e, mais encore insuffisamment détachée du motif qu’elle souhaite faire paraître.

 

   Å considérer aussi bien « Cavalier » que sa monture, aussi bien les taches colorées se donnant en tant que possibles éléments d’un paysage, rien de ceci ne dispose à quelque manifestation psycho-lyrique que ce soit et force est de constater que le contenu de l’image, loin de faire référence à une situation émotionnelle, pourrait davantage se traduire en termes purement géométriques, en relations de formes entre elles, en jeu spatial des couleurs. Excluant, à notre avis, tout ressenti affectif et sentimental, nous pouvons, à la rigueur, trouver du symbole, des positions sémantiques, autrement dit des traits relatifs à notre entendement.  En tant qu’acte fondateur de la toile, c’est l’intellect qui tient la bride et conduit la chevauchée artistique.

   Loin d’être un Cavalier fringant, incarné, pour lequel quiconque ressentirait de l’attirance, peut-être du désir, mais aussi bien de l’indifférence, ce qui nous est proposé est un simple arrangement de lignes évocatrices : un demi-cercle jaune pour la bombe, un arc de cercle noir en lequel s’insère une touche vert-d’eau pour le dos.

  

   Loin d’être un Cheval dont nous pourrions définir la race, décrire les attributs corporels, les qualités innées, la Monture se réduit à un exercice graphique des plus dépouillés : quelque traits noirs et jaunes pour l’encolure, deux lignes obliques pour les pattes, une vague courbe pour le ventre. Avouez qu’ici, il y a peu de place

 

pour les emportements de la passion,

pour la manifestation de l’enthousiasme,

pour les évocations romantiques de

quelque réminiscence faisant surface.

 

   Tout est donc réduit aux strictes dimensions de l’esquisse, de la notation minimale, tout comme l’intuition intellectuelle est la première marche donnant accès aux pures lois d’une organisation mentale. Tout est tracé au scalpel, tout est décharné, tout est dévitalisé si bien que nous n’avons, nous les Observateurs, comme recours à des fins de compréhension, que la mise en place des motifs d’une pensée trouvant en ces matériaux sommaires, les éléments d’une future architectonique. Et, disant « architectonique », en arrière-plan nous pensons aux habiletés du Géomètre, à la règle et au cordeau, à l’équerre et au fil à plomb, outils peu inclinés aux subtilités d’une rêverie sentimentale. Cette représentation du « Cavalier » est si peu lyrique, si peu poétique, qu’en une certaine façon, elle nous laisse sans voix, privés que nous sommes d’enclencher un carrousel d’images oniriques, telle qu’une œuvre romantique, en exigerait la nécessité : mouvements du cœur, pulsions imaginaires, débordements de l’exaltation, rayonnement de la couleur. Nous sommes laissés en pleine nature avec, pour seul viatique, de porter ce « Cavalier » devant le « tribunal de la Raison », et de le sommer de nous dévoiler d’inaccessibles secrets celés, y compris face à notre empathie, à notre disposition aux affects pluriels et aux sensations les plus vives.  

 

    En résumé, nous pourrions donner l’expression « abstraction lyrique » pour un gentil oxymore,

 

le « lyrique » détruisant « l’abstraction »,

« l’abstraction » excluant le « lyrique ».

 

   Il y a incompatibilité à réaliser cette fusion des contraires, à apparier deux vecteurs clairement antinomiques. Si le lyrisme est d’abord et surtout « exaltation, effusion de sentiments », donc déploiement de Soi du Spectateur au contact du dynamisme de l’œuvre, de son naturel pouvoir d’irradiation, de nitescence, il semble bien que « Cavalier » en définisse l’exact contretype.  Son côté esquissé renvoyant, de facto, à une sorte d’étrécissement de la conscience, de cristallisation de la psyché qui n’aura d’autre ressource, à des fins d’entente, que de recourir aux motifs d’un infini questionnement quant à la « raison » de la représentation, à ses attendus, jeu subtil de déductions et d’hypothèses, ce jeu étant en soi sa propre finalité. Bien des œuvres dites « abstraites » placent les Voyeurs des œuvres dans cet état de perplexité croissante où plus rien ne subsiste que le questionnement du questionnement.

 

Pris en son fond le plus abyssal,

l’Art Abstrait n’est que ceci :

un cercle herméneutique sans fin.

 

 

 

 

 

 

 

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