Ici s'approfondit le thème de la nomination. Nommer quelqu'un n'est pas simplement lui coller une étiquette entre les omoplates avec son sobriquet écrit dessus. Non. Cela va beaucoup plus loin. Cela le détermine totalement et lui affecte une place singulière parmi les remous de la grande mer humaine. Cela l'installe sur une sorte de piédestal d'où il sera vu comme Untel ou Untel. Cela le pare d'un prédicat brillant qui le mettra en exergue. De cette manière il s'extraira de la multitude, deviendra cette identité reconnue au sein de la foule des autres nommés. Et, parfois, cette nomination sera si remarquable qu'il en sera tout auréolé, sa tête s'habillant de cette aura inimitable, de cette aire de signification en tous points comparable à la mandorle rayonnant autour du visage des Saints. Sans doute est-ce étrange. Sans doute cette effusion symbolique ne l'aperçoit-on qu'avec les yeux de l'esprit, les facultés de l'âme. Peu importe son degré de visibilité. C'est là, posé comme le fin brouillard sur les fils ténus de la vierge dans l'aube grise. Et plus c'est évanescent, plus c'est attaché à une vérité, donc à l'évitement de quelque compromission, de quelque complaisance. Et ce qui est vrai pour l'homme est vrai pour tout ce qui, sur terre, reçoit une telle nomination : les animaux souvent, mais aussi l'arbre, le vent, le nuage. Car, pour aussi étrange qu'il y paraisse, on peut affecter un nom à tout ce qui vient à notre encontre et ne demande qu'à faire phénomène. Ainsi en va-t-il de ce précieux langage qui métamorphose tout ce qu'il touche. Arrêtez de nommer les choses et vous les verrez subitement disparaître. C'est ainsi. Cela dépasse l'homme à la manière des grands pics qui trouent le ciel de leur pointe acérée.
Les animaux familiers, nous leur attribuons un prédicat définissant leurs contours. Sinon comment reconnaître votre petit "Noiraud" parmi la masse des autres félins ? Tout chat nommé devient un chat royal. Les curieux qui s'aventureront dans le texte s'en apercevront. Les amateurs de chats - les félinophiles -, seront ravis. Les autres - les félinophobes -, ne tarderont guère à sortir leurs griffes et fouetteront l'air de leur queue. "C'est difficile de contenter tout le monde et son père.", disait le proverbe. Sans doute avec raison !
Et, chaque fois que l'Inconnu empruntera la rue de Madame Wazy, il ne pourra éviter de penser à Moïse et l'image du chaton noir et celle du détenteur du Décalogue se superposeront, se confondront et l'histoire si touchante du petit "Noiraud" sera devenue universelle, et ses pas dans la rue résonneront comme des pas bibliques en marche vers le Sinaï, vers la terre de Canaan, et sa modeste petite existence sera touchée par la grâce et, tout en déambulant dans la rue ou les allées du square, sans que nul ne s'en doute, il avancera tout au bord de la transcendance, il sera devenu, par son seul nom et par l'écoute attentive qui lui est attachée, un CHAT ROYAL, et sa démarche sera plus haute et assurée, et son pelage semblable à celui du manteau d'hermine, et le chat anonyme, le chat de gouttière récupéré un soir d'orage au milieu de la touffe de laurier-tin, sera devenu, de par sa seule nomination, un chat de noble lignée, un Abyssin aux grands yeux vifs, aux pattes longues et fines, au pelage fauve tiqueté; un Bleu russe à la silhouette élancée, à la queue longue et effilée, aux yeux verts et lumineux en forme d'amande; un Burmese à la fourrure douce comme la zibeline, gris bleutée, contrastant avec le vert-jaune de ses yeux; un Chartreux à la robe semblable à celle des moines de la Grande Chartreuse; un chat de l'Île de Man aux hautes pattes postérieures, à la façon d'un lièvre, au poil soyeux; un Havana aux yeux verts, souple et gracieux, au museau fin, au corps longiligne et robuste, aux pieds petits et ovales, au pelage joliment acajou; un Birman ganté de blanc et à poils longs, avec des yeux bleu-foncé, au poil frisé sous le ventre, à la queue en panache; un Persan blanc aux yeux orange, à la robe blanche comme l'écume, aux petites oreilles couvertes de poils; un Persan bleu couleur de lavande à la fourrure longue, douce comme la soie, aux yeux de cuivre, à la petite queue fournie; un Persan chinchilla à la fourrure argentée, avec des touffes sur les oreilles, au nez rouge brique, aux yeux bleus cernés de noir; un Persan noir, couleur corbeau jusqu'à la racine du poil, à la queue courte et épaisse, aux yeux très largement ouverts; un Persan écaille de tortue avec sa robe tricolore, noir, roux et crème; un Persan marbré, Silver tabay, Brun Tabby ou Roux tabby; un Persan bleu-crème; un Persan coloré à poils longs; un persan fumé ou Persan smoke à la robe argentée; un Persan roux au poil épais; un Persan bicolore; un chat Rex à la fourrure en forme de vagues, aux moustaches et aux sourcils frisés; un chat Birman, enfin un chat peut être inconnu, sans origine précise, sans pedigree mais un chat qui étincelle et flamboie de par la vertu éminente de son nom, c'est simplement cela que vous aurez fait, c'est à cette mystérieuse alchimie, à cette métamorphose royale que vous aurez travaillé, peut être à votre insu, mais peu importe, votre hésitation, vos doutes, puis enfin votre passage de "Noiraud" à "Moïse" vous aura investi d'une baguette de magicien et la magie tient toujours de la séduction, de l'illusion et, en fin de compte, du prodige, et le prodige vous l'obtenez à la seule force de votre pouvoir de nommer et maintenant que vous êtes doué de ce savoir, vous ne nommerez plus qu'avec discernement et vous savourerez jusqu'à la lie, sans que les autres s'en aperçoivent, du reste, cette sorte d'ambroisie qui fait rêver les dieux et vous aurez, vous aussi, comme les anciens Grecs, un pied déjà dans l'immortalité.
Alors, vous vous apercevez, maintenant qu'on peut y voir plus clair et même le Quidam de la Rue du Square, il pigerait du premier coup pourquoi c'est plutôt délicat d'appeler Bellonte par un sobriquet du type "Blanchette". C'est comme pour le "Noiraud" de la Mère Wazy, si le "Club des 7", sur la Place du Marché se met d'une seule voix à crier : "Blanchette, viens donc Blanchette; ohé, Blanchette, où es-tu ?", eh bien, y a tous les types d'Ouche qu'ont dépassé la soixantaine qui risquent de se pointer, vu leurs cheveux blancs, à moins que ce ne soit la chèvre de Monsieur Seguin en personne qui s'appelait "Blanquette" et même y a pas bien loin entre les deux du point de vue du nom.