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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 08:55

 

 

pl

 Source : Mésologiques.

 

La sieste.

 

  Quand on a eu fini nos provisions, y compris les croûtons sanctifiés amenés par Calestrel, on s'est accordé une petite sieste, histoire de faire le break, et quand on s'est réveillé, Aristote, de son aile droite a frotté ses globes oculaires et moi, Jules Labesse, j'avais la vue trouble, comme mon esprit au moment des explications du Philosophe et c'est juste à l'instant où le carillon de l'Eglise sonnait les deux coups, que le "Club des 7" a fait son apparition. C'était, après l'entracte, la Scène II qui commençait. A la manière de notre frugal repas, il ne fallait pas en perdre une miette de la "Divine Comédie"et, comme dans celle de Dante il y avait de quoi faire, l'itinéraire passait lui aussi par l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis.

  Comme il faisait beau, les Branquignols étaient court vêtus et on pouvait voir, dans la perspective de la Gare, leurs shorts et leurs chemisettes, d'où sortaient, comme de prudentes larves que le soleil aurait intimidées, leurs membres boudinés (les shorts commençaient à dater et à se faire "pressants", comme au bon vieux temps des corsets à lacets que portaient ces Dames de la Belle Société), leur peau blanche comme neige et aussi glabre qu'un visage de nourrisson. Le tableau était touchant et naïf, faisant penser à quelque peinture de la Renaissance, peut être à "Adam et Eve chassés du Paradis Terrestre" de Masaccio, sauf que les "larrons" étaient plutôt joyeux et en route vers le paradis, plutôt que l'inverse. Aristote et moi on en était tout à la contemplation de cette charmante scène alors que le groupe débouchait sur la Place du Marché.

 

 Le prurit de la Connaissance.

 

 

 Soudain je fus saisi d'une sorte de démangeaison sur l'ensemble du corps, laquelle remontait des diverses parties de mon anatomie et qui, cependant, ne pouvait être rapproché ni de l'eczéma, ni de la gale, ni des fantaisies d'un quelconque acarien. Je devais me résoudre à l'évidence : Aristote m'avait bel et bien refilé le "prurit de la Connaissance" et je savais déjà qu'il se comporterait à mon endroit à la façon d'un hôte pressant et tyrannique. J'avisais la joyeuse "robinsonnade" qui s'écoulait lentement dans l'ombre portée de la Mairie et, supputant les nombreuses haltes auxquelles ils ne manqueraient pas de se livrer avant d'atteindre le rivage des bancs peints en vert, j'estimai qu'Aristote et moi avions encore les coudées franches pour aborder les quelques questions qui avaient fait mon siège tout au long de la sieste et ne manqueraient pas de me tenir éveillé toute la nuit durant si mon Mentor ne m'apportait l'apaisement dont je le jugeais redevable. On ne portait pas si haut le prestige de la Philosophie sans être soumis à quelques contraintes élémentaires vis-à-vis de ses disciples et, fort de cette certitude, je relançai le Savant Pigeon sur quelques réflexions qui, bien sûr, tournaient encore autour de la condition insulaire de Robinson.

  Le soleil qui traversait la tête des platanes dispensait ce qu'il fallait de taches d'ombre et de lumière pour que notre frugal repas fût suivi d'un espace de repos et de douceur. Je pensais que cette atmosphère conviendrait parfaitement à des cogitations légères et non moins essentielles, un peu comme si nous avions été balancés par les alizés, quelque part près d'une barrière de corail, dans de souples et aériens hamacs, devisant, par exemple, sur la "Chôra" platonicienne.

 

chant de l'univers 

Chant of UniverseBang, Hai Ja (1975)
(source)

 

La Chôra.

 

  Depuis quelque temps, en effet, sur les conseils de Vergelin, je m'étais mis à lire Platon et j'avais été fasciné par la conception de l'espace primitif qu'il donnait, dans le "Timée", au tout début de la création, bien avant que les animaux et les hommes ne fissent leur apparition. Si j'avais bien compris, il s'agissait d'un espace vide, d'un topos aussi peu définissable qu'un hypothétique réceptacle, enveloppe cosmogonique idéale d'une nourrice en devenir, "existant", avant même que les éléments ne s'informent, simples phénomènes aussi intangibles que le feu avant  l'ignition, l'eau avant l'apparition de la pluie, l'air privé de l'esprit du vent, la terre non encore issue de son tissu originel. C'est peut être cela que nous recherchions, Bellonte, Sarias et moi, cette étendue infinie et amorphe, cette ample vacuité où le sensible et l'intelligible seraient aussi fixes que des yeux atteints de cécité, où le Démiurge n'aurait pas encore lancé ses dés, où la parole ne serait pas venue à l'articulation, où le sang ferait de longues stases dans des vaisseaux dépourvus de tuniques, où le métabolisme serait muet, où le bourgeon ne serait qu'une ligne de fuite infime se disposant aux prémices de l'éclosion; c'est peut être cela que nous cherchions, comme la trace lointaine que nous avions dessinée dans le ventre de nos mères, plus attirés d'ailleurs par notre propre "devenir" que par le simple abritement que nous offrait notre "nourrice", c'est bien cela que nous cherchions, une extension de la "Chôra", attirés par la seule vertu d'un coin enfoncé dans le tissu ténu de son immatérialité, le "coin" étant seulement la "question" qui nous possède tous depuis que l'existence est  synonyme de "Métaphysique", c'est à dire la question qui ouvre les possibles, crée la durée, l'étendue, et alors quelque chose comme un univers propre peut trouver son origine, et l'on passe d'un simple horizon limité au nadir, c'est à dire à la pure immanence, à un horizon zénithal, transcendant, et la vue porte haut et l'on est comme l'aigle royal, on a un regard perçant, panoramique et plus rien dans le monde ne nous échappe et tout est à portée de nos sens aigus, aussi bien la vie cachée dans le creux des gorges étroites que celle habitant les hautes cimes des montagnes, les couleurs multiples, les sons étranges, les variations de l'air, les phosphènes sur les globes de nos rétines, les cris perçants des chauve-souris dans l'ombre des grottes, les idées des hommes, le mouvement de leurs pensées et tout ce que je vous dis là, moi, Jules Labesse, je viens de le dire à Aristote, en texte intégral, sans oublier  ni virgule, ni pause, ni intonation et, je sais pas pourquoi, Aristote a eu l'air contrarié, c'est peut être à cause de la sieste qui n'a pas encore fini de lui délier les neurones, mais bientôt il pourra la retrouver sa vigilance, sa hauteur de vue aussi et il lui sera loisible de répondre à la question qui m'obsède si fort et depuis si longtemps, en fait je crois avant même la déclaration de Martial Vergelin, "Voyage au centre de la Terre; voyage au centre de la Mère", mais c'est juste une idée, la déclaration de Martial, et qui prouve que nos potes et moi on ait envie d'y retourner dans le giron maternel ? Même ce serait aussi problématique pour la mère que pour l'enfant; oui, je sais, c'est juste symbolique, mais même symbolique; ma mère à moi, Georgette Labesse qui flirte avec ses 90 piges et parfois un peu plus avec l'Alzheimer, est-ce qu'elle aurait envie, juste en pensée, d'imaginer que son grand badaud de fils qui passe ses journées sur la Place du Marché, pourrait retourner dans le nid douillet qu'elle lui a offert, ça fait tellement de jours et de jours, bien au-delà de sa mémoire ? Eh bien, je vais vous dire, ma Mère elle a des circonstances atténuantes à cause de ses neurones fatigués et de sa culture qui, bien souvent dans sa vie, s'est limitée à celle, prosaïque et manuelle de son jardin, et produire des légumes était, en somme, une fin en soi. Mais Aristote, lui, il y échappera pas à ma question et, d'ailleurs, je la lui soumets sur-le-champ.

 

 

 

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