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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 08:40

 

tm

 

Sol en mosaïque représentant Aion et Tellus

 (Glyptothek, Munich)

 

 

 La volte face : de la Mère-Océan à la Terre-Mère.

 

... Une dernière citation permettra de comprendre que, parvenu à cet épisode du roman philosophique qu'est "Vendredi", il se produit comme une sorte de basculement résultant d'ne volonté que le destin impose à Robinson et qui va le transposer dans une tout autre dimension. La volte face va consister en un changement de régime ontologique : Robinson décide de déserter la Mère aquatique, océanique, dont les vertus accueillantes, enveloppantes, calmantes se sont métamorphosées en flots hostiles, en abîme ouvert sur les failles inconscientes et le naufragé cherche alors le secours d'une Terre ferme, la fusion dans une conque, la "Tellus Mater", la matrice qui donne la vie, qui reçoit aussi les cendres des morts et les porte en son sein comme un germe fécond, lequel, à la façon du Phénix, ne pourra déboucher que dans "l'immense embrasement de la lumière ", comme il est dit dans le "Livre des Morts". Il s'agit ici, d'une prodigieuse périphrase pour qualifier l'ouverture incommensurable à l'évènement de la "re-naissance". Une telle dimension n'est bien sûr concevable que par le biais d'un acte spirituel transcendant le réel directement observable, comme dans la religion védique , par exemple, où, lors des rites funéraires, des stances sont récitées, accompagnant la mise en terre des cendres au cours de laquelle le défunt est confié aux pouvoirs quasi-magiques de la Terre-Mère régénératrice :

 

"Va sous cette Terre, ta mère

aux vastes séjours, aux bonnes faveurs !

douce comme laine à qui sut donner,

qu'elle te garde du Néant !

Forme voûte pour lui et ne l'écrase point;

reçois-le, Terre, accueille-le !

Couvre-le d'un pan de ta robe

comme une mère protège son fils".

 

                                                                    (Rig Veda Grhyasutra 4,1).

 

... Cette strophe poétique à l'allure incantatoire, douée d'une riche symbolique, Speranza, l'île elle-même, pourrait l'adresser à son centre spirituel primordial qui n'est autre que la grotte vers laquelle Robinson est inexorablement en chemin et que résume la phrase de Tournier :                                                                                                  

 

"Il tourna le dos à la mer qui lui avait fait tant de mal en le fascinant depuis son arrivée sur l'île, et il se dirigea vers la forêt et le massif rocheux ".

 

(NB: les parties entre crochets  [ ...] sont les commentaires qu'Aristote adresse à  son disciple, Jules Labesse, afin de s'assurer de la vérité de sa compréhension.)

 

"Il tourna... [volte face qui fait se retourner le destin] ... le dos... [occultation du regard et plus largement de la visée de la conscience qui va chercher à scruter de nouveaux horizons et à découvrir, en quelque manière, une "Mère de substitution" à la "Mère originaire"] ... à la mer... [ à la Mère] ... qui lui avait fait tant de mal ... [jugement moral de type manichéen qui situe le Bien, pour Robinson, dans une perspective radicalement opposée à celle qu'il vient de connaître et qui suppose, de sa part, une conversion et une refondation des valeurs qui lui étaient, jusqu'alors, coalescentes ] ... en le fascinant... [ prédicat fortement connoté dans le sens de "l'attrait irrésistible, du "prestige", de la "séduction", de "l'hypnotisme" qui colore fortement la relation Mère\Enfant et aboutit, dans sa forme la plus évoluée, à la fusion, à la dyade ] ... depuis son arrivée sur l'île ... [introduction d'une trame serrée du temps, d'un continuum existentiel dans lequel aucun repos, aucune halte ne peut être envisagée, sous la férule et la tyrannie d'une relation possessive de "Mère abusive" ] ... et il se dirigea ... [ mouvement spatial subséquent à la contraction du temps qui joue sur un registre inhibiteur quant aux prises de décision de Robinson ] ... vers la forêt... [ le Naufragé est déjà en voyage pour la Terre-Mère protectrice et ne tarde pas à s'immiscer, sous le couvert de la forêt, qui constitue déjà un premier sanctuaire, nimbé de douceur et de repos, genre de chevelure qui existe à la façon d'une médiatrice, d'un intermédiaire qui, par la racine de ses arbres, plonge dans les arcanes féminines et chtoniennes ] ... et le massif rocheux ... [ qui, au centre de l'île renferme la grotte comme un réceptacle secret, lieu de fécondation et promesse de germination ].

 

... Oui, c'est bien cela que l'auteur du "Roi des aulnes" veut nous dire, et sa phrase si lourde de sens touche à l'essentiel, à la manière des racines qui puisent, dans le substrat géologique la sève dont elles tirent leur croissance, laquelle se ramifie dans le tronc, les branches, les rameaux, les feuilles et assure la lente reptation de la vie dans les plus infimes tissus sylvestres.

 

 Les cloches de l'Eglise avaient fait s'envoler les colombins, sauf Aristote qui demeurait rivé à ses idées, ignorant les menus évènements qui tissaient le quotidien autour de lui. Les joyeux lurons avaient cessé de disserter sur les valeurs respectives des "Dauphine" et autres "Gordini", et après avoir longuement reluqué les montres, calendriers et autres baromètres qui traînaient dans la vitrine du Bijoutier, se rapprochaient insensiblement de la grotte mauve et enrubannée au sein de laquelle Nelly déployait ses charmes, gorge pigeonnante au balcon, comme la fougère déploie sa crosse au milieu des effluves subtils. Il nous restait, Aristote et moi, quelques précieuses minutes que nous mettrions à profit avant que le Groupe ne vienne  s'égailler sur les bancs de tumultueuse manière, ce que, du moins, nous supputions, lui aussi bien que moi.

Aristote. -  Jules, nous allons aborder la troisième partie de notre exposé. Suite à l'expérience de la souille, Robinson fait une autre découverte qui va jouer comme le dernier volet d'un triptyque et le confortera dans sa décision de se lover au centre de la grotte qu'il avait déjà repérée mais créait, chez lui, une sorte de sentiment confus, une sourde inquiétude, peut être la peur d'une vérité révélée. Mais, si tu veux bien, nous allons nous reporter à la suite du texte en essayant de l'éclairer par quelques réflexions. Peu après avoir rédigé la "Charte de l'Île de Speranza", Robinson décida un jour de fouiller dans les quelques affaires qui lui restaient après le naufrage et qui, pour lui, constituent les seules traces de son ancienne mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

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